Archive pour mai, 2013

Fête des Mères

Fête des Mères dans Almanach fetemeres2013blog

Bonne fête aux mamans qui viennent en personne me lire, bonne fête aussi à celles de mes lecteurs !
Je vous offre ce dessin de Charb en guise de clin d’œil à notre époque … un peu folle.
J’envisageais cette année d’évoquer enfin le souvenir de ma chère maman partie il y a treize ans. Le temps m’a manqué mais je vous promets un portrait d’elle l’année prochaine. En effet, j’ai eu le courage de fouiller dans quelques archives familiales et j’y ai trouvé des témoignages de certaines de ses anciennes élèves qui, avec plus d’objectivité que moi, brossent le portrait de mon admirable mère. Patience donc, il n’y en a plus pour très longtemps …

« Pendant que je dormais, pendant que je rêvais
Les aiguilles ont tourné, il est trop tard
Mon enfance est si loin, il est déjà demain
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps … »

La vie ironique a joué, cette semaine, un sale tour à Georges Moustaki. Il aimait la douceur, la tendresse et les femmes même si c’est de son père qu’il avait hérité  sa tête de pâtre grec.
Je conserve le souvenir exquis d’un récital à l’Olympia à la fin des années 1970. Généreux et plein d’énergie, il avait gommé cette image de « mou chantant » qu’on lui collait parfois injustement.
En hommage, je vous offre Votre fille a vingt ans, une chanson tendre et nostalgique qu’il avait écrite pour Serge Reggiani. Il s’adresse à une maman en lui parlant de sa fille qui sera sans doute une mère un jour : « Et ses premiers tourments sont vos premières rides, Madame » !

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« … Et je serai prince de sang
Rêveur ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d’amour
Que nous vivrons à en mourir. »

Publié dans:Almanach |on 26 mai, 2013 |Pas de commentaires »

Un dimanche entre Drancy à Bobigny … avant Auschwitz

Je commence ce billet comme j’aurais pu l’achever.

« C’est à vous que je parle, homme des antipodes,
je parle d’homme à homme
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier ;
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il,
ne pas crier vengeance (…)
Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds ;
alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous, une bouche qui priait comme vous.
Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel.
Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre.
Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais
soif de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous, j’étais méchant et angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec
Et pourtant, non.
Je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encore sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres, à l’aube
les wagons à bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusé d’un délit que vous n’avez pas fait,
du crime d’exister,
changeant de nom et de visage
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué,
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !
Un jour viendra sans doute, quand ce poème lu
se trouvera devant vos yeux.
Il ne demande rien ! Oubliez-le, oubliez-le !
Ce n’est qu’un cri qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait ; avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous semblera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,
un visage d’homme, tout simplement. »

Il s’agit de la préface en prose de Sur les fleuves de Babylone, le long poème de Benjamin Fondane, un philosophe et écrivain juif roumain, naturalisé français.
Sa dernière lettre écrite à Drancy contenait des indications précises pour la publication de son œuvre. Le 30 mai 1944, il fut déporté dans le convoi n°75 vers le camp d’extermination d’Auschwitz Birkenau. Il y est mort dans une chambre à gaz, le 2 ou 3 octobre 1944.
« Nous verrons bien vers 1980 », écrivait-il en 1943. Je suis en 2013, rue Jean Jaurès à Drancy, une ville banlieusarde de la Seine-Saint-Denis. Je me gare à hauteur de la Villa Jaurès, un projet immobilier en cours de construction.
De l’autre côté de la chaussée, se trouve la cité de la Muette créée en 1933, à l’initiative d’Henri Sellier, ministre du gouvernement de Léon Blum, dont la grande cause était l’amélioration de l’habitat des populations défavorisées. C’est le premier grand ensemble construit en France, le premier gratte-ciel à la française, qui préfigurait l’architecture urbaine de l’avenir au même titre que la Cité radieuse de Le Corbusier. Ses concepteurs rêvaient de la cité jardin ouvrière du futur …
Ce matin, un résident bricole son automobile, quelques cantonniers d’origine maghrébine tondent les pelouses de cette ex-cité ignominieuse.

Un dimanche entre Drancy à Bobigny ... avant Auschwitz dans Ma Douce France drancyblog8

De la Muette, le chanteur Jean Guidoni en parle ainsi :

« Moi J’habite à Drancy
À la cité de la Muette
On peut dire que j’ai d’ la chance

Cité de la Muette tu parles mais pas muette pour tout l’ monde
Si seulement une nuit j’ pouvais vraiment dormir
S’il n’y avait pas toujours ces drôles de voix qui grondent
S’il n’y avait pas ces murs à sans arrêt gémir

Qu’est-ce qu’elle a cette baraque à grincer comme un brick
Qu’est-ce qui peut bien comme ça devoir la tourmenter
La faire pleurer de tous ses moellons et de ses briques
Et me faire somnambule dans mon F3 hanté

Ce soir je ne veux plus d’ pleurs
J’ai trop besoin d’ silence
Et me voilà dans la nuit
A faire la chasse au bruit
Frappant avec violence
Mon vieux papier à fleurs

Montrez-vous les fantômes
Que je gueule à perdre haleine
Mais soudain j’ne chante plus
Heurté comme par un flux
Par une marée humaine
Un effarant monôme
Et voilà qu’je commence
À mieux voir des silhouettes
C’est ceux qui campent ici
Dans mon F3 de Drancy
A la cité d’ la Muette
Vous parlez d’un coup d’ chance … »

