Archive pour avril, 2012

Une bouffée d’air pur de la campagne électorale

Voici une bouffée d’air pur dans cette campagne électorale de plus en plus irrespirable.
La lettre ci-dessous fut publiée dans le blog de l’acteur Philippe Torreton en février 2012. Elle a été reprise cette semaine par L’Humanité-Dimanche, cet hebdomadaire auquel justement le poète rendait hommage à travers deux vers de sa chanson Ma France :

« … Du journal que l’on vend le matin d’un dimanche,
À l’affiche que l’on colle au mur du lendemain,
Ma France ... »

Lettre de Philippe Torreton à Jean Ferrat

Jean,

J’aimerais te laisser tranquille, au repos dans cette terre choisie. J’aurais aimé que ta voix chaude ne serve maintenant qu’à faire éclore les jeunes pousses plus tôt au printemps, la preuve, j’étais à Antraigues il n’y a pas si longtemps et je n’ai pas souhaité faire le pèlerinage. Le repos c’est sacré !

Pardon de t’emmerder, mais l’heure est grave, Jean. Je ne sais pas si là où tu es tu ne reçois que le Figaro comme dans les hôtels qui ne connaissent pas le débat d’idées, je ne sais pas si tu vois tout, de là haut, ou si tu n’as que les titres d’une presse vendue aux argentiers proche du pouvoir pour te tenir au parfum, mais l’heure est grave !

Jean, écoute-moi, écoute-nous, écoute cette France que tu as si bien chantée, écoute-la craquer, écoute-la gémir, cette France qui travaille dur et rentre crevée le soir, celle qui paye et répare sans cesse les erreurs des puissants par son sang et ses petites économies, celle qui meurt au travail, qui s’abîme les poumons, celle qui se blesse, qui subit les méthodes de management, celle qui s’immole devant ses collègues de bureau, celle qui se shoote aux psychotropes, celle à qui on demande sans cesse de faire des efforts alors que ses nerfs sont déjà élimés comme une maigre ficelle, celle qui se fait virer à coups de charters, celle que l’on traque comme d’autres en d’autres temps que tu as chantés, celle qu’on fait circuler à coups de circulaires, celle de ces étudiants affamés ou prostitués, celle de ceux-là qui savent déjà que le meilleur n’est pas pour eux, celle à qui on demande plusieurs fois par jour ses papiers, celle de ces vieux pauvres alors que leurs corps témoignent encore du labeur, celles de ces réfugiés dans leurs propre pays qui vivent dehors et à qui l’on demande par grand froid de ne pas sortir de chez eux, de cette France qui a mal aux dents, qui se réinvente le scorbut et la rougeole, cette France de bigleux trop pauvres pour changer de lunettes, cette France qui pleure quand le ticket de métro augmente, celle qui par manque de superflu arrête l’essentiel…

Jean, rechante quelque chose, je t’en prie, toi qui en voulais à d’Ormesson de déclarer, déjà dans le Figaro, qu’un air de liberté flottait sur Saigon, entends-tu dans cette campagne mugir ce sinistre Guéant qui ose déclarer que toutes les civilisations ne se valent pas? Qui pourrait le chanter maintenant ? Pas le rock français qui s’est vendu à la Première dame de France.

Ecris-nous quelque chose à la gloire de Serge Letchimy qui a osé dire devant le peuple français à quelle famille de pensée appartenait Guéant et tous ceux qui le soutiennent !
Jean, l’Huma ne se vend plus aux bouches des métros, c’est Bolloré qui a remporté le marché avec ses gratuits. Maintenant, pour avoir l’info juste, on fait comme les poilus de 14/18 qui ne croyaient plus la propagande, il faut remonter aux sources soi-même, il nous faut fouiller dans les blogs… Tu l’aurais chanté même chez Drucker cette presse insipide, ces journalistes fantoches qui se font mandater par l’Elysée pour avoir l’honneur de poser des questions préparées au Président, tu leur aurais trouvé des rimes sévères et grivoises avec vendu…
Jean, l’argent est sale, toujours, tu le sais, il est taché entre autre du sang de ces ingénieurs français. La justice avance péniblement grâce au courage de quelques-uns, et l’on ose donner des leçons de civilisation au monde…

Jean, l’Allemagne n’est plus qu’à un euro de l’heure du STO, et le chômeur est visé, insulté, soupçonné. La Hongrie retourne en arrière ses voiles noires gonflées par l’haleine fétide des renvois populistes de cette droite “décomplexée”.

Jean, les montagnes saignent, son or blanc dégouline en torrents de boue, l’homme meurt de sa fiente carbonée et irradiée, le poulet n’est plus aux hormones mais aux antibiotiques et nourri au maïs transgénique. Et les écologistes n’en finissent tellement pas de ne pas savoir faire de la politique. Le paysan est mort et ce n’est pas les numéros de cirque du Salon de l’Agriculture qui vont nous prouver le contraire.

Les cowboys aussi faisaient tourner les derniers indiens dans les cirques. Le paysan est un employé de maison chargé de refaire les jardins de l’industrie agroalimentaire. On lui dit de couper, il coupe, on lui dit de tuer son cheptel, il le tue, on lui dit de s’endetter, il s’endette, on lui dit de pulvériser, il pulvérise; on lui dit de voter à droite, il vote à droite… Finies les jacqueries !

Jean, la Commune n’en finit pas de se faire massacrer chaque jour qui passe. Quand chanterons-nous “le Temps des Cerises” ? Elle voulait le peuple instruit, ici et maintenant on le veut soumis, corvéable, vilipendé quand il perd son emploi, bafoué quand il veut prendre sa retraite, carencé quand il tombe malade… Ici on massacre l’École laïque, on lui préfère le curé, on cherche l’excellence comme on chercherait des pépites de hasard, on traque la délinquance dès la petite enfance mais on se moque du savoir et de la culture partagés…

Jean, je te quitte, pardon de t’avoir dérangé, mais mon pays se perd et comme toi j’aime cette France, je l’aime ruisselante de rage et de fatigue, j’aime sa voix rauque de trop de luttes, je l’aime intransigeante, exigeante, je l’aime quand elle prend la rue ou les armes, quand elle se rend compte de son exploitation, quand elle sent la vérité comme on sent la sueur, quand elle passe les Pyrénées pour soutenir son frère ibérique, quand elle donne d’elle-même pour le plus pauvre qu’elle, quand elle s’appelle en 54 par temps d’hiver, ou en 40 à l’approche de l’été. Je l’aime quand elle devient universelle, quand elle bouge avant tout le monde sans savoir si les autres suivront, quand elle ne se compare qu’à elle-même et puise sa morale et ses valeurs dans le sacrifice de ses morts…

Jean, je voudrais tellement t’annoncer de bonnes nouvelles au mois de mai…
Je t’embrasse.

Philippe Torreton

Il y a quelques jours, tandis que je me rendais à un meeting de campagne à la Porte de Versailles, étrangement, des kyrielles d’images et de sons me revenaient en mémoire.
C’était il y a quarante ans, à cinquante mètres de là, Jean Ferrat chantait au Palais des Sports. C’était un soir d’hiver glacial, le quartier était embouteillé par les cars déversant leurs flots de jeunes et de moins jeunes en provenance des banlieues « rouges » sous l’œil guère amène de bataillons de CRS. Méfions-nous, les flics sont partout, prévenait alors l’ami Jean, Pompidou avait succédé à De Gaulle, rien n’avait changé ! À l’intérieur, l’ambiance relevait beaucoup plus du meeting politique que d’un spectacle de music-hall. Je ne sais si la sono était pourrie mais nous n’entendions Ferrat que très indistinctement ; qu’importe, la foule tout acquise à son idole fredonnait avec elle et plus encore, explosait en des salves d’acclamations et de hurlements approbateurs au détour de chaque couplet révolutionnaire !
La semaine dernière, il y avait heureusement moins de forces de police mais toujours autant de drapeaux rouges, de jeunes et de moins jeunes (ma tranche d’âge désormais !).
À l’issue du meeting, Ma France, celle belle et rebelle de Jean Ferrat retentit dans la salle. J’avoue que quelques larmes perlèrent à mes paupières.

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Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 27 avril, 2012 |1 Commentaire »

Sortie d’un trappiste : Marc Giai-Miniet

Un trappiste peut en cacher un autre. Je ne veux pas vous parler aujourd’hui de Djamel Debbouze, Omar Sy et Nicolas Anelka, enfants de la diversité et de la banlieue qui ont grandi dans le même quartier de Trappes et dont Canal+ a diffusé récemment un documentaire évoquant leur incroyable ascension; mon propos ne concerne pas non plus les moines de l’ordre cistercien amateurs de bière et de fromages.
« Hâtons-nous de gagner le couvent des trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc » écrivait le poète Aloysius Bertrand dans son œuvre posthume Gaspard de la nuit ou Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot.
Dépêchons-nous de rejoindre la Commanderie des Templiers à Elancourt qui abrite jusqu’au 1er juillet une exposition du peintre emboîteur Marc Giai-Miniet, un trappiste pur porc (même si le halal est d’actualité dans la cité!) puisque la maison où il habite et où il possède son atelier, dans le vieux village de cette banlieue des Yvelines, est celle où il vit le jour, il y a un peu plus de soixante ans. Un bon vivant à la vie peu monacale car il avoue avoir dans sa vie, débouché plus de bouteilles que de tubes de peinture.

Sortie d'un trappiste : Marc Giai-Miniet dans Coups de coeur GMblog17

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Je lui déjà consacré deux billets (voir articles du 20 mars 2008 et 23 septembre 2010). Ma référence à Aloysius Bertrand est moins fantaisiste qu’il n’y paraît. En effet, la vocation de Marc Giai-Miniet a peut-être surgi le jour où un instituteur de Trappes, Monsieur Mounier, l’emmena à une exposition de reproductions de Rembrandt et lui expliqua à cette occasion le combat de l’artiste jusqu’à sa mort pour défendre ses idées. D’autre part, Marc consacra ses premières années à l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris au même art de la gravure que le lorrain du dix-septième siècle Joseph Callot, célèbre notamment pour ses eaux-fortes Les Grandes Misères de la guerre.
Nul n’est prophète en son pays, les talents de quelqu’un ne seraient jamais assez reconnus par les siens. Et si pour une fois, le proverbe se trompait ? En effet, ce ne sont pas moins de six expositions qui sont présentées en même temps ou de façon décalée, de mars à juillet 2012, en six lieux de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines. Rassemblées sous le titre générique de Pour les nuages, passer par l’escalier, elles décrivent le cheminement labyrinthique d’un artiste singulier, des premières œuvres sur toile et sur papier aux créations plus intimes, des grands tableaux aux petits carnets, des céramiques aux boîtes.
Aujourd’hui, je me rends au vernissage de l’une d’elles, à vingt-cinq arpents de mon domicile, dans l’élégant bâtiment des gardes de la Commanderie de la Villedieu fondée vers 1180 par les moines soldats de l’ordre du Temple sur les friches du plateau agricole de Trappes.

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« Pour traverser, prendre le souterrain » ! Telle une signalétique de guidage, c’est ainsi qu’avec malice et justesse, Marc Giai-Miniet intitule son travail exposé en ce lieu.
C’est d’abord un clin d’œil à sa ville natale, douloureusement coupée en deux par la route nationale 10. Après de multiples projets de contournement, un dossier de recouvrement de la chaussée embouteillée est à l’ordre du jour. En attendant, depuis six décennies, Marc, pour se rendre à l’école, à la mairie, au marché, dans les commerces ou au cinéma, obéit à la recommandation inscrite sur le panneau en bordure de l’axe routier.
Trappes, « Trap, lui avait expliqué sa maîtresse d’anglais, une vieille fille à chignon dont la lèvre supérieure ornée d’un léger duvet habitait ses rêves les plus honteux, cela voulait dire « piège », un endroit dans lequel on pouvait entrer mais d’où il est impossible de sortir . »
C’est surtout une invitation poétique et métaphorique à embarquer pour un voyage dans ses œuvres remplies de ténèbres, de couloirs secrets et de huis-clos sordides. Malgré leur noirceur, Marc compte cependant nous faire sinon rêver du moins réfléchir comme le symbolisent les nuages qui moutonnent sur le fond de la mallette en carton bouilli et plissé de l’affiche.
Le prenant presque au mot, j’emprunte un escalier métallique en colimaçon pour prendre de la hauteur et embrasser l’exposition d’un regard panoramique à 180 degrés. « L’effet boîte » est identique à celui que j’avais perçu dans son atelier. Je me retrouve surplombant un vaste loft sombre, compartimenté par quelques cloisons ou rayonnages sur lesquels éclatent les taches colorées des œuvres.

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L’activité originale d’emboîteur qui semble être plus la marque de fabrique actuelle de Marc Giai-Miniet, est née fortuitement en 1995 quand il fut victime d’un infarctus. Contraint d’abandonner provisoirement la peinture de ses grands tableaux, il se résigne à découper et assembler des morceaux de carton en de petites scènes théâtrales sur les mêmes thèmes récurrents du décervelage et de ses personnages larvaires. Ainsi, c’est en quelque sorte un « coup de cœur » qui le mène à réaliser un de ses rêves de jeunesse. En effet, adolescent, il fit du théâtre dans une petite troupe d’amateurs de Trappes, puis tenta sans succès le concours d’entrée à l’école de la rue Blanche pour devenir décorateur.
C’est une dimension attachante de l’artiste que son itinéraire soit en complète cohérence avec sa vie d’homme et de citoyen. Ses œuvres, a priori abstraites et compliquées, sont à l’évidence la traduction de plusieurs évènements vécus, de riches lectures, de nombreux voyages et de mûres réflexions.
Marc Giai-Miniet, aussi volubile et pertinent dans ses commentaires que dans son travail, résume celui de la présente exposition, en un savoureux raccourci mêlant l’espace et le temps : « de l’Égypte à la semaine dernière » !
Il propose effectivement ici plusieurs grands tableaux reliés à son séjour de six mois, en 1984, à Karnak et Louxor, dans une communauté d’égyptologues, après avoir obtenu une bourse du ministère des Affaires Extérieures.

