Archive pour juillet, 2012

Ici la route du Tour de France 1962!

Le regard porté sur le sport cycliste par le dessinateur Cabu ne manque pas de saveur (même artificielle). Sa « nouvelle France des Beaufs » doit se faire pourtant à l’idée que le maillot de champion de France de cyclisme professionnel sur route sera pendant un an sur les épaules de Nacer Bouhanni, un jeune Vosgien d’origine algérienne par son père ! Ou quand la question de l’immigration s’invite même dans le sport cycliste.

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La caricature est salutaire et mon choix n’est pas innocent d’ouvrir ce billet avec ce dessin de coureur boudiné dans un maillot de marque « stupéfiante ».
Alors que des rumeurs de dopage dans une équipe française très populaire empoisonnent déjà l’atmosphère de la Grande Boucle actuelle, je préfère, comme l’an dernier, revenir cinquante ans en arrière et, avec le concours de plumes talentueuses de l’époque, vous conter les histoires du Tour de France 1962. Puissiez-vous y retrouver un peu de ma fraîcheur enfantine, quand l’oreille collée à mon transistor, les yeux rivés aux magazines spécialisés vert et bistre, je vivais de nouveaux épisodes de la légende des cycles, au rythme de la pédalée des géants de la route. Cette année-là, se déroulèrent pourtant des évènements moins futiles comme le cessez-le feu en Algérie, les accords d’Évian ainsi que l’attentat contre le général de Gaulle au Petit-Clamart.

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Le Tour de France 1962 s’élance de la majestueuse place Stanislas de Nancy dans un décor insolite : « Les drapeaux nationaux qui flottaient un peu partout semblaient déplacés dans cet affrontement de nouilles et de spiritueux, de bons pinards et d’appareils électroménagers, d’apéros et de machines à café ».
En effet, c’est la grande nouveauté de l’épreuve, les organisateurs ont choisi d’abandonner les équipes nationales au profit d’une formule par équipes de marques. Il s’agit d’une véritable « vélorution » même si déjà, en 1930, Henri Desgranges, le fondateur du Tour, avait pris une décision analogue … dans le sens inverse.
Le déroulement insipide du précédent Tour (voir billet du 4 juillet 2011 Ici la route du Tour de France 1961 !), rappelez-vous Jacques Goddet fustigeant les « nains de la route », aurait motivé ce choix avec l’espoir d’assister ainsi à une course plus ouverte, plus animée donc plus spectaculaire. En fait, les organisateurs ont surtout cédé à la pression des marques qui font de leurs équipes un support publicitaire et qui voient d’un mauvais œil leurs hommes sandwiches leur échapper durant la course la plus populaire au monde.
Dans Miroir-Sprint, le dessinateur Pellos s’en donne à cœur joie pour croquer le nouveau visage du Tour.

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Au revoir, le maillot bleu blanc rouge des Français, les couleurs vert olive, blanche et rouge des Italiens, la tunique bleu nattier avec la ceinture noire jaune rouge des Belges, et les populaires équipes régionales.
La nouvelle formule favorise cependant la présence de certaines grandes vedettes du peloton qui, auparavant, déclinaient leur sélection dans une équipe nationale pour ne pas avoir à se mettre au service d’un leader, rival d’une autre marque tout au long de la saison. Ainsi, première conséquence, nous assistons aux débuts de Raymond Poulidor qui, sous le mythique maillot violine Mercier B.P, va tenter de contrecarrer le projet de « mon » champion Jacques Anquetil de remporter un troisième Tour de France, un exploit uniquement réalisé jusqu’alors par le belge Philippe Thys et Louison Bobet.
Premier gag avant les premiers coups de pédales, rapporté dans le chapitre 1 des Compagnons du Tour, la chronique avisée de Maurice Vidal : « Le 49ème Tour de France a commencé sur un quiproquo. Voici l’affaire : le coureur italien Graziano Battistini, qui donna, voici quelques années, tant d’espoirs à ses compatriotes (second du Tour 1960 ndlr), déclara ne pas se sentir très bien à la veille du départ. Il fut donc procédé à une série d’analyses sur sa personne. Analyses si rassurantes que le docteur Dumas, l’air réjoui, se présenta dans la chambre de Battistini et lança :
— Vous pouvez partir.
Graziano ne se le fit pas répéter deux fois. Il boucla sa valise et partit … vers l’Italie. C’est ainsi qu’il n’y eut que 149 coureurs au départ de ce Tour de France du passé, ce qui constitue tout de même un record. »
Quand, après l’étape, on demandait à Jacques Anquetil, dont il sera beaucoup question dans ce billet, comment s’était passée la journée, il répondait souvent: « Je n’en sais fichtre rien. Demandez plutôt à Antoine Blondin. Moi je pédalais … » Au soir de la première étape, dans la station thermale belge, Antoine revient avec sa verve coutumière sur la nouvelle formule des équipes de marques dans son billet d’humeur intitulé Où allez-vous de Spa ?:
« La question est posée par une dame à cheveux blancs qui prend les eaux à petites gorgées sous les sapins, fantôme anachronique d’une marquise fanée dont le sourire assez doux s’émerveille et s’inquiète devant notre charivari. Il n’est pas facile d’expliquer à cette gravure anglaise que ces garçons court-vêtus qui émeuvent aujourd’hui les échos de sa retraite en y proclamant les vertus d’un apéritif, d’un saucisson ou d’un percolateur émargent à une chevalerie d’une étrange noblesse sous sa rugosité. Peut-être, si je pouvais lui présenter le jeune Le Lan, avec qui j’ai noué amitié en chemin de fer, comprendrait-elle mieux qu’il peut se cacher beaucoup de délicatesse sous le sparadrap et le cambouis. Mais Le Lan est à sa toilette, précisément fort occupé à barboter avec ses copains de l’équipe Helyett, derrière une fenêtre d’hôtel où un Maillot Jaune vient d’éclore.
Ah ! Miss Helyett ! La dame connaît et sourit à ce nom retrouvé qui fait un bruit d’ombrelle. La détromperais-je ? Il est peut-être bon qu’une personne s’imagine que nos archanges-mécaniciens roulent des biceps pour les beaux yeux d’une héroïne d’opérette et courent après une crinoline. Pour le reste, je me vois mal lui révéler les arcanes de ces nouvelles équipes où l’on ne parle plus le même langage, si ce n’est celui de l’intérêt. Le Tour des labels, c’est d’abord la tour de Babel ; il évoque davantage le Marché commun que la Société des Nations. Sous ses maillots bariolés, une âme mercenaire est censée s’abriter désormais ».
Les nationalismes ne sont cependant pas éteints : « Pourtant nul ne s’y trompe, les Belges moins que quiconque, qui ont réservé à notre Darrigade, soupçonné d’avoir gêné à l’arrivée leur champion Van Looy, un accueil des plus circonstanciés. Chauvinisme pas mort, l’être suit. Et ne se refait pas. La seule conscience professionnelle à quoi l’on en appelle aujourd’hui pour faire tourner les coureurs n’étouffe pas le vieux particularisme national ou provincial ».
Cela dit, Darrigade ne réussit pas le coup dans lequel il reste un maître inégalé, de remporter la première étape du Tour. Cette fois, pour quelques centimètres, l’allemand Rudi Altig lui souffle le maillot jaune sous le nez. Images inédites sur le Tour de France que de voir Anquetil congratuler son coéquipier germanique qui pourtant, quelques semaines plus tôt, au cours de la Vuelta (le Tour d’Espagne) lui avait cherché querelle … d’allemand ! Un symbole en quelque sorte de la réconciliation franco-allemande célébrée deux ans plus tôt par l’inauguration à Strasbourg du pont de l’Europe, seule voie de franchissement du Rhin par les cyclistes jusqu’à la construction de la passerelle des Deux Rives en 2004.

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« On s’était longtemps demandé si Rik Van Looy viendrait une fois au Tour de France, en fait c’est le Tour qui venait à lui, ou mieux … il semblait l’avoir entraîné jusque dans sa petite bourgade par un subtil détournement de coureurs. Ainsi les Japonais honorent-ils leurs hôtes, voire leurs envahisseurs, en les conviant à ce qu’ils appellent, le plus souvent par euphémisme, une « honorable partie de campagne ». »
En effet, Van Looy dit Rik Imperator ou encore mieux l’empereur d’Herentals, invite le Tour à une « honorable partie de Campine » entre Spa et justement Herentals, la ligne d’arrivée de la seconde étape étant tracée à une centaine de mètres de sa luxueuse maison de brique et de marbre. Mais André Darrigade, le rusé lévrier landais, connaissant le vieux proverbe que nul n’est prophète en son pays, coupable d’un crime de lèse-majesté qui lui vaut de nouvelles bordées de sifflets, remporte l’étape et endosse le maillot jaune.
Le chassé-croisé des paletots bouton d’or se poursuit le lendemain et Altig, le chevalier teutonique vainqueur à Amiens, reprend son trophée.

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Quant au limousin Raymond Poulidor, l’éternel malchanceux, amoindri il est vrai par une fracture de l’auriculaire gauche, il compte un retard de huit minutes sur son rival normand au soir de la première étape. Autant dire que les carottes sont déjà cuites pour espérer la gloire avec un maillot jaune.
Antoine Blondin s’apitoie sur son sort dans une fantaisie littéraire titrée Manon de l’Escaut :
« On sait que tout part d’Amiens dans le célèbre roman de l’abbé Prévost. C’est dans la chambre d’une hôtellerie de cette ville que le chevalier Des Grieux prend la résolution d’emmener Manon à Paris pour une carrière fastueuse. On ignore, en revanche, que tout aboutit également à Amiens, par un de ces soucis capricieux d’ordonnance et de symétrie, chers à certains auteurs….
Voici donc les dernières pages de l’édition de 1731, modifiées dans la nouvelle édition 1962 :
… Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Poulidor put le soutenir, c’est-à-dire environ une trentaine de lieues ; car cette nature incomparable refusa constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle mit pied à terre, non sans avoir adressé à l’écho un faible son que je pris d’abord pour un soupir. « Je suis crevé », me dit timidement l’enfant sublime de Masbaraud-Mérignan. Le soleil était déjà haut. Les caravanes qui avaient pu croiser sur notre chemin basculaient aux horizons. Je lui répondis qu’il eût à s’asseoir dans la plaine et à étancher sa soif aux rives du fleuve Escaut. Mais Valenciennes était depuis longtemps derrière nous et le souvenir de la guerre (en dentelles) que nous y avions pu mener naguère avivait encore le sentiment de mon impuissance. « Je veux réparer », déclara alors l’infortuné Poulidor. Je m’opposai en vain à ses volontés en lui faisant observer, comme la religion nous l’enseigne, que l’on ne répare que ses fautes ; il se contenta de me tendre ses roues … »

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Après la Picardie, le cortège pédalant secoué et agité constamment par le baroudeur Van Looy traverse la Normandie puis la Bretagne donnant l’occasion aux journalistes de faire étalage d’une culture souvent absente chez leurs confrères de maintenant. C’est ça le changement aussi !
Ainsi, en cette fin juin période des examens, Blondin semble inspiré par les sujets … du bac que le Tour passe à Saint-Malo.

