Archive pour décembre, 2012

La mort de quelqu’un de vrai

Jean Martres, un aîné qui m’était cher, s’en est allé.

La mort de quelqu'un de vrai dans Portraits de famille jeanmartresblog

« Au cimetière du village
Je lis : ci-git, un nom, un âge
Sur la pierre des monuments
Rongés par la pluie et les vents.
Et je revois de ces rivages
Dans le lointain, bien des visages
Tristes, inquiets, gais, rayonnants
En leur automne ou leur printemps.
Je voudrais conter leur histoire
Pour qu’ils vivent dans la mémoire
Des habitants de mon pays.
Mais on ne lirait pas mon livre :
Le travail presse ! On veut bien vivre !
Et sur les morts, tombe la nuit … »

Il y a quelques années, j’avais relevé ce poème servant d’épitaphe sur une tombe à l’ombre de l’église qui surplombe le village ariégeois de Betchat.
Son auteur, Abel Fournié, est justement l’homme qui repose sous la pierre. C’était un de ces valeureux hussards noirs de la Troisième République qui firent la fierté de l’Éducation Nationale. Il fut aussi le maître vénéré de l’aïeul que je pleure aujourd’hui.
C’est pour échapper aux regrets qui transpirent dans les vers du « fabricant de certificats d’études », que je mets à profit certains de mes séjours en terre ariégeoise pour donner la parole aux derniers survivants d’une France de l’entre-deux guerres, essentiellement rurale, en les filmant ou en trempant ma plume dans l’encre violette.
Ainsi, pour inaugurer ma quête d’une mémoire audiovisuelle de la commune de La Bastide du Salat, mon choix se porta tout naturellement sur le doyen du village, Jean Martres, l’ancien maréchal-ferrant. Il approchait alors de ses quatre-vingt-dix ans, je devrais dire printemps tant sa conversation était guillerette et riche.

jaquette-dvd-jean-martres dans Portraits de famille

Je fus tellement conquis par sa personne et le personnage, car c’en était un, que ma visite à son domicile devint un rite quasi quotidien. Je me régalais de l’écouter au coin de sa cheminée en hiver, dans sa cour aux beaux jours. Une amitié profonde, sincère et respectueuse naquit. Je le vouvoyais, il me tutoyait.
« Gens de peu, hommes quelconques, vies ordinaires », l’expression, nullement péjorative je précise, appartient au regretté Pierre Sansot qui enseigna la philosophie et l’anthropologie aux universités de Grenoble et Montpellier. J’eus l’occasion déjà de la lui emprunter pour le portrait de ma chère grand-mère, ma Mémé Léontine.
L’ouvrage dont elle est tirée fait partie de mes livres de chevet. Je cite volontiers quelques bribes du premier chapitre : « L’expression implique de la noblesse. Gens de peu comme il y a des gens de la mer, de la montagne, des plateaux, des gentilshommes. Ils forment une race. Ils possèdent un don, celui du peu, comme d’autres ont le don du feu, de la poterie, des arts martiaux, des algorithmes … Le peu ne présuppose pas la petitesse ou la mesquinerie mais plutôt un champ dans lequel il est possible d’exceller… Nous avons de la peine à rendre hommage à ces gens-là parce que, d’une façon expresse ou inavouée, nous avons adopté une échelle qui a pour fondement l’économique… Orgueil de ne rien devoir à d’autres situés plus haut sur l’échelle sociale, de ne jamais avoir failli à ses obligations, aux élans d’un cœur généreux, alors que l’on disposait de petits moyens. Dans ces conditions, la modestie est un choix de vie, une certaine manière d’aller à soi, aux autres, au langage… Les gens modestes ne demeuraient pas en retrait. Ils considéraient le spectacle du monde, les événements quotidiens avec quelque gouaille. Débarrassés des soucis d’une carrière et d’un avenir, ils appréhendaient d’un œil vivace, parfois gourmand, le présent tel qu’il s’offrait à eux.
Il suffisait que les gens modestes s’assemblent en grand nombre pour que la cité, les montagnes, l’histoire tremblent, pour que la terre, fantastiquement, se peuple de falaises, de monticules humains. Ainsi naquirent bien des légendes … »
Vous comprenez pourquoi je me sens bien au milieu de ces gens-là et que j’ai de la tendresse pour eux.
Lorsque, comme moi, on bascule insidieusement vers l‘automne de sa vie, on a comme un instinct de se retourner vers le passé et d’écouter ses aînés avec un peu plus d’attention et d’intérêt.
On dit en Afrique que lorsqu’un griot s’en va, c’est une bibliothèque qui disparaît. J’ai le sentiment que chez nous, ce sont des pans d’histoire qui se lézardent ou s’écroulent quand des aïeux comme Jean Martres, ancrés dans la France rurale de la première moitié du vingtième siècle, s’éteignent.
Jean, ainsi m’adressais-je à lui, m’a enrichi jusqu’à ces dernières semaines et je ne doute pas que sa mort me permettra de découvrir ou de percevoir plus encore la richesse de sa personnalité.
Derrière sa fenêtre, dès qu’il m’entrevoyait traversant sa cour, il me faisait un large signe accompagné d’un tonitruant « Entre ! ». Je le retrouvais solitaire, calé au fond de son fauteuil, la casquette vissée inexorablement sur son crâne, plongé dans ses réflexions ou dans la lecture d’un journal ou d’un livre. L’œil pétillant, il se redressait alors, prompt à deviser sur le sujet sur lequel je le lançais, ou à apporter quelques compléments à notre conversation de la veille. Bref, je sentais que j’étais un interlocuteur attendu et apprécié. Et, une heure plus tard, je sortais enrichi de chez lui.
Sa gouaille savoureuse était au service d’une langue précise et même châtiée. Je me régalais de certains de ses mots et expressions tirés d’un Français vieilli. Quand il se disait un peu savant, il ne fallait pas y voir une quelconque prétention mais juste reconnaître familièrement que dans certains domaines, il était connaisseur, expert, versé et même ferré … ce qui était la moindre des choses de la part d’un maréchal-ferrant.
Cela dit, Jean Martres était un monsieur instruit et cultivé comme, cela m’afflige, l’Éducation Nationale en produit de moins en moins aujourd’hui.

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L’écolier en blouse noire et sabots avait fait de bonnes études depuis l’école communale à classe unique de son village jusqu’au Cours Complémentaire de Salies-du-Salat. Il s’y ennuyait un peu, le gamin amoureux de la nature et particulièrement des oiseaux ayant flairé et déniché … que l’Histoire officielle, le « roman national » qu’on lui enseignait n’était que des histoires. Il arrêta sa scolarité prématurément pour entrer dans la vie active comme beaucoup d’enfants de condition modeste à l’époque. Ma mémé Léontine connut malheureusement pareil dilemme, et décida que mon père poursuivrait ses études tandis que mon oncle reprendrait la ferme.
Tout en forgeant pour devenir forgeron, au propre comme au figuré, Jean, curieux de tout, se dota d’un solide bagage intellectuel. Jusqu’aux dernières heures de sa vie, toujours éveillé au monde en crise, il lut avec avidité le quotidien régional, des hebdomadaires d’opinion notamment celui « qu’on vend le matin d’un dimanche » comme le chantait Jean Ferrat dans Ma France, de nombreux romans aussi, des ouvrages spécialisés particulièrement en ornithologie. Plus d’une fois, j’ai puisé dans les magazines qui s’amoncelaient dans son ancien atelier. Il découpait parfois même certains éditoriaux pour me les soumettre.
Il regardait aussi avec intérêt à la télévision des documentaires et des émissions consacrés à l’Histoire, la vraie cette fois-ci. Sans esprit passéiste, il avait compris encore ce que pouvaient apporter des moyens modernes d’information et de communication comme la vidéo et l’internet. À défaut d’ordinateur, il était heureux lorsque je lui imprimais les billets que je rédige ici. Il inspira d’ailleurs certains d’entre eux. Il accepta évidemment volontiers d’être le héros du premier film sur la mémoire de son village, réalisé avec mon ami Philippe Morin.

