Archive pour novembre, 2012

Les ponts de Paris: le tour de l’île de la Cité (1)

Je vous ai déjà promené sous et sur quelques ponts de Paris (voir billets Pont Mirabeau 1er avril 2009, Pont des Arts 18 janvier 2010 et Pont de Bir Hakeim 1er avril 2010).

« Pour aller à Suresnes ou bien à Charenton
Tout le long de la Seine on passe sous les ponts
Pendant le jour, suivant son cours
Tout Paris en bateau défile,
L’cœur plein d’entrain, ça va, ça vient ... »

Image de prévisualisation YouTube

Avec des si … on met Paris en bouteille, avec la Seine, Juliette Greco met Paris et ses ponts en musique dans son récent album Ça se traverse et c’est beau.
« Chacun a son idée sur la fonction du pont. Je suis une passeuse. Un pont, c’est aller à la rencontre, c’est quitter, se suicider, c’est s’aimer, c’est revenir. C’est regarder l’eau. Comme toutes les filles qui ont 18 ans, j’ai marché sur les quais avec celui que j’aimais. C’est extrêmement divers et divertissant. C’est un matériau poétique » … dont je me sers abondamment pour bâtir ce billet.
Aujourd’hui, je vous emmène faire le tour de l’île de la Cité, en plein cœur de la capitale.

« Pour supporter
Le difficile
Et l’inutile
Y a l’tour de l’île ... »

Dans la même chanson, le poète québécois dit que C’est comme en France/Le tour de l’île ... d’Orléans, je ne trouve donc pas incongru de vous offrir, en plein Paris, ce vrai p’tit bonheur d’ode à la nature écrite et composée par le regretté Félix Leclerc.

Image de prévisualisation YouTube

Je vous rassure, vos souliers ne vont pas trop voyager, l’île de la Cité ne fait qu’une vingtaine d’hectares et pas moins de neuf ponts permettent d’accéder au majestueux vaisseau de pierre ancré au milieu de la Seine.

Les ponts de Paris: le tour de l'île de la Cité (1) dans Coups de coeur ile-de-la-cite-blog

Plus aimables que leur aspect laisse paraître, des « guetteurs du ciel », des gargouilles et des animaux étranges qui peuplent habituellement les corniches et balcons de Notre-Dame, sont descendus sous terre m’accueillir dans le parc de stationnement.

parking-notre-dameblog1 dans Ma Douce France


parking-notre-dameblog2 dans Poésie de jadis et maintenant

Je remonte à la surface. Ces gargouilles me rappellent une plaisante chanson surréaliste de Jean-Pierre Suc, un auteur compositeur et interprète, qui, dans les années 1950, ouvrit non loin de là, dans le quartier de la Contrescarpe, le cabaret Le Cheval d’or où se produisirent notamment à leurs débuts Boby Lapointe, Raymond Devos, Pierre Perret, Ricet-Barrier, Roger Riffard, Pierre Louki, Anne Sylvestre et Christine Sèvres, la compagne de Jean-Ferrat. Excusez du peu !

« Une gargouille est en chômage
Car ce jour le ciel est bleu
Et qu’elle a métier de cracher l’orage
Quand il pleut, quand il pleut

Du haut des tours de Notre Dame
Voyant la Seine couler
Notre gargouille tout feu tout flamme
S’y est jetée, s’y est jetée

Pêcheur pêchant sur l’autre rive
A son hameçon l’a accrochée
Alors qu’elle allait à la dérive
L’a remontée, l’a remontée

Non moi je ne mange pas de la gargouille
Jour de carême ni vendredi
Non non non moi je ne mange pas de la gargouille
Il la jette son chat l’a pris

Le matou matois m’as-tu vu
Un gros chat roux de pure race
Met la gargouille vermoussue
Dans sa besace, dans sa besace

Non moi je ne mange pas de la gargouille
Dit l’animal plein de mépris
Non non non moi je ne mange pas de la gargouille
Mais j’en tirerai un bon prix

Le malin matou met en vente
La gargouille à l’hôtel Drouot
Les marchands entre deux gueulantes
Tiennent ce propos, tiennent ce propos

Non nous ne mangeons pas de la gargouille
Jour de carême ni vendredi
Non non non non nous ne mangeons pas de la gargouille
Vendue par un mistigri

Elle était née au Moyen Âge
Du ciseau d’un sculpteur barbu
Un jeune sculpteur en rodage
Ici l’a vue, ici l’a vue

Oui moi je mangerai de la gargouille
Jour de carême et vendredi
Oui oui oui, moi je mangerai de la gargouille
Et j’en mangerai toute ma vie

La gargouille fait bon ménage
Avec son sculpteur amoureux
Laissons-les sur leur bleu nuage
Ils sont heureux, ils sont heureux
Ils sont heureux »

Le nom donné au cabaret faisait référence à une autre chanson aussi Suc(culente) racontant l’histoire d’une tête de cheval dorée, accrochée à la devanture d’un boucher, amoureuse d’une jument qui passait tous les lundis dans la rue.
Dans le réjouissant dévédé qui lui est consacré, Boby Lapointe, le funambule des mots, est visiblement hilare de reprendre encore une chanson de Suc sur le parvis (de Notre-Dame), le paradis au sens étymologique du mot:

« Grand bonjour Notre Dame la reine
La tête sur un coussin de ciel
Et les pieds trempés dans la Seine
Tu te dores au soleil

Et moi assis sur le cœur de Paris
Place du parvis, place du parvis
Et moi assis sur le cœur de Paris
Ventre content et l’œil ravi

Les touristes curieux badauds
L’œil mécanique sur leur nombril
Tirent à tire larigot des photos
Souvenirs plus faciles … »

point-zero-nd-blog

Boby était peut-être simplement heureux de se trouver sur la dalle matérialisant le point kilométrique zéro des routes quittant la capitale

« Pour sûr que Paris
C’est plus près que les Caraïbes
C’est plus près que Caracas
Est-ce plus loin que Pézenas ? Je ne sais pas »

Quant à moi, à l’ombre de la statue de Charlemagne et ses leudes, assis sur un banc du pont au Double, je regarde un maître dompteur d’oiseaux donnant à manger à ses amis moineaux.

charlemagne-statueblog

oiseaux-nd-blog

bouquiniste-notre-dame-blog2

bouquiniste-notre-dame-blog1

audiberti-livreblog

Coup d’œil furtif à l’échoppe du bouquiniste : Les jardins et les fleuves, un titre de circonstance de Jacques Audiberti, romancier poète et reporter au Petit Parisien et … père spirituel de substitution de Claude Nougaro : « Avec le taureau Nougaro, la poésie débouche dans la noire arène du disque ! »
Et Claude, en écho, de le décrire: « Audiberti me disait qu’il était venu sur terre pour enquêter afin d’ajouter un reportage aux dossiers de Dieu. Il était une sorte d’inspecteur Maigret métaphysique … » Il lui rendra hommage avec sa Chanson pour le maçon.
En 1968, loin du Capitole, Nougaro le Toulousain avec Paris Mai porte un regard poétique sur les événements qui viennent de faire voler les pavés du Quartier Latin tout proche.

Image de prévisualisation YouTube

« Le casque des pavés ne bouge plus d´un cil
La Seine de nouveau ruisselle d´eau bénite
Le vent a dispersé les cendres de Bendit
Et chacun est rentré chez son automobile
J´ai retrouvé mon pas sur le glabre bitume
Mon pas d´oiseau-forçat, enchaîné à sa plume
Et piochant l´évasion d´un rossignol titan
Capable d´assurer le Sacre du Printemps
Ces temps-ci je l´avoue j´ai la gorge un peu âcre
Le Sacre du Printemps sonne comme un massacre
Mais chaque jour qui vient embellira mon cri
Il se peut que je couve un Igor Stravinsky

Mai mai mai Paris mai
Mai mai mai Paris

… C´est ainsi que parlait sans un mot ce jeune homme
Entre le fleuve ancien et le fleuve nouveau
Où les hommes noyés nagent dans leurs autos.
C´est ainsi, sans un mot, que parlait ce jeune homme
Et moi l´oiseau-forçat, casseur d´amère croûte
Vers mon ciel du dedans j´ai replongé ma route,
Le long tunnel grondant sur le dos de ses murs
Aspiré tout au bout par un goulot d´azur
Là-bas brillent la paix, la rencontre des pôles
Et l´épée du printemps qui sacre notre épaule

Gazouillez les pinsons à soulever le jour
Et nous autres grinçons, pont-levis de l´amour

Mai mai mai Paris mai
Mai mai mai Paris »

La chanson sera interdite d’antenne à l’époque !
Après avoir longtemps habité Montmartre (voir billet du 1er février 2008 Allée des Brouillards), Nougaro vécut les dernières années de sa vie en bordure de Seine, à quelques pas d’où je me trouve. C’est là qu’il donna son dernier « concert de pancréateur ».
Éloge de l’écrivain Christian Laborde, son frère de race mentale : « Je tire derrière moi la porte de ta demeure, rue Saint Julien le Pauvre, où tu viens de t’éteindre, entouré d’Hélène et des « potenceurs ». Ainsi nommais-tu les infirmiers qui installaient au pied de ton lit bateau le support chromé des perfusions. Des potences, oui, comme dans les poèmes de François Villon dont tu étais devenu le voisin. » Il devint Nougaronne pour l’éternité lorsque ses cendres furent dispersées dans l’eau de la Garonne.
Son appartement donnait sur l’église Saint Julien le Pauvre, il avait même accroché un rétroviseur à la fenêtre de son bureau pour apercevoir les tours de Notre-Dame. Une inscription discrète sur le digicode témoigne que son épouse, l’île Hélène, y vit toujours.
Permettez qu’en hommage, je traverse le quai pour me recueillir quelques instants dans le bucolique square Viviani en face, sous Les ogives de Julien du nom d’une de ses Fables de ma fontaine :

