Il n’y a (presque) plus de hannetons!

 De mémoire d’encre violette, je n’ai pas souvenir d’avoir vu un Melolontha melolontha depuis plus d’un demi-siècle. Je ne bégaye nullement ; derrière cette dénomination latine, se cache en fait le Hanneton commun, celui-là même qui partagea contre son gré une partie de mes loisirs durant mon enfance.
Avez-vous remarqué que dans notre douce France dont le président de la République se targue d’être normal, beaucoup d’animaux sont « bêtement » communs. C’est le cas par exemple du crapaud ou encore du hérisson que j’ai évoqué dans un récent billet (2 octobre 2012).
Chez nos cousins du Québec, le hanneton commun est trivialement un « barbeau ». Quant à nos voisins suisses du canton de Vaud, ils le patoisent « cancoire », dérivé du latin cancer ou crabe. Cancer qui ronge la nature peut-être !
En référence à la période de sa vie au grand air, les Anglais lui donnent le nom de may bug. Les Espagnols l’appellent joliment Escarabajo de San Juan. Encore qu’on distingue chez nous un Hanneton de la Saint Jean ou Amphimallon solstitialis. C’est peut-être d’ailleurs finalement celui que j’aimais capturer à l’approche de ma (demi) fête dans la chaleur du crépuscule.
Il est un autre cousin coléoptère baptisé un peu abusivement mais très poétiquement Hanneton des roses parce que, suivant l’invitation de Ronsard, il aime vérifier si « la rose/Qui ce matin avait desclose/sa robe de pourpre au soleil/A point perdu cette vesprée/Les plis de sa robe pourprée » ! Il s’agit en fait de la séduisante Cétoine dorée d’une jolie couleur verte métallisée.

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S’il se fait rare, le hanneton est un insecte qui connut quelques heures de gloire dès la Haute Antiquité. Ainsi, Aristophane, poète comique grec du Ve siècle avant J.C, prétendait que c’était le seul volatile à être monté jusqu’aux dieux. Dans sa pièce Les Nuées, il fait dire à Socrate s’adressant au vieil athénien de Strepsiade : « N’enroule pas toujours ta pensée autour de toi ; mais lâche tes idées dans l’air, donne-leur l’essor, comme à un hanneton qu’un fil retient par la patte. » Comme quoi, nos plaisirs sadiques de cours de récréation renvoient selon l’expression, aux calendes grecques … encore que les Grecs n’avaient cure de ce premier jour de chaque mois pendant lequel les débiteurs devaient payer leurs dettes ! La situation économique est bien pire pour eux aujourd’hui.
Un siècle auparavant, Ésope, un autre Grec, décrit comme un être « difforme, laid de visage, ayant à peine figure d’homme », met en scène le hanneton dans sa fameuse langue de fabuliste :
« Par un beau jour d’été, une fourmi parcourait la campagne sans relâche pour ramasser des grains de blé et d’orge. Elle les transportait ensuite dans son grenier où elle les entassait pour se faire une réserve pour l’hiver. Un hanneton croise son chemin et s’étonne de la voir se donner tant de peine : « Comment ? lui dit-il, tu travailles au moment même où tous les autres animaux sont en vacances ! » Sur le coup, la fourmi ne répondit rien. Mais plus tard, quand vint l’hiver, le hanneton se retrouva fort ennuyé : la pluie avait fait disparaître les bouses de vache dont ce coléoptère a l’habitude de se nourrir. Affamé, le hanneton vint trouver la fourmi et la supplia de lui donner quelques-uns de ses grains pour subsister. « Cher hanneton, lui répliqua la fourmi, si tu avais travaillé au temps où tu te moquais de moi parce que j’étais la seule à trimer, tu ne manquerais pas de nourriture aujourd’hui ! »
De même ceux qui ne se préoccupent pas de l’avenir en période d’abondance tombent dans la misère lorsque les temps viennent à changer. »
Une morale que nos gouvernants devraient méditer ! Cela vous rappelle évidemment la fable qui inaugure le premier livre de Jean de La Fontaine, celui-ci ayant choisi de faire revêtir le costume du hanneton à l’insouciante cigale. À ce propos, il n’est pas certain que malgré les souhaits de notre ministre de l’Éducation Nationale en faveur de la réhabilitation d’une morale laïque, nos chères têtes blondes ne portassent pas leur sympathie sur la cigale. En son temps, Jean-Jacques Rousseau, pour des raisons analogues, écrivait déjà que cette fable était l’exemple même de ce qu’il ne fallait pas faire lire aux écoliers. Le philosophe et historien du dix-neuvième siècle, Hippolyte Taine, y voyait même une opposition entre l’homme du Nord symbolisé par la fourmi et celui du Sud illustré par la cigale. Ne voulant pas mécontenter certains de mes lecteurs, je n’entrerai pas dans ce débat.
Revenons plutôt à nos hannetons qui, victimes de leur réputation justifiée de « céréales killer », ont été anéantis par la mécanisation des machines agricoles et l’invasion massive de pesticides.
Il n’y a plus de hannetons, cela me rappelle une tendre chanson sur les méfaits du progrès, écrite par Frederik Mey, un artiste allemand bilingue qui connut une certaine notoriété en France, dans les années 1970.

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« En passant devant le superbe parking, je me souviens
De ces jardins de banlieue qui lui ont cédé le terrain
Ma tante avait une maison, là où se trouve l’entrée
C’était un petit pavillon au milieu des azalées
Régulièrement, je piétinais son jardin au printemps
Ce qui me valait quelques gifles aussi régulièrement
Mais j’y trouvais, quand revenait la saison des hannetons
Les plus rares spécimens pour compléter ma collection

Aujourd’hui, je ferais en vain une telle expédition
Et je rentrerais bredouille
Sans les hannetons qui grouillent
Sur les feuilles de ma boîte de carton
Il n’y a plus de hannetons
Il n’y a plus de hannetons

Quelquefois, le père Antoine venait juger mon butin
Il était un grand expert en scarabées, je m’en souviens
Il disait que, dans sa jeunesse, ils étaient un vrai fléau
Qu’on ne comptait pas par pièces, qu’on les comptait au kilo
Qu’il y avait des primes de capture et que, certains jours
Pour chasser les hannetons, les enfants n’avaient pas de cours
Le récit de ses exploits m’impressionnait profondément
Et avec mon carton sous le bras, je rentrais tristement

Tant de questions sont pressantes, mais j’écris en conclusion
Sur une feuille de hêtre, un requiem pour hannetons
Pourquoi dédaignent-ils le parking comme quartier d’hiver
Et même le vieux chêne ayant résisté aux bulldozers ?
Si cela me préoccupe tant, c’est peut-être en raison
De tout ce que j’ai appris jadis avec ces compagnons
Et si leur départ m’angoisse, c’est peut-être que je crois
Que les hannetons ne nous précèdent que d’un petit pas

Car aujourd’hui, je ferais en vain une telle expédition
Et je rentrerais bredouille
Sans les hannetons qui grouillent
Sur les feuilles de ma boîte de carton
Il n’y a plus de hannetons
Il n’y a plus de hannetons »