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L’influence éclate à l’évidence. « Giai-Miniet, sur le Nil, s’est abreuvé du voisinage d’hypogées et de mastabas », ces tombes, respectivement souterraines et aériennes, servant de sépultures aux pharaons et aux hauts dignitaires, de l’époque archaïque au Moyen Empire égyptien.
Certaines formes rappellent la Cime, ce sommet surplombant la vallée des Rois. S’y agglutinent des espèces de lombrics gluants qui préfigurent les chrysalides et les personnages larvaires équipés de masques à gaz des peintures ultérieures. Parfois, au pied, comme citation du fleuve irrigateur et d’un zeste de présence humaine, surgissent quelques lambeaux de végétation, des papyrus peut-être, cette plante utilisée pour fabriquer les rouleaux manuscrits et bientôt le codex puis les livres. Ceux que l’artiste empilent dans ses boîtes ?
L’atmosphère est sale. Les ciels sont souvent plombés ou pollués annonciateurs d’orages ou de catastrophes.
Ça dégouline parfois comme la gélatine des immondes gâteaux anglais. « Côté bouffe, vous êtes servis : méduses rachitiques à la graisse d’Amoco-Cadiz, flans languides au sang vénusien, totems phalliques à la chantilly … »
« Déjà, petit enfant, je voulais être pâtissier et explorateur … Mais c’est à l’huile sur toile que je peindrai des gâteaux-mausolées et des stèles plus vénéneuses que comestibles, des constructions délicatement crémeuses, des paysages de collines désertiques où débouchent des blockhaus et des entrées de galeries, des montagnes blessées d’où coulent des humeurs, et enfin les principaux acteurs que sont les personnages au masque à gaz, bardés d’un pseudo attirail guerrier ou médical ... »
Les tableaux ont pour légendes montagne avec gélatine, stèle-gâteau, mausolée bavarois !
Coïncidence, j’ai évoqué dans mes deux précédents billets, le cuisinier Marie-Antoine Carême, « le roi des chefs et le chef des rois ». Or, si l’on consulte son ouvrage Le Pâtissier pittoresque, en date de 1815, on y découvre de nombreuses planches d’architecture, et notamment, des pyramides et des temples égyptiens, qui l’inspirèrent pour certaines de ses pièces montées.
Outre les gâteaux de mon enfance, vous savez que le vélo est un autre de mes péchés mignons. Les montagnes blockhaus et nécropoles de Giai-Miniet me font penser à certaines caricatures de René Marcel Pellarin dit Pellos sur le Tour de France quand les Alpes et les Pyrénées prenaient visage humain, riaient ou devenaient menaçantes au passage des champions cyclistes ahanant sous l’effort. Nous n’étions peut-être pas si loin de l’univers du peintre quand Pellos croquait l’enfer du Nord de Paris-Roubaix, pavé de redoutables intentions, avec ses noirs crassiers et la légendaire sorcière aux dents vertes.
Ne vous moquez pas trop de mes élucubrations vélocipédiques car Pellos fut, par ailleurs, le créateur de Futuropolis, la première bande dessinée française de science-fiction, et dessina une centaine d’albums des Pieds Nickelés après la mort de son auteur Louis Forton. Or, que ne lis-je pas dans la magnifique monographie éditée à l’occasion de cette rétrospective ?: « Il me souvient d’un épisode fameux au cours duquel Ribouldingue, Croquignol et Filochard, s’étant faits médecin, chirurgien et infirmier pour gruger les gogos, traçaient sur la tête de leurs patients, en préliminaire à une trépanation imaginaire, des lignes accompagnées de la mention : À découper suivant le pointillé. C’est à cette sorte de violence pour rire, de menace qui n’était pas suivie d’effets que se rattachait naguère l’œuvre de Marc Giai-Miniet, œuvre adolescente encore, nourrie des souvenirs et des lectures de l’enfance. »
Me voilà retombé sinon sur mes pieds du moins sur ma selle!
C’est peut-être l’instant de mentionner, pour l’avoir vécu lors d’actions artistiques avec des écoliers de primaire, que l’univers au prime abord morbide et noir de l’artiste possède aussi subrepticement et mystérieusement une dimension ludique qui interpelle inconsciemment les jeunes enfants.
Quelques plats témoignent d’une confrontation de l’artiste à la céramique au cours des années 1990. Je sais une maîtresse de maison qui n’aimerait pas voir des momies décervelées courir dans son assiette. Cela dit, paradoxalement, elle utilise fréquemment quelques récipients ramenés de mon séjour au Mexique où dansent des cucarachas, ces cafards peu ragoûtants !
J’interromps ma déambulation pour écouter les quelques mots de bienvenue prononcés par un élu local, vieux compagnon de route de l’artiste, et par Marc lui-même. Rien que je ne sache déjà, pour avoir réalisé son portrait en 2003 dont la vidéo tourne en boucle à l’entrée de l’exposition.

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L’auditoire est attentif et ému. Loin des habituels compliments convenus, c’est l’amitié reconnaissante qui règne en cette fin d’après-midi. Et comme pour une mise à l’échelle de la grandeur de l’artiste, de taille mesurée, portant barbe blanche et affublé d’un patronyme évoquant la mine, trois nains de jardin ont même abandonné leur marche de protestation (voir billet du 23 septembre 2010) pour prendre place derrière le micro au pied de leur géniteur.

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Je plaisante mais l’art de Giai-Miniet s’occupe de choses graves. L’artiste le justifie ce soir en évoquant brièvement quelques évènements qui l’ont nourri : la découverte très jeune, lors d’une exposition photographique au stade de Trappes, des camps de concentration, des fours crématoires et des amoncellements de cadavres, les archives sur la guerre 14-18 avec ses tranchées et les gaz asphyxiants, cela fait quelque part pendant aux Grandes misères de la guerre de Trente ans de Callot, le drame de la mine de Courrières dû au grisou, la guerre du Vietnam, le coup d’état de Pinochet au Chili en 1973, et aussi le souvenir du garage de son père « rempli d’ombres et de ténèbres, de saleté grasse, de ferraille et d’objets étranges ».
« Dans un coin de l’atelier sombre où son père, un géant couvert de cambouis et de sueur, démonte en jurant d’imposantes machines qui ne cessent de lui résister … réfugié sous la grande table, il avait réuni tous les trésors accumulés, les seuls jouets qu’il ait jamais connus, et de ce jour passa tous ses moments libres à recombiner à l’infini les boulons, rouages, pignons et autres qui, il le savait, détenaient le secret de la vie … »
Le lien est évident avec les boîtes murales construites avec précision et dextérité et encastrées dans les cloisons de la galerie.

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De taille variable, peu profondes, elles apparaissent comme des miniatures d’immeubles ou de tours observés en coupe. Leur organisation verticale est quasi identique, le haut est lumineux presque blanc, le bas est sombre presque noir.
Sur les étagères supérieures, sont alignés de vastes rayonnages tapissés de livres. En y regardant de plus près, on distingue toutes sortes d’ouvrages, des encyclopédies, des collections reliées, des dossiers à sangle.
Une des légendes est explicite : « Une bibliothèque est une mine, un gisement de savoir, d’informations, de mémoire. On pourrait s’amuser du creusement du sol dans les termes « creuser une question ». Un poète a dit quelque part : les bibliothèques sont des forêts soigneusement pliées ». On peut ajouter que les bibliothèques rassemblent des foules de livres, comme autant d’humains rangés, avec leurs « mines de papier mâché ». »
L’accès aux étages inférieurs s’effectue via des escaliers en colimaçon, des passerelles sans rambarde, des échafaudages, des échelles métalliques.
Le niveau médian, plus gris, est occupé par toute une inquiétante architecture industrielle de laboratoires, fours, chaudières, colonnes, tuyaux, poulies, engrenages, fils électriques et cuves. Cela donne parfois un vague air de façade de centre Pompidou noircie par la pollution, mais, à l’évidence, ici, on ne conserve pas la mémoire artistique, bien au contraire.
Avec cette machinerie infernale, on aspire, on broie, on déchiquette, on dissout, on brûle. Viennent à l’esprit des mots comme autodafé, la destruction par le feu organisée par l’Inquisition de livres et manuscrits, des expressions comme le bûcher des vanités ou l’enfer d’une bibliothèque terme né au Moyen Âge lorsque les religieux mettaient sous clef les objets qui pouvaient provoquer un péché ou une hérésie, bref mener à l’enfer.
Il est des livres pas « saints » du tout qui portent en eux le mode d’emploi de funestes et collectives destructions. Certains traversent les siècles, absous de manière incompréhensible par l’ignorance collective (volontairement ou pas ?). Ainsi, ces jours-ci, un de mes lecteurs stigmatisait Voltaire, « une sorte de saint homme laïque, l’une des divinités du Panthéon républicain » pourtant coupable d’avoir écrit de sacrées horreurs dans sa Correspondance.
Giai-Miniet ajoute parfois à sa broyeuse infernale, une touche presque grand-guignolesque. Une perceuse s’attaque à une forme encéphalique formolée, les tubulures s’enroulent comme des intestins ou les andouilles de Rabelais. « La tripe résiste », luttes intestines, guerres picrocholines … !

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Comme le sieur François, Marc, iconoclaste, s’amuse, joue avec les mots. Il construit une « boîte du gouverneur ». Derrière celle du « grand digérant » se cache peut-être un important « dirigeant » : « Il y a dans cette boîte (on dirait une usine) comme un énorme tube digestif qui digèrerait, pour les évacuer, les livres et ce qui y est raconté. Là encore, je veux dire ma crainte que le savoir, la connaissance, la sagesse, les histoires et la mémoire des hommes disparaissent un jour. »
La curiosité pousse à plonger bientôt le regard vers le néant de la partie inférieure des boîtes. C’est obscur, sordide, glauque, charbonneux. Plus qu’une cave, cela fait penser à des cellules, des salles d’interrogatoire et de torture, des égouts, cela suscite le dégoût.

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C’est souvent aussi un embarcadère vers un ailleurs ou un au-delà. Des wagonnets, des engins oblongs en forme de suppositoire, dirigeable ou sous-marin attendent pour le grand départ. Car si les boîtes ne révèlent aucune présence physique de l’homme, il est pourtant là, métaphorique, dans les « livres blancs » qui symbolisent sa pensée, sa spiritualité, et dans ce qu’il en a fait, des débris racornis et calcinés.
Marc Giai-Miniet, amoureux de la chine, glane sa « matière première » dans les vide-greniers et les bric-à-brac. Puis en bricoleur d’art, il la découpe, pétrit, scie, creuse, ponce, colle, peint pour en faire des menus objets et le décor de ses théâtres d’ombres.

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Chaque boîte fourmille de détails et propose multiples lectures.
Tout tourne autour de l’homme, qu’est-ce qui fait qu’on est un homme ? suffit-il d’avoir une apparence humaine pour être un homme ? pourquoi est-il et comment ? c’est le leitmotiv de toutes les œuvres de l’artiste.
Il ne faut pas perdre de vue pour évaluer sa production prolifique que s’il a construit environ 200 boîtes, Marc a aussi et surtout peint près de 4 000 tableaux. Est-ce à cause de leur grande taille ou de leur propos très chargé émotionnellement, il ose avec humour et auto dérision, prétendre que les peintures exposées ici sont invendables ! Cela dit, pour cette rétrospective, il a dû en puiser certaines dans des collections privées …
Celles vers lesquelles je me dirige maintenant appartiennent à une période plus récente. L’acrylique sur bois remplace l’huile de l’époque égyptienne.

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Absentes physiquement des boîtes, des silhouettes larvaires harnachées de masques et de tuyaux courent sur les tableaux. Sont-elles des embryons d’humains, des monstres animaliers ? Même pas peur ! Elles me sont familières tant je les ai vues naître dans son atelier, tant je les ai filmées aussi. J’entends même sortant du téléviseur la chanson du décervelage d’Alfred Jarry :

« Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! »

L’homme génère parfois des monstres, une actualité récente en témoigne.
L’artiste, pour donner cette forme informe à ses personnages, se nourrit de ses lectures, de ses voyages, de ses souvenirs.
Ils ont quelque chose en eux du Golem, l’embryon d’argile de la synagogue du vieux quartier juif de Prague, de la momie égyptienne, du transi le gisant du Moyen Âge sculpté dans le réalisme de la putréfaction, des spectres des camps d’extermination.
À bien observer, de ci delà, ils possèdent souvent malgré tout un œil brillant comme de l’onyx, comme fixé sur la peinture elle-même. « Voyant lumineux qui est aussi l’œil du voyeur. Quelqu’un regarde-t-il par là, qui se trouverait dans le décor, de l’autre côté du tableau ? »
Memoria Materia Prima Est ! J’achève ma visite sur cette peinture récente conçue pour l’exposition Dépôts de mémoire organisée, à l’automne dernier, aux Archives départementales de la Dordogne. Je reconnais bien là le goût de Marc pour l’alchimie. Comme un symbole, les alchimistes parlaient de materia prima pour désigner le chaos primordial à partir duquel le plomb est changé en or; c’est l’inverse qu’envisage l’artiste à travers ce qu’en font les hommes.

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Marc met souvent en scène le décor froid de ces pièces réserves uniquement meublées de grandes armoires en tôle verte. J’ai souvenir notamment d’une miniature sur bois où une momie minuscule, espèce de rat de bibliothèque, se glisse entre le mobilier d’archivage.
Ici, dans la salle des « dépôts de mémoire », la présence humaine est suggérée par les lettres et les chiffres inscrits sur les casiers, ainsi, en bas et à droite, en guise de signature, les lettres GM. On a envie d’ouvrir ce tiroir réservé à Giai-Miniet. Que renferme-t-il ? que cache-t-il ? Des documents accablants ? Des dossiers compromettants ? Non, juste une pièce à conviction prometteuse : « Une conclusion s’impose : il est grand temps de changer de demain. C’est ce constat lucide mais désespéré qu’affirme la peinture de Giai-Miniet. On a compris que tout cela est fort grave et que celui qui tient pareil discours hisse son art à l’altitude du prophétique. »
Un slogan de campagne présidentielle clame que « le changement, c’est maintenant ». Puisse Marc Giai-Miniet continuer à être prophète en son pays et ailleurs. Il portera bientôt sa bonne parole picturale outre Quiévrain, à la maison de la Culture de Tournai du 9 juin au 26 août.

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- Les citations du billet sont tirées de la remarquable monographie de Marc Giai-Miniet :

« Pour les nuages, passer par l’escalier », 216 pages, des textes superbes et de très nombreuses photos, éditions Aréa (36 €)

- Actualité de Marc Giai-Miniet :

  • Pour traverser, prendre le souterrain, exposition à la Commanderie des Templiers de la Villedieu à Élancourt, du 4 avril au 1er juillet (du mercredi au dimanche de 14h à 18h)
  • De l’Égypte à la semaine dernière, exposition à la Ferme du Mousseau à Élancourt, du 2 au 27 mai, (les mercredis et dimanches de 14h à 18h et le samedi de 14h à 20h 30)
  • Le bonheur en question, exposition à la Maison des « bonheur » à Magny-les-Hameaux, du 9 au 31 mai, (du lundi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 17h 30)

- Consulter le site officiel de Marc Giai-Miniet : http://www.marc-giai-miniet.com/

Publié dans:Coups de coeur |on 20 avril, 2012 |Pas de commentaires »

Les gâteaux de mon enfance

Dans mon enfance, le dimanche était sacré pour plusieurs raisons dépassant largement le fait qu’il fût le jour du seigneur.
Certes, il y avait, à neuf heures du matin, le pensum de la messe dite basse (pour la différencier de la grand-messe de onze heures) auquel il était impossible de me soustraire sous peine d’être recalé pour la communion solennelle, ce qui aurait constitué, convenez-en, un véritable camouflet pour un bon élève de l’école laïque, qui plus est, fils de deux hussards noirs de la République. Ainsi, afin d’être irréprochable, lors des voyages que nous effectuions l’été en famille, je me résignais même à assister aux offices religieux dans les cathédrales des villes européennes que nous visitions, et à faire viser par le prêtre, à la sacristie, la carte témoignant de ma fidélité. Ce n’était pas comme pour les enseignes commerciales de maintenant, la fréquentation de dix messes ne donnait malheureusement aucun droit à être dispensé de la onzième !
Un autre rite auquel je sacrifiais, probablement lié au précédent, c’était de troquer la blouse et les godasses cloutées de l’écolier pour les « habits du dimanche », blazer, chemise blanche avec cravate (à élastique !) et souliers vernis. Je les abandonnais cependant l’après-midi pour jouer au football ou faire du vélo dans la cour de ma maison école (voir billet La maison de mon enfance du 21 décembre 2008). Un demi-siècle plus tard, la mode vestimentaire dominicale a définitivement adopté le survêtement, le jogging, le tee-shirt et la combinaison du bricoleur.
Hors les jours fériés, outre l’emblématique poule au pot, le poulet rôti constituait le plat principal du repas de midi. Cela semble d’une banalité et d’une tristesse affligeantes maintenant que les hormones et autres aliments industriels ont complètement discrédité cette volaille. Le poulet d’antan, exclusivement élevé au grain et librement en plein air, était alors un mets recherché et coûteux quoique, chez nous, il provînt le plus souvent de la basse-cour de ma grand-mère. Sa dégustation était précédée du cérémonial de la découpe, à table, devant l’assemblée, car il ne suffisait pas alors de tirer sur les pattes pour l’écarteler !
Maintenant que j’ai émoustillé vos papilles, j’en viens à l’instant magique du dessert car il était un autre rite immuable qui nourrit ce billet.
Ma mère au fourneau, moi à la messe à réciter quelques litanies pour Saint Honoré, le patron des boulangers et des pâtissiers, il incombait à mon père de faire les courses et, en particulier d’acheter les « gâteaux du dimanche ». Ultime étape sur le chemin du retour, il s’arrêtait donc chez le pâtissier qui, à l’époque, était un artisan à part entière indépendant du boulanger.
Il y en avait deux dans mon bourg natal, mais, hormis la période de fermeture pour congés annuels, mon père était un client fidèle de Monsieur Lucas, justifiant son choix irrévocable par le fait que les enfants de l’autre pâtissier fréquentaient l’école libre du village ! J’en souris maintenant, mais vous voyez qu’en ce temps-là, la guerre des écoles, ce n’était pas de la tarte … à moins que c’en fût au contraire, au sens propre du mot.
Il y a prescription aujourd’hui, j’avoue que je n’entrais pas dans ces considérations anticléricales. J’étais plus bouffeur de glaces que de curés et lorsque ma maman me donnait trois sous pour m’acheter un cornet à deux boules, je me rendais discrètement chez Monsieur Leredde qui proposait une gamme plus variée de parfums. Il n’y avait pas qu’au pays da-ga d’Aragon qu’on aimait les glaces au citron !