« Les ogives de Julien
Saint Julien le Pauvre
Savent bien qu’il n’y a rien
Que la foi qui sauve
Je viens parfois m’y loger
Pénitent calme et modeste
J’apprécie les horlogers
Surtout les célestes
Dans un silence de cils
Où grince à peine une chaise
Sans messie et sans missel
Je m’installe à l’aise
Les ogives de Julien
Savent bien qu’il n’y a rien
Que la foi qui sauve
La foi, ma foi, j’en ai peu
Pas de quoi brûler un cierge
Bien que je sois né sous le
Signe de la vierge
Que je croie ou n’en croie rien
Le bon Julien s’en balance
Il connaît trop les chrétiens
Ascendant Balance
Les ogives de Julien
Savent bien qu’il n’y a rien
Que la foi qui sauve
Pas la foi sauve-qui-peut
De ces lascars fanatiques
Qui brandissent leur prie-dieu
Comme un coup de trique
Alors là, je suis sérieux
Saint Julien ou Dominique
Je voudrais bien qu’on m’explique
L’eau, la terre, le feu, l’air
Tout ça pour que l’homme braque
Ses ogives nucléaires
Sur notre baraque
Les saints ne répondent pas
À des questions aussi vaines
Il faut suivre pas à pas
Le chemin des veines
Ramer, ramer dans son sang,
Et soulever des monts chauves
Pour saisir enfin le sens
De la foi qui sauve
Des ogives de Julien
Saint Julien le Pauvre »

stjulienblog5

Outre la référence au grand fabuliste, le titre de son spectacle était peut-être aussi un clin d’œil à la fontaine en bronze du square, une œuvre mystique de Georges Lenclos. Le sculpteur contemporain s’est inspiré de l’histoire de Saint-Julien le Pauvre ou l’Hospitalier telle que Flaubert la relate dans Les Trois Contes.

stjulienblog2

stjulienblog3

stjulienblog4

stjulienblog6

Cher Claude, je resterais volontiers près de toi (mais mes lecteurs m’attendent) pour écouter ta « chanson de la carte Vermeil » , « Trop de nuits, de soleils, ça se paye / On dérouille, on se rouille / On se quoi ? Dur d’oreille … pourquoi tu nous fais ça, mon Dieu / Nous aiguiser en jeune, nous déguiser en vieux ... »

« Les vieux sont des braqueurs de bancs
Oh oui ! J’aime les bancs, public.
Ces canapés du pavé
Ces barques à quai qui mouillent, immobiles
Dans le tourbillon citadin, ces îles
Tous les bancs sont en bois des îles
Y compris les bans de la société
En bois d’exil … »

Langue sublime qui n’est pas de bois et donne envie de m’asseoir, comme Claude dans son récital, pour regarder les pigeons du square :

« Les pigeons du square Viviani
Pique-niquent sans relâche
Le pain dur, le pain de mie
Que les gens leur lâchent

Quand plus rien n’est à piquer
Les pigeons jouent à pigeon-vole
Ils font des raids, des piqués
Vers d’autres pactoles

J’en connais un, le gros Léon
Le pigeon de Notre-Dame
Qui joue du bandonéon
Pour sa gente dame

Il roucoule comme un con
Dottière venu de Venise
Malgré les gros poux qui con
Stellent sa chemise … »

pigeons-notre-dame-blog

Puisque Claude taquinait les vieilles branches, c‘est l’occasion de dire que ce square a la particularité d’abriter un robinier faux-acacia planté en 1601. Haut de 11 mètres et d’une circonférence de 3,85 mètres, il est considéré comme le plus vieil arbre de Paris.
J’accomplis maintenant la vingtaine de mètres qui me séparent de la façade du cabaret Aux Trois Mailletz, un club qui, au début des années 1950, accueillit de grandes figures du jazz comme Bill Coleman, Mezz Mezzrow, Guy Lafitte, Memphis Slim et Stéphane Grappelli.

stjulienblog1

Il faut se souvenir que Claude Nougaro, grand amateur de jazz, mit ses mots sur des musiques de Dave Brubeck (À bout de souffle), Louis Armstrong, Charles Mingus, Thelonious Monk, Sonny Rollins, Ornette Coleman Eddy Louis, Neal Hefti, et bien d’autres encore.
Incroyable, il marquait le tempo déjà dans le ventre de sa mère, à en croire les savoureuses menteries biographiques proférées par Christian Laborde dans son livre L’homme aux semelles de swing. Je me suis replongé dedans depuis cette promenade :
« Un après-midi, elle était alors enceinte de six mois, Madame Nougaro se rendit chez son luthier » … lorsqu’elle fut prise d’un malaise. « Elle posa une main sur son ventre rond et de l’autre chercha un appui. Le luthier la fit immédiatement asseoir sur un fauteuil Voltaire.
– Claude vous a donné un vilain coup de pied !dit-il en lui présentant des sels placés dans une boîte à musique en acajou.
– Non, pas vraiment ! C’était comme un petit gazouillis avec des vibrations, de la mousse au chocolat et une petite hélice, je ne pouvais plus marcher.Vous n’entendez rien ? poursuivit-elle.
– Si,le pick-up, Armstrong ! avec Lil Hardin au piano et Kid Ory au trombone !
– Non, là, dans mon ventre ! Écoutez !
– Perplexe, le luthier s’agenouilla et posa une oreille attentive quoique maladroite sur le ventre de Madame Nougaro. Il se redressa, regarda la future maman.
– Alors, Monsieur, qu’avez-vous entendu ?
– Eh bien, Madame, tout d’abord « di-dou » puis « di-dou di-dou » puis « di-dou di-dou di-dou dém » cadencé par un tout petit claquement de doigts qui dérape un peu ... »

claude_nougaro_la_note_bleue_front

Son émouvant album sorti quelques mois après sa mort avait procuré à Claude sa dernière grande joie en gravant son nom au fronton de la plus célèbre firme de jazz Blue Note. Au verso, figure un dessin de Claude légendé : C’est fini ou ça commence ? Je n’arrêterai jamais avec toi Claude. Tu es toujours là, les paroles, toujours d’actualité, de Assez en sont la preuve :

« Il serait temps que l’homme s’aime
Depuis qu’il sème son malheur
Il serait temps que l’homme s’aime
Il serait temps, il serait l’heure
Il serait temps que l’homme meure
Avec un matin dans le cœur
Il serait temps que l’homme pleure
Le diamant des jours meilleurs

« Assez ! Assez ! »
Crient les gorilles, les cétacés
« Arrêtez votre humanerie
Assez ! Assez ! »
Crient le désert et les glaciers
Crient les épines hérissées
« Déclouez votre Jésus-Christ !
Assez !
Suffit ... »

Assez, il ne tiendrait qu’à moi, je vous raconterais plein de voyages en Nougarie.
Encore Christian Laborde : « Tu ne parlais jamais de Lénine et du sang. Tu parlais toujours de Verlaine et du son ». Justement :

« Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne.
Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
Les passants alourdis de sommeil ou de faim,
Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !
Les nuages, chassés par la brise nocturne,
Courent, cuivreux et roux, dans l’azur taciturne.
Sur la tête d’un roi du portail, le soleil,
Au moment de mourir, pose un baiser vermeil… »

Ô Verlaine (pour reprendre le titre du beau roman de Jean Teulé) ! En cette matinée d’automne, je ne pourrai pas épier le baiser vermeil du soleil couchant sur la façade de la cathédrale tel que tu le décris dans Nocturne parisien tiré de ton recueil des Poèmes saturniens. Sache cependant que les quais de Seine avec leurs boutiques de bouquinistes ont un visage plus souriant qu’à ton époque.

pont-au-double-nd-blog5

pont-au-double-nd-blog2

pont-au-double-blog3

pont-au-double-nd-blog4

Comprenez que je traînasse sur le pont au Double et son environnement chargé d’émotions poétiques. C’est l’un des plus courts ponts de Paris avec sa quarantaine de mètres de longueur. Uniquement piétonnier, il est aussi probablement le plus fréquenté.
À l’origine, en 1631, il s’agissait d’un pont en pierre à trois arches surmonté d’un bâtiment à deux étages pour y héberger les malades de l’Hôtel Dieu voisin surchargé.
Il tient son nom du « double denier par homme de pied » (et six tournois par cavalier) qu’il fallait acquitter pour le franchir. Ce péage subsista jusqu’à la Révolution.

pont-au-doubleblog

gendarmes-a-chevalblog

La promenade en aval du pont côté île porte le nom de Maurice Carême, « poète belge d’expression française » comme indique la plaque, qui s’afficha souvent sur le tableau des récitations au temps de mon école communale. Quand je pense qu’Antoine Blondin n’a le droit qu’à un square perdu dans le vingtième arrondissement alors qu’il vécut toute sa vie à proximité du pont des Arts … il est vrai qu’il préférait le vin à l’eau !!!
Pont suivant en amont ! Je choisis de le rejoindre par l’île en traversant le jardin de l’Archevêché, aujourd’hui rebaptisé square Jean XXIII. Pardonnez mon mauvais esprit qui s’envole vers la couverture irrévérencieuse de Charlie Hebdo s’affichant justement depuis ce matin dans les kiosques. Elle fustige la prise de position (si j’ose dire) d’un autre Vingt-Trois, prénommé André, actuel archevêque de Paris.

couverture-23chblog

Au chevet de Notre-Dame, le square était, au Moyen-Âge, un terrain vague appelé la Motte aux papelards (rien à voir donc avec Charlie Hebdo !) qui servait de réceptacle aux gravats et déchets accumulés lors de la construction de la cathédrale.

fontaine-nd-blog1

statue-goldoni-nd-blog

Au centre, se dresse une fontaine avec une Vierge à l’enfant, œuvre du sculpteur Louis Merlieux.
Je m’arrête devant le buste de Carlo Goldoni, le Molière italien, auteur dramatique du dix-huitième siècle. C’est l’occasion de me souvenir d’une représentation de la Trilogie de la Villégiature au théâtre de l’Odéon. Une mise en scène de Giorgio Strehler avec les acteurs de la Comédie Française, notamment Pierre Dux et Ludmila Mikaël, un enchantement qui durait quatre heures, mais dès le lever de rideau, le temps semblait s’arrêter.
En sortant du jardin, je me retrouve sur le pont de l’Archevêché, le pont le plus étroit de Paris, qui fut construit sous le règne de Charles X dit le Bien Aimé, pas tant que cela en fait car les Trois Glorieuses de 1830 ou Révolution de Juillet le forcèrent à abdiquer.

pont-de-larchevecheblog4

pont-de-larchevecheblog31

pont-de-larchevecheblog1

pont-de-larchevecheblog2

pont-de-larcheveche-blog

C’est un amour de pont au propre comme au figuré. À ses pieds, est amarrée pour l’éternité la poupe de l’île de la Cité avec une vue magnifique sur le chevet de Notre-Dame.
Sur les grilles de ses balustrades, les amoureux verrouillent leurs sentiments en fixant des cadenas. Espérons pour eux que l’étudiant de l’École des Beaux-Arts ne les enlève pas pour en faire une sculpture comme il le fit avec ceux du pont des Arts en mai 2010.
Statistiquement, certains d’entre eux devraient connaître le même sort que celui que le photographe Jean-Denis Robert met en scène dans sa galerie de portraits People (voir billet du 27 septembre 2011). Il l’a légendé : Je m’appelle Brigitte !

jemappellebrigitteblog

Sur la pointe de l’île, le square de l’Île-de-France abrite le mémorial des Martyrs de la déportation, inauguré en 1962 par le général de Gaulle alors président de la République. L’architecte Georges Henri Pingusson a relevé le défi de figurer l’infigurable.
Par un escalier raide et étroitement enserré entre des murs granuleux, on descend jusqu’à un parvis cerné de hautes murailles blanches complètement nues. Sentiment d’oppression ! À la pointe, se trouve une seule ouverture, une sorte de meurtrière barrée par une herse aux formes noires acérées. Elle laisse juste entrevoir l’eau de la Seine qui coule.

memorialblog4

memorialblog5

memorialblog1

Une crypte abrite 200 000 bâtonnets de verre, autant de signes particuliers que de Français morts en déportation lors de la Seconde Guerre mondiale.
Dans deux galeries latérales, des alvéoles triangulaires abritent des urnes contenant de la terre provenant des différents camps ainsi que des cendres ramenées des fours crématoires.

memorialblog2

memorialblog3

Aux murs sont inscrits en caractères cunéiformes rouges les noms des camps de concentration ainsi que des extraits de poèmes de Paul Eluard, Sartre, Vercors, Saint-Exupéry, Robert Desnos aussi avec ces vers tirés de la Destinée arbitraire. Ils témoignent de l’engagement de Desnos dans la Résistance, qui lui valut la déportation et lui coûta la vie.

« Car ces coeurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté
au rythme même des saisons et des marées,
du jour et de la nuit »

Et aussi cet extrait de La rose et le Réséda de Louis Aragon :

« Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats »

Et encore, ce vers du Chant des marais ou Chant des déportés, « chanson des soldats de marécage », composé en 1933 par des prisonniers du camp de concentration de Börgermoor en Basse-Saxe.

« Ô terre de détresse où nous devons sans cesse piocher piocher … »

C’est l’occasion d’écouter Leny Escudero toujours émouvant et admirable dans ses engagements (lire billet Ay Leny Escudero rum balarum balarum bam bam du 14 mars 2012) :

le chant des marais par Leny Escudero

Après ce devoir de mémoire, un peu secoué, je me retrouve, à la sortie du jardin, immédiatement devant le pont Saint-Louis qui relie la pointe sud de l’île de la Cité à l‘île Saint-Louis en amont.

pont-saint-louis-blog1

Sa vie n’est pas (sur) un long fleuve tranquille. En effet, sept ponts au moins s’y sont succédé depuis près de quatre siècles.
À l’origine, vers 1630, le premier ouvrage s’appelle pont Saint-Landry en raison de la proximité du port du même nom qui approvisionnait le centre de Paris. De construction précaire, en bois, il s’écroule le 5 juin 1634 sous le poids de trois processions qui se bousculent pour accéder à Notre-Dame. Comme quoi, il ne suffit pas d’être chrétien pour avoir une bonne conduite !
Reconstruit avec neuf arches pour une meilleure assise, il ne résiste pas aux crues de la Seine de 1709. Il est remplacé, en 1717, par un pont en bois de sept arches, peint au minium, baptisé subtilement Pont Rouge qui s’effondre à son tour lors des inondations de 1795. Nul besoin d’un cyclone Sandy pour mettre à mal les édifices fluviaux de la capitale !
Quand ce ne sont pas les flots furieux de la Seine, c’est un automoteur qui percute le pont en 1939 entraînant la rupture et l’explosion des conduites de gaz qu’il renferme.
L’ouvrage actuel a été construit après 1968, ne cherchez cependant pas quelconque rapport avec les émeutes évoquées plus haut! Structure métallique d’une seule travée sans pile intermédiaire, elle possède une esthétique minimaliste contestable souhaitée par ses architectes la désirant discrète dans la multiplicité des points de vue remarquables autour de Notre-Dame et des deux îles.
Ce midi, trois mannequins posent au-dessous, pour un magazine de mode. En 2009, J.R, l’artiste de rue, colla au même endroit une gigantesque photographie d’une dame du temps présent, une femme africaine alanguie nue (voir billet Street Art à l’île Saint-Louis du 16 novembre 2009).

jrfemmepontst-louisblog

femmejr-pont-st-louis-blog

pont-saint-louis-blog2

Piétonnier, le pont Saint-Louis favorise l’installation de saltimbanques et de musiciens pour le plus grand plaisir des touristes.
Je poursuis maintenant ma déambulation du côté septentrional de l’île de la Cité et du grand bras de la Seine, par le quai aux Fleurs, ainsi nommé par la présence du marché aux fleurs, installé un peu plus loin de nos jours. Certaines de ses façades méritent une attention plus soutenue.
De 1938 à 1985, à l’exception des années de guerre passées dans la clandestinité, le philosophe Vladimir Jankélévitch vécut au numéro 1 du quai. Une plaque cite une phrase de son essai L’Irréversible et la Nostalgie, « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité ». Voici une feuille blanche et un stylo, asseyez-vous pour méditer au soleil du bord de la Seine, je ramasse votre copie dans trois heures! …
… Bon, j’ai l’impression que je vous ennuie avec ma question existentielle.
Deux plaques apposées au numéro 5 rappellent que René Coty y vécut de 1936 à 1954 avant de devenir président de la République, et que le poète et romancier Edmond Haraucourt y mourut en 1941.
Je reconnais humblement que ce dernier était pour moi un illustre inconnu jusqu’à ce que lors de ma visite, je découvre qu’il est l’auteur du Rondel de l’adieu :

« Partir, c’est mourir un peu.
C’est mourir à ce qu’on aime.
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.
C’est toujours le deuil d’un vœu
Le dernier vers d’un poème…

Partir, c’est mourir un peu.
Et l’on part, et c’est un jeu
Et jusqu’à l’adieu suprême,
C’est ton âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu.
Partir, c’est mourir un peu… »

Francis Lemarque s’en inspira dans sa chanson Quand un soldat :

« ...Partir pour mourir un peu
À la guerre à la guerre
C’est un drôle de petit jeu
Qui n’va guère aux amoureux
Pourtant c’est presque toujours
Quand revient l’été
Qu’il faut s’en aller
Le ciel regarde partir
Ceux qui vont mourir
Au pas cadencé
Des hommes il en faut toujours
Car la guerre car la guerre
Se fout des serments d’amour
Elle n’aime que l’son du tambour ... »

Si mon sujet de philosophie ne vous a pas enthousiasmé, je risque d’avoir plus de succès avec l’évocation de la grande histoire d’amour d’Héloïse et Abélard qu’abrita une ancienne maison sise à hauteur des numéros 9 et 11 du quai, ainsi qu’en témoignent une plaque et des éléments décoratifs sur les portes.

abelardblog2

abelardblog3

abelardblog1

heloiseblog1

heloiseblog2

Passe encore pour Jankélévitch, mais ne me dites pas que vous ne connaissez pas ce couple célèbre. Au collège, vous avez sûrement appris, à tout le moins étudié, en vieux françois ou en français moderne, la célèbre Ballade des Dames du temps jadis de François Villon :

« … Où est la très sage Heloïs,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Sainct-Denys ?
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jetté en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ! … »

Georges Brassens mit ce poème en musique. Je vous l’offre :

Image de prévisualisation YouTube

Pierre Abélard, philosophe et théologien scholastique de grand talent, né d’une famille noble de Nantes, rejoint Paris pour poursuivre ses études puis parfaire l’éducation d’Héloïse, la nièce de Fulbert chanoine de Notre-Dame. La jeune fille a dix-huit ans, son précepteur trente-neuf. La mission de ce dernier dépasse bientôt largement sa fonction puisque : « Sous prétexte d’étudier, nous nous livrions entiers à l’amour … Notre ardeur connut toutes les phases de l’amour, et tous les raffinements insolites que l’amour imagine, nous en fîmes l’expérience. »
Amoureux éperdus, Héloïse et Abélard se marient dans le plus grand secret et ont un fils prénommé Astrolabe. Mais vous n’avez pas attendu les Rita Mitsouko pour savoir que les histoires d’amour finissent mal en général !
Abélard place Héloïse au couvent d’Argenteuil pour la protéger de la colère de tonton Fulbert. Le chanoine commandite alors deux hommes de main pour émasculer Abélard.
Vous imaginez le foin que cela fait au sein du chapitre de Notre-Dame. Les deux coupeurs de testicules sont condamnés au même traitement selon la loi du Talion, Fulbert est suspendu de ses fonctions pendant deux ans, Héloïse prend le voile à Argenteuil et Abélard se retire comme moine à l’abbaye de Saint-Denis.
Désormais éloignés, les deux amants transforment leur amour charnel en amour mystique en s’écrivant des longues lettres demeurées célèbres telles celle-ci de la « très sage » Héloïse cloîtrée : « Au cours même des solennités de la messe, où la prière devrait être plus pure encore, des images obscènes assaillent ma pauvre âme (…). Loin de gémir des fautes que j’ai commises, je pense en soupirant à celles que je ne peux plus commettre. »
Séparés dans la vie, Héloïse et Abélard se retrouvèrent dans la mort. À son décès, Héloïse fut enterrée auprès d’Abélard à l’abbaye du Paraclet dans l’Aube. En 1817, la ville de Paris autorisa la construction d’un mausolée à leur mémoire au cimetière du Père-Lachaise.

tombeheloise-abelardblog

Pour l’éternité, ils se regardent par médaillons interposés.
Je descends quelques marches pour me retrouver en contrebas dans la vieille rue étroite des Ursins. Il paraît que Jean Racine y vécut.

rue-des-ursins-blog

enceinte-luteceblog

« À Lutèce voguant aux aurores de nacre
Clocher, sonne là-haut la cloche des patries
À la cité des rois, des croix, des gueux, des sacres
Que retentisse encore le glas gras des tueries
À la ville lumière éteinte en simulacres
Fous-nous le gros bourdon, beffroi du capital
Carillons sonnez tous à cette capitale
Que la guerre épargna et que la paix massacre … »

