Archive pour juin, 2012

Demain, sur la route de Narbonne … avec Charles Trenet et Claude Nougaro

Lors de mon dernier billet, je vous ai quitté à l’heure de l’apéritif, à la Pointe Courte, le pittoresque quartier de pêcheurs de Sète.
En soirée, j’ai goûté à une honnête bourride de baudroie, une spécialité locale, sans comparaison cependant avec celle que me préparait mon oncle autrefois.
Sur le chemin du retour vers mon hôtel, quelques couplets de Georges Brassens troublent soudain la quiétude d’une petite rue discrète à proximité du canal. Comme un phare dans la pénombre de la ruelle, une enseigne lumineuse m’informe que se trouve là le restaurant cabaret Les amis de Georges. Chaque soir, un ou deux artistes, accompagnés de leur guitare, leur accordéon ou du piano, y chantent encore et encore les refrains de la gloire locale et de ceux qui marquèrent son époque, souvenez-vous le Poinçonneur des Lilas, le Métèque, les Bourgeois, Anarchistes, la Bohême, Aragon et Castille. Certains de leurs inoubliables auteurs et interprètes sont même présents sur une photographie géante en vitrine de l’établissement.

Demain, sur la route de Narbonne ... avec Charles Trenet et Claude Nougaro dans Coups de coeur AmisdeGeorgesblog

Bien qu’à l’accueil de mon hôtel, soient exposées quelques belles photographies de l’ami Georges, de concert je n’aurai que des variations pour tubulures, tuyaux, canalisations et chasses d’eau, indignes de Pierre Henry !
Bientôt …

« … Il fera nuit mais avec l´éclairage
On pourra voir jusqu´au flanc du coteau
Nous partirons sur la route de Narbonne
Toute la nuit le moteur vrombira ... »

En fait, j’attends le lendemain matin pour me diriger vers Narbonne. J’ai rendez-vous là-bas, la lune a fait faux-bond (normal il lui faut la nuit !), avec le soleil évidemment, mais aussi et surtout avec Charles Trenet, autre grand poète qui a trempé sa plume dans l’encre bleue du Golfe du Lion.
Pour le profane, il peut paraître indécent ou incongru d’associer ces deux grandes figures du music-hall qu’un monde de différences semble opposer. Et pourtant, le fumeur de pipe, fils de maçon, évoqua souvent l’influence que l’amateur de havanes et fils de notaire exerça sur lui dans sa jeunesse : « Enfin quelqu’un essayait de sortir des sentiers battus de la guimauve et des roucoulades de la chanson dite de charme.Il m’a tellement impressionné que pendant des années, il m’a empêché d’écrire. Je ne chantais plus que du Trenet ».
Georges adorait les rythmes swing et la poésie légère de Charles. Il lui arrivait même comme ici de suppléer sa mémoire défaillante.

http://www.dailymotion.com/video/x1qwmd7

Je n’ai donc aucune honte à avouer ici mon goût pour leur immense talent artistique.
Ce matin-là, à défaut d’une superbe Panhard et Levassor que je conduirais en plein essor, je me satisfais d’une Renault Scenic sans vrombissement pour partir dans le vent entre mistral et tramontane.
Au nom d’une meilleure circulation des dites automobiles, les travaux d’aménagement du territoire me rejettent désormais vers les sables des vins de Listel, m’empêchant de contempler « la mer bergère d’azur qu’on voit danser le long des golfes clairs ».
Tant pis, je me console bien vite. J’ai programmé mon GPS pour qu’il me guide jusqu’à Narbonne, au 13 avenue Charles Trenet, anciennement 2 route de Marcorignan. C’est là que naquit le 18 mai 1913, par un dimanche très ordinaire, le « bébé blond, rond et tonique » de Marie-Louise Caussat, la jeune épouse de Lucien Trenet.
Celui-là même qui devint plus tard le « fou chantant » et qui, l’ordinateur de bord de mon véhicule était finalement inutile, me guette au coin de (sa) rue sur une grande fresque murale.

Trenetblog5 dans Ma Douce France

« Fidèle, fidèle je suis resté fidèle
À des choses sans importance pour vous
Un soir d’été, le vol d’une hirondelle
Un sourire d’enfant, un rendez-vous
Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle
À des riens qui pour moi font un tout …
Ma vieille maison avec sa tonnellerie
Et près de la gendarmerie, les express... »

Plus encore que Cadet Roussel, Charles Trenet possédait de nombreuses maisons, à Juan-les-Pins, le « Domaine des esprits » à Aix-en-Provence, sa villa de La Varenne-Saint-Hilaire sur les bords de Marne.
« J’ai toujours été très sensible au mot maison. Parce que finalement, c’est un havre de paix, surtout la maison de Narbonne dans laquelle je suis né. Je dis toujours de mes autres maisons qu’elles m’appartiennent, mais celle de Narbonne, c’est la seule à laquelle j’appartiens … celle que des circonstances malheureuses de la vie m’ont contraint à quitter. »
Parce que Charles ne s’exprime jamais mieux qu’à travers ses couplets, il évoque le même attachement dans une chanson méconnue qu’il avait commencée dans son enfance, poursuivie étant jeune homme, et interprétée à ses débuts avec son acolyte duettiste Johnny Hess :

Maman, ne vends pas la maison

« Maman, ne vends pas notre vieille maison
Là, j’peux pas t’donner raison.
Elle est si jolie avec ses volets verts,
Sa fraîcheur l’été et sa douceur l’hiver.
Y a des souvenirs au fond de chaque tiroir,
Des parfums dans les placards.
Les trains qui vont la nuit, nous chantent des chansons.
Maman, ne vends pas la maison … »

Non seulement, elle ne la vendit pas mais Charles la céda à la ville de Narbonne, moyennant finances tout de même, quelques années avant qu’il décède.
Un proverbe affirme que pour bien connaître quelqu’un, il faut visiter sa maison. C’est ce que je mets en application, ce matin, en me plongeant dans l’enfance de Charles. Elle ne m’est d’ailleurs pas inconnue grâce à la riche biographie de Richard Cannavo, TRENET Le siècle en liberté, illustrée de dessins de Cabu, fan lui-aussi, que je m’étais procurée fortuitement chez un bouquiniste ariégeois.
Me voilà donc devant la maison aux pimpants volets verts. Le maître des lieux, souriant, un œillet à la boutonnière, m’accueille à bras ouverts dans la courette.
« Y’a d’la joie Bonjour bonjour les hirondelles Y’a d’la joie Dans le ciel par-dessus le toit ».

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Cela ne ressemble pas à un musée. Un instant, j’ai l’impression de déranger, de m’introduire par erreur chez un particulier. Le cœur en fête, je sonne cependant à la porte d’entrée. Quelques secondes plus tard, une dame aimable m’ouvre et me prie d’avancer dans le vestibule. Le temps de prendre les billets, le charme opère déjà. Seule déception, il est interdit de photographier, je ne pourrai donc pas vous faire visiter l’endroit en images.
Le son d’une voix connue émane de la pièce en face. Je m’avance impatient et guilleret comme … beaucoup d’airs de Trenet. En guise de salon, j’entre dans la vaste salle de réception d’une demeure cossue, n’oublions pas que Lucien Trenet, le père, était notaire.
Je ne me suis pas trompé, Charles et sa maman bavardent tendrement sur le petit écran d’une copie de poste d’autrefois, au bon temps de la télévision en noir et blanc. Tandis qu’ils évoquent l’enfance et l’amour déjà naissant du tout petit Charles pour la musique, je fais le tour de la pièce observant avec intérêt les documents exposés.
Pour la scénographie, les glaces et les miroirs servent de support à quelques pensées de l’artiste : ici, « J‘ai toujours eu l’âme badigeonnée d’un produit isolant », ailleurs « Il faut garder quelques sourires pour se moquer des jours sans joie ». C’est cette philosophie qui lui permit d’écrire quelques chefs-d’œuvre d’optimisme aux heures les plus sombres de notre histoire.
1938, le gouvernement Daladier signe le fameux accord de Munich avec Hitler, Mussolini et Chamberlain. Dans une caserne d’Istres, le deuxième classe Trenet pour se donner du courage en balayant la cour, compose :