Je n’ai pas connu le temps de mes aïeux où ces merveilleux (du moins à mes yeux de gosse) fous volants proliféraient tellement que des campagnes de hannetonnage étaient mises sur pied pour les combattre. J’ai relevé ainsi dans L’année scientifique de 1888, un article … pas piqué des hannetons (!) : « Un rapport sur le hannetonnage adressé par l’Inspecteur primaire d’Ernée (Mayenne) à l’Inspecteur d’Académie de la circonscription, fait comprendre quelle importante économie on pourrait atteindre par ce moyen.
« Dès l’apparition des hannetons dans le pays, les élèves de l’école d’Ernée ont été divisés en petites sections de 5 ou 6. Chaque section était munie de sacs et de toiles d’emballage. Arrivées sur les points envahis par les hannetons, les sections se répandaient le long des haies, étendaient des toiles sous les arbres ou les arbustes, et secouaient les branches, pour faire tomber les hannetons qui étaient ensuite recueillis dans les sacs. Cette chasse se faisait le matin.
Au retour à l’école, les hannetons étaient pesés, puis placés dans un lait de chaux ou dans une dissolution de sulfate de fer, et finalement enterrés dans des fosses que l’on recouvrait de chaux éteinte.
Les élèves de la circonscription d’Ernée ont détruit pendant cette campagne 53 459,960 kg de hannetons. Le kg comprenant environs 1200 insectes, le nombre des hannetons détruits peut être évalué à 64 151 952. En admettant qu’il y ait autant des femelles que de mâles, et que chaque femelle ponde en moyenne 40 oeufs, on arrive à reconnaître que les femelles détruites auraient donné naissance à 1 283 039 040 vers blancs.
On peut admettre que chacun de ces insectes occasionne pendant les 3 années de son existence, une perte d’un centime : les écoliers d’Ernée auraient donc préservé l’agriculture d’une perte de 12 000 000 de francs pour ces 3 années.
La somme totale distribuée aux élèves a été de 5493 francs« .
J’ai trouvé dans les archives de l’INA un étonnant reportage documentaire sur une vaste opération de hannetonnage menée en 1949 dans un village de l’Eure. L’ampleur des moyens mis en œuvre est impressionnante.

Chasse aux hannetons (1950) archive INA

Je ne fus pas témoin de cette action de commando qui se déroula à une lieue du cimetière où reposent mes  grands-parents maternels et à une quarantaine de kilomètres de mon bourg natal. Cependant, j’ai vécu les années1958 et 1961 qui furent des grands millésimes de hannetons en Normandie. Sans comparer toutefois à une des dix plaies d’Égypte, ils pullulaient dans les arbres au mois de mai. Comme ils y aimaient faire bombance plus particulièrement, on appelait alors « pain de hanneton » les fruits des ormes.
Pour être tout à fait exact, les ravages justifiant cette véritable extermination proviennent plus encore de la larve naissante, beaucoup plus nuisible que l’insecte à l’âge adulte. Car si de vieilles croyances et légendes affirment que le chat aurait neuf vies, la zoologie démontre que le hanneton en connaît trois. Nous les observions sur la planche didactique accrochée au mur de la classe.

37-le-hanneton dans Leçons de choses

Comme on n’est jamais mieux renseigné que par l’individu lui-même, je me suis plongé dans les Mémoires d’un hanneton, un amusant et instructif ouvrage publié en 1868, conciliant littérature et sciences naturelles. Son astucieux auteur, le docteur et botaniste Ernest Jeanbernat, raconte avoir découvert une liasse de feuilles de marronnier sur lesquelles étaient consignés les aventures et les états d’âme de l’insecte depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Il faudrait donc en déduire que le dit coléoptère écrivain possède un bagage intellectuel enviable en contradiction avec le sens de l’expression avoir un hanneton dans la tête !
La longue enfance du hanneton se passe sous terre. Après que la femelle adulte, enfouie dans le sol, ait pondu sa quarantaine d’œufs, il faut attendre quatre à six semaines, pour qu’éclosent les larves appelées également vers blancs ou mans. Mais je laisse donc la parole à l’une d’entre elles :
« Au moment où j’ouvris les yeux pour la première fois, je me trouvais dans une sorte de cavité ovale, parfaitement close, dont les parois, fortement tassées, étaient imperméables à la pluie. Cette loge, d’un pouce de diamètre environ, était située, comme je l’ai su plus tard, dans la terre et à une profondeur de vingt centimètres. Autour de moi, je vis une quantité assez considérable de petits œufs blanchâtres, allongés, semblables à celui dont je venais de sortir, et formant un petit tas soigneusement disposé. En outre, j’aperçus aux alentours cinq ou six petits êtres occupés à sucer quelques débris de végétaux : c’étaient mes frères nouveaux-nés.
Malgré toutes mes recherches, il me fut impossible de découvrir mon père et ma mère ; ils étaient absents, du moins je le crus d’abord. Mais pendant les jours qui suivirent, ils ne vinrent pas davantage témoigner leur affection. Cet abandon de leur part avait lieu de nous surprendre, et nous les accusions de dureté. Peu de temps après, tout nous fut expliqué, et nous sûmes qu’ils étaient morts avant notre naissance. C’est le triste sort commun à tous les hannetons, destinée fatale qui les prive de se voir revivre dans leurs enfants. »
En effet, le mâle adulte meurt après sa bruyante nuit de noces tandis que la femelle disparaît peu de temps après la ponte.