« Elle était pâtissière,
Dans la rue du Croissant,
Ses gentilles petites manières,
Attiraient les clients,
On aimait à l’extrême,
Ses yeux de puits d’amour,
Sa peau douce comme la crème,
Et sa bouche, un petit four,
Et du soir au matin,
Dans son petit magasin,

Elle vendait des petits gâteaux,
Qu’elle pliait bien comme il faut,
Dans un joli papier blanc,
Entouré d’un petit ruban,
En servant tous ses clients,
Elle se trémoussait bien gentiment,
Fallait voir comme elle vendait,
Ses petites brioches au lait ... »

Par souci de vérité historique, quoi qu’en dise le succès de Félix Mayol repris par Barbara au début de sa carrière, Madame Lucas exerçait rue de la République et, sans vouloir paraître goujat avec cette dame d’un âge déjà respectable, son physique m’a laissé un souvenir beaucoup moins impérissable que ses gâteaux. En l’occurrence, c’est là l’essentiel … quoique la crème pâtissière tourne vite !
Sauf circonstances particulières comme Noël, la galette des rois de l’Épiphanie et les anniversaires, mon père commandait huit gâteaux individuels, deux pour chacun selon affinités, sachant que ma mère et moi nous nous partagions de toute manière ceux promis à mon frère aîné allergique à la pâtisserie. Grand bien lui fît ! Miam miam !
Porter la bonne parole laïque était semé d’embûches (de Noël ?), la preuve, mon père choisissait d’entrée pour ma maman … deux religieuses, l’une au café, l’autre au chocolat ! C’était bien la peine de médire des sœurs qui enseignaient au Sacré-Cœur situé, comme par malice, en face de la pâtisserie !

« Tous les cœurs se rallient à sa blanche cornette,
Si le chrétien succombe à son charme insidieux,
Le païen le plus sûr, l’athée le plus honnête
Se laisseraient aller parfois à croire en Dieu.
Et les enfants de choeur font tinter leur sonnette…

Il paraît que, dessous sa cornette fatale
Qu’elle arbore à la messe avec tant de rigueur,
Cette petite soeur cache, c’est un scandale!
Une queue de cheval et des accroche-cœurs.
Et les enfants de chœur s’agitent dans les stalles... »

Reconnaissez que les strophes poétiques de Georges Brassens conviennent parfaitement au gâteau constitué de deux choux superposés cachant un amour de crème pâtissière. Comment ne pas succomber aux péchés de gourmandise et de luxure pour se taper une religieuse ?

Les gâteaux de mon enfance dans Recettes et produits religieuseblog

Elle est née au milieu du dix-neuvième siècle chez Frascati, un célèbre pâtissier et glacier parisien de l’époque, dont le magasin très fréquenté était situé à l’angle du boulevard Montmartre et de la rue Richelieu. Elle offrait alors une silhouette différente sous forme d’un carré de pâte à choux fourré de crème pâtissière et surmonté de crème fouettée.
Grâce notamment à l’invention de la poche à douille assurant la régularité des formes, elle prit, à la fin du siècle, sa silhouette définitive de gros chou fourré de crème pâtissière au chocolat ou au café, sur lequel est juché un autre chou plus petit, le tout décoré de volutes de crème au beurre. Je crains d’accuser quelques grammes supplémentaires sur la balance, rien qu’en vous la décrivant.
Aujourd’hui, la maison Ladurée, celle-la même dont les macarons énervaient le chanteur Helmut Fritz dans un succès récent, n’hésite pas à bousculer les codes classiques et réinterprète le gâteau en parant et parfumant la sœur de rose, de violette, de caramel, de fleur d’oranger ou même de tomate. À damner un saint selon les gourmands qui l’ont croquée ! En admirant dans la vitrine ce néo-réalisme pâtissier, je pense au savoureux défilé de mode ecclésiastique mis en scène par Federico Fellini dans son film Fellini Roma. Vous pouvez le visionner en vous reportant à mon billet Cinema Paradiso Fellini Parigi du 26 janvier 2010.

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La pâte à choux aurait été inventée au seizième siècle par un certain Popelini, un des cuisiniers et pâtissiers florentins qui accompagnèrent Catherine de Médicis lors de son arrivée à la cour de France. Il conçut le popelin, un gâteau confectionné à partir d’une pâte desséchée sur le feu ou « pâte à chaud ». Un siècle plus tard, un pâtissier parisien, Oriane Avice, précurseur d’Antonin Carême, perfectionna la recette en créant des petits gâteaux ronds et dodus, les choux grillés.
Je pensais que les sœurs faisaient vœu de chasteté. Or, du moins en pâtisserie, les couvents abritent des mœurs pour le moins curieuses : ainsi, les gourmands indécis (les normands comme moi ?) qui hésiteraient sur quel parfum de la religieuse, s’enivrer, peuvent toujours opter pour un divorcé composé de deux choux parfumés, l’un au chocolat, l’autre au café.
On peut être dans les ordres et ne pas avoir pour autant une conduite exempte de tout reproche. Ainsi, il y a bien longtemps, à l’abbaye de Marmoutier, tandis qu’à l’occasion d’un repas de la Saint Martin où l’archevêque de Tours devait bénir une relique du manteau du saint patron, on s’affairait autour des fourneaux, « soudain, un bruit étrange et sonore, rythmé, prolongé, semblable à un gémissement d’orgue qui s’éteint, puis aux plaintes mourantes de la brise qui soupire dans les cloîtres, vint frapper de stupeur l’oreille indignée des bonnes sœurs. »
Sœur Agnès, une novice auteur de cette flatulence poétique, gênée devant ses coreligionnaires, aurait alors laissé tomber une cuillerée de pâte à choux dans une marmite de graisse chaude. Le pet-de-nonne était né. Je ne garantis pas la totale exactitude de son origine, par contre, j’ai noté à la page 235 du Cuisinier François de François Pierre de la Varenne (édition de 1651), une recette semblable de petits choux dits pets de putain ! En Aveyron, on lâche des pet de bièillo ou « pets de vieille ».
Peu importe l’appellation, je plongeais avidement ma main dans le sachet de beignets que ma maman achetait parfois.
Madame Lucas, je prendrai aussi deux éclairs, un au chocolat et un au café ! En principe, ils m’étaient destinés, mais je négociais souvent par la suite un troc avec ma mère qui lorgnait celui au café.
Ah ces éclairs ! Réguliers, éclatants ! Rien à voir avec leurs affligeants ersatz, tristes, craquelés, boursouflés, étirés, éventrés, à la vitrine de trop nombreuses boulangeries actuelles qui s’essaient à la pâtisserie. Ils ressemblent parfois aux tuyaux en plastique de la société Harpel transformés en boudins difformes par Monsieur Hulot dans le film Mon Oncle.
Par jeu, et beaucoup par gourmandise, j’entamais mon éclair par ses deux extrémités pour qu’à la troisième bouchée, sous la pression de mes dents, le chocolat s’écoule et que je le récupère sur ma langue tendue. Contrairement à ce que son nom suggérait, je suspendais le temps de la dégustation. Miam miam !

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L’ancêtre de l’éclair serait le pain duchesse, un gâteau prisé au dix-huitième siècle, en pâte à choux étirée en forme de doigt et roulée dans des amandes. Le célèbre Marie Antoine Carême dont je vous ai montré la tombe au cimetière Montmartre dans mon billet précédent du 1er avril 2012, supprime les amandes, fourre la duchesse (en tout bien tout honneur !) de crème pâtissière au chocolat et au café, et en glace le dessus de fondant. Vers 1850, vingt ans après sa mort, l’éclair apparaît sous ce nom à Lyon sans qu’on en connaisse la raison exacte.
Petite digression, il n’y a rien qui ne me soit plus insupportable, quand je désire une baguette chez un boulanger-pâtissier, que d’être confronté pendant de longs instants aux atermoiements et aux demandes d’explications sur la composition de tel ou tel gâteau, des clients qui me précèdent. Sans parler de la phase suivante où la serveuse les « plie bien comme il faut, dans un joli papier blanc, entouré d’un petit ruban » !!!
Aucun risque de ce genre quand mon père choisissait ses propres gâteaux, sans hésitation, il pointait d’abord le doigt vers un baba au rhum. Ayant effectué des recherches sur le sujet, à votre intention, mes connaissances sur l’origine de ce gâteau risquent de vous laisser … baba !
Ainsi, dans une lettre, en date du 24 septembre 1767, à son amie, maîtresse et correspondante Sophie Volland, l’encyclopédiste Denis Diderot écrivait : « J’ai encore huitaine à passer ici. Priez Dieu que je ne meure pas d’indigestion. On nous apporte tous les jours de Champigny les plus furieuses et les plus perfides anguilles, et puis des petits melons d’Astracan, puis de la sauerkraut, et puis des perdrix aux choux, et puis des perdreaux à la crapaudine, et puis des baba(s), et puis des pâtés, et puis des tourtes, et puis douze estomacs qu’il faudrait avoir, et puis un estomac où il faut mettre comme pour douze. Heureusement on boit en proportion, et tout passe … »
J’adore traîner sur Gallica, la banque numérique de la Bibliothèque Nationale de France. On accède en ligne à de précieux ouvrages anciens, dans leur édition d’origine.
C’est comme cela que j’ai découvert un ouvrage de 1811 intitulé de manière truculente, Manuel de la cuisine ou l’art d’irriter la gueule par une Société de gens de bouche. En préambule, il prévient que « ce titre est un attrape-gourmand : rien de plus modeste que ce manuel de cuisine ; les mets qu’il nous offre n’ont rien de piquant, rien de neuf, rien d’irritant ; La Cuisine Bourgeoise est une incendiaire en comparaison. L’auteur qui fait la petite bouche, et qui suppose une gueule, nous apprend qu’il a quelque teinture des lettres » ! Il indique à l’article “baba”qu’il s’agit d’un “gâteau à l’allemande” ou kaisel-koucke, c’est-à-dire une pâte levée cuite dans un moule, au beurre et aux œufs, garnie de raisins de Corinthe et aromatisée avec de l’eau de fleurs d’oranger. Ce gâteau est servi sec et sans safran.
Voici aussi ce que j’ai déniché en consultant, curieux titre, le Dictionnaire général de la Cuisine française et moderne de l’office et de la pharmacie domestique, en date de 1853 :
« BABA (d’après les traditions de la Cour de Lunéville, et suivant la méthode de M.Carême, auteur du Pâtissier pittoresque, etc.). Pour opérer ce gâteau d’origine polonaise, qui doit toujours présenter assez de volume pour être servi comme grosse pièce à l’entremets, et pour pouvoir figurer pendant plusieurs jours sur les buffets d’en-cas, commencez par réunir trois livres de la plus belle farine, une once et quatre gros de levure de bière, une once de sel fin, quatre onces de sucre, six onces de raisin de Corinthe, six onces de raisin muscat de Malaga, une once de cédrat confit, une once d’angélique confite, un gros de safran, un verre de crème, un verre de vin de Malaga, vingt à vingt-deux œufs et deux livres du beurre le plus fin…
… La vraie couleur du baba doit être rougeâtre : c’est la cuisson mâle ; mais elle n’est pas facile à saisir … Un quart d’heure de trop suffirait pour changer cette belle nuance pourprée en une teinte indécise et rembrunie. »
Je note en fin de chapitre : « … Il paraît, quant à l’origine de ces gâteaux, que c’est véritablement le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, qui les a fait connaître en France. Chez les augustes descendants de ce bon roi, on fait toujours accompagner le service des babas par celui d’une saucière où l’on tient mélangé du vin de Malaga sucré avec une sixième partie d’eau distillée de tanaisie.
On a su par Madame la Comtesse Kisseleff, née Comtesse Potocka, et parente des Leckzinski, que le véritable baba polonais devrait se faire avec de la farine de seigle et du vin de Hongrie. »
À défaut de baba à portée de main, je mets en bouche les mots de cette recette imprégnée de poésie. Mon père « améliorait » son vrai baba avec une rasade de rhum supplémentaire.
Car c’est en 1835 que le pâtissier parisien Stohrer, descendant du chef pâtissier polonais du roi Stanislas, imagina d’arroser les babas sitôt démoulés avec du rhum.

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Il semble acquis que le gâteau a été introduit en France par le roi de Pologne Stanislas 1er dont la fille Marie Lesczynska épousa Louis XV et dont la statue se dresse sur la superbe place de Nancy. Par contre, il faut être plus sceptique sur l’origine du mot baba lui-même. Je pencherai pour la déclinaison française de « babooshka », une grand-mère ou une vieille femme en russe, plutôt que la version du roi Stanislas, friand lecteur des Contes des Mille et Une Nuits et Ali Baba. Je vous donne mon éclair au chocolat si je me trompe !
Gâteaux secs ou baba imbibé de rhum, de vin de Malaga ou de fleur d’oranger, Franc-Nohain, le père de Jean, le populaire animateur de l’émission télévisée 36 Chandelles (ça ne nous rajeunit pas), les départageait dans une délicieuse fable que j’appris en classe de sixième :

« Ce qui caractérise le baba,
C’est l’intempérance notoire.
A-t-il dans l’estomac
Une éponge ? On le pourrait croire,
Avec laquelle on lui voit boire,
— En quelle étrange quantité —
Soit du kirsch, de la Forêt-Noire
Soit du rhum, de première qualité.
Oui, le baba se saoule sans vergogne
Au milieu d’une assiette humide s’étalant,
Tandis que près de lui, dans leur boîte en fer-blanc
De honte et de dégoût tout confus et tremblants,
Les gâteaux secs regardent cet ivrogne.
« Voyez, dit l’un des gâteaux secs, un ancien – à ce point ancien qu’il est même un peu rance – Voyez combien l’intempérance nous doit inspirer de mépris
Et voyez-en aussi les déplorables fruits :
Victime de son inconduite,
Sachez que le baba se mange tout de suite.
Pour nous qui menons au contraire
une vie réglée, austère
on nous laisse parfois des mois. »
Cependant, une croquignole,
jeune et frivole, et un peu folle,
Une croquignole songe à part soi :
— On le mange, mais lui, en attendant, il boit.
Je connais plus d’un gâteau sec
Dont c’est au fond l’ambition secrète
Et qui souhaite d’être baba. »

Une fois le baba réservé, mon père commandait encore pour lui un Paris-Brest.
Tant pis ou tant mieux, il m’est impossible d’évoquer ce gâteau sans vous infliger d’indigestes (?) considérations vélocipédiques. Je connais certaines de mes lectrices cuisinières qui vont me maudire ; je sais aussi au moins un lecteur sans doute gourmand que je vais ravir. Par politesse pour votre hôte, je ne doute pas que vous ferez honneur à sa table.
La faute en incombe à Pierre Giffard, un normand comme moi, né à Fontaine-le-Dun, petit bourg du Pays de Caux, pensionnaire au lycée Corneille de Rouen, un siècle avant moi, avant d’embrasser une carrière de grand reporter et de journaliste sportif … comme j’en rêvais.

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Passionné par cet engin récent, il édita en 1891 La Reine Bicyclette, un ouvrage qui traite de « l’histoire du vélocipède, des temps les plus reculés jusqu’à nos jours ». De là, naquit plus tard l’expression la petite reine employée souvent pour qualifier ce moyen de locomotion. Alfred Jarry, moins galant, le définissait comme « un petit mulet que l’on conduit par les oreilles et que l’on fait avancer en le bourrant de coups de pied ».
Comme beaucoup de patrons de presse de l’époque, Giffard fut à l’initiative de plusieurs événements sportifs. Ainsi, pour le compte du quotidien Le Petit Journal, il créa la course cycliste Paris-Brest-Paris.

