« Les vaches rient de l’amour »

Dans mon précédent billet, j’avais promis de vous narrer les facéties de quelques vaches gasconnes.
En effet, plutôt que d’arpenter les allées du Salon de l’Agriculture avec le président candidat, j’ai préféré, pour reprendre les termes qu’il employa en des temps plus triomphants, « me casser » en Ariège, à La Bastide du Salat très précisément. C’est là, dans la salle communale de ce modeste village d’environ deux cents âmes, que se déroulait l’événement « agriculturel » du dernier week-end de février : Les vaches rient de l’amour. Alléché par l’affiche meuglant un spectacle musical humoristique qui « veau » le détour, je n’ai donc pas hésité à me rendre au bout du pré commun, ainsi appelle-t-on la jolie promenade bordée de platanes au centre du village.

Macarel ! C’est l’équivalent occitan de Cré vingt dieux ! Le hasard fait bien les choses, ce même jour, un vieux programme jauni déniché dans une armoire familiale me révèle que La Bastide du Salat possède une tradition artistique qui remonte à soixante-dix ans. En effet, je vous en fournis la preuve, furent organisées en septembre 1942, dans une grange de la ruelle dite du Font de la Vielle, deux séances artistiques au profit des prisonniers de guerre de la commune.

DSC_2760-programmerectoblog dans Coups de coeur

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Sans vouloir réveiller de « vieilles querelles d’allemands », je note qu’au final, un choeur entonnait Maréchal nous voilà, ce que ne devaient guère goûter les quelques maquisards de la maison d’Isert perdue dans les collines boisées.
J’aurais aimé entendre  L’Anglais tel qu’on le parle de Tristan Bernard avec l’accent aussi rocailleux que le lit du Salat, cela devait valoir son pesant de haricots tarbais. Plus « acadabrantesque » encore, pour parodier un illustre président corrézien qui aimait caresser justement le cul des vaches lors des salons de l’agriculture, je découvre que j’appartiens, certes par alliance, à une lignée de comédiens. Ainsi, mon regretté beau-père interprétait un acte en patois écrit par l’abbé Castet, de quoi en perdre son latin, tandis qu’une tante et ma belle-mère postulaient pour la place de cuisinière de Madame Petipeton, une comédie de Lina Roth datant des années 1930. Vous ignorez sans doute que Lina Roth, institutrice et musicienne, contribua au développement de l’usage du pipeau en milieu scolaire et que, y a t-il un lien trivial, parmi les nombreuses saynètes qu’elle écrivit, figure Popaul est méconnu : monologue pour petit garçon. Argument de la pièce, dans la cour de récréation, l’enfant héros, coiffé d’un béret d’où sortent en avant deux brindilles de bois figurant des cornes, mime … une vache !
Habile transition, vous conviendrez, pour aller voir les comédiens qui arrivent. Ils ont installé leurs tréteaux, ils ont dressé leur estrade et tendu des calicots dans la salle qui sert en période scolaire de préau et de gymnase aux élèves de la classe unique. Loin de tout artifice, ils vont là où ils touchent les gens en plein cœur pour partager avec eux leur plaisir de chanter, de communiquer et d’offrir leur passion. Ils s’adaptent avec beaucoup de souplesse aux lieux qu’ils soient équipés ou non. Ainsi, cet été, ils ont joué en plein air sur la place Saint Salvi d’Albi et récemment, ils ont investi pendant une dizaine de soirées, le théâtre de la Violette à Toulouse. Ce soir, c’est stabulation libre : pas de fauteuils d’orchestre, ni balcons, ni loges, chacun y compris le conseiller général prend sa chaise pour se placer où il souhaite !
C’est une sorte de retour aux sources, comme une survivance du théâtre ambulant d’autrefois … avant que, selon la conception de Patrick Le Lay ancien PDG de TF1, « la télévision ne vende à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible ». Ce soir, c’est du vrai bon lait cru avec la peau en surface quand il bout, que nous offrent les médias locaux Radio Pâturage et TV Pâturage à l’occasion de leur émission hebdomadaire L’amour, pour le meilleur et pour le pis !