http://www.dailymotion.com/video/xgtszd

 En patois ou pas, à sa manière, Jean était un conteur. Comme un enfant avec son aïeul, je me délectais de ses « histoires naturelles ». Il me tenait en haleine avec ses palpitantes évocations de chasses au sanglier ou à la bécasse. J’y entendais même le tintement du grelot du chien bécassier ou humais les senteurs des sous-bois. Sans doute, y figuraient des réminiscences de mes lectures de jeunesse, Raboliot (un prix Goncourt), La dernière harde, Sanglar, L’Écureuil du Bois-Bourru, La Framboise et Bellehumeur, Les Compagnons de l’Aubépin. La belle langue des romans de Maurice Genevoix m’arma au moins dans mon expression, sûrement mieux que les textos et les tweets d’aujourd’hui, ça c kler(!) !
Un peu à la façon du naturaliste Buffon, pour les avoir observés durant une majeure partie de son existence, il savait les comportements de presque tous les animaux peuplant son petit coin du bas Salat. Il portait même le nom de l’un d’eux, un petit mustélidé prisé pour sa fourrure.
Il y a quelques années, il avait vite repéré les empreintes du goupil qui venait d’égorger dix-sept poules dans la basse-cour de la ferme.
Dans sa jeunesse, il grimpait aux arbres pour visiter les nids de la buse ou du milan, passait des heures à épier le roitelet, le serin, le chardonneret dans les vignes. Dans sa vieillesse, ce fut au tour des oiseaux reconnaissants de venir gazouiller et picorer sur les différents perchoirs naturels installés dans sa cour.
J’eus souvent recours à ses connaissances pour la rédaction de mes leçons de choses. Encore très récemment, il m’entretenait des hannetons et des habitudes du hérisson.

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« J’voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or »

Ce refrain de Bernard Lavilliers, toujours brûlant d’actualité avec le conflit ArcelorMittal de Florange, convenait aussi à Jean, « homme de mains », artisan valeureux et méticuleux. J’aimais m’attarder quelques instants dans l’ancienne forge contiguë au couloir de son domicile comme pour ranimer la flamme d’une mémoire ouvrière dont il se faisait toujours l’avocat. Bien que, par la nature même de son métier, il se trouvât entre l’enclume et le marteau, il avait choisi son camp et savait tous les combats parfois sanglants menés par ses aînés pour améliorer une condition sociale de nouveau mise à mal. Il conservait fièrement dans son vestibule le drapeau rouge que je lui avais rapporté d’un des meetings de la récente campagne présidentielle.
Sans que cela constituât un radotage d’ancien combattant, Jean était volubile dès qu’il s’agissait de raconter ses faits de résistance et son engagement dans les Forces françaises de l’intérieur (FFI) et au sein de la 1ère armée du général de Lattre de Tassigny.
Il y mettait tant de faconde, d’émotion et d’humour que son long périple de son Ariège natale jusqu’à Berlin dégageait un parfum de « grande vadrouille ». Avec Jean le conteur, il était une fois des histoires vraies, tragiques ou drôles qui captivaient son auditoire. Comme on dit de certains acteurs, il crevait l’écran.

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Enfant du baby boom, je découvris à travers ses souvenirs et ses confidences, plus que mes parents souhaitèrent m’en dire et que les manuels d’Histoire officielle m’enseignèrent sur ces heures sombres. Il me fit prendre conscience de la dimension du conflit avec ses horreurs, ses traîtrises, ses compromissions, ses engagements. Je compris alors tout l’amour de Jean pour sa terre de France et la Liberté.
J’aurais aimé lui réciter ce poème de résistance que le hasard de mes promenades et mes lectures m’a fait relire tout récemment :

« … À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda »

Jean n’était pas croyant, il n’avait pas d’ailes, mais il courut du Sud-Ouest.
Je suis persuadé que l’homme de conviction, le combattant pour la liberté et l’amoureux de la nature qu’il fut, eût adoré ces vers de Louis Aragon, un poète qu’il chérissait.
L’ultime joie que je lui offris, fut de retrouver, soixante-six ans plus tard, Anne-Lise, la jeune fille de la ferme alsacienne qui le recueillit malade sur le chemin vers Berlin. Sa photo trônait sur le rebord de la cheminée. Au cours de ces deux dernières années, ils évoquèrent au téléphone avec ferveur et émotion le « bon vieux temps » qui ne l’avait guère été pourtant. Quelque intuition me laisse penser que Jean est parti, sinon avec son secret, du moins avec le regret de n’avoir pas repris le chemin de Sondernach au retour de Berlin.
Qui sait s’il n’y aurait pas trouvé l’âme sœur, lui qui préféra le célibat parce que, comme il confiait malicieusement : « ça ne s’était pas fait, elles avaient toujours un défaut » ! Quelques jours après son décès, avec beaucoup d’émotion, j’ai rendu visite au « jeune » frère d’Anne-Lise, tout au fond de la vallée de Munster. Sur un tableau, j’ai retrouvé la petite ferme telle que l’avait connue Jean. Dans le salon, le poêle en céramique, typiquement alsacien, réchauffe toujours les corps et les cœurs.

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« … Ce n’était rien qu’un feu de bois

Mais il m’avait chauffé le corps

Et dans mon âme il brûle encore

A la manièr’ d’un feu de joie … »

 Pour avoir vu souvent ses yeux s’embuer, sachez combien Jean vous était reconnaissant, chère famille alsacienne qui lui avait donné quatre bouts de bois quand dans sa vie de soldat, il faisait froid.
Il fut une jolie exposition dédiée à Jean Ferrat qui s’intitulait Jean des Encres, pour les chansons et les engagements du poète, et Jean des Sources, pour tout ce qui l’inspirait, l’amour, l’amitié, l’Ardèche.
Comme une profession de foi, Jean Martres laissait précieusement en évidence sur sa table, la lettre ouverte (et posthume) qu’écrivit le comédien Philippe Torreton à Jean Ferrat avant les dernières élections présidentielles (voir billet du 27 avril 2012 Une bouffée d’air pur de la campagne électorale).
En toute modestie, j’ai pris la plume de Jean (Michel) des Encres pour rendre, à travers ce billet, un respectueux hommage à Jean (Martres) des sources et des halliers.
Vous me manquez déjà, Jean. S’il fallait vous définir en quelques mots, j’emprunterais volontiers une phrase du cinéaste Yves Robert à propos de Bourvil, relevée il y a quelques semaines sur un mur dédié au grand acteur dans le village de son enfance : « Il reste pour moi une des vraies personnes que j’ai rencontrées dans ma vie ».
Pour être plus personnel et plus concis encore, je reprends le titre du film que je vous ai consacré : Jean, vous fûtes un Monsieur MÉMORABLE !
Dans son roman Mort de quelqu’un, Jules Romains montre que la mort suscite des troubles, notamment, une modification dans la perception du lieu où le défunt vivait, dans les habitudes de ses voisins.
Pendant un certain temps, lors de mes prochains séjours dans son petit village d’Ariège, mon regard butera sur les volets obstinément clos de son modeste domicile au milieu du Pré commun. Puis un jour, la maisonnette reprendra vie … c’est la vie !