« … Le gris boulanger bat la pâte à pleins bras
Il fait du bon pain du pain si fin que j’ai faim
On voit le facteur qui s’envole là-bas
Comme un ange bleu portant ses lettres au Bon Dieu
Miracle sans nom à la station Javel
On voit le métro qui sort de son tunnel
Grisé de ciel bleu de chansons et de fleurs
Il court vers le bois, il court à toute vapeur ... »

À la même époque, il écrira :

« Un rien me fait chanter
Un rien me fait danser
Un rien me fait trouver belle la vie
Un rien me fait plaisir
Un rêve un désir
Un rien me fait sourire l’âme ravie
Quand le ciel est joyeux, je me sens le cœur heureux
Et quand, hélas, il pleut j’aime la pluie
J’aime la terre les fleurs la vie le ciel bleu
Et puis les femmes les femmes les femmes qui ont les yeux bleus … »

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Ça fait boum dans le ciel de France. En 1939, il reçoit le Grand Prix du Disque pour :

« La pendule fait tic tac tic tac
Les oiseaux du lac font pic pic pic pic
Glou glou glou font tous les dindons
Et la jolie cloche ding din don
Mais …
Boum
Quand notre cœur fait Boum
Tout avec lui dit Boum
Et c’est l’amour qui s’éveille.
Boum
Il chante « love in bloom »
Au rythme de ce Boum
Qui redit Boum à l’oreille ... »

Il fallait en effet être un peu fou chantant pour écrire des chansons et célébrer la joie, la jeunesse et l’amour en des temps où ils étaient comme interdits de séjour !
C’est tout le génie de l’artiste, je vous prends la main chère lectrice pour esquisser quelques pas de Swing Troubadour. Écoutez, nous sommes en 1941 :

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Il y a même un piano dans un coin du salon.

« Ne cherchez pas dans les pianos ce qu’il n’y a pas.
Soyez heureux d’avoir l’écho du temps de papa,
Valse espagnole
Des années folles
Ou bien Sardane que l’on dansait à petit pas
Après le repas.
Ne cherchez pas dans les couloirs de mes châteaux
Ce qu’il peut y avoir à l’intérieur de mes pianos ... »

Nous nous trouvons chez une « famille musicienne » :

« Mon père est musicien.
Mon frère est musicien.
Ma mère est musicienne,
Ell’ joue d’la harpe ancienne.
Mon père joue du violon.
Mon frère du cymbalum
Et moi, vous l’savez bien,
Je n’joue de rien.
Je joue à donner des visages
Aux nuages qui courent dans le p’tit jour.
Parfois, perdu dans le bocage,
Je joue comme les oiseaux d’amour…
Mon oncle est musicien,
Il joue du cor prussien.
Ma tante Adélaïde
Connaît l’ophicléide…
Mon jeune cousin Gaston
Tâte du biniou breton
Et même avec la bonne
Un peu d’trombone…
Le sam’di soir, il faut les voir, ah ! quell’ merveille,
Se réunir pour le plaisir de leurs oreilles.
Au piano droit se tient parfois monsieur l’abbé
Qui réussit à jouer aussi du galoubet ... »

La chanson est quasiment autobiographique. La tante Émilie qui s’installa à la maison après plusieurs deuils, se prénomme Adélaïde par licence poétique.
Des partitions de chansons de Charles nous guident dans l’escalier menant au premier étage. Dans la salle à manger, quelques menus traînent sur la table ronde familiale. Je relève l’un d’eux écrit de la main de Charles ( ?) :
Manière
Jambon de Parme
Escalopes de saumon
Faire un peu de riz blanc

Boucher Nauptes ? (guère lisible)
Trois tranches de gigot aux endives braisées

Pâtisserie au choix en bas dans la rue
« Essaye de trouver des pêches au sirop »

Il semble qu’avec ce gourmand de Trenet, le repas pouvait se prolonger durant six à sept heures. Un petit film d’archives nous le montre devisant gaiement à table avec un autre Charles célèbre, Aznavour.
Je jette un œil sous la table dès fois que le petit Charles s’y trouvât comme dans la Folle Complainte : « Je me cache sous la table/Le chat me griffe un peu ».
L’enfant curieux connut quelques scènes scabreuses à en croire certain couplet :

« Les jours de repassage,
Dans la maison qui dort,
La bonne n’est pas sage
Mais on la garde encore.
On l’a trouvée hier soir,
Derrière la porte de bois,
Avec une passoire, se donnant de la joie.
La barbe de grand-père
A tout remis en ordre
Mais la bonne en colère a bien failli le mordre... »

Je me glisse dans la pièce voisine aménagée en bureau où Trenet évoque deux années de pensionnat qui l’ont marqué pour la vie. En effet, les rires s’accompagnent souvent de larmes. En l’année 1920, tandis que son père tant rêvé, tant espéré, enfin démobilisé, rentre à la maison, c’est la maman qui s’en va pour suivre le beau Benno Vigny, homme d’esprit et de plaisir qu’elle avait connu en douce à l’hôpital de la Cité où il soignait une blessure de guerre ! Avec pour conséquence pour Charles et son frère aîné Antoine de se voir placés en pension. Voici Charles, orphelin et prisonnier à l’école libre de la Trinité de Béziers !

« … Je suis le petit pensionnaire
Qui rentr’ au bahut l’dimanch’ soir
Après un seul jour éphémère
De grand bonheur et d’espoir.
Après les minutes exquises,
Il faut retrouver le dortoir.
La veilleuse bleue,
La nuit grise
Et le pion, ce monstre noir
Comme un gendarme,
Il m’suit des veux.
La vie, pour moi, n’a plus de charme,
Dans le vacarme
Des heur’s de jeu.
Souvent je vers’ plus d’une larme.
J’m'endors en pensant à ma mère
Et à mon gros chien que j’aim’ tant.
Je suis le petit pensionnaire,
Qu’on vient d’enfermer pour longtemps…

.. Je suis le petit pensionnaire
Qui rêv’ de partir un matin
Sur une grand’route si claire
Qui m’conduira, c’est certain,
Vers le paradis de lumière,
La jolie maison de chez moi,
Le jardin fleuri
d’roses trémières... »

C’est sans doute là que le philosophe du bonheur décida qu’il aurait toute sa vie pour vivre son enfance à travers des chansons souvent joyeuses.
Par une des fenêtres, je jette un œil vers la voie ferrée en face, la passerelle est toujours là.

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Les trains qui vont la nuit, nous chantent des chansons …
Je remarque dans un cadre accroché au mur, un certificat d’aptitude à l’enseignement primaire délivré à Marie-Louise Caussat. Il me plait d’apprendre que même si elle n’exerça jamais, la maman de Charles se destinait à une carrière d’institutrice. Vous savez désormais qu’elle préféra courir l’Europe au bras de son amant.
Je passe maintenant dans la chambre où Charles naquit et poussa son premier cri, un ré mineur dit la légende !
De nombreux documents tapissent les murs de la maison. Leur souvenir s’estompe déjà dans ma mémoire.