De vaches, autant vous le dire tout de suite, il n’y en a plus guère au village sinon le trio à cornes que, juché sur son vélo, Marcel Millet mène à l’herbage chaque matin. Il y a, par contre, ce soir, un duo d’artistes avec du talent à revendre pour chanter tout haut, de manière décalée, ce que beaucoup pensent tout bas sur les tribulations de la vie conjugale, bref sur les vacheries de l’amour. L’une joue à domicile, en effet, Patricia Damien habite le village depuis plus d’une décennie. Elle y anime son p’tit atelier de la chanson destiné à nous tous, les chanteurs de salle de bain. « Jetez-vous à l’eau ! Pas dans la Seine mais sur la scène ! » tel est son credo quand elle ne se produit pas elle-même en récital. Je me souviens notamment de son excellent hommage à la longue dame brune, Chapeau bas et merci Barbara.
Denis Rolland est son partenaire. Un faux air, avec quelques centimètres en plus, de Jean-Paul Roulland, le désopilant animateur de La caméra cachée émission mythique de la télé de papa, il a roulé sa bosse sur de nombreuses tournées et, notamment, au festival d’Avignon. Lui aussi, quand il n’est pas sur les planches, il participe comme premier adjoint à la vie de sa commune de l’Oise.
Point de départ du spectacle, l’assistance regarde un vieux poste TSF. Ne vous moquez pas, j’ai connu ce temps où la famille en cercle regardait la radio ! Je me souviens de ces dimanches après-midi où mon père et moi « assistions » à la radiodiffusion des matches de football dans l’émission Sports et Musique. Bruno Delaye, un bouillant reporter azuréen au savoureux accent, précisait au coup d’envoi : « L’Olympique de Marseille attaque vers la droite de votre poste ! », pour nous aider à visualiser l’événement comme si nous étions en tribune présidentielle.
Ce soir, l’herbe grasse des prairies remplace la pelouse du terrain. Radio Pâturage accueille dans ses studios, Josiane Colin, auteur d’un traité en « sociocouplologie » intitulé Les vaches rient de l’amour. En ce début de siècle où le divorce est bien l’une des rares choses qui ne connaissent pas la crise, on peut espérer que l’invitée éclaire notre lanterne.
En guise de quoi, la salle plonge dans l’obscurité ! Ouf, la panne est volontaire, il paraît que les idylles amoureuses se nouent dans la pénombre complice des boîtes de nuit. Ambiance disco, flashes de couleurs, stroboscopes et même nuages de fumée : c’est la fièvre (aphteuse ?) du samedi soir ! Sur la piste, notre couple d’artistes chante et danse au rythme de leur indécision : Tu veux ou tu veux pas ?
Souvenirs, souvenirs, année 1970, Marcel Zanini, bob sur la tête, adapte un succès brésilien pour en faire un tube avec Brigitte Bardot. Un jour, je le vis dans son auto arrêtée à un feu rouge sur les Champs-Élysées … et les passants de l’apostropher « Tu veux ou tu veux pas ? » Le pauvre, on a dû lui infliger cette plaisanterie des milliers de fois ! Il faut savoir sinon que Marcel est un grand musicien de jazz et qu’à ce titre, il a  soufflé dans sa clarinette, plusieurs fois, au café des Illustres à Saint-Girons.

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En tout cas, nos deux tourtereaux n’ont pas trop l’air de savoir ce qu’ils veulent, à moins qu’au contraire, ils fassent preuve de maturité et réflexion en vertu du bon principe de tourner sept fois la langue dans sa bouche (et même plus si affinités) avant de se décider. Je ne me prononce pas sauf que j’adore la langue de bœuf sauce piquante avec de la purée.

« J’avoue j’en ai bavé, pas vous ?
Mon amour
Avant d’avoir eu vent de vous
Mon amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d’une chanson ... »

Les baisers baveux pourraient devenir légèrement graveleux quoique l’ami Gainsbarre n’a jamais fui les extravagances, la pauvre Whitney Houston, récemment disparue, en fut victime.
Mais c’est une qualité du spectacle que de respecter l’émotion, la sensibilité et l’humour des chansons, l’effet comique étant obtenu par le ton ou la mise en scène qui prend alors le texte à contre-pied. Ainsi, ne vous déplaise, je me retrouve vite bercé par La Javanaise, pas vous ? une chanson écrite par Gainsbourg pour Juliette Gréco après avoir passé la soirée chez elle.
Pour étayer sa thèse, l’éminente « conjugologue » invite maintenant son grand-père à évoquer Hortense, une de ses premières amourettes, en conjuguant le verbe plaire au passé simple :