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Publié dans:Portraits de famille |on 17 décembre, 2012 |3 Commentaires »

Les ponts de Paris: le tour de l’île de la Cité (2)

Les ponts de Paris: le tour de l'île de la Cité (2) dans Coups de coeur pontnotredameblog1

Vous êtes au rendez-vous fixé pour effectuer la seconde moitié du tour de l’île de la Cité commencé dans mon précédent billet (16 novembre 2012). Chères lectrices, avez-vous pensé à changer l’eau du vase dans lequel vous avez mis le bouquet que je vous avais offert ?

pontnotredameblog2 dans Ma Douce France

pontnotredameblog6 dans Poésie de jadis et maintenant

Le pont Notre-Dame serait l’ancêtre de l’ancien Grand Pont romain qui permettait, dans le prolongement du Petit Pont, de traverser la Seine, à l’époque où Lutèce se concentrait principalement dans l’île de la Cité. Je ne dois pas être fier de mes compatriotes Normands qui le détruisent lors du siège de Paris de 887. Il est alors remplacé par le pont des Planches de Milbray, un ouvrage de planches jetées sur les anciennes piles de bois.
Un moine de Vendôme relate dans un poème la visite, en 1378, de l’empereur germanique Charles IV à son neveu, le roi de France Charles V dit Charles le Sage :

« L’empereur vint par la Coutellerie
Au carrefour nommé la Vannerie,
Où fut jadis la planche de Mibray;
Tel nom portoit pour la vague et le bray,
Getté de Seyne en une creuse tranche,
Entre le pont que l’on passoit à planche,
Et on l’ostoit pour estre en seureté »... »

Les planches Mibray (diverses orthographes) consistent en un plancher posé pour franchir le bourbier qui s’étend du carrefour de la Vannerie jusqu’à l’entrée du pont. Un plancher des vaches en quelque sorte !
Ce pont est emporté par une crue du fleuve en 1406 mais, du fait de son importance pour la vie économique de la cité, le souverain Charles VI le Bien Aimé favorise sa reconstruction et, le 31 mai 1413, solennellement, il plante le premier pieu, l’équivalent de la pose des premières pierres d’aujourd’hui. « Ce dit jour, le pont de Planches-de-Mibray fut nommé le pont Notre-Dame, et le nomma le roi de France Charles, et frappa de la trie sur le premier pieu, et le duc de Guyenne son fils, après et le duc de Berry et de Bourgogne, et le sire de la Trémoille; et c’étoit de dix- heures au matin. »
Achevé en 1421, reposant sur six arches, le nouveau pont mesure 106 mètres de long et 27 mètres de large. Particularité, il supporte soixante maisons toutes semblables, dévouées essentiellement aux commerces d’armurerie et de librairie. Antoine Vérard, éditeur renommé d’ouvrages luxueux comme La Légende dorée de Jacques de Voragine, occupe l’une d’elles à l’enseigne de Saint Jean l’Évangéliste .
Originalité pour l’époque, les maisons sont numérotées à l’identique des deux côtés du pont, la mention amont et aval distinguant où elles se situent. Il n’est pas certain que nos préposés au courrier de maintenant sachent d’emblée de quel côté coule la Seine … !
Bien qu’en bois, le pont Notre-Dame se révèle plus solide que les souverains valoisiens. En effet, au cours du quinzième siècle, après Charles VI, Charles VII le Victorieux, Louis XI le Prudent (qui enferme son ancien premier ministre le cardinal de La Balue … attention Jean-Marc Ayrault !), Charles VIII l’Affable, Louis XII « Père du peuple », avec une régence d’Anne de France dite Anne de Beaujeu, se succèdent à la tête de la monarchie.
Il faut une crue, le 25 octobre 1499, pour que le pont s’affaisse et se fracasse dans les flots avec ses maisons. En ce temps-là, on ne tergiverse pas de procès en procès, le prévôt des marchands et des échevins sont tenus pour responsables, jugés inaptes à exercer toute fonction et condamnés à de fortes amendes ; ils mourront tous en prison faute de pouvoir s’en acquitter.
Sans qu’il n’y ait aucun rapport entre ses deux décisions, après qu’il se soit empressé, en 1499, de faire annuler par le pape son mariage pour non consommation avec Jeanne de France dite l’Estropiée, Louis XII décide pour subventionner la reconstruction du pont amputé de ses pieds, le prélèvement de six deniers pour livre à prendre pendant six ans aux entrées de Paris sur tout le bétail à pied fourché. Il choisit comme architecte Fra Giovanni Giocondo, religieux de Saint François, dit Jean Joconde, sans aucun lien de parenté avec la célèbre Mona Lisa. En hommage, est gravé alors sur une des arches, un distique de Jacques Sannazar, poète de la Renaissance, où frère Joconde est traité de pontife.
C’est peut-être pour cela que l’on retrouve le génie esthétique toscan ou vénitien dans le nouvel ouvrage tout en pierre, édifié entre 1501 et 1512, avec une soixantaine de maisons de six étages, numérotées de chiffres d’or (pairs et impairs, cette fois). Il est également orné de statues royales

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Le tableau de Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet, peintre du dix-huitième siècle, en témoigne. Des joutes nautiques sont même organisées dans ce cadre grandiose.
Les fenêtres du 1er étage des maisons doivent demeurer à la disposition des autorités municipales lors des fêtes et de cérémonies. Car, supplantant le Pont au Change, son voisin en aval, le pont Notre-Dame devient la voie triomphale des souverains.
Ainsi, l’entrée solennelle de François 1er à Paris, le 15 février 1515, est la « plus gorgiasse et triumphante qu’on ait jamais veu en France, car de princes, ducz, contes et gentilshommes en armes, y avoit plus de mille ou douze cens » ! De quoi mettre le souverain dans d’excellentes dispositions pour combattre à Marignan au mois de septembre suivant !
François 1er emprunte le même pont, le 16 mars 1531, lors de l’entrée solennelle à Paris, de son épouse, Éléonore de Habsbourg, sœur de Charles Quint et veuve du roi du Portugal.
Le 3 juin 1590, le légat du pape y passa en revue l’infanterie ecclésiastique de la Ligue. « Capucins, minimes, cordeliers, jacobins, feuillants, tous la robe retroussée (rien à voir avec le vent fripon !), le capuchon bas, le casque en tête, la cuirasse sur le dos, l’épée au côté et le mousquet sur l’épaule, marchaient quatre à quatre, le révérend évêque de Senlis à leur tête … Quelques-uns de ces fantassins, sans penser que leurs fusils étaient chargés à balles, voulurent saluer le légat, et tuèrent, à côté de lui, un de ses aumôniers ». On qualifierait cela aujourd’hui de bavure !
Le 26 août 1660, plus d’un million de spectateurs s’amassent du château de Vincennes au Palais du Louvre. Le pont Notre-Dame est restauré et décoré, une superbe pyramide est dressée, non loin de là, sur la place Dauphine (qui n’a donc pas mauvaise mine !). Après la signature du traité des Pyrénées (sur la minuscule île des faisans au milieu de la Bidassoa, voir Lectures d’en France, billet du 16 janvier 2012) et leur mariage à Saint-Jean-de-Luz, Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche font leur entrée dans Paris en grandes pompes.