C’est tiré de Montparis, chanson de Nougaro ! Encore, assez! Oui, excusez-moi !
Je me présente au numéro 4 de la rue de la Colombe, devant un immeuble chargé de sept siècles d’Histoire. Le nom de la rue et de la maison proviendrait d’un épisode tragique et poétique. Un couple de colombes nichait là sous la fenêtre d’un artisan, lorsqu’un soir de l’an 1223, la maison s’effondra. L’artisan fut tué et le nid enseveli sous les décombres. Seul le mâle parvint à sortir, la femelle et sa couvée restèrent coincées sous les pierres. Pendant plusieurs semaines, la colombe mâle nourrit son épouse et sa progéniture. Ce spectacle attendrissant émut les habitants du quartier qui décidèrent de vouer un culte à la Colombe à la désapprobation de l’Archevêché qui interdit toutes les manifestations païennes liées à cette vénération.
J’émets quelques réserves sur la véracité de cette légende (!) compte tenu des erreurs grossières relevées sur la pancarte fixée au mur de la taverne qui fait régner Louis XIV en 1240. Je rends à Louis IX alias Saint-Louis ce qui lui appartient.

la-colombe-blog

Vers 1715, l’immeuble aurait été le repaire du brigand au grand cœur, Cartouche, le vrai, pas Jean-Paul Belmondo ! Pour échapper à la maréchaussée, il empruntait un souterrain, qui existerait toujours en partie, débouchant sur les berges de la Seine.
À partir de 1954, ça c’est authentique, la Colombe devint un repaire d’artistes avec l’ouverture du célèbre cabaret éponyme. Ainsi, y débutèrent leur carrière, les chanteurs Guy Béart, Anne Sylvestre, Pierre Perret, Jean Ferrat, Maurice Fanon, Francesca Solleville, Hélène Martin, Jean Vasca, Henri Gougaud, Georges Moustaki, Marc Ogeret ainsi que Bernard Haller, Avron et Évrard, ou encore Romain Bouteille. Cette génération née après la Libération de la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous fait entrer dans l’émergence d’un esprit nouveau avec des chansons à texte auxquelles on colle l’étiquette de « rive gauche » … de la Seine.
Sur sa rive droite, la chanson cherche à plaire parce qu’elle se vend. La chanson rive gauche est essentiellement de gauche, exigeante, engagée, délivrant un message. « Elle est à l’écart du courant. Elle sent la vase. Il n’y a nul autre endroit d’où l’on voie mieux le fleuve couler ». Il est certain que dans notre société actuelle très consensuelle et consumériste, la distinction est moins flagrante.
Cet après-midi, je suis ému à la pensée que des chanteurs, célèbres par la suite, coururent le cacheton, autour de minuit, dans la rue de la Colombe. C’était une époque où n’existaient pas de Star Ac’ ou de Graines de stars pour promouvoir des talents factices. Hommage à deux d’entre eux, Maurice Fanon, trop tôt disparu, et Marc Ogeret:

Image de prévisualisation YouTube

Image de prévisualisation YouTube

Aujourd’hui, le cabaret est devenu un restaurant, bar à vins baptisé la Réserve de Quasimodo. Je doute que Garou le fréquente !

detail-restaurant-nd-blog

L’enseigne du restaurant voisin fait référence Au Tambour d’Arcole.Vos lointaines études d’Histoire vous renvoient peut-être à la bataille du pont d’Arcole, commune italienne de la province de Vérone, au bord de l’Adige, au cours de laquelle, du 25 au 27 Brumaire an V (novembre 1796), les troupes du futur empereur Bonaparte vainquirent l’armée autrichienne. Il paraîtrait que Bonaparte ordonna à ses tambours de se placer sur les arrières des Autrichiens et de faire le plus de vacarme possible afin de faire croire l’arrivée de nouveaux renforts. Parmi eux, se trouvait le jeune tambour André Estienne sculpté par David au fronton du Panthéon, et dont un monument est érigé sur la place de son village natal de Cadenet dans le Vaucluse.
Cet intermède musical aurait pu constituer une transition subtile pour évoquer le pont d’Arcole vers lequel je me dirige maintenant.
En fait, le nom du pont qui relie l’Hôtel de Ville à l’île de la Cité serait tiré non pas de la campagne de Vénétie mais d’un épisode des Trois Glorieuses de juillet 1830. Désireux de chasser le souverain Charles X, des insurgés républicains dont Alexandre Dumas, venant de l’île de la Cité, se dirigent vers l’Hôtel de Ville. Pour cela, ils empruntent le pont de Grève, ancienne dénomination du pont d’Arcole, mais se heurtent au feu des soldats de la garde royale. C’est alors qu’« un jeune homme, bravant les balles monte sur l’arc du pont, et, un drapeau tricolore à la main, encourage les assaillants ».

pontdarcoleblog

Selon les témoignages de l’époque et les spécialistes de l’histoire de Paris, les versions diffèrent ensuite. Notre jeune héros cria-t-il « Comme à Arcole » en s’engageant sur le pont ou se nommait-il Arcole comme il l’aurait déclaré avant de tomber sous les balles ? Quoi qu’il en soit, les émeutiers s’emparèrent de l’Hôtel de Ville, Charles X fut renversé et le pont de Grève fut baptisé Arcole. Au-delà de tout scepticisme, il est réjouissant de constater que le nom actuel de ce pont aurait donc pour origine l’acte héroïque d’un jeune insurgé révolutionnaire plutôt que le fait de guerre d’un futur empereur.
Le tableau d’Amédée Bourgeois visible au musée du château de Versailles, montre que l’ancien pont suspendu de Grève avait fière allure avec sa pile en pierre sur laquelle était érigé un portique supportant les câbles de retenue.

pont-darcole-blog1

pont-darcole-blog2

pont-darcole-blog3

En 1856, Alphonse Oudry le remplace par le premier pont parisien sans appui, entièrement réalisé en fer, avec une arche unique de 80 mètres de portée sise entre deux culées en pierre de taille. Cette prouesse technique n’est cependant guère rassurante car en février 1888, le pont subit un affaissement de vingt centimètres sous les tensions engendrées par le poids du tablier. L’ingénieur Barbet le consolide à l’époque par l’ajout de deux fermes supplémentaires et … de cordes et de bouées.

hotel-de-villeblog

hoteldevilleblog3

hoteldevilleblog2

L’intérêt majeur du pont réside dans la superbe vue qu’il propose sur l’Hôtel de Ville. Érigé au seizième siècle, le monument fut brûlé sous la Commune de Paris (1871) puis reconstruit dans son esprit néo renaissance entre 1878 et 1889. Si votre patience vous conduit à en faire le tour, vous pouvez dénombrer plusieurs centaines de sculptures de personnages marquants de la ville de Paris tels savants, artistes, industriels et hommes politiques. Je vous en épargne la liste fastidieuse, mais vous détournerez votre jeune progéniture quelques secondes de son portable en lui montrant Charles Perrault célèbre pour ses Contes de ma mère l’Oye ! Moi, je choisis Germain Pilon et Pigalle, les sculpteurs sculptés, il y a bien des arroseurs arrosés.

charles-perraultjpg

germain-pilon

pigalle-statue-blog

En bordure du quai de l’Hôtel de Ville, je jette un œil à l’imposante statue équestre d’Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris sous le règne de Jean le Bon au quatorzième siècle.
Délégué du Tiers État, il joua un rôle considérable au cours des États généraux tenus pendant la guerre de Cent Ans, qui avaient pour objectif le contrôle de la fiscalité.
Sans y voir un lien direct de cause à effet, il fut assassiné le 31 juillet 1358.
Autres temps, autres mœurs, notre ministre de l’Économie et des Finances ne devrait pas craindre pareil châtiment malgré l’imposition à 75 % des classes les plus riches.
Aujourd’hui, un prix Étienne Marcel récompense les petites et moyennes entreprises faisant preuve de responsabilité dans la crise économique et financière que nous traversons.
Camille Saint-Saëns composa un opéra à sa gloire en 1879.

etienne-marcelblog

Je pourrais poursuivre ma balade en aval de la Seine en longeant la rive droite en direction du pont Notre-Dame. C’est là qu’étaient amarrés autrefois nombre de bateaux-lavoirs bien exposés au soleil. Sur l’un des panneaux contant l’Histoire de Paris, on peut lire : « Le plus imposant d’entre eux est l’Arche Marion, formé de 12 barges et long de 200 mètres, amarré entre le pont d’Arcole et le pont Notre-Dame ; 250 personnes peuvent y travailler ensemble. »
Les lavandières lessivaient au raz de l’eau sous des auvents tandis qu’à l’étage supérieur, une vaste salle couverte accueillait le linge à sécher. Au centre, se trouvait la haute cheminée d’une chaudière définitivement détruite en 1937.
Chères lectrices, plutôt que de vous ennuyer avec ces basses corvées ménagères, je traverse la Seine pour rejoindre le marché aux fleurs et vous offrir un odorant bouquet.
Je n’ai fait qu’un demi-tour de l’île de la Cité, mais je ne coupe pas les ponts avec vous. Rendez-vous donc au pont Notre-Dame pour mon prochain billet !

 


Un dessert de Toussaint: le pâté de poires de Fisée*

Souvenirs, souvenirs ! Dans ma jeunesse, à la fin des années cinquante, le chanteur Sacha Distel conseillait de rester célibataire plutôt que de croquer des pommes, des poires et … des scoubidoubi-ou Ah !
Malgré tout, un demi-siècle plus tard, je sacrifie toujours à une tradition culinaire de mon Pays de Bray natal : la dégustation du pâté de poires de Fisée qui est à la Toussaint, ce que la bûche est à Noël.
Je profite que j’ouaiche me recueillir sur la tombe de mes chers parents pour dénicher le pâtissier, de plus en plus rare, qui confectionne encore ce dessert simple mais délicieux. Cette coutume épicurienne constitue aussi à sa façon un tendre hommage à ma maman qui adorait ce gâteau aux senteurs d’automne.