« … Que reste-t-il de ces beaux jours
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse
Que reste-t-il des billets doux
Des mois d’ avril, des rendez-vous
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse
Bonheur fané, cheveux au vent
Baisers volés, rêves mouvants
Que reste-t-il de tout cela
Dites-le-moi … »

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En fait, plutôt qu’observer en détail chacun d’eux, je me laisse bercer dans mon errance par les refrains qui surgissent à chaque coin de porte. Finalement, puis-je parler de Trenet autrement qu’avec ses mots à lui ?
Le temps me presse un peu, malheureusement. Je grimpe vers le second étage qui constituait l’appartement de Charles, signalisé par une sonnette et ses initiales sur la porte d’entrée.
Par une fenêtre, au loin, au-delà des toits de tuiles rouges, se détache la cathédrale Saint-Just. Je retrouve la même vue avec Charles jaillissant du toit, sur la pochette d’un disque 45 tours Narbonne mon amie. Un vieux pick-up Oscar Senior est prêt à jouer son hommage à sa ville natale.

« … Narbonne, mon amie,
Douceur des premiers jours,
Ce soir fait l’endormie
À l’ombre de ses tours.
Et sous la lune pâle,
Je marche allègrement
Dans la nuit provinciale
De ce décor charmant.

Personne ne me remarque,
Je passe en deux villes
Et soudain je débarque
Sur les barques tranquilles.
La rue du Pont m’accueille
Et, gentiment, me dit :
« Tu vois, les jours s’effeuillent,
Adieu, mon vieux petit ! »

Bonsoir, la rue Droite,
Où si l’on tourne à droite
On retrouve toujours
L’École Beau Séjour.
Bonsoir Quai d’Alsace,
Où tout est à sa place
Comme à la belle saison
Où vivait ma maison ... »

Pour ne pas rompre le charme, je ne me confronte pas au karaoké des chansons de l’artiste, proposé dans la pièce voisine.
La visite est passée trop vite. J’en prolonge la magie, encore quelques instants, en rejoignant au bas de la rue, à quelques pas de là, le quai d’Alsace.

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« Ne cherchez pas sur le canal de la Robine
Le clair fanal d’une péniche qui se débine.
Ne cherchez pas, au pont d’Arcole,
Les murs de la vieille école.
Elle est devenue garage, rebut
Pour autobus. »

Je cherche pourtant même si je n’y trouve que la chanson du vent d’automne. J’imagine le petit Trenet traînant dans le quartier.

« Il revient à ma mémoire
Des souvenirs familiers
Je revois ma blouse noire
Lorsque j’étais écolier
Sur le chemin de l’école
Je chantais à pleine voix
Des romances sans paroles
Vieilles chansons d’autrefois

Douce France
Cher pays de mon enfance
Bercée de tendre insouciance
Je t’ai gardée dans mon cœur! »

« Drôle de pays, drôle de siècle, où un artiste à la personnalité controversée a servi de lien entre trois générations réputées irréconciliables! Détesté par la droite des années 30 et 40 parce qu’il apportait la musique des nègres et l’humour des fous (le jazz et le courant zazou ndlr) ; méprisé par les résistants de 1944, parce qu’il avait écrit justement «Douce France», et qu’on trouvait un parfum maréchaliste à ce vers : « Oui, je t’aime [la France], dans la joie et la douleur »; ignoré par les amateurs de chansons à message parce qu’il n’avait pas assez lourdement affirmé sa confiance en l’avenir de la révolution. Et pourtant, on s’est passé Trenet de droite à gauche et de père en fils pendant plus de soixante ans, à la fois comme un mistigri et comme un petit bout de jardin secret. Et c’est sans doute pour cela qu’il est si difficile de dire aujourd’hui pourquoi on l’aimait. »
Le temps de quitter Narbonne son amie pour Gruissan ses amours, à une vingtaine de kilomètres de là, je vous laisse en compagnie de Charles. Allez, « Joue-moi de l’électrophone, des airs qui disent qu’on est en France »
Dans le train de nuit, il y a des fantômes …

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Un peu perdu dans l’urbanisation inflationniste, je parviens cependant au vieux village de Gruissan, l’un des plus beaux de France, enroulé autour d’un gros bloc de calcaire, au milieu des étangs. Longtemps, Gruissan a ignoré la Méditerranée, lui préférant les étangs poissonneux alentour.

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« ... Gruissan, Gruissan mes amours
Je reverrai ton village à l’entour
Et la tour
Barberousse
Qui se mire, grave et douce
Dans les eaux de l’étang
Palpitant ... »

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En ce samedi midi, jour de marché, les étals envahissent les ruelles piétonnes. Nous croisons des mines fatiguées par une longue nuit de fiesta. Ce week-end se déroule, en effet, les Festejades avec concerts, bodegas et bandas autour d’un seul objectif, la joie de vivre … comme une chanson de Trenet ?
Mon ventre crie famine. Question de pif, comme le nom du vin produit par le comédien Pierre Richard, vigneron local, je porte mon dévolu sur le restaurant La Cranquette, du nom d’un crabe femelle en occitan. Ici, en l’absence de carte, les plats sont détaillés sur un grand tableau noir faisant office de mur.

« Le vieux piano de la plage ne joue qu´en fa qu´en fatigué
Le vieux piano de la plage possède un la qui n´est pas gai
Un si cassé qui se désole
Un mi fané qui le console
Un do brûlé par le grand soleil du mois de juillet
Mais quand il joue pour moi les airs anciens que je préfère
Un frisson d´autrefois
M´emporte alors dans l´atmosphère
D´un grand bonheur dans une petite chambre
Mon joli cœur du mois de septembre
Je pense encore encore à toi
Do mi si la ... »

En fait de piano, c’est une plancha géante sur laquelle le chef cuisine devant nous de beaux produits de saison de la mer et du terroir. Il affirme n’acheter ni poisson congelé, ni poisson d’élevage et travailler en priorité les produits pêchés artisanalement à Gruissan.
Je me régale d’un cassoulet de seiche avec un aïoli maison, suivi d’un chèvre frais au confit de tomates vertes. Délicieux ! Il faudra que je revienne un jour goûter les tellines au foie gras, ces petits mollusques bivalves appelés aussi lagagnons sur la côte landaise. J’en salive déjà !
Pour l’instant, en guise de promenade digestive, j’entame la brève ascension vers la tour Barberousse. La seule véritable difficulté provient du sentier empierré et usé par l’érosion ainsi que des traîtrises des rafales de vent.
La tour est tout ce qui reste d’un château fort construit à la fin du Xème siècle pour protéger la cité contre les invasions maritimes. Son appellation légendaire aurait pour origine le souvenir d’un petit corsaire local surnommé Barberoussette, puis Barberousse, en souvenir du célèbre pirate turc, lorsque lui fut confié le commandement d’un fortin de la côte.

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De là-haut, le panorama à 360 degrés est superbe sur le village, l’étang et la mer dans le lointain. Heureux Gruissanais qui s’est improvisé une terrasse avec barbecue en découpant le toit de tuiles de sa demeure !

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De retour au pied du rocher, je trouve un peu de fraîcheur à l’intérieur de l’église Notre Dame de l’Assomption. Contemporaine de la tour, elle était à l’origine fortifiée comme en témoignent encore quelques meurtrières et le clocher, ancienne tour de guet. La nef est surmontée d’une charpente apparente en forme de cale de bateau.

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Le maître-autel est coiffé d’un baldaquin composé de six imposantes colonnes en marbre rose de Caunes-Minervois et d’une statue en bois polychrome de l’assomption de la Vierge Marie.
Je remarque un bateau suspendu comme souvent dans les églises de bord de mer.

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Je me garde bien de toucher à quoi que ce soit dès fois que l’on m’inflige pareil châtiment à celui du chevalier de La Barre dont le buste apparaît dans une petite niche non loin de l’église.

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Accusé d’avoir dégradé la statue du Christ s’élevant sur un pont d’Abbeville, d’avoir fredonné deux chansons libertines irrespectueuses à l’égard de la religion et d’être passé devant une procession sans enlever son couvre-chef, ni s’être agenouillé, enfin de posséder chez lui des livres érotiques et le Dictionnaire philosophique de Voltaire, il fut condamné pour blasphème à subir la torture ordinaire et extraordinaire pour dénoncer ses complices, à avoir le poing et la langue coupés, à être décapité et brûlé avec l’exemplaire de l’ouvrage de l’ermite de Ferney. La sentence fut exécutée le 1er juillet 1776 ; c’est le bourreau Sanson (que j’ai évoqué dans mon billet du 1er avril 2012) qui lui trancha la tête. Tragique symbole de l’intolérance religieuse !
J’erre maintenant dans la circulade des maisons qui s’enroulent telle une coquille d’escargot autour du rocher. Sont-ce les effets d’une longue nuit de Festejades ou l’heure de la sieste, les ruelles étroites sont désertes en ce début d’après-midi.

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« ... J’irai, si je m’en souviens
Jouer encore aux Indiens
Rêver dans les pilotis
Au temps où j’étais petit
Gruissan, d’hier ou d’alors
Et d’aujourd’hui, éblouissant décor ... »

… D’un film culte ! Plus que la chanson de Trenet, c’est surtout en souvenir du film de Jean-Jacques Beineix que je me dirige maintenant vers la plage des Chalets.
Aux abords, une maison de poupée me le rappelle en forme de clin d’œil.

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37°2 le matin ! adapté du beau roman éponyme de Philippe Djian.
« Je suis sorti sur la véranda, armé d’une bière fraîche et je suis resté quelques instants avec la tête en plein soleil. C’était bon, ça faisait une semaine que je prenais le soleil tous les matins en plissant des yeux comme un bienheureux, une semaine que j’avais rencontré Betty ». Ainsi débute le livre.
Souvenez-vous maintenant de la séquence d’ouverture du film plus oppressante et plus torride ? Le générique défilant sur un écran tout bleu où se découpe l’effigie de Betty (Béatrice Dalle), accompagné d’une musique de limonaire, fait bientôt place aux soupirs et gémissements d’un couple nu faisant l’amour, dans une semi pénombre, sous un portrait de La Joconde. En zoom avant, la caméra s’en approche au rythme de la montée du plaisir jusqu’à l’orgasme. C’est alors que Zorg (Jean-Hugues Anglade) nous dit en voix off : « Ça faisait une semaine que je connaissais Betty. On baisait toutes les nuits. Ils avaient annoncé des orages pour le soir ».
Voilà alors qu’il apparaît exultant au volant de sa dépanneuse, traversant à fond la caisse la plage, pilant devant son bungalow sur pilotis, et sauvant in extremis un chili con carne mijotant sur le feu. Puis tandis qu’il déguste son plat à même la casserole, Betty apparaît sur le pas de la porte, une valise à la main : « Qu’est-ce que tu fais là ? C’est pas l’heure ! »
C’est parti pour un magnifique road movie qui s’achèvera du côté des Causses et de Marvejols (voir billet du 23 juillet 2009). Inoubliable !
Cet après-midi, j’arpente donc le coin de plage désormais célèbre à la recherche de ces chalets sur pilotis semblables à celui que Betty et Zorg peignent en rose saumon.
Les cabanes sur pilotis apparurent sous Napoléon III avec la mode des bains de mer. À l’origine, construites en bois, c’étaient des refuges de vacances pour les narbonnais en période estivale. Après qu’une forte tempête eût tout emporté en 1899, elles furent redressées, au début du vingtième siècle, sur des pilotis pour échapper aux inondations destructrices.

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Il faut bien reconnaître que la plupart ont perdu beaucoup de leur charme depuis l’idylle tragique de Betty et Zorg. Une digue les protège désormais des hautes eaux hivernales et leurs propriétaires ont muré les « rez-de-plage » pour en faire des garages et des annexes. Ainsi s’est éteinte la vocation des pilotis de ne pas avoir les pieds dans l’eau.
Je ne suis pas encore au bout de mes joies musicales. Après le Swing Troubadour, je pars sur les pas de l’homme aux semelles de swing, ainsi l’écrivain Christian Laborde surnomme Claude Nougaro. Cap donc vers un petit coin perdu des Corbières que Claude fréquenta souvent à l’automne de sa vie.
Je retrouve la civilisation automobile pendant quelques kilomètres sur l’autoroute menant vers l’Espagne avant de bifurquer vers l’Ouest et de m’enfoncer dans les paysages sauvages des Hautes Corbières. La route tourne et vire dans une garrigue de vignes. Ici, c’est le pays du Fitou, la plus ancienne appellation contrôlée du Languedoc. « Dieu fit tout, même le Fitou », c’est déjà du Nougaro dans le texte. Un connaisseur, le Clodi Clodo : « Je suis né l’année (1929) d’un grand millésime du Bordelais et d’un grand bordel chez les milliardaires » !

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Bientôt, se détache dans le lointain la silhouette du château d’Aguilar barrant le col de l’Extrême. C’est le premier des « cinq fils de Carcassonne », situés au sommet de pitons rocheux imprenables, tels les moulins à vent de Don Quichotte.

« Don Quichotte qui chevauche
Sur son pâle palefroi
Et Sancho qui le suit
En gardant son sang-froid
Chantent ça en duo
De moulin en château
Au p´tit trot des sabots
Et soudain au galop, au galop, au galop

La poésie c´est mon dada
Et l´utopie mon topo
La poésie c´est mon dada
Et l´utopie mon topo
Chantent Don Quichotte et Sancho ... »

Aguilar appartient à cet ensemble de forteresses bâties par le roi de France à l’issue de la croisade contre les Albigeois pour se protéger du Pays dagad’Aragon (et Castille ?), et appelées improprement châteaux cathares au nom de la promotion touristique. La dénomination de châteaux du Pays cathare est plus juste.
En Languedoc, les seuls vrais « châteaux cathares » furent les bourgades fortifiées de Laurac, Fanjeaux, Mas-Saintes-Puelles et certains sites comme Lastours, Termes, Puilaurens et Montségur qui abritèrent des « Parfaits ».

« S’il est un Dieu, Dieu est très bon
Or, dans le monde rien n’est bon
C’est donc que ce monde n’a pas été fait par Dieu
Et pourtant
Sous la cendre cathare
Je t’aperçois brillante comme un phare
Tout là-bas, Gloria…
Dans mon patois j’entends depuis toujours
Le choc sourd de ta beauté qui passe
Et de l’amour nous désigne l’espace
Gloria, Gloria…
Murmurait le vieux troubadour
Parfois j’ai peur, Gloria j’ai peur
Car je me sens fait comme un rat
Et puis de ma nasse, je vois scintiller ton aura
Gloria
De quel côté des notes
Tombe à mes pieds la noirceur de mes bottes
Gloria, Gloria
Ainsi chantait tout doux un troubadour
Debout sur
Le blanc donjon occitan
De Montségur
Face au soleil bourdonnant
De gloire, Gloria…
Un troubadour fredonnait ça. »

Me voilà à Paziols, un village de vignerons, un petit coin paisible presque retranché du monde. C’est là que vers le milieu des années 1990, Claude choisit de troquer sa vie de « Nougara des villes en Nougaro des champs ». Il s’y rend la première fois à la recherche d’un documentaire introuvable sur Django Reinhardt que possède un projectionniste se baladant pour faire son cinéma dans les villages de Hautes-Corbières. Il tombe sous le charme du lieu et d’une ruine utilisée une fois par an par les vendangeurs, qui n’est pas à vendre.
Je laisse ma voiture pour monter à pied via les ruelles étroites et sinueuses jusqu’en haut du village, place … Claude Nougaro.

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L’émotion m’étreint aussitôt devant ce qui constitue un vrai décor de chansons. C’est la première fois que je l’arpente et pourtant, je me sens en pays de connaissance.
Pas âme qui vive sinon quelques rires d’enfant phare qui s’échappent d’une maison aux volets turquoise.

« Où est-il l’enfant
L’enfant l’enfant phare
Qui débarque en fan
En fan fanfare
Où est-il l’enfant ?
Où est-il
L’enfant qui chante
Les fameux lendemains
L’enfant qui enfante
Un nouveau genre humain
Où est-il ?
L’enfant qui tue
L’enfant qui tue le vieil homme
Et qui reconstitue
Le paradis, la pomme
Où est-il ?
Où est-il ?
Où est-il ? ... »

C’est dans cette maison que Claude créa une véritable ode à l’Aude, plusieurs chansons régionalistes « peignant » son havre de paix des Corbières.

« Les cigales crissent
Tandis que le vent
Sous les feuilles glisse
Son archet fervent
Les cigales crissent
Les cigales frottent
Maracas, crotales
L’endiablé fox-trot
Du règne animal
Les cigales frottent
Les cigales grattent
Sur leurs boîtes à rythmes
Une sorte d’hymne
De secte idolâtre
Les cigales grattent
Un oiseau sifflote
À parfait escient
Les limpides notes
Qu’adorait Messiaen ... »

Cela me dépayse agréablement des variations sur tubulures qui troublèrent mon sommeil à Sète !

« …Les cigales raclent
Les cigales nettes
Comme des Carmen
Jouent des castagnettes
Sur leur abdomen
Les cigales nettes
Et le vent se pâme
En longs soubresauts
Comme une gitane
Dans un flamenco
Et le vent se pâme
Et le petit Claude
Est tout épaté
D’entendre dans l’Aude
La rhapsodie chaude
Que lui joue l’été . »

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En face de chez lui, se dresse l’église Saint Félix. C’est bien vrai qu’au sommet du tertre dénudé, elle ressemble à une chapelle mexicaine sortie d’un western spaghetti de Sergio Leone.

« ... Ici, tu vois tout est sauvage
Ici, la garrigue, le rocher
Avec la vigne pour faire bon ménage
La vigne a l’esprit de clocher

Les clochers, ils ont la dégaine
De clochers d’églises mexicaines
Imperturbablement laissant tomber leurs plombes
De bronze sur les saisons et sur les tombes … »

Paziolsblog1

La brise est légère cet après-midi. Mais ici, autan et tramontane font souvent tourner les éoliennes moulins don quichottesques du vingt unième siècle, qui dominent la colline. De quoi évidemment inspirer notre « souffleur de vers » :

« … Et puis, puis surtout, bien souvent, très souvent
Y’a des coups, des beaux coups, beaucoup de vent
Tour à tour vent émouvant, enivrant, déchirant
Allégresse et détresse qui se mélangent
Vent de diable et vent d’ange

Et puis tout redevient paisible
Tu peux sortir ton cerf-volant
Et si ton chant passe à côté de la cible
Autant, autant en emporte le vent. »

Image de prévisualisation YouTube

Le Merle bleu, la « cantine » de Claude ainsi nommée rapport au drôle d’oiseau qui se tenait sur un fil électrique tendu devant chez lui, s’est brûlé les ailes suite à un incendie survenu il y a quelques années.
Je n’ai malheureusement pas le temps de me prélasser quelques instants au bord du ruisseau dont je suis les méandres jusqu’à Estagel.

« On l’appelle le Verdouble
La rivière qui déroule
Ses méandres sur les pierres
La rivière des hautes Corbières

Toi le pêcheur en eau trouble
Elle n’est pas faite pour toi
Le moindre poisson te double
Et te glisse entre les doigts

Mais si tu aimes la chanson
De son hameçon
Elle te servira comme un échanson
Les flots fous, les flots flous
De ses fraîches flammes … »

http://www.dailymotion.com/video/xok33

Un disque naquit de cet amour pour ce petit coin de Corbières. Il fut même enregistré à l’ancienne salle des fêtes de Paziols. À cette occasion, Claude invita la population à un apéritif et lui réserva la primeur de son nouveau cru de chansons. Sa prestation dura finalement plus d’une heure et demie. Et L’enfant Phare, récompensé par le Grand Prix de l’Académie du disque Charles Cros, marqua le retour en fanfare de Nougaro sur la scène française.
À la fin de sa carrière, pour son dernier tour de piste sans musique, Claude choisit de réciter tel un « acteur de cinémot » les fables de ma fontaine, une quinzaine de textes écrits par lui.
Éjaculateur de mots, parfois précoce, parfois limant beaucoup, comme il aimait se présenter en plaisantant, il trouve, cette fois encore, l’inspiration auprès d’un papillon des Corbières :

« Après m’être branlé sous un figuier superbe
Je fis un bout de route avec un papillon
Il avait dû flairer parmi les fleurs les herbes
L’odeur encor sur moi de l’éjaculation

Ô ‘escorte jolie, gracieuse, guillerette
Corolle chaste et pure, quand soudain Cupidon
Revient, munie de rien, me flatter la braguette
Tandis qu’autour de moi flottait mon papillon
Tel que je me connais, il faut que j’exagère
Je bande et je suis seul. J’ouvre mon pantalon
Sur le membre raidi comme un barreau de chaise

Viens, gentil compagnon, t’asseoir sur cette tige
L’insecte s’est enfui, comme pris de vertige
Que ne t’es-tu pas posé sur mon nœud, papillon. »

Heureux Paziolais, c’est dans le Roussillon, à une dizaine de kilomètres de leur village, devant les plus anciens restes de l’Homo Erectus, cet homme préhistorique de Tautavel, que Nougaro déterre son silex de syllabes.
Le 29 avril 2002, après le premier tour des élections présidentielles de sinistre mémoire, il écrit un texte en faveur de la démocratie à lire sur la place de Paziols :

« À mes chers voisins

Salut Paziols !
Hautes Corbières
Qui m’accueillirent
Mais pas en vains.
Je suis des vôtres
Pour qu’on enterre
La Tyrannie
D’où qu’elle vient.
Elle pousse mal
Dans ce pays,
Dans nos terroirs,
Nos cyprès noirs,
Nos rouges vins
La seule torche
Que nous aimions
C’est les rayons
Sur le Mont Tauch
Alors, ici
Pas de Tyran
À part, merci,
Les tirants d’eau
De belles pluies
Sur nos fayots. »

Pour finir cette belle journée, je m’assieds à la terrasse d’un café d’Estagel, à l’ombre de la statue de l’enfant du pays, l’illustre astronome et physicien François Arago.

« Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
La foule les chante un peu distraite
En ignorant le nom de l’auteur
Sans savoir pour qui battait son coeur
Parfois on change un mot, une phrase
Et quand on est à court d’idées
On fait la la la la la la
La la la la la lé … »

Des images et des sons plein la tête, je savoure ma visite à deux artistes qui bercent mon cœur depuis mes jeunes années.
Comme Brassens, Claude Nougaro avait beaucoup d’admiration pour Charles Trenet. À sa mort, il rédigea un émouvant hommage :
« J’avais dix ou onze ans, lorsque j’écoutais Trenet à la TSF. Il est devenu une vedette juste avant la guerre, à la fin des années trente. J’aimais bien sa féerie enfantine, les atmosphères de château hanté, les souvenirs de collège dans les dortoirs glacés… Il est mon La Fontaine.
Dans mon disque Récréation, j’ai repris La Java du diable, une de ses chansons que j’aurais aimé écrire. Pour cet album, j’avais cueilli un petit bouquet de mes poètes préférés de la chanson – Trenet, Ferré, Brassens… Et j’avais écrit, pour chacun d’eux, quelques vers qui figurent dans le disque. Dans celui que j’ai destiné à Trenet, je parle comme si je m’adressais à mon enfant :  » Pour tes jeunes étrennes/Je t’offre un vieux Trenet/Laisse-toi entraîner/Par ces monts, par ces plaines/Ces fantômes à traîne/Qui font des pieds de nez (…) »
On associe parfois le jazz à des chansons de Charles Trenet. Le jazz de sa jeunesse s’appelait déjà jazz, mais, me semble-t-il, Trenet a plutôt été influencé par le fox-trot, un rythme assez sautillant. Dans les ballades, il se faisait crooner, avec, en plus, la poésie de la langue française. Charles Trenet appartient à l’histoire de la chanson dite moderne. Il meurt immortel. »
Clin d’œil encore, durant l’été 2002, à Paziols toujours, lors d’un spectacle « Chansons de vingt ans, chansons de toujours » qu’il organisa avec d’autres amis artistes, Claude ouvrit la soirée avec Je chante et l’acheva avec Y’a d’la joie.
J’ai repris la route vers les gorges de l’Aude. À hauteur du village de Maury, renommé pour son vin cuit, je tourne à droite. Serait-ce une réminiscence de la période pipicaca de ma prime enfance ?
« — Voyons un peu : Cucugnan, disons-nous. Cu… Cu… Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan… Mon brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas une âme… Pas plus de Cucugnanais que d’arêtes dans une dinde ».
Gamin, je ne me lassais pas d’écouter Fernandel conter avec son accent savoureux l’histoire du curé de Cucugnan tirée des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet.
Pour être honnête, Daudet ne fit que traduire un conte trouvé dans l’Almanach provençal de Joseph Roumanille lequel avait repris la version originale Le sermon du père Bourras écrite par le poète narbonnais (comme Trenet !) Hercule Birat en 1796. Le plagiat n’est donc pas né avec internet.
Bref, il me prend l’envie de dire en vitesse un petit bonjour au curé du village de Cucugnan distant d’une dizaine de kilomètres. Pour cela, il faut franchir le grau (col en occitan) de Maury dominé par un second « fils de Carcassonne », le château de Quéribus.

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Il y a longtemps que Monsieur Martin, le brave de Cucugnan, a rejoint le Paradis, ses ouailles également après qu’il leur eût fait son fameux sermon en chaire.
Cependant, sur les panneaux publicitaires de la production viticole locale, un de ses successeurs ne se contente pas de promouvoir le vin de messe.

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Surprise en découvrant Cucugnan, niché au fond de la vallée du Verdouble, au pied du Mont Tauch, un moulin à vent, très ressemblant à celui de Daudet à Fontvieille, se dresse en haut du village. Ne voyez là aucun artifice publicitaire car le moulin d’Omer, propriété alors des seigneurs de Cucugnan, est mentionné sur des documents d’archives datant de 1692.
Réhabilité en 2003, ses ailes tournent de nouveau et un meunier a même repris du service.

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Allez, cette fois, je rentre ! Enfin, peut-être car au centre de Quillan, une barrière interdit l’accès au col de Portel pour cause de course de côte automobile. Me voilà dévié dans des chemins de bout du monde, qui sait si je ne vais pas me retrouver tout près de là à Bugarach, la destination New Age à la mode qui selon des prédictions mayas,  serait épargnée par la fin du monde en décembre 2012.

« … Des savants avertis par la pluie et le vent
Annonçaient un jour la fin du monde
Les journaux commentaient en termes émouvants
Les avis les aveux des savants
Bien des gens affolés demandaient aux agents
Si le monde était pris dans la ronde
C’est alors que docteurs savants et professeurs
Entonnèrent subito tous en chœur ..
Le soleil a rendez-vous avec la lune
Mais la lune n´est pas là et le soleil l´attend ... »

Je vous laisse, je commence à travailler du chapeau. Normal, je traverse Espéraza où un musée rappelle que le bourg fut un haut lieu de la chapellerie jusqu’au milieu du vingtième siècle.
Y’a d’la joie et bonne fête de la Musique 2012 !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 18 juin, 2012 |1 Commentaire »

Bonne fête aux mamans … et aux papas !

Comme chaque année, j’offre mon bouquet de mots à toutes les mamans du monde.
Une fois encore, j’ai renoncé à vous parler de la mienne. Douze ans après son départ, c’est toujours trop sensible. Le jour viendra, peut-être …
Cette fois, je fais d’jeun en vous proposant les clips et les textes de représentants de la nouvelle génération. Ils sont originaires de Paris et de la banlieue, issus de familles ordinaires, « normales » pour employer un mot à la mode présidentielle, quoique … la vie n’a sans doute pas toujours été tendre avec eux.
Sexion d’Assaut est un groupe de rappeurs. Je ne suis pas spécialement fan du genre, mais une chère petite fille s’est tellement trémoussée sur le clip de Avant qu’elle parte, que le message qu’il véhicule a fini par m’interpeller et m’émouvoir : Dites-leur que vous les aimez avant qu’elles partent !

Image de prévisualisation YouTube

« Insensé, insensible, tu l’aimes mais pourtant tu la fuis
Insensé, insensible, tu l’aimes mais pourtant tu la fuis

Pardonne-moi pour tes insomnies à répétition
Pardonne-moi pour les files d’attente, tes clashs à l’inspection
Pardonne-moi pour les garde-à-vue, les perquisitions
Pardonne-moi d’être parti si tôt d’être devenu musicien
Toutes les fois où j’ai oublié de répondre à tes messages
Toutes les fois où je devais venir te voir entre deux trois dates
Toutes les fois où j’ai dû te mentir pour éviter que tu me frappes
Toutes ces fois, je n’ai jamais douté de ta bonne foi

Ta mère est une fleur rare que t’abreuves par ton amour
L’en priver c’est la tuer donc n’abrège pas son compte à rebours
Dis-lui que tu l’aimes que tu regrettes ta manière d’être conflictuel
Elle a du mal à s’évader car tes grands frères ont pris du ferme
Est-ce mes rides qui m’empêchent de lui sourire
Je veux pas rester en vie jusqu’à la voir mourir
Tes larmes piquaient mes plaies, j’aimerais te contenter
À jamais je maudis ce jour où on t’enterre

Et même quand tout le monde est contre toi
Elle reste ta meilleure amie
T’aimerais lui dire ce qu’elle représente pour toi
Avant qu’elle ne perde la vie
Mais tu n’oses pas, tu n’oses pas, tu n’oses pas lui dire
Mais tu n’oses pas, tu n’oses pas, tu n’oses pas lui dire

Je suis sûr qu’elle aimerait juste entendre un maman je t’aime
À la place des cris du daron qui menace de te jeter
Je suis sûr qu’elle craque au bout d’une semaine passée sans toi
Et que ton absence lui ferait plus mal qu’une chute du haut de son toit
Je suis sûr qu’elle aimerait que tu la prennes dans tes bras
Exactement comme elle le faisait durant tes 12 premiers mois
Je suis sûr que l’amour t’a rendu myope
Au lieu de le porter à ta mère tu le portes à une idiote

Des heures au phone avec ta meuf afin de mieux vous rapprocher
Quand ta mère t’appelle tu veux vite raccrocher
Devant tes potes tu lui tiens tête tu veux lui donner des leçons
Mais t’oublies que cette tête elle l’a tenue quand elle te donnait le sein
Crois-moi sur paroles on peut remplacer des poumons mais sûrement pas une daronne
T’as habité en elle, t’as habité sous son toit
C’est la seule personne qui prie pour quitter ce monde avant toi
Au commissariat pour elle, t’étais jamais coupable
Mais pour moi tu l’es car t’es bronzé alors qu’elle est toute pâle
À par elle personne supporte ton égoïsme permanent
T’es pas le nombril du monde mais t’es celui de ta maman

Je ne suis jamais parti
Je n’ai jamais changé
Si ce n’est ma voix et ma taille
Oh Maman
C’est moi
Je veux que tu valides ma fiancée
Réconforte-moi comme quand je tombais
Maman où t’es passé oh
Regarde-moi

Simplement te serrer dans mes bras
Te serrer très fort te dire je t’aime une dernière fois
Repose en paix
Pour nous t’as donné corps et âme
Si j’ai plus d’encre tant pis je continuerai avec mes larmes
Aujourd’hui Maman n’est plus là
Je suis tombé de haut mais je pourrai pas tomber plus bas
Poto fais pas l’enfant de la DASS
Si t’en as une fais lui plaisir dis-lui que tu l’aimes avant qu’elle parte

À tous ceux qui ont encore une mère
Même si la mort n’arrête pas l’amour
Dîtes-leur que vous les aimez
Avant qu’elles partent »

La vie de François Marsaud semblait plus paisible jusqu’à ce que …
Né en Seine-Saint-Denis d’une mère bibliothécaire et d’un père haut fonctionnaire territorial, il se destinait au professorat d’Éducation Physique lorsqu’en 1997, animateur de colonie de vacances, il se déplace des vertèbres en plongeant dans une piscine dont le niveau d’eau est trop bas. Après une longue rééducation, il retrouve à peu près l’usage de ses jambes, insuffisamment cependant pour s’engager dans la carrière souhaitée.
En référence à ce handicap, il prend le nom de scène de Grand Corps Malade et popularise bientôt le genre musical du slam.
Sa belle voix grave met en valeur ses textes ciselés, véritables petits bijoux honorant toute la richesse de la langue française.
Dégustez Pères et mères ! Au-delà de l’hommage à ses parents, il s’adresse aussi pêle-mêle à tous les pères et mères  dans un subtil inventaire. No comment ! Sublime !

Grand Corps Malade – Pères et Mères ( Kenfowsen… par Kenfowsen[/dailymotion]

« Depuis la nuit des temps, l’histoire des pères et des mères prospère
Sans sommaire et sans faire d’impairs, j’énumère pêle-mêle, Pères Mères

Il y a des pères détestables et des mères héroïques
Il a des pères exemplaires et des merdiques
Il y a les mères un peu pères et les pères mamans
Il y a les pères intérimaires et les permanents
Il y a les pères imaginaires et les pères fictions
Et puis les pères qui coopèrent à la perfection
Il y les pères sévères et les mercenaires
Les mères qui interdisent et les permissions
Y’a des pères nuls et des mères extra, or dix mères ne valent pas un père
Même si dix pères sans mère sont du-per (perdu) c’est clair
Y’a des pères et des beaux-pères comme des compères qui coopèrent
Oubliant les commères et les langues de vipère
Il y a les « re-mères » qui cherchent des repères
Refusant les pépères amorphes
Mais les pauvres se récupèrent les experts(ex-pères) du divorce
Il y a les pères outre-mer qui foutent les glandes à ma mère
Les pères primaires, les perfides, les personnels qui ont le mal de mère
Ceux qui laissent les mères vexent et les perplexes
Moi mon père et ma mère sont carrément hors pair
Et au milieu de ce récit
Je prends quelques secondes je tempère
Pour dire à mon père et à ma mère merci

Il y une mère candide et un père aimable
Il y une mère rigide et imperméable
Il y a des pères absent et des mères usées
Il y a des mères présentes et des perfusés
Il y a des mères choyées et des mères aimées
Il y a des pères fuyants et des périmés
Il y a la mère intéressée et la mère vile
L’argent du père en péril face à la mercantile
Il y a les pensions alimentaires, les « pères crédit »
Des pères du week-end et des mercredi
Y’a des pères hyper-forts et des mères qui positivent
Ou les coups de blues qui perforent les mères sans perspectives
Mais si les persécutés, le père sait quitter
Et si la mère pleure c’est l’enfant qui perd
Mais si la mère tue l’amertume la magie s’éveille
Et au final qu’elle soit jeune ou vieille la mère veille (merveille)
Moi mon père et ma mère sont carrément hors pair
Et au milieu de ce récit
Je prends quelques secondes je tempère
Pour dire à mon père et à ma mère merci

Il y a les mères qui désespèrent à cause des amourettes
Perpétuellement à la recherche d’un homme à perpète
Il y a la mère célibataire persuadée de n’être personne
Et qui attend que dans ses chimères que derrière la porte un père sonne
Il y a les mères soumises et les pères pulsions
Il y a les mères battues et les percussions
Il y a les mères en galère à cause des pervers, des perturbés
Alors il y a la mère qui s’casse si elle est perspicace
En revanche, si le père et la mère s’acoquine et vont se faire mettre si je peux me permettre
La tension est à dix milles ampères
Car quand le père est en mère et que la mère obtempère
C’est la hausse du mercure car le père percute et la mère permute
Le père tend sa perche et la mère se rit de cette performance,
De ce perforant impertinent
Telles sont les péripéties du père dur face à l’effet mère (l’éphémère)
Moi mon père et ma mère sont carrément hors pair
Et à la fin de ce récit
Je prends quelques secondes je tempère
Pour dire à mon père et à ma mère « Merci » ! »

Bonne fête aux daronnes et darons ! À propos, laissez à vos rejetons l’illusion de croire qu’ils inventent leur propre langage.
Tant qu’ils ont le dos tourné, je vous souffle ces deux phrases :
« Six externes qu’ont mis les bouts dès la fin avril, et quatre pensionnaires, leurs darons sont venus les reprendre » … « Il me parlait souvent de sa daronne, mais jamais il me la montrait ».
Elles sont tirées de Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline !

Publié dans:Almanach |on 3 juin, 2012 |Pas de commentaires »

Un jour de mai à la Pointe Courte …

Bigre, un mois déjà que je n’ai rien partagé avec vous ! Ce n’est certes pas dans mes habitudes. Allez, ne soyez pas inquiet à mon sujet ! Bien au contraire même, tout va bien.
J’ai juste été touché par le virus de la « normalitude » qui m’a terrassé le 6 mai dernier, peu après 20 heures. Vous n’avez pas ressenti pareils symptômes ?
Je n’irai pas jusqu’à avouer que je vois la vie en rose depuis, pour tout vous dire, je l’aurais préférée un peu plus rouge, cependant, ce mois de mai a exhalé un parfum longtemps absent. Ce fut au sens propre le temps des fraises du jardin familial, ces sublimes fruits rouges qui constituent le meilleur souvenir gastronomique de Michel Onfray, le philosophe hédoniste, si je me réfère au prologue de son essai La Raison gourmande.
Et s’il était encore trop tôt pour en faire des pendants d’oreilles, ce fut au sens figuré le temps des cerises. Le gai rossignol et le merle moqueur sifflaient un peu comme à l’époque de Jean-Baptiste Clément.
La France était douce, l’air était léger comme une chanson de Trenet, tiens pourquoi vous parle-je du fou chantant ? … suite peut-être dans le prochain billet ;

« De toutes les routes de France d’Europe
Celle que j’préfère est celle qui conduit
En auto ou en auto-stop
Vers les rivages du Midi
Nationale Sept
Il faut la prendre qu’on aille à Rome à Sète
Que l’on soit deux trois quatre cinq six ou sept
C’est une route qui fait recette
Route des vacances
Qui traverse la Bourgogne et la Provence
Qui fait d’Paris un p’tit faubourg d’Valence
Et la banlieue d’Saint-Paul de Vence
Le ciel d’été
Remplit nos coeur de sa lucidité
Chasse les aigreurs et les acidités
Qui font l’malheur des grandes cités ... »

Je n’ai pas emprunté la mythique Nationale 7 mais je me suis retrouvé quand même à … Sète pour embrasser la chère sœur de ma tendre maman. Vous connaissez ma tante, je vous l’avais présentée dans mon billet « Le 6 avril 2008, la Centenaire ». Elle a fêté depuis ses 104 printemps. Bon sang de normande ! Comme à l’accoutumée, nous sommes allés manger au bord de l’étang de Thau, la grand-mare des canards où l’ami Brassens et ses copains naviguaient jadis en père peinard.
Puis, comme à chacun de mes passages sur la presqu’île singulière, j’ai sacrifié à ma traditionnelle visite au pittoresque quartier de pêcheurs de la Pointe Courte (voir billets du 3 décembre 2007 et du 1er juillet 2009) où une heureuse surprise m’attendait.
Pour être honnête, une fois n’est pas coutume, ma promenade avait plutôt mal commencé.

Un jour de mai à la Pointe Courte ... dans Coups de coeur Pointecourteblog2

Pointecourteblog3 dans Ma Douce France

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Tandis que je photographie paisiblement le capharnaüm servant de décoration à un cabanon chargé en couleurs et en objets hétéroclites, la maîtresse des lieux plus rugissante que le tigre aux aguets au-dessus d’elle, me claque violemment la porte au nez, ne laissant aucune équivoque sur la considération qu’elle nourrit à mon égard. J’espère que ce n’est pas un effet secondaire de la parité féminine.

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Les « Pointus » sont habituellement si joviaux et sympathiques que je pardonne volontiers l’attitude ombrageuse de leur compatriote.

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Pour rassurer la dame, le retour de la retraite à soixante ans ne me concerne plus, je suis un « vieux con des neiges d’antan » et le temps qu’il me reste à l’être m’est compté !
Pour preuve de la convivialité des autochtones, une boîte à lettres offre un sourire ravageur au moins au facteur qui fait sa tournée.

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Ici vit un Corse ! J’aurais engagé volontiers un brin de causette avec lui, mais la porte est close … pour cause de fermeture !

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Le motif est imparable. Je passe mon chemin.

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Dehors, tandis que quelques anciens reprisent des filets, d’autres plus jeunes dans leur tenue immaculée de jouteur s’affairent à ouvrir quelques douzaines d’huîtres locales.
L’idée me traverse soudain la tête, qui sait, c’est peut-être l’occasion de faire la connaissance de Monsieur Zambrano, le président de l’Amicale des Jouteurs de la Pointe Courte.

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Il était entré en contact avec moi suite à mon billet rédigé à l’occasion de la fête du quartier en juin 2009. Il souhaitait que je l’autorise à faire usage d’une de mes photographies du tournoi de joutes pour la fournir comme modèle à Cathy Driedzic, une artiste peintre canadienne en villégiature à Sète.

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Bien évidemment, j’avais accédé à sa demande.
La fin d’après-midi s’annonce sous les meilleurs auspices, voilà que la première personne qui s’avance vers moi, c’est justement Pierre Zambrano. Nul besoin de long préambule, blog encre violette, photographie, peinture suffisent comme mots de passe pour amorcer une conversation immédiatement naturelle et chaleureuse.
Après m’avoir présenté à quelques membres de l’amicale, Pierre Zambrano m’invite à prendre part à l’apéritif organisé pour honorer les meilleurs jouteurs locaux de la saison dernière. Quelle chance, Cathy Driedzic sera même présente avec son aquarelle peinte à partir de mon cliché.
Je ne pouvais espérer meilleur cadeau de bienvenue. Cela appartient aux rencontres aussi réjouissantes qu’inattendues, suscitées par la rédaction d’un blog.

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En attendant 7 heures, l’heure du Berger, allusion à une réclame de mon enfance (en fait, il s’agit ce soir plutôt de Ricard !), je déambule entre la Pointe du Rat, toujours aussi fréquentée par les chats, et le quai du Mistral complètement désert. Ce n’est pas encore la saison où les Pointus guettent les daurades migrant de l’étang à la Méditerranée.

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J’emprunte les « traverses », ces ruelles qui quadrillent le quartier, et notamment, petite coquetterie d’homme d’image, celle dédiée à la cinéaste Agnès Varda. Il y a près de soixante ans, elle réalisa ici son premier long métrage, La Pointe Courte, projeté au festival de Cannes 1955. La distribution du film était brève : Silvia Monfort dans le rôle d’Elle, Philippe Noiret interprétant Lui, et les habitants de la Pointe Courte.
« Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages ». Agnès Varda est revenue en 2008 sur les lieux de son joli méfait cinématographique pour tourner quelques scènes de son documentaire Les Plages d’Agnès. Depuis le temps de la Nouvelle Vague, combien de déferlantes …
Je franchis la porte du foyer Louis Roustan qui présente une exposition Du rugby et des hommes rassemblant des peintures d’Anne Papineschi. Le rugby et les joutes, sports d’hommes forts, ont toujours fait bon ménage en Languedoc et en particulier à la Pointe Courte. Je me souviens d’un mémorable tournoi de la Saint-Louis où le vainqueur André Lubrano, par ailleurs talonneur talentueux du XV de France et de l’A.S Béziers club emblématique des années 1970 et 80, fut ramené à la Pointe, juché sur le pavois tel un gladiateur.
Les agapes sont imminentes. On déverse des casiers de moules dans la grande poêle pour la brasucade.

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Les habitants de la Pointe se rapprochent du buffet. Même les minots dans leur poussette ont revêtu une marinière.

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En remerciement de la gentillesse manifestée à son égard durant son séjour, Cathy Driedzic offre son tableau au bureau de la société nautique. Il constituera un des prix du prochain loto de l’amicale.

http://www.cathydriedzic.ca/

Son site témoigne du coup de foudre que l’artiste, domiciliée à St. John, port de la province de Terre-Neuve, ressent pour ce coin délicieux de l’étang de Thau.
C’est le moment de la remise des trophées et des médailles aux jouteurs valeureux et aux dirigeants dévoués.

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Hautboïstes et tamborinet assurent l’ambiance musicale. Chargés habituellement d’encourager les jouteurs lors de l’assaut, ils n’ont pas besoin aujourd’hui de stimuler l’ardeur des convives autour du buffet.

« … C’est une plage où même à ses moments furieux,
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,
Où quand un bateau fait naufrage,
Le capitaine crie : « Je suis le maître à bord !
Sauve qui peut, le vin et le pastis d’abord,
Chacun sa bonbonne et courage »… »

Dans sa fameuse supplique, Brassens évoquait ici la plage de la Corniche, mais il me plait de reprendre ses vers au moment de me mêler aux hommes en blanc.
Outre de délier les langues, l’apéritif anisé abolit les frontières linguistiques. J’entreprends une brève conversation en anglais avec Cathy Driedzic. Il est malheureusement l’heure de mettre un terme à cet impromptu. It was a pleasure ! me confie-t-elle en guise d’au revoir.

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Oubliées les « fouquetteries » de 2007, quand je vous disais que vous n’aviez rien à craindre avec le virus inoffensif de la « normalitude » … ! De plus, c’est beaucoup moins coûteux que les vaccins contre la grippe A !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 1 juin, 2012 |2 Commentaires »

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