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Justement, le pont sera bientôt aussi doté de pompes ! Paris manque cruellement d’eau à cette époque. En 1670, deux ingénieurs proposent la construction de deux pompes élevant 30 à 40 pouces d’eau de la Seine à 80 pieds au-dessus du niveau du fleuve. Montées sur un échafaudage, les aubes sont enfermées dans un pavillon dont la porte est ornée de deux tritons sculptés pare Jean Goujon avec, au-dessous d’un médaillon de Louis XIV, une citation latine en vers, traduite par Pierre Corneille :

« Que le dieu de la Seine a d’amour pour Paris !
Dès qu’il peut en baisser les rivages chéris,
De ses flots suspendus la descente plus douce
Laisse douter aux yeux s’il avance ou rebrousse :
Lui-même à son canal il dérobe ses eaux,
Qu’il y fait rejaillir par de secrètes veines,
Et le plaisir qu’il prend à voir des lieux si beaux,
De grand fleuve qu’il est, le transforme en fontaines. »

Les manifestations ne sont pas toujours aussi réjouissantes. Ainsi, dans une lettre à sa fille Madame de Grignan, en date du 17 juillet 1676, Madame de Sévigné relate le passage sur le pont, du convoi menant à la décapitation, la Brinvilliers, célèbre empoisonneuse :
« ENFIN c’en est fait, la Brinvilliers est en l’air: son pauvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent ; de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés … À six heures, on l’a menée nue en chemise et la corde au cou, à Notre-Dame, faire l’amende honorable ; et puis on l’a remise dans le même tombereau, où je l’ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d’elle, le bourreau de l’autre côté : en vérité cela m’a fait frémir… Pour moi, j’étois sur le pont Notre-Dame avec la bonne d’Escars ; jamais il ne s’est vu tant de monde, ni Paris si ému ni si attentif ; et demandez-moi ce qu’on a vu, car pour moi je n’ai vu qu’une cornette ; mais enfin ce jour étoit consacré à cette tragédie. J’en saurai demain davantage et cela vous reviendra. »
Souriez cependant avec la chanson de Marie-Paule Belle sur des paroles de Françoise Mallet-Joris, longtemps membre de l’académie Goncourt. D’ailleurs, nul besoin de Brinvilliers pour retrouver les poissons le ventre en l’air encore aujourd’hui dans la Seine !

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Grandeur et décadence, les maisons sont détruites pour insalubrité en 1786 tandis que les pompes survivent jusqu’en 1858. Le pont est rebaptisé pont de la Raison, dans le cadre de la déchristianisation révolutionnaire, ce mot appartenant à Mirabeau qui aurait dit dans ses derniers moments, « Vous n’arriverez à rien si vous ne déchristianisez pas la Révolution ».
Un nouveau pont est reconstruit sur les mêmes fondations en 1853 avec seulement cinq arches. Suite à de nombreux accidents fluviaux (35 entre 1891 et 1910) qui le font être surnommé le pont du Diable, on remplace les trois arches centrales par une seule arche métallique, pour faciliter le passage des bateaux . Des têtes de bélier ornent le sommet des deux arches de rives et quatre mascarons d’hommes barbus couronnés de plantes décorent les clefs de voûte des arches latérales. C’est cet ouvrage, un mélange de neuf avec du vieux, inauguré par Raymond Poincaré en 1919, que je photographie ce jour :

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Allez, je file vers Rouen et ma Normandie natale ! Non, je vous rassure, j’exagère, c’est juste que je descends la Seine jusqu’au pont suivant en aval. Auparavant, je fais une courte halte, place Louis Lépine, du nom du célèbre concours des inventions. En ce lieu, réside, sous des pavillons métalliques, le marché aux fleurs et aux oiseaux.

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Je n’ai que quelques piafs en fer forgé à vous offrir car le marché, qui leur est réservé, se tient uniquement le dimanche.

« … Un coq aimait une pendule
Ah, mesdames, vous parlez d´un jules!
Le voila qui chante à genoux
 » Ô ma pendule je t´adore
Ah! laisse-moi te faire la cour
Tu es ma poule aux heures d´or
Mon amour ».. »

Non, je n’ai pas un petit coup dans l’aile ! Je trouve cocasse de vous resservir un carré de nouga(t)ro (voir billet du 16 novembre 2012) au pied de l’Horloge du palais de la Cité.

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Ce monument qui fait partie du palais de Justice est la résidence et le siège du pouvoir des rois de France depuis Hugues Capet jusqu’au quatorzième siècle. Jean II le Bon fait alors édifier un beffroi qui sert de guet pour la sécurité du palais. Une partie de celui-ci est transformée en prison d’État en 1370, la Conciergerie, l’antichambre de la guillotine sous la Terreur.
Ladite tour accueille, en 1370, la première horloge publique à Paris, œuvre de l’horloger lorrain Henri de Vic. En 1418, la municipalité réclame que l’horloge comporte un cadran extérieur « pour que les habitants de la ville puissent régler leurs affaires de jour comme de nuit ». En 1585, Henri III fait mettre en place un nouveau cadran, dont l’encadrement est réalisé par le sculpteur Germain Pilon (vous le connaissez depuis le billet précédent).
L’horloge est encadrée de deux grandes figures allégoriques représentant la Loi et la Justice. Elle porte aussi deux inscriptions latines : « Celui qui lui a déjà donné deux couronnes lui en donnera une troisième », allusion aux couronnes de Pologne et de France portées par son contemporain le roi Henri III, et « Cette machine qui fait aux heures douze parts si justes enseigne à protéger la Justice et à défendre les lois. »
Je traverse le quai pour accéder au Pont-au-Change.

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Voilà un pont qui me signifie ! Non pas à cause de son nom qui provient du fait qu’en 1141, Louis VII ordonne que les changeurs, les courtiers de change, les banquiers de l’époque, y tiennent leurs bancs pour changer les monnaies. Imagine-t-on que, dans le futur, il puisse s’appeler pont des traders ?!
J’aime ce pont qui a inspiré à Robert Desnos l’un des plus admirables poèmes de la Résistance, Le veilleur du Pont-au-Change :

« … Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.

Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.

Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.

Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.

J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi... »

Robert Desnos écrit ce poème dans la clandestinité, sous le pseudonyme de Valentin Guillois, au début de l’année 1944. Il est arrêté par la Gestapo peu après, le 22 février, puis déporté au camp de Buchenwald. Il appelle ici à la lutte générale contre l’occupant.
Avant que le pont Notre-Dame lui ravisse la primauté, le Pont-au-Change a la faveur des cortèges royaux. Ainsi, Isabeau de Bavière, épouse à quatorze ans du roi Charles VI, l’emprunte le jour de son entrée solennelle dans Paris, le 22 août 1389. « Ce jour-là, le grand Pont de Paris était tout au long couvert et estollé de blanc et de vert cendal ». Au passage nocturne du cortège, un funambule génois se laisse glisser sur une corde tendue d’une tour de la cathédrale Notre-Dame jusqu’au faîte de l’une des maisons du pont, en utilisant deux cierges allumés en guise de balanciers, et dépose une couronne sur la tête de la Reine. Comme quoi, le club de rugby du Stade Français n’a rien inventé en parachutant d’angéliques danseuses du Moulin Rouge au-dessus du Stade de France pour offrir le ballon du match !
De même, lorsqu’en août 1460, Louis XI, tout de blanc vêtu, chevauchant un cheval aussi immaculé, passe le pont sous un tunnel de voiles, cela préfigure une action artistique que je vous décrirai bientôt.
Comme son prédécesseur en amont, le Pont-au-Change est aussi le théâtre d’événements funestes. C’est le chemin privilégié pour conduire les condamnés à mort de la prison de la Conciergerie jusqu’au lieu de leur exécution.
Le 16 juillet 1793, la foule est tellement dense pour suivre le transport du corps de Jean-Paul Marat, assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday, que le cortège franchit le fleuve en se partageant entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf.