Un dessert de Toussaint: le pâté de poires de Fisée* dans Almanach poirefiseeblog2

Selon les pâtisseries et les ouvrages consultés, la variété de poire concernée est orthographiée de manière différente : Fisée, Fisé, Fizé, Fizet, Phisée voire même Frisée. Plus qu’une illustration de la dégradation du niveau scolaire, c’est l’exemple même d’une tradition transmise oralement.
À la page 82 du Dictionnaire du patois du Pays de Bray rédigé par l’abbé Jean-Eugène Decorde en 1852, et dans le Glossaire de la vallée d’Yères d’Achille Delboulle, paru en 1886, on relève FISÉE : poire dont on fait des confitures.
Jean Vacandard, un instituteur de Melleville dans le canton d’Eu, rapporte la forme fizé, tandis que non loin de là, à Guerville, Serge Dehédin fournit une variante frisée.
En fait, comme A.G. de Fresnay l’écrit dans son livre Le Patois Normand en usage dans le Pays de Caux, et particulièrement dans l’arrondissement de Dieppe, en date de 1881, Fisée est la forme dialectale normande de Fusée.
Digression presque aussi savoureuse que le pâté de poires, j’ai découvert par hasard dans le même recueil pour la définition de « Fion : Tournure élégante donnée à certaines choses – Le coup de fion, dernière main de l’artiste à son œuvre – Le chic contemporain a souvent la même signification, et quelques-uns ont le chic pour donner le coup de fion » !!! Le linguiste normand du dix-neuvième siècle ne manquait pas d’humour.
Pour les spécialistes en pomologie, la Poire de Fisée serait la Fusée d’Automne, une variété ancienne, originaire de Haute-Saxe, mentionnée en France pour la première fois, en 1628, dans le Catalogue des arbres cultivez dans le verger, rédigé par Le Lectier, procureur du roi à Orléans.
Elle doit son nom à sa forme oblongue rappelant le fuseau, petit instrument en bois renflé au milieu et se terminant en pointe, utilisé autrefois lorsqu’on filait la laine. N’y voyez donc pas, comme on peut le lire parfois, une vague analogie avec une fusée ; il y avait des poires de Fisée bien avant le roman d’anticipation (à l’époque) de Jules Verne, le film de Méliès Le Voyage dans la Lune, et les bandes dessinées de Tintin, Objectif Lune et On a marché sur la lune !
Le Lectier la nomme aussi poire d’Estouppe pour sa ressemblance avec l’estoupin qui servait à nettoyer et bourrer les canons (les vrais de guerre, pas ceux de cidre !).
À la fin du dix-neuvième siècle, la Société Pomologique de France la retient encore sous les noms de Certeau d’Automne ou Rouge de Monteuil, Petit Certeau, Bellissime d’Automne et Vermillon. Rien qu’à les énumérer, on a envie d’en croquer … à tort peut-être !
Les paysans du Pays de Bray distinguent deux sortes de poires de Fisée, la blanche, rare, et la rouge, bien meilleure, celle qui nous intéresse.

fiseeblog dans Recettes et produits

Elle est toute petite, sa taille n’excédant pas sept centimètres. Sa peau légèrement rude la rend difficile à peler. D’une teinte jaune verdâtre pointillée de gris, elle se nuance de rose du coté exposé au soleil. Sa chair blanche, très ferme et amère la rend difficilement mangeable « au couteau ». Y’avoit plus d’épluchures que d’manger ! Aussi, n’est-elle donc consommée que cuite sous forme de confitures, de fruits confits et de tartes.
Elle parvient à maturité au mois d’octobre, mais elle ne se conserve médiocrement que jusqu’à la mi-novembre, ce qui explique pourquoi nous ne pouvons déguster le pâté de poires de Fisée que durant la semaine de la Toussaint.
Cette tradition est mentionnée dans l’Almanach de la mémoire et des coutumes de Normandie à la date du 1er novembre : En Seine-Maritime, les paysans préparaient un pâté aux poires consommé ce jour-là.
Pour être plus précis encore, cette tradition ne concernait presque exclusivement que le nord du département. Ainsi, Dieudonné Dergny, historien régional du dix-neuvième siècle relate : « Dans les communes de l’Yères et de l’Eaulne et dans celles sises sur les plateaux intermédiaires à ces vallées, comme dans quelques-unes du Pays de Bray, chacun faisait son possible pour avoir un pâté de poires, le jour de la Toussaint. Il n’est pas de petit ménage qui n’ait le sien. »
Pour mes lecteurs peu au fait de la géographie normande, il leur suffit de tirer grossièrement sur une carte deux droites perpendiculaires à la Manche à partir des villes de Dieppe et du Tréport jusqu’à la hauteur de Neufchâtel-en-Bray (et son fromage de renom), pour croquer le « rectangle d’or » du pâté de poires de Fisée.
Juste à l’ouest de cheu nous, sur le plateau du Pays de Caux, sont confectionnés les douillons ou bourdelots, de délicieux chaussons aux pommes auxquels on substitue parfois des poires de « coq ». Es tro bon également !
Ce n’est pas le tout, mais en ce jeudi de Toussaint, j’arpente la Grande Rue de Dieppe pour me procurer le trésor pâtissier digne de son nom. Car il faut se méfier des appellations mensongères et des ersatz.
Tout fout l’camp ma bonne dame ! L’approvisionnement en poires de Fisée, de plus en plus rares dans les vergers, est problématique, d’autant plus qu’il existe des années à poires comme des années à pommes et à … hannetons (voir billet du 2 novembre 2012). Même si des pépiniéristes locaux proposent de jeunes poiriers de Fisée rouge. Les moins puristes des boulangers pâtissiers confectionnent le pâté avec des variétés de poires plus courantes qu’ils vont jusqu’à faire rougir avec du vin. D’autres, peut-être pour ne pas à passer par ces états d’âme, ont choisi de baisser le rideau de leur boutique en cette semaine.

pate-de-poires-blog3

Voilà, j’ai trouvé. L’ardoise en vitrine me rassure un peu sur l’authenticité du produit, même si, le pâté offre plus l’aspect d’une tarte.
Autrefois, dans les fermes, la recette traditionnelle consistait à couvrir toute une nuit les poires épluchées, épépinées et coupées en quartiers, avec du sucre, dans un poêlon en terre ou une bassine en cuivre. Le lendemain, on ajoutait un filet de vinaigre et « eune piote pointe ed’girofle ». On faisait cuire à feu très doux durant deux ou trois heures à découvert puis encore deux heures le récipient recouvert jusqu’à ce que les poires prennent magiquement une couleur bien rouge tout en conservant leur consistance.
Parallèlement, la cuisinière préparait une pâte qu’elle laissait lever … sous l’édredon ou l’oreiller, le temps d’aller à la messe qui était longue en ce temps-là !
Elle étalait ensuite les deux tiers de sa pâte levée dans le fond d’une tourtière, la garnissait des poires égouttées, et surmontait le tout d’une seconde abaisse qu’elle soudait aux bords de la première. Puis, à l’aide d’un pinceau, elle dorait la pâte en la badigeonnant d’un jaune d’œuf délayé dans de l’eau ou du lait, ou avec le jus de cuisson des poires. Éventuellement, avec la pointe du couteau, elle décorait la couche supérieure d’un motif, le plus souvent une poire (mais jamais un scoubidou !).
Il ne restait plus qu’à cuire les pâtés dans le four à pain que possédaient beaucoup de fermes à l’époque, ou à défaut dans le four banal du village ou dans celui du boulanger.
Aujourd’hui, vous savez bien qu’on n’a plus le temps de rien ; certains trempent les poires dans du vin rouge (pour en accélérer la cuisson) ou dans du cidre du pays, d’autres les étalent en compote, d’autres encore apportent leur touche personnelle en ajoutant du miel ou de la vanille, tous ou presque préfèrent la confection d’une pâte feuilletée.

pate-de-poires-blog7

pate-de-poires-blog6

Le pâté que j’ai acheté était très bon même s’il ressemblait plus à une galette des Rois dont la frangipane aurait été remplacée par une compote de poires. Une moitié tiédie au four, l’autre froide, je me suis régalé en pensant à ma tendre maman. Un peu dans l’esprit des Indiens du Mexique qui, à l’occasion d’el Dìa de los Muertos, vont pique-niquer et chanter au cimetière auprès de leurs chers disparus.

Pour celles et ceux dont j’aurais aiguisé l’appétit, voici une recette trouvée sur la toile que je vous livre avec l’accord de la valeureuse pâtissière, rendez-vous y : http://clquipopotte.wordpress.com/2011/11/13/401/
Pour 3 (qui en ont mangé plus d’une fois !) :
– 2 rouleaux de pâte feuilletée
– Un peu plus d’1 kg de Poires de Fisée ( Il faut aller en Normandie les chercher !!!!)
– 60 gr de sucre
– 1 gousse de vanille
– 10 cl de vin rouge
– 1 clou de girofle
– 1 jaune d’oeuf
La veille, éplucher les poires et les couper en quatre.
Mettre les poires dans un saladier , ajouter le sucre , le vin , le clou de girofle et la gousse de vanille fendue en deux. Remuer , couvrir et laisser reposer une nuit .
Le lendemain, mettre les poires reposées à cuire sur feu doux 20 à 25 minutes , surveiller et remuer régulièrement .
Continuer la cuisson jusqu’a évaporation totale du jus , faire attention à ne pas tout réduire en compote et vérifier que rien n’attache au fond de la casserole.
Enlever du feu, laisser refroidir, enlever la gousse de vanille et le clou de girofle.
Dérouler le premier cercle de pâte feuilletée, déposer les morceaux de poires de Fisée.
Recouvrir avec le second cercle de pâte feuilletée.
Souder les deux cercles avec un fond d’eau.
Peinturlurer à l’œuf.
Enfourner une vingtaine de minutes, surveiller …
Quand le pâté est bien doré, le sortir du four.
Déguster tiède.
Hum ! À en juger le résultat, ça donne envie de se mettre devant le fourneau. Reste cependant à trouver les fameuses … poires de Fisée !

poire-de-fisc3a9e-4

* Pour écrire ce billet, j’ai largement puisé dans le tome V de Promenade géographique, historique, touristique en Pays de Bray, une collection dont mon père Michel COFFIN est l’auteur (voir billets des 13 décembre 2007, 9 janvier 2008 et 14 février 2008). Le chapitre consacré au pâté de poires de Fisée est l’œuvre de Monsieur Ghislain GAUDEFROY et de son fils Lionel.