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« Pendant les premiers jours qui suivirent ma naissance, je me sentais si faible que je restais presque sans bouger à la même place, me bornant pour toute nourriture, à sucer les fragments des plantes en décomposition qui se trouvaient à ma portée … Nos parents nous avaient admirablement installés. Les vivres n’étaient pas rares autour de nous ; la terre, peu compacte, se laissait aisément fouiller par nos pattes encore débiles. Nous habitions un magnifique jardin potager, cultivé avec un soin tout paternel, et où les légumes les plus variés croissaient avec vigueur sous la direction d’un vieux jardinier. Celui-ci, doué d’un caractère irritable à l’excès, entrait dans de terribles colères chaque fois que son œil vigilant découvrait quelque méfait de la gent herbivore. Sa voix menaçante nous glaçait de terreur au fond de notre retraite ; et quand il s’approchait de notre côté, il nous semblait que, malgré l’épaisse couche de terre qui nous cachait, il nous apercevait et que tout allait mal finir. »
Tempête donc sur un crâne d’hanneton qui a commencé son travail destructeur motivant l’ire du jardinier. C’est l’occasion aussi pour le bébé larve de lier connaissance avec des voisins, un couple d’araignées et un limaçon.
« L’hiver vint me forcer à interrompre mes observations et mes promenades. Le froid devint si vif qu’il fallut aviser à en atténuer les dangereux effets. Pour cela, mes frères et moi, nous creusâmes un puits profond, dont l’orifice fut fermé avec le plus grand soin et, entrelacés les uns aux autres, nous y restâmes plongés dans un sommeil léthargique qui m’ôta jusqu’à la conscience de mon existence.
Quatre mois s’écoulèrent ainsi. Quand le printemps nous eut ranimés de sa vivifiante haleine, nous quittâmes notre abri, et je vous laisse à penser de quel appétit nous attaquâmes les racines tendres et savoureuses des plantes avoisinantes puisqu’il s’agissait de combler le déficit produit par cent vingt jours d’une abstinence complète. Mais ces repas pris en commun ne tardèrent pas à éveiller l’attention du jardinier, car nos mâchoires réunies occasionnaient de grands dégâts, et le terrible homme se mit à nos trousses. »
Après la séparation définitive et pour cause avec ses parents, notre hanneton doit maintenant prendre congé de ses frères pour mieux dissimuler sa présence au jardinier de plus en plus irascible. « Qui sait ? Peut-être un jour nous retrouverons-nous dans ces lumineuses plaines de l’air, que nous sommes appelés à parcourir, pour y jouir ensemble des fleurs et du soleil ! ». C’est beau de rêver !
Et puis un jour vient :
« Je ne me sens pas trop bien aujourd’hui. Mon appétit a diminué d’une façon notable, et, symptôme grave ! je suis resté, ce matin, tout à fait impassible en présence d’une racine de salsifis que je convoitais depuis longtemps. .. Mon engourdissement augmente, j’ai froid, la plume m’échappe des mains (Plus que ses Mémoires, notre hanneton tient un journal !) … Que va-t-il m’arriver ? »…
« … J’ai maintenant l’explication de cette maladie qui m’a tant effrayé : ce matin, j’ai changé de peau ! Oui, ma peau tout entière s’est séparée, depuis la tête jusqu’au bout des ongles. »
Le jardinier qui semble être possédé d’une véritable monomanie de destruction à l’égard de tout ce qui circule sous terre, a encore des raisons d’être furieux :
« Il ne m’est plus resté qu’une faim véritablement canine, qu’explique facilement ce jeûne de plusieurs jours, et c’est une malheureuse carotte qui a payé les frais de la guerre. Je l’ai attaquée si vigoureusement et avec si peu de précautions, que je l’ai coupée en deux ; de sorte que les feuilles en sont toutes fanées maintenant... »
Tête, antennes, pattes, ailes, corselet et abdomen se dessinent nettement sous la mince pellicule qui les emmaillote. Le ver blanc est devenu nymphe ou chrysalide pour un hiver encore. Il se rend peu à peu compte que la vie underground n’est pas une sinécure et que le peuple souterrain n’est pas toujours animé des meilleures intentions à son égard :
« La vie n’est plus tenable dans ce coupe-gorge légalement organisé ; et si quelque génie bienfaisant ne vient changer les choses, il faudra prendre un grand parti. Je fuirai les lieux où mon enfance s’est écoulée si heureuse et si tranquille, et j’irai sous des cieux plus hospitaliers chercher le calme qui m’est nécessaire. »
Justement, voici ce que notre écrivain coléoptère nous rapporte au printemps suivant :
« Tout un long hiver a passé … Si en ce moment, vous jetiez un regard curieux sous la racine d’arbre qui me sert de cachette et où j’écris ces lignes, votre surprise serait extrême. « Quel est ce bel insecte ? ne pourriez-vous vous empêcher de dire ; que fait-il là ? Cette épaisse liasse de feuilles, couvertes d’une fine écriture, je la reconnais ; ce sont les Mémoires du hanneton. Mais où est-il donc, et pourquoi cet intrus se permet-il de les continuer ? Est-ce que ce gros ver blanc qui les avait commencés aurait été dépouillé par ce coléoptère sans vergogne ? Pauvre bête ! elle ne méritait pas un traitement aussi indigne ! »
Voilà probablement ce que vous diriez, ami lecteur. Eh bien, rassurez-vous ; ce gros ver blanc que vous plaignez et ce beau coléoptère que vous admirez ne sont qu’une seule et même personne, c’est-à-dire le hanneton, votre humble serviteur. Oui, c’est moi, c’est bien moi, mais si changé, si embelli, j’ose le dire, que souvent j’hésite à me reconnaître moi-même.
Un seul mot vous donnera l’explication de cette énigme. Je suis INSECTE PARFAIT (pas prétentieux pour un grain d’ellébore) !

