Les délices et supplices de JOHN BATHO

Ce mois-ci, ma chronique Histoires de cinéma et de photographie est brûlante d’actualité. Après Tous au Larzac, le magistral documentaire de Christian Rouaud, je vous confie cette fois mes états d’âme, l’expression colle parfaitement au thème, à propos de Délices et Supplices, la nouvelle exposition du photographe John Batho, présentée à la galerie nicolas silin, rue Chapon, dans un petit coin tranquille du quartier du Marais. Encore qu’il y a quelques jours, une vitrine de la galerie vola en éclats. L’époque est tendue, ainsi, récemment, des catholiques intégristes se sont mobilisés à Toulouse pour désigner à la vindicte publique la pièce de théâtre Golgota Picnic.
Comme l’acte n’a pas été revendiqué, je n’épiloguerai pas sur les pulsions du vandale qui l’ont poussé à manifester contre celles essentielles chez l’Homme, à savoir Éros et Thanatos, que John Batho a mis en point de mire de son objectif. D’ailleurs, le pauvre minable ignore probablement tout de cet étrange couple de dieux grecs que la psychanalyse a réunis au dix-neuvième siècle, et dont l’art s’est souvent emparé parce que la mort et l’érotisme sont les deux grands tabous de l’humanité.
Georges Brassens les évoqua de manière aussi émouvante que truculente dans sa chanson Les quat’z’arts :

« ... Le mort ne chantait pas: « Ah! ce qu’on s’emmerde ici! »
Il prenait son trépas à coeur, cette fois-ci,
Et les bonshommes chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus « Saint-Éloi bande encore! »
Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo! ... »

Les Quat’z'Arts, ou plus exactement le bal des Quat’z'Arts, était une grande fête carnavalesque organisée, chaque année au printemps, par les étudiants de l’École nationale des Beaux-Arts de Paris, et qui réunissait les élèves en architecture, peinture, sculpture et gravure auxquels se joignaient les « carabins » de l’École de Médecine. Eu égard au trouble public qu’il générait, il fut interdit par la préfecture de Paris dans le tumulte de 1968. À l’occasion de ce bal défilé, toutes les licences étaient permises, les tenues extravagantes et évidemment des refrