Archive pour le 3 juin, 2013

Voyage dans le cinéma de Jean-Jacques Beineix

L’histoire de Boulogne-Billancourt est imprégnée depuis longtemps de celle du 7e art. Dès la fin du dix-neuvième siècle, Etienne-Jules Marey réalisa plusieurs expériences cinétiques à la station physiologique du parc des Princes. Il y mit au point le fusil photographique et la caméra chronophotographique, ouvrant la voie vers le cinématographe.
En 1912, le studio cinématographique « L’Éclipse » s’installa rue de la Tourelle à Boulogne. Il accueillit le tournage de La Reine Élisabeth avec Sarah Bernhardt avant de devoir fermer précipitamment pour cause de Première Guerre mondiale.
En 1923, Henri Diamant-Berger transforma les ateliers d’une société d’aviation, rue du Fief à Billancourt, en studios de prises de vues. Puis, il fonda en 1926, le « Studio de Billancourt », quai du Point-du-Jour. C’est là qu’Abel Gance tourna son Napoléon. Dreyer, Jean Renoir, Marcel Pagnol, notamment, y filmèrent quelques-uns de leurs chefs-d’œuvre. En 1933, le studio devint les « Paris-Studios-Cinéma ». « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? », la savoureuse séquence avec Arletty et Louis Jouvet sur la passerelle devant L’Hôtel du Nord fut tournée dans ces studios. En 1947, les studios du « Monde Illustré » créés par le réalisateur Léo Joannon en 1941 changèrent de nom pour prendre celui de « Studios de Boulogne ». Les bâtiments sis avenue Jean-Baptiste-Clément accueillirent alors une nouvelle génération de réalisateurs comme Claude Autant-Lara, René Clair, Jacques Tati…

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Avec l’arrivée des cinéastes de la Nouvelle Vague qui préféraient tourner en extérieur, s’amorça le déclin des studios. Ceux de Billancourt disparurent tandis que ceux de Boulogne se reconvertirent en studios de télévision où sont encore enregistrées de nombreuses émissions.
Il est donc presque naturel que le musée des Années Trente, installé dans l’espace Landowski, du nom du sculpteur des Fantômes d’Oulchy-le-Château (voir billet du 4 janvier 2013), consacre une exposition à la gloire d’un cinéaste, en l’occurrence, Jean-Jacques Beineix, auteur de quelques films cultes des années 80. Il monta même La Lune dans le caniveau, sans vraiment la décrocher ( !), dans les hangars du quai du Point-du-Jour.

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L’affiche de la manifestation, placardée sur la façade du musée constitue déjà un clin d’œil plein d’humour à l’œuvre d’un réalisateur ambitieux, original et dérangeant.
La première phrase du premier volume de son autobiographie Les chantiers de la gloire correspond bien au personnage : « Je suis né dans le quartier des Batignolles le 8 octobre 1946, plus précisément à dix-neuf heures quinze ; je jure que je ne recommencerai plus. »
Beineix nous invite dans un vaste loft agencé en appartement dont chaque pièce restitue l’ambiance de ses films.
Ainsi, en guise de couloir et vestibule, pour pénétrer dans l’univers de ce dompteur d’images, on emprunte le tunnel des fauves qui mène à la piste de cirque de Roselyne et les lions.

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Le fouet de Roselyne est posé sur un de ces tabourets qui peuvent supporter le poids d’un lion, soit entre 150 et 290 kilos.
Il ne s’agit pas du premier long métrage réalisé par Beineix mais comme dit Philippe Clevenot, le professeur d’anglais dans ce film, « le chemin le plus court d’un point à un autre n’est pas la ligne droite, mais le rêve ».
Alors, rêvons ! J’en ai déjà parlé (voir billet du 24 septembre 2009 ), le cirque enchanta mon enfance lorsque Bouglione, Amar, Pinder, Rancy, Jean Richard plantaient leur tente dans mon bourg natal. Mes parents m’emmenèrent au Grand Rex voir Sous le plus grand chapiteau du monde, une projection permanente au vrai sens du terme, le mot fin disparaissait de l’écran qu’immédiatement, sans aucune publicité, les premières images surgissaient de nouveau. De la même génération que moi, Beineix le vit et le revit également.
Beineix aime les fauves, plus tard au cours de ma visite, je remarquerai quelques statuettes de lions sorties de son cabinet de curiosités.