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« S’il est un concours qui ressemble à un examen, c’est bien le Tour de France : concours de foules et examen de passage.
Le passage, aujourd’hui, consiste à traverser l’estuaire de la Rance pour se rendre de Saint-Malo à Dinard. La chose est extrêmement difficile à pied, éventuelle en pédalo, pratiquement impossible en tenue de coureur, si l’on porte sa bicyclette à la main, les boyaux ne se distendent jamais aux dimensions des chambres à air qui nous ont servi de bouées de sauvetage dans nos enfances. Des bateaux spéciaux ont donc été prévus pour transporter le long monôme des jeunes gens qui aspirent à passer le bac, étant entendu que ceux qui ne seront pas admis, seront dans la nécessité de faire le tour. Mais une légère contradiction veut que ces bateaux soient précisément réservés à ceux qui font le Tour. Enfin, la réforme de l’enseignement est là pour un coup…
Cent quarante et un garçons (pas une fille) ont été appelés à remettre leur Coppi aux examinateurs….
… Devant la première question : « La volonté a-t-elle besoin de s’appuyer sur des habitudes ? », question à laquelle M. Jacques Goddet, l’un des correcteurs de l’Académie, avait déjà répondu en citant l’exemple désormais classique de l’élève Poulidor, les candidats ont semblé réticents. Certains ont tenté de souligner le conflit entre la volonté et les habitudes en soulignant que celles-ci, lorsqu’elles étaient mauvaises, témoignaient précisément d’une vacance de la volonté. Mais dans l’ensemble, il apparaît que la volonté a craint de se voir infliger une amende pour rétropoussette sur l’aile de l’habitude…
La seconde question : « Quelle différence existe-t-il entre un procédé technique et une pratique magique ? » s’est heurtée à un mutisme total. Il est vrai qu’on ne parle pas la bouche pleine. Une seule explication : l’auteur farfelu d’un essai délirant qu’il a cru bon d’intituler : « Une topette sous un crâne ». Recalé.
La troisième : « Pouvons-nous être responsables d’autrui ? », à laquelle il fut répondu par l’affirmative à l’unanimité, sauf par les premiers de la classe, s’assortissait du corollaire suivant tiré de Saint-Exupéry : « Être homme, c’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. » C’était le bon sujet, classique et banal, sur lequel on n’a pas fini d’épiloguer, selon que l’on désire être recalé à l’aigri ou reçu à l’oral, la défense et l’illustration du rôle d’équipier pour la conquête du trophée individuel comme pour celle du challenge par équipes … »
Vous savez depuis la lecture de mon précédent billet qu’aujourd’hui, on ne passe plus le bac entre Saint-Malo et Dinard, c’est une sorte de contrôle continu via un pont sur l’estuaire de la Rance !
Maurice Vidal, de son côté, demande un vibrant Pardon à la Bretagne :
« Rien n’égale la Bretagne lorsqu’elle se fait belle. Et pour notre passage, elle avait coiffé son ciel bleu piqué de blanc, et la lumière qui en tombait rendait à la lande son infini originel. Chaque forêt (et M. Saint Yves sait s’il y en a !) paraissait forêt de Brocéliande, les rochers fantastiques prenaient d’étranges reliefs. Il y a à voir, à rêver, à penser dans ce pays de légendes, le pays du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table Ronde, de l’enchanteur Merlin, de Tristan et Yseult.
La Bretagne est le plus inextricable fouillis de belles choses qui existe sur terre. C’est une boutique d’antiquaire géante, où chaque pièce est précieuse, une de ces boutiques où l’on sait en entrant qu’on sortira forcément avec des regrets parce qu’on n’a pas pu tout voir, il y en a trop.
Le Tour de France a quelque chose de sacrilège. Il fait un peu parvenu. Avec sa caravane pétaradante et pédalante, il passe comme si rien n’existait plus que lui. Il ne passe pas en Artois, en Normandie, en Bretagne : il passe entre deux haies de spectateurs, dans une sorte de tunnel qui va de Metz à Paris. Il traverse pourtant des villages qu’on vient voir des plus lointains pays, des sites connus de la terre entière, mais il réduit tout cela à l’état de repères : à Saint-Malo, Duguay-Trouin est moins corsaire qu’Émile Daems, et de son rocher du Grand Bé, Chateaubriand entend dire avec regret que c’est Graczyk qui ressuscite !
Du roc Trévezel, le touriste le moins averti sait qu’il aura vue sur la plaine du Léon, qu’il apercevra la flèche du Kreisker de Saint-Pol, la rade de Brest à l’ouest, au sud, très loin, estompée par la brume, la ligne sombre de forêts inextricables des Montagnes Noires. Le suiveur du Tour de France en saura seulement que c’était une « côte » classée en quatrième catégorie au Trophée St Raphaël (qui n’est pas un saint breton) et que l’allemand Wolfshohl (sans doute un nouveau Parsifal) l’a franchie le premier, quelques siècles pourtant après Joseph d’Arimathie.
Ainsi passe le Tour, superbe, indifférent et béotien, effectuant un pointage à Carhaix, sous le nez de Théophile-Malo de la Tour d’Auvergne qui, comme son nom ne l’indique pas, n’est pas un héros de légende mais un héros breton légendaire.
À Huelgoat, nous n’avons pas, après des milliers d’autres, fait osciller la Roche Tremblante (eh quoi ! bouger cent tonnes, on ne le fait pas tous les jours), nous avons assisté au ravitaillement des géants. Certes, nous avons fait du bruit à Landerneau, animé Brest qui pleure toujours sa marine infidèle, mais nous avons sauté Plougastel et le Ménez-Hom pour aller prendre le septième départ à Quimper sans avoir le temps d’y manger une douzaine de crêpes. »

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On pourrait croire que c’est un subterfuge pour les journalistes de capter l’attention de leurs lecteurs malgré une course monotone. En fait, il n’en est absolument rien tant Van Looy intenable anime chaque étape en imposant un rythme d’enfer. Cela dit, la course n’est toujours pas décantée entre les favoris à la fin de la première semaine lorsque sonne l’heure de vérité à savoir une course contre la montre de 43 kilomètres entre Luçon et La Rochelle.
Le suspense est relatif tant la supériorité de Jacques Anquetil est incontestable et incontestée dans cet exercice. C’est sans doute pour cette raison qu’Antoine Blondin envisage ce dimanche-là, le Jour du Soigneur, sous un angle différent, plein de sous-entendus :
« Dimanche, dans une petite aube de messe basse, à l’heure où les grèves interminables qui ourlent les côtes de Vendée vous donnent le vertige de la page blanche, on les a retrouvés voués au même culte et macérés par les exercices d’une neuvaine sans précédent. Encore leur restait-il à accomplir l’étape contre la montre. Ce sont les vêpres du Tour de France. Ici, la religion de l’effort n’est pas un vain mot.
À Luçon, évêché qui ne dort que d’un œil, les coureurs ont donc connu une courte trêve sous le préau d’une école avant de se lancer en solitaire vers La Rochelle, septième ciel et terre promise. Durant ces sortes de haltes, on ausculte les entrailles de la course : le passé s’y trouve expliqué et l’avenir déchiffré. Le soleil écrase la cour de récréation où ils vont à petits pas dans leurs sandales franciscaines, vêtus de la bure chatoyante des survêtements. Pour l’instant, ils mangent et boivent gloutonnement avant de s’abandonner aux soigneurs musculeux qui les attendent dans un coin d’ombre pour les pétrir sur des tables de massage dépliées en plein air. Certains se rendent à confesse dans le giron de leur directeur sportif ; d’autres quêtent des pilules et ces cachets prestigieux qui sont l’hostie amère de la confiance en soi. Les bicyclettes fixées à des potences font l’objet de manipulation qui sont des secrets d’étape. De jeunes mécanos, rompus aux rites et à la liturgie, officient avec la gravité ardente des enfants de chœur. Ils manient d’ailleurs admirablement les burettes. C’est le moment où l’on s’aperçoit qu’un coureur est la délégation d’une entreprise minutieuse, que sa présence sur la route implique d’obscures arrière-gardes et une intendance sans défaillance. Pour une fois, le soigneur règne au grand jour et ses sorcelleries consentent à dire leurs noms ... »
Anquetil qui confiera quelques années plus tard ses états d’âme vis-à-vis du dopage (on disait doping en ce temps-là) « tape sur la table » et pressé de recevoir le baiser de la fille de La Rochelle terme de l’étape, l’emporte à près de quarante-huit kilomètres /heure de moyenne, soit à une vitesse supérieure au record de l’heure sur piste de l’époque. Seul l’italien Ercole Baldini, celui-là même qui lui avait ravi presque aussitôt le prestigieux record, a soutenu la comparaison.

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Le maillot jaune revient sur les épaules du populaire Dédé Darrigade qui n’a qu’un jour à attendre pour connaître l’ivresse de traverser ses chères Landes natales, vêtu de la toison d’or.
Ce n’est pas Alcools de Guillaume Apollinaire, mais l’ami Antoine dont l’humeur ne vagabonde jamais mieux que devant un verre, nous distille un savoureux mélange entre La Rochelle et Bordeaux.
« Sous le ciel des Charentes, on voyait scintiller les lumières de la vigne. Une brise dorée incitait les jeunes ceps à échanger des sarments chuchotants. Par bouffées, l’ai sentait le moût et le chais ombreux sur l’aventure des fermentations. C’est le moment que choisit le Tour pour nous prodiguer l’une de ces heureuses rencontres où le paysage et les péripéties entrent en harmonie …
À quelques kilomètres de Cognac, un coureur italien porteur du numéro 115 se laissa soudain glisser à l’arrière du peloton. Un moment, il se perdit dans le remous des voitures, s’attarda au pied d’un arbre, semble-t-il, puis nous revint à vive allure en brandissant un magnum de Veuve Clicquot dont je n’eus pas le loisir de relever le millésime, car le gaillard commença par s’en verser une partie sur la tête, une autre dans le bidon et le reste dans le gosier, avant d’abandonner l’engin dans un fracas de bazooka.
J’ai vu les coureurs boire bien des choses, tout ce que le public leur tend en général, et jusqu’à l’eau croupissante des caniveaux. J’en ai vu absorber en voltige le « kil de rouge » du pépère ou le biberon du nourrisson, mais c’est bien la première fois que l’un d’eux effaçait sous mes yeux un double litre de champagne jailli on ne sait d’où. Un charmant caprice veut que l’auteur de cet exploit s’appelle Dante, du nom d’un autre spécialiste de la descente, aux enfers il est vrai.
Donc, dans le pays de Cognac, ça débouchait au sens propre, dans le champagne à l’arrière et, au sens figuré, dans la bière à l’avant. Le Tour fait d’étranges mélanges qui expliquent peut-être sa démarche zigzagante et le tournis d’où il tire l’essentiel de sa définition. En tête, s’était en effet porté depuis quelques minutes un cavalier seul nommé Jean-Claude Lefebvre, dont le maillot célèbre la marque Pelforth d’une riche teneur en houblon. Ce Lefebvre est un magnifique athlète au visage tendrement bestial et à la crinière blondissante qui s’est fait une spécialité superbe et généreuse de ces échappées solitaires et désespérées. On dirait qu’il ne se sent jamais si à l’aise que dans l’arrachement qui l’extirpe du peloton et le porte en estafette de ses camarades. C’est la manière de rugir qu’à ce lion de Pelforth. Puis tout se termine en queue de boisson. Lefebvre sans doute, mais Lefebvre inutile.
Et c’est à l’apéritif qu’est revenu, en définitive, le dernier mot de cette journée vouée apparemment aux spiritueux : le Carpano l’a emporté dans la capitale des vins de France, en la personne d’Antonio Bailetti ... »
Et Darrigade, buvant le calice jusqu’à la lie, est dépossédé de son maillot jaune par le belge Willy Schroeders, le meilleur équipier de Van Looy.
Sont-ce tous les verres ingurgités la veille mais, entre Bayonne et Bordeaux, l’Antoine, toujours aussi lyrique, se met dans la peau de François Mauriac, le régional de l’étape, pour écrire quelques pages de ses Bloc-Notes :
« Ce théâtre en rond me séduit. Il passe non loin de ma maison de Malagar, dans les Landes, où le chien de berger parle un langage que je puis comprendre. Si je me résous à suivre aujourd’hui ces coureurs, à déplacer jusqu’au bord de la route ma vieille carcasse d’académicien sous son habit vert, à l’image du pin dont la caducité n’est pas le fort, c’est parce que je n’ignore plus que ce n’est pas dans le peloton qu’on fait sa pelote, ni que ce grand corps porte sur soi la laine grégaire des moutons. N me répète de tous côtés que la position que j’ai prise à l’endroit des équipes nationales est en contradiction avec l’admiration que l’adolescent que je fus a nourri pour Maurice Barrès. Au vrai, c’était surtout Barrès qui m’admirait. Il décelait en moi cette vibration qui m’a porté par des chemins détournés jusqu’à la bicyclette. L’enfant chargé de chaînes dénonçait déjà ma présence future dans cette épreuve où, lorsque la chaîne saute, le boulet n’en est que plus lourd pour le forçat de la route. Je parle ici à mon bonnet (phrygien, naturellement)…
Il est difficile à un homme de lettres de savoir s’il appartient à une nation ou à un parti, et plus encore à un coureur dont le propre est de se déplacer. Certes, Barrès ne mettait pas « son infini dans la nation », mais Darrigade me semble avoir tourné court dans son explication sur la piste de Bayonne, comme sur celle de Bordeaux, en nous laissant entendre que, dans ce cadre où on l’espère, il se fût surpassé sous le maillot tricolore. Nous n’allons pas rouvrir ici le procès de Darrigade, à l’instant que la paix descend sur le peloton. Il est possible qu’un jour le principe des nationalités, dont on fait si grand usage par ailleurs, recouvre ici toute son autorité. Pour l’instant, contentons-nous avec Bossuet de nous reporter à la parole de l’Ecclésiaste : « Vannitsen des Vannitsen, tout est Vannitsen ! ... »
Vous aurez compris à travers ce plaidoyer cultivé en faveur de la formule des équipes nationales que le belge Willy Vannitsen a remporté l’étape sur la piste de Bayonne.
Ça y est, le Tour de France est au pied des Pyrénées.