« …Je lui plus, elle me plut
On se plut, nous nous plûmes
Avec rage, sans partage
Nous nous p’lures d’oignons
Je lui plus, elle me plut
On se plut, nous nous plûmes
Un nid d’ plumes sans costume
Et aïe donc, Cupidon! ... »

Et aie, donc, aussi l’orthographe, le passé a beau être simple, il est parfois compliqué !
Comme ce soir, le grand-père époussetant son uniforme, Marie-Paule Belle, dans les années 1970, dépoussiéra cette célèbre chanson écrite en 1902 par Georges Sibre et composée par Fragson, un grand monsieur du music-hall des années 1900.

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Au moins par la tenue militaire du comédien, nous retrouvons là le comique troupier, un genre très populaire avant la guerre 14-18 quand la France, essentiellement rurale, envoyait ses enfants effectuer deux ou trois ans de service militaire. Les artistes de café-concert, généralement habillés de vêtements militaires, interprétaient des sketches ou des chansons parodiques liés à la vie du soldat. L’ami Bidasse et Je n’suis pas bien portant ( « J’ai la rate qui s’dilate, j’ai le foie qu’est pas droit … ») sont des chansons emblématiques du genre.

« … Quand j’étais d’ sortie l’ dimanche à Saint-Cloud
Dans l’ bois, toute la journée entière
On s’ mordait les pieds, on s’ griffait les genoux
On jouait à cracher en l’air
Pis quand venait le soir, ayant tout dépensé
On revenait à pied par la barrière
Et j’soupirais « Puisque t’es plumassière
Allons nous plumarder » ... »

François Cavanna qui décrivit magnifiquement le Nogent-sur Marne de son enfance dans son livre Les Ritals, définit avec sa langue fleurie, la plumassière comme « une malheureuse vouée par la misère au tri de la plume, celles qu’on arrachait au cul des autruches et d’autres prestigieux volatiles pour les replanter dans celui des danseuses des Folies Bergère ou sur le chapeau des courtisanes hautement cotées qui faisaient le tour du bois de Boulogne en calèche avec deux laquais derrière et ruinaient des banquiers. »

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L’actualité rattrape la fiction, au pays des guinguettes et du p’tit vin blanc. En effet, le maire de Nogent a décidé d’ériger une statue pour rendre hommage aux plumassières qui travaillaient dans une ancienne usine de plumes de la ville. Cavanna s’est étranglé quand il a appris que la plumassière inconnue aurait les traits de Carla, la première dame de France !
Pendant ce temps, pour le rival de celui qui « plumarde » avec elle, comme pour nous ce soir, l’amour est dans le pré …

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… Et au bois de Boulogne, car le papy ne s’est pas contenté d’Hortense, il a dragué Félicie aussi ! Fernandel immortalisa cette chanson aux paroles pour le moins faciles. Il lui suffisait de hocher la tête en fermant les yeux à la fin de chaque couplet tandis que les spectateurs reprenaient en chœur le célèbre leitmotiv. Du grand art !
On peut sans doute expliquer le succès de ce type de chanson par l’atmosphère dramatique qui pesa sur notre pays pendant huit décennies, avec la guerre de 1870, la grande guerre de 1914-1918, la grande crise économique de 1929 et la seconde guerre mondiale de 1939-1945. La population ne s’est jamais tue durant cette période. Elle continua à chanter pour survivre, pour rire quand même, pour pleurer aussi, pour lutter, pour résister, pour se donner du courage, pour attendre, pour espérer.
Comme un symbole de la tragédie côtoyant le plaisir, Casimir Oberfeld, le compositeur de cette chanson pour rire, ne savoura guère son succès : quatre ans après sa sortie, il fut déporté par le convoi n° 63 au départ de Drancy en décembre 1943 et mourut en janvier 1945 au camp d’Auschwitz.

