Archive pour octobre, 2012

Bruce Springsteen, 4th of July, Paris Bercy

Une actualité plus brûlante a ajourné la publication de ce billet auquel je tiens cependant beaucoup. Un concert de Bruce Springsteen ne peut laisser indifférent.
Cela fait déjà quatre ans, le temps passe vite ou plutôt fut trop long en la circonstance, que Bruce Springsteen ne s’était pas produit à Paris (voir billets des 19 décembre 2007 et 1er juillet 2008). C’est donc avec impatience et ferveur que, le 4 juillet, je me suis rendu au premier des deux concerts qu’il donnait au Palais Omnisports de Paris-Bercy.

Bruce Springsteen, 4th of July, Paris Bercy dans Coups de coeur parisposter

Encore une fois, à lire les plaques minéralogiques des véhicules garés dans le parking de Bercy et à entendre les accents étrangers dans la longue file d’attente des spectateurs pour accéder à la fosse, outre les Parisiens, ce sont de nombreux fans provinciaux et touristes étrangers qui affluent ce soir. Mon voisin de parking arrive directement de la Haute-Saône ; il avait vu Vesoul et il voulait voir Springsteen !
Dans les coursives de Bercy, les supporters de longue date, à voir leurs tempes grisonnantes, portent comme des reliques des tee-shirts, véritables toisons rapportées d’anciennes campagnes de leur champion à travers l’Europe.

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Peut-il encore me surprendre et m’enthousiasmer, moi qui l’ai déjà vu à six reprises ? Certes, spécialiste des concerts marathons, sa venue est précédée d’un nouveau record établi le 19 juin dernier à Madrid, au stade Santiago Bernabeu, l’antre habituelle de footballeurs soi-disant galactiques (même Benzema ?!) : 3 heures et 48 minutes de concert, soit la plus longue prestation en public de la carrière du Boss ; le précédent record remontait au 31 décembre 1980 au Nassau Coliseum d’Uniondale, dans l’État de New York.
Avec The Boss, soixante-trois ans depuis la fin septembre, d’un continent à l’autre, d’une ville à l’autre, d’un soir à l’autre, aucun concert ne se ressemble. Il respecte trop ses fans pour leur servir deux fois la même soupe. Ainsi, ce n’est pas moins de quinze chansons différentes qui composeront son récital, le lendemain, dans la même salle.
En ce mercredi, il y a de l’électricité dans l‘air au propre comme au figuré. Quelques minutes avant le spectacle, Antoine De Caunes, admirateur inconditionnel de Bruce, monte sur la scène pour demander, en anglais avec son délicieux accent franchouillard, au public de rester cool si les plombs sautent comme ce fut le cas à trois reprises dans l’après-midi. Ça promet !
Lors de son dernier passage à Bercy à l’approche de Noël 2007, le concert s’était ouvert avec un limonaire scintillant de mille feux et laissant échapper quelques flonflons. Les guinguettes du bord de Marne sont proches, cette fois, Roy Bittan et Charles Giordano, les deux claviéristes du légendaire E Street Band, débarquent sur scène en jouant à l’accordéon La vie en rose, le grand succès d’Édith Piaf.

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Tout de noir vêtu, les manches de chemise déjà retroussées, Bruce jette un œil hilare à ses deux compères, musiciens de « baloche » improvisés, avant, one two three four, d’attaquer pied au plancher We take care of our own, le premier morceau de Wrecking Ball, son dernier opus.

« … Où sont les yeux, les yeux qui ont la volonté de voir
Où sont les cœurs qui débordent de miséricorde
Où est l’amour qui ne m’a pas abandonné
Où est le travail qui libérera mes mains, mon âme
Où est l’esprit qui régnera, qui se déversera sur moi
Où est la promesse qui va de la mer à la mer scintillante
Où est la promesse qui va de la mer à la mer scintillante
Partout où flotte ce drapeau
Partout où flotte ce drapeau
Partout où flotte ce drapeau
Nous prenons soin des nôtres
Nous prenons soin des nôtres... »

Car, aux États-Unis comme en France, la vie est loin d’être rose et, une fois encore, Springsteen se fait le porte-parole indigné d’une Amérique ouvrière en plein marasme et crie sa colère aux apprentis sorciers de la finance, responsables de la crise économique.
Il poursuit avec Wrecking Ball, titre éponyme de son récent album :

« J’ai été élevé dans l’acier, ici dans ces marécages du New Jersey
Il y a quelques brumeuses années
À travers la boue et la bière et le sang et les acclamations
J’ai vu des champions aller et venir

Donc si vous avez des tripes, Monsieur
Si vous en avez le courage
Si vous pensez que c’est votre heure, alors avancez jusqu’à cette ligne
Et amenez votre boule de démolition ... »

En le personnifiant et en lui donnant la parole à la première personne, Bruce rend en fait un hommage émouvant au Giants Stadium, stade mythique situé dans le New Jersey, en banlieue ouest de New York, promis prochainement aux coups de boules de démolition (wrecking balls). Gamin, il venait y voir jouer les Giants et les Jets, équipes fameuses de football américain. Plus tard, il y donna des concerts monstres. Une arène comme il les adore, où il peut mettre en valeur toute sa puissance vocale et scénique.
Au-delà de la destruction de cette enceinte géante que j’eus l’occasion de visiter lors d’un séjour à New York, il s’agit d’une métaphore sur la crise qui bouleverse son pays :

« ...Quand tout cet acier et ces histoires
Ne seront plus que rouille
Et que toute notre jeunesse et notre beauté
Seront livrées à la poussière

Et que vos jeux seront faits
Et que notre compte à rebours aura commencé
Et que toutes nos petites victoires et gloires
Se seront transformées en parkings

Quand vos espoirs et désirs les plus chers
Sont dispersés dans le vent
Et que les temps difficiles vont et viennent
Les temps difficiles vont et viennent
Les temps difficiles vont et viennent
Les temps difficiles vont et viennent
Les temps difficiles vont et viennent
Pour revenir à nouveau

Amenez votre boule de démolition
Amenez votre boule de démolition
Venez et visez de votre mieux, montrez-moi ce que vous savez faire ... »

One two three four, le Boss enclenche maintenant la machine de guerre avec le toujours somptueux Badlands.

« Badlands, you gotta live it everyday
Mauvaises terres, tu dois y vivre chaque jour
Let the broken hearts stand
Laisse les coeurs brisés se lever
As the price you’ve gotta pay
Comme le prix que tu dois payer
We’ll keep pushin’ till it’s understood
On continuera à pousser jusqu’à ce que ça soit compris
And these badlands start treating us good
Et ces mauvaises terres commencent à bien nous accepter.»

Comme d’habitude, ce n’est pas la peine de payer une centaine d’euros (il n’y a pas de crise dans la billetterie !) une place assise. La foule est déjà debout, les bras en l’air, à reprendre en chœur les inévitables oh oh oh oh oh que Bruce alimente par de grands gestes. Frissons garantis d’autant que soudain retentit le saxophone de Jake Clemons, le neveu de l’inoubliable Clarence « Big Man » décédé l’été précédent. Tonnerre d’applaudissements, la filiation est évidente, le talent aussi !

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Sans répit, Bruce enchaîne avec Death to my hometown, troisième chanson tirée ce soir de son dernier disque. Violons et accordéon apportent une coloration folk celtique. Bruce, la voix de conteur nourrie à la bière et ses musiciens marquent le rythme presque martial sur le devant de la scène, comme s’ils voulaient marcher sur l’ennemi et le piétiner, toujours les mêmes « voleurs avides », les promoteurs immobiliers chassant de leur domicile les habitants incapables de payer des loyers exorbitants.

« … Ils ont apporté la mort dans ma ville natale
Ils ont détruit nos usines familiales
Et ils ont pris nos maisons
Ils ont laissé nos corps sur les plaines
Les vautours ont dévoré nos squelettes

Alors écoute bien, mon fils
Sois prêt quand ils arriveront
Car ils vont revenir
Aussi sûr que le soleil se lève

Trouve-toi une chanson à chanter
Et chante-la jusqu’au bout
Chante-la fort et chante-la bien
Envoie ces barons voleurs droit en enfer (

Les voleurs avides qui sont venus
Et ont mangé la chair de tout ce qu’ils ont trouvé
Dont les crimes sont impunis à ce jour
Qui marchent maintenant dans la rue en hommes libres... »

Pour un peu, la harpe celtique en moins, on se croirait presque dans un fest-noz ou un concert d’Alan Stivell des années 1970, ou mieux encore, autour d’un feu de camp dans la country américaine. On retrouve la veine de l’album (Pete) Seeger Sessions et des protest songs de Woody Guthrie.

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Les fidèles sont aux anges, les autres sont conquis et convertis. Le pasteur du rock peut commencer son prêche.

« The church door’s thrown open
La porte de l’église est grande ouverte
I can hear the organ’s song
Je peux entendre le chant de l’orgue
But the congregation’s gone
Mais l’assemblée des fidèles est partie
My city of ruins
Ma ville de ruines
My city of ruins
Ma ville de ruines
Come on, rise up ! Come on, rise up !
Allez, debout ! Allez, debout !  »

Dans la tradition du gospel, Bruce se révolte contre sa ville en ruines, My city of ruins, morceau tiré de The Rising, son album fortement imprégné du traumatisme des attentats du 11 septembre 2001 détruisant les tours jumelles du World Trade Center.
Durant quelques minutes, la salle profane de Bercy possède un faux air de chapelle de Harlem. Le Boss prédicateur, dansant presque en chaire, harangue, hypnotise même ses ouailles qui, bras levés, prient avec lui :

« I pray lord
With these hands,
I pray for the strength, Lord
With these hands,
I pray for the faith, Lord

We pray for your love, Lord
We pray for the lost, Lord
We pray for this world, Lord
We pray for the strength, Lord
We pray for the strength, Lord

Come on, rise up ! »

Chanson de deuil mais aussi de reconstruction. Des chœurs qui donnent du baume aux cœurs. Frissons garantis !
Bruce en profite pour présenter tous les membres du E Street Band. Standing ovation spéciale pour le saxophoniste Jake Clemons dont chaque solo sera acclamé, vous savez pourquoi, et pour son épouse Patti Scialfa de retour. Oui, « Patti est là ! » comme il soulignera plusieurs fois malicieusement au cours de la soirée.
La messe n’est pas tout à fait dite. On le croit déjà sonné, les années commencent à compter peut-être, il s’affaisse sur son pied de micro … mais c’est pour mieux embraser aussitôt Bercy avec Spirit in the night. La communion est totale. All night, évidemment, lui répond comme d’habitude en écho la foule. Bruce la remercie en allant à son contact. Il serre les mains qui se tendent, il se laisse caresser les cheveux comme s’il fallait s’entraider et se réconforter en ces temps de crise.

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Des banderoles dans le public rappellent que nous sommes le 4 juillet. Ce même jour de 1776, les treize colonies britanniques d’Amérique du Nord, faisaient sécession du Royaume-Uni dans un texte politique qui constituait la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis.
Ce soir, first hommage à ce jour de fête nationale, Bruce nous offre un oldie de 1973, 4th of July, Asbury Park. À l’époque, son premier album s’intitulait déjà Greetings from Asbury Park, New Jersey, une station balnéaire de la côte est comme on en trouve chez nous au bord de la mer du Nord. Et en cette nuit de fête nationale, Bruce nous raconte son histoire sentimentale avec Sandy, eux qui ne rêvent que de s’enfuir de ce lieu mortel.

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« This boardwalk life for me is through
Cette vie de ponton pour moi c’est fini
You know you ought to quit this scene too
Tu sais tu devrais quitter ces lieux aussi
Sandy the aurora’s rising behind us,
Sandy, le jour se lève derrière nous
The pier lights our carnival life forever
L’embarcadère illumine notre vie de carnaval pour toujours
Oh love me tonight and I promise I’ll love you forever
Oh aime moi ce soir, et je promets que je t’aimerai pour toujours »

On t’aime Bruce, ce soir et toujours ! Une chanson d’amour qui devient presque un hymne en ce jour particulier. C’est sans doute pour cela que les spectateurs l’écoutent avec recueillement.
« Cette chanson est pour tous ceux qui souffrent et qui luttent ». Bruce nous présente Jack of all trades, un homme à tout faire, dans une attaque virulente contre les banques et leurs traders.

« Le banquier s’engraisse, l’ouvrier s’amaigrit
Tout ça est déjà arrivé avant et ça arrivera encore
Et ça arrivera encore, ils mettront votre vie en jeu
Je suis un homme à tout faire et ma chérie tout ira bien pour nous

Parfois, les lendemains arrivent chargés d’un coût matériel et humain (1)
Ici, nous avons subi la sécheresse, nous subirons le déluge
Il y a un nouveau monde qui se lève, je vois la lumière
Je suis un homme à tout faire, tout ira bien pour nous

Alors, tu utilises ce que tu as et tu apprends à faire avec
Tu prends l’ancien, tu en fais du neuf
Si je pouvais me procurer un flingue, je trouverais ces salauds et je les tirerais à vue
Je suis un homme à tout faire, tout ira bien pour nous ... »

La ballade est magnifique avec un accompagnement de cuivres poignant.

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Une Patti peut en cacher une autre.