La cité ne fut jamais achevée du fait de la crise économique. Le bâtiment qui demeure aujourd’hui servit à partir de juillet 1940 de camp pour les prisonniers de guerre français et britanniques puis, jusqu’en juillet 1941, pour les « ressortissants des puissances ennemies » (les civils anglais et du Commonwealth).
Sa forme en « fer à cheval » se prêtait à la transformation en camp d’internement. On l’entoura de barbelés. Des miradors furent installés aux quatre coins et la cour recouverte de mâchefer.
On distingue trois périodes dans l’histoire de ce camp. D’août 1941 à juillet 1942, il est placé sous l’autorité suprême de l’allemand Theodor Dannecker. Un fonctionnaire français, nommé par la Préfecture de police, assure le commandement et fait appliquer le règlement. La garde extérieure et la surveillance intérieure sont assurées par des gendarmes français.
La seconde période débute à l’occasion de la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942. Sur les 13 152 hommes, femmes et enfants arrêtés, 4 992 sont directement internés à Drancy. Il s’agit de personnes seules et de couples sans enfants qui seront déportés dès le 19. Les autres sont enfermés au Vel’d’Hiv’ à Paris puis transférés vers les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Les parents sont ensuite directement déportés vers Auschwitz fin juillet et début août. Trois mille enfants séparés séjournent à Drancy à partir du 15 août avant d’être à leur tour envoyés à Auschwitz.
Du 2 juillet 1943 au 17 août 1944, les nazis administrent le camp avec à leur tête le terrible Aloïs Brunner. Les gendarmes français sont relevés de leurs fonctions et n’assurent plus que la garde extérieure.
Entre les étés 1941 et 1944, Drancy fut le principal camp d’internement et de transit des Juifs de France vers Auschwitz – Birkenau. 67 000 des 75 000 Juifs déportés de France sont passés par là . Drancy la juive !

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À l’entrée de la Cité, a été érigé en 1976 un monument du souvenir étrange et abstrait, œuvre du sculpteur franco-israélien Shelomo Selinger.
De ses propres mots, « Il est appelé à perpétuer la mémoire des Juifs enfermés dans le camp installé en ce lieu, d’où ils furent déportés dans les camps d’extermination nazis. J’espère qu’il sera à même de transmettre aux générations futures les émotions qu’en qualité de rescapé des camps nazis, j’ai revécues deux années durant, en travaillant à cette œuvre.
C’est une sculpture en granit rose, haute de 3,60 mètres, qui s’ouvre tel un immense cri sur 3 blocs différenciés formant la lettre shin en hébreu, celle qui est gravée traditionnellement sur la mezouzah apposée sur les maisons juives pour contenir le parchemin rituel. Les deux blocs de pierre latéraux représentent les « portes de la mort » et portent des inscriptions en français, en hébreu. »

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Les portes de la mort se referment à l’arrière du monument. Deux escaliers se rejoignent à hauteur de rails qui mènent jusqu’à un wagon « témoin » et même acteur. Mis en place en 1988, c’est l’un de ceux qui transportèrent des milliers de Juifs vers les camps d’extermination.

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Durant de longues secondes, j’essaie de concevoir … l’inimaginable.
Je lirai plus tard le témoignage d’une femme appartenant au convoi n°76 du 30 juin 1944 :
« Un soir, l’accès de notre chambre fut obstrué par des rouleaux de barbelés. Le lendemain, nous aurions à quitter ce camp. Partir, disaient les anciennes, c’était aller à « Pitchipoï » (Pitchipoï est le nom yiddish qui désigne un petit monde imaginaire. Il est utilisé au camp de Drancy par les internés pour désigner la destination inconnue des convois de déportation vers l’Est). Personne ne savait ce que cela voulait dire, et nous pensions en réalité que nous irions en Allemagne, dans un camp de travail comme on nous l’avait dit. »
Dans un acte admirable et désespéré de résistance, plutôt que voir Pitchipoï, certains tentèrent de retrouver la lumière en creusant un tunnel qui devait déboucher dans l’avenue Jean Jaurès. Une plaque en témoigne :
« Sous cette allée, à 1m50 de profondeur passait le tunnel de l’évasion du camp de DRANCY.
70 internés répartis en 3 équipes oeuvrèrent de jour et de nuit pour sa réalisation. Commencé en septembre 1943, long de 36 mètres, il fut découvert par les nazis en novembre 1943 et ne fut jamais achevé. Il manquait 3 mètres pour atteindre la liberté ! »
Les Allemands procédèrent à l’arrestation de quatorze membres de l’équipe du tunnel. Ils furent interrogés sous la torture, aucun ne parla. Ils furent déportés par le 62e convoi, le 20 novembre 1943. Sur les quatorze, douze sautèrent du train en marche et purent rejoindre la Résistance. L’un d’eux, Claude Aron fut arrêté à Lyon, alors qu’il avait un poste de responsabilité dans un maquis. Torturé, il avoua s’être évadé du train de déportation, pour ne pas mettre en cause ses amis du maquis. Ramené à Drancy, il y fut épouvantablement torturé, déporté et exécuté à son arrivée à Auschwitz.
Scellée à proximité du wagon, une plaque reconnaît la responsabilité engagée de notre pays : « La République française en hommage aux victimes des persécutions racistes et antisémites et des crimes contre l’humanité sous l’autorité de fait dite « Gouvernement de l’État français » (1940-1944). N’oublions jamais. »
Un peu plus loin : « Ici, l’État français de Vichy interna plusieurs milliers de juifs, tsiganes et étrangers. Déportés vers les camps nazis, presque tous y trouvèrent la mort. Nous, génération de la mémoire, n’oublierons jamais. »
Enfant du baby boom, c’est sans doute pourquoi je suis là aujourd’hui. Lors de l’ouverture du mémorial de la Shoah de Drancy, le président de la République François Hollande déclara : « Il ne s’agit plus d’accuser mais de transmettre … » ! C’est cela le devoir de mémoire.
Encore un témoignage d’un « passager » du convoi n°57 du 18 juillet 1943 :
« La veille, à Drancy, les détenus désignés pour la déportation sont parqués dans les escaliers réservés au départ.
18 juillet, depuis la veille nous sommes parqués dans l’escalier 22, en quarantaine, sans contact avec les autres. Nous avions été appelés, priés de ramasser toutes nos affaires et de rejoindre l’escalier 22. La nuit s’est passée dans les chambres de cet escalier que nous avions peint il y a quelques jours. Dans ces chambres, nous dormons à même le sol. Tôt le matin, rassemblement dans la cour interdite aux autres détenus. Derrière la grille du camp, des camions attendent pour nous amener à la gare de Bobigny. »
Elle est distante de deux kilomètres. La route des Petits Ponts, empruntée par les autobus, parfaitement rectiligne, s’appelle aujourd’hui, avenue Henri Barbusse.
Coïncidence, ce dernier dimanche d’avril est la journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la Déportation.