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L’assassinat de Marat (1890-Jean-Joseph Weerts, musée de la Piscine à Roubaix)

De même, lors des massacres de septembre 1792 sous la Terreur, les cadavres des prisonniers exterminés au Châtelet et à la Conciergerie sont exposés sur les trottoirs du pont. « Parvenus au pont au Change, a écrit un témoin oculaire, nous remarquons de loin sur l’un des trottoirs à droite, un tas informe qui avait l’apparence d’un amas de bûches: mais en passant très vite, nous reconnûmes encore que c’étaient des malheureux égorgés dans la prison voisine qu’on avait rangés là les uns sur les autres, en attendant le moment de les enlever. Il y avait là plus de trois cents cadavres ».
Les vers de Georges Brassens, « Il suffit de passer le pont/C’est tout de suite l’aventure », sont peut-être d’un goût douteux à cet instant de mon billet. C’est pourtant ceux qui me viennent à l’esprit en apercevant à l’autre extrémité du pont, le théâtre du Châtelet et son affiche écarlate de la comédie musicale West Side Story.
À la demande du baron Haussmann, cet immeuble est construit sur la place du même nom, à l’emplacement de la forteresse du Grand Châtelet qui servit de prison et de tribunal sous l’Ancien Régime avant d’être rasée en 1818 sous le règne de Napoléon 1er.
Temple de l’opérette, j’eus l’occasion, tout gamin, d’y voir Luis Mariano dans Le chanteur de Mexico et Tino Rossi dans Méditerranée. Mon dieu, je prends un sacré coup de vieux rien que d’y penser !
Lorsqu’une vingtaine d’années plus tard, j’ai rejoint Paris pour raisons professionnelles, j’avoue que j’ai fréquenté plus volontiers le Théâtre de la Ville, un autre édifice d’inspiration haussmannienne, situé en face, et proposant des spectacles plus « contemporains ».
À équidistance des deux théâtres, se dresse la fontaine du Palmier, surmontée d’une colonne au fût gravé des noms des batailles victorieuses de Napoléon. Sous le Second Empire, le sculpteur animalier Henri-Alfred Jacquemart la dote de sphinx cracheurs d’eau.

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C’est à cette époque qu’avec le percement du boulevard Sébastopol, le Pont-au-Change est reconstruit sous son aspect actuel. Les tympans des piles sont ornés de « N » napoléoniens inscrits dans une couronne de laurier.

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Il succède au pont en pierre achevé en 1647, formé de sept arches et portant lui aussi quatre-vingts maisons de cinq étages disposées alternativement en retrait ou en saillie. Elles étaient principalement habitées par des orfèvres et des joailliers. Certains décors du film Le Parfum tiré du roman éponyme à succès de Patrick Süskind fournissent une idée de leur architecture luxueuse.

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À l’extrémité du pont, à l’entrée de la rue Saint-Denis, se dressait alors également une œuvre en bronze du sculpteur Simon Guillain représentant grandeur nature le jeune roi Louis XIV âgé de dix ans, entouré de ses parents Louis XIII et la régente Anne d’Autriche. Érigées à l’occasion du traité de Westphalie en 1648, déboulonnées en 1781, les statues sont visibles aujourd’hui au musée du Louvre.

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Dans ce roman, Richard Bach, l’auteur de Jonathan Livingstone le Goéland, raconte sa quête éperdue de l’âme sœur. Aurait-il pu la trouver au Pont-Neuf qui enjambe les deux bras de la Seine, à la proue de l’île de la Cité ?

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À défaut d’être un lieu où l’on « emballe », c’est le pont que l’artiste Christo empaqueta, en 1985, en le recouvrant de plus quarante mille mètres carrés de toile polyamide dorée, retenus par treize kilomètres de corde.

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Par cette mise en cocon éphémère, l’artiste métamorphosa, durant une quinzaine de jours, le plus vieux pont de Paris, en une chrysalide résolument moderne.
De quoi donner un peu de baume au cœur (s’il battait encore !) d’Henri III. En effet, le 31 mai 1578, le roi, accompagné de sa mère Catherine de Médicis et de son épouse Louise de Vaudémont, arrive du Louvre en barque et en larmes car il vient d’assister aux funérailles de deux de ses mignons tués en duel. Vêtu de noir, il troque son chapelet aux grains en forme de têtes de mort pour une truelle d’argent et un plateau du même métal rempli de mortier, afin de poser la première pierre du futur pont. Il n’en faut pas plus pour que les Parisiens le surnomment le pont aux Pleurs. Comme une plaque en témoigne encore, il n’est achevé que trente ans plus tard, en décembre 1607 sous le règne d’Henri IV le Grand.
Ce dernier ne verra pas sa statue équestre, offerte en son honneur par son épouse Marie de Médicis à la Ville de Paris ; en effet, bien que commandée en 1604, elle n’est installée qu’en 1614, soit quatre ans après que Ravaillac eut commis son forfait.

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En tout cas, soixante après avoir quitté les cours de récréation de mon école communale, j’ai la preuve que le cheval blanc de Henri IV était noir ! Pour tordre le cou à la blague, on croyait que son cheval était blanc, ou gris à cause de la poussière (!) parce que le souverain en aurait possédé un qui s’appelait Albe, et que plusieurs tableaux de batailles montrent l’animal drapé d’un panache de plumes blanches.
Je suis intrigué, en cet après-midi, par la présence d’un matelas à l’arrière du monument. Je n’ose imaginer que, la nuit venue, le Vert-Galant descende de son destrier de bronze pour prouver sa virilité légendaire à quelque ribaude moderne, dans le square voisin portant son nom.

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On lui attribue plusieurs dizaines de conquêtes féminines ; on lui connaît six enfants légitimes de son mariage avec Marie de Médicis mais aussi au moins une douzaine illégitime dont trois avec Gabrielle d’Estrées.
Se souvient-on qu’il fricota avec Fleurette, fille d’un jardinier de Nérac, avec Bretine de Duras, fille cadette d’un meunier, la « Belle Rouet » et Mlle Rebours toutes deux filles d’honneur de la reine Margot, Catherine de Luc, fille de médecin, et Arnaudine servante de … Catherine de Luc, ou encore Marie Catherine de Beauvilliers abbesse à Montmartre ! J’en passe et des plus aguichantes. Les historiens s’intéressaient finalement aussi aux people de la Renaissance. Charles Trenet aurait pu trousser une chanson comme il en avait le secret.
Sacré Henri ! Personnellement, je te suis reconnaissant (voilà que je tutoie les rois !) en tout cas d’avoir institué la poule au pot du dimanche, un plat que préparaient superbement ma maman et ma mémé Léontine !
Tout bon roi qu’il fût, des sans-culottes, hérissés par les symboles de la monarchie, ne restent pas de marbre devant le bronze (!) et détruisent la statue le 12 août 1792.
Henri IV et son cheval reviennent sur le Pont-Neuf à la Restauration grâce à Louis XVIII qui souhaite que soit à nouveau érigé le symbole du premier des Bourbons. Pour le couler dans le bronze, on fond celui des statues déboulonnées de Napoléon sur la colonne Vendôme, et du Général Desaix place des Victoires.
Ce siècle avait dix-huit ans … Le 17 août 1818, l’actuelle statue équestre de Henri IV, tirée par trente-six bœufs depuis une fonderie du quartier du Roule, entre sur le Pont-Neuf devant une foule nombreuse. Au milieu d’elle, le jeune Victor Hugo :

« … Où courez-vous ? Quel bruit naît, s’élève et s’avance ?
Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois ?
Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense,
Broyer la terre sous son poids ?
Répondez… Ciel ! c’est lui ! je vois sa noble tête…
Le peuple, fier de sa conquête,
Répète en chœur son nom chéri.
Ô ma lyre ! tais-toi dans la publique ivresse ;
Que seraient tes concerts près des chants d’allégresse
De la France aux pieds de Henri ?

Par mille bras traîné, le lourd colosse roule.
Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts pieux.
Qu’importe si mon bras est perdu dans la foule !
Henri me voit du haut des cieux.
Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire,
Ô chevalier, rival en gloire
Des Bayard et des Duguesclin !
De l’amour des français reçois la noble preuve,
Nous devons ta statue au denier de la veuve,
À l’obole de l’orphelin.