« Take me now baby here as I am
Prends moi maintenant bébé, comme je suis
Pull me close try an understand
Prends moi dans tes bras, essaie de comprendre
I work all day out in the hot sun
Je travaille toute la journée dehors sous le soleil qui tape
Stay with me now till the mornin’ comes
Reste avec moi maintenant jusqu’à ce que le matin vienne
Come on now try and understand
Allez maintenant essaie de comprendre
The way I feel when I’m in your hands
Comment je me sens quand je suis dans tes mains
Take me now as the sun descends
Prends moi maintenant alors que le soleil décline
They can’t hurt you now (x3)
Ils ne peuvent pas te blesser maintenant (x3)

Because the night belongs to lovers
Parce que la nuit appartient aux amoureux
Because the night belongs to us
Parce que la nuit nous appartient« 

Springsteen avait co-écrit cette chanson avec Patti Smith à la fin des années 1970. Il ne l’interpréta pas pendant longtemps. Ce soir, il en reprend un couplet, presque lèvres contre lèvres, avec son épouse Patti Scialfa.

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Les deux tourtereaux ne se privent pas de recommencer encore plus lascivement un plus tard sur Easy money, argent facile :

« Tu mets ton manteau, je mettrai mon chapeau
Tu mets le chien dehors, je mettrai le chat dehors
Tu mets ta robe rouge ce soir pour moi, ma chérie
Nous allons en ville maintenant, à la recherche d’argent facile

C’est un jeu d’enfant monsieur, vous n’entendrez aucun bruit
Quand tout votre monde s’écroulera
Et que tous ces gros nababs penseront simplement que c’est drôle
Je vais en ville maintenant, à la recherche d’argent facile… »

Une chanson facile aussi, tirée encore de l’opus Wrecking ball, propice à être reprise en chœur par les fans.
Auparavant, Bruce nous a fait swinguer sur Johnny 99, un bon vieux rock des familles. La sono est à fond, les musiciens s’en donnent à cœur joie, gaffe à mon acouphène ! On ne devrait pas se réjouir pourtant car le Johnny en question vient d’être condamné à 99 ans de prison pour avoir tué un veilleur de nuit sous l’emprise de l’alcool.

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Aucune chance donc qu’il attende un jour ensoleillé, Waitin’ on a sunny day, une chanson de l’album Rising que le public entonne en chœur et de bon cœur.

« I’m waitin’, waitin’ on a sunny day
J’attends, j’attends un jour ensoleillé (un jour meilleur)
Gonna chase the clouds away
Qui chassera les nuages
Waitin’ on a sunny day
J’attends un jour ensoleillé

Hard times baby, well they come to us all
Les mauvais temps bébé, ils nous arrivent tous
Sure as the tickin’ of the clock on the wall
Aussi sur que le tic-tac de l’horloge sur le mur
Sure as the turnin’ of the night into day
Aussi sur que le passage de la nuit au jour
Your smile girl, brings the mornin’ light to my eyes
Ton sourire, fille, apporte la lumière du matin à mes yeux
Lifts away the blues when I rise
Fait disparaître le blues quand je me lève
I hope that you’re coming to stay
J’espère que tu arrives pour rester »

Ce soir, c’est une nuit étoilée pour une jeune fille que Bruce hisse sur scène. Elle massacre un peu le refrain, mais saluons son courage.
Je préfère cependant vous offrir en clip le moment d’anthologie sur la même chanson lors du concert du lendemain. Nul doute qu’il restera gravé dans la mémoire de cette adolescente. Et dans cinquante ans, elle racontera encore à ses petits-enfants le concert où le Boss la porta dans ses bras.

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Tout le contraire d’un intermède, Bruce nous offre maintenant un concentré de musique soul intitulé Apollo Medley, avec notamment des reprises de Wilson Pickett et des Temptations. Ça sent bon les années 1960 !
Jake Clemons rampe tel un serpent sur scène. Bruce la quitte pour descendre dans la fosse et continuer à chanter au milieu de ses fans enthousiastes. Ils lui tendent leurs mains, le caressent et même le portent à bout de bras. C’est du délire et le bonheur total.

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C’était la première tournée du « patron » toujours aussi généreux ! Il n’a plus vingt ans certes et les déjà deux heures de concert semblent l’avoir entamé physiquement à juger de sa démarche un peu titubante à la fin de cette « soulerie ». En fait, elle est plus à mettre sur le compte de l’émotion. Le moment est venu d’une seconde célébration du Fourth of July, jour de fête nationale aux Etats-Unis. Seul au piano, dans un silence impressionnant, Bruce interprète … Independence Day.

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Joli clin d’œil car, en réalité, la chanson raconte le jour où un fils prend son indépendance et quitte son père et le domicile familial.

« Now I don’t know what it always was with us
Maintenant je ne sais pas ce qu’il y avait entre nous
We choose the words, and yeah, we drew the lines
On a choisi les mots et ouais, on a tracé les limites
There was just no way this house could hold the two of us
Il n’y a aucun moyen pour que l’on puisse rester tous les deux dans cette maison
I guess that we were just too much of the same kind
Je pense que nous nous ressemblons juste trop

Well say goodbye it’s Independence Day
Eh bien, dis au revoir c’est le jour de l’Indépendance
It’s Independence Day all boys must run away
C’est le jour de l’Indépendance, tous les garçons doivent s’enfuir
So say goodbye it’s Independence Day
Alors dis au revoir c’est le jour de l’Indépendance
All men must make their way come Independence Day
Tous les hommes doivent tracer leur chemin quand vient le jour de l’Indépendance »

Bruce souffle à la fin du morceau ; il est visiblement très ému, nous aussi et Thomas Jefferson, un des rédacteurs de la Déclaration de 1776, peut-être également là-haut.
Moment de grâce ! Qui se prolonge avec un autre, magique comme à chacun de ses concerts à Paris. Quelques notes d’harmonica, voici The River reprise comme d’habitude par tout Bercy. C’est toujours un étonnement pour moi, même si de nombreux américains sont présents ce soir. Quant à Bruce, son interprétation est poignante avec sa voix grave qui vibre aussi dans les aigus.