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Il semblerait que Blondin ait trop fêté la troisième mi-temps avec ses copains rugbymen du Sud-Ouest, et notamment avec son grand ami Guy Boniface dont l’accident automobile mortel quelques années plus tard sur une route des Landes le laissera inconsolable. Il endossait souvent son maillot numéro 13 du Stade Montois pour écrire ses articles.
En tout cas, il dut pisser sa copie je ne sais où, car je n’en trouve aucune trace. Pourtant, entre Bayonne et Pau, la course perd son âme avec la chute qui contraint son grand animateur Rik Van Looy à l’abandon.
Je retrouve donc la compagnie (ou le compagnonnage) de Maurice Vidal :
« UN SEUL ÊTRE NOUS MANQUE : Nous étions au onzième jour du Tour de France 1962. Depuis Nancy, la bataille avait fait rage, presque sans discontinuer, tenant les reporters en haleine, attirant sur les routes des foules énormes, jamais vues. Des foules un peu surprises de la couleur des maillots, ignorantes souvent des détails de ce Tour ancienne mode.
Mais ce Tour qui semblait revenir à ses origines, un homme en avait fait une épreuve merveilleusement nouvelle, purifiée par le fer et par le feu de cet archange dévastateur. Rik Van Looy, Lion des Flandres superbe et généreux, fut cet homme-là.
Dix jours de bataille, d’attaques, de contre-attaques, dix jours où les moyennes atteignirent celles d’un bon vélomoteur. Pour quel résultat ? Au pied des Pyrénées, Rik le Grand était déjà presque battu. 22èmedu classement général, distancé par des rivaux meilleurs escaladeurs que lui, que pouvait-il encore espérer ?
Il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre … cette maxime fausse pour tant d’hommes, semble avoir été créée pour lui. Et la suite aussi : ni de réussir pour persévérer. Toute son attitude depuis Nancy pourrait se résumer en ces deux phrases un peu folles, belles mais hors du commun.
Rik aussi est hors du commun. Son regard est celui d’un dominateur. Mais pour dominer, il emploie les méthodes les plus franches. Foin des traditions, des vieilles habitudes, des tactiques de jadis. Il était venu pour attaquer. Il attaqua dès le départ. Dix jours durant, la meute courba l’échine. Les uns furieux, les autres vigilants, la plupart craintifs, tous les coureurs avaient les yeux fixés sur chaque mouvement du champion. Ceux du moins qui le voyaient. Car pour le voir, il fallait monter en tête où il se tint constamment, à la proue de la course.
Puis tout à coup, vers 14h 30, ce mercredi 4 juillet, le speaker de Radio-Tour égrena cette phrase : Van Looy est en queue de peloton, entouré de tous ses équipiers ... ! »

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La première étape de montagne accouche d’une souris. Malgré quelques coups de griffes de l’aigle de Tolède Federico Bahamontès dans les cols du Tourmalet, d’Aspin et de Peyresourde, c’est un groupe de vingt-deux coureurs réglé au sprint par le non grimpeur Robert Cazala qui arrive devant les tribunes archi-combles de Saint-Gaudens.

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Cinquante après, vestiges de l’ancien circuit automobile du Comminges, les gradins se dressent toujours à l’entrée de la ville.
Tout de même, cette arrivée a au moins le mérite de célébrer un événement historique : la prise du maillot jaune par un Britannique pour la première fois dans l’histoire du Tour de France. « C’est tout de même plaisant de se dire que le Times de Londres consacrera peut-être enfin vingt lignes au Tour de France » avec la prise de pouvoir de Tom Simpson. Cinq ans plus tard, le malheureux fera la une de nombreux médias à l’occasion de sa mort tragique sur les pentes du Mont Ventoux. Qui sait si cinquante après un anglais en la personne de Bradley Wiggins, ne va pas gagner pour la première fois le Tour;

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« Le cyclisme tel qu’on le parle n’a plus de secrets pour lui et le contraste était piquant des merveilleuses images argotiques et de cet accent précieusement distillé du bout des dents. On aurait dit d’un Anglais de théâtre incarné par un acteur qui en remet, le Phileas Fogg du Tour du monde en quatre-vingts jours (en défalquant les minutes de bonification) joué par un troisième couteau, mais il reste que le climat qui s’ordonnait autour de lui s’apparentait à celui d’un club, plus précisément d’une équipe de club plutôt que d’une équipe de marque et, dans sa bouche, le trophée se prononçait « Maillot John ».
Il est vrai qu’au même moment, chez son rival Anquetil qui venait d’asseoir définitivement son autorité sur ses compagnons, l’esprit d’équipe se prononçait désormais : « Union Jacques ». »

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Le lendemain, l’Aigle de Tolède ne laisse pas de plumes dans l’ascension contre la montre vers SuperBagnères, station de ski située en surplomb de Luchon.
Blondin qui a recouvré tous ses esprits, parodiant Victor Hugo, nous concocte un brillant épisode de La Légende des Cycles :

« ... Jaillis du bas-Luchon, ils se font la valise.
Anquetil effarant monte le col en prise
Devant Planckaert qui tangue au rythme d’un pendule.
C’est l’heure où le sommet semble un rêve et recule.
La poursuite s’acharne et, plus qu’auparavant,
Forcenée, à travers les arbres et le vent,
Fait peur aux têtes blêmes et donne le vertige
Aux sapins sur les monts, aux motards en voltige,
À ces peuples massés dans la brume glacée,
Dont l’angoisse ne connaît plus qu’un cri : »Assez ! »
Anquetil est superbe et Planckaert est sublime,
On voudrait le combat sans bourreau ni victime,
Le gibier sans chasseur et le chasseur sans cible :
Ce genre d’utopie plaît aux âmes sensibles.
Mais la montagne est là, comme les montagnards,
Et la pente aux jarrets plante mille poignards,
Elle s’élève encore. Plus que jamais fuyant,
L’enfant prodige court devant l’ogre effrayant …
… Ce fut passé la ligne, et à SuperBagnères,
Qu’Anquetil déposa sa superbe bannière
Et consentit à sombrer pavillon haut.
Cependant que Planckaert, dans un dernier sursaut,
Tranchait la tête du classement général
À son profit. L’enfant vaincu n’eut pas un râle.
Il tomba de vélo, heureux, lucide et las
Et tendit ses deux mains confiantes. Hélas !
Le monstre avait déjà revêtu la tunique
Éclatante et riait par un miracle unique.
Ainsi rit dans son antre infâme la tarasque,
Oubliant l’aigle immense accroché à ses basques.
Ce n’est jamais en vain que l’on appelle à l’aide
Un aigle, surtout si c’est l’Aigle de Tolède.
Bahamontes alors, dont le vol souverain
Réduit un col au rang obscur de souterrain,
Et qui, calme, immobile et sombre, l’observait,
Cria : « Vieux nuageux, montagnes que revêt
L’innocente ferveur des foules innombrables,
Ô gaves, ô forêts, cèdres, sapins, érables,
Je vous prends à témoin, vous aussi, mon beau chêne,
Que Planckaert torture ses pignons et sa chaîne
Et qu’il est monteur comme un arracheur de dents ! »
Cela dit, l’Aigle, en quelques mouvements ardents,
Avant de s’envoler, terrible, vers la nue
Aveugle l’ogre belge et lui met dans la vue
Une minute vingt secondes et des poussières.
Voici donc, à Luchon, ce qu’il s’est passé hier :
Anquetil vengé par un grimpeur ailé.
Ah ! ne disons jamais que le grimpeur est laid ! »

Le lendemain, au départ de Luchon vers Carcassonne, le Tour de France se réveille avec la gueule de bois et pire encore. Des truites des torrents pyrénéens (à moins que ce ne fût des soles de l’océan !) manquant de fraîcheur, seraient la cause de plusieurs malaises dans le peloton …
Les journalistes ont vite fait de se référer à l’affaire des Poisons, une série de scandales impliquant des empoisonnements survenus entre 1679 et 1682 sous le règne de Louis XIV.
Je commence par Les poissons violents de Maurice Vidal :
« Nous nous retrouvions sur les allées d’Étigny de Luchon pour dire adieu aux Pyrénées et regagner nos casernements des plaines du Languedoc. Les premiers coureurs arrivés au contrôle semblaient avoir le teint fripé. Ni la cure d’altitude ni la cure thermale ne semblaient leur avoir profité. Mais les journalistes ont si mauvaise langue, c’est bien connu, qu’il pouvait s’agir d’une hallucination collective.
C’est alors qu’autour de la mairie de Luchon les nouvelles commencèrent à affluer : Junkermann et plusieurs membres de son équipe avaient été malades toute la nuit. Le leader allemand avait même été victime d’une syncope et déclarait abandonner.
Quelques minutes plus tard, d’autres nouvelles parvenaient de l’Hôtel de France : là, quelques Ignis étaient malades, parmi lesquels Nencini et Assirelli qui abandonnaient également. Je ne vous décrirai pas l’ambiance sur la ligne de départ. Des estafettes nous apportaient des nouvelles des hôtels. Il était question d’intoxication alimentaire de poisson (je dis bien poisson avec deux « s ») mal digéré, de coups de froid ... »
Il y a à boire et à manger dans cette histoire concluait sans rire Raymond Mastrotto. C’est le moins qu’on puisse dire. !

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Roger Bastide, dans le magazine concurrent But et Club incrimine même l’hypocrisie collective de la presse :
« Le Tour a mauvaise conscience ce matin. Plusieurs coureurs, ceux notamment du groupe Groene-Leeuw, ont été victimes – c’est la version officielle – d’une intoxication alimentaire. Ils auraient mangé, dit-on, du poisson qui n’était pas frais. Mais le bruit se répand dans la caravane que ce poisson aurait, en réalité, un « s » de trop. L’on apprend l’abandon de Gastone Nencini et les organisateurs consentent à retarder le départ de dix minutes pour attendre les coureurs Groene-Leeuw, mal en point. Mais Hans Junkermann, Frans Demulder, De Middeleir, tous de la même équipe, ne pourront aller très loin et ils monteront dans la voiture-balai.
Nous sommes tous coupables, nous dit un confrère indigné, car nous n’écrivons pas ce que nous voyons.
Que voyons-nous quand nous faisons la visite des chambres, le soir, pour nos interviews ? Des coureurs soumis à des perfusions, d’autres à des piqûres, et nous repérons sur les tables des boîtes de pastilles mystérieuses. Tout cela couvert légalement par des médecins. La plupart des groupes sportifs étrangers ont en effet leur médecin attitré. Leur présence n’étant pas officiellement approuvée par les organisateurs, certains se sont même camouflés en chauffeurs de voitures de liaison des directeurs sportifs ou de voitures de presse. Les coureurs sont soumis à une préparation scientifique dont nous avons depuis longtemps signalé les dangers. Mais quelle parade apporter alors que chacun témoigne de la liberté de l’individu de disposer de lui-même ? »

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Plus littéraire, Antoine Blondin, dans le cadre du « festival de Carcassonne », terme de l’étape, nous sert une adaptation du monologue du Mariage de Figaro interprété par l’allemand Dieter Puschel porteur du dossard 89 qui commence à douter de son patron, le comte Almaviva Junkermann.
« … J’accepte d’enthousiasme et je vais jusqu’à accepter de manger avec vous du poisson à Luchon. (Il se rassied sur sa selle). Eh bien, je dois avouer qu’on m’avait fait prendre des vessies natatoires pour des lanternes rouges et que voilà une truite où je n’aurais vu que du bleu. J’ai dû absorber un contre-poisson et je me traîne aujourd’hui loin derrière les autres, dix fois lâché, revenant dix fois, meurtri, sanglant, fourbu, pour vous avoir aidé hier, et tout seul désormais, puisque vous nous avez quittés. Étrange destin que celui des gens de ma qualité : j’en viens à regretter l’instigateur de mes souffrances ! La tentation me prend de quitter à mon tour cette vallée de sueur …
Laissant la honte au milieu du chemin, j’irai rasant les murs de ville en ville et vivrai sans soucis … Ô bizarre suite des évènements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Je lis sur un panneau qu’en ces lieux « la chasse est réservée ». Réservée à qui ? À moi sans doute qui suis forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir comme j’en sortirai sans le vouloir, exerçant maintenant tous les métiers : rouleur ici, grimpeur là, selon qu’il plaît à la fortune. Valet, mais comme on peut l’être également à la belote, tour à tour régnant sur le jeu ou englouti par lui, j’aurai donc tout vu, tout fait, tout usé ... »
Le docteur Pierre Dumas, médecin-chef du Tour de France, adresse aux organisateurs le communiqué suivant :
« Le Service Médical du Tour, ému par le nombre important de coureurs malades au départ de Luchon et présentant tous le même syndrome.
Considérant qu’il s’agit non d’amateurs, mais de professionnels et de sujets majeurs dont certains échappent cette année à son contrôle,
Ne peut qu’attirer l’attention sur les dangers de certaines formes de soins et de préparation.
Ne pouvant laisser incriminer la seule nourriture ou les variations de température,
Le Service Médical du Tour tend aujourd’hui à admettre que l’effort que veulent accomplir certains athlètes est incompatible avec leurs possibilités physiologiques ... »
Vous constatez qu’étonnamment, le fléau du dopage était alors envisagé avec presque plus de sincérité qu’aujourd’hui.