N’en doutez pas, l’aspect de cette image auguste
Rendra nos maux moins grands, notre bonheur plus doux ;
Ô français ! louez Dieu, vous voyez un roi juste,
Un français de plus parmi vous.
Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire
Nous viendrons puiser la victoire ;
Henri recevra notre foi ;
Et quand on parlera de ses vertus si chères,
Nos enfants n’iront pas demander à nos pères
Comment souriait le bon roi ! ... »

Il se murmure que des bonapartistes facétieux ont truffé l’intérieur de la statue de tracts anti-royalistes. Nul besoin d’Adèle Blanc-Sec, l’héroïne dessinée par Tardi, pour percer le mystère de la caverne d’Ali Baba monarchique.
En présence du ministre de la Culture, sept boîtes sont exhumées en 2004. Quatre d’entre elles, dans le ventre du cheval, renferment une copie sur parchemin de la certification de la première statue d’Henri IV, un procès verbal de l’inauguration de la statue équestre, un inventaire du contenu des 4 boîtes, la liste des souscripteurs du comité pour le rétablissement de la statue, une édition des Économies royales de Sully, la Henriade de Voltaire, une Vie de Henri IV par Péréfixe et de nombreuses médailles en argent et bronze.
Décidément, on trouve (presque) tout dans la statue du bon roi Henri … comme à l’ancien magasin de la Samaritaine dont l’enseigne barre toujours l’immeuble au bout du pont sur la rive droite.

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Jolie rencontre de la publicité et du septième art ! Le clip en noir et blanc, inspiré du film King Kong de 1933, fait aussi référence au Cuirassé Potemkine du cinéaste russe Eisenstein et la célèbre scène du landau dévalant les marches de l’escalier monumental d’Odessa.
Mes fidèles lecteurs savent mon admiration sans borne pour Jacques Anquetil qui interdit à Raymond Poulidor de porter le maillot jaune du Tour de France, ne serait-ce qu’une étape. Dans un autre clip plein d’humour, le champion limousin sortait de la Samaritaine avec un sac sous le bras. Vous devinez qu’il put enfin enfiler la fameuse toison d’or le temps d’une publicité.
Souhaitée par Henri IV, la Samaritaine est, à l’origine, la première pompe élévatrice d’eau construite à Paris, contre la deuxième pile du grand bras, et destinée à alimenter le Louvre et les Tuileries. Sur sa façade, côté amont, une sculpture de bronze représente la scène biblique du dialogue entre le Christ et la Samaritaine autour du puits de Jacob. Les Parisiens baptisent très vite la machine du nom de la femme de Samarie.
Reconstruite entre 1712 et 1714, la pompe est définitivement détruite en 1813 du fait de l’arrivée de l’eau de l’Ourcq dans Paris. Ernest Cognacq et Louise Jay reprennent le nom de Samaritaine lorsqu’ils fondent leur grand magasin en 1869.
Dès son origine, on trouve (de) tout … sur le Pont-Neuf :

« ...Rendez-vous de charlatans,
De filous, de passe volans,
Pont Neuf, ordinaire théâtre
De vendeurs d’onguens et d’emplâtre ;
Séjour des arracheurs de dents,
Des fripiers, libraires, pédans,
Des chanteurs de chansons nouvelles.
De coupe-bourses, d’argotiers,
De maîtres de sales métiers,
D’opérateurs et de chimiques,
Et de médecins purgitiques,
De fins joueurs de gobelets... »

Des chroniqueurs de l’époque affirment qu’on peut y rencontrer, à toute heure de la journée, « un moine, un cheval blanc et une fille de joie » !
Le pont constitue lui-même une véritable galerie de portraits. En effet, ce sont près de quatre cents mascarons qui, telle une frise, décorent la corniche. Tous seraient différents, un seul est un visage féminin, aucun n’est d’époque, certains originaux sont visibles au musée Carnavalet et au musée de la Renaissance à Écouen dans le Val-d’Oise. On pourrait presque imaginer que le sculpteur s’est inspiré de Guiseppe Arcimboldo, célèbre peintre italien quasi contemporain, pour réaliser ces têtes grotesques ou inquiétantes, ornées de cornes, de fleurs et de plantes marines.

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Pont ou cour des miracles, il y a une vingtaine d’années, on y croise encore deux clochards, une peintre et un cracheur de feu Comme à l’autre bout de l’île de la Cité, le pont est le théâtre d’une histoire d’amour fou. Mais cette fois, à la différence d’Héloïse et Abélard, c’est du cinéma : Les Amants du Pont-Neuf.
Un film culte digne d’une toile de Magritte, car ceci n’est pas le Pont-Neuf, ni même une image cinématographique du Pont-Neuf. En effet, l’acteur principal s’étant sectionné le tendon d’un pouce et la préfecture de Paris refusant de repousser les dates de tournage sur le vrai pont, le réalisateur Léos Carax lance le projet pharaonique (ou hollywoodien) de construire le décor grandeur nature du Pont-Neuf, la Samaritaine et l’Hôtel de la Monnaie compris, en plein marais camarguais près de Lansargues (voir billet du 3 janvier 2008 Les cabanes de Lansargues).

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Sublimes Denis Lavant et Juliette Binoche ! Je pense à une autre Juliet et son pays des Merveilles :

« Vous marchiez Juliet au bord de l’eau
Vos quatre ailes roses sur le dos
Vous chantiez Alice de Lewis Caroll
Sur une bande magnétique un peu folle

Sur les vieux écrans de soixante-huit
Vous étiez Chinoise mangeuse de frites
Ferdinand Godard vous avait alpaguée
De l’autre côté du miroir d’un café ... »

Au pays des Merveilles de Juliet (par Yves Simon)

Son créateur Yves Simon vit à quelques pas de là, place Dauphine construite à la demande du cavalier de bronze voisin, en l’honneur du Dauphin (d’où son nom), le futur Louis XIII.
J’aime Yves Simon pour ses chansons d’atmosphère de ma jeunesse, Les Gauloise bleues, Diabolo Menthe, Le film de Polanski (pas « Chinatown » mais « Cul-de-sac », celui avec la Dorléac !), Zelda, Nous nous sommes tant aimés dans les années 70, on allait voir les films italiens, Fellini, Antonioni …

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La nostalgie n’est plus ce qu’elle était … justement, Simone Signoret vécut aussi sur la même place avec Yves Montand.

« … J’ai pris la main d’une éphémère
Qui m’a suivi dans ma maison
Elle avait des yeux d’outremer
Elle en montrait la déraison.
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon,
J’aimais déjà les étrangères
Quand j’étais un petit enfant !… »

Tandis que les Bohèmes s’exposent au Grand Palais et que les Roms sont objets de tracasseries administratives, je vous offre Yves Montand interprétant L’étrangère de Louis Aragon :

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Et comme il n’y a pas de hasard, sur le Pont-Neuf, j’ai rencontré … Aragon qui n’avait pas achevé son Roman !

« Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
D’où sort cette chanson lointaine
D’une péniche mal ancrée
Ou du métro Samaritaine

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Sans chien sans canne sans pancarte
Pitié pour les désespérés
Devant qui la foule s’écarte

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
L’ancienne image de moi-même
Qui n’avait d’yeux que pour pleurer
De bouche que pour le blasphème

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Cette pitoyable apparence
Ce mendiant accaparé
Du seul souci de sa souffrance

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Fumée aujourd’hui comme alors
Celui que je fus à l’orée
Celui que je fus à l’aurore

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Semblance d’avant que je naisse
Cet enfant toujours effaré
Le fantôme de ma jeunesse

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Vingt ans l’empire des mensonges
L’espace d’un miséréré
Ce gamin qui n’était que songes

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Ce jeune homme et ses bras déserts
Ses lèvres de vent dévorées
Disant les airs qui le grisèrent

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Baladin du ciel et du coeur
Son front pur et ses goûts outrés
Dans le cri noir des remorqueurs

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Le joueur qui joua son âme
Comme une colombe égarée
Entre les tours de Notre-Dame

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Ce spectre de moi qui commence
La ville à l’aval est dorée
A l’amont se meurt la romance

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Ce pauvre petit mon pareil
Il m’a sur la Seine montré
Au loin les taches de soleil

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Mon autre au loin ma mascarade
Et dans le jour décoloré
Il m’a dit tout bas “Camarade”