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Il tire son scénario d’une histoire vraie, à la différence de ses autres films adaptés de livres.
Alors qu’il tournait un film publicitaire avec une panthère noire pour la marque de peinture Valentine, Beineix rencontra Thierry Le Portier, un dresseur de fauves, qui lui raconta sa vie romanesque, son enfance, son amour pour sa femme Roselyne. Subjugué, il choisit d’en faire un film et de prendre la sculpturale Isabelle Pasco, sa compagne à l’époque, pour interpréter le rôle de Roselyne.
Beineix y développe les thèmes de la transmission, de la passion, de l’apprentissage et la dureté de la vie de saltimbanque : « Les animaux représentent la matière brute, la cage le lieu scénique. C’est dans la cage que le dompteur trouve l’inspiration et qu’il met la matière en forme l’espace d’un instant. Sur la page, l’écrivain trouve les mots. Dans cette histoire, ce n’est pas le cirque qui m’a tant intéressé que cet effort, cette tension qui a lieu dans un cercle, au centre, convergence du rayon de tous les regards ».
Le tournage demanda une préparation de neuf mois avec les fauves
« Au cirque on tente à chaque tour de piste de résoudre la quadrature du cercle, la piste est un anneau magique mais la part de magique n’appartient qu’au moment où l’on est dans le cercle, dès qu’on en sort, l’artiste n’est plus rien et la magie est partie dans le cœur des spectateurs. Pour l’artiste, il faut recommencer, toujours recommencer. »
Pour Beineix, les acteurs acceptèrent de se mettre en danger en rentrant dans la cage. Le résultat fut splendide même si le film ne reçut qu’un accueil mitigé à sa sortie. Il fut réhabilité, dix-sept ans plus tard, lors de son passage à la télévision dans une version longue.

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Aujourd’hui est un fauve, demain verra son bond écrivait René Char. Pour l’instant, je me glisse maintenant dans la cuisine de 37°2 le matin.

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Tous mes sens sont en éveil, même virtuellement l’odorat avec les senteurs de la spécialité de Zorg, le chili con carne qui doit mijoter dans la cocotte sur la gazinière.
Je crois que si j’en avais le temps, je me poserais là sur une chaise pour l’après-midi tant cette romance passionnelle adaptée d’un roman de Philippe Djian me procura quelques-unes de mes plus belles émotions de cinéma. La quarantaine me guettait et j’enviais Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, ces deux tourtereaux insouciants prêts à s’aimer jusqu’à la mort.

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Tout y est beau et étonnant, les lieux déjà ! J’ai voulu les arpenter pour y retrouver leur magie, Gruissan d’abord, pour Charles Trenet certes, mais aussi pour la plage des chalets sur pilotis. Elle a perdu son âme depuis, et le bungalow de Zorg construit et incendié pour les besoins du film ne s’y trouve évidemment plus. Seule une maison de poupée à l’entrée de la plage en témoigne.

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Le Causse Méjean ensuite, un désert jaune brûlé de landes et de pierres comme royaume, un coucher de soleil incandescent : « Putain, j’adore ce coin ! » Moi aussi, j’aime ce coin de Lozère ! Du coffre de la Mercédès jaune, Zorg avec une veste jaune sort un gâteau aux bougies déjà allumées : « Á tes vingt ans Betty ! » « Tout ce qui est ici est à toi » … « Tu veux dire que le coucher de soleil accroché dans les arbres, c’est à moi ? … Le silence et le petit courant d’air qui descend de la colline, c’est à moi aussi ? » Beineix décida de faire le livre à cause de cette scène.

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Qui n’a pas rêvé d’un anniversaire aussi surréaliste et poétique ?
Tout y est beau, ainsi aussi la musique de Gabriel Yared que j’entendrai à la fin de la visite. Des frissons me traversent à chaque fois que je vois Zorg pianoter la mélodie du vent. Petite musique à trois mains car Betty joue aussi avec un doigt … « C’est pas chrétien ce que vous faites !… Mais si c’est chrétien ! » rassure Gérard Darmon dont la maman repose sur son lit de mort à l’étage au-dessus.

http://www.dailymotion.com/video/x79tdd

La robe de Betty est accrochée à un porte-manteau : « Elle m’a fait penser à une fleur mauve munie d’antennes translucides et d’un cœur en skaï mauve, et je ne connaissais pas beaucoup de filles capables de se fringuer comme ça avec autant d’insouciance.
Ils avaient annoncé des orages pour la fin de la journée mais le ciel restait bleu et le vent était passé. »
Cet ouragan de femme allait dévaster la vie de Zorg.