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L’atmosphère délétère du jour rend presque confidentielle la victoire du Père Stab, Jean Stablinski, au vélodrome de Carcassonne, là où, dix ans auparavant, son équipier Jacques Anquetil avait inauguré sa brillante carrière en remportant le championnat de France sur route des amateurs.
Afin de conjurer le sort et se changer les idées, l’état-major de l’équipe Groene-Leeuw médecin compris, s’est rendue à Palavas-les-Flots afin de déguster un repas complet de fruits de mer et crustacés. Ils sont rentrés à Montpellier persuadés qu’on pouvait trouver du poisson frais dans les restaurants français. Mais ils garderont longtemps en souvenir, l’addition fort salée, les restaurateurs de la station balnéaire ayant décidé d’accueillir le Tour à leur façon. Ils enregistrent à cette occasion, un nouveau coup de barre.
Pour conclure sur le détestable fait divers, Maurice Vidal donne une vision plus large du problème :
« Cela dit pour en finir, il serait ridicule de croire que tous les stimulants du monde peuvent transformer un coureur médiocre en champion. Dans une épreuve aussi longue que le Tour de France, tout abus se paie un jour ou l’autre. La preuve a été faite récemment. Il est certain que celui qui gagne le Tour le doit à sa valeur sportive et strictement à elle. Le doping a ceci de navrant que finalement il est inutile. »
Orphelin de Rik Van Looy, son « chauffeur de peloton », le Tour s’adonne aux joies du farniente jusqu’à Antibes-Juan-les-Pins et … même un peu plus. Les Alpes se profilent pourtant à l’horizon.

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« Plaçons d’abord le décor de ce qui devait être une titanesque étape. C’était l’étape des trois cols, des trois rivières, donc de trois vallées : Restefond, Vars et l’Izoard. Dominant respectivement la Tinée, l’Ubaye et le Guil. Au sortir de la bruyante et superficielle Côte d’Azur, la route s’enfonçait dans les gorges de la Mescla, dominées d’immenses parois rocheuse atteignant 700 m de haut. Toujours longeant la fraîche Tinée qui tout au long de son cours se déroule fougueusement dans un lit de pierre, nous atteignons Saint-Etienne-de-Tinée, puis Isola où, il n’y a pas si longtemps, elle se terminait.
Aujourd’hui, et parce que rien n’arrête les Ponts et Chaussées, la route dépasse la source de la petite rivière et part à l’assaut du col le plus haut d’Europe, Restefond (2802 m). Elle était à peine terminée, son revêtement un peu malléable. Mais quelle noblesse, quel admirable cadre à offrir aux touristes. La route s’élève au flanc d’une montagne aride, mais point sauvage, et elle offre des belvédères d’où, enfin, nous avons pu, autant que nous le voulions, voir les coureurs.

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Le sommet passé, où quelques dizaines de courageux seulement affrontaient un vent glacial, la route se défendant difficilement contre les éboulements, plonge vers une autre vallée, celle de l’Ubaye qu’elle relie maintenant à celle de la Tinée, autrement que par l’ancien sentier muletier, ce qui met (avis aux amateurs) Nice à 220 km de Briançon.
À Saint-Paul-sur-Ubaye, c’est Vars qui commence, amélioré lui aussi, plus court que sur l’autre versant, mais s’élevant tout de même de 650 mètres en 8 km. Un Vars qui garde un visage farouche, malgré une toilette régulière et attentive.
Enfin, plongée sur Guillestre qui, comme son nom l’indique, commande la vallée du Guil. Jadis, la route serpentait le long du petit torrent bleuté et le silence présidait à l’approche de l’Izoard. Mais des travaux gigantesques ont transformé la route étroite en boulevard, coupé ici et là de passages ravinés, mais qui n’a plus rien de commun avec le boyau qui vit presque se dérouler la carrière de Louison Bobet : Bobet lançant son offensive désespérée avec Alphonse Deledda (1950), Bobet victorieux (1954), Bobet attaquant malheureux et cherchant une roue en pleurant (1958).

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Bobet qui précisément se trouvait à l’entrée de la Casse déserte, saluant Jean Robic qui, lui, saluait le public d’une voiture, et qui a pu constater d’une part que la route terrible de l’Izoard était morte, élargie, soigneusement bitumée jusqu’au sommet fameux où le public qui avait boudé les deux autres se trouvait là réuni. Un Bobet, un Robic qui ont dû se demander ce qu’étaient devenus les grimpeurs de jadis.
25 kms 870 … Nous pourrions tout aussi bien écrire : rien à signaler. Ou bien dire simplement : à Briançon, le routier-sprinter Emile Daems a gagné la plus dure étape du Tour de France 1962. Cela, ajouté au titre du chapitre, pourrait suffire à résumer ce qui restera comme une monumentale déception. De Nice à la cascade qui marque le début du col de Restefond, il n’y a rien à raconter, sinon que les 99 survivants de ce Tour paradoxal se promenèrent à une allure qui aurait fait rougir Garrigou. C’est sur cette portion de route sans difficulté que s’accumula le fabuleux retard. Nous ne voulons pas savoir ce qui poussa les coureurs à ne pas dépasser de beaucoup le 25 à l’heure, moyenne imposée dans la moindre randonnée cyclotouriste. À notre avis, le fait se suffit à lui-même.La moyenne a été (très légèrement) améliorée dans la portion montagneuse de l’étape . Comme gag, on fait mieux. »
Roger Bastide choisit de traiter l’aspect dramatique de cette étape à travers un des épisodes de l’invraisemblable malchance du belge Eddy Pauwels, victime de trois chutes et cinq crevaisons :
« Dans la descente du col de Vars, Eddy Pauwels avait voulu prendre une orange dans la poche dorsale de son maillot. Il avait perdu, dans ce mouvement, la direction de son vélo, roulé sur le bas-côté et percuté finalement dans les cailloux qui lui avaient cruellement écorché le cou, le menton, la pommette.
À peine, avait-il repris conscience, après le choc et avant même de connaître la gravité de son état, qu’il avait signifié au docteur Dumas, penché sur lui, qu’il ne s’arrêterait en aucun cas. Le sang ruisselait maintenant sur le côté droit de son visage sans l’empêcher de pédaler avec une frénésie accrue. La frénésie du coureur en état second, peut-être ? On ne savait plus sur ce Tour …
Les photographes à moto se laissaient à tour de rôle glisser devant lui, à portée d’objectif, et le mitraillaient. C’est alors qu’il fit signe à son directeur sportif de venir à sa hauteur :P auwels ne voulait pas qu’on le photographiât ainsi, le visage en sang, boursouflé, déformé. Dans sa détresse, il voulait garder sa dignité de coureur et ne pas être un objet de curiosité malsaine pour la foule. »
Vaine requête, si on en juge par ces clichés :

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Antoine Blondin prend de la hauteur, ce qui est logique pour une étape de montagne et, se détachant de la course proprement dite, brosse un portrait du Grimpeur à la manière des Histoires naturelles du comte de Buffon. Le paysage qu’il décrit en introduction ressemble étrangement à ce lui de la Casse Déserte au sommet du col de l’Izoard :
« Qu’on se figure un pays sans verdure et sans eau, un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des montagnes arides sur lesquelles l’œil s’étend et le regard se perd sans pouvoir s’arrêter sur aucun objet vivant ; une terre morte et, pour ainsi dire, écorchée par les vents, laquelle ne présente que des cailloux jonchés de torrents pétrifiés et des rochers en voie de se briser ; un désert où le voyageur n’a jamais respiré sous l’ombrage et où rien ne lui rappelle la nature vivante : solitude absolue, mille fois plus affreuse que celle des forêts, car les arbres sont encore des êtres humains pour l’homme qui se voit seul. Un doute exécrable l’étreint : est-ce là le col qui tue lentement !…
À l’instant que la méditation et le remords vont l’inciter à se débarrasser du contenu de ses bidons, le chant du grimpeur monte soudain de la vallée. De tous les animaux domestiques (du latin :gregarius) que l’ascension rend à l’isolement et à l’autonomie, les grimpeurs sont les plus aimables : vifs, agiles, légers, et sans cesse remuants, ils s’enchantent en se haussant du col. Ainsi l’apparition de ces bêtes déliées est-elle le premier signal et la douce annonce de la tendresse bourrue de la création, car les personnes sensibles n’entendent pas sans émotion les accents inspirés par la nature aux êtres qu’elle rend heureux.
Les grimpeurs arrivent, généralement, disséminés et non par compagnies, au moment où les côtes développent leurs pentes et commencent à laisser épanouir leurs pourcentages. Ils se dispersent sur toute l’étendue de la montagne qu’ils animent d’un mouvement de leurs gestes saccadés dont l’allégresse apparente semble proclamer : « Notre avenir est sur le haut »... »

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Blondin se désintéresse complètement de l’étape suivante qui mène les coureurs de Briançon à Aix-les-Bains. C’est pourtant le jour où Raymond Poulidor, en caracolant seul dans les cols du massif de la Chartreuse, le Luitel, le Cucheron et Porte, réalise un authentique exploit magnifié par la jolie légende de la Chartreuse de charme en référence au roman de Stendhal le régional de l’étape.

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Ce qui vaut à Poupou le baiser du vainqueur par Miss Soupledur ! Á n’en pas douter, on doit être plus dur que souple en pareille circonstance !
Inspiré par l’eau (c’est rare !) du lac d’Aix-les-Bains, Antoine nous trousse une savoureuse partie de pêche pleine de sous-entendus en revenant sur une affaire récente, preuve qu’elle n’est pas dans le lac :
« … J’ai choisi d’aller flâner à la légère sur les bords du lac et d’y rafraîchir ma plume dans l’eau pour voir ce qu’il y avait à pêcher. Il se trouve que les échos du tour de France ont des résonances qu’on ne soupçonne pas.
Comme le murmurait approximativement Paul Verlaine, qui résida sur les bords où nous touchons ce soir :

Dans le grand lac solitaire et glacé
Deux ombres ont, tout à l’heure, passé …

Ces ombres-chevaliers, vieux loups d’eau douce, ont la mémoire tenace et, pour peu que Dieu leur prête vie, ils faufilent volontiers l’anecdote, installés sur ces bancs de poissons où les ancêtres réchauffent leurs arêtes au feu de la conversation. Ils se disaient précisément que les choses ne sont plus ce qu’elles étaient naguère, évoquant l’étape de 1958 où la tempête était sur la course, où le grand Géminiani s’étranglait, de fureur, où Anquetil quittait le Tour en ambulance, où Gaul s’emparait à l’arraché d’un maillot jaune qui brûlait comme la tunique de Nessus et désignait son détenteur à la vindicte collective. Soudain, un silence coupé par le clapotis du Bourget, puis :
« Je vous entends mal, seriez-vous en ligne ?
– J’en ai peur.
– Décrochez ! C’est une erreur …
– Voilà qui est fait, mais j’ai bien cru que la truite était prise, comme le prétendait Schubert, et il y a de la friture sur les ondes.
– Nous ne sommes pas chevaliers pour rien. Il faut la délivrer.
– Vous savez que, sur le passage du Tour de France, on ne délivre plus les truites que sur ordonnance.
– Là, mon vieux, on ne connaîtra jamais exactement le dessous des carpes ; sur ce sujet restons muets comme une ... »
Donc, comme il le souhaitait quand il échafauda sa tactique de course, Anquetil va jouer son troisième succès dans le Tour dans l’épreuve contre la montre du lendemain. Blondin replace l’intrigue dans une subtile considération historique :
« Quand Napoléon débarqua à Golfe-Juan pour marcher sur Paris, par la route à laquelle il a donné son nom, il apparut assez rapidement que Louis XVIII ne conserverait pas longtemps le maillot jaune. « L’aigle volera de clocher en clocher » répétait-on. Ce qui fut dit fut fait et l’Empereur, non content de triompher à Gap, à Grenoble, à Sens et aux Tuileries, se permit encore de passer en tête au col de Laffrey …
… Les « Cent Jours » sont une chose et les « jours sans » en sont une autre. En remettant au lendemain ce qu’il ne pouvait faire le jour même, Anquetil voyait grandir l’ampleur de la gageure qui consistait à détrôner Planckaert sur les seuls 68 kilomètres d’une épreuve qui en comprend près de 4 300 et dans le laps d’une heure et demie, quand l’épreuve s’étend sur trois semaines. C’était jouer le tout pour le tout, l’enjeu sur un seul coup …
Que penser d’un vainqueur qui aurait l’air de l’emporter qu’à la faveur de la question subsidiaire pour départager les concurrents !