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Mon double ignorant et crédule
Et je suis longtemps demeuré
Dans ma propre ombre qui recule

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Assis à l’usure des pierres
Le refrain que j’ai murmuré
Le rêve qui fut ma lumière

Aveugle aveugle rencontré
Passant avec tes regards veufs
Ô mon passé désemparé
Sur le Pont Neuf »

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À faire mes ricochets de poèmes et de chansons sur la Seine, je me retrouve entre le Pont-Neuf et le pont Saint-Michel à hauteur du numéro 15 du quai des Grands-Augustins. Rappelle-toi Barbara …

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En lieu et place du bar à vins, se trouve là, autour de 1900, un marchand de musique vendant des partitions et les premiers disques microsillon 90 tours par minute. Entre les deux guerres, un bistrot de mariniers lui succède. Enfin, en 1951, s’ouvre l’Écluse, un cabaret légendaire de la rive gauche, le « plus petit music-hall parisien » : un boyau étroit d’une douzaine de mètres pouvant contenir soixante-dix spectateurs assis sur des banquettes de moleskine rouge ; au fond, un piano droit sur un podium de trois mètres sur deux, au mur une bouée de sauvetage et un filet de pêche. L’espace n’a pas changé sinon que le comptoir occupe aujourd’hui l’ancienne scène.
Lieu mythique : c’est là, dans ce mouchoir de poche, que les comiques Jean-Pierre Darras et Philippe Noiret singent la Cour de Versailles, aussitôt avoir joué au théâtre de Chaillot, le spectacle du TNP de Jean Vilar. C’est là que Cora Vaucaire crée Les feuilles mortes de Prévert et Kosma :

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S’y produisent Pia Colombo, Jacques Brel (en 1953), Catherine Sauvage, Giani Esposito, Christine Sèvres aussi. Écoutez-la chanter Léo Ferré, « C’est comme si Maria Casarès chantait » disait d’elle Barbara :

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Et puis, il y a donc Barbara, la « chanteuse de minuit », car à l’Écluse, la vedette passe à minuit. « Il y avait dans ce lieu un amour, une poésie, une vie. Ce sont les soixante spectateurs de l’Écluse qui m’ont fait naître ». Ma plus belle histoire d’amour, c’est eux au départ.
Engagée pour une semaine d’abord, elle y chantera cinq ans. Elle commence par interpréter sans micro les chansons des autres, La femme d’Hector de Brassens, Il nous faut regarder de Brel, Les amis de Monsieur de Fragson. « J‘étais face au mur où le piano était fixé. Je ne voyais pas les gens, ne serait-ce que parce que je suis très myope, mais je les entendais : « Ah ! Qu’elle est laide ! ». »

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Ne pouvant plus parler d’amour avec les mots des hommes, elle commence à écrire ses propres chansons. Elle crée notamment à l’Écluse, sans oser dire qu’elle en est l’auteur, Dis, quand reviendras-tu ?, pour son amant lointain qu’elle avait suivi jusqu’à Abidjan. C’est son premier grand succès, c’est aujourd’hui son titre le plus repris par les jeunes générations.

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En 1965, Serge Lama échappe miraculeusement à la mort dans un accident de voiture. Par contre, Liliane Benelli, pianiste attitrée du cabaret, décède. Un mois plus tard, Barbara crée Une petite cantate en mémoire de son amie disparue.

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On vient de célébrer le 24 novembre le quinzième anniversaire de la mort de la « longue dame brune », ainsi Georges Moustaki qualifiait cette icône dans un duo tendre et émouvant :

Barbara et Georges Moustaki \ »La dame brune\ » (INA)

Je ne suis pas plus capable d’inventer au clair de la lune qu’au soleil timide d’automne. Mais Barbara m’accompagne encore le temps de faire la vingtaine de pas qui me séparent du pont Saint-Michel.
Bien sûr, ce n’est pas la Seine, Pas de quais et pas de rengaines, Mais l’amour y fleurit quand même, À Göttingen ! … De parents, juifs, Barbara a passé la Seconde Guerre mondiale à se cacher, parfois séparée de sa famille. « L’Allemagne était comme une griffe. » Première chanson de la réconciliation franco-allemande, elle en est depuis l’emblème. Parfois en Corse, je croise un Allemand toujours surpris que je connaisse sa ville … par la grâce de Barbara.

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Ô faites que jamais ne revienne le temps du sang et de la haine ! Deux vers qui collent aussi à la « Seine macabre » du 17 octobre 1961 comme en témoigne une plaque scellée au pont Saint-Michel.

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« Ici on noie des Algériens » pour reprendre le titre du documentaire de Yasmina Adi. Les élèves français des classes de terminale peuvent trouver dans leur livre d’histoire (Nathan), au chapitre « L’indépendance de l’Algérie» : « Le 17 octobre 1961, à Paris, les forces de l’ordre tuent près d’une centaine d’Algériens, lors d’une manifestation pacifique organisée par le FLN ». Il faut en dire davantage de cette monstrueuse ratonnade dont notre président de la République a fait récemment repentance au nom de l’État Français. Certains opposants ont jugé bon à redire …

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Les images parlent d’elles-mêmes. En cette sinistre nuit, sous les ordres du préfet Papon de triste mémoire, les forces de police arrêtèrent, torturèrent et jetèrent des manifestants algériens en Seine. Certains cadavres dérivèrent jusqu’à Rouen.
Écran noir, écoutez guincher La Tordue, un groupe engagé aujourd’hui dissout :

« ... Paris sous Paris
Paris Paris saoul
En dessous de tout
Dessaoule par d’ssus les ponts
Que la Seine est jolie
Ne s’raient ces moribonds
Qui déshonorent son lit
Mais qu’elle traîne par le fond
Inhumant dans l’oubli
Une saine tuerie
C’est paraît-il légal
Les ordres sont les ordres
C’est Paris qui régale
Braves policières hordes
De coups et de sang ivres
Qui eurent cartes et nuits blanches
Pour leur apprendre à vivre
A ces rats d’souche pas franche
Qu’un sang impur et noir
Abreuve nos caniveaux
Et on leur fit la peau
Avant d’perdre la mémoire... »

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Ou quand l’abjecte réalité surpasse dans l’horreur la poésie de François Villon :

« ... Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jetté en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ! … »

Selon la légende, la reine Marguerite de Bourgogne et deux de ses belles-sœurs, toutes trois brus de Philippe le Bel, s’adonnaient à des parties fines dans la Tour de Nesle voisine, avant de faire jeter leurs amants en Seine cousus en un sac. Buridan, renommé professeur de Scholastique, aurait échappé au sort funeste qui lui était promis, en se laissant tomber dans une barque remplie de foin apportée par ses élèves.
J’épie d’un œil les piétons du pont ; ils semblent indifférents à la plaque en notre époque « sensible ». Heureusement, deux anges en grande discussion au milieu du pont me redonnent le sourire.

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Le pont existe à cet endroit depuis 1387, sous le règne de Charles VI. Surmonté de maisons, il s’appelle successivement Pont-Neuf, avant qu’Henri III et IV construisent le leur, puis Petit-Pont-Neuf et enfin Neuf-Pont. Il prend le nom de Saint-Michel en 1424 en raison d’une chapelle voisine dédiée à l’archange saint Michel, celui-là même qui s’envole au sommet de la fontaine sculptée par Gabriel Davioud, tout à côté, en bas du Boul’Mich.