« … Afin d’séduire la petite chatte
Je l’emmenai dîner chez Chartier
Comme elle est fine et délicate
Elle prit un pied d’cochon grillé
Et pendant qu’elle mangeait le sien
J’lui fit du pied avec le mien
J’pris un homard sauce tomates
Il avait du poil aux pattes
Félicie aussi ... »

J’échange un sourire complice avec ma compagne. Je l’avais déjà séduite, il y a une trentaine d’années, quand ses parents, les paysans de la ferme située en face du lieu du spectacle de ce soir, nous rendirent visite à Paris. Nous les invitâmes justement dans le décor Belle Époque de chez Chartier, le célèbre bouillon installé dans un ancien hall de gare, à proximité des grands boulevards. Quelle ne fut pas notre hilarité de voir le beau-père commander un pied de cochon grillé, lui qui les jetait systématiquement lorsqu’il tuait le cochon à la ferme ! Les mystères de Paris …

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Je tends l’oreille, voici que maintenant, les deux comédiens parlent de mon neveu, car, en effet, c’est ainsi, le maire de la commune est mon beau-frère !

« ... Le fils du maire de mon pays
Oui oui oui oui
N’est pas l’plus bête du canton
Non, non, non, non
Seules les mauvaises langues dit-on
Prétendent qu’il a l’air d’un…
Ouvre la fenêtre qu’on respire un peu
Qu’il a l’air d’un orgueilleux
Toutes les filles en pincent pour lui
Oui oui oui oui
Mais il n’est pas polisson
Non non non non
Et sans être un cénobite
Il n’a qu’une toute petite…
Ouvre la fenêtre qu’on respire un peu
Une petite môme aux yeux bleus ... »

Affirmation gratuite ! Nous touchons, cette fois, au registre des chansons polissonnes ou friponnes. Ne cherchez pas de gros mots, à la différence des chansons paillardes ou crues, les rimes trop osées s’envolent par la fenêtre ouverte !
Je vous en ressers une rasade en guise d’hommage à Gérard Rinaldi, décédé la semaine dernière, le chef de la bande des Charlots qui popularisa de nouveau le succès de Georges Milton dans les années 1970 :

« … Sitôt arrivés chez lui
Oui oui oui oui
Ils n’eurent plus d’hésitation
Non non non non
Comme il l’embrassait dans l’cou
Elle lui dit tirons un…
Ouvre la fenêtre fait d’plus en plus chaud
Tirons un peu les rideaux ... »

Ne jouez pas les dédaigneux, je suis sûr que vous souriez.
Et puis, c’est toute la qualité du spectacle et des comédiens que de conjuguer l’amour et ses vacheries à tous les modes. Après le burlesque légèrement coquin, notre duo emmêle avec tendresse les couplets de Jacques Brel et de Vincent Scotto pour conter ses déceptions notoires.

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Patricia attend son « beau jeune homme gentil comme tout », un bouquet de réséda à la main, entre l’Opéra et la Madeleine ; Denis attend désespérément Madeleine, avec un bouquet de lilas, pour aller manger des frites chez Eugène. Dans l’histoire évoquée ce soir, il semblerait que la jeune fille connut tout de même un bonheur furtif : « Dans la folie d’un quart d’heure / Il a chahuté ma fleur ! Oh Eugène !!! » Toute ressemblance avec le propriétaire de la friterie bruxelloise est une pure coïncidence !
Brel finit par offrir des bonbons bien que les fleurs soient plus présentables ! Brassens reconnaissait qu’il avait l’air d’un con avec son bouquet de fleurs devant Marinette. L’ami Georges apportera son témoignage plus tard dans la soirée :

« Misogynie à part, le sage avait raison
Il y a les emmerdant’s, on en trouve à foison
En foule elles se pressent
Il y a les emmerdeus’s, un peu plus raffinées
Et puis, très nettement au-dessus du panier
Y a les emmerderesses
La mienne, à elle seul’, sur tout’s surenchérit
Ell’ relève à la fois des trois catégories
Véritable prodige
Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou
Elle passe, ell’ dépasse, elle surpasse tout
Ell’ m’emmerde, vous dis-je … »

« Il y a trois sortes de femmes, les emmerdeuses, les emmerdantes et les emmerderesses », Brassens a emprunté là à son compatriote sétois Paul Valéry. Consensuel, il châtia aussi volontiers la gente masculine :

« … J’entends aller de bon train les commentaires
De ceux qui font des châteaux à Cythère
« C’est parce que tu n’es qu’un malhabile, un maladroit
Qu’elle conserve toujours son sang-froid »
Peut-être, mais les assauts vous pèsent
De ces petits m’as-tu-vu-quand-je-baise
Mesdam’s, en vous laissant manger le plaisir sur le dos
Chantez in petto
Quatre-vingt-quinze fois sur cent
La femme s’emmerde en baisant
Qu’elle le taise ou qu’elle le confesse
C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses
Les pauvres bougres convaincus
Du contraire sont des cocus
A l’heure de l’?uvre de chair
Elle est souvent triste, peu chère
S’il n’entend le coeur qui bat
Le corps non plus ne bronche pas . »

Brassens adorait la chanson paillarde. C’est un plaisir de potache qui ne le quitta jamais. Et pour illustrer le propos plus au fond, voici le début d’une de ses chansons posthumes :

« La lune s’attristait. On comprend sa tristesse
On tapait plus dedans.Elle se demandait quand est-ce
Qu’on va se rappeler de m’enculer.
Dans mon affreux jargon carence inexplicable
Brillait par son absence un des pires vocables
C’est « enculé ». Lacune comblée ... »

En effet, l’expression fleurit désormais dans les stades de football à chaque dégagement du gardien de but de l’équipe adverse !
Ce n’est pas l’envie qui me manque de narrer dans le menu détail la jubilation des vaches devant notre vie sentimentale chaotique : au total, dix-neuf chansons enchaînées allègrement d’une seule traite, une vraie chevauchée des Wachkyrie !

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Nous avons même droit à un petit voyage en amoureux sous les tropiques :

« L’amour ce fruit défendu vous est donc inconnu
Ah ! Cela se peut-il joli petit bourgeon d’avril
Non je ne l’ai jamais vu, jamais vu ni connu
Mais mon cur ingénu veut rattraper
Vois-tu tout le temps perdu
Ah ! rien ne vaut pour s’aimer les grands palétuviers,
Chère petite chose
Ah ! Sous les palétuviers, je vous sens frétiller,
Je veux bien essayer

Ah ! Viens sous les pa..
Je viens de ce pas et je vais pas à pas
Ah ! Suis-moi veux-tu !
Je n’suis pas vêtue sous les grands palétus
Viens sans sourciller,
Allons gazouiller sous les palétuviers
Ah oui ! Sous les pa pa pa pa, les pa pa les tu tu
Sous les palétuviers
Ah ! Je te veux sous les pas, je te veux sous les lé,
Les palétuviers roses
Aimons-nous sous les patus, prends-moi sous
Les laitues, aimons-nous sous l’évier … »

Quel exotisme et quel érotisme torride ! Cela ne me rajeunit pas, je me souviens avoir vu dans mon enfance, Pauline Carton, la créatrice de ce grand succès, l’interpréter encore à la télévision. C’était alors une alerte septuagénaire, quoi qu’elle s’en défendît : « Quand j’étais jeune, j’avais le visage lisse et des robes plissées, maintenant, c’est le contraire ! »
Les palétuviers appartient à ce type de chansons fort prisées autrefois, réclamant une certaine virtuosité et vélocité dans la diction et l’articulation. Quelques vedettes actuelles devraient s’en inspirer. Est-ce le déclin inexorable dû à l’âge, j’ai parfois quelques difficultés à saisir leurs textes bien qu’elles soient équipées de micros.
On ne peut pas reprocher ce défaut à Bourvil car dans le tango Pour sûr, l’incompréhension entre le grand-père et la grand-mère, il a enfin trouvé l’âme sœur, viendrait de ce qu’elle est sourde.

« J’ai vu tes yeux de braise
Au pied d’une meule de foin.
Tu revenais des fraises
Et moi d’l’herbe aux lapins.
Je t’ai dis « il fait chaud ».
Tu m’répondis « Pour sûr ».
Tu m’en avais dit trop.
Ça m’a fait une morsure.