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Dans une démarche de mise en valeur de son patrimoine mémoriel, la ville de Bobigny organise une visite de l’ancienne gare qui fut donc le lieu de départ de près d’un tiers des Juifs déportés de France vers Auschwitz-Birkenau de juillet 1943 à août 1944.
Auparavant, de juin 1942 à juin 1943, les départs s’effectuaient en gare du Bourget. Là-bas, 41 convois déportèrent près de 40 000 personnes. Cependant, utilisant le réseau ferroviaire de la Grande Ceinture, ils passaient tout de même à Bobigny avant de rejoindre le nœud de Noisy-le-Sec puis la voie de l’Est.

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Quinze heures ! La quarantaine de personnes inscrites pour la visite sont ponctuelles au rendez-vous fixé sur le pont surplombant les voies. Frisson imprévu, un long train de marchandises constitué de wagons pas tellement différents de ceux de sinistre mémoire, couvre les premières explications de la guide. Il paraît que le mythique Orient-Express passait aussi encore là il y a peu. Voyage, voyage … !
Une heure et demie durant, Anne Bourgon, chargée de mission de l’aménagement et de la valorisation du site, va nous livrer des informations précises, documentées, adaptées aux différents niveaux de connaissance de son auditoire, propres à faire jaillir émotion et recueillement. Mieux encore, à la lumière de toutes les recherches qu’elle a effectuées, elle n’hésite pas à apporter sa vision personnelle, battant en brèche ainsi un certain discours officiel du génocide et quelques a priori d’une histoire mal assumée.
D’entrée, elle stigmatise les nombreuses années durant lesquelles ne put émerger aucune mémoire du rôle joué par la gare. Dès l’après-guerre, la SNCF continua d’utiliser le site comme si de rien n‘était, l’activité de gare de marchandises se poursuivant jusqu’à la fin des années 1970.
Elle loua même certains espaces, à partir de 1954, puis l’ensemble du site dans les années 1980, à une entreprise de récupération de métaux. Ainsi, dans une métaphore involontaire, le souvenir du génocide à Bobigny disparut sous un amoncellement de ferraille. Finalement, c’est peut-être aussi ce qui a préservé le lieu et permet de le retrouver aujourd’hui presque en l’état. Le départ du ferrailleur en 2005 puis le classement du site comme monument historique a enfin rendu possible la fréquentation de ce haut lieu de la souffrance des Juifs dans la déportation.

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La plongée dans l’horreur s’effectue par un escalier abrupt menant à l’ex-friche industrielle d’une superficie de 35 000 mètres carrés.
À la différence du Bourget où les départs se faisaient aux yeux de tous, Alois Brunner choisit Bobigny pour sa discrétion, le risque moins élevé de bombardements alliés ainsi que son côté … « fonctionnel ».
La gare était située alors dans une zone maraîchère agrémentée de quelques rares pavillons et possédait une longue voie de garage auprès de laquelle les autobus pouvaient accéder directement. Elle desservait aussi l’imprimerie du célèbre hebdomadaire L’Illustration située à quelques centaines de mètres de là. Dirigé par un « collaborateur », le journal fut interdit à la Libération. Je me souviens d’une phrase d’Albert Camus :« J’ai envie de me marier, de me suicider, ou de m’abonner à l’Illustration. Un geste désespéré, quoi… »!

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La gare des voyageurs qui demeure le bâtiment le plus spectaculaire, n’était déjà plus en activité, le trafic des voyageurs ayant cessé dès le milieu des années 1930. Elle servait alors de logement à des cheminots dont on a dit peut-être abusivement qu’ils avaient fait acte de résistance. En tout cas, ils furent témoins de départs de convois. On entre là dans les mécanismes, les jeux d’acteurs et les responsabilités de chacun dans un climat de reprise en main par l’administration berlinoise.
Sur la façade de ce bâtiment considéré donc à tort comme emblématique, dès 1948, des plaques furent tout de même apposées mentionnant le chiffre erroné de 100 000 déportés partis de cette gare et omettant de préciser qu’ils étaient juifs.
Ce n’est qu’en 1992 que le maire communiste Georges Valbon décide de la pose d’une nouvelle plaque.