Publié dans:Almanach, Recettes et produits |on 8 novembre, 2012 |6 Commentaires »

Il n’y a (presque) plus de hannetons!

 De mémoire d’encre violette, je n’ai pas souvenir d’avoir vu un Melolontha melolontha depuis plus d’un demi-siècle. Je ne bégaye nullement ; derrière cette dénomination latine, se cache en fait le Hanneton commun, celui-là même qui partagea contre son gré une partie de mes loisirs durant mon enfance.
Avez-vous remarqué que dans notre douce France dont le président de la République se targue d’être normal, beaucoup d’animaux sont « bêtement » communs. C’est le cas par exemple du crapaud ou encore du hérisson que j’ai évoqué dans un récent billet (2 octobre 2012).
Chez nos cousins du Québec, le hanneton commun est trivialement un « barbeau ». Quant à nos voisins suisses du canton de Vaud, ils le patoisent « cancoire », dérivé du latin cancer ou crabe. Cancer qui ronge la nature peut-être !
En référence à la période de sa vie au grand air, les Anglais lui donnent le nom de may bug. Les Espagnols l’appellent joliment Escarabajo de San Juan. Encore qu’on distingue chez nous un Hanneton de la Saint Jean ou Amphimallon solstitialis. C’est peut-être d’ailleurs finalement celui que j’aimais capturer à l’approche de ma (demi) fête dans la chaleur du crépuscule.
Il est un autre cousin coléoptère baptisé un peu abusivement mais très poétiquement Hanneton des roses parce que, suivant l’invitation de Ronsard, il aime vérifier si « la rose/Qui ce matin avait desclose/sa robe de pourpre au soleil/A point perdu cette vesprée/Les plis de sa robe pourprée » ! Il s’agit en fait de la séduisante Cétoine dorée d’une jolie couleur verte métallisée.

Il n'y a (presque) plus de hannetons! dans Leçons de choses cetoinedoree-blog

S’il se fait rare, le hanneton est un insecte qui connut quelques heures de gloire dès la Haute Antiquité. Ainsi, Aristophane, poète comique grec du Ve siècle avant J.C, prétendait que c’était le seul volatile à être monté jusqu’aux dieux. Dans sa pièce Les Nuées, il fait dire à Socrate s’adressant au vieil athénien de Strepsiade : « N’enroule pas toujours ta pensée autour de toi ; mais lâche tes idées dans l’air, donne-leur l’essor, comme à un hanneton qu’un fil retient par la patte. » Comme quoi, nos plaisirs sadiques de cours de récréation renvoient selon l’expression, aux calendes grecques … encore que les Grecs n’avaient cure de ce premier jour de chaque mois pendant lequel les débiteurs devaient payer leurs dettes ! La situation économique est bien pire pour eux aujourd’hui.
Un siècle auparavant, Ésope, un autre Grec, décrit comme un être « difforme, laid de visage, ayant à peine figure d’homme », met en scène le hanneton dans sa fameuse langue de fabuliste :
« Par un beau jour d’été, une fourmi parcourait la campagne sans relâche pour ramasser des grains de blé et d’orge. Elle les transportait ensuite dans son grenier où elle les entassait pour se faire une réserve pour l’hiver. Un hanneton croise son chemin et s’étonne de la voir se donner tant de peine : « Comment ? lui dit-il, tu travailles au moment même où tous les autres animaux sont en vacances ! » Sur le coup, la fourmi ne répondit rien. Mais plus tard, quand vint l’hiver, le hanneton se retrouva fort ennuyé : la pluie avait fait disparaître les bouses de vache dont ce coléoptère a l’habitude de se nourrir. Affamé, le hanneton vint trouver la fourmi et la supplia de lui donner quelques-uns de ses grains pour subsister. « Cher hanneton, lui répliqua la fourmi, si tu avais travaillé au temps où tu te moquais de moi parce que j’étais la seule à trimer, tu ne manquerais pas de nourriture aujourd’hui ! »
De même ceux qui ne se préoccupent pas de l’avenir en période d’abondance tombent dans la misère lorsque les temps viennent à changer. »
Une morale que nos gouvernants devraient méditer ! Cela vous rappelle évidemment la fable qui inaugure le premier livre de Jean de La Fontaine, celui-ci ayant choisi de faire revêtir le costume du hanneton à l’insouciante cigale. À ce propos, il n’est pas certain que malgré les souhaits de notre ministre de l’Éducation Nationale en faveur de la réhabilitation d’une morale laïque, nos chères têtes blondes ne portassent pas leur sympathie sur la cigale. En son temps, Jean-Jacques Rousseau, pour des raisons analogues, écrivait déjà que cette fable était l’exemple même de ce qu’il ne fallait pas faire lire aux écoliers. Le philosophe et historien du dix-neuvième siècle, Hippolyte Taine, y voyait même une opposition entre l’homme du Nord symbolisé par la fourmi et celui du Sud illustré par la cigale. Ne voulant pas mécontenter certains de mes lecteurs, je n’entrerai pas dans ce débat.
Revenons plutôt à nos hannetons qui, victimes de leur réputation justifiée de « céréales killer », ont été anéantis par la mécanisation des machines agricoles et l’invasion massive de pesticides.
Il n’y a plus de hannetons, cela me rappelle une tendre chanson sur les méfaits du progrès, écrite par Frederik Mey, un artiste allemand bilingue qui connut une certaine notoriété en France, dans les années 1970.

Image de prévisualisation YouTube

« En passant devant le superbe parking, je me souviens
De ces jardins de banlieue qui lui ont cédé le terrain
Ma tante avait une maison, là où se trouve l’entrée
C’était un petit pavillon au milieu des azalées
Régulièrement, je piétinais son jardin au printemps
Ce qui me valait quelques gifles aussi régulièrement
Mais j’y trouvais, quand revenait la saison des hannetons
Les plus rares spécimens pour compléter ma collection

Aujourd’hui, je ferais en vain une telle expédition
Et je rentrerais bredouille
Sans les hannetons qui grouillent
Sur les feuilles de ma boîte de carton
Il n’y a plus de hannetons
Il n’y a plus de hannetons

Quelquefois, le père Antoine venait juger mon butin
Il était un grand expert en scarabées, je m’en souviens
Il disait que, dans sa jeunesse, ils étaient un vrai fléau
Qu’on ne comptait pas par pièces, qu’on les comptait au kilo
Qu’il y avait des primes de capture et que, certains jours
Pour chasser les hannetons, les enfants n’avaient pas de cours
Le récit de ses exploits m’impressionnait profondément
Et avec mon carton sous le bras, je rentrais tristement

Tant de questions sont pressantes, mais j’écris en conclusion
Sur une feuille de hêtre, un requiem pour hannetons
Pourquoi dédaignent-ils le parking comme quartier d’hiver
Et même le vieux chêne ayant résisté aux bulldozers ?
Si cela me préoccupe tant, c’est peut-être en raison
De tout ce que j’ai appris jadis avec ces compagnons
Et si leur départ m’angoisse, c’est peut-être que je crois
Que les hannetons ne nous précèdent que d’un petit pas

Car aujourd’hui, je ferais en vain une telle expédition
Et je rentrerais bredouille
Sans les hannetons qui grouillent
Sur les feuilles de ma boîte de carton
Il n’y a plus de hannetons
Il n’y a plus de hannetons »

Je n’ai pas connu le temps de mes aïeux où ces merveilleux (du moins à mes yeux de gosse) fous volants proliféraient tellement que des campagnes de hannetonnage étaient mises sur pied pour les combattre. J’ai relevé ainsi dans L’année scientifique de 1888, un article … pas piqué des hannetons (!) : « Un rapport sur le hannetonnage adressé par l’Inspecteur primaire d’Ernée (Mayenne) à l’Inspecteur d’Académie de la circonscription, fait comprendre quelle importante économie on pourrait atteindre par ce moyen.
« Dès l’apparition des hannetons dans le pays, les élèves de l’école d’Ernée ont été divisés en petites sections de 5 ou 6. Chaque section était munie de sacs et de toiles d’emballage. Arrivées sur les points envahis par les hannetons, les sections se répandaient le long des haies, étendaient des toiles sous les arbres ou les arbustes, et secouaient les branches, pour faire tomber les hannetons qui étaient ensuite recueillis dans les sacs. Cette chasse se faisait le matin.
Au retour à l’école, les hannetons étaient pesés, puis placés dans un lait de chaux ou dans une dissolution de sulfate de fer, et finalement enterrés dans des fosses que l’on recouvrait de chaux éteinte.
Les élèves de la circonscription d’Ernée ont détruit pendant cette campagne 53 459,960 kg de hannetons. Le kg comprenant environs 1200 insectes, le nombre des hannetons détruits peut être évalué à 64 151 952. En admettant qu’il y ait autant des femelles que de mâles, et que chaque femelle ponde en moyenne 40 oeufs, on arrive à reconnaître que les femelles détruites auraient donné naissance à 1 283 039 040 vers blancs.
On peut admettre que chacun de ces insectes occasionne pendant les 3 années de son existence, une perte d’un centime : les écoliers d’Ernée auraient donc préservé l’agriculture d’une perte de 12 000 000 de francs pour ces 3 années.
La somme totale distribuée aux élèves a été de 5493 francs« .
J’ai trouvé dans les archives de l’INA un étonnant reportage documentaire sur une vaste opération de hannetonnage menée en 1949 dans un village de l’Eure. L’ampleur des moyens mis en œuvre est impressionnante.

Chasse aux hannetons (1950) archive INA

Je ne fus pas témoin de cette action de commando qui se déroula à une lieue du cimetière où reposent mes  grands-parents maternels et à une quarantaine de kilomètres de mon bourg natal. Cependant, j’ai vécu les années1958 et 1961 qui furent des grands millésimes de hannetons en Normandie. Sans comparer toutefois à une des dix plaies d’Égypte, ils pullulaient dans les arbres au mois de mai. Comme ils y aimaient faire bombance plus particulièrement, on appelait alors « pain de hanneton » les fruits des ormes.
Pour être tout à fait exact, les ravages justifiant cette véritable extermination proviennent plus encore de la larve naissante, beaucoup plus nuisible que l’insecte à l’âge adulte. Car si de vieilles croyances et légendes affirment que le chat aurait neuf vies, la zoologie démontre que le hanneton en connaît trois. Nous les observions sur la planche didactique accrochée au mur de la classe.