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Rien que cela, s’il vous plait ! Désormais, plus de vie souterraine, plus de corps rampant et disgracieux, plus de dégoûtantes racines à dévorer, mais de l’air, du soleil et des fleurs ! J’ai des ailes, de superbes antennes, une tournure svelte et bien prise, des pattes fines et agiles, enfin tout ce qui constitue un être accompli… »
« … Après m’être réchauffé aux rayons bienfaisants du soleil, j’ouvris mes ailes et pris mon essor. Jugez de la joie que je dus éprouver en me voyant fendre l’air sans peine, et planer majestueusement au-dessus de cette prairie où j’avais rampé si longtemps. Aussi je me grisai d’enthousiasme, et je volai tant et si bien que je finis par tomber épuisé sur le gazon, à deux pas d’un coq et de ses poules, lesquelles firent mine de me dévorer. Je me hâtai donc de fuir à tire-d’aile, et je me réfugiai sur un beau chêne aux bourgeons entr’ouverts où je pus reprendre haleine et réfléchir à ma nouvelle situation.
Elle était, sans doute, préférable à l’ancienne, mais elle avait aussi ses inconvénients. Le plus grave de tous provenait de la manière dont je me servais de mes ailes. Il m’était impossible, en effet, de méconnaître, malgré tout mon amour-propre, que mon vol était très lourd et que, entraîné par le poids de mon corps, je ne pouvais me diriger facilement. »
L’insecte moins parfait qu’il ne l’affirme, énumère même ses ennemis qui ont beau jeu de lui faire la chasse : les chauves-souris, les hiboux, les engoulevents, les pies, les geais, les poules, les canards, les oies, les rats, les porcs et même les freluquets de moineaux.
Sans oublier bien sûr, nous autres êtres humains : « Mon dieu, que les hommes sont peu intelligents, et quelle incroyable manie les pousse à se nuire par eux-mêmes bien mieux que le feraient leurs plus grands ennemis ! Je ne puis comprendre une telle aberration, et je me félicite hautement d’être au rang de bêtes, ainsi qu’ils nous appellent, car c’est de ce côté-là que se trouve l’esprit. »
Les souvenirs du hanneton s’achèvent brusquement. « Il est à supposer que le pauvre animal avait dû négliger les précautions nécessaires à sa sûreté, et que l’enfant qui lui avait attaché le fil à la patte avait pu s’en emparer sans peine. »
Je plaide coupable, je fus ce gamin qui, dans les années 1950, à l’amorce des chaudes soirées de mai et juin, secouait vigoureusement les branches des trois tilleuls dressés au milieu de la cour de ma maison école, pour faire tomber des cohortes de hannetons. Les gosses d’aujourd’hui ne s’amusent plus à si bon marché, ils préfèrent la dernière console de jeux Nintendo, de toute façon, il n’y a (presque) plus de hannetons.
Pauvre insecte, il était le « jouet » de mon imagination débordante. Un brin sadique, j’aimais sentir pendant quelques minutes le fourmillement de ses six pattes longues et grêles et de ses deux antennes, dans le creux de ma main refermée, avant de l’incarcérer dans une grosse boîte d’allumettes.
Ma provision servait parfois de monnaie d’échange contre le carambar d’un camarade (voir billet du 2 mai 2012 Les bonbecs fabuleux de mon enfance).
Évidemment, c’était là l’usage le plus courant, je lui attachais un fin fil à coudre à la patte pour en faire un cerf-volant. J’adorais le bruissement des ailes postérieures et le spectacle des élytres (ailes antérieures) relevés. Le jeu devait inspirer aussi l’homme à la tête de chou, Serge Gainsbourg, si je me réfère à ce couplet de Lunatic Asylum :