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Vingt ans plus tard, Beineix sortit une version longue de trois heures. Le charme opérait toujours, plus encore même.
« Les cuisines et les salles de bain sont des lieux que j’aime. Nous y passons une grande part de notre vie, et bien des choses s’y disent »
Ça tombe bien, j’entre maintenant dans la salle de bains de Diva, le premier long métrage de Beineix, son premier grand succès récompensé par quatre Césars bien qu’il fut descendu par la critique à sa sortie.

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Gorodish le sage alias Richard Bohringer nous accueille en fumant le cigare dans sa baignoire au milieu de son loft bleu.
Comme Luc Besson eut son Grand Bleu, Beineix voulut son bleu Diva : « Je passai outremer. En avant toute dans le bleu ! On n’est pas dans le jour, on n’est pas dans la nuit. On est ailleurs, dans le rêve. Le bleu des rêves … »

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L’idée d’un film tout bleu surgit involontairement de la découverte par Beineix d’une série de toiles intitulée Opéras glacés du peintre Jacques Monory qui travaillait presque exclusivement en monochromie sur des variations de cette couleur.
D’Opéra Furia dont une copie est accrochée au mur, à Diva, sur fond de polar, la correspondance n’était pas forcément évidente. Ce fut toute l’originalité du maestro Beineix que d’associer suspense et art lyrique.

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Á l’entrée du loft, est posé l’objet du délit, le magnétophone Nagra utilisé par le jeune fan postier à l’insu de la diva qui refuse tout enregistrement de ses récitals. Outre que deux taïwanais souhaitent qu’il restitue la bande pirate, le héros est également poursuivi par deux autres gangsters à la recherche d’une cassette déposée dans la sacoche de sa mobylette dans laquelle une ancienne prostituée révèle sa liaison avec un commissaire divisionnaire de la criminelle.
Un méli-mélo(mane) à ne plus retrouver la bonne piste sonore qui déconcerta les critiques de l’époque. Trente ans plus tard, la piraterie d’œuvres et les flics pourris n’appartiennent plus à la seule imagination de Beineix, loin s’en faut.
Je n’ai pas revu Diva. Peut-être, aujourd’hui, ne surprendrait-il plus. Il fut l’un des premiers films français laissant cours à une esthétique de l’image proche de la publicité et du clip.
« Notre époque commençait sérieusement à penser les villes comme un panneau d’affichage. La pub et les néons éclairaient les façades. Cela donnait à notre paysage urbain une dimension mercantile affichée mais aussi poétique, irréelle. »
C’était aussi l’époque des premières friches industrielles transformées en lofts. Beineix investit l’ancienne manufacture de tabacs de la SEITA à Issy-les-Moulineaux.
De jeunes futurs enseignants de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres où j’exerçais, avaient sans doute été conquis. Dans un module de formation à l’image que j’animais, ils choisirent de réaliser une parodie à partir de la bande son originale de la séquence de la poursuite : ni gangsters ni femmes de mauvaise vie pour préserver la bonne morale de l’institution pédagogique, une moto en guise de mobylette, le grand parc de l’établissement en lieu et place du métro, et une cassette mystérieuse contenant … les sujets d’examen de fin d’année !
Ici, je vous offre une ballade sentimentale dans l’aube bleue (bien sûr) du jardin des Tuileries. Il s’agit de la première séquence que tourna Beineix, un petit matin de quinze août.

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Il faut lire son autobiographie pour appréhender les difficultés et les hasards qui firent de Diva une aventure épuisante mais exaltante. Parmi une foule d’anecdotes, Beineix vous y raconte par exemple comment il aborda rue de Vaugirard une honnête femme pour lui demander sa robe parce qu’elle arborait l’Opéra sur ses fesses ; celle qu’Alba porte dans le film. C’est aussi cela toute la magie du cinéma.

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Seize ans après la scène de 37°2 le matin, Beineix apprit à jouer du piano. Dans le salon de musique de l’exposition, un de ses tableaux, La Fin du monde, se reflète en une anamorphose sur un piano. Posée sur un pupitre, la partition de Vexations est une œuvre d’Erik Satie que Beineix aime interpréter selon les préconisations du compositeur, soit 840 exécutions successives de ce court motif musical qui peuvent varier entre quatorze et vingt-quatre heures, selon le tempo adopté.
Très éclectique, Beineix a écrit aussi des paroles de chansons, ainsi celles d’un rap Taggeur hagard que l’on entend en ouverture de son film IP5.