37-le-hanneton dans Leçons de choses

Comme on n’est jamais mieux renseigné que par l’individu lui-même, je me suis plongé dans les Mémoires d’un hanneton, un amusant et instructif ouvrage publié en 1868, conciliant littérature et sciences naturelles. Son astucieux auteur, le docteur et botaniste Ernest Jeanbernat, raconte avoir découvert une liasse de feuilles de marronnier sur lesquelles étaient consignés les aventures et les états d’âme de l’insecte depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Il faudrait donc en déduire que le dit coléoptère écrivain possède un bagage intellectuel enviable en contradiction avec le sens de l’expression avoir un hanneton dans la tête !
La longue enfance du hanneton se passe sous terre. Après que la femelle adulte, enfouie dans le sol, ait pondu sa quarantaine d’œufs, il faut attendre quatre à six semaines, pour qu’éclosent les larves appelées également vers blancs ou mans. Mais je laisse donc la parole à l’une d’entre elles :
« Au moment où j’ouvris les yeux pour la première fois, je me trouvais dans une sorte de cavité ovale, parfaitement close, dont les parois, fortement tassées, étaient imperméables à la pluie. Cette loge, d’un pouce de diamètre environ, était située, comme je l’ai su plus tard, dans la terre et à une profondeur de vingt centimètres. Autour de moi, je vis une quantité assez considérable de petits œufs blanchâtres, allongés, semblables à celui dont je venais de sortir, et formant un petit tas soigneusement disposé. En outre, j’aperçus aux alentours cinq ou six petits êtres occupés à sucer quelques débris de végétaux : c’étaient mes frères nouveaux-nés.
Malgré toutes mes recherches, il me fut impossible de découvrir mon père et ma mère ; ils étaient absents, du moins je le crus d’abord. Mais pendant les jours qui suivirent, ils ne vinrent pas davantage témoigner leur affection. Cet abandon de leur part avait lieu de nous surprendre, et nous les accusions de dureté. Peu de temps après, tout nous fut expliqué, et nous sûmes qu’ils étaient morts avant notre naissance. C’est le triste sort commun à tous les hannetons, destinée fatale qui les prive de se voir revivre dans leurs enfants. »
En effet, le mâle adulte meurt après sa bruyante nuit de noces tandis que la femelle disparaît peu de temps après la ponte.

larevhannetonblog

larvehannetonblog2jpg

« Pendant les premiers jours qui suivirent ma naissance, je me sentais si faible que je restais presque sans bouger à la même place, me bornant pour toute nourriture, à sucer les fragments des plantes en décomposition qui se trouvaient à ma portée … Nos parents nous avaient admirablement installés. Les vivres n’étaient pas rares autour de nous ; la terre, peu compacte, se laissait aisément fouiller par nos pattes encore débiles. Nous habitions un magnifique jardin potager, cultivé avec un soin tout paternel, et où les légumes les plus variés croissaient avec vigueur sous la direction d’un vieux jardinier. Celui-ci, doué d’un caractère irritable à l’excès, entrait dans de terribles colères chaque fois que son œil vigilant découvrait quelque méfait de la gent herbivore. Sa voix menaçante nous glaçait de terreur au fond de notre retraite ; et quand il s’approchait de notre côté, il nous semblait que, malgré l’épaisse couche de terre qui nous cachait, il nous apercevait et que tout allait mal finir. »
Tempête donc sur un crâne d’hanneton qui a commencé son travail destructeur motivant l’ire du jardinier. C’est l’occasion aussi pour le bébé larve de lier connaissance avec des voisins, un couple d’araignées et un limaçon.
« L’hiver vint me forcer à interrompre mes observations et mes promenades. Le froid devint si vif qu’il fallut aviser à en atténuer les dangereux effets. Pour cela, mes frères et moi, nous creusâmes un puits profond, dont l’orifice fut fermé avec le plus grand soin et, entrelacés les uns aux autres, nous y restâmes plongés dans un sommeil léthargique qui m’ôta jusqu’à la conscience de mon existence.
Quatre mois s’écoulèrent ainsi. Quand le printemps nous eut ranimés de sa vivifiante haleine, nous quittâmes notre abri, et je vous laisse à penser de quel appétit nous attaquâmes les racines tendres et savoureuses des plantes avoisinantes puisqu’il s’agissait de combler le déficit produit par cent vingt jours d’une abstinence complète. Mais ces repas pris en commun ne tardèrent pas à éveiller l’attention du jardinier, car nos mâchoires réunies occasionnaient de grands dégâts, et le terrible homme se mit à nos trousses. »
Après la séparation définitive et pour cause avec ses parents, notre hanneton doit maintenant prendre congé de ses frères pour mieux dissimuler sa présence au jardinier de plus en plus irascible. « Qui sait ? Peut-être un jour nous retrouverons-nous dans ces lumineuses plaines de l’air, que nous sommes appelés à parcourir, pour y jouir ensemble des fleurs et du soleil ! ». C’est beau de rêver !
Et puis un jour vient :
« Je ne me sens pas trop bien aujourd’hui. Mon appétit a diminué d’une façon notable, et, symptôme grave ! je suis resté, ce matin, tout à fait impassible en présence d’une racine de salsifis que je convoitais depuis longtemps. .. Mon engourdissement augmente, j’ai froid, la plume m’échappe des mains (Plus que ses Mémoires, notre hanneton tient un journal !) … Que va-t-il m’arriver ? »…
« … J’ai maintenant l’explication de cette maladie qui m’a tant effrayé : ce matin, j’ai changé de peau ! Oui, ma peau tout entière s’est séparée, depuis la tête jusqu’au bout des ongles. »
Le jardinier qui semble être possédé d’une véritable monomanie de destruction à l’égard de tout ce qui circule sous terre, a encore des raisons d’être furieux :
« Il ne m’est plus resté qu’une faim véritablement canine, qu’explique facilement ce jeûne de plusieurs jours, et c’est une malheureuse carotte qui a payé les frais de la guerre. Je l’ai attaquée si vigoureusement et avec si peu de précautions, que je l’ai coupée en deux ; de sorte que les feuilles en sont toutes fanées maintenant... »
Tête, antennes, pattes, ailes, corselet et abdomen se dessinent nettement sous la mince pellicule qui les emmaillote. Le ver blanc est devenu nymphe ou chrysalide pour un hiver encore. Il se rend peu à peu compte que la vie underground n’est pas une sinécure et que le peuple souterrain n’est pas toujours animé des meilleures intentions à son égard :
« La vie n’est plus tenable dans ce coupe-gorge légalement organisé ; et si quelque génie bienfaisant ne vient changer les choses, il faudra prendre un grand parti. Je fuirai les lieux où mon enfance s’est écoulée si heureuse et si tranquille, et j’irai sous des cieux plus hospitaliers chercher le calme qui m’est nécessaire. »
Justement, voici ce que notre écrivain coléoptère nous rapporte au printemps suivant :
« Tout un long hiver a passé … Si en ce moment, vous jetiez un regard curieux sous la racine d’arbre qui me sert de cachette et où j’écris ces lignes, votre surprise serait extrême. « Quel est ce bel insecte ? ne pourriez-vous vous empêcher de dire ; que fait-il là ? Cette épaisse liasse de feuilles, couvertes d’une fine écriture, je la reconnais ; ce sont les Mémoires du hanneton. Mais où est-il donc, et pourquoi cet intrus se permet-il de les continuer ? Est-ce que ce gros ver blanc qui les avait commencés aurait été dépouillé par ce coléoptère sans vergogne ? Pauvre bête ! elle ne méritait pas un traitement aussi indigne ! »
Voilà probablement ce que vous diriez, ami lecteur. Eh bien, rassurez-vous ; ce gros ver blanc que vous plaignez et ce beau coléoptère que vous admirez ne sont qu’une seule et même personne, c’est-à-dire le hanneton, votre humble serviteur. Oui, c’est moi, c’est bien moi, mais si changé, si embelli, j’ose le dire, que souvent j’hésite à me reconnaître moi-même.
Un seul mot vous donnera l’explication de cette énigme. Je suis INSECTE PARFAIT (pas prétentieux pour un grain d’ellébore) !

hanneton-commun-blog

hannetonblog2

Rien que cela, s’il vous plait ! Désormais, plus de vie souterraine, plus de corps rampant et disgracieux, plus de dégoûtantes racines à dévorer, mais de l’air, du soleil et des fleurs ! J’ai des ailes, de superbes antennes, une tournure svelte et bien prise, des pattes fines et agiles, enfin tout ce qui constitue un être accompli… »
« … Après m’être réchauffé aux rayons bienfaisants du soleil, j’ouvris mes ailes et pris mon essor. Jugez de la joie que je dus éprouver en me voyant fendre l’air sans peine, et planer majestueusement au-dessus de cette prairie où j’avais rampé si longtemps. Aussi je me grisai d’enthousiasme, et je volai tant et si bien que je finis par tomber épuisé sur le gazon, à deux pas d’un coq et de ses poules, lesquelles firent mine de me dévorer. Je me hâtai donc de fuir à tire-d’aile, et je me réfugiai sur un beau chêne aux bourgeons entr’ouverts où je pus reprendre haleine et réfléchir à ma nouvelle situation.
Elle était, sans doute, préférable à l’ancienne, mais elle avait aussi ses inconvénients. Le plus grave de tous provenait de la manière dont je me servais de mes ailes. Il m’était impossible, en effet, de méconnaître, malgré tout mon amour-propre, que mon vol était très lourd et que, entraîné par le poids de mon corps, je ne pouvais me diriger facilement. »
L’insecte moins parfait qu’il ne l’affirme, énumère même ses ennemis qui ont beau jeu de lui faire la chasse : les chauves-souris, les hiboux, les engoulevents, les pies, les geais, les poules, les canards, les oies, les rats, les porcs et même les freluquets de moineaux.
Sans oublier bien sûr, nous autres êtres humains : « Mon dieu, que les hommes sont peu intelligents, et quelle incroyable manie les pousse à se nuire par eux-mêmes bien mieux que le feraient leurs plus grands ennemis ! Je ne puis comprendre une telle aberration, et je me félicite hautement d’être au rang de bêtes, ainsi qu’ils nous appellent, car c’est de ce côté-là que se trouve l’esprit. »
Les souvenirs du hanneton s’achèvent brusquement. « Il est à supposer que le pauvre animal avait dû négliger les précautions nécessaires à sa sûreté, et que l’enfant qui lui avait attaché le fil à la patte avait pu s’en emparer sans peine. »
Je plaide coupable, je fus ce gamin qui, dans les années 1950, à l’amorce des chaudes soirées de mai et juin, secouait vigoureusement les branches des trois tilleuls dressés au milieu de la cour de ma maison école, pour faire tomber des cohortes de hannetons. Les gosses d’aujourd’hui ne s’amusent plus à si bon marché, ils préfèrent la dernière console de jeux Nintendo, de toute façon, il n’y a (presque) plus de hannetons.
Pauvre insecte, il était le « jouet » de mon imagination débordante. Un brin sadique, j’aimais sentir pendant quelques minutes le fourmillement de ses six pattes longues et grêles et de ses deux antennes, dans le creux de ma main refermée, avant de l’incarcérer dans une grosse boîte d’allumettes.
Ma provision servait parfois de monnaie d’échange contre le carambar d’un camarade (voir billet du 2 mai 2012 Les bonbecs fabuleux de mon enfance).
Évidemment, c’était là l’usage le plus courant, je lui attachais un fin fil à coudre à la patte pour en faire un cerf-volant. J’adorais le bruissement des ailes postérieures et le spectacle des élytres (ailes antérieures) relevés. Le jeu devait inspirer aussi l’homme à la tête de chou, Serge Gainsbourg, si je me réfère à ce couplet de Lunatic Asylum :