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Notre guide nous expose la topographie du site et le déroulement des opérations à l’aide d’une grande photo accrochée sur un modeste local. Nous observons parfaitement le trajet des autobus depuis le camp de Drancy dont les tours se dressent dans le lointain telles des sentinelles.

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Les nazis ne considérant pas les Juifs comme des voyageurs, les embarquements s’effectuaient sur la plate-forme de la gare de marchandises plus « adaptée ». dans des wagons à bestiaux prévus pour 40 hommes et 8 chevaux.
La seule lecture silencieuse de témoignages affichés sur le mur du dépôt de marchandises suffit  pour ressentir l’innommable.

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Pour la structuration de mon billet, je prends quelque liberté par rapport à la chronologie de la visite.
Je me plante quelques instants devant les rails rouillés. Ce que je vois est la dernière image de la France qu’emportérent les futures victimes. Tout à côté, huit grandes photographies racontent l’exact moment où les déportés embarquaient. Elles sont tirées de fonds d’archives de pays de l’Est car, on ne connaît actuellement aucun cliché pris à Bobigny. Les nazis ne tenaient probablement pas à donner trop de publicité à leur ignoble besogne.

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Peu importe ! Le visage de ces enfants et de leurs mères, ignorant qu’ils seront directement gazés dans quelques heures, mouille les yeux d’un monsieur qui « s’excusera » peu après … que des membres de sa famille aient péri au camp de Buchenwald.
Nous arpentons les rails envahis de mauvaises herbes. Allégorie émouvante, dans la future scénographie muséale envisagée avec le concours de l’École Nationale du Paysage de Versailles, pourraient être cultivées des plantes de friches aussi indésirables qu’étaient jugées les gens qui foulèrent le lieu il y a soixante-dix ans.

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Nous parvenons à une guérite et un poste d’aiguillage, jonction entre la voie de garage où les déportés étaient embarqués, et le réseau de lignes menant à Auschwitz.
Anne Bourgon se plait avec subtilité à considérer ce point dénommé Z dans la signalétique de la SNCF comme la dernière lettre de l’alphabet qui marquerait la fin d’une étape, ou le point Zéro d’une nouvelle séquence du voyage menant aux chambres à gaz. C’est l’instant du basculement du monde de l’internement à celui de l’extermination.

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Nous rebroussons chemin vers l’ancienne gare de marchandises qui deviendra probablement dans un proche avenir le vrai lieu de commémoration. Déjà, une immense frise, couvrant tout un pignon, recense de manière très détaillée l’ampleur du génocide : « Plus de 74 000 Juifs ont été déportés depuis la France occupée, par 74 convois, entre mars 1942 et août 1944. Moins de 5 000 sont revenus ».
Anne Bourgon qui a su nous fournir une foule d’informations avec une économie de paroles, laisse encore à chacun le temps de se recueillir et de réfléchir à sa manière.
Je tends l’oreille ; une femme qui a visité plusieurs fois le camp d’Auschwitz, s’entretient avec beaucoup d’humanité et de pédagogie avec trois collégiennes de couleur très attentives … Anne précise qu’il y eut quelques déportés noirs à Bobigny.
Je m’attarde encore devant quelques photocopies de lettres, certaines furent jetées des trains.
L’une d’elles est écrite par Simone Weill, une presque homonyme de l’ancienne ministre qui partit aussi de Bobigny pour Birkenau :
« Ma chère Denise,
Quand tu recevras cette lettre, je pense que nous roulerons dans la direction que tu devines !
Nous allons sans doute rejoindre papa et maman, je souhaite que nous soyons dans le même camp. On part vendredi matin. C’est le voyage qui m’ennuie le plus, pour la petite, pour le froid maintenant.
Je pense que ce ne sera pas trop long ; quand papa et maman sont partis, le samedi matin, ils devaient arriver le lundi matin. Ils doivent être dans un nouveau camp près de Dresde. On part avec courage. »
Jean Ferrat dont le papa Mnacha Tenenbaum fut séquestré au camp de Drancy puis déporté via Le Bourget et assassiné à Auschwitz, y répondait presque :

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d’arrêts et de départs
Qui n’en finissent pas de distiller l’espoir ... »

Le titre de la chanson Nuit et Brouillard fait référence à la directive Nacht und Nebel signée en 1941 par Adolf Hitler, qui ordonnait que les personnes représentant une menace pour le Reich ou l’armée allemande dans les territoires occupés soient transférées en Allemagne et disparaissent dans le secret absolu.
La chanson connut un grand succès auprès du public dès sa sortie en 1963, malgré une censure non avouée des autorités qui déconseillaient sa diffusion sur les ondes ….
Une autre lettre jetée du convoi du 31 juillet 1943 :
« Madame ! Vous serez bien aimable d’envoyer ce petit mot à l’adresse suivante … J’espère ne pas trop vous déranger maintenant, et pouvoir vous récompenser un jour. Merci …

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Ma bien chère Amie !
Le sort a voulu que vous deveniez marraine de mon enfant plus vite que vous ne l’avez voulu. Je n’ai pas eu la chance d’avoir un mot de vous avant mon départ. Je ne sais pas où se trouve mon petit garçon, où je devrais aller le trouver, quand un jour je reviendrai à la vie. Pourtant je pars courageuse et avec la ferme conviction que mon enfant ne sera pas abandonné.
Je ne suis plus qu’un numéro dans un wagon plombé … Mais ne vous en faites pas, j’ai très bon moral et je compte absolument revenir et bientôt …
Un bon baiser pour mon Jeannot. Dans trois heures, on part à l’aube.
Je vous embrasse, je vous embrasse. Je vous crie de toutes mes forces : Au revoir !
Votre Éva »
Éva Gorgevit a survécu à l’enfer d’Auschwitz. Elle a soufflé, il y a peu de temps, ses cent bougies lors d’une fête organisée par son fils Jean !
La friche de l’ancienne gare fait revivre avec beaucoup d’émotion l’esprit de ceux qui partirent de Bobigny pour être exterminés à Auschwitz.

« … Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds ;
alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous, une bouche qui priait comme vous … »

Mon billet de mémoire s’achève comme je l’ai commencé … enfin pas tout à fait.
En effet, le hasard de mes lectures fait qu’il n’est pas incongru que je vous parle ici de Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB, une bande dessinée de Jacques Tardi.

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Il serait réducteur de considérer uniquement Tardi comme l’auteur des savoureuses aventures d’Adèle Blanc-Sec. Il a adapté également en bande dessinée des polars de Léo Malet, le chef-d’œuvre de Céline Voyage au bout de la nuit, le roman de Jean Vautrin Le Cri du peuple sur la Commune de Paris. Il a publié encore quelques albums remarquables sur la guerre 14-18.
Et pour la petite histoire, sachez que, nommé récemment chevalier de la Légion d’honneur, il a refusé cette distinction en indiquant ne vouloir « rien recevoir, ni du pouvoir actuel, ni d’aucun autre pouvoir politique quel qu’il soit ».
Avec Moi, René Tardi, prisonnier de guerre – Stalag IIB, Jacques Tardi réalise un projet mûri de longue date, de mettre en images les souvenirs qu’à sa demande, son propre père consigna sur des cahiers d’écolier, à propos de ses années de guerre et de sa captivité en Allemagne.
De la même génération d’après-guerre que moi, Tardi a été longtemps indifférent voire exaspéré par les récits de prisonnier de guerre qui nourrissaient souvent les conversations lors des repas familiaux.
« J’ai compris beaucoup plus tard, après avoir franchi cette période de l’adolescence où j’étais en conflit avec mon père, lui reprochant son passé militaire, à quel point ces années terribles avaient compté pour lui, dont la jeunesse avait été confisquée, volée pourrait-on dire … 4 ans et 8 mois de captivité, le froid, la faim, la survie, et surtout l’amertume qui fera de lui à vie un homme meurtri, aigri, coléreux, honteux … Un vaincu, un perdant revenu de tout ... »
« À la Libération, la révélation de la barbarie nazie à l’ouverture des camps de la mort, puis l’arrivée des survivants à l’Hôtel Lutetia à Paris, ainsi que l’héroïsme des résistants français sous l’occupation, éclipsèrent totalement le retour des prisonniers de guerre. Il n’y eut pas d’espace pour la parole de ces derniers et leurs souffrances n’eurent pas de droit de cité. Ils demeurèrent des victimes silencieuses et ignorées de cette guerre, puis de la honteuse collaboration du régime de Vichy, qui les laissa par la suite otages aux mains de l’ennemi, main-d’œuvre de substitution … »
Tel un documentaire, dans sa bande dessinée de près de deux cents pages, Tardi adulte renoue le dialogue avec son père aujourd’hui décédé, en retraçant son destin de prisonnier de guerre. Subtilité quasi psychanalytique, Tardi se met en scène lui-même sous les traits d’un gamin imaginaire en culottes courtes, goguenard et cynique, sans cesse présent au milieu du paysage.

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J’ai ressenti une profonde émotion en découvrant véritablement le quotidien des prisonniers de guerre après qu’ils eussent été abandonnés par leur état-major et considérés comme des lâches par le gouvernement collaborationniste. Des planches en noir et blanc et nuances de gris comme une chape de plomb sur un pan de notre Histoire de France.
Ces hommes « voyagèrent » aussi dans des wagons de marchandises, parqués comme des bêtes jusqu’au camp. Nombreux eurent la chance d’en revenir, c’est peut-être leur malchance aux yeux de l’Histoire …
J’ai eu un oncle très cher qui connut semblable destin. Vous le connaissez peut-être pour vous l’avoir présenté dans un billet du 19 mai 2009 en compagnie de Monsieur Hulot, le tonton de Jacques Tati. Comme Tardi, dans ma jeunesse, je fus le témoin de joutes oratoires mémorables entre mon père et cet oncle lors des repas de famille. Je n’y comprenais rien mais ce qui est certain, c’est qu’ils étaient rarement d’accord sur le sujet !
Dans le prolongement de la lecture de Tardi, en surfant sur la Toile, j’ai découvert une liste d’enseignants prisonniers au Stalag IV C : « CARON Michel, matricule 5031/../IV C, né le 14/04/1910 à Fleury-sur-Andelle (Eure), instituteur, Rouen ».
Oui, c’est bien mon cher tonton Michel ! Il fut prisonnier cinq ans durant au camp de Bodenbach, district de Tetschen, dans le territoire des Sudètes. Peu de temps après, il enchanta mon enfance et ma jeunesse …..
Comme je regrette maintenant de n’avoir pas pu et su œuvrer pour sa mémoire !
Je garde de lui le souvenir d’un homme gai, modeste, tolérant, pourvu d’un sens profond de l’amitié. Chaque année, il retrouvait ses camarades prisonniers lors d’un banquet joyeux et fraternel au restaurant Chez Plumeau à Montmartre, ce qui était le prétexte à railleries affectueuses de ma part. Entre rires et larmes … Peut-être, était-ce parce que le pays avait connu une grande trouille que le cinéma français de ma jeunesse préférait se défouler avec de grands succès populaires et même populistes comme La vache et le prisonnier, La grande vadrouille ou La septième compagnie.
La réalité des camps de la mort a depuis pris le dessus. Le devoir de mémoire s’opère.