« Je suis le taggeur hagard
Je bombe le mur des gares
Les guichets et les wagons
Les quais et les piles de ponts

Abri-bus ou devantures
Pierre ou béton c’est l’aventure
N’importe quoi je m’en fiche
Pourvu que je m’affiche

Avec mon aérosol
Je massacre les idoles
Les sales pubs qui grimacent
Je les remets à leur place … »

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Dans le cabinet de curiosités contigu, sont entreposés des objets appartenant à l’univers intime du cinéaste animé par diverses passions : quelques statuettes de fauves, un crâne bleu du décor de Diva, un exemplaire de son autobiographie Les chantiers de la gloire ainsi intitulée en clin d’œil à Stanley Kubrick, des photographies de voiliers, un clap du film L’aile ou la cuisse dont il fut l’assistant réalisateur de Claude Zidi, un modèle Motobécane lui ayant appartenu et visible dans Roselyne et les lions.

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Je pénètre maintenant dans un décor qui m’est étranger à double titre ; il s’agit des cabinets des deux psychanalystes de Mortel Transfert, le seul film évoqué dans l’exposition que je n’ai pas vu.

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Pour la première fois, Beineix mettait en scène quelques-uns de ses tableaux dans un de ses films. Faut-il s’allonger sur le divan ou sur la carpette copie de sa toile L’origine d’Edmonde, clin d’œil évident au chef-d’œuvre sulfureux de Gustave Courbet ?
Dans l’autre pièce, les sous-vêtements d’Hélène de Fougerolles négligemment abandonnés sur le sofa ne manquent pas de faire fantasmer.

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Je me glisse dans l’impasse de La lune dans le caniveau ; après son premier film Diva, un échec transformé en succès, son second fut un événement qui devint un échec.
Tourné dans les studios mythiques de Cinecitta à Rome, ceux-là mêmes où le maestro Federico Fellini mit en scène ses chefs-d’œuvre, il fit l’ouverture du festival de Cannes 1983 avant d’être éreinté par de nombreux critiques : « Tout à l‘égout », « Bas-fonds de luxe », « Objectif Lune … Tintin », « Le cinéma dans l’impasse » …
Justement, je suis à l’entrée du décor de l’impasse du port de nulle part : une tache de sang, une chaussure blanche et un couteau indiquent que c’est là que la sœur du docker ivre alias Gérard Depardieu (pas seulement saoul pour les besoins du scénario) s’est donné la mort.
Derrière moi, sur une grande découverte, en écho, surgit la voiture décapotable de couleur rouge sang conduite par Loretta alias Nastassja Kinski.

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Un slogan publicitaire « Try another world » entre les deux : jamais, le docker n’atteindra le monde des nantis et des rêves factices.
La lune dans le caniveau est le premier film à avoir été tourné en grande partie avec la caméra Louma, révolutionnaire à l’époque, presque banale aujourd’hui lors des retransmissions sportives à la télévision. Elle donne une fluidité et une grâce à chaque plan.

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« De l’art sur toile » : pour être née trente ans trop tôt, la lune a manqué son rendez-vous avec le public et la critique. Voilà ce que c’est d’être précurseur.

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Je médite maintenant dans le décor d’IP5, l’île aux pachydermes. Métaphoriquement, un « éléphant » du cinéma français, Yves Montand, s’avance dans l’eau.
Il interprète Léon Marcel, un étrange vieillard qui parcourt la France avec une carte où tous les lacs sont cerclés de rouge, un Luger rouillé chargé de deux balles, et quelques sentences presque philosophiques : « Dans le végétal, il y a la mémoire de l’univers, peut-être une partie de l’univers », « Une vie sans amour est une vie foutue » …

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Quand la réalité pervertit la fiction … on frissonne avec l’acteur pénétrant, nu, dans l’étang glacial. Yves Montand décéda d’une crise cardiaque dans les derniers jours du tournage.
Je regarde avec émotion quelques vêtements qu’il portait lors du film.

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La visite s’achève … dans un sentiment d’inachevé au vrai sens du terme. En effet, la dernière salle est réservée à L’Affaire du siècle, le projet de film que Beineix soumit en vain aux plus grands spécialistes américains du cinéma d’animation en 3D.

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Il y a vingt ans, Hollywood ne croyait pas au succès de films avec des vampires.
Preuve encore que Jean-Jacques Beineix a souvent été trop en avance sur son époque. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet artiste qui occupe une place originale dans le paysage du cinéma français.
L’exposition permet de le faire connaître aux plus jeunes et de le réhabiliter aux yeux de ceux qui avaient raté ses voyages dans l’esthétisme. Merci au musée des années trente de sa plongée dans le cinéma des années 80!





 



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