Pour sûr
Elle: Qu’est-ce que tu dis?
J’t’ai pas offert de fleurs,
Pour sûr
Elle: Qu’est-ce que tu dis?
Mais j’t’ai montré mon cœur.
Tu l’as pris dans tes p’tites mains légères
Comme un p’tit papillon de bruyère ... »

Pour être tout à fait exact, la mamie, du genre écolo, opère plutôt un tri sélectif dans les raisons fournies par le papy pour justifier sa frivolité. D’ailleurs, clin d’œil à l’actualité présidentielle, le « vieux » brandit même une pancarte avec un portrait d’Éva Joly, en réaction peut-être aux allégations méprisantes et méprisables de Nadine Morano : « Le problème d’image d’Éva Joly ne vient pas que de son accent, c’est aussi physique ».
J’ai consacré un billet à l’immense artiste que fut Bourvil (voir article du 8 décembre 2010). En souvenir de ses origines normandes ou de ses farces paysannes, quelques vaches miniatures déposées par un admirateur paissent sur sa tombe. Qui sait si elles ne rient pas de l’inénarrable parodie du Je t’aime moi non plus de Gainsbourg, qu’il enregistra peu avant sa mort avec Jacqueline Maillan.

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En raison des progrès de la technologie dans le domaine de l’audiovisuel, Télé-Pâturage a succédé à la radio. Et quelle n’est pas ma surprise quand apparaît sur le petit écran Robert Chaumeton, un Bastidien pur jus, dans le rôle du maire de Belbèze, vrai petit village de Haute-Garonne, à trois lieues de là. Dans le cadre du comice agricole, il proclame ce soir le palmarès des meilleurs taureaux reproducteurs de l’année jugés sur le nombre de saillies journalières.
Quand il n’est pas sur les planches ou dans les étranges lucarnes, l’ami Robert coule une paisible retraite à La Bastide. Ancien cuisinier, il a longtemps mijoté les haricots de la mounjetado, le repas communal de la fête locale. Un critique culinaire réhabilitait récemment le cassoulet considéré autrefois comme un plat républicain. Longtemps, on surnomma même gauche cassoulet, la gauche du Sud-Ouest de tradition radicale socialiste, avant que n’apparaisse une gauche caviar.
À ce moment du spectacle, mon choix est arrêté, je vote pour Les vaches rient de l’amour, un vrai programme républicain, rassembleur, préparé avec des chansons qui sentent bon la douce France et même la Nouvelle-France puisque Les souliers verts de la québécoise Lynda Lemay illustrent avec humour l’infidélité :

« Ça faisait deux petits mois d’amour
Qu’on s’connaissait
Pas un seul accroc dans l’parcours
C’était parfait
On a fini par s’faire l’amour
On a choisi notre moment
On était mûrs, on était sûrs
De nos moindre petits sentiments
J’étais sceptique, j’étais peureuse
T’as mis deux mois
À remettre ma confiance boiteuse
En bon état
J’avais baissé mon bouclier
Cessé de nous prédire une guerre
J’étais en train d’emménager
Lorsque j’ai vu… les souliers verts
Des souliers verts à talons hauts
Dans la garde-robe
Une paire de souliers verts
Aussi suspects qu’ignobles
J’les ai r’gardés droit dans les semelles
Quand ils m’ont sauté dans la face
Et ça puait la maudite femelle
Qui a dû les porter rien qu’en masse … »

La morale du spectacle, ce pourrait être La faute à Ève, non pas la première adjointe du village, mais la mère de l’humanité qu’évoque avec humour Anne Sylvestre, une talentueuse artiste très injustement oubliée par les médias :

« D’abord elle a goûté la pomme,
Même que ce n’était pas bon.
Y avait rien d’autre, alors en somme
Elle a eu raison, eh bien, non?
Ça l’a pourtant arrangé, l’homme,
C’était pas lui qui l’avait fait.
N’empêche, il l’a bouffée, la pomme,
Jusqu’au trognon et vite fait.
Oui, mais c’est la faute à Eve.
Il n’a rien fait, lui, Adam ... »

Ne vous désolez pas chères lectrices, ce n’est pas irrémédiable, il y a une solution :

« … Mais si c’est la faute à Eve,
Comme le bon Dieu l’a dit,
Moi, je vais me mettre en grève,
J’irai pas au paradis.
Non, mais qu’est-ce qu’Il s’imagine?
J’irai en enfer tout droit.
Le bon Dieu est misogyne,
Mais le diable, il ne l’est pas,
Ah! »

Le mot de la fin appartient au répertoire d’Édith Piaf :

« A quoi ça sert l’amour?
On raconte toujours
Des histoires insensées.
A quoi ça sert d’aimer?