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Maître Jacques, le « chronomaître », aura vite fait de mettre les pendules des journalistes à l’heure :
« Anquetil a dissipé toutes les équivoques et donné à ses ambitions le sceau de la légitimité. Hier, l’empereur de la course volait véritablement de clocher en clocher et chacun d’eux consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre la pendule.
… À peine le compte zéro eut-il été proclamé que les compteurs des véhicules, dans un horrible soubresaut, montèrent à soixante. On eût dit l’envol d’une Caravelle. Puis il fallut monter à soixante-dix, faire des pointes à quatre-vingts, se fixer à cinquante, pour ne pas perdre le contact avec cette échine moutonnante, ces jambes comme des bielles dans la cage des coudes, qu’on apercevait par monts et par vaux, asservissant à ses décrets notre troupeau mécanique.
Je ne sais plus très bien ce qu’est un vélo de facteur, le modèle s’en perd. Mais je sais que tous les facteurs que nous avons rencontrés cet après-midi, ont reconnu immédiatement que le courrier de Lyon, notre cher courrier de Lyon, passait comme une lettre à la poste et qu’il apportait ce qu’on en attendait. »

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Bien que mon champion passât à une allure folle, je prends le temps de décrire son heure merveilleuse grâce à Paul Fournel qui vient de publier en ce mois de juin Anquetil tout seul.

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Il offre là le livre généreux et émouvant que j’aurais aimé écrire si j’en avais le talent. Il l’écrit avec ses yeux d’enfant. Lui, le Stéphanois, aurait pu s’enthousiasmer des exploits de Roger Rivière, il préféra le normand Maître Jacques. Comme moi, lorsqu’il refaisait l’étape du Tour avec ses coureurs miniatures en plastique, inévitablement, c’était Anquetil qui portait le maillot jaune. Je suis ému de constater que, un demi-siècle plus tard, Jacques Anquetil soit toujours pour nous deux, l’idole de notre jeunesse (voir billets des 15 avril et 22 août 2009).
« Derrière moi, sur le pare-chocs de la 203 blanche, mon nom est écrit en gros pour que le public me reconnaisse. En bâtons noirs sur fond blanc : ANQUETIL. Mon nom me poursuit et me pousse. Je suis à ses trousses. Je me fuis.
Loin, au bout de la ligne droite, la voiture de devant a fait un écart et j’ai vu Poulidor parti 3 minutes devant moi, j’ai entrevu son maillot violet de l’équipe Mercier.
Mon regard s’est planté dans son dos comme un harpon et maintenant je le tiens. Il va me tirer par l’élastique qui vient de se tendre entre nous. Je sais que je vais le rattraper. Il est parti 3 minutes avant moi et il est là, déjà, à ma portée. La route tourne à cet endroit, le virage me le dérobe, sa voiture suiveuse me le cache mais je ne le lâche plus. Il va m’attirer à lui. C’est le moment. Pendant les quelques minutes qui viennent je ne me poserai plus de questions. Je suis dans l’aspirateur. J’ai déjà gagné 1 bon kilomètre-heure à la seule idée de le rejoindre. Bientôt 2. Au prochain bout droit, mes yeux seront plantés dans ses épaules violettes et il me tirera encore davantage en avant. Pour profiter à fond de sa force, mon accélération doit être progressive. Je dois résister au désir de me ruer, je veux l’avaler dans mon souffle. Je lui laisse un côté de la chaussée, je vais passer sur sa gauche, à bloc, sans le regarder, les yeux collés à la route, sans bouger d’un millimètre sur la selle. Ma vitesse le laissera sans espoir. Il va forcément tourner la tête vers la gauche, jeter un regard inquiet. Il est mort. « Déjà 3 minutes de perdues » se dira-t-il …
Antonin Magne, son entraîneur, se porte à sa hauteur en dépit du règlement et, au lieu de le houspiller, lui dit : « Garez-vous Raymond et regardez la caravelle qui passe ». « Je ne le voyais pas pédaler, il glissait » confirme Poulidor. »
Pour mieux vous représenter la scène, je vous offre un bref résumé de l’étape, tiré des archives de l’INA.

Etape contre la montre Bourgoin-Lyon

La remontée sur Paris est une simple formalité, les deux dernières étapes étant enlevées par Bruni et Benedetti, deux sprinters italiens de moindre renommée. Pour l’anecdote, en Saône-et-Loire, la course passe à Saint-Julien-de-Civry, au lieu-dit Le Guidon, le hameau natal d’un jeune adolescent de quatorze ans du nom de Bernard Thévenet qui mettra fin, treize ans plus tard, à l’hégémonie d’Eddy Merckx.
Pour moi comme pour sans doute Paul Fournel, toutes les exégèses sont superflues, Jacques Anquetil a remporté, sans coup férir, pour notre plus grande joie, son troisième Tour de France. Il égale le grand Louison Bobet, peu nous importe la manière. Dans nos yeux de gosse, c’était évidemment la meilleure.

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Maurice Vidal, comme toujours dans ses éditoriaux, est plus mesuré :
« Il n’est plus injuste, devant les faits, de l’affirmer aujourd’hui : le Tour 1962, lorsque disparut Van Looy, s’affubla des oripeaux du Tour 1961, même scénario, même mise en scène, même « fin heureuse ». Seul le décor avait changé.Ce n’était pas un film à émotions fortes, mais un récit classique : unité d’action (ou d’absence d’action), unité de lieu (Bourgoin-Lyon), unité de temps (celui de Jacques Anquetil). Un festival de Romorantin ou de Vaison-la-Romaine qui afficherait tous les ans le même Racine ou le même Corneille.
L’ennui pour le reporter, c’est qu’il ne peut pas chaque année raconter « Le Cid » (même de Normandie) ! »
Je me console comme je peux en relisant son analyse de la prestation de Poulidor.
« Parlerai-je de l’exploit de Raymond Poulidor qui, lui, est bien aimé (et qui le mérite aussi). Nous avions tant compté sur lui que la plume marque une hésitation.
Certes, caracoler seul au-dessus des trois cols de la Chartreuse, c’est une bonne performance. Finir troisième de son premier Tour de France, c’est méritoire, surtout avec le handicap d’un doigt cassé et très douloureux les huit premiers jours. Plus encore, le lendemain, terminer troisième d’une étape contre la montre après une telle chevauchée, alors qu’on n’est pas un spécialiste, c’est asséner la preuve qu’on est un champion de bonne race, un vainqueur du Tour en puissance.
Mais cet actif peut se transformer en passif. Parce que nous n’ignorions rien de la valeur de Raymond, de ses possibilités de gagner un Tour de France, nous attendions plus de lui, beaucoup plus, et ses supporters avec nous.
Poulidor, à 26 ans, n’est plus un jeune homme. À 20 ans, Vietto était le héros (malheureux mais le héros) du Tour 1934, gagné par le directeur sportif du Creusois, Antonin Magne. Par un étrange retour des choses, ce dernier avait sous sa direction un homme de la valeur du Cannois. Comment n’a-t-il pu lui insuffler le panache de celui-ci. Faut-il avoir 20 ans pour aimer l’aventure.
Jacques Anquetil participait à son premier Tour de France en 1957, et il l’a gagné. Oui, on dira : grâce à l’équipe e France. Ce serait oublier que les adversaires étaient nombreux au départ, et capitulèrent un par un avant que Jacques Anquetil, prenant le maillot jaune à Briançon, se soit totalement imposé comme leader unique. …
La magnifique fin de course de Raymond Poulidor nous laisse d’amers regrets. Parce qu’elle prouve qu’il était le seul adversaire valable pour Anquetil, le seul qui pouvait le battre ou valoriser sa victoire.
… Troisième, c’est bien, trop calme Raymond. Reprenez pourtant le palmarès du Tour : vous trouverez à cette place bien des noms oubliés. Cela vous donnera sans doute l’envie, pour 1963, de terminer à la place qui vous convient : la première. »
De cela, je vous reparlerai … dans un an ! Jacques Anquetil se lancera un autre défi, le seul coureur à remporter quatre Tours de France.
Le cinéaste Louis Malle, le réalisateur de Jules et Jim, Un ascenseur pour l’échafaud, Au revoir les enfants, suivit cette édition du Tour de France. Il en tira un court documentaire Vive le Tour. On y retrouve l’esprit festif de la course mais aussi, ce qu’on ne voit pas lors des retransmissions télévisées en direct, les drames liés notamment à la … consommation de poissons pas frais ! Le coureur anonyme au maillot rayé rouge et noir de l’équipe Ignis, tanguant sur une route bretonne avant de s’affaler dans un fossé, s’appelle Guiseppe Zorzi. Il a aujourd’hui soixante-quinze ans et coule des jours paisibles en Italie…

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Publié dans:Coups de coeur |on 9 juillet, 2012 |1 Commentaire »

Sur la Côte d’Émeraude … entre Dinan et l’île de Jersey

Changement de cap, après mon précédent billet sur les troubadours occitans, je vous narre cette fois ma récente virée au pays des bardes bretons. La transition serait certes naturelle, n’attendez cependant pas de moi une évocation des carrières d’Alan Stivell et Glenmor qui participèrent activement à la re(con)naissance de la culture musicale celtique et de la langue bretonne au début des années 1960.
Je me contente de vous signer quelques cartes postales en provenance de la Côte d’Émeraude et ses proches environs, ainsi nommée en raison de la couleur de la Manche à certains moments. Car n’en déplaise à Charles Trenet, il n’y a pas que du côté de Collioure et de Banyuls que « la mer a des reflets changeants sous la pluie », entre le cap Fréhel et Cancale aussi.
Les mauvaises langues et … quelques sets de table et tee-shirts sur les présentoirs des boutiques de souvenirs édictent certain proverbe tendancieux comme quoi en Bretagne, il pleut deux fois par semaine, une fois trois jours et une fois quatre ! Il serait plus juste d’affirmer qu’il y fait beau plusieurs fois par jour ou qu’il y fait toujours beau entre deux averses ou … parfois même très beau! Allez, pas de mauvais esprit, le temps capricieux en ce mois de juin ne m’a pas empêché d’effectuer quelques balades agréables.
Pour commencer, j’ai souhaité retourner à Dinan, cité médiévale de la Haute-Bretagne popularisée par le chevalier Bertrand Du Guesclin qui bouta les Anglais hors de la ville dans les prémices de la Guerre de Cent ans.

Sur la Côte d'Émeraude ... entre Dinan et l'île de Jersey dans Coups de coeur DuGuesclinblog

En contemplant sa statue équestre dans la ville haute, il est difficile de constater sa laideur légendaire. Une chronique de l’époque le présente comme « l’enfant le plus laid de Rennes à Dinan », « les jambes courtes et noueuses, les épaules démesurément larges, les bras longs, une grosse tête ronde et ingrate, la peau noire comme celle d’un sanglier ».

« … Il était laid : les traits austères,
La main plus rude que le gant ;
Mais l’amour a bien des mystères,
Et la nonne aima le brigand.
On voit des biches qui remplacent
Leurs beaux cerfs par des sangliers... »

Est-ce à lui et à son épouse, la resplendissante Tiphaine de Raguenel, que pensait Victor Hugo quand il écrivit cette strophe de La légende de la nonne, reprise en musique par Georges Brassens ? Son physique ingrat mais aussi sa bravoure lui valurent le surnom de « dogue noir de Brocéliande ».
Il mourut en juillet 1380 lors du siège de Châteauneuf-de-Randon en Lozère. Avant de reposer en paix, comme il en avait émis le vœu, dans sa ville natale, sa dépouille fut sacrément chahutée. En ces temps moyenâgeux, n’existait pas Roc Eclerc, l’entreprise de pompes funèbres liée à la célèbre enseigne de grande distribution de l’Ouest de la France.
En raison du long trajet depuis l’Auvergne, de la forte chaleur estivale et en l’absence des embaumeurs royaux, le corps du chevalier fut d’abord éviscéré, décervelé et baigné dans une mixture de vin et d’épices. Les viscères furent enfouis en l’église du couvent des Dominicains du Puy-en-Velay. Par la suite, un nuage de mouches accompagnant de trop près la charrette mortuaire, il fallut faire bouillir le corps dans un grand chaudron pour détacher les chairs du squelette et les inhumer en l’église des Cordeliers de Montferrand. Puis le roi Charles V décida de faire enterrer les ossements de son valeureux connétable dans la basilique royale de Saint-Denis, aux côtés des rois de France. Le cœur seul parvint à Dinan où il fut déposé sous une dalle au couvent des Jacobins, puis transféré en 1810 dans l’église Saint-Sauveur. Quatre sépultures pour un seul homme !
Je vous rassure, nul besoin de numéroter mes abattis, le trajet d’une vingtaine de kilomètres depuis Dinard, mon camp de base, est beaucoup moins rocambolesque.
Par souci de rendre la promenade moins pénible en plaçant en son début les difficultés dues à la forte déclivité du lieu, je choisis de me garer au port au pied du viaduc dont les photographes sportifs immortalisèrent le franchissement par les coureurs des Tours de France d’antan.