Publié dans:Ma Douce France |on 12 mai, 2013 |5 Commentaires »

La Violette, une fleur … impériale

Bien que soit venu le temps du muguet (voir billet du 1er mai 2010), c’est de violette que je souhaite vous parfumer.
« … Les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l’herbe, cette nuit, les reconnais-tu ? Tu te penches, et comme moi tu t’étonnes … Violettes de février, fleuries sous la neige, déchiquetées, roussies de gel , laideronnes, pauvresses parfumées… Ô violettes de mon enfance ! Vous montez devant moi, toutes, vous treillagez le ciel laiteux d’avril, et la palpitation de vos petits visages innombrables m’enivre… »

La Violette, une fleur ... impériale dans Leçons de choses violetteblog7

L’idée de ce billet m’est venue telle que Colette nous le raconte dans son recueil de nouvelles, Les vrilles de la vigne.
C’était un jour de mars, au lendemain d’une semaine neigeuse. Un tapis de pâquerettes, de ficaires et de violettes avait attendu sagement pour se mettre à nu que le soleil les débarrassât de leur manteau blanc.
Il était temps, je désespérais de connaître un printemps digne de ce nom. En apercevant l’église du village, je pensais à celle de Victor Hugo qui célébrait ce miracle de la nature :

« … Les clochettes sonnaient la messe.
Tout ce petit temple béni
Faisait à l’âme une promesse
Que garantissait l’infini.

J’entendais, en strophes discrètes,
Monter, sous un frais corridor,
Le Te Deum des pâquerettes,
Et l’hosanna des boutons d’or …

Les joncs, que coudoyait sans morgue
La violette, humble prélat,
Attendaient, pour jouer de l’orgue,
Qu’un bouc ou qu’un moine bêlât ... »

Devant un tel élan poétique, j’eus donc envie d’aller y voir de plus près au figuré comme au propre … car il faut ramper par terre pour tirer le portrait de Mademoiselle Viola.

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Plante herbacée de la famille des Violaceae, il en existe une centaine d’espèces. Certaines troquent même leur robe mauve pour une tenue blanche ou bleue. On distingue aussi, selon la disposition des pétales, deux sous-genres, les pensées et les violettes.
Les violettes sont parfois bourgeoises voire même mondaines et cabotines. Elles posent par exemple pour Édouard Manet, en bouquet sur une table ou dans l’échancrure de la robe de Berthe Morisot.

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Les deux tableaux inspirèrent l’écrivain Philippe Sollers dans son récent roman L’éclaircie :
« Un tel bouquet agit immédiatement sur ses environs. La rue monte vers lui, la Seine coule dans sa direction, les murs l’écoutent, la cheminée devient un autel. L’éventail fermé est un livre à lire. Être présent dans une chambre où se trouve ce tableau, c’est changer d’yeux, de poumons, de nez, de mains, de jambes. Les violettes ont un parfum de vin, elles viennent du corsage de la destinataire. Une femme en fleur surgit de la nuit. »
Une passion secrète liait en effet la jeune Berthe, elle-même peintre, au maître qui l’assit au Balcon de son chef-d’œuvre. Elle ne se concrétisa cependant pas et Berthe épousa quelques années plus tard, Eugène Manet, le frère d’Édouard.

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Dans ma prime jeunesse, en un temps où tous ces problèmes de cœur me passaient au-dessus de la tête, Luis Mariano chantait L’amour est un bouquet de violettes dans l’adaptation cinématographique de l’opérette Violettes Impériales. Mes parents m’emmenèrent également au théâtre Mogador voir Marcel Merkès et Paulette Merval interpréter les airs célèbres de la partition de Vincent Scotto, notamment La Valse des Violettes et Qui veut mon bouquet de Violettes.

« Toutes mes violettes sont à vendre
Mais mon cœur, lui, ne se vend pas
Et celui qui voudrait me le prendre
Tôt ou tard s´en repentira ... »

Les violettes apparues dans l’herbe d’Ariège, sont d’extraction plus modeste. Elles prennent le nom de l’endroit où elles poussent : Violette de Reichenbach ou violette des bois, Viola odorata, violette odorante, c’est la violette des haies et des prés encore appelée violette de carême ; celle que je contemple est peut-être une cousine, la Viola pyrenaica ou violette des Pyrénées.

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Même mal attifée avec ses deux pétales qui pointent vers le haut et les trois qui piquent en bas, elle sourit au promeneur avec peut-être le secret espoir de séduire la bergère qui parque ses moutons non loin de là. Ainsi, la réalité rejoindrait la fiction de Charles-Julien Lioult de Chênedollé, un poète du début du dix-neuvième siècle qui n’était pas une andouille bien qu’il fût originaire de Vire.

« Pourquoi faut-il qu’à tous les yeux
Le destin m’ait cachée au sein touffu de l’herbe,
Et qu’il m’ait refusé, de ma gloire envieux,
La majesté du lis superbe ?

Ou que n’ai-je l’éclat vermeil
Que donne le printemps à la rose naissante,
Quand, dans un frais matin, les rayons du soleil
Ouvrent sa robe éblouissante ?

Peut-être pourrais-je en ces lieux
Captiver les regards de la jeune bergère
Qui traverse ces bois, et, d’un pied gracieux,
Foule la mousse bocagère.