« À force de patience et d’inaction, j’ai pu dresser un hanneton,
Sur ma tête héliport l’hélicoléoptère,
De ses élytres d’or refermant l’habitacle,
Incline ses antennes porteuses d’ S.O.S … »

Il faut reconnaître que l’instituteur nous poussait presque au délit et fournissait quasiment le mode d’emploi de notre forfait en mettant au programme des récitations, ce poème de Franc-Nohain :

« Les hannetons passent, communément,
Pour n’avoir pas grand jugement.
Pleins d’une verve hurluberlue,
Vous les voyez s’envoler tout à coup,
Tourner de-ci, de-là, sans savoir où,
Donnant de la tête partout,
Comme s’ils avaient la berlue.
Les chasser et s’emparer d’eux,
Pour l’écolier industrieux,
Est, dans les mois d’été, le plus plaisant des jeux.
Vous savez comment on opère :
Par sa patte est lié notre coléoptère,
Par la patte ou bien par le col ;
On l‘invite à prendre son vol ;
Puis pour le ramener au sol,
On tire sur le fil : -Hop ! terre ! …-
(Est-ce de là que vient le nom « coléoptère » ?)
Un hanneton volait ainsi au bout du fil.
Qu’un enfant espiègle et subtil
Serrait dans sa main diligente.
Ce rôle, semble-t-il, enchante
L’insecte de bure vêtu,
-Où vas-tu ?-
Lui demande une mouche appliquée à la vitre
Qu’il vient frapper de ses élytres.
Il bourdonne, et fait l’important :
– Ne vois-tu pas le jeune enfant
Qui sagement marche à ma suite ?
On m’en a confié la garde et la conduite.
Le pauvret, s’il ne m’avait pas,
Que de faux pas
Je lui évite …,
Pour l’emmener ici et là,
Et modérer, quand il est las,
Ses longues courses trop rapides ! .. ;
Au moyen de ce fil, je le tiens par la main,
Et, toujours dans le bon chemin,
Je suis son mentor et son guide...»