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Le pont subit diverses restaurations au rythme des nombreuses crues du fleuve et de la débâcle des glaces.
Sa reconstruction en pierre s’achève en 1624. Très élégant, le nouvel ouvrage possède seize maisons de chaque côté, occupées essentiellement par des parfumeurs, des libraires et des tapissiers. On peut même s’y désaltérer au cabaret Les Trois Entonnoirs, où selon Les visions admirables du Pèlerin de Parnasse (une sorte de Petit Fûté de 1635 qu’on sous-titrait alors Divertissement des bonnes compagnies, et des esprits curieux !), « vous y serez receu avec toute la franchise que vous pourriez souhaitter, et vous estes asseuré de gouster un vin de Beaune qui vous charmera tous les sens ».
Son tympan aval est orné d’une statue équestre de Louis XIII en bronze, tandis que de part et d’autre, des niches abritent des sculptures de Saint Michel et d’une Vierge. Toutes trois sont déposées à la Révolution.
Comme pour le Pont-au-Change, le pont Saint-Michel ne résiste pas à la fièvre urbanistique du baron Haussmann avec le percement rectiligne des boulevards Sébastopol et Saint-Michel. Ouvert le jour de Noël 1857, il est également décoré des « N » napoléoniens inscrits dans une couronne de laurier.

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Je rebrousse chemin de quelques mètres en aval, du côté de l’île, le long du quai des Orfèvres.
Le quai tire son nom de la corporation qui y tenait boutique auparavant, les orfèvres, joailliers et bijoutiers que justement les malfrats aiment dévaliser.
Non que je souhaite entrer au célèbre numéro 36, dans le siège de la Police Judiciaire, mais le lieu appartient aussi à l’histoire du cinéma et de la littérature policière. Le commissaire Jules Maigret, héros des romans de Georges Simenon, Louis Jouvet, Bernard Blier et Suzy Delair dans le polar de Georges-Henri Clouzot … Souvenirs, souvenirs qui s’estomperont peut-être avec les générations futures, quand les bureaux de la Police auront émigré bientôt dans le quartier futuriste des Batignolles.

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L’ultime pont de mon tour de l’île de la Cité s’appelle tout simplement le Petit-Pont. À juste raison, car c’est, en effet, le plus petit pont de Paris avec ses trente-huit mètres de long. Mais, en fait, il tient son nom de l’opposition à l’ancien Grand-Pont qui enjambait le grand bras de la Seine, entre l’île et la rive droite, à l’époque de Lutèce.

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En me renseignant sur son histoire, une fois encore, j’ai un peu honte de mes compatriotes normands. C’est pour se défendre de leurs invasions dévastatrices qu’en 877, Charles le Chauve fait ériger des tours de bois ancêtres des châtelets aux extrémités des ponts et resserrent les piles pour empêcher le passage des barques.

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Cela n’empêche pas Robert 1er de Meulan, un baron anglo-normand ex-combattant de la bataille d’Hastings, de mener un raid destructeur en 1111.
Cependant, il ne faut pas faire porter uniquement aux Normands la responsabilité des destructions multiples, provoquées aussi par les crues du fleuve au débit très irrégulier à l’époque, par les débâcles de glaces et les incendies qui le font surnommer le Pont des Malheurs.
Je ne sais s’il faut sourire aujourd’hui de l’incendie d’avril 1718 qui détruit totalement le Petit-Pont pourtant en pierre. Sa cause naît d’une croyance expérimentée par une femme effondrée de le noyade de son fils. Elle fait donc flotter sur l’eau une planchette de bois chargée d’un morceau de pain bénit et d’une bougie allumée qui, portée par le courant de la Seine, devrait s’arrêter là où gît le corps.
S’en suit une cascade de catastrophes dignes d’un immense succès des années 1930 de Ray Ventura et ses Collégiens. Comme aurait dit l’inénarrable Jean-Christophe Averty dans sa savoureuse émission Les Cinglés du Music-Hall : « À vos cassettes ! »
Et bien voilà, il faut que je vous dise que … dans sa dérive, le morceau de bois heurte une barque dont le chargement de foin s’embrase avec la bougie, laquelle embarcation en flammes s’empale contre le Petit-Pont, propageant alors le feu aux maisons construites dessus puis à une partie du quartier ! À part ça, Tout va très bien Madame la Marquise, le Petit Châtelet en pierre préserve l’île de la Cité du sinistre!
Reconstruit, en 1719, en pierre, avec trois arches, mais sans maisons, le Petit-Pont s’incline lui aussi devant le bon vouloir du baron Haussmann.

21077_p0002975j.001Notre-Dame de Paris, vue du quai Saint-Michel avec le Petit Pont 1854 (Johan-Barthold Jondking, Musée du Louvre)

Mis en service en 1853, désormais avec une arche unique et en meulière, le Petit-Pont nous livre aujourd’hui ses états d’âme dans une jolie chanson écrite par le comédien et chroniqueur François Morel pour Juliette Gréco :

« Je ne suis pas un pont
Qui fait rêver les amoureux
Jamais Napoléon
N’a fait de moi un sentencieux

Aucun signe particulier
Jamais emballé par Christo
Carax ne m’a jamais filmé
J’ n’ai rien à mettre dans ma bio

Cependant je voudrais
Un peu de considération
À votre bon coeur s’il vous plait
Je suis le petit pont

J’ai pourtant ce qu’il faut
Pour prétendre à un peu de gloire
Je ne suis pas moins beau
Que le Pont Neuf, le Pont des Arts

Qu’ont-ils les autres que je n’ai pas?
Expliquez-moi ce phénomène
Mirabeau n’a rien d’plus que moi
Pourquoi je l’ai pas, mon poème?

Je reste seul et triste
Pourtant foulé par des millions
De parisiens et de touristes
Je suis le petit pont

Je suis pourtant bien situé
Vue imprenable sur Notre Dame
Je n’dis pas ça pour me vanter
Mais j’ai un indéniable charme

Si je n’ai pas de zouave
Pour décorer l’un de mes pieds
Dîtes moi si c’est grave
Ou bien si l’on peut s’en passer

Et le pont Alexandre III
Il est quand même d’un goût douteux
Dans un environn’ment comme ça
L’anonymat me pèse un peu

Modeste, je pourrais
Me contenter d’une chanson
Un refrain trois couplets
Pour moi, le petit pont

Un jour on me remarquera
Je deviendrai une chanson
Dans la rue on me sifflera
Ce sera la consécration »


Allez Petit-Pont, tu n’as aucun complexe à faire.
Tu es sans doute le premier pont de l’histoire de Paris si on en croit ce que relate Jules César dans La Guerre des Gaules.
Tu serais aussi à l’origine de l’expression payer en monnaie de singe. Selon les livres des métiers du XIIème siècle, Saint-Louis aurait accordé aux montreurs de singes le droit de payer en grimaces ou en tours de passe-passe le péage sous le Petit Châtelet à l’entrée du pont.
Tu es également l’un des deux ponts qui ont le privilège de permettre l’accès direct au parvis de Notre-Dame, actuellement défiguré par l’installation de gradins pour honorer les 850 ans de la cathédrale. Le jour des Rameaux 2013, tu seras aux premières loges pour entendre les nouvelles cloches telles que Quasimodo les sonnait.
Victor Hugo, le créateur du Bossu hideux mais sympathique, avait sans doute un rapport très douloureux à la Seine depuis qu’elle engloutit sa fille Léopoldine à laquelle il dédia son admirable poème Demain dès l’aube
Dans mon précédent billet, j’avais entamé le tour de l’île de la Cité avec Nougaro, en face, au square de Saint-Julien le Pauvre. Pour l’achever, maintenant que Claude et le jazz se sont fait la malle, je rejoins la java, ses p’tites fesses en bataille, Rue Saint Jacques. Cette ballade en jargon, l’argot du Moyen Âge, de l’écrivain Pierre Mac Orlan, auteur du roman Le Quai des brumes, est truffée de références littéraires à François Villon qui vécut justement au cloître de Saint Benoît le Bétourné, à l’emplacement de l’actuelle Sorbonne.

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Henri IV aurait dit que Paris vaut bien une messe. Mon billet mérite bien les baisers de Nini sous les ponts de l’île de la Cité !







 

 

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