Avant qu’on m’eût vu me flétrir,
Je me serais offerte à ses beaux doigts d’albâtre ;
Elle m’eût respirée, et j’eusse été mourir
Près de ce sein que j’idolâtre. »

Vain espoir ! on ne te voit pas ;
On te dédaigne, obscure et pâle violette !
Ton parfum même est vil ; et ta fleur sans appas
Mourra dans ton humble retraite. « 

Ainsi, dans son amour constant,
Soupirait cette fleur, amante désolée ;
Quand la bergère accourt, vole, et passe en chantant ;
La fleur sous ses pas est foulée.

Son disque, à sa tige arraché,
Se brise et se flétrit sous le pied qui l’outrage ;
Il perd ses doux parfums, et languit desséché
Sur la pelouse du bocage.

Mais il ne fut pas sans attrait
Ce trépas apporté par la jeune bergère,
Et l’on dit que la fleur s’applaudit en secret
D’une mort si douce et si chère. »

Qui s’inspira de l’autre mais, outre-rhin, son contemporain Goethe écrivit un poème de la même (dé)veine.

« Une violette dans un pré,
Anonyme, la tête penchée :
Mignonne était la violette.
S’approche alors une jeune bergère,
Humeur joyeuse, démarche légère,
Chantonnant par les prés.

Que ne suis-je, se dit la violette,
La plus belle des fleurs !
Serait-ce un tout petit peu,
Le temps que la belle me cueille
Et m’écrase contre son coeur,
Ne serait-ce qu’un petit quart d’heure !

Lorsque la jeune fille arriva,
N’eut cure de la violette,
Simplement la piétina.
Fauchée, mourante, la violette
Se réjouit encore : certes, je meurs,
Mais c’est par elle, à ses pieds.
Pauvre violette ! Mignonne était la violette. »

De ce drame pastoral, Mozart composa un très beau lied interprété ici par une fleur exotique belle à croquer.

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Franchement, je n’aurais pas imaginé une aussi cruelle indifférence de la part des bergères.
Violette et poésie vivent en harmonie depuis fort longtemps.
Ainsi, une société littéraire, l’académie des Jeux Floraux (du nom de la déesse romaine Flore) fut fondée à Toulouse en 1323. Sept poètes troubadours formèrent alors le « consistoire des mainteneurs du gai savoir » afin de renouveler la tradition du lyrisme courtois tombé en désuétude depuis la croisade des Albigeois, et organisèrent chaque année une joute poétique en langue d’oc, ce qui eut le don d’exaspérer Joachim du Bellay comme en témoigne ce passage de La Défense et illustration de la langue française : « Lis et relis premièrement, ô poète futur, feuillette de main nocturne et journelle les exemplaires Grecs et Latins ; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen : comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épiceries, qui corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. »
Il fut entendu car, progressivement, la langue française supplanta la langue méridionale, ce qui permit notamment à Ronsard et Jean-Antoine de Baïf, ses amis de la Pléiade, à Voltaire, Chateaubriand, Fabre d’Églantine, Alfred de Vigny et Victor Hugo, de compter parmi les prestigieux lauréats.
Ces illustres écrivains reçurent sans doute les trophées en forme de fleurs d’or et d’argent, la Violette, l’Églantine, le Souci, l’Amarante et le Lys, qui récompensent les vainqueurs.
De nos jours, la manifestation se déroule toujours le 3 mai comme au quatorzième siècle.

« … Ô mon pays, ô Toulouse
Un torrent de cailloux roule dans ton accent
Ta violence bouillonne jusque dans tes violettes ... »

Dans son hymne, Claude Nougaro, un autre troubadour occitan, n’oublie pas les violettes de sa cité natale dont elles sont l’emblème.
Ses mémés qui aiment la castagne et supportent les rugbymen du Stade Toulousain, savent-elles que haka en maori signifie certes la danse guerrière des célèbres All Blacks mais aussi … la violette.
La violette de Toulouse appartient au groupe de la Viola Parmensis, ce qui explique sa couleur parme et bleutée très caractéristique. C’est une fleur double donc elle possède deux fois plus de pétales que les autres variétés. Sa floraison d’octobre à avril en fait l’une des rares fleurs vendues en hiver.
Les historiens en datent les premières cultures aux alentours de 1850, au nord de la ville (Saint-Jory). Les maraîchers allaient les vendre sur le marché aux violettes du quartier des Jacobins et dans les rues du centre ville.
La violette de Toulouse connut ses riches heures durant toute la première moitié du vingtième siècle. Elle était exportée partout en Europe. L’hiver très rigoureux de 1956 et le développement de fleurs hivernales selon des techniques de cultures sous serres, sonnèrent son déclin.
Belle à croquer au propre comme au figuré, la violette odorante est comestible et peut parfumer vos salades de printemps. Je me souviens y avoir goûté chez Michel Bras, le grand chef étoilé de l’Aubrac, notamment dans son célèbre gargouillou de jeunes légumes relevé de graines germées et d’herbes champêtres. Le cuisinier des alpages Marc Veyrat en exhale les parfums subtils avec ses soles grillées à la violette ou sa religieuse à la violette.
Confite, la violette entre dans la composition de plats sucrés, de petits gâteaux et participe à leur décoration.
Les bonbons à la violette, élaborés à partir de fleurs fraîches cristallisées dans le sucre, sont une spécialité de Toulouse, souvent offerte dans un petit carton à chapeau décoré de violettes.
La violette se décline encore en sirop (pour un kir impérial ?), en liqueur, en gelée, en glace, en miel, en tisane.
Jadis, les grand-mères administraient des décoctions de fleurs séchées de violette comme remède à la toux grasse, voire même à la bronchite. Certaines infusions étaient censées combattre l’acné et des infections de la peau.
Un ancien proverbe normand vantait la violette des haies : « La première violette que tu trouveras au printemps, mange-la, et l’an devant, tu n’auras jamais la fièvre. » Mes parents omirent de me la prescrire …
Les Romains tressaient des couronnes de violettes sur leur tête pour effacer les affres des migraines provoquées par leurs libations. Violette tendre et gueule de bois !
Bien évidemment, la violette est également prisée pour les effluves puissants qu’elle dégage. Elle entre ainsi dans la composition de divers parfums.
À la cour de Versailles, l’hygiène laissait fortement à désirer. Tout roi Soleil qu’il fût, Louis XIV ne se lava guère au cours de son règne. Comme ses prédécesseurs, il se poudrait à la violette pour estomper les odeurs corporelles.
Héritage d’une industrie vieille de près de deux siècles, du genre Parme à Toulouse, Victoria sur la Côte d’Azur (notamment à Tourrettes-sur-Loup), les violettes, aujourd’hui encore, sont distillées pour la parfumerie.
La (trop) modeste violette peut s’enorgueillir d’avoir prêté son nom à Napoléon 1er. Parce que lors de son exil à l’île d’Elbe, l’empereur avait promis dans son dernier message qu’il reviendrait avec la saison des violettes, les bonapartistes le surnommèrent Père la Violette. Des cartes postales d’un bouquet de violettes apparemment ordinaires circulèrent alors à travers le pays. En y regardant de plus près, s’y cachaient les profils de Napoléon, de l’archiduchesse Marie-Louise d’Autriche, et de leur fils Charles, roi de Rome et duc de Reichstadt. Les distinguez-vous ?