Je ne me souviens plus, mais il est probable, par contre, que l’enseignant, craignant les foudres de sa hiérarchie, censurait la conclusion :

« ... Pour diriger l’État, combien de hannetons !
Notre République en est pleine.
Ils proclament, sur tous les tons,
Leur influence souveraine,
Et croient mener quand on les mène. »

Jeu plus cruel encore, il m’arrivait de tremper les pattes du hanneton dans l’encre violette (!) et de le poser sur une feuille blanche de cahier pour qu’il esquisse quelque hypothétique planche de tests de Rorschach.
À défaut de leur écrire façon Cabrel quelque mot doux à l’encre des yeux de hanneton, je ne trouvais rien de plus jubilatoire que de glisser l’insecte dans la chevelure épaisse de mes petits béguins de filles pensionnaires au collège que dirigeait ma maman. Curieuse méthode de drague !
À y réfléchir un demi-siècle plus tard, je pourrais faire mien le jugement plein d’humour du hanneton rédacteur de ses mémoires : « Je n’aurais jamais cru que les hommes fussent … aussi hommes que cela ! » Quand bien même, l’insecte serait coupable de dégâts considérables dans les cultures et les forêts, les hommes démontrent quotidiennement qu’ils ne l’ont pas attendu pour saccager la nature.
Il en est, cependant, quelques-uns, raisonnables, ainsi Gustave Flaubert dans Agonies, pensées sceptiques :
« On a souvent parlé de la Providence et de la bonté célestes; je ne vois guère de raisons d’y croire. Le Dieu qui s’amuserait à tenter les hommes pour voir jusqu’à quel point ils peuvent souffrir, ne serait-il pas aussi cruellement stupide qu’un enfant qui, sachant que le hanneton va mourir, lui arrache d’abord les ailes, puis les pattes, puis la tête ? »
Encore que, dans Bouvard et Pécuchet, le brave Gustave écrit : « Il imagina, pour détruire les mans, d’enfermer des poules dans une cage à roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue; ce qui ne manqua point de leur briser les pattes. »
Victor Hugo raconte dans ses Proses philosophiques, Promontorium somnii :
« Qui n’a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible ? Le hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné ; il a fait des rencontres, il s’est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes, il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n’a pas été la vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir, il tombe, il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l’air, il se traîne à terre ; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses, les cailloux l’arrêtent, un grain de sable l’empêtre, le moindre épillet de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d’un brin d’herbe, un monstre fond sur lui. C’est une bête qui était là embusquée, un nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert, pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des griffes. C’est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné, caparaçonné : le chevalier brigand de l’herbe. Rien n’est formidable comme de le voir sortir de l’ombre, brusque, inattendu, extraordinaire. Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n’a plus de force, ses ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c’est terrible. Le scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge sa tête, puis son corselet de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu’à mi-corps dans ce misérable être, et le dévore sur place, vivant. La proie s’agite, se débat, s’efforce avec désespoir, s’accroche aux herbes, tire, tâche de fuir, et traîne le monstre qui la mange.
Ainsi est l’homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce pauvre insecte qui n’a point su voler et qui ne peut marcher ; le rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les vide et les dévore et les détruit. »