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Le 6 septembre 1891, au petit matin, 206 coureurs prennent le départ devant les locaux de l’organe de presse, quelques-uns sur des tricycles, d’autres sur des tandems ou même un grand bi. Les fabricants des machines, Peugeot, Clément, Rochet, sont essentiellement français (c’est François Bayrou qui serait content !), cependant, le vainqueur chevauche un cycle Humber d’origine anglaise, pesant 21,5 kg.
À Versailles, une plaque apposée dans la côte de Picardie témoigne de la dernière halte du premier vainqueur Charles Terront, le mercredi 9 septembre 1891 à 5h 45 du matin après avoir accompli 1170 kilomètres en 71 heures et seize minutes sans repos !

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Entre 1891 et 1931, sept éditions furent organisées à une fréquence plus ou moins décennale avant que l’épreuve ne tombât en sommeil faute d’un nombre suffisant de coureurs professionnels.
Ressuscitée, la course longue de 1200 kilomètres se dispute de nos jours, de Saint-Quentin-en-Yvelines à Brest et retour, selon deux formules, une pour randonneurs (tous les quatre ans) et une dite Audax avec allure imposée conduite et contrôlée par des capitaines de route (tous les cinq ans).
Je vous dirige vers le blog d’un de mes fidèles lecteurs qui y conte avec moult détails et images son double exploit de l’été dernier. En effet, il s’est goinfré de Paris-Brest (et retour !) en participant aux deux formules. Les médailles qui récompensent ses authentiques performances athlétiques ne sont pas en chocolat.
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La pâtisserie réclame de la précision, donc avant que la crème pralinée ne tourne, j’en reviens à ce fameux gâteau inspiré de l’odyssée cycliste.
En effet, Pierre Giffard, domicilié à Maisons-Lafitte, demanda à Louis Durand, un pâtissier de cette ville des Yvelines, d’imaginer un gâteau pour commémorer la course de légende qui passait alors par la forêt de Saint-Germain-en-Laye toute proche. Ainsi naquit, en 1910, le Paris-Brest, une pâtisserie en forme de couronne, censée représenter une roue de vélo avec ses rayons, et composée d’une pâte à choux et d’une crème au beurre ou d’une crème mousseline pralinée, garnie d’amandes effilées.

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Le Larousse Gastronomique fait état d’une autre origine contestée, accordant la paternité du gâteau à Monsieur Bauget, également pâtissier à Maisons-Lafitte. Il la justifie par la présence dans la boutique d’un carrelage mural ancien représentant le train qui assurait la liaison entre Paris et Brest.
Mon père, inconsciemment ou pas, se référa à cette seconde version lors d’un repas mémorable pris, dans mon enfance, au buffet de la gare de Guingamp, justement située sur la dite ligne ferroviaire. Dubitatif devant l’aspect du gâteau qu’il avait choisi en dessert, il s’enquit auprès du garçon de sa réelle identité. Le serveur lui confirmant qu’il s’agissait bien d’un Paris-Brest, mon père lui rétorqua alors que le chef pâtissier avait dû s’arrêter à Guingamp lors de sa fabrication !!! Cette anecdote égaya longtemps les repas de famille.

LouisDurandblog

VitrineBaugetblog

Cocasserie, les deux pâtisseries Durand et Bauget existent encore aujourd’hui et sont quasiment vis-à-vis dans l’avenue de Longueil à Maisons-Laffite. Les héritiers ou les successeurs font valoir leurs prérogatives sans animosité excessive. Ils tirent profit de la popularité du gâteau. Vu son prix, le Paris-Brest en forme de roue doit être lenticulaire et  équipé « Tout Mavic » (plaisanterie uniquement réservée aux spécialistes du vélo) ! L’un d’eux doit regretter cependant que l’aïeul Louis Durand n’ait pas déposé un brevet quand il le créa en 1910.
Retour à Forges-les-Eaux, à la pâtisserie Lucas où il reste à choisir les deux gâteaux pour mon frère … selon mon goût et celui de ma mère car vous savez qu’immanquablement, nous nous les partagerons.
Un que nous reluquions avec envie et que nous nous disputions tendrement ensuite, c’est le salambo. Il porte parfois le nom peu glorieux de gland. Pour reprendre une des petites phrases mesquines (et enfantines) que s’envoient les candidats à l’élection présidentielle, « c’est celui qui le dit qui y est » !!!

Salamboblog

À l’inverse, certains pâtissiers cultivés l’orthographient Salammbô comme le roman de Gustave Flaubert. Avec son dessus glacé au fondant vert, décoré d’un vermicelle en chocolat à une extrémité, et son arôme de kirsch, il a la délicatesse de la fille d’Hamilcar, l’héroïne de Flaubert, parée de colliers de riches pierreries et de chaînettes aux chevilles.
Créé à la fin du dix-neuvième siècle, il devrait en fait son nom à l’opéra éponyme d’Ernest Reyer adapté de l’œuvre de Flaubert, qui connut alors beaucoup de succès.
Lors de sa dégustation, la dernière bouchée avec le caramel blond craquant sous la dent m’était aussi chère que la première gorge de bière pour Philippe Delerm.
En mai et juin, à la saison des fraises françaises (c’était inutile à l’époque de préciser la provenance), mon père ramenait souvent une tartelette : un fond d’une délicieuse pâte sablée, rempli d’une onctueuse crème pâtissière, quatre ou cinq gariguettes d’un beau rouge vif disposées dessus, le tout nappé d’un coulis.
Plus tenté par la cueillette des fraises du potager familial, bon prince, je laissais ce gâteau à ma mère en spéculant qu’en échange, elle me laisserait à d’autres périodes moins favorables aux fruits, une moitié de son mille-feuille.
Ces tractations pâtissières me renvoient à cette étonnante phrase de Jean-Paul Sartre tirée de L’existentialisme est un humanisme : « Je ne veux évidemment pas dire que, quand je choisis entre un millefeuille et un éclair au chocolat, je choisis dans l’angoisse ». Oui, le philosophe a écrit cela ! Liberté et aliénation, l’homme est libre de choisir … son gâteau, et même de se goinfrer jusqu’à la nausée !!! Ça, c’est moi qui l’ajoute !
Quand bien même, le partage fût d’une extrême délicatesse du fait même de la texture du gâteau, une alternance de couches dures de pâte feuilletée avec des lits instables de crème pâtissière.

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Pour les lecteurs aussi scrupuleux avec l’orthographe que les bons pâtissiers le sont avec les proportions et le temps de cuisson, le mille-feuille, s’il admet l’absence de trait d’union, ne tolère pas par contre de s au singulier en dépit du feuilletage.
Il tire son appellation du nombre de feuillets de pâte qui le composent.
Un peu d’algèbre : sachant que dans la recette classique du mille feuille, on plie la pâte en trois (deux plis type pli roulé) et on fait six tours, selon les formules, f=b+1 et b=(p+1) à la puissance n, où f est le nombre de feuilles de pâte, b le nombre de couches de beurre, p le nombre de plis effectués et n le nombre de fois où la pâte est pliée, on obtient b=(2+1) puissance 6 soit 729 couches de beurre donc 730 feuilles de pâte. Si le compte n’est pas (tout à fait) bon, le gâteau l’est sacrément !
Son origine exacte est incertaine. François Pierre de La Varenne décrit la recette d’un gâteau feuilleté dans son livre « Le Cuisinier françois » publié en 1651. Mais, le mille feuille tel qu’on le connaît, aurait en fait été élaboré, deux siècles plus tard, par la pâtisserie Seugnot, rue du Bac à Paris. Aujourd’hui, dans la même rue de la capitale, une minuscule boutique au nom prometteur de Pâtisserie des rêves, mêlant tradition et modernité, réinvente les gâteaux d’autrefois dont le « mille feuille du dimanche ».
Est-ce une réminiscence des campagnes menées par l’empereur, le mille feuille s’appelle parfois napoléon à l’étranger.
À l’époque prospère des Trente Glorieuses, mon père me gâtait en complétant souvent sa commande par une dernière pâtisserie en prévision de mon « quatre heures » dominical. Un trésor au vrai sens du mot !
À l’origine, les financiers étaient des petits gâteaux ovales concoctés par les sœurs de l’ordre religieux des visitandines, l’ordre de la Visitation Sainte-Marie fondé en 1610 par saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal à Annecy. Pour cette raison, ils s’appelaient alors visitandines.
Petit clin d’œil du chanteur Sarcloret, souvent caustique lorsqu’il parle de ses compatriotes suisses :

« … Comment faire un pays heureux
En étant si peu chaleureux ?
C’est bien joli, un pays vert
Mais pas tant qu’un pays ouvert
Comment faire un pays honnête
En étant juste à moitié net ?
À toujours tout faire pour les riches
On est juste un pays qui triche
On est juste un pays qui triche ... »

Par la suite, nos voisins helvètes revisitèrent les … visitandines, et pour ne pas qu’on puisse les soupçonner de plagiat, ils leur donnèrent la forme rectangulaire et la couleur d’un lingot d’or et les baptisèrent financiers ! L’atavisme sévit même en pâtisserie.

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Une autre version, peut-être plus fantaisiste, attribue l’origine du financier à la pâtisserie Lasne, toute proche de la Bourse de Paris, qui, vers 1890, aurait imaginé ce gâteau pour flatter les papilles de la « corbeille ».
Est-ce parce qu’en ces temps de crise, on voit d’un mauvais œil tout ce qui touche à la finance, on retrouve parfois aujourd’hui le gâteau sous son nom d’origine de visitandine.
En tout cas, très vénal quand il s’agit de pâtisserie, ce n’est pas la moindre de mes contradictions, j’ai toujours adoré ces lingots moelleux à la poudre d’amande.
Pendant que je déguste les gâteaux de mon enfance avec une Envie majuscule, je vous offre un des plaisirs minuscules évoqué par Philippe Delerm avec sa première gorgée de bière :
« Des gâteaux séparés, bien sûr. Une religieuse au café, un paris-brest, deux tartes aux fraises, un mille feuille. A part pour un ou deux, on sait à qui chacun est destiné, mais quel sera celui-en-supplément-pour-les-gourmands ? On égrène les noms sans hâte. De l’autre côté du comptoir, la vendeuse, la pince à gâteaux à la main, plonge avec soumission vers vos désirs; elle ne manifeste même pas d’impatience quand elle doit changer de carton, le mille-feuille ne tient pas. C’est important ce carton plat, carré, aux bords arrondis, relevés. Il va constituer le socle solide d’un édifice fragile, au destin menacé. Ce sera tout !
Alors la vendeuse engloutit le carton plat dans une pyramide de papier rose, bientôt nouée d’un ruban brun. Pendant l’échange de monnaie, on tient le paquet par en dessous, mais dès la porte du magasin franchie, on le saisit par la ficelle, et on l’écarte un peu du corps. C’est ainsi. Les gâteaux du dimanche sont à porter comme on tient un pendule. Sourcier des rites minuscules, on avance sans arrogance, ni fausse modestie. Cette espèce de componction, de sérieux de roi mage, n’est-ce pas ridicule ? Mais non.
Si les trottoirs dominicaux ont un goût de flânerie, la pyramide suspendue y est pour quelque chose autant que ça et là quelques poireaux dépassant d’un cabas.
Paquet de gâteaux à la main, on a la silhouette du professeur Tournesol, celle qu’il faut pour saluer l’effervescence d’après messe et les bouffées de P.M.U., de café, de tabac.
Petits dimanches d’autrefois, petits dimanches d’aujourd’hui, le temps balance en encensoir au bout d’une ficelle brune. Un peu de crème pâtissière a fait juste une tache en haut de la religieuse au café. »
Quand j’étais gamin, on ne me prenait pas (trop) le doigt dans la confiture, mais plutôt, tel un clown, la bouche peinturlurée de chocolat ou le nez saupoudré de sucre glace pour avoir regardé de trop près le mille feuille.
Nostalgie de mon enfance, Spleen de Paris de Charles Baudelaire ! Le poète est en voyage dans les îles de l’Océan Indien, lorsque s’arrêtant pour manger … :
« … Je découpais tranquillement mon pain, quand un bruit très léger me fit lever les yeux. Devant moi se tenait un petit être déguenillé, noir, ébouriffé, dont les yeux creux, farouches et comme suppliants, dévoraient le morceau de pain. Et je l’entendis soupirer, d’une voix basse et rauque, le mot: gâteau! Je ne pus m’empêcher de rire en entendant l’appellation dont il voulait bien honorer mon pain presque blanc, et j’en coupai pour lui une belle tranche que je lui offris. Lentement il se rapprocha, ne quittant pas des yeux l’objet de sa convoitise; puis, happant le morceau avec sa main, se recula vivement, comme s’il eût craint que mon offre ne fût pas sincère ou que je m’en repentisse déjà.
Mais au même instant il fut culbuté par un autre petit sauvage, sorti je ne sais d’où, et si parfaitement semblable au premier qu’on aurait pu le prendre pour son frère jumeau. Ensemble ils roulèrent sur le sol, se disputant la précieuse proie, aucun n’en voulant sans doute sacrifier la moitié pour son frère. Le premier, exaspéré, empoigna le second par les cheveux; celui-ci lui saisit l’oreille avec les dents, et en cracha un petit morceau sanglant avec un superbe juron patois. Le légitime propriétaire du gâteau essaya d’enfoncer ses petites griffes dans les yeux de l’usurpateur; à son tour celui-ci appliqua toutes ses forces à étrangler son adversaire d’une main, pendant que de l’autre il tâchait de glisser dans sa poche le prix du combat. Mais, ravivé par le désespoir, le vaincu se redressa et fit rouler le vainqueur par terre d’un coup de tête dans l’estomac. À quoi bon décrire une lutte hideuse qui dura en vérité plus longtemps que leurs forces enfantines ne semblaient le promettre? Le gâteau voyageait de main en main et changeait de poche à chaque instant; mais, hélas! il changeait aussi de volume; et lorsque enfin, exténués, haletants, sanglants, ils s’arrêtèrent par impossibilité de continuer, il n’y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille; le morceau de pain avait disparu, et il était éparpillé en miettes semblables aux grains de sable auxquels il était mêlé.
Ce spectacle m’avait embrumé le paysage, et la joie calme où s’ébaudissait mon âme avant d’avoir vu ces petits hommes avait totalement disparu; j’en restai triste assez longtemps, me répétant sans cesse: « Il y a donc un pays superbe où le pain s’appelle du gâteau, friandise si rare qu’elle suffit pour engendrer une guerre parfaitement fratricide! ». »
Au risque de rompre mon embellie pâtissière, Le gâteau de Baudelaire, d’une actualité toujours criante un siècle et demi plus tard, atteste a contrario que je fus un enfant heureux et privilégié avec les délicieux gâteaux du dimanche d’antan !





Publié dans:Recettes et produits |on 12 avril, 2012 |3 Commentaires »

Rameaux au cimetière Montmartre

En cette période des Rameaux, nombreux sont ceux qui se recueillent sur la tombe de leurs chers disparus. Habitué à cette coutume par mes parents depuis ma plus tendre enfance, je ne saurais y déroger sous peine, dans mon esprit, de manquer de respect à mes aïeux. C’est ainsi même s’il existe bien d’autres façons de penser à eux et d’honorer leur mémoire.
Au-delà de mes états d’âme, sans que je sois guidé par quelque penchant morbide, j’aime la fréquentation de certains cimetières notamment parisiens. Ainsi, dans un billet en date du 12 novembre 2008, je vous entraînais  dans une promenade en musique au cimetière du Père-Lachaise, à l’est de la capitale.
Cette fois, je vous invite à me suivre, au pied de la célèbre butte, dans les allées du cimetière de Montmartre, la troisième plus grande nécropole de Paris avec ses 11 hectares et 22 000 sépultures, installé depuis 1825 à l’emplacement d’anciennes carrières de gypse. À quelques pas de la place Clichy, sa tranquillité n’est même pas troublée par la circulation trépidante sur le pont de Caulaincourt qui le traverse en surplomb. On y accède par la courte impasse Rachel du prénom de la tragédienne Élisabeth Rachel Félix adulée au dix-neuvième siècle pour ses interprétations des héroïnes de Corneille et de Racine.
Les cimetières, véritables théâtres à ciel ouvert, nous rappellent ou nous apprennent bien souvent des choses. Ils font revivre la grande histoire et en inspirent plein de petites, au fil des allées, au gré des monuments, des ornements ou des épitaphes.
Umberto Eco choisit Le cimetière (juif) de Prague comme point de départ de son dernier ouvrage, une combinaison brillante de journal intime et de roman feuilleton du dix-neuvième siècle. À travers son héros Simone Simonini, un personnage fictif et odieux, il mélange avec jubilation le vrai et le faux, les faits, les rumeurs et les légendes.
Après la parution d’un de ses précédents romans, Le pendule de Foucault, il paraît qu’une affluence inhabituelle de touristes fanatiques d’ésotérisme et d’occultisme, en quête d’un début de preuve du complot, troubla la quiétude de la tombe du célèbre physicien inhumé justement au cimetière de Montmartre.