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Cette fleur devint même le signe de ralliement des bonapartistes pendant la période des Cent Jours entre le retour de l’empereur et son abdication.
Bien que timide, la violette ose aussi s’exhiber parfois à la boutonnière de certains humains a priori méritants. En effet, elle a l’insigne honneur d’offrir sa couleur et familièrement son nom aux Palmes académiques, une décoration créée par décret impérial du 17 mars 1808. C’est Victor Duruy, ministre de Napoléon III, qui sollicita en 1866 le port du ruban mauve : « Je prie votre Majesté de bien vouloir, en signant le décret ci-joint, régulariser la coutume qui s’est instituée, de porter un ruban avec une broderie qui permettrait à l’instituteur de village de gagner, par de bons services, l’insigne que le Ministre de l’Instruction Publique s’honore de porter dans les cérémonies officielles, comme les maréchaux de France qui portent la Médaille Militaire que votre Majesté confère aux simples soldats... »
Violettes et empereurs semblent tellement complices qu’ils inspirèrent donc l’opérette … Violettes Impériales. C’est l’histoire romancée de Violetta, une petite marchande de violettes bien sûr, qui s’éprend du comte Juan d’Ascaniz et devient fleuriste à la cour de l’impératrice Eugénie de Montijo, l’épouse de Napoléon III.
Rose, Marguerite, Églantine, Iris, Jacinthe, Pâquerette … Violette ne fut pas oubliée dans la mode des prénoms qui fleurirent les faire-part de naissance. Une de mes tantes se prénommait ainsi. Moins réjouissante, Violette Nozière défraya la chronique judiciaire dans les années 1930. Convaincue d’empoisonnement et parricide, elle fut condamnée à la peine de mort qui fut commuée par le maréchal Pétain en douze ans d’emprisonnement à dater de son incarcération. Elle fut libérée en 1945 et réhabilitée en 1963. Ce fait-divers fascinant ne pouvait pas laisser indifférent le cinéaste Claude Chabrol qui aimait tant croquer les travers de la société française. Il choisit avec bonheur Isabelle Huppert pour interpréter l’ambigüe Violette.
Nom de Zeus, je découvre que la violette serait née dans un pré comme celui que je foulais au début de ce billet. Le roi des dieux grecs, transforma sa maîtresse Io en une génisse blanche pour que son épouse Héra ne la découvre pas. Pire encore, il se changea lui-même en taureau. Cependant, Io éclata en sanglots à cause de la médiocrité de l’herbe à brouter. Qu’à cela ne tienne, on n’est pas dieu pour rien, pour la nourrir dignement, Zeus mua les larmes de son amante en délicates violettes parfumées.

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Je conclus avec ces quelques lignes tirées des Fleurs de Philippe Sollers :
« Violette, beau prénom féminin. Mot étrange : viol, viole, violon, violoncelle, voile, voilette.  » Ô, l’Oméga, rayon violet de ses yeux « . Rimbaud, encore :  » L’araignée de la haie ne mange que des violettes. «  »
L’observation de la carte politique de la France au soir des élections lui inspire aussi ceci : « … Comme le bleu et le rose ont de plus en plus tendance à se conjuguer, vous êtes dans le violet … Moralité : le drapeau tricolore, alternativement agité par les deux partis en campagne, ne peut plus être le symbole de la nation en cours de mondialisation. Le bleu-blanc-rouge, avalant difficilement le bleu à étoiles européen, doit laisser la place à un drapeau violet de belle apparence. Comme, sous toutes les dénégations, la droite passe à gauche et la gauche à droite, la France, violée en douceur, est donc violette, et il s’agit d’un événement majeur. »
C’est tellement plus subtil que mon propos à l’encre … violette !

Publié dans:Leçons de choses |on 3 mai, 2013 |2 Commentaires »

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