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Come on up for the rising, allons tous nous élever cette nuit à Bercy. La la la lalala reprend la salle à l’unisson.
Ç y est, le Boss lance la grande artillerie avec Out in the street. When I’m out in the street … Woh-Oh-Oh Oh Oh Oooooh !Yeah ! Yeah ! Yeah ! Yeah ! Dans la chaleur de la nuit de Bercy, il commence à distribuer des boissons énergétiques (d’un bleu vert guère naturel) aux spectateurs des premiers rangs. Paris ! Paris ! Il s’asperge à grande eau, une vraie douche. Mais au figuré, il mouille sa chemise depuis déjà un bon bout de temps.
Et le Boss repart de plus belle ; que les gens se préparent, nous avons un train à prendre. Non pas en face à la gare d’Austerlitz mais vers un pays d’espoir et de rêves :

« This train
Ce train
Carries saints and sinners
Transporte des saints et des pêcheurs
This train
Ce train
Carries losers and winners
Transporte des perdants et des gagnants
This Train
Ce train
Carries whores and gamblers
Transporte des putains et des flambeurs
This Train
Ce train
Carries lost souls
Transporte des âmes perdues
This Train
Ce train
Dreams will not be thwarted
Les rêves ne seront pas contrariés
This Train
Ce train
Faith will be rewarded
La foi sera récompensée
This Train
Ce train
Hear the steel wheels singin’
Écoute les roues d’acier chanter
This Train
Ce train
Bells of freedom ringin’
Les cloches de la liberté retentissent
This Train
Ce train
Carries broken-hearted
Transporte des coeurs brisés
This Train
Ce train
Thieves and sweet souls departed
Des voleurs et des âmes douces évanouies
This Train
Ce train
Carries fools and kings
Transporte des idiots et des rois
This Train
Ce train
All aboard
Tout le monde à bord

This Train
Ce train
Dreams will not be thwarted
Les rêves ne seront pas contrariés
This Train
Ce train
Faith will be rewarded
La foi sera récompensée
This Train
Ce train
Hear the steel wheels singin’
Écoute les roues d’acier chanter
This Train
Ce train
Bells of freedom ringin’
Les cloches de la liberté retentissent »

Ah, this train, il n’a rien à voir avec celui que Richard Anthony écoutait siffler. Celui-là, sous forme de métaphore, apporte une note d’optimisme. Le pays a connu d’autres revers et il s’est toujours relevé.
Dans son dernier album Wrecking Ball, Bruce a choisi un enregistrement de Land of hope and dreams effectué avec son grand ami Clarence Clemons. « Cette perte est incommensurable et nous sommes honorés et reconnaissants de l’avoir connu et d’avoir eu l’opportunité de le côtoyer pendant près de 40 ans. » avait-il déclaré au moment de son décès. Ce soir, le neveu Jake lui succède avec moins de puissance mais beaucoup de vitalité.
« The earth rose above me, my eyes filled with sky ». On se retrouve six pieds sous terre mais avec du ciel plein les yeux ! We are alive, nous sommes toujours vivants, ouf, avec une chanson finalement festive avec cuivres et violons, Bruce nous rassure avant de s’éclipser avec ses musiciens.
Ce serait mal le connaître que d’imaginer que le concert s’achève ainsi. Il supplie le public, « Fatigué », « fatigué », pour lui confier aussitôt qu’il est heureux de jouer à Paris, un 4 juillet : « La France était l’amie de l’Amérique avant qu’elle soit l’Amérique », avant de repartir dans un ultime sprint d’enfer en enchaînant « one two three four » trois de ses immenses succès et, d’abord, fête nationale oblige, oui bien sûr, Boooorn In Ze Iouaisssaihaiiii I was ! Assourdissant, tout Bercy chante et quelques fans privilégiés vont même jusqu’à pincer les cordes de la guitare du patron sur Born to run.

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« Fatiguééééé ! » Non, lui répond la salle, ivre de bonheur, qui chante et danse. Toutes les lumières sont rallumées. Pourtant le moment est venu de Dancing in the dark :

« I ain’t nothing but tired
Je ne suis rien d’autre que fatigué
Man I’m just tired and bored with myself
Mon gars, je suis juste fatigué et ennuyé de moi-même
Hey there baby, I could use just a little help
Hé là ma chérie, je pourrais avoir besoin d’un petit coup de main

You can’t start a fire
Tu ne peux pas allumer un feu
You can’t start a fire without a spark
Tu ne peux pas allumer un feu sans étincelle
This gun’s for hire
Ce pistolet est à louer
Even if we’re just dancing in the dark
Même si nous ne faisons que danser dans le noir... »

Hey baby ! Il y a vingt-cinq ans, à l’hippodrome de Vincennes, Bruce choisissait une « jeunette mignonne » dans le public avant de rouler des mécaniques avec elle sur scène. Par la suite, il s’assagit après son mariage avec Patti.
Une pancarte est brandie dans la fosse : « Bruce, will you dance with ma Mom fan since 1975 ? ». Il exauce le vœu en esquissant quelques pas de danse « mémère » avec la maman cinquantenaire comblée.

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C’est du délire. Nous ne sommes pourtant pas au bout de nos émotions. Il fend maintenant littéralement la foule et monte sur une estrade au milieu de la fosse en chantant « Tenth Avenue Freeze Out » quand soudain, avec ses musiciens, il se « freeze », il se fige le bras tendu vers les écrans qui balancent des images de Clarence Clemons. Instant de stupeur avant que durant de longues minutes, les spectateurs applaudissent à tout rompre en hommage au fabuleux saxophoniste du E Street Band. Je n’ose détourner mon regard, mais beaucoup de larmes ont coulé.
Fatiguééééé ! Oui, sûrement, épuisé même ! Dans un dernier sursaut, Bruce délivre son traditionnel final, American land, une ébouriffante gigue celtique punk rock façon The Pogues et Shane Mc Gowan, racontant l’histoire de Etats-Unis à travers la classe ouvrière et les immigrés.

« … Il y a des trésors à prendre pour n’importe quell homme qui aime le dur labour
Celui qui bâtira sa maison dans cette terre américaine
Les Mac Nichols, les Molsowskis, les Smith les Rileys aussi
Les noirs, les irlandais, les allemands et les juifs
Les Portoricains, les sans papiers, les asiatiques, les arabes à mille lieues de chez eux
Ont traversé les flots avec du feu à leur trousses
Ils ont construit les buildings, les chemins de fer, forgé leur os et leur peau
Ils sont morts dans les champs et les usines, ils ont été écorchés dans le vent
Ils sont morts d’avoir eu cela il y a un un siècle, ils sont sous terre maintenant
Les mains qui ont construit le pays, nous allons essayer de nous en souvenir… »

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Paris ! Paris ! Paris ! « You’ve just seen the heart-stopping, pants-dropping, hard-rocking, earth-shocking, booty-shaking, love-making, viagra-taking, history-making, legendary: E STREET BAND! » Aussi difficile de traduire cette phrase leitmotiv de chaque fin de concert que de restituer l’extraordinaire ambiance de celui de ce 4th of July, Paris Bercy. Trois heures et vingt-huit minutes, le record n’est pas battu. Il le sera, quelques semaines plus tard, à Helsinki, avec quatre heures et six minutes.
La rumeur enfle déjà que Springsteen reviendrait pour un concert au Stade de France à l’été 2013. Auparavant, il aura donné un coup de main à Barak Obama en chantant lors de quelques meetings de sa campagne présidentielle. Comme il dit : « Je me suis toujours identifié au personnage des Raisins de la colère, quelqu’un sans aucune éducation politique mais qui, à travers ses expériences, comprend des choses et tente de sauver ceux qui l’entourent.»
On t’aime Bruce !