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Curieusement, les géniales découvertes de Léon Foucault inscrites sur la pierre, l’invention du gyroscope, le calcul de la vitesse de la lumière et la démonstration de la rotation de la terre, s’effacent peu à peu avec l’usure du temps, alors qu’elles continuent indéfiniment à déterminer la vie.
Un chat détale dans mes pieds. Claude Nougaro chanta les amours d’un coq et d’une pendule. Je ne possède pas son talent pour vous conter ceux d’un matou et d’un pendule. À défaut, je vous livre un extrait de la chronique de Cavanna dans le Charlie Hebdo acheté quelques minutes plus tôt dans un kiosque de la place Clichy. Il y évoque justement son goût pour les mappemondes :
« Un globe terrestre peut vous immobiliser des jours entiers, vous emmener à l’autre bout du monde –  » le bout du monde » … Le langage courant n’a pas encore admis la rotondité de la Terre, c’est charmant – vous faire oublier la contingence …
Achetez-vous, faîtes-vous offrir un globe terrestre, un avec le relief bien dessiné, les creux des océans, tout ça, mais plutôt discret sur l’aspect politique. Que les montagnes, les déserts, les effondrements soient bien marqués, mais que surtout les États ne soient pas coloriés de couleurs tranchées, les frontières, ça va ça vient, et ça fausse le jugement.
Un globe, c’est une formidable machine à rêver. Si l’on est porté au rêve éveillé. C’est aussi une projection extrêmement précise de ce qu’il y a de plus réel sur la Terre : la Terre elle-même. Et puis, ça tourne. Sur son axe de travers. Car elle est de travers, la Terre, n’essayez pas de la relever, c’est sa position habituelle. Rien que ça, cette inclinaison, ça vous met en scène le phénomène des saisons ... »
Quant aux ésotéristes de pacotille, ils ont migré depuis, vers l’église Saint-Sulpice, après la lecture du Da Vinci code. Et pour qui veut gagner des millions, malheureusement, il vaut mieux connaître Jean-Pierre plutôt que Léon. ! Ainsi tourne la terre …
« Faire des concessions ? Oui, c’est un point de vue… mais sur un cimetière », voici une excellente entrée en matière pour ma déambulation dans le labyrinthe des tombes. Elle appartient à Sacha Guitry dont, justement, la stèle se dresse en face de la guérite du gardien.

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Comédien et dramaturge, metteur en scène de théâtre, réalisateur et scénariste de cinéma, il était friand de bons mots qui contribuèrent aussi à sa popularité. Malgré la réputation de misogyne qu’il cultivait, il se maria cinq fois uniquement avec des actrices.
Il ironisait sur la libido débordante de la seconde, Yvonne Printemps qu’il avait épousée avec comme témoins Sarah Bernhardt, Georges Feydeau et Tristan Bernard : « Quand tu mourras, on pourra inscrire sur ta tombe : À Yvonne, enfin froide ». Ce à quoi, se moquant de ses performances d’alcôve, elle aurait répliqué : « Et sur la tienne : À Sacha, enfin raide ! » Au début de sa carrière, Sacha Guitry l’avait choisie pour jouer Marie Duplessis – ça ne vous dit rien ? – dans la pièce Deburau qu’il avait créée au théâtre du Vaudeville, le bien nommé. Plus tard, elle devint la compagne de Pierre Fresnay jusqu’à sa mort. Au côté de celui-ci, elle interpréta au cinéma le rôle de Marguerite Gautier, ça ne vous dit toujours rien ?
Quant à Sacha Guitry, à cinquante ans, il épousa en troisième noce une jeune femme de vingt-deux ans sa cadette : « J’ai le double de son âge, il est donc juste qu’elle soit ma moitié ».
Comme si ce n’était déjà pas assez compliqué comme cela, lorsque plus tard, il adapta au cinéma sa pièce Deburau, il confia cette fois le rôle de Marie Duplessis à sa cinquième femme, Lana Marconi. Vous ne voulez toujours pas gagner des millions … ?
Sous l’Occupation, Sacha Guitry réalisa Le Destin fabuleux de Désirée Clary, le premier amour de Napoléon qui l’abandonna pour Joséphine de Beauharnais. Je vous cite ce film relativement mineur pour évoquer une autre jeune fille au destin remarquable, Amélie Poulain, bien sûr, qui dégustait ses crèmes brûlées au café des Deux Moulins, rue Lepic, à quelques mètres du mur d’enceinte du cimetière.
Pour l’instant, tandis que je photographie sa sépulture, me vient en mémoire encore un dernier bon mot de Sacha Guitry : « Sentant venir la mort, le photographe a dit entre ses dents : Attention…Ne bougeons plus ! »
De la même manière qu’au Père-Lachaise, si vous suivez un flot anormal de jeunes (et de moins jeunes), vous vous retrouvez devant la tombe de Jim Morrison, mythique soliste de The Doors, ici, en emboîtant le pas de la gent féminine, en tout bien tout honneur, vous parvenez à la sépulture très fleurie de Yolande Gigliotti dite Dalida.
C’est tout près de là, dans son domicile de la rue d’Orchampt, que la reine du disco choisit d’en finir avec ses tourments, une nuit de mai 1987. Née au Caire de parents italiens, reine de beauté dont un titre de miss Egypte, sa statue avec un grand soleil lui servant d’auréole, rappelle celles des divinités égyptiennes.

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Est-ce un effet d’optique sous le grand portique de marbre, la sculpture, pourtant à la taille exacte de l’artiste, semble petite.

« Moi, je vis d’amour et de danse
Je vis comme si j’étais en vacances
Je vis comme si j’étais éternelle …
Laissez-moi danser laissez-moi
Laissez-moi danser chanter en liberté tout l’été
Laissez-moi danser laissez-moi
Aller jusqu’au bout du rêve ... »

Ciao bambina ! Après Dalida, Sanson, excusez ce jeu de mots indigne sinon des Inconnus et de leur célèbre sketch Télé-magouilles. Drôle de raccourci, c’en est un au vrai sens du terme, puisqu’il s’agit là d’une famille de bourreaux dont la tombe désuète est l’une des plus visitées du cimetière. Curiosité morbide à laquelle j’échappe de justesse car je ne l’ai pas repérée.
Plus qu’une famille, les Sanson constituent une véritable dynastie de bourreaux normands (des « pays » que je ne revendique pas !) qui exercèrent leurs basses besognes à Paris de 1688 à 1847.
Charles, le premier de sept générations, commence assez mal sa carrière puisque, alors qu’il devient aide-bourreau de son beau-père, le procès-verbal d’une exécution effectuée à Rouen mentionne : « Ayant à « rompre » un condamné, l’exécuteur des hautes œuvres ayant forcé son gendre, nouvellement marié, à porter un coup de barre au patient, ledit gendre tomba en pâmoison et fut couvert de huées par la foule. »
Son fils prénommé également Charles, préside en 1721 à l’exécution du célèbre bandit Cartouche qui nous semble pourtant bien sympathique à l’écran.
Le petit-fils Charles Jean-Baptiste ne laisse pas un souvenir impérissable (!) bien que lui soit confiée la charge d’exécuteur de la Ville, Prévôté et Vicomté de Paris. Il épouse une fille du bourreau de Sens et petite-fille du bourreau d’Étampes. Qui sait s’ils ne seraient pas condamnés aujourd’hui pour délit d’initiés.
L’arrière petit-fils Charles-Henri fait des débuts prometteurs en procédant dès l’âge de dix-huit ans à l’exécution de Damiens, célèbre pour sa tentative de régicide sur Louis XV et pour être la dernière personne à avoir été écartelée légalement en France, sous l’Ancien Régime. Quoiqu’il y ait à redire sur la qualité du travail … En effet, les bourreaux, sans réelle pratique de ce genre de torture, attachent quatre chevaux rétifs conduits par des cavaliers enivrés et omettent de couper d’abord les tendons des membres pour faciliter l’arrachement. Le supplice, en place de Grève, dure deux heures et quart, et la mort de Damiens ne survient seulement qu’à la tombée de la nuit, à l’enlèvement du bras droit, le dernier membre. Vraiment gore !
Charles-Henri administre la peine capitale durant plus de quarante ans et exécute de sa propre main environ trois mille personnes. Parmi celles-ci, les plus illustres sont le chevalier de La Barre (réhabilité bien tardivement le 25 Brumaire an II et dont la statue se dresse près du Sacré-Cœur), le roi Louis XVI, le 21 janvier 1793, laissant le soin à son fils de décapiter Marie-Antoinette. Par la suite, il mène à la guillotine Danton, Robespierre, Saint-Just, Camille Desmoulins, Lavoisier et Charlotte Corday coupable d’avoir poignardé Marat dans sa baignoire.
Gabriel, le plus jeune fils de Charles-Henri, prend la relève mais il meurt prématurément des suites d’une chute d’un échafaudage … en voulant présenter une tête tranchée à la foule. Quel destin crapuleux !
S’il en est un qui sait parler du couple biblique Samson et Dalila à l’origine de mon pitoyable calembour, c’est bien Alfred de Vigny dans un superbe poème :

« Le désert est muet, la tente est solitaire.
Quel Pasteur courageux la dressa sur la terre
Du sable et des lions? – La nuit n’a pas calmé
La fournaise du jour dont l’air est enflammé.
Un vent léger s’élève à l’horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu’un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement ;
L’œuf d’autruche allumé veille paisiblement,
Des voyageurs voilés intérieure étoile,
Et jette longuement deux ombres sur la toile.

L’une est grande et superbe, et l’autre est à ses pieds :
C’est Dalila, l’esclave, et ses bras sont liés
Aux genoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l’esclave.
Comme un doux léopard elle est souple, et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr’ouverts comme s’ouvre l’amande,
Sont brûlants du plaisir que son regard demande,
Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs plus élancés que ceux de la gazelle,
Pressés de bracelets, d’anneaux, de boucles d’or,
Sont bruns ; et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d’amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d’étoffes syriennes ... »

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Il repose dans un coin si retiré du cimetière que j’ai failli ne pas trouver sa tombe blottie entre plusieurs chapelles.
J’hésite, chères lectrices, à vous livrer un autre passage de La colère de Samson :

« Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu
Se livre sur la Terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme.
Car la Femme est un être impur de corps et d’âme« .

Sa vision négative de la femme n’empêcha pas le sieur Alfred d’avoir de nombreuses amantes.
Théophile Gautier déclarait à son propos : « Peu d’écrivains ont réalisé comme Alfred de Vigny, l’idéal qu’on se forme du poète … la proportion exquise de la forme et de l’idée », qualifiant même l’ange Éloa, de « poème le plus beau, le plus parfait peut-être de la langue française ».

« Eloa s’écartant de ce divin spectacle,
Loin de leur foule et loin du brillant Tabernacle,
Cherchait quelque nuage où dans l’obscurité
Elle pourrait du moins rêver en liberté…
Les Vierges quelquefois, pour connaître sa peine,
Formant une prière inattendue et vaine,
L’entouraient, et prenant ces soins qui font souffrir,
Demandaient quels trésors il lui fallait offrir,
Et de quel prix serait son éternelle vie,
Si le bonheur du Ciel flattait peu son envie;
Et pourquoi son regard ne cherchait pas enfin
Les regards d’un Archange ou ceux d’un Séraphin.
Eloa répondait une seule parole:
« Aucun d’eux n’a besoin de celle qui console;
On dit qu’il en est un… » Mais, détournant leurs pas,
Les Vierges s’enfuyaient et ne le nommaient pas. »

Je moucharde, le un en question, c’est Lucifer !
« Vous êtes mon lion superbe et généreux » ! Théophile en gilet rouge et Alfred étaient côte à côte, le 25 février 1830, pour la première représentation à la Comédie Française de la pièce de Victor Hugo qui déclencha la fameuse bataille d’Hernani. J’ai évoqué cette passe d’armes littéraire dans mon billet Mon alter Hugo à moi du 11 février 2010. Vivent les Romantiques !
Ils ne sont séparés dans la mort que par trois allées.

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« … Passons, car c’est la loi ; nul ne peut s’y soustraire ;
Tout penche ; et ce grand siècle avec tous ses rayons
Entre en cette ombre immense où, pâles, nous fuyons.
Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !
Les chevaux de la Mort se mettent à hennir,
Et sont joyeux, car l’âge éclatant va finir ;
Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire
Expire … – O Gautier, toi, leur égal et leur frère,
Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.
L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;
Comme il n’est plus de Styx il n’est plus de Jouvence.
Le dur faucheur avec sa large lame avance
Pensif et pas à pas vers le reste du blé ;
C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé
Qui, devinant, hélas, l’avenir des colombes,
Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes. »

Ainsi, de Guernesey, Victor Hugo salue (l’écrivain) au seuil sévère du tombeau.
Le monument est constitué d’une sculpture de Calliope, muse de la poésie épique et de la grande l’éloquence, tenant palme et lyre, accoudée à un bouclier sur lequel est gravée l’effigie de Théophile.
À l’œuvre chargée et noircie par la pollution, je préfère les mots pétris par Gautier dans un poème justement intitulé L’art extrait de son recueil Émaux et Camées :

« Oui, l’oeuvre sort plus belle
D’une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.

Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.

Fi du rythme commode,
Comme un soulier trop grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend !

Statuaire, repousse
L’argile que pétrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l’esprit :

Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur
Et rare,
Gardiens du contour pur ;

Emprunte à Syracuse
Son bronze où fermement
S’accuse
Le trait fier et charmant ;

D’une main délicate
Poursuis dans un filon
D’agate
Le profil d’Apollon.

Peintre, fuis l’aquarelle,
Et fixe la couleur
Trop frêle
Au four de l’émailleur.

Fais les sirènes bleues,
Tordant de cent façons
Leurs queues,
Les monstres des blasons ;

Dans son nimbe trilobe
La Vierge et son Jésus,
Le globe
Avec la croix dessus.

Tout passe. – L’art robuste
Seul a l’éternité.
Le buste
Survit à la cité.

Et la médaille austère
Que trouve un laboureur
Sous terre
Révèle un empereur.

Les dieux eux-mêmes meurent,
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisèle ;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant ! »

On peut comprendre que Baudelaire lui ait dédié ses Fleurs du Mal : « Au poète impeccable ».
De nos jours, la popularité de Théophile Gautier se concentre presque uniquement sur ses romans Le capitaine Fracasse et à un degré moindre, la sulfureuse Mademoiselle de Maupin qui se travestit pour mieux connaître les hommes.
Pourtant, outre ses romans et ses poèmes, ses critiques littéraires et ses récits de voyage étaient fort appréciés.
Sur la pierre, comme une invitation aux visiteurs, sont gravées deux strophes tirées, l’une de La Comédie de la Mort :

« Priez Dieu pour son âme et par des fleurs nouvelles
Remplacez en pleurant les pâles immortelles
Et les bouquets anciens »

L’autre, de son poème Dernière Feuille :

« L’oiseau s’en va la feuille tombe
L’amour s’éteint car c’est l’hiver
Petit oiseau viens sur ma tombe
Chanter quand l’arbre sera vert »

C’est pour bientôt Théophile, le printemps arrive. Chanter et même danser car j’ai découvert que, grand admirateur de la danseuse italienne Carlotta Grisi, il eut l’idée de faire de Giselle, un ballet romantique après avoir lu la légende des Willis, une nouvelle du poète allemand Heinrich Heine, inhumé également au cimetière Montmartre. Il en élabora le livret ce qui justifie que je traverse l’allée Cordier pour me recueillir, non loin de là, devant la stèle de la danseuse étoile Ludmila Tcherina. En effet, dans les années 1950, elle interpréta le rôle de Giselle à la Scala de Milan avec à la baguette, le chef d’orchestre Toscanini, ainsi qu’au théâtre Bolchoï de Moscou.