L’amour ne s’explique pas!
C’est une chose comme ça
Qui vient on ne sait d’où
Et vous prend tout à coup.

L’amour ça sert à quoi?
A nous donner d’la joie
Avec des larmes aux yeux
C’est triste et merveilleux! ... »

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Un peu finalement comme le réjouissant spectacle présenté par la Compagnie Rendez-vous : il sert à nous procurer beaucoup de joie, de la tendresse, de l’émotion, un brin de nostalgie aussi à la pensée de souvenirs ravivés et de grands artistes disparus.
À cause d’ours slovènes mal léchés qui sèment la panique dans les troupeaux ariégeois, plusieurs manifestations autour de la transhumance sont d’ores et déjà annulées. Les vaches de La Bastide envisagent, elles aussi, d’aller paître et rire vers des estives plus accueillantes. Sont-elles folles, elles ruminent même le projet de danser sur le pont d’Avignon à l’époque du festival off.
Organisateurs maquignons de spectacles artistiques, vous ne le regretterez pas, accueillez-les à la bonne franquette ; elles ne sont pas bégueules et, sur l’herbe grasse d’un pré commun comme sur le plancher (des vaches ?) de vos scènes de théâtre, elles riront de nous, avec vous et pour vous. Meuuuuuh oui !
En traversant la rue pour rejoindre la ferme familiale, au pied de la montagne pyrénéenne, voilà que surgit (en ma mémoire) le taureau de Bilbao, un succès de Georges Milton et Georgette Plana :

« C’est au pied d’une grande montagne
Que paissait en Espagne
Un grand troupeau de bœufs
Et ces bœufs avaient comme compagne
Arrivant de Bretagne
Une vache aux grands yeux
On entend dire partout
Que les bœufs n’ont pas de goût
Cela ne tient pas debout
Car ceux-là n’en manquaient pas du tout
C’est à qui d’ ces ruminants
Etait le plus prévenant
Avec un air plein d’innocence
Ils la contemplaient en silence

Tous les bœufs, tous les bœufs
Tous les bœufs, tous les bœufs
Tous les bœufs aimaient la vache
Mais la vache, ah ! la vache !
Elle n’en aimait aucun d’eux
Quand les bœufs, quand les bœufs
Quand les bœufs, quand les bœufs
Quand les bœufs d’une jolie vache
S’amourachent, s’amourachent
Ça n’est pas très dangereux,
Elle aimait un taureau
Qu’elle avait vu à Bilbao
Au marché aux bestiaux
Oh ! ce taureau, qu’il était beau !
Avec ses jolies cornes en crocs
Il avait un anneau
Un bel anneau dans les naseaux
Un joli p’tit museau
Il était rond, il était gros
C’était un beau taureau costaud
Et elle rêvait, la vache,
Nuit et jour du taureau

Mais la vache qui manquait d’expérience
Dit avec imprudence
Qu’elle aimait un taureau
L’un des bœufs dit : C’ taureau, ma chérie
Fait toutes sortes de vacheries
C’ n’est pas l’ mâle qu’il vous faut
Puis, il dit : Confidentiel
Mais c’est un professionnel
Il se fait payer d’ailleurs
Toutes les fois qu’il accorde ses faveurs
Et puis, ce qui est bien pis
Chaque jour, de pis en pis
Il va comme ça, de vache en vache
Mais à aucune il ne s’attache

Tous les bœufs, tous les bœufs
Tous les bœufs, tous les bœufs
Le débinaient à la vache
Et la vache, ah ! la vache !
Elle avait les larmes aux yeux
Tous les bœufs, tous les bœufs
Tous les bœufs, tous les bœufs
Tous les bœufs voulaient qu’ la vache
Se détache, se détache
De ce gros taureau vicieux
Ils disaient du taureau :
C’est lui la cause de tous nos maux,
Mettant tout sur son dos
Lui attribuant de tels propos
Que la vache pleurait comme un veau !
Mais le jour des Rameaux
On la ram’na à Bilbao
Au marché aux bestiaux
Et son cœur battit aussitôt
Qu’elle aperçut le beau taureau
Car, malgré tout ça, la vache
Adorait le taureau