 

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Tour de France 1931 (photo Miroir des Sports)

Pont de Dinan 1950-07-19-Miroir+SprintTour de France 1950 5ème étape Rouen-Dinard (photo Miroir-Sprint)

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Surplombant la Rance à quarante mètres de hauteur, l’impressionnant édifice de granit relie le centre ville de Dinan et le bourg de Lanvallay, épargnant aux gens pressés les montées et descentes longues et sinueuses.
Je préfère musarder en bas, près du vieux pont de pierre en dos d’âne Il serait né au dixième siècle après que les Normands (mes compatriotes ont bon dos !) eurent ravagé la région et détruit un ancien gué d’origine romaine. Jusqu’en 1923, il possédait trois arches dont l’une en bois se relevait pour permettre la circulation des embarcations entre la mer et l’intérieur du pays. Plus récemment encore, il fut dynamité en août 1944 par les Allemands pour des raisons stratégiques.
Pour un peu, ces remaniements et reconstructions me rappellent le sketch de Jacques Dufilho sur la visite du château : « La chapelle, rasée par le Prince Noir, incendiée par les Huguenots, pillée par les Sans-Culottes, est entièrement d’époque » !
En tout cas, le petit pont ne manque pas de charme et les peintres amateurs ne s’y trompent pas en dressant volontiers leur chevalet à proximité. En parlant de toile, transition un peu « rance » (et pour cause) me dirait une chère petite fille, autrefois, les marins d’eau douce sur leurs gabarres passaient sous les arches, transportant, outre le bois, la toile (notamment pour les voiles de navire) qui constituait le commerce le plus florissant de la ville. En effet, on dénombrait encore environ mille cinq cents tisserands au début du dix-neuvième siècle.

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J’arpente quelques instants le chemin de halage le long duquel sont amarrés désormais des bateaux de plaisance, ceux-là même qui bloquent les automobiles à l’entrée de l’estuaire entre Saint-Malo et Dinard, lors de la levée du pont près de l’usine marémotrice. En fait, je les envie de glisser sur les eaux paisibles du fleuve côtier. Bien qu’à la communale, vous ayez sué sur les cartes muettes des cours de la Seine, la Loire, la Garonne et du Rhône, il est bien d’autres fleuves en France, certes de dimension plus modeste, et la Rance se jetant dans la Manche, en fait partie.

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Je quitte les bords de Rance pour me lancer à l’assaut de la cité via la pittoresque rue du Petit Fort. Il s’agit d’une véritable plongée dans le passé, quoique l’expression soit guère adéquate, en effet, la montée est raide avec des passages à plus de 20 % et malaisée avec ses pavés d’époque disjoints et le caniveau au milieu. J’imagine le temps des charrettes à bras transportant les marchandises entre le port et la ville haute.

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L’effort est tempéré par les nombreuses haltes pour admirer les vieilles maisons à pans de bois ou encorbellements. Souvent fleuries, elles sont occupées aujourd’hui par des restaurants et des artisans divers, potiers, sculpteurs, peintres et souffleurs de verre.

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La rue du Petit Fort devient rue du Jerzual après le franchissement de la porte du même nom. Construite aux XIVème et XVème siècles, la porte du Jerzual protégeait autrefois l’entrée de la ville. De chaque côté, partent des remparts en partie accessibles au public.

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Au-delà, les façades sont toujours aussi pittoresques et la pente tout autant sévère. Parvenu au sommet de la côte, je baguenaude dans le vieux quartier de l’Horloge me laissant guider par les noms de ruelles rappelant les activités qui les animaient autrefois : rue de l’Apport, de la Cordonnerie, de la Lainerie, de la Chaux, rue du Petit Pain. Il existe même une venelle du Trou-au-Chat, ainsi baptisée non pas parce qu’y couraient les « greffiers » mais parce qu’on y entreposait le « chat », une machine de guerre utilisée durant les sièges, une sorte de chariot mobile et couvert, armé d’un éperon de fer, qu’on lançait contre les murailles pour les ébranler.
Le nez en l’air, je m’attarde devant les maisons anciennes à colombages et vitraux. Certaines de guingois se touchent presque en leur sommet.

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Réjouissant anachronisme vestimentaire, un chevalier en armure coiffé du drapeau héraldique aux deux léopards de la Normandie semble monter la garde non loin du magasin tendance À l’aise Breizh ! Tee-shirts « Copains comme cochons Hénaff », « Bob Morlaix » en vitrine, la marque tourne en dérision les symboles d’une identité bretonne éculée. Comme un clin d’œil à une émouvante journée (voir billet du 3 octobre 2011), même la célèbre affiche du film d’Yves Robert est parodiée.

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Tiens, c’est une bonne idée finalement pour achever la promenade, de déguster au retour en bas de la ville, au bord de la Rance, crime de lèse-majesté envers le chevalier Du Guesclin grand amateur de cidre, une bière de l’abbaye trappiste et flamande de Westmalle. Ces moinillons, ils sont forts en bières et en fromages !

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Yec’hed mat ! et Ken arc’hoazh ! Pour les non familiers de la langue bretonne (j’en fais partie) : Santé et à demain !
Le lendemain donc, « dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne », je pars (ce vers de Victor Hugo n’est pas innocent). Dès potron-minet, le branle-bas de combat est sonné sur le ferry de la compagnie Condor. En effet, j’ai choisi de passer la journée à Jersey, la plus grande des îles Anglo-Normandes, distante de Saint-Malo d’environ soixante-cinq kilomètres.
Les Britanniques nomment cet archipel normand (car situé à l’ouest de la péninsule du Cotentin), Channel Islands, les îles de la Manche. Elles dépendent directement de la Couronne britannique, mais ne font cependant pas partie du Royaume-Uni. Elles sont sous la souveraineté du duc de Normandie (je redresse le buste fièrement) … donc de la reine Elizabeth II (ma mine est aussitôt déconfite) puisque le titre ducal est détenu par la monarchie anglaise depuis la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant suite à la bataille d’Hastings en 1066.
Jersey possède une exception constitutionnelle qui lui permet de faire ses propres lois, de lever ses impôts et de gérer les affaires internes. Elle ne dépend de la Grande-Bretagne que pour les questions de défense et de relations internationales.

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Tandis que nous croisons les remparts de Saint-Malo, je scrute le ciel avec circonspection. Ouest-France, le plus grand quotidien régional de France, promet crachin et gros nuages le matin, des averses l’après-midi et des orages en soirée. Entrée, plat, fromage et dessert au menu de la météo bretonne ! Pourvu que la mer soit calme car je ne voudrais pas subir la même mésaventure qu’Arthur Rimbaud (patience !).
Compte tenu du décalage horaire (une heure), nous parvenons en vue de Saint-Hélier, la capitale de l’île, sensiblement à la même heure locale que celle du départ. Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices, Suspendez votre cours !

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Après que mes amis bretons aient satisfait à la fouille douanière, les normands bénéficiant d’une mansuétude spéciale (je plaisante bien sûr), nous rejoignons le car bleu number eight de la compagnie Tantivy pour effectuer le tour de l’île durant la matinée.
En fait, cela commence par plusieurs tours d’un îlot directionnel, trait d’humour britannique (of course) de Pierre Morel, chauffeur du car, anglais comme son nom ne l’indique pas, mais d’origine normande. Bagot, Guignant, Roulland (nom de jeune fille de ma maman), les patronymes normands sont nombreux sur l’île.
Pierre Morel remplit avec un certain talent les deux fonctions de chauffeur … de bus et de public, en calmant rapidement notre appréhension sur les routes étroites, sinueuses et encombrées, et en créant une ambiance joyeuse. J’avoue qu’au départ, déjà décontenancé par la circulation à gauche, je me suis demandé comment il n’allait pas emplafonner tôt ou tard les véhicules qu’il croise à quelques centimètres près sans (trop) réduire sa vitesse.
Je regrette qu’au début de notre « folle randonnée », il ne ralentisse pas à hauteur de la grève d’Azette et surtout ne mentionne même pas que Victor Hugo vécut là, pendant trois ans, dans la commune de Saint-Clément, au début de son exil de presque vingt ans sur les îles anglo-normandes.
Lors de la première halte, je lui apprendrai que l’illustre romancier et poète, poursuivi par la police de Napoléon Bonaparte suite au coup d’État du 2 décembre 1851 auquel il s’était opposé, s’enfuit avec sa famille à Bruxelles avant de s’installer à Jersey de 1852 à 1855, puis dans l’île voisine de Guernesey jusqu’en 1870.
« Il y a une douzaine d’années, dans une île voisine des côtes de France, une maison, d’aspect mélancolique, en toute saison, devenait particulièrement sombre à cause de l’hiver qui commençait, cette maison s’appelait Marine-Terrace. L’arrivée y fut lugubre ».
Hugo y achève son pamphlet sur Napoléon le Petit et commence l’écriture de son recueil de poèmes satiriques Les Châtiments. Il y dénonce deux crimes, celui du 18 Brumaire où Bonaparte a pris le pouvoir par la violence, et celui du coup d’État du 2 décembre 1851.

« … Oui, tant qu’il sera là, qu’on cède ou qu’on persiste,
Ô France ! France aimée et qu’on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !

Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France ! hors le devoir, hélas ! j’oublierai tout.
Parmi les éprouvés je planterai ma tente.
Je resterai proscrit, voulant rester debout.

J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.

Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

Ultima verba (« Derniers mots » mais rien à voir avec Jean-Pierre Foucault) ! Hors l’écriture, effondré par la disparition de sa fille Léopoldine, troublé par la folie de sa seconde fille Adèle, jaloux de la complicité de son épouse avec le critique Sainte-Beuve, Hugo s’adonne au spiritisme et à la photographie. C’est ainsi qu’on le voit méditant sur le fameux cliché du Rocher des Proscrits, un endroit où il rencontre d’autres réfugiés politiques français.

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En 1855, Victor Hugo devenu indésirable à Jersey pour avoir, dans un écrit, injurié la reine Victoria se réfugie à l’île de Guernesey.
Victor Hugo et la pomme de terre, c’est toujours une question de culture ! Pierre Morel est beaucoup plus prolixe sur la Jersey Royal Potato, la pomme de terre royale de Jersey, la patate Rouoyale dé Jèrri en jersiais. On la trouve en sacs à de nombreux carrefours dans la campagne. Nulle présence de vendeur, vous déposez votre obole dans un tronc et vous emportez la marchandise.

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Il est vrai qu’à Jersey, outre une police classique en uniforme, il existe une « police honorifique » constituée de connétables, centeniers, vingteniers et officiers, sans uniforme ni salaire. Chaque habitant ne peut refuser cette fonction plus de trois fois sous peine d’amende et de prison. Vous imaginez cela possible chez nous ? Une idée à creuser pour notre ministre Manuel Valls.
Premier arrêt d’un quart d’heure à Gorey, un des trois principaux ports, situé à l’est de l’île.

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Nous n’avons pas le temps de monter jusqu’au château de Mont Orgueil qui, depuis son promontoire granitique, domine le village de pêcheurs.
Un colvert traverse paisiblement la chaussée pour se réfugier dans un bac à fleurs.

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J’effectue quelques pas le long du quai bordé de palmiers. En effet, l’île de Jersey bénéficie d’un micro climat très tempéré, avec quasiment aucun jour de gel. Notre guide railleur justifie même la présence nombreuse de véhicules 4×4 par l’unique jour de neige annuel.
Déjà, nous mettons le cap vers le nord de l’île via un paysage de petits champs bornés de murettes de granit ou de haies, qui n’est pas sans rappeler le bocage normand.
Dans les prés, paissent exclusivement des petites vaches de race jersiaise à la robe fauve plus ou moins foncée, élevées pour l’exceptionnelle qualité de leur lait.
Les chemins creux que notre chauffeur ne craint pas d’emprunter, portent souvent des noms de lieux-dits qui fleurent bon la campagne française.
Les villages avec leurs fermes et leurs monuments de granit rose sont pimpants au soleil (Ouest-France s’était trompé, il fait beau et même presque chaud !). Comme le souligne encore malicieusement l’intarissable Pierre Morel, le pub n’est jamais loin de l’église, le cimetière non plus d’ailleurs !
Poussez-vous, v’là le car bleu qui passe ! Certains touristes craignant pour la carrosserie de leur véhicule, mordent sur le talus ou reculent jusqu’au croisement précédent.
Bientôt, nous atteignons la côte rocheuse du nord de l’île avec un arrêt d’une demi-heure le long de la grève de Lecq et sa plage de sable rose, le temps de nous rafraîchir d’une bière ale, plus légère que celle des ecclésiastiques flandriens.

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La balade reprend tambour battant le long de la côte septentrionale avec sa succession de criques et de falaises escarpées. Bientôt, nous longeons la baie de Saint Ouen, une niche naturelle pour la faune et la flore, avec non loin de là, l’aéroport de l’île et un golf, un autre paradis (fiscal) pour les grands financiers du monde entier.

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Allez Pierre ! Le phare de la Corbière est en vue. Nous atteignons désormais le sud-ouest de l’île qui, il est vrai, n’est longue que de dix-neuf kilomètres.

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Le lieu sauvage tient son nom du jersiais « corbin », corbeau en langue normande. Oiseau de mauvais augure autrefois pour les marins qui naviguaient dans les parages dangereux à cause de la présence de hauts-fonds et de rochers submergés à marée haute. Aujourd’hui, les goélands et les mouettes rieuses remplacent les sinistres corvidés.

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Sur un promontoire voisin, une tour témoigne de l’occupation allemande durant la seconde guerre mondiale. Siège d’une station de radio marine encore récemment, l’ancien bunker est aménagé désormais en appartements de vacances prisés, paraît-il, par … quelques vétérans germaniques.
Notre virée s’achève avec la descente vers la baie de Saint-Aubin et le port de Saint-Brélade. C’est là que, dans un décor de végétation méditerranéenne, se concentrent de nombreux hôtels de luxe et les villas d’acteurs, sportifs et banquiers milliardaires. « Rêve inaccessible » même avec la loi Scellier !

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Le reste de la journée est consacré à la visite à pied de Saint-Hélier, il serait plus exact de parler de shopping dans les rues piétonnes du quartier commerçant. Mise à part l’achat d’un jean chez Marks & Spencer, je préfère errer au gré de mon humeur.
Les rues ont une signalétique bilingue, parfois savoureuse : ainsi, Royal Square devient la Place du Marché et surtout, Church Street se traduit en rue … Trousse Cotillon ! Vous me réciterez un Je vous salue Marie dans la langue de Jersey !
« J’té salue, Mathie, car lé Seigneu est auve té pa’ce qué t’es favorisée et t’es bénie entré les femmes.
Étout bénîn est l’frit d’ta bielle, Jésû. Sainte Mathie, Méthe dé Dgieu, prie pouor nous pécheurs, ach’teu et à l’heuthe dé not’ mort.
Âmen. »

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Une sculpture en bronze me fournit la possibilité de photographier enfin les sympathiques vaches jersiaines que j’avais aperçues très fugacement le matin, vous savez pourquoi. Pauvre Monsieur Morel, il va finir par m’en vouloir s’il lit mon billet.
Repérez la minuscule grenouille qui interpelle le veau. Un clin d’œil à Jean de La Fontaine ? Pas sûr, nous verrons plus tard pourquoi.

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Pour me mettre en appétit, je fais un crochet par le fish market et ses étals alléchants de poissons et coquillages d’une remarquable fraîcheur. Puis je traverse le marché couvert très typique avec son architecture victorienne, sa verrière et sa fontaine. Les boutiques de fleurs affluent. L’atmosphère presque silencieuse qui y règne tranche avec l’exubérance de nos marchés.

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Pour combler mon petit creux à l’estomac, je me restaure d’un fish and chips and peas. Cela n’a pas changé depuis mon enfance, le vert des petits pois britanniques a toujours une tonalité irradiée !
Rassasié, je me fonds dans la foule des piétons de l’artère commerçante de Saint-Hélier, King Street curieusement baptisée « rue de derrière » en français.

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Abandonnant les femmes à leurs emplettes, je traque le détail pittoresque. Par exemple, le service de nettoyage municipal effectue sa tournée de ramassage des poubelles dans un étonnant camion rose (une note de « gay-té »?).

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Plus loin, des plaques scellées sur le trottoir rappellent l’horreur nazie.
Juché sur une colonne où sont inscrites les peines encourues pour les délits, un batracien de pierre rappelle que les Jersiais sont communément appelés les crapauds.

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Sur les bancs de bois destinés aux lécheurs de vitrines fatigués, une plaque évoque le jubilé récent de sa majesté la Reine.
Je constate que l’activité ancienne de poterie est en voie d’extinction. Qu’importe, cela n’en a que plus de valeur, j’ai hérité de quelques jolies faïences de ma maman.
Boire une ale à la taverne The Pierson est agréable. C’est là, au coin de la rue, que se déroula le dénouement de la bataille de Jersey, le 6 janvier 1781.

« … Quel est donc ce héros qui porte blanche aigrette,
Qui guide la milice, et s’avance à sa tête?
– C’est Pierson. – Admirez son air calme et vainqueur:
Dans son oeil vif se lit sa généreuse ardeur:
Sur son front blanc et pur, sur son mâle visage
Resplendit sa belle âme et brille son courage.
Jeune, il ne compte encor que vingt-quatre printemps:
Mais, dès sa tendre enfance, élevé dans les camps,
Amoureux des lauriers que promet la victoire,
Il sait l’art de conduire une armée à la gloire.
La crainte n’a jamais approché de son coeur;
Mais ce coeur bat plus fort au seul mot de l’honneur.
Le poste du danger est celui qu’il préfère.
Là, son oeil est brillant; là, son âme guerrière,
Pendant que de son bras il sème la terreur,
Trouve un digne aliment à sa noble valeur.
Hélas! pourquoi faut-il que la mort, dans sa rage,
Ait frappé tout d’abord ton sublime courage,
O Pierson! ait brisé ce corps jeune et si beau
Ait préparé sitôt ton immortel tombeau! … »

Le major Pierson et le baron de Rullecourt, les chefs des deux forces en présence, périrent au cours de ce combat. Ce fut la dernière tentative française pour s’emparer des îles anglo-normandes et la victoire resta aux forces de Jersey.

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Sur la façade de la bibliothèque municipale, une plaque discrète me révèle l’existence de Maistre Wace, un poète normand qui naquit à Jersey peu après l’an 1100. L’histoire littéraire a retenu deux œuvres majeures de ce poète de langue jersiaise et normande : le Roman de Brut, une chronique en vieux français sur les rois de Bretagne qui inspira plus tard des auteurs comme Chrétien de Troyes, et le Roman de Rou, une véritable épopée nationale de la Normandie qui raconte en vers son histoire depuis l’époque de Rollon jusqu’à la bataille de Tinchebray en 1106. Il faudra que je recherche si cette somme ne figure pas en français moderne sur Gallica, le site de la BNF.
À Royal Square, des collégiens français, un peu affolés, me baragouinent un anglais très approximatif pour que je leur indique le lieu de rendez-vous de leur groupe. Cela tombe à point, nous nous dirigeons également vers la Place de la Libération.

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Auparavant, je jette un œil à l’intérieur de l’église paroissiale. Je remarque une stèle à la mémoire du brigadier John Anquetil, natif de l’île et lieutenant-colonel de l’armée du Bengale. Mon sang de descendant de viking ne fait qu’un tour. Et puis quelque chose me dit que je vous parlerai prochainement de son homonyme à l’éblouissante pédalée.
Comme un symbole, l’architecture victorienne et gothique de la banque NatWest témoigne de l’importance que revêt la finance sur l’île.

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La sculpture de la Libération inaugurée en 1995 évoque la délivrance de l’île, le 9 mai 1945, de cinq années d’occupation nazie, par les forces avancées de la Royal Navy et de la British Army. Elle représente un groupe d’habitants déployant le drapeau anglais dans une grande espérance de paix et de liberté.
Si je me retourne, je découvre l’hôtel de la Pomme d’Or où Victor Hugo passa sa première nuit d’exil sur l’île, le 16 août 1852.

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Les sirènes des bateaux retentissent dans le port tout proche.
Vous savez ma délectation pour le grand Victor (voir billet Mon alter Hugo à moi du 11 février 2010). Je ne résiste donc pas avant de quitter l’île, à vous offrir un autre magnifique poème tiré des Châtiments.

« Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.

Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,
Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,
Sonnait de la trompette autour de la cité,
Au premier tour qu’il fit, le roi se mit à rire ;
Au second tour, riant toujours, il lui fit dire :
« Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ? »
À la troisième fois l’arche allait en avant,
Puis les trompettes, puis toute l’armée en marche,
Et les petits enfants venaient cracher sur l’arche,
Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon ;
Au quatrième tour, bravant les fils d’Aaron,
Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,
Les femmes s’asseyaient en filant leur quenouille,
Et se moquaient, jetant des pierres aux hébreux ;
À la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,
Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées
Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées
A la sixième fois, sur sa tour de granit
Si haute qu’au sommet l’aigle faisait son nid,
Si dure que l’éclair l’eût en vain foudroyée,
Le roi revint, riant à gorge déployée,
Et cria : « Ces hébreux sont bons musiciens ! »
Autour du roi joyeux riaient tous les anciens
Qui le soir sont assis au temple, et délibèrent.

À la septième fois, les murailles tombèrent. »

Une heure et demie plus tard, les remparts de Saint-Malo résistent sur notre passage !!!

Pour démarrer la journée suivante, rien de tel qu’un petit blanc limé au comptoir du Bar des Amis ! J’offre même une tournée supplémentaire au lecteur perspicace qui se souviendra que j’avais déjà évoqué ce café dans mon billet du 18 mai 2008 Sueurs froides à Dinard. C’est là que choqué par sa découverte macabre, un aimable autochtone avait recouvré ses esprits.
N’imaginez pas une quelconque addiction à l’alcool, il ne s’agit là que d’une licence IV littéraire. D’ailleurs le Bar des Amis de la rue Saint Alexandre semble avoir définitivement fermé ses volets.

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Mais sensible à la poésie du vin des rues, chère à Robert Doisneau, Antoine Blondin, René Fallet, Alphonse Boudard et Bernard Dimey, c’est l’occasion de regretter la disparition progressive de ces petits zincs, bistrots, troquets, rades, caboulots et guinguettes qui faisaient le charme de nos quartiers. Chez eux, les happy hours duraient toute la journée. On y croisait des trognes qui nous distillaient des brèves de comptoir ou carrément des tranches de vie truculentes.
En hommage, j’en appelle au héros de Un Singe en hiver, le roman savoureux d’Antoine Blondin qui en connaissait un rayon (de bicyclette) sur les verres de contact :
« Une nuit sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-tse kiang dans son lit bateau : trois mille kilomètres jusqu’à l’estuaire, vingt-six jours de rivière quand on ne rencontrait pas les pirates, double ration d’alcool de riz si l’équipage indigène négligeait de se mutiner. Autant dire qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Déjà la décrue du fleuve s’annonçait aux niveaux d’eau établis par les Européens sur les parois rocheuses ; d’une heure à l’autre, l’embarcation risquait de se trouver fichée dans le limon comme l’arche de Noé sur le mont Ararat. Quentin se complaisait à cette péripétie qui lui permettait de donner sa mesure : sans tergiverser, il s’enfonçait à l’intérieur des terres pour négocier l’achat d’un train de buffles et soudoyer des haleurs, qu’il payait en dollars mexicains plus avantageux que celui de la sapèque. C’était l’instant raffiné où Quentin, seul Français parmi des milliers de Chinois cupides et fourbes, leur opposait sa propre impassibilité qu’on n’aurait pas attendue d’un fusilier marin de cet âge. Un sourire aux lèvres, il déchirait en deux les billets de banque du Gouvernement, ce qui les rendait inutilisables, et n’en concédait qu’une moitié au chef de chantier, se réservant de lui remettre la seconde lorsque le travail sera accompli. L’Asiatique s’inclinait en connaisseur devant ce trait d’ingéniosité qui coupait l’herbe sous les crocs-en-jambe. Et la navigation reprenait son cours sur l’oreiller, doucement d’abord afin d’éviter les cadavres à la dérive de certains buffles qu’on avait dû faire rentrer dans l’eau jusqu’aux cornes … »
À l’autre bout du comptoir, Marcel, un baroudeur cher à Pierre Perret, non moins loquace, revendique sa part d’aventure :

« … Au Cap Gris-Nez il jouait du corps au fond des bois
Avec les vahinés
À Shanghai il avait échangé des chinois
Contre des porte-clés
Il avait mis des tigres en cage
Il avait bouffé des sauvages
Aux vieux il leur suçait les yeux
Y parait que c´est fameux
À ce type-là on y a dit on est pas des paumés
On est de Gennevilliers
Mon p´tit gars j´y ai dit moi seul personnellement
Je connais même Orléans
Mais il avait vu l´Afrique noire
Les plus grands trafiquants d´ivoire
Tous les pays du Benelux
Y connaissait Guy Lux ... »

Cet après-midi, vu la météo incertaine, ma bourlingue se résume à une courte promenade le long du sentier douanier de Rothéneuf, un charmant quartier de la cité corsaire de Saint-Malo.
Pauvre Rutebeuf ! Ce n’est pas seulement la vague homophonie avec son hommage au poète du Moyen-Âge qui me fait penser à Léo Ferré.

« Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta ... »

Certes, le vent souffle fort aujourd’hui et les amis du bar de Dinard sont partis pour cause de fermeture mais plus sérieusement, dans les années 1960 Léo Ferré habita avec sa guenon Pépé, un îlot isolé par la grâce des marées, à quelques centaines de mètres de là.
Sur cette île Du Guesclin, il fit l’acquisition du fort construit par Vauban pour protéger le « pré carré » du roi Louis XIV. Cela n’empêcha pas l’artiste anarchiste de dire merde à l’architecte militaire dans un célèbre pamphlet !

« … Bagnard, le temps qui tant s’allonge
Dans l’îl’ de Ré
Avec ses poux le temps te ronge
Dans l’îl’ de Ré
Où sont ses yeux où est sa bouche
Avec le vent
On dirait parfois que j’les touche
Merde à Vauban

C’est un p’tit corbillard tout noir
Étroit et vieux
Qui m’sortira d’ici un soir
Et ce s’ra mieux
Je reverrai la route blanche
Les pieds devant
Mais je chant’rai d’en d’ssous mes planch’s
Merde à Vauban. »

Il écrivit sur son rocher quelques-unes de ses plus belles chansons et notamment son sublime poème La mémoire et la mer :

« La marée je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur
De mon enfant et de mon cygne
Un bateau ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme Jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts du sable de la terre ... »

Le temps de traverser le camping absolument désert du Nicet, je vous laisse en compagnie de Léo.

http://www.dailymotion.com/video/xrurx

La mer m’appelle de pointe en anse, de crique en promontoire quoiqu’elle se soit retirée avec la basse marée, découvrant de jolies plages de sable fin.

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Le paysage devient austère ou pimpant selon l’humeur des lourds nuages narguant le soleil.
Sur la pointe de la Varde, un blockhaus et des casemates rappellent la présence de l’occupant allemand durant la seconde guerre mondiale. Soudain, vers l’Ouest, par le miracle d’une éclaircie, surgissent dans le lointain le cap Fréhel et son phare.
Je profite avant la prochaine averse ! Pas de mauvais esprit, le Dieu Râ se montre finalement généreux le temps de la balade.

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De plage en plage, je traverse quelques pâtés de maisons avec vue imprenable sur la mer. Heureux propriétaires !
Je me glisse entre les ganivelles, ces barrières constituées de lattes de bois qui atténuent fortement la prise au vent. Petit korrigan de près de deux mètres (!), j’hante la lande et sa végétation rabougrie de bruyère cendrée, de genêt à balais et d’ajonc de Le Gall. Que cela doit être poignant le cri du cormoran le soir au fond des ajoncs !!!

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Pour six euros, on peut visiter des rochers sculptés par l’abbé Fouré à la fin du dix-neuvième siècle. Je connais quelques nationalistes corses qui feraient usage d’une barre à mine pour protester contre ce tourisme littoral abusif.
Au bout d’une heure, j’atteins le havre (de paix) de Rothéneuf.

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Cette anse communique avec la Manche par un étroit goulet qui s’assèche complètement à marée basse, laissant échoués les bateaux de plaisance.
Zone de vase nue recouverte à chaque marée, la slikke héberge mollusques et invertébrés. Pendant les grandes marées, le fort marnage permet la pêche à pied et de nombreux pêcheurs arpentent sable et rochers à la recherche de lançons, étrilles, tourteaux et petits homards.
Cela me rappelle une chanson d’Yvan Dautin, le papa de Clémentine Autain.

« La méduse de la plage de Saint-Malo
Fait du vélo sur la plage à Saint-Malo
Les coquillages et les crustacés
En ont assez de se faire écraser

Sous les rayons d’un vélo majuscule
Et d’une méduse qui vous tentacule
Ouille, ouille, ouille !
C’est là qu’il faut pas s’en méli-mélo les pinceaux
Dans la chaîne de vélo… »

Il est temps que la méduse pique un sprint et dégage car la mer remonte de manière spectaculaire, et dans peu de temps, les bateaux iront sur l’eau.
Ken arc’hoazh ! La traduction est superflue cette fois.

« En sortant de l’école
Nous avons rencontré
Un grand chemin de fer
Qui nous a emmenés
Tout autour de la terre
Dans un wagon doré.
Tout autour de la terre
Nous avons rencontré
La mer qui se promenait
Avec tous ses coquillages
Ses îles parfumées
Et puis ses beaux naufrages
Et ses saumons fumés.
Au-dessus de la mer
Nous avons rencontré
La lune et les étoiles
Sur un bateau à voiles
Partant pour le Japon … »

Le lendemain, j’ai rencontré en gare de Dinard, un petit train qui n’aurait pas déplu à Prévert.
En fait, la ville de Dinard, desservie jusqu’en 1987 par un train corail (de tourteau ?) en provenance de Paris-Montparnasse, ne possède plus de gare, démolie au début des années 2000. Un projet d’urbanisation avec la construction d’immeubles et d’une médiathèque est en cours de réalisation.
Alors, il y a quelques semaines, une association de Lorient, Idées détournées, et la coopérative Habitation familiale ont eu l’ingénieuse initiative d’organiser un dernier voyage dans l’imaginaire en s’appropriant le site avant sa « déconstruction », des anciennes dépendances de la gare mises à disposition des syndicats et associations locales comme le Vélo-Club Dinardais (j’ignore si la méduse de la plage était adhérente !).
Ainsi, ce matin, quai Ampère, je retrouve mon âme enfantine comme au temps où je jouais avec mon train électrique dans le grenier de la maison familiale. Ce train-là, dit de la Création, est tiré par une locomotive à vapeur digne de la véritable héroïne de La bête humaine, le film de Jean Renoir. De dos, ne serait-ce pas Jean Gabin mécanicien sur sa « Lison » ?

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Dans son sillage, la fresque représente plusieurs wagons de voyageurs dont on aperçoit les silhouettes.

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Les wagons sont réalisés à partir de déchets pré-triés et collés directement sur les murs. Les matériaux sont divers et variés : bouteilles, bouchons et emballages en plastique, cartons, vieux papiers peints, affiches, journaux, tracts et magazines, bois, boîtes de conserves et même ustensiles de cuisine mis au rebut.

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Chaque wagon tourne autour d’un thème, par exemple la musique ; c’est l’occasion de me souvenir de J’entends siffler le train, un immense succès de Richard Anthony des années yéyé.

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Comme Prévert, je pars autour de la terre avec le train du quai Ampère pour retrouver le regretté Félix Leclerc au Québec.

« Oh ! le train du Nord
Tchou, tchou, tchou, tchou,
Le train du Nord
A perdu l’Nord … »

Les arrière-grands-mères armoricaines perdraient peut-être aussi la tête (et la coiffe avec !) si elles savaient ce qu’il advient de leurs batteries de cuisine.

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Au mur de la G’Art, des graffeurs ont bombé une famille de voyageurs prête à embarquer.

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Quel bonheur même éphémère de voir passer les petits tortillards de nos grands-pères, Brassens parlait de corbillards qui suivaient la route en cahotant, un moyen de transport pour une autre destination.
Allez, ce midi, je retourne voir ma Normandie qui m’a donné le jour, enfin presque ; plus exactement, je déguste une assiette de fruits de mer à Saint-Benoît-des-Ondes, un petit village de la baie du Mont-Saint-Michel (voir billet du 10 juin 2010 Le bonheur est dans le pré-salé).
En bordure du chemin Dolais, mon cœur n’est pas à marée basse comme la Manche, la silhouette majestueuse du Mont-Saint-Michel se dessine au loin. Je bénis la folie du Couesnon qui mit cette merveille dans ma province natale.

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Je ne devrais pas afficher un chauvinisme aussi exacerbé car j’aurais pu naître au charmant petit port de Cancale. En effet, mes parents, alors jeunes mariés, eurent l’opportunité d’y acquérir une maison de famille. Leur modeste traitement d’enseignants débutants les en empêcha.
Est-ce par atavisme, régulièrement, je reviens visiter ce bijou de la côte d’Émeraude que ma chère maman, native de l’autre côté de la baie, adorait, mettant ainsi en pratique la réflexion de Colette : « Trois jours de Paris aride contiennent moins de délices qu’une heure Cancalaise ».

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Statistiquement, on doit bien trouver quelques perles dans les innombrables bancs d’huîtres naturelles et d’élevage qui constituent la renommée de la cité.
Dans la ville haute, devant l’église, une fontaine « les laveuses d’huîtres » rend hommage aux femmes cancalaises qui, antan, triaient à marée basse sur la grève, les coquillages fraîchement déchargés des bisquines.

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Déjà, au seizième siècle, les échevins de Paris avaient passé un contrat avec la ville de Cancale afin d’organiser un arrivage frais et régulier deux fois par semaine pour servir la table du roi.
Autrefois, aux alentours de Pâques, les bateaux de pêche étaient autorisés à aller draguer les huîtres sauvages des bancs naturels de la baie. Cette grande migration était surnommée la Caravane.

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Je m’attarde quelques minutes devant les étalages du mini marché au bout de la digue : l’huître creuse dans sa robe beige aux bords foncés, l’huître plate de forme arrondie type belon dont celle, hors norme (donc impropre à la consommation par notre président !!!) numérotée 0000 dite « pied de cheval ». Pour les non initiés, plus le numéro est grand, plus la taille est petite.
J’admire la dextérité et la célérité avec lesquelles les ostréiculteurs ouvrent les huîtres. À n’importe quelle heure, les touristes commandent une assiette d’une demi-douzaine d’huîtres qu’ils vont aussitôt déguster en s’asseyant sur les gradins qui surplombent les parcs. Pique-nique de la mer !
Apparemment, ils sont moins délicats que George Sand :
« Enfin, je gagnai Cancale, où les huîtres étaient passables et le vin blanc de l’auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d’un tout petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu’il me sembla être le seul qui attachât de l’importance à la qualité des huîtres. Il les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés.
– Est-ce que vous cherchez des perles ? lui demandai-je.
– Non, répondit-il ; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété, à toutes celles que je connais déjà.
– Ah ! vraiment ? vous êtes amateur ?
– Oui, monsieur ; comme vous, sans doute ?
– Moi ? je voyage exclusivement pour les huîtres.
– Bravo ! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre service.
– Parfait ! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous causerons. – Garçon ! apportez-nous encore quatre douzaines d’huîtres.
– Voilà, Monsieur ! dit le garçon en posant sur la table quatre bouteilles de vin de Sauternes.
– Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin ? demanda d’un ton bourru le petit homme.
– Une bouteille par douzaine, est-ce trop ? dit le garçon en me regardant.
– On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées. N’importe, pourvu qu’il y en ait à discrétion... »

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Je profite de la basse marée pour me promener au bord des bassins. Une huître met environ quatre ans pour parvenir à maturité.

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Puis je me désaltère à la terrasse de La Mère Champlain, en bordure du port. L’enseigne serait-elle un clin d’œil à Samuel de Champlain, dessinateur, géographe et explorateur qui fonda la ville de Québec le 3 juillet 1608 ? À moins, plus subtilement, que cela constitue un jeu de mots sur la mer de Champlain, une ancienne mer d’eau salée aujourd’hui disparue qui couvrait, peu après la dernière glaciation, les basses terres du Saint-Laurent.
En tout cas, il me plait de lire sur un des murs deux vers d’Arthur Rimbaud :

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Jacques Chirac n’a donc pas inventé ce néologisme pour se dédouaner de quelques agissements douteux. Rimbaud s’inspira d’un sobriquet attribué par Théophile Gautier à la duchesse d’Abrantès (d’Abracadabrantès !). pour introduire l’adjectif dans son poème Le Cœur supplicié.
Une lecture plus approfondie, si j’ose m’exprimer ainsi en la circonstance, ne manque pas de sel (de mer).

« Ô flots abracadabrantesques
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé.
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé ! … »

L’ithyphalle est le phallus en érection. En fait, on comprend bientôt que le narrateur vomissant à la poupe du bateau est en train de subir une sodomisation par un groupe de soldats priapiques et avinés. Certains exégètes voient là une allusion à un viol qu’aurait subi Rimbaud lors d’un séjour en prison durant la Commune.
Gardant mes arrières, j’achève ma déambulation le long des quais. Quelques véhicules ne laissent planer aucun doute sur l’activité locale.

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Je n’ai pourtant rien à me reprocher, mais je me souviens subitement de Rue de la Soif, une ancienne chanson de Bernard Lavilliers souvent inspiré par l’atmosphère des ports et des petits bars (des amis).

« ... On est mort d’une rafale dans le port
on s’étale on filait à l’anglaise
avec une cancalaise
c’est bizarre c’était la même
celle qui a fourni le pétard
celle qui jurait un grand amour éternel
celle qu’est bilingue
avec un rire de dingue
on s’rappelle. »

Ainsi se termine mes excursions aux senteurs iodées. Sur le chemin du retour, j’aurais pu connaître d’autres effluves à Livarot mais je n’en ferai pas un fromage. En effet, j’ai trouvé porte close à la ferme de la Houssaye, une institution fondée en 1810 par un certain Michel Fromage (ça ne s’invente pas) qui produit de sublimes Pont-l’Évêque et « colonels » 5 étoiles ou bandelettes. Ce sera pour une autre fois.

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 1 juillet, 2012 |1 Commentaire »

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