À ma connaissance, le comte de Buffon n’a point étudié le hanneton dans ses Histoires naturelles. Cependant, il le tient en estime à en juger par sa correspondance avec Madame Daubenton. « Bonne amie, vous écrivez comme un amour et pensez comme un ange. Je vous lis presque avec autant de plaisir que je vous vois, si bien vous savez vous peindre… J’adorerais les insectes comme les Égyptiens, s’ils ressemblaient au charmant hanneton », marque d’affection adressée, en l’occurrence, à l’épouse de son collaborateur naturaliste.
Qui sait si le hanneton ne sera pas réhabilité d’une manière inattendue. En effet, hors la trilogie carnée poulet-bœuf-porc, S.Much, dans un récent livre d’« entomophagie », offre un étonnant panorama d’insectes susceptibles d’être mangés tels l’araignée, le bombyx, le scarabée, le phasme, la fourmi et … le hanneton. Je n’affabule pas. Un jour peut-être pas si lointain, sans jouer les aventuriers de Koh Lanta, nous ferons nos provisions de grillons, sauterelles et hannetons dans les rayons des supermarchés en choisissant quelle sauce relevée pourrait les accompagner. Ça vous tenterait une petite poêlée de hannetons ?
Je ne voudrais pas que mon p’tit ver pour la route vous reste sur l’estomac. Aussi, je préfère conclure mon billet avec une des foirades (oui, c’est le titre) de l’écrivain et dramaturge Samuel Beckett :
« Vieille terre, assez menti, je l’ai vue, c’était moi, de mes yeux grifanes d’autrui, c’est trop tard. Elle va être sur moi, ce sera moi, ce sera elle, ce sera nous, ça n’a jamais été nous. Ce n’est peut-être pas pour demain, mais trop tard. C’est pour bientôt, comme je la regarde, et quel refus, comme elle me refuse, la tant refusée. C’est une année à hannetons, l’année prochaine il n’y en aura pas, ni l’année suivante, regarde-les bien. Je rentre à la nuit, ils s’envolent, ils lâchent mon petit chêne et s’en vont, gavés, dans les ombres. Tristi fummo ne l’aere dolce. Je rentre, lève le bras, saisis la branche, me mets debout et rentre dans la maison. Trois ans dans la terre, ceux qui échappent aux taupes, puis dévorer, dévorer, dix jours durant, quinze jours, et chaque nuit le vol. Jusqu’à la rivière, peut-être, ils partent vers la rivière. J’allume, j’éteins, honteux, je reste debout devant la fenêtre, je vais d’une fenêtre à l’autre, en m’appuyant sur les meubles. Un instant je vois le ciel, les différents ciels, puis ils se font visages, agonies, les différentes amours, bonheurs aussi, il y en a eu aussi, malheureusement. Moments d’une vie, de la mienne, entre autres, mais oui, à la fin. Bonheurs, quels bonheurs, mais quelles morts, quelles amours, sur le moment je l’ai su, c’était trop tard. Ah aimer, mourant, et voir mourir, les êtres vite chers, et heureux, pourquoi ah, pas la peine. Non mais maintenant, seulement rester là, debout devant la fenêtre, une main au mur, l’autre accrochée à la chemise, et voir le ciel, un peu longuement, mais non, hoquets et spasmes, mer d’une enfance, d’autres ciels, un autre corps. »
Dans sa métaphore, Beckett s’appuie sur le cycle de vie du hanneton pour démontrer l’absurdité et de la douleur d’une vie qu’on est voué à mener jusqu’à son terme. Image du bonheur enfantin et scène de douleur adulte. Trois ans de cécité sous terre pour une vie de cinq ou six semaines, en voilà une existence !
En voilà un billet ! Il n’y a plus de hannetons … ou si peu !

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Publié dans : Leçons de choses |le 2 novembre, 2012 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 7 novembre, 2012 à 7:05 clara65 écrit:

    bonjour Jean-Michel,
    C’est en effet un insecte mythique de notre enfance à la campagne !
    Je sais aussi qu’il fait de gros dégâts dans les jardins et que les jardiniers ne l’aiment guère.
    Je passerai de temps à autre, te lire.
    Bien amicalement.

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