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Publié dans:Coups de coeur |on 21 octobre, 2012 |Pas de commentaires »

Le hérisson (du Pré) commun

Une nuit de cet été, en traversant le Pré commun du petit village ariégeois où je séjournais, j’ai rencontré un hérisson, un vrai, je veux dire vivant, pas cette masse informe et sanguinolente que l’on croise trop souvent dans les phares de son automobile.

Le hérisson (du Pré) commun dans Leçons de choses Herissonblog1

Je devine déjà votre scepticisme : que faisais-je à la nuit tombée, donc fort tard, à errer dans le village ? Les pétanqueurs avaient déserté le terrain de boules devant l’école. Même, le café que vous connaissez désormais (voir billet du 28 août 2012) était fermé. Comme je ne vous cache (presque) rien, je venais d’achever une soirée de montage du film justement consacré au café.
Vous voilà rassurés ! Cela dit, j’anticipe votre seconde question : « Mais pourquoi écrire un billet sur cet animal si peu médiatique ? »
Quitte à vous surprendre, je n’avais jamais observé un hérisson en vie d’aussi près. À tel point que, pour immortaliser l’événement, je suis allé chercher mon appareil photo. En lui recommandant aimablement de m’attendre car, mine de rien, ça fait du chemin ces petites bestioles ; s’il dort dix-huit heures par jour, il chasse la nuit à la vitesse moyenne de trois mètres par minute, et peut parcourir alors deux à trois kilomètres.
À mon retour, il n’avait pas bougé d’un poil ou plutôt d’un piquant, fier sans doute qu’un humanoïde s’intéresse à lui et tire même son portrait. Ce que je fis sur le champ en bravant mon arthrose, imaginez la scène, à plat ventre dans l’herbe. Les éclairs du flash n’inquiétèrent même pas mon sympathique hérisson peut-être un brin cabot.

Herissonblog2 dans Poésie de jadis et maintenant

Remarquez, en y réfléchissant, on comprend qu’il le soit car ce hérisson dit commun, Erinaceus europaeus en latin, de l’espèce des petits mammifères omnivores de la famille des Erinaceidae, s’est retrouvé en tête de gondoles de toutes les librairies de France, il y a quelques années.

CouvertureEleganceHerissonblog

Pour être parfaitement honnête, que mon nouvel ami ne m’en veuille pas, dans son roman best-seller, L’élégance du hérisson, Muriel Barbery ne parle absolument pas de hérisson sinon sur quelques lignes relevées à la page 175 dans l’édition de poche Folio : « Mme Michel, elle a l’élégance du hérisson: à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes. »
En fait, elle raconte l’histoire de la concierge d’un hôtel particulier cossu sis 7 rue de Grenelle dans les beaux quartiers de Paris. Information pour les lecteurs qui aiment arpenter les lieux fréquentés par les héros de leurs romans préférés, dans la vraie vie, à cette adresse, se trouve une boutique de la marque Prada, celle-là même dont s’habille le diable !
Seulement voilà, cette Madame Michel qui se présente comme « veuve, petite, laide, grassouillette, avec des oignons au pied, et à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth », n’a pas perdu son chat qu’elle a baptisé Léon parce qu’elle a aimé Anna Karenine de Tolstoï. La véritable élégance lui appartient : elle apprécie Kant, vénère les natures mortes hollandaises, adore Mort à Venise et le cinéaste japonais Ozu, écoute Mahler, et joue les stupides aux yeux des vaniteux habitants de son immeuble pour qu’ils ne sachent pas qu’elle vaut beaucoup mieux qu’eux.
Seul, l’un d’eux, Bernard Grelier, échappe à cette dissimulation : « Que je lui dise : « Guerre et Paix est la mise en scène d’une vision déterministe de l’histoire » ou : « Feriez bien de graisser les gonds de la réserve à poubelles », il n’y mettra pas plus de sens, et pas moins. Je me demande même par quel inexpliqué miracle la seconde sommation parvient à déclencher chez lui un principe d’action. »
Si je comprends l’allégorie, la concierge et le hérisson cultivent en cachette leur délicatesse et leur beauté face à un territoire hostile.
Dans ses Histoires Naturelles que j’aime citer souvent dès que je parle d’animaux, le comte de Buffon écrit déjà des choses assez proches dans sa description du hérisson : « Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une grande, disaient proverbialement les anciens. Il sait se défendre sans combattre, et blesser sans attaquer : n’ayant que peu de force et nulle agilité pour fuir, il a reçu de la Nature une armure épineuse, avec la facilité de se resserrer en boule et de présenter de tous côtés des armes défensives, poignantes, et qui rebutent ses ennemis ; plus ils le tourmentent, plus il se hérisse et se resserre. Il se défend encore par l’effet même de la peur, il lâche son urine dont l’odeur et l’humidité se répandant sur tout son corps, achèvent de les dégoûter. »

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Le hérisson n’en était pas à son coup d’essai en littérature. En effet, en 2002, par l’imagination de l’auteur Éric Chevillard, il squatta le bureau d’un écrivain, ainsi naquit le roman Du hérisson : « D’où sort-il? que vient-il chercher ici, chez moi, sur ma table de travail. Comme si je n’avais rien de mieux à faire que de méditer sur son cas, comme si je n’avais pas de plus hautes et nobles préoccupations. Pour une fois que je m’intéresse à moi. Pour une fois que j’envisageai d’écrire de façon plus confidentielle, d’évoquer des souvenirs personnels, et par exemple cette période de liberté sexuelle effrénée qui s’ouvrit en 1968 et prit fin justement le jour où j’atteignais moi-même l’âge de puberté en me frottant les mains, voici qu’un hérisson naïf et globuleux vient parasiter ma confession autobiographique déchirante. Or personne ne se passionne pour la question du hérisson naïf et globuleux, ça se saurait. Ou peut-être un individu sur dix millions, et quel sinistre personnage. Je serais curieux de le voir. Ce doit être un malheureux bonhomme tout à fait seul au monde. Et qui ne connaît pas la joie. Ni l’envers de la neige, plus beau que l’endroit. Ni les premiers matins d’avril, quand le soleil revient de loin. Ni le confort d’être un chat dans l’eau quand le château brûle. Pour trouver de l’intérêt à ça, aux hérissons naïfs et globuleux, il faut manquer de distractions, demeurer célibataire en sa maison, avec peu de pelouse à tondre, de potager à bêcher et peu d’allées à ratisser. Il faut manquer d’amour et n’avoir pas d’amis, et être handicapé par la maladie. Il faut n’avoir qu’une jambe, et les yeux dans le plâtre. Ne pas collectionner les timbres, ne pas posséder d’atlas, ne pas peindre le dimanche des marines tant qu’on en peut extraire du tube de bleu de Prusse. Pour prendre goût aux hérissons naïfs et globuleux, il faut n’avoir rien de mieux. C’est mon avis en tout cas. D’autres raisons, je n’en vois guère qui se tiennent. » À la lecture de ce portrait robot, je ne me sens nullement visé !
À la différence de l’ouvrage de Muriel Barbery, il ne s’agit pas là d’une simple participation. L’animal s’incruste littéralement à tel point que l’expression « hérisson naïf et globuleux » revient deux ou trois fois par page. Il mange la gomme de l’écrivain, dérange ses papiers, l’empêchant d’écrire son autobiographie Vacuum extractor dans laquelle il se promet de tout révéler de son intimité.
Ainsi, Chevillard transforme l’intrus encombrant et insignifiant en machine à créer du sens. Hérissement pour certains critiques, jubilation pour moi ! Et puis, on apprend pas mal de choses sur le hérisson, l’auteur ayant eu la curiosité comme moi de compulser aussi les écrits de Buffon et Daubenton.
Ainsi, les prestigieux naturalistes battent en brèche la distinction abusive qu’il y eût deux espèces de hérissons (naïf et globuleux ?), ceux à museau de chien et ceux à groin de cochon : « Je soupçonne qu’elle a été admise, parce que le museau du hérisson a quelques rapports au groin du cochon et au museau du chien : on a attribué ces caractères à différents individus, tandis qu’ils sont réunis dans le même. »
Et l’écrivain du roman face à son hérisson, d’écrire avec humour : « Ainsi, surprend-on parfois sur un visage une double ressemblance dont chaque terme pourtant paraît exclure l’autre, tels l’écureuil et la Vierge au bon lait que l’on peut voir, le premier dans les forêts de pins ou de sapins, la seconde au centre du tableau du Greco, La Sainte famille, et ensemble, chez moi, réunis. »
Je découvre également que la viande de hérisson est un mets de qualité chez les Tsiganes. Une recette bohème classique consiste à vider, épicer le hérisson, le farcir de sauge et d’oignon, puis à l’entourer de terre glaise, et le cuire au-dessus des braises, ou suspendu au-dessus du feu. Il peut être également cuit à l’étouffée en hiver lorsqu’il est bien gras : on fait revenir des petits morceaux de lard, dorer des oignons avant de mettre l’animal dans la graisse fondue du lard ; il suffit ensuite d’ajouter de l’eau et des pommes de terre et de laisser cuire doucement à couvert. Il ne s’agit nullement d’une blague mais ne vous aventurez pas à de telles expériences culinaires ou à parodier quelque épreuve de Koh-Lanta, car depuis 1981, le hérisson bénéficie en France d’un statut de protection total. Il est interdit en tout temps et sur tout notre territoire, de détruire, capturer, de naturaliser, qu’il soit vivant ou mort, de transporter, d’utiliser, et de commercialiser le Hérisson d’Europe. Gare donc aux Roms qui voudraient se souvenir des recettes de leur « babooshka », ils ont déjà assez de tracasseries comme cela !
Cela dit, certains carnets de guerre 1914-1918 relatent qu’en période de disette, des poilus se nourrirent de hérisson dans les tranchées.
Ne t’inquiète pas petit hérisson du Pré commun, je n’ai nullement l’intention de te faire subir un sort aussi funeste. Bien au contraire, voilà que je me risque à le caresser dans le sens … du piquant. Quoique parler de poils n’est pas impropre car son corps en est recouvert qui se renouvellent de manière continue et se transforment du front jusqu’aux flancs en piquants creux de deux à trois centimètres. L’adulte en possède de cinq à sept mille.
« La femelle et le mâle sont également couverts d’épines depuis la tête jusqu’à la queue, il n’y a que le dessous du corps qui soit garni de poil ; ainsi ces mêmes armes qui leur sont si utiles contre les autres, leur deviennent incommodes lorsqu’ils veulent s’unir. Ils ne peuvent s’accoupler à la manière des autres quadrupèdes, il faut qu’ils soient face à face, debout ou couchés. »
Ils s’en accommodent malgré tout car la hérissonne met bas au début de l’été, quatre à cinq bébés après cinq à six semaines de gestation.
C’est peut-être pour cela que dans sa Théorie du corps amoureux, Michel Onfray consacre un chapitre à la célébration du hérisson célibataire. Pour le philosophe, le hérisson symbolise le modèle de l’individu hédoniste et se réfère à lui comme la bonne distance à adopter en matière de relations amoureuses, ni trop près ni trop loin. Les piquants blessent et repoussent mais la douceur et la chaleur du ventre attirent. Il invite donc à une certaine modération dans le relâchement du sentiment et l’implication qu’il juge possible dans les relations amoureuses.
« Sa technique de l’évitement du négatif procède du repli, du renfermement, de la fermeture des écoutilles par laquelle le monde pénètre habituellement la chair, donc l’âme….Pour sa part, le hérisson refuse tout autant le mimétisme avec les parages que la violence du prédateur car il préfère une sagesse véritablement hédoniste : éviter le déplaisir, se mettre dans la position de n’avoir pas à subir le désagrément, s’installer dans la retraite ontologique. Ni disparaître, ni attaquer, mais se structurer en forteresse à partir d’un pli dans lequel il préserve son identité… Dans le corpus catholique, l’animal équivaut très rapidement au pécheur. Pour quelles raisons le christianisme déteste-t-il le hérisson ? Les prophètes, toujours perspicaces en diable, remarquent qu’il habite de préférence les villes en ruine et qu’il manifeste une prédisposition dommageable pour les cités désertées par les hommes, donc maudites parce que touchées par la peste, la famine, la maladie, la guerre et autres catastrophes de mauvaises factures… Les pères de l’église lui reprochent l’hypocrite insolence de qui se renferme avec orgueil sur soi, se refuse l’ouverture aux autres, au monde. Pire :ces théologiens fossoyeurs de philosophie fustigent son désir d’être autonome et d’apparaître à lui-même sa propre loi, indépendamment de toute référence à Dieu. Replié, roulé en boule, solipsiste par son vouloir délibéré, le hérisson faute gravement en revendiquant et en réalisant la souveraineté, l’indépendance, sans aucun souci du recours divin. Péché mortel pour les vendeurs d’arrières-mondes…Voilà, me semble-t-il, d’excellentes raisons pour aimer le hérisson : sa stratégie de l’évitement, sa passion des déserts brûlés, son goût pour l’autonomie, son autosuffisance démontrée, son art de la prudence, son ingéniosité avisée, sa prévoyance avérée, ajoutons : sa fonction de victime émissaire et propitiatoire chez les chrétiens – tout contribue au portrait d’un animal qui mérite grandement l’affection... » Je ne m’attendais pas à ce qu’il compte parmi ses plus fidèles partisans, un philosophe qui, dans d’autres ouvrages réquisitoires, a cogné dur sur Dieu et déboulonné le psychanalyste Freud.
Suis-je un peu partial ou un brin fakir, mon hérisson (du Pré commun) est presque doux au toucher. Est-ce la proximité de la petite école dans la perspective de la promenade, je repense à la récitation de l’incontournable Maurice Carême que nous apprenions à la communale :

« Bien que je sois très pacifique,
Ce que je pique et pique et pique
Se lamentait le hérisson.

Je n’ai pas un seul compagnon.
Je suis pareil à un buisson,
Un tout petit buisson d’épines
Qui marcherait sur des chaussons.

J’envie la taupe ma cousine,
Douce comme un gant de velours.
Émergeant soudain des labours

« Il faut toujours que tu te plaignes »
Me reproche la musaraigne.

« Certes, je sais me mettre en boule
Ainsi qu’une grosse châtaigne,
Mais c’est surtout lorsque je roule
Plein de piquants, sous un buisson,
Que je pique et pique et repique
Moi qui suis si, si pacifique »
Se lamentait le hérisson. »

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De nombreuses légendes et croyances colportées à travers les âges ont engendré une attitude plutôt hostile à son égard. Son mode de vie discret et nocturne renforçait son image négative. Un animal qui ne se montre pas au grand jour, ne pouvait être que fourbe et malfaisant. Dans l’Europe médiévale, les fermiers persécutaient les hérissons les accusant de téter le pis des vaches et de les ensorceler en tarissant leur sécrétion lactée. Aujourd’hui, il est formellement déconseillé de donner du lait de vache à un hérisson affaibli que vous voudriez soigner, au risque de provoquer des diarrhées mortelles.
On le présentait aussi comme l’ennemi des basses-cours, y pénétrant la nuit pour attaquer les poules, en les étranglant ou bien en les saignant par le croupion, ou pour manger les œufs en les écrasant et en en léchant le jaune. Comment l’en blâmerais-je, moi qui adore les œufs à la coque avec des mouillettes !
Il y a deux mille ans, le naturaliste romain Pline l’Ancien initia peut-être l’idée que le hérisson ramassait des fruits en se roulant sur eux pour y planter ses piquants afin de les emporter au loin.

« … Quant sa viande querre vet ;
Tote sa petite aleure
S’en vet à la vigne meure
Tant fet, qu’a la vigne est monte,
Ou plus a de resins plente ;
Si la croule si durement
Que ils chient esopessement.
Quant à terre sunt espandu.
Et il est aval descendu,
Par desus se voutre et enverse,
Et au lonc et a la traverse,
Tant que les resins sunt fichées
Es brochettes qui sunt deugees,
Et quant s’est charchie durement,
Si s’en torne tot belement
A son recet, a ses foons ;
Et tant cum dure la sesons
Des pomes, fet-il autresi
Comme des resins que je dis... »

Non, il ne s’agit pas de notre langue orthographiée à la mode des textos, mais d’un extrait du Bestiaire divin en vers de Guillaume Le Clerc de Normandie, trouvère anglo-normand du treizième siècle. Vous aurez deviné qu’il décrit le hérisson se secouant pour faire tomber raisins et pommes accrochés à ses piquants, et « agissant à la manière du diable qui gaspille le fruit naturel de l’humanité » !
À propos de ces foutues épines, je fus témoin dans mon enfance, lors d’un banquet de mariage, du récit surréaliste d’un honorable enseignant venant de voir un pot de yaourt traverser paisiblement la chaussée. Après qu’elle eût mis son hallucination sur le compte de moult libations, l’assemblée intriguée constata effectivement qu’un pauvre hérisson trop curieux ou gourmand s’était empêtré les piquants dans le carton du laitage.
Plus sérieusement, toujours à cause de son enveloppe épineuse, le hérisson peut être mis en danger lors d’une exposition au soleil par les mouches qui s’y accrocheraient et y pondraient leurs œufs. Cela pourrait expliquer sa sollicitude manifestée envers le goupil dans la seule fable de La Fontaine où il soit mis en scène, à savoir Le Renard, les Mouches et le Hérisson :

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« Aux traces de son sang, un vieux hôte des bois,
Renard fin, subtil et matois,
Blessé par des Chasseurs, et tombé dans la fange,
Autrefois attira ce Parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
Que le Sort à tel point le voulût affliger,
Et le fit aux Mouches manger.
Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
De tous les Hôtes des Forêts !
Depuis quand les Renards sont-ils un si bon mets ?
Et que me sert ma queue ? Est-ce un poids inutile ?
Va ! le Ciel te confonde, animal importun.
Que ne vis-tu sur le commun ?
Un Hérisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage,
Voulut le délivrer de l’importunité
Du Peuple plein d’avidité :
Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
– Garde-t’en bien, dit l’autre, ami, ne le fais pas ;
Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs,
Surtout au pays où nous sommes.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns. »

Le hérisson aimable offre ses services au renard pour le débarrasser des « parasites ailés ». Mais celui-ci, prudent dans son malheur, l’en dissuade suivant le précepte figurant déjà dans la Rhétorique d’Aristote : « Vous n’avez désormais plus à craindre cet homme qui ne vous nuira plus, car il est riche ; mais si vous le tuez, d’autres viendront, poussés à vous voler par leur pauvreté et à dépenser les deniers publics. »
Les amoureux de la langue française auront remarqué au passage que le dernier vers de la fable est une application de la règle subtile de l’accord des adjectifs avec gens. L’adjectif épithète précédant gens se met au féminin tandis que les adjectifs attributs qui suivent prennent le masculin.
De quoi réjouir Muriel Barbery dont le roman L’élégance du hérisson fait l’éloge de « la langue, cette richesse de l’homme, et ses usages, cette élaboration de la communauté sociale, (qui) sont des œuvres sacrées. Qu’elles évoluent avec le temps, se transforment, s’oublient et renaissent tandis que, parfois, leur transgression devient la source d’une plus grande fécondité, ne change rien au fait que pour prendre avec elles ce droit du jeu et du changement, il faut au préalable leur avoir déclaré pleine sujétion. (…)
Moi, je crois que la grammaire, c’est une voie d’accès à la beauté. (…) Quand on fait de la grammaire, on a accès à une autre dimension de la beauté de la langue. Faire de la grammaire, c’est la décortiquer, regarder comment elle est faite, la voir toute nue, en quelque sorte. Et c’est là que c’est merveilleux, parce qu’on se dit : « Comme c’est bien fait, qu’est-ce que c’est bien fichu ! », « Comme c’est solide, ingénieux, riche subtil ! ». Moi, rien que savoir qu’il y a plusieurs natures de mots et qu’on doit les connaître pour en conclure à leurs usages et à leurs compatibilités possibles, ça me transporte. »
Pour en revenir au hérisson, je comprends mal son altruisme envers le renard de la fable qui se range pourtant avec le putois, le blaireau, la fouine, le chien, le sanglier, le hibou grand-duc et la chouette hulotte, parmi les ennemis ne craignant pas de se faire déchirer la gueule. Attention à tes abatis, il est une chouette qui hulule la nuit dans les platanes du pré commun.
Dans sa fable Le hérisson et les lapins, Jean-Pierre Claris de Florian, considéré comme presque aussi talentueux que son collègue du siècle précédent Jean de La Fontaine, brosse un portrait moins positif du hérisson, le présentant comme un indécrottable chercheur de noises se complaisant dans le conflit :

« Il est certains esprits d’un naturel hargneux
Qui toujours ont besoin de guerre ;
Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire,
Et montrent pour cela des talents merveilleux.
Quant à moi, je les fuis sans cesse,
Eussent-ils tous les dons et tous les attributs :
J’y veux de l’indulgence ou de la politesse ;
C’est la parure des vertus.
Un hérisson, qu’une tracasserie
Avait forcé de quitter sa patrie,
Dans un grand terrier de lapins
Vint porter sa misanthropie ... »

Et lorsque après souper, la troupe réunie, il se mit à deviser des affaires du temps, de ses piquants, il blessa un jeune lapin, puis deux, puis trois puis un quatrième …

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Que cela puisse te consoler, cher hérisson du Pré commun, sache que les fabulistes en vous choisissant comme héros de leurs vers, vous font surtout porter en réalité tous les vices et défauts de mes compatriotes humains. Tu as d’autant plus bon dos avec tes piquants !
Les mentalités varient. Dans l’Antiquité, le hérisson « héros de la paix » était l’objet d’une grande considération et on accrochait ses peaux au pied des vignes pour détourner la grêle. Dans le bestiaire égyptien, il annonce la résurrection. En Afrique orientale, pour améliorer la fertilité, on recouvrait les grains d’une peau de hérisson avant de semer. Dans la plupart des superstitions répandues en France, le hérisson apportait plutôt le malheur.
Au seizième siècle, le sens du tact avait pour symbole un hérisson et une hermine, soient les animaux au poil le plus dur et le plus doux.
On attribuait aussi au hérisson des vertus thérapeutiques. Dans son « Histoire des Animaux à Quatre Pattes et des Serpents », parue en 1658, le révérend anglais Edward Topsell décrivait diverses potions à base de hérisson supposées soulager les maux des humains. Pline, encore lui, écrivait que « la cendre de hérisson mélangée au miel ou sa peau calcinée avec de la poix liquide, guérit de la calvitie. La tête de l’animal réduite en cendre et employée seule, fait même repousser les poils sur les cicatrices ».
Ne crains rien, petit hérisson du Pré commun, en ce qui me concerne ce serait vain remède, le mal est irrémédiable!
Voilà qu’il se pelotonne, peut-être lassé de mes élucubrations à moins qu’il souhaite simplement montrer une autre facette de sa personnalité à mon objectif.

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Car, il s’agit là de sa technique de défense ; à la moindre alerte, il se met en boule en hérissant ses piquants. Certes, c’est d’aucune efficacité sous les roues des automobiles et des camions qui constituent finalement les plus grands prédateurs du hérisson de l’an 2000.
L’écrivain d’Éric Chevillard encombré de son hérisson sur le bureau évoque ce danger des temps modernes avec humour : « Chose étonnante, le hérisson naïf et globuleux fréquemment victime de cette mésaventure de mourir sur la route depuis plus d’un siècle maintenant n’a toujours pas trouvé de réponse adaptée à la situation. Fâcheux contre-exemple pour la théorie de l’Évolution. Deux réactions simples s’imposaient pourtant même pour moi qui n’y connais rien : ou bien le hérisson naïf et globuleux apprenait à regarder la route à droite, à gauche, comme un écolier, avant de la traverser, et à accélérer le pas plutôt que de s’arrêter si un véhicule soudain surgissait ; ou bien, et cette deuxième réaction m’eût semblé plus naturelle venant de lui, mieux correspondre à son idiosyncrasie, il renforçait son armure de piquants de manière à résister à l’écrasement et même à s’en prémunir en constituant une menace pour les pneumatiques. »
Et de protester contre l’inégalité de traitement réservé par les pouvoirs publics au hérisson et au crapaud : « Ce dernier jouit d’aménagements du réseau routier étudiés et pratiqués à sa seule intention, je veux parler de ces galeries souterraines prétentieusement nommées crapauducs en référence aux ouvrages d’art monumentaux sublimes des architectes romains et qui lui permettent de circuler en toute sécurité dans nos campagnes, sous le flot ininterrompu des voitures ».

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extrait de l’album La vie des bêtes de Reiser

« On croit généralement
Les hérissons bêtes et piquants
C’est une erreur de sentiments
Quand on les prend
Dans le bon sens du poil
Ils sont doux et sympathiques« 

J’aurais volontiers choisi ce poème en guise de conclusion s’il ne s’intitulait pas Confidence de pneumatiques. Humour noir que je ne peux exercer à l’encontre de mon copain le hérisson du Pré commun ! Quoiqu’il ne détestât pas l’humour puisqu’il donna son nom à un ancien hebdomadaire satirique sur papier vert auquel collaborèrent de célèbres dessinateurs tels Cabu, Faizant, Sempé et Pellos.

« … Un soir je descendis dans une auberge triste
Auprès de Luxembourg
Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ
Quelqu’un avait un furet
Un autre un hérisson
L’on jouait aux cartes
Et toi tu m’avais oublié ... »

Le voyageur extrait d’Alcools de Guillaume Apollinaire ! Le lendemain, au crépuscule, je revins faire un tour sur le pré commun. C’est le hérisson qui m’avait oublié. Il avait probablement choisi de faire œuvre plus utile en débarrassant les jardins et potagers voisins, de leurs hôtes indélicats, insectes, vers, limaces, escargots, et éventuellement serpents. D’ailleurs, je croisai un crapaud craintif qui rasait les murs.

Crapaudblog

Mon billet à l’encre violette possède peut-être un parfum de cette vieille France en sabots où les hommes et les animaux vivaient encore ensemble, celle décrite par trois « Fédérés » qui installèrent, il y a un quart de siècle, leurs pénates théâtrales, Loin d’Hagondange (c’est le titre d’un de leurs plus grands succès avec Mémoires d’un bounhoumme), dans un piquant village de l’Allier appelé … Hérisson.
Le café est ouvert … ce matin ! Je trinque à la santé de mon copain noctambule. Madame la cafetière, possédez-vous encore votre hérisson, un de ces anciens égouttoirs à bouteilles en forme de couronnes pourvues de piquants ?

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