Ce jour-là, pour elle, quelle chance !
On les mit en présence
Le taureau fut galant
Il lui dit : Mais vous êtes jolie
Je passerais bien ma vie
Avec vous, mon enfant
Elle répondit : Vous riez
Vous faites un trop sale métier
Et puis, on m’a dit d’ailleurs :
Ce taureau, mais il n’a aucun cœur
Alors, le taureau, furieux
Dit en faisant les gros yeux :
Ce sont les bœufs, réponds de suite,
Qui t’ont dit ça ? Oui, fit la p’tite

Tous les bœufs, tous les bœufs
Tous les bœufs, tous les bœufs
Dit le taureau à la vache
Si j’ me fâche, si j’ me fâche !
J’ vais en faire du pot-au-feu
Mais les bœufs, mais les bœufs
Mais les bœufs, mais les bœufs
S’enfuirent tous comme des lâches
Et la vache, ah ! la vache !
En riant se moqua d’eux
Puis, doucement, le taureau
Très sagement, lui dit ces mots :
Si je change de boulot
Je s’rais forcé, vois-tu, coco
D’en faire un autre moins rigolo
Tu comprends, mon trésor
Pour moi, ce s’rait l’ toréador
Et l’affreuse mise à mort
Alors, elle, sans hésitation
Lui fit garder sa profession
Et d’puis des années, la vache
Tous les ans, a un veau »

Vachement rigolo, non ? C’est ce qu’on appelle probablement l’amour vache ! Comme quoi, les vaches ont leurs propres problèmes existentiels.

30 juin 2012 à 20h30 : LES VACHES RIENT DE L’AMOUR au Théâtre Geoffroy Martel à Saintes (17)

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Publié dans : Coups de coeur |le 7 mars, 2012 |3 Commentaires »

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  1. le 10 mars, 2012 à 17:12 clara65 écrit:

    Bonjour Jean-Michel,
    Ah comme vous avez dû vous amuser à ce spectacle !
    Toutes ces chansons, à la lecture de cet article à la fois un peu nostalgique et très joyeux, ont fait remonter plein de souvenirs dans ma tête.
    Que n’a-t-on actuellement autant d’auteurs de cette trempe plus humoristiques les uns que les autres !
    Je n’ai pas vu dans ton article, « la caissière du grand café » t’en souviens-tu ?
    « Elle est belle, elle est mignonne…etc. »
    Un jeune passait sur une route au-dessus de chez moi et il chantait ça à tue-tête, je devais avoir une dizaine d’années !
    Vis-tu toute l’année en Ariège ?
    Cette région est très belle.
    Je te dis à bientôt, et bien amicalement.

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    • le 10 mars, 2012 à 18:34 encreviolette écrit:

      Bonjour Clara,
      Je me souviens parfaitement de cette caissière du grand café … c’était une bien jolie personne!
      Peut-être un peu niaise, si j’en juge ce couplet:
      « N’y tenant plus, j’ai fait un mot d’écrit,
      J’ai voulu lui donner aujourd’hui
      Mais je suis resté la bouche coite,
      Et je sais pas qu’est c’qu’elle a compris
      En r’gardant mon papier dans ma main.
      Ell’ m’a dit, avec un air malin :
      « Au bout du couloir, la porte à droite,
      Tout au fond vous trouv’rez bien. »
      Sinon,je ne viens en Ariège qu’aux vacances, si on peut dire ainsi lorsqu’on est à la retraite … (même si ces chansons nous rajeunissent beaucoup puisque ce sont celles des vingt ans de nos parents!)
      Bien amicalement.

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  2. le 13 mars, 2012 à 11:47 Françoise écrit:

    C’est avec plaisir que j’ai lu ce billet et la chanson de la vache m’a fait rire, d’autant plus que c’était pour moi une découverte.
    Zanini m’a ramenée quelques années en arrière, en 1970. Souvenir d’un cours de philo quand la prof m’a demandé de sortir parce que j’avais dit « ça y est ou ça y est pas ? » suite à son incapacité à faire tenir tranquilles les trente et quelques pécores à qui elle devait faire un cours. Incompréhension, alors que je voulais l’aider.
    Merci pour ce bon moment de lecture et à bientôt.

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