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Il était un temps déjà lointain où l’on pouvait admirer à la télévision ses entrechats dans des émissions populaires en début de soirée. Je me souviens d’elle composant une très belle Antinéa dans L’Atlantide ou encore une Salomé revue par Maurice Béjart . Aujourd’hui, audimat oblige, on préfère voir en « prime time » M. Pokora et Philippe Candeloro danser avec les stars …
Ludmila délaissa ses chaussons de ballerine pour entamer une carrière cinématographique. Ainsi, tiens donc, elle interpréta aussi Marguerite Gautier, non ce n’est pas la femme de Théophile, encore moins la femme de Nestor, ni même la femme d’Hector ! Vous n’avez toujours pas trouvé ?
Dans la seconde partie de sa vie, Ludmila poursuivit avec un indéniable talent sa quête artistique dans la sculpture et la peinture. Une de ses œuvres, Europe à cœur, fut choisie comme symbole de l’Europe unie et trône sur le parvis du Parlement européen à Strasbourg. Une réplique en résine surmonte sa tombe.

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« Un pied sur le trottoir
Et l’autre qui brise une vitre
Ça forme un angle bizarre
Je trouve ça plutôt chic
Nijinski ... »

Je ne me livre certes pas à telle acrobatie dans l’allée Samson, mais ce couplet d’une vieille chanson de Daniel Darc me revient en tête tandis que je me dirige vers la tombe du légendaire danseur russe. Vaslav Nijinski m’attend, méditant assis sur sa propre stèle. Pour la circonstance, il a revêtu son costume de Petrouchka, le célèbre ballet créé en 1911 au théâtre du Châtelet sur une musique d’Igor Stravinsky.

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Peut-être, cet après-midi, pense-t-il au Spectre de la Rose, un poème de son proche voisin dans l’éternité, Théophile Gautier, encore lui, dont il s’inspira pour un ballet :

« ... Ô toi qui de ma mort fus cause,
Sans que tu puisses le chasser
Toute la nuit mon spectre rose
À ton chevet viendra danser.
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe, ni De Profundis ;
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du paradis.

Mon destin fut digne d’envie :
Pour avoir un trépas si beau,
Plus d’un aurait donné sa vie,
Car j’ai ta gorge pour tombeau,
Et sur l’albâtre où je repose
Un poète avec un baiser
Écrivit : Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser. »

Le ballet adapté de ce poème marqua une véritable révolution dans la chorégraphie de couple en donnant au danseur autant d’importance que la ballerine.
Sa création avant-gardiste de L’après-midi d’un faune avec l’évocation d’un orgasme fit scandale en son temps : « Un faune inconvenant, avec de vils mouvements de bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur ».
La limite entre le génie et la folie est parfois fragile. Nijinski erra entre asiles et hôpitaux durant plus de trente ans, soit la moitié de sa vie. Mais il demeure le maître (de ballet) étalon pour ce qui est de la grâce et de la virtuosité.
Dans la famille Bourreau, je cherche maintenant un bourreau des cœurs ! Je le trouve à la division 21 avec le cinéaste François Truffaut, le réalisateur de L’homme qui aimait les femmes et de La femme d’à-côté. En la circonstance, Dominique Laffin, la personne qui repose dans le caveau voisin, était une fort jolie actrice décédée prématurément à l’âge de trente-trois ans. Sa filmographie cependant riche montre son goût marqué pour un cinéma d’auteur. Elle tourna, excusez du peu, avec Claude Miller, Marco Ferreri, Jacques Doillon, Christine Pascal, Catherine Breillat, Robert Enrico et Claude Sautet. Elle est la maman de la femme politique Clémentine Autain, et son compagnon le chanteur Yvan Dautin sembla, au début des années 1970, un digne héritier de Boby Lapointe. Je m’amusais de son succès fétiche La méduse :

« La méduse de la plage de Saint-Malo
Fait du vélo sur la plage à Saint-Malo
Les coquillages et les crustacés
En ont assez de se faire écraser

Sous les rayons d’un vélo majuscule
Et d’une méduse qui vous tentacule
Ouille, ouille, ouille !
C’est là qu’il faut pas s’en méli-mélo les pinceaux
Dans la chaîne de vélo… »

Mais retour à « l’homme qui aimait les femmes » : « Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant équilibre et harmonie. » Il fut amoureux de quasiment toutes les actrices vedettes de ses films. Ainsi notamment, avant de se désister au dernier moment, Truffaut demanda la main de Claude Jade, celle qu’il surnomma « la petite fiancée du cinéma français » et qu’il fit jouer dans Baisers volés, Domicile conjugal et L’amour en fuite, des titres très signifiants. Il acheva sa vie en compagnie de Fanny Ardant, la vedette de La femme d’à côté, dont il eut une fille. Qui ne se souvient pas aussi de Jeanne Moreau dans Jules et Jim, Isabelle Adjani dans L’histoire d’Adèle H, de Catherine Deneuve dans Le dernier métro et La sirène du Mississipi, de sa sœur Françoise Dorléc dans La peau douce, de Nathalie Baye et Jacqueline Bisset dans La nuit américaine, de Marie-France Pisier et de Bernadette Lafont. Que des beaux lots, aurait dit Serge Gainsbarre !!!
Mais plus que le séducteur compulsif, il faut se souvenir que ce gamin turbulent de Pigalle où il fit Les 400 coups dans son adolescence appartient au groupe de critiques des Cahiers du Cinéma qui créèrent la Nouvelle Vague à la fin des années 1950.
J’ai évoqué récemment (billet du 1er mars 2012 Silence, on tourne ! … et on lit !) l’autre enfant terrible de ce mouvement cinématographique, Jean-Luc Godard, à travers sa relation amoureuse avec Anne Wiazemsky, la petite-fille de François Mauriac. Comme Anquetil et Poulidor à la même époque, Truffaut et Godard, c’était une histoire française, un divorce à la française aussi, qui marqua ma jeunesse. Choisir entre les deux relève de la philosophie et de l’esthétisme. Certains affirment même aujourd’hui par une jolie pirouette : « Ils sont morts tous les deux, mais il y en a un qui ne le sait pas » !
Beaucoup de leurs films figurent dans ma vidéothèque et le Hitchcock/Truffaut ou Le Cinéma selon Alfred Hitchcock constitue un de mes livres de chevet depuis fort longtemps.
Pour tous ces souvenirs, ma présence quelques instants devant le marbre noir et nu de la tombe me procure peut-être la plus forte émotion de ma promenade.

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Un peu plus tard, je m’arrête devant la tombe d’Henri-Georges Clouzot, réalisateur représentatif d’un certain cinéma classique dit « de qualité française », celui que rejetaient justement les tenants de la Nouvelle Vague. Tant qu’il ne s’agit que d’art en général et du septième en particulier, les combats idéologiques sont riches encore que …
Clouzot peut s’enorgueillir d’être le seul cinéaste avec Michelangelo Antonioni et Robert Altman, à avoir raflé les récompenses suprêmes des trois plus grands festivals européens, le Lion d’or de la Mostra de Venise, la Palme d’or de Cannes et l’Ours d’or de Berlin.
Fidèles téléspectateurs des ciné-clubs, vous avez vu et même revu les grands classiques que sont L’assassin habite au 21, Le Corbeau, Quai des Orfèvres, Le salaire de la peur, Les Diaboliques et La Vérité.
Malgré le plan fourni par un des gardiens du cimetière, j’ai quelque difficulté à repérer, non loin de là, la tombe de Louis Jouvet, l’inspecteur Antoine du Quai des Orfèvres. Une dame s’affairant devant un caveau familial ignore même que l’immense acteur et metteur en scène de théâtre repose à quelques pas d’elle dans l’anonymat sous une pierre très banale et quasi abandonnée.

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Grandeur puis décadence dans la mort qu’il connut au cours d’une répétition de la pièce La Puissance et la Gloire de Graham Greene dans son théâtre de l’Athénée.
Louis Jouvet est heureusement bien vivant dans le cœur de ses admirateurs. Qui n’a pas entendu au moins une fois ses plus fameuses répliques de sa diction syncopée ! Rappelez-vous le docteur Knock : « Est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça vous gratouille ? … Est-ce que ça ne vous gratouille pas bien davantage quand vous avez mangé de la tête de veau à la vinaigrette ? » Et aussi, le cher cousin dans Drôle de drame : « Moi, j’ai dit bizarre, bizarre ? Comme c’est étrange … Moi, j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre ! » Ou encore avec Arletty dans Hôtel du Nord : « J’ai besoin de changer d’atmosphère et mon atmosphère, c’est toi ... »
Moi aussi, je change d’atmosphère avec en contrebas, la tombe de Jean-Claude Brialy. Il appartient à cette génération d’acteurs issue de la Nouvelle Vague. Sa notoriété naquit avec trois films de Claude Chabrol, Le beau Serge, Les Cousins et Les Godelureaux. Son image de beau jeune premier, comme on disait à l’époque, charmeur et vif d’esprit lui valut beaucoup de succès. Il faisait partie de ces grands seconds rôles qui, pour des raisons économiques et médiatiques, ont presque disparu dans le cinéma français d’aujourd’hui.

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Il s’exerça aussi à la réalisation et j’ai un tendre souvenir pour Églantine, une comédie autobiographique au charme suranné dans laquelle il évoquait son enfance auprès d’une adorable grand-mère.
N’ayant jamais oublié les cours du conservatoire d’art dramatique de sa jeunesse, il mena parallèlement au cinéma, une carrière de comédien et de directeur de théâtre.
Cultivant une image de dandy mondain, il aimait citer les répliques les plus savoureuses du cinéma et les pensées les plus drôles des acteurs, dont il fit deux anthologies. Il ne pouvait donc pas trouver meilleure voisine dans le sarcophage à côté, qu’Alphonsine Plessis, célèbre courtisane qui tenait salon au dix-neuvième siècle.

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Ils se connaissent même fort bien car Jean-Claude réalisa lui aussi pour la télévision, la vie de Marguerite Gautier précisément inspirée de celle d’Alphonsine. Encore elle ?
Pour ceux d’entre vous, chers lecteurs, que je commence à agacer, il est temps que je me dirige vers le gisant de ce bâtard d’Alexandre Dumas fils de son père, l’auteur des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo, et de sa voisine de palier, Catherine Laure Labey.

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Très marqué par son enfance douloureuse en pension et son illégitimité, il régla ses comptes dans deux pièces de théâtre, Le fils naturel et Un père prodigue.
Mais le roman de sa vie, c’est d’avoir écrit l’histoire d’amour d’une courtisane atteinte de phtisie, Marguerite Gautier, avec un jeune bourgeois, Armand Duval.
« N’ayant pas encore l’âge où l’on invente, je me contente de raconter. » Alors donc, Alexandre s’est inspiré de ses propres relations avec sa maîtresse Marie Duplessis.
Vous avez enfin trouvé ? Oui, Alphonsine Plessis, Marie Duplessis son pseudonyme, et Marguerite Gautier, c’est la même Dame aux camélias.
Le roman a été adapté de nombreuses fois au cinéma et au théâtre et a même inspiré à Verdi son opéra La Traviata. Il attribue à Marguerite, la dame aux camélias, le nom de Violette Valery. Une histoire de fleurs !
De Sarah Bernhardt à Isabelle Huppert en passant par Greta Garbo, les plus grandes actrices ont incarné la célèbre courtisane qui ne sortait jamais sans un bouquet de camélias à la main.
Au portrait qu’en brosse Alexandre, elle était d’une beauté fatale : « Dans un ovale d’une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs surmontés de sourcils d’un arc si pur qu’il semblait peint ; voilez ces yeux de grands cils qui, lorsqu’ils s’abaissaient, jetaient de l’ombre sur la teinte rose des joues ; tracez un nez fin, droit, spirituel … ; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s’ouvraient gracieusement sur des dents blanches comme du lait ; colorez la peau de ce velouté qui couvre les pêches ... »
On comprend que le pianiste compositeur hongrois Franz Liszt, amant du modèle original, ait pu déclarer : « Lorsque je pense à la pauvre Marie Duplessis, la corde mystérieuse d’une élégie antique résonne dans mon cœur. »
Émile Zola était-il jaloux, toujours est-il qu’il accusa (il accusait beaucoup !) Alexandre Dumas fils d’être « un écrivain extrêmement surfait, de style médiocre et de conception rapetissée par les plus étranges théories. J’estime que la postérité lui sera dure ». Un jugement qui dut faire se retourner Alexandre dans sa tombe. De là à penser que la tombe de Zola n’est plus qu’un cénotaphe à l’entrée du cimetière par crainte de représailles posthumes …

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Vous savez bien que les cendres d’Émile Zola décédé dans des conditions suspectes (voir billet du 1er mars 2012) furent transférées au Panthéon en 1908 suite à une décision prise par la Chambre des députés à la suite d’un long débat dont voici quelques joutes oratoires :
« M. le président. L’ordre du jour appelle la discussion du projet de loi portant ouverture au ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, sur l’exercice 1908, d’un crédit extraordinaire de 35 000 fr. pour la translation des cendres d’Émile Zola au Panthéon.
La parole est à M. Maurice Barrès dans la discussion générale.
M. Maurice Barrès. Messieurs, on nous demande 35 000 francs pour porter Zola au Panthéon. Je crois que nous n’aurons jamais une meilleure occasion de faire des économies. (Exclamations à l’extrême gauche et à gauche. – Applaudissements et rires à droite.)
Je demande au Parlement de vouloir bien me laisser exposer mes raisons. Je sais que c’est une question irritante ; mais enfin c’est le droit et l’honneur de chacun de nous d’apporter ici avec netteté ses opinions. Ma position n’est pas incertaine : je ne suis pas dreyfusard et j’ai défendu à cette tribune le général Mercier. Toutefois je n’ai pas l’idée de passionner la question. Je laisserai de côté l’affaire Dreyfus ; je m’occuperai simplement de Zola, de ses œuvres et de l’ensemble de ses mérites. (Applaudissements à droite. – Rumeurs à l’extrême gauche.)
M. Antide Boyer. Ce que vous dites là n’est pas généreux !
M. Allemane. Il a failli être votre collègue à l’Académie.
M. Normand. C’est un écrivain français qui parle contre un autre.
M. Maurice Barrès. C’est entendu, vous avez triomphé dans cette affaire… À l’extrême gauche. C’est la justice et la vérité qui ont triomphé !
M. Gauthier (de Clagny). Ne vous passionnez pas ! Dreyfus ne peut plus rien pour vous ! (Très bien ! très bien ! à droite. – Rumeurs à gauche.)
M. Maurice Barrès. … et, comme il arrive à la suite de toutes les victoires, il vous plaît d’organiser de grandes cérémonies populaires, des jeux, des fêtes, des cérémonies ostentatoires.
M. Allemane. Et la marche de l’armée !
M. Maurice Barrès. Cela s’est fait après Austerlitz, après Iéna, après Solférino. Vous êtes dans une tradition. Mais je vous prie de considérer que vous ne pouvez pas être simplement des partisans qui se réjouissent de leur succès ; vous êtes aussi des hommes politiques et, en portant Émile Zola au Panthéon, vous accomplirez un acte qui a des conséquences politiques et sociales que nous devons examiner ensemble. (Bruit à l’extrême gauche.)
M. Allemane. On en a porté d’autres au Panthéon !
M. Maurice Barrès. L’homme que vous allez canoniser (Exclamations à l’extrême gauche. – Applaudissements et rires sur divers bancs au centre et à droite) a consacré sa carrière à peindre dans de vastes fresques les diverses classes de notre nation. Il a décrit, dans la Terre, le paysan : dans l’Assommoir, l’ouvrier ; dans le Bonheur des dames, l’employé de magasin ; dans Pot-Bouille, le bourgeois, et, dans la Débâcle, le soldat.
Ces vastes panoramas, exécutés en trompe-l’oeil, ont la prétention de nous donner la vérité ; ils sont au contraire, par abus du pittoresque, mensongers et calomnieux. (Très bien ! très bien ! à droite et au centre.) Quel mal ils nous ont fait hors de France ! Il faut avoir passé à l’étranger pour connaître la difficulté qu’éprouvent nos amis à défendre la réputation de nos moeurs. (Très bien ! très bien ! à droite.) L’œuvre de Zola a servi dans le monde entier à méconnaître les vertus de notre société et il est très dangereux que, par la solennelle manifestation que vous préparez, vous sembliez mettre votre signature, votre signature officielle, nationale, au bas de ces calomnies. (Très bien ! très bien ! à droite.) Il faut faire attention que vous semblez, en glorifiant Zola, dire publiquement et très haut : « Gloire à Zola ! Nous reconnaissons nos électeurs dans la série de ses canailles. » (Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre. – Vives interruptions à gauche.) »
Un peu de tenue messieurs, nous sommes dans un cimetière !
Le magnétisme qui électrisait les amants de la dame aux camélias n’a aucun rapport avec celui qui traverse le bonhomme d’Ampère ! Encore que pour établir la fameuse règle, on l’oblige à se coucher sur le conducteur, les yeux dirigés vers une aiguille aimant(é)e tandis que le courant le parcourt des pieds vers la tête ! En plus, le pauvre homme pour nourrir sa f.e.m (force électromagnétique) et ses gauss est obligé de faire pousser des racines carrées dans un champ magnétique !!!