« À force de patience et d’inaction, j’ai pu dresser un hanneton,
Sur ma tête héliport l’hélicoléoptère,
De ses élytres d’or refermant l’habitacle,
Incline ses antennes porteuses d’ S.O.S … »

Il faut reconnaître que l’instituteur nous poussait presque au délit et fournissait quasiment le mode d’emploi de notre forfait en mettant au programme des récitations, ce poème de Franc-Nohain :

« Les hannetons passent, communément,
Pour n’avoir pas grand jugement.
Pleins d’une verve hurluberlue,
Vous les voyez s’envoler tout à coup,
Tourner de-ci, de-là, sans savoir où,
Donnant de la tête partout,
Comme s’ils avaient la berlue.
Les chasser et s’emparer d’eux,
Pour l’écolier industrieux,
Est, dans les mois d’été, le plus plaisant des jeux.
Vous savez comment on opère :
Par sa patte est lié notre coléoptère,
Par la patte ou bien par le col ;
On l‘invite à prendre son vol ;
Puis pour le ramener au sol,
On tire sur le fil : -Hop ! terre ! …-
(Est-ce de là que vient le nom « coléoptère » ?)
Un hanneton volait ainsi au bout du fil.
Qu’un enfant espiègle et subtil
Serrait dans sa main diligente.
Ce rôle, semble-t-il, enchante
L’insecte de bure vêtu,
-Où vas-tu ?-
Lui demande une mouche appliquée à la vitre
Qu’il vient frapper de ses élytres.
Il bourdonne, et fait l’important :
– Ne vois-tu pas le jeune enfant
Qui sagement marche à ma suite ?
On m’en a confié la garde et la conduite.
Le pauvret, s’il ne m’avait pas,
Que de faux pas
Je lui évite …,
Pour l’emmener ici et là,
Et modérer, quand il est las,
Ses longues courses trop rapides ! .. ;
Au moyen de ce fil, je le tiens par la main,
Et, toujours dans le bon chemin,
Je suis son mentor et son guide...»

Je ne me souviens plus, mais il est probable, par contre, que l’enseignant, craignant les foudres de sa hiérarchie, censurait la conclusion :

« ... Pour diriger l’État, combien de hannetons !
Notre République en est pleine.
Ils proclament, sur tous les tons,
Leur influence souveraine,
Et croient mener quand on les mène. »

Jeu plus cruel encore, il m’arrivait de tremper les pattes du hanneton dans l’encre violette (!) et de le poser sur une feuille blanche de cahier pour qu’il esquisse quelque hypothétique planche de tests de Rorschach.
À défaut de leur écrire façon Cabrel quelque mot doux à l’encre des yeux de hanneton, je ne trouvais rien de plus jubilatoire que de glisser l’insecte dans la chevelure épaisse de mes petits béguins de filles pensionnaires au collège que dirigeait ma maman. Curieuse méthode de drague !
À y réfléchir un demi-siècle plus tard, je pourrais faire mien le jugement plein d’humour du hanneton rédacteur de ses mémoires : « Je n’aurais jamais cru que les hommes fussent … aussi hommes que cela ! » Quand bien même, l’insecte serait coupable de dégâts considérables dans les cultures et les forêts, les hommes démontrent quotidiennement qu’ils ne l’ont pas attendu pour saccager la nature.
Il en est, cependant, quelques-uns, raisonnables, ainsi Gustave Flaubert dans Agonies, pensées sceptiques :
« On a souvent parlé de la Providence et de la bonté célestes; je ne vois guère de raisons d’y croire. Le Dieu qui s’amuserait à tenter les hommes pour voir jusqu’à quel point ils peuvent souffrir, ne serait-il pas aussi cruellement stupide qu’un enfant qui, sachant que le hanneton va mourir, lui arrache d’abord les ailes, puis les pattes, puis la tête ? »
Encore que, dans Bouvard et Pécuchet, le brave Gustave écrit : « Il imagina, pour détruire les mans, d’enfermer des poules dans une cage à roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue; ce qui ne manqua point de leur briser les pattes. »
Victor Hugo raconte dans ses Proses philosophiques, Promontorium somnii :
« Qui n’a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible ? Le hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné ; il a fait des rencontres, il s’est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes, il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n’a pas été la vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir, il tombe, il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l’air, il se traîne à terre ; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses, les cailloux l’arrêtent, un grain de sable l’empêtre, le moindre épillet de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d’un brin d’herbe, un monstre fond sur lui. C’est une bête qui était là embusquée, un nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert, pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des griffes. C’est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné, caparaçonné : le chevalier brigand de l’herbe. Rien n’est formidable comme de le voir sortir de l’ombre, brusque, inattendu, extraordinaire. Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n’a plus de force, ses ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c’est terrible. Le scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge sa tête, puis son corselet de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu’à mi-corps dans ce misérable être, et le dévore sur place, vivant. La proie s’agite, se débat, s’efforce avec désespoir, s’accroche aux herbes, tire, tâche de fuir, et traîne le monstre qui la mange.
Ainsi est l’homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce pauvre insecte qui n’a point su voler et qui ne peut marcher ; le rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les vide et les dévore et les détruit. »
À ma connaissance, le comte de Buffon n’a point étudié le hanneton dans ses Histoires naturelles. Cependant, il le tient en estime à en juger par sa correspondance avec Madame Daubenton. « Bonne amie, vous écrivez comme un amour et pensez comme un ange. Je vous lis presque avec autant de plaisir que je vous vois, si bien vous savez vous peindre… J’adorerais les insectes comme les Égyptiens, s’ils ressemblaient au charmant hanneton », marque d’affection adressée, en l’occurrence, à l’épouse de son collaborateur naturaliste.
Qui sait si le hanneton ne sera pas réhabilité d’une manière inattendue. En effet, hors la trilogie carnée poulet-bœuf-porc, S.Much, dans un récent livre d’« entomophagie », offre un étonnant panorama d’insectes susceptibles d’être mangés tels l’araignée, le bombyx, le scarabée, le phasme, la fourmi et … le hanneton. Je n’affabule pas. Un jour peut-être pas si lointain, sans jouer les aventuriers de Koh Lanta, nous ferons nos provisions de grillons, sauterelles et hannetons dans les rayons des supermarchés en choisissant quelle sauce relevée pourrait les accompagner. Ça vous tenterait une petite poêlée de hannetons ?
Je ne voudrais pas que mon p’tit ver pour la route vous reste sur l’estomac. Aussi, je préfère conclure mon billet avec une des foirades (oui, c’est le titre) de l’écrivain et dramaturge Samuel Beckett :
« Vieille terre, assez menti, je l’ai vue, c’était moi, de mes yeux grifanes d’autrui, c’est trop tard. Elle va être sur moi, ce sera moi, ce sera elle, ce sera nous, ça n’a jamais été nous. Ce n’est peut-être pas pour demain, mais trop tard. C’est pour bientôt, comme je la regarde, et quel refus, comme elle me refuse, la tant refusée. C’est une année à hannetons, l’année prochaine il n’y en aura pas, ni l’année suivante, regarde-les bien. Je rentre à la nuit, ils s’envolent, ils lâchent mon petit chêne et s’en vont, gavés, dans les ombres. Tristi fummo ne l’aere dolce. Je rentre, lève le bras, saisis la branche, me mets debout et rentre dans la maison. Trois ans dans la terre, ceux qui échappent aux taupes, puis dévorer, dévorer, dix jours durant, quinze jours, et chaque nuit le vol. Jusqu’à la rivière, peut-être, ils partent vers la rivière. J’allume, j’éteins, honteux, je reste debout devant la fenêtre, je vais d’une fenêtre à l’autre, en m’appuyant sur les meubles. Un instant je vois le ciel, les différents ciels, puis ils se font visages, agonies, les différentes amours, bonheurs aussi, il y en a eu aussi, malheureusement. Moments d’une vie, de la mienne, entre autres, mais oui, à la fin. Bonheurs, quels bonheurs, mais quelles morts, quelles amours, sur le moment je l’ai su, c’était trop tard. Ah aimer, mourant, et voir mourir, les êtres vite chers, et heureux, pourquoi ah, pas la peine. Non mais maintenant, seulement rester là, debout devant la fenêtre, une main au mur, l’autre accrochée à la chemise, et voir le ciel, un peu longuement, mais non, hoquets et spasmes, mer d’une enfance, d’autres ciels, un autre corps. »
Dans sa métaphore, Beckett s’appuie sur le cycle de vie du hanneton pour démontrer l’absurdité et de la douleur d’une vie qu’on est voué à mener jusqu’à son terme. Image du bonheur enfantin et scène de douleur adulte. Trois ans de cécité sous terre pour une vie de cinq ou six semaines, en voilà une existence !
En voilà un billet ! Il n’y a plus de hannetons … ou si peu !

leonce-petit_courbet_hanneton_1867

Publié dans:Leçons de choses |on 2 novembre, 2012 |1 Commentaire »

Eco Nature | Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Sous le sapin il y a pleins...