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Le mathématicien et physicien André-Marie Ampère, enterré ici avec son fils Jean-Jacques Antoine, inventa le premier télégraphe électrique, le galvanomètre et avec Arago, l’électroaimant. Lorsque, au sens propre, vous pétez un plomb et changez un fusible, vous employez son nom qui constitue l’unité internationale de l’intensité du courant électrique.
Comme au Père-Lachaise, le cimetière Montmartre est prétexte à une balade musicale. Il y en a même pour tous les goûts : après celle de la reine du disco avec Dalida, la tombe de Michel Berger, « l’homme qui jouait du piano debout », et de sa fille Pauline qu’il eut avec France Gall, est sans doute la plus fleurie. Beaucoup de ses chansons ainsi que les succès de la comédie musicale Starmania passent très régulièrement sur les ondes.

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À quelques pas, en descendant l’avenue Travot, quelques mots écrits sur une guitare : « Quelques vents lunaires t’ont emporté gratter sur une étoile … » en hommage à Fred Chichin, le musicien et interprète du duo pop-rock Les Rita Mitsouko.

« …Ta chère odeur a disparu
Bien que mon âme l’ait retenue
Bien que mon âme ait ton parfum
Et tu me tiens

Si tu n’étais pas mort
Je serais avec toi
On marcherait dehors
Et puis on rentrerait

Si tu étais vivant
On serait bien ensemble
On irait de l’avant
C’est beau comme on s’aimerait

Au fond de moi
Oui, c’est bien toi
Encore toi
Qui me fait rire

Là ! Ton regard
Est dans mes yeux
Oui c’est ta flamme
Et je suis deux »

Récemment, Catherine Ringer, en souvenir de son compagnon, a posé ces superbes mots sur le thème du troisième mouvement de la cinquième symphonie de Mahler, celui-là même qu’on entend dans le film Mort à Venise de Luchino Visconti.
Mort à Montmartre, cela aurait pu être le titre d’une étude du musicien Fernando Sor dont la sculpture en pierre surgit dans la courbe de l’allée.

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Triste Sor(t) que celui réservé à ce guitariste et compositeur espagnol : il appartient à cette première vague de réfugiés espagnols qui s’exilèrent en France en 1813 suite à la défaite du roi d’Espagne Joseph Napoléon, le frère aîné de Napoléon Bonaparte.
Sa Méthode pour la guitare connut une grande popularité et, à l’inverse de certains recommandant l’usage des ongles pour obtenir un jeu rapide, il prônait l’utilisation de la pulpe des doigts.
La fin de sa vie fut douloureuse avec de cruels deuils familiaux. Il fut enterré anonymement ici en 1839 et ce n’est qu’un siècle plus tard que sa tombe fut identifiée et qu’une statue fut érigée.
Plus récemment, Fernando Sor fut parfois un peu négligé artistiquement par le grand public qui retenait surtout le nom de l’interprète privilégié de sa musique, Narciso Yepes, un autre grand guitariste espagnol. À tel point même que la célèbre romance du film Jeux interdits a été longtemps attribuée à Yepes jusqu’à ce que la découverte d’un manuscrit en accorde la probable paternité à Sor.
Pour l’anecdote, certains se souviennent peut-être que l’humoriste Raymond Devos nous livrait ses déboires conjugaux dans son sketch « J’ai des doutes » tout en grattant sur sa guitare la cinquième étude de Sor.
Après la mélancolie ibérique, la Gaîté parisienne avec Jacques Offenbach !

Offenbachblog

Encore qu’on entretienne souvent la confusion en l’associant abusivement au Moulin Rouge et au French Cancan ! Offenbach est mort neuf ans avant l’ouverture du célèbre cabaret tout proche de là, et on dansait déjà le cancan alors qu’il n’était encore qu’un gamin.
Cela dit, aux grandes heures du Moulin Rouge, à la fin du dix-neuvième siècle, à l’époque de la Goulue et de Valentin le Désossé, on dansait sur la musique d’Offenbach, en particulier sur le fameux Galop infernal d’Orphée aux enfers.
On désignait au dix-huitième siècle comme opéra bouffon, un genre d’opéra traitant d’un sujet comique. C’est Offenbach qui créa l’appellation d’opéra bouffe lorsqu’il prit la direction du théâtre des Bouffes-Parisiens en 1855.
N’y voyez donc aucun lien avec quelconque nourriture même si, coïncidence, fut présentée pour la première fois en 1859 dans ce même théâtre … L’Omelette à la Follembuche, une opérette en un acte, écrite par Eugène Labiche et Marc Michel sur une musique de Léo Delibes dont je découvre maintenant la chapelle.

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« Flic, flac, floc, battons-là de taille l’omelette à la folle embûche, chantons tous en bloc plume de paon ! crête de coq ! œil de perdrix ! bec de perruche !... »
Son ballet Coppelia ou la fille aux yeux d’émail, et son opéra Lakmé connaissent toujours autant de succès, cent cinquante après. J’y ajoute son opéra bouffe La cour du roi Pétaud vu la confusion et le désordre qui règnent en cette période préélectorale !
Vous souvenez-vous de Jean Barniaud dit Jean Daurand ? Ceux de ma génération sûrement, du moins sous le pseudonyme de son plus grand rôle d’acteur. C’était au temps de la seule chaîne en noir et blanc de l’ORTF. Je fais le malin car le marbre révèle son image.

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« Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr ! » c’est l’inspecteur Dupuy, le fidèle adjoint du commissaire Bourrel alias Raymond Souplex dans l’émission policière Les Cinq Dernières minutes. J’ai encore en tête Arsenic blues, le morceau à la trompette du générique. Écoutez-en quelques secondes en ouverture d’un épisode intitulé Mort sur le carreau :

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Ça me donne la chair de poule, non pas par peur, mais pour l’émotion nostalgique qui s’en dégage.
Jean Daurand faisait partie de ces seconds rôles évoqués plus haut. Dans sa longue filmographie, le plus marquant est sans doute l’inspecteur Picard de Quai des Orfèvres aux côtés de Louis Jouvet, Suzy Delair, Bernard Blier, Charles Dullin, Jeanne Fusier-Gir, Pierre Larquey, Raymond Bussières, Robert Dalban, Annette Poivre … Quelle distribution !
Le facteur (d’instruments) sonne toujours deux fois !

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Une plaque sur le mur d’une chapelle me révèle que le saxophone tient son nom de son inventeur Adolphe Sax, un belge né à Dinant en 1814 qui s’installa à Paris, rue Saint-Georges, dans le IXème arrondissement. Il y ouvrit une fabrique d’instruments de musique.
La petite histoire raconte que le vacarme des cuivres dans l’atelier insupportait tellement les frères Goncourt, voisins d’immeuble, qu’ils émigrèrent dans un autre quartier. Ils se sont retrouvés ici dans la tranquillité de la nécropole.
Déjà, Sax apporta des modifications importantes concernant notamment la clarinette basse puis des améliorations sur les bugles à touches popularisés sous le nom de cors de Sax ou saxhorn.
Cela fit alors le bonheur des ensembles militaires et, aujourd’hui, des fanfares et bandas.
Je pense à l’entraînante Pasarella de Nino Rota dans la sublime parade à la fin du film Huit et demi de Fellini. Vive les clowns ! Vive le cirque, « un rond de paradis dans un monde dur et dément » comme disait Annie Fratellini, la première femme à jouer l’auguste. Elle repose un peu plus bas.

Annie-Fratelliniblog

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C’est l’occasion de saluer son mari Pierre Étaix, toujours vivant, un clown, cinéaste, dessinateur, magicien, gagman, dans la lignée des plus grands, Buster Keaton, Charlie Chaplin et Jacques Tati.
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le saxo sans jamais oser le demander ! Adolphe Sax dépose son brevet d’invention du futur saxophone en 1846 en précisant ses intentions de créer « un instrument à vent qui par le caractère de sa voix pût se rapprocher des instruments à cordes, mais qui possédât plus de force et d’intensité que ces derniers ».
Fécond, il conçoit une famille nombreuse, soprano, alto, ténor et baryton … Sous le charme, Hector Berlioz compose Chant sacré pour sextuor à vent, la toute première œuvre avec saxophone : « Monsieur Sax a créé un délicieux instrument de cuivre, à bec de clarinette, dont le timbre est nouveau, qui se prête aux nuances les plus fines, aux plus vaporeux effets de la demi-teinte, comme aux majestueux accents du style religieux ». Il paraît que lors de la création de cet hymne, Adolphe lui-même assurait la partie de saxo avec un prototype dont certaines clefs ne tenaient qu’avec des ficelles.
Le saxophone va définitivement connaître la consécration en entrant dans l’histoire du jazz au début du vingtième siècle. Avec notamment, Coleman Hawkins, Lester Young, Charlie Parker, Sonny Rollins, John Coltrane, Ornette Coleman, l’instrument d’un obscur belge acquiert une dimension planétaire. Comme un symbole, il revient d’outre-atlantique en 1928 avec Un américain à Paris, l’œuvre symphonique de George Gershwin. Le compositeur américain lui accorde aussi une place de choix dans sa Rhapsody in Blue dont Woody Allen reprend l’air célèbre en ouvrant son film sur les plans de la ville de Manhattan.
J’ai une pensée encore pour Clarence Clemons, le si charismatique saxophoniste du E Street Band, l’orchestre de Bruce Springsteen. Bien que décédé l’été dernier, il sera omniprésent dans tous les cœurs des fans du Boss lors de son concert à Bercy en juillet prochain. J’y serai !
En remontant la contre-allée, le long du mur d’enceinte, je doute quelques secondes que sous la modeste chapelle de la famille de Gas, repose le peintre des danseuses, des modistes, des champs de courses et des cafés, Edgar Degas, l’un des maîtres de l’impressionnisme, même si on lui accorde une place à la marge du mouvement. C’est bien son portrait pourtant qui est gravé sur la porte du monument.

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Quel contraste entre la confidentialité de l’endroit et les files d’attente devant le musée d’Orsay pour le « porter aux nus » ou plutôt ses femmes déshabillées car elles se dévêtent pour des occupations banales comme se laver ou se coiffer!
Sans établir un lien de parenté picturale avec les artistes du dimanche qui exposent leurs toiles sur la place du Tertre, Degas est un vrai peintre de Montmartre. Il vécut dans le quartier entre Pigalle et Blanche. Paul Valéry qui lui rendait parfois visite à son atelier rue Victor Massé, écrivit : « Il m’admettait dans une pièce longue, sous les toits, à large baie vitrée (de vitres peu lavées), où la lumière et la poussière étaient heureuses. Là, s’entassaient le tub, la baignoire de zinc terne, les peignoirs sans fraîcheur, la danseuse de cire au tutu de vraie gaze, dans sa cage de verre et les chevalets chargées de créatures du fusain, camuses torses, le peigne au poing, autour de leur épaisse chevelure roidie par l’autre main … Il avait pendu aux murs les oeuvres qu’il préférait, de lui-même ou d’autrui: un grand et très beau Corot, des crayons d’Ingres et une certaine étude de danseuse qui excitait chaque fois mon envie. »
Fils d’une grande famille noble de banquiers, aisée et cultivée, il n’avait pas besoin de vendre ses tableaux pour vivre.
Ma curiosité gourmande m’incite maintenant à chercher la tombe du bien mal nommé Marie-Antoine Carême. Dans mon billet du 27 décembre 2011 À s‘en lécher les babines avec Mistress Chef, j’avais déjà évoqué cette grande figure de la cuisine française. La pierre en atteste, diverses associations de cuisiniers de Paris, de restaurateurs, sommeliers et pâtissiers de la Seine assurent la conservation de la sépulture du « roi des chefs et chef des rois ».

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Passionné d’architecture, il s’en inspirait pour donner à ses pièces montées et ses buffets, des formes de temples, pyramides ou ruines antiques.
Cuisinant au charbon de bois, j’ai lu qu’il était mort en 1848 pour avoir inhalé durant des années de grandes quantités de fumées toxiques.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages culinaires de référence dont, notamment, L’Art de la cuisine au XIXe siècle ou traité élémentaire des bouillons en gras et en maigre, des essences, fumets, des potages français et étrangers, grosses pièces de poisson, des grandes et petites sauces, des ragoûts et des garnitures, grosse pièces de boucherie, de jambon, de volaille et de gibier, suivi des dissertations culinaires et gastronomiques utiles au progrès de cet art.
Ça me met l’eau à la bouche. Que diriez-vous d’un petit gratin dauphinois ? Comprenez, rendre visite à deux hommes illustres du département de l’Isère, Hector Berlioz et Henri Beyle dit Stendhal.

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Cela dit, il semblerait que les deux « pays » se faisaient une véritable conduite de Grenoble ! Ainsi, Berlioz, qui a aperçu Stendhal à Rome, en parle dans ses Mémoires :
« Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux qui veut avoir l’air grave ?
– C’est un homme d’esprit, qui écrit sur le arts d’imagination, c’est le consul de Civita-Vecchia, qui s’est cru obligé par la fashion de quitter son poste sur la Méditerranée, pour venir se balancer en calèche autour de la place de Navone ; il médite en ce moment quelque nouveau chapitre pour son roman Le Rouge et le Noir ».
Leur désaccord se cristallisa (Stendhal cristallisait beaucoup !) notamment sur Rossini. Tandis que Stendhal le louait dans sa Vie de Rossini, Berlioz menait une guerre active contre le culte du compositeur italien. Ils auraient pu se réconcilier autour d’une table car Rossini, longtemps inhumé au Père-Lachaise avant d’être transféré à Florence, était un gastronome émérite et donnait à ses pages culinaires, le nom de certains de ses opéras, ainsi les bouchées de la Pie voleuse et la tarte Guillaume Tell. Par contre, le tournedos ne lui appartiendrait pas.
Je joue les médiateurs : 1830, c’est l’année de la bataille d’Hernani, de la création de La Symphonie Fantastique et de la sortie du Rouge et le Noir. Vivent les Romantiques (bis) !
L’heure de la fermeture du cimetière approche. Je presse le pas, le temps encore de rencontrer quelques grandes figures du théâtre français.

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Des auteurs d’abord avec Eugène Labiche et Georges Feydeau, il ne manque que Courteline pour réunir les trois maîtres du vaudeville, toujours à la mode un siècle plus tard. Des pièces de Feydeau comme Le dindon, Occupe-toi d’Amélie, Mais n’te promène donc pas toute nue, La dame de chez Maxim’s, sont jouées régulièrement. Le Fil à la patte est mise en scène actuellement à la Comédie Française par Jérôme Deschamps, le créateur de la savoureuse famille des Deschiens. Le regard féroce que portait là Feydeau sur une société essentiellement mue par l’argent et la finance, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?
Le voyage de M. Perrichon et Un chapeau de paille d’Italie, deux des 174 œuvres écrites par son aîné Eugène Labiche, connaissent toujours du succès. « Les hommes ne s’attachent point à nous en raison des services que nous leur rendons, mais en raison de ceux qu’ils nous rendent ». Lui aussi, il sut décrire le rôle de l’argent sous le Second Empire et le règne d’un autre « petit Napo » ! On lui mégote parfois son talent en lui reprochant de s’être entouré de collaborateurs pour écrire la presque totalité de ses pièces.
Des acteurs ensuite avec Jacques Charon et Pierre Dux ! J’ai eu le bonheur de les voir en chair et en os sur scène.
Je garde un souvenir ébloui de Pierre Dux et Ludmila Mikaël dans La trilogie de la villégiature de Goldoni, mise en scène par Giorgio Strehler, au théâtre de l’Odéon ! Cinq heures, oui cinq heures, de pur bonheur !
Mes parents m’emmenèrent à la Comédie Française avec les autres élèves du collège qu’ils dirigeaient, assister aux Fourberies de Scapin avec une mise en scène de Jacques Charon. En ce temps-là, en voyage scolaire, on ne visitait pas Disneyland !
Je me rappelle aussi des grandes heures de la télévision et les nombreuses prestations vaudevillesques de Jacques Charon dans Au théâtre ce soir.
Je ne saurais achever ma promenade sans évoquer la statuaire de quelques monuments hors normes du cimetière. Ainsi, la copie en bronze du Moïse de Michel Ange sculpté pour le monument funéraire de Jules II à Rome, qui surmonte ici le caveau en marbre de Daniel Iffla.

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Je l’ignorais, mais ce monsieur qui prit par décret impérial le patronyme d’Osiris, fut un grand financier et mécène du dix-neuvième siècle. Et à bien y regarder, même en ces temps de crise, il mériterait à titre exceptionnel, s’il était encore de ce monde, d’échapper à l’imposition à 75 % qu’un des candidats à l’élection présidentielle prévoit d’appliquer aux très grandes fortunes.
En effet, on peut le considérer, précurseur de Coluche, comme le fondateur des premiers restos du cœur car il légua deux millions de francs à la ville de Bordeaux pour créer, ce sont ses mots, « un asile de jour installé sur un bateau où seront reçus des ouvriers âgés et indigents des deux sexes, sans distinction de culte ».
Déshéritant ses nièces dont l’une fricotait avec Claude Debussy, il versa la fortune qui leur était destinée à l’Institut Pasteur.
Passionné par Napoléon Ier, il acheta au domaine de la Malmaison, « la maison de campagne » de Joséphine de Beauharnais et de Bonaparte, puis la restaura et l’offrit à l’État français.
D’origine juive, il subventionna l’édification de plusieurs synagogues.
Il offrit à la ville de Lausanne une statue de Guillaume Tell ainsi qu’à Nancy, la statue équestre de Jeanne d’Arc, réplique de celle de la place des Pyramides à Paris, réalisée par le même sculpteur Emmanuel Frémiet. Pour un problème de taille, Frémiet remplaça le cheval de Paris par celui de Lorraine. Même s’il est délicat de parler de point de détail, il est tout de même savoureux que le Front National ait choisi comme symbole de ralliement pour ses manifestations, une sculpture offerte par un Juif marocain !

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Une autre sculpture imposante attire immédiatement le regard, juste derrière la tombe de Michel Berger. Avec son faux air de penseur de Rodin, l’homme nu qui surmonte le caveau de marbre noir représente, beaucoup plus grand que nature, Jean Bauchet. J’ai connu ce monsieur qui commença comme danseur acrobate avant de faire fortune dans les jeux et les revues. En effet, pendant une vingtaine d’années, il assura avec son épouse la direction du, très renommé alors, casino de Forges-les-Eaux, ma ville natale. C’est ainsi que gamin, je pus croiser à une centaine de mètres de la maison familiale, quelques vedettes accros du jeu comme Omar Shariff, mais aussi notre Johnny pas encore national, main dans la main, avec sa petite fiancée Sylvie Vartan sous la protection de Carlos ! Les yéyés n’étaient pas là pour le concours national des Voix d’or qu’avait pérennisé Jean Bauchet. Plus anecdotiquement, ils allaient incognito manger une omelette (de Follembûche ?) dans un modeste bistrot du coin.
Pour le remercier de son action dans l’essor touristique de la station thermale, la municipalité reconnaissante a donné le nom de Jean Bauchet à son espace culturel.
Parmi ses nombreuses activités, il fut aussi directeur du Casino de Paris et propriétaire du Moulin Rouge, le célèbre cabaret contigu au cimetière, où Louise Weber dite La Goulue avait donné au French Cancan ses lettres de noblesse.

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Après trois heures d’errance, de retour au rond-point à l’entrée du cimetière, je m’intéresse encore aux sépultures de deux journalistes.
D’abord, je fais le tour du gisant de Godefroy Cavaignac, un valeureux journaliste républicain. L’œuvre en bronze est de François Rude, le sculpteur de la fameuse Marseillaise de l’Arc de Triomphe.

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En 1830, après les Trois Glorieuses et l’avènement de la Monarchie de Juillet, il rentre comme journaliste au nouveau quotidien Le National.
En 1831, accusé d’avoir fomenté des troubles à Paris lors du procès des ministres de Charles X, il clame au tribunal : « Je le déclare sans affectation comme sans crainte, de cœur et de conviction : Je suis républicain ». Acquitté avec ses coaccusés, il est porté en triomphe par plus de trois mille manifestants.
Il appartient à l’ex-Société (secrète) des Droits de l’Homme, naguère secrète, qui se consacre à entretenir une agitation aussi républicaine que permanente contre la Monarchie de Juillet. Avec notamment, les deux frères Arago, Louis Blanc, Victor Schoelcher, Ledru Rollin, Blanqui, il organise la nuit rouge du 15 avril 1834 au cours de laquelle les habitants d’un immeuble de la rue Transnonain (rue Beaubourg aujourd’hui), d’où est parti un coup de feu, sont massacrés au canon par l’armée. Le caricaturiste Honoré Daumier rapporte dans une célèbre lithographie cette sanglante bavure commandée notamment par Thomas-Robert Bugeaud, celui-là même dont la casquette inspira une chanson très populaire.
Avec 163 autres conjurés, Cavaignac est arrêté et, sans aucun jugement, transféré à la prison de Sainte Pélagie réservée aux politiques. Quelques mois plus tard, Armand Barbès et Godefroy Cavaignac organisent de l’intérieur même de la prison, leur évasion » avec 26 autres détenus de cette geôle parisienne pourtant réputée inviolable !
Mort en 1855, une foule énorme assiste à ses grandioses funérailles nationales organisées par ses amis républicains.

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De l’autre côté du rond-point, en face du gisant de Cavaignac, se dresse fièrement le buste d’une autre grande plume, Victor Henri de Rochefort Luçay.
Après avoir semé sa zone dans le journal satyrique Charivari, il entre au Figaro où il perd sa particule, devenant ainsi Henri Rochefort, puis sa liberté avec une détention à l’île d’Yeu à cause de ses critiques mal perçues par le Second empire !
Son esprit rebelle prend toute sa mesure en mai 68 (1868, je précise !) avec la naissance de son petit livre rouge La Lanterne.

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Resté célèbre, son éditorial dans le premier numéro de l’hebdomadaire débutait ainsi : « La France compte 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement… ». Près de cent cinquante ans plus tard, l’inflation est colossale en ce domaine !
Ses lecteurs, même sous le manteau, se régale de ses aphorismes, ainsi encore celui-ci : « Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs des peuples : ceux qui s’intéressent à la laine et ceux qui s’intéressent aux gigots. Aucun ne s’intéresse aux moutons ».
Ses articles traitent avec talent de la colonisation, du racisme, de la pauvreté, de la corruption des élites, ce qui démontre, au passage, que pas grand-chose n’a changé sous le soleil du vingt unième siècle.
Censuré, attaqué en justice et sévèrement condamné, Rochefort s’exile en Belgique auprès de Victor Hugo, autre ennemi de Napoléon-le-Petit, où il poursuit sa critique acerbe de l’Empire
De retour, il est élu aux élections législatives de novembre 1869 et crée La Marseillaise, un nouveau quotidien auquel collaborent Jules Vallès et Victor Noir. J’ai évoqué le « destin sulfureux » de ce dernier dans un billet du 28 janvier 2009.
Le 12 janvier 1870, Henri Rochefort met en titre de son éditorial encadré de noir « ASSASSINAT commis par le Prince Pierre-Napoléon Bonaparte sur le citoyen Victor Noir » puis poursuit : « J’ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu’un assassin ! J’ai osé imaginer qu’un duel loyal était possible dans une famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d’usage … et aujourd’hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir, assassiné par le bandit Pierre-Napoléon Bonaparte. Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglantées de ces coupe-jarrets, qui non contents de mitrailler les Républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile. Peuple français, décidément, est-ce que tu ne trouves pas qu’en voilà assez ? » Cet appel à la révolte et à l’émeute est bien plus incendiaire que les petits mots à fleurets mouchetés dont s’offusquent nos candidats à la présidentielle.
Conséquence de ce brûlot, Rochefort est déchu de son immunité parlementaire, puis mis au cachot également à Sainte-Pélagie.
Après la capitulation de Napoléon III à Sedan, et la proclamation de la République le 4 septembre 1870, Rochefort est libéré le jour même et porté en triomphe jusqu’à l’Hôtel de ville où siège le gouvernement provisoire.
La suite est moins glorieuse. Son attitude équivoque sous la Commune lui vaut d’être livré aux Versaillais et condamné à la déportation à Fort Boyard puis en Nouvelle-Calédonie.
Son retour du bagne en 1880 suscite l’enthousiasme et il reprend son activité de polémiste au journal L’Intransigeant. Il le devient pourtant de moins en moins et sombre progressivement dans des dérives droitières et même extrême droitières en se rapprochant du général Boulanger et en adhérant à la Ligue des Patriotes. Lors de la célèbre affaire, il laisse libre cours à son antisémitisme et mène campagne auprès des antidreyfusards.
On comprend qu’Émile Zola, son voisin d’en face pour l’éternité, ait été soulagé idéologiquement qu’on le sorte du cimetière Montmartre pour l’envoyer au Panthéon !

Anatole-garde-champ%C3%AAtreblog

Avis à la population de mes lecteurs ! Je ne voulais pas partir d’ici sans évoquer un vrai Montmartrois, un personnage haut en couleurs, Anatole l’ancien garde-champêtre de la commune libre du vieux Montmartre. Je me souviens de lui en uniforme avec son bicorne et son tambour sillonnant les rues de la butte ou ouvrant les défilés des petits Poulbots

Anatole garde-champêtre de Montmartre

Et pour finir ma promenade sur un autre clin d’œil, je fredonne le dernier couplet de la joyeuse ballade des cimetières de Georges Brassens :

« … Ainsi chantait, la mort dans l’âme
Un jeune homm’ de bonne tenue
En train de ranimer la flamme
Du soldat qui lui était connu
Or, il advint qu’le ciel eut marr’ de
L’entendre parler d’ses caveaux
Et Dieu fit signe à la camarde
De l’expédier rue Froidevaux…
Mais les croqu’-morts, qui étaient de Chartres
Funeste erreur de livraison
Menèr’nt sa dépouille à Montmartre
De l’autr’ côté de sa maison. »

Voyez que les morts nous apprennent encore plein de choses lorsqu’on prend le temps de leur rendre visite !
Ce n’est pas tout à fait fini, une petite dernière pour la route ! En sortant, au coin de la place de Clichy, je tombe nez à nez avec une pomme. Non pas celle que le berger Pâris, fils de Priam offrit à Aphrodite, mais la sculpture que le maire de Paris (pas Chirac grand amateur de ce fruit mais Bertrand Delanoë !) a fait ériger en hommage au philosophe Charles Fourier.

pommeFourierblog

Il n’y a pas que les hommes de droite qui aiment les pommes, Fourier donc, grande figure du socialisme utopique, s’inspira de l’histoire de quatre d’entre elles pour échafauder sa théorie sur le progrès de l’humanité. La pomme cueillie par Ève dans le jardin d’Eden et qu’Adam croqua malgré la recommandation de Dieu, une désobéissance qu’on paye depuis plus de deux mille ans ; la pomme de la discorde offerte par Pâris à Aphrodite et qui entraîna la guerre de Troie ; celle qu’Isaac Newton reçut sur la tête, ne perdant pas ses facultés pour autant, puisqu’il en déduisit la loi de la gravitation universelle ; et enfin, celle que Fourier lui-même vit être payée quatorze sous par un client dans un grand restaurant parisien, alors que le matin même, à Rouen, il en avait acheté une pour le centième de cette somme.
« Je fus si frappé, dit-il, de cette différence de prix entre pays de même température, que je commence à soupçonner un désordre fondamental dans le mécanisme industriel ». Cet écart de prix absolument injustifié lui « révéla la malfaisance des intermédiaires, la féodalité mercantile, l’ampleur de l’imposture commerciale et… le principe de l’attraction des passions humaines qui relient les messages véhiculés par les différentes pommes ». Il condamnait ainsi toute société fondée sur l’échange tarifé et la concurrence.
Vous conservez peut-être un vague souvenir de sa conception du phalanstère, une sorte d’hôtel coopératif pouvant accueillir quatre cents familles au milieu d’un domaine de quatre cents hectares où l’on cultiverait des fleurs et des fruits … dont des pommes évidemment.
À Guise, dans l’Aisne, au cours du dix-neuvième siècle, Jean-Baptiste Godin s’inspira de ce modèle pour créer un familistère, rien à voir avec l’enseigne de distribution qui prenait sa marge sur la vente des pommes !!!
Sur la pierre de la modeste tombe de Fourier, est gravée une de ses pensées, presque en guise de doctrine : « La série distribue les harmonies / Les attractions sont proportionnelles aux destinées. »

Fourierblog2

Lisez ce court passage de ses œuvres : « Nations civilisées, vous allez faire un pas de géant dans « la carrière » sociale. En passant immédiatement à l’Harmonie universelle, vous échappez à vingt révolutions qui pouvaient ensanglanter le globe pendant vingt siècles encore, jusqu’à ce que la Théorie des Destinées eût été découverte. Vous ferez un saut de deux mille ans dans la carrière sociale ; sachez en faire un semblable dans la carrière des préjugés. Repoussez les idées de médiocrité, de désirs modérés que vous souffle l’impuissante philosophie. »
Et aussi, cette phrase tirée de sa Théorie des quatre mouvements et des destinées générales : « Ce n’est pas avec de la modération qu’on fait de grandes choses. »
Qu’attend-on? En ce temps d’une campagne électorale sans imagination, quel candidat peut nous donner envie d’une cinquième pomme ? Rêver à l’impossible rêve …
Le destin posthume de Charles Fourier est loin d’être fabuleux. Au-delà de sa tombe dans l’oubli du cimetière Montmartre, sa statue en bronze trônait au commencement du boulevard de Clichy jusqu’à ce qu’en 1942, elle soit déboulonnée et fondue sur ordre des nazis sous l’Occupation. En 1960, un conseiller municipal suggéra de faire disparaître le socle vide en mentionnant odieusement : « Ce serait en effet, la bonne manière de parachever leur travail » ! Finalement, un demi-siècle plus tard, une grosse pomme a été scellée.
Je vous laisse méditer. Moi, un peu fourbu, je passe devant le Moulin Rouge. Ne me demandez pas de faire le grand écart !

Graffitiblog

Publié dans:Almanach |on 1 avril, 2012 |2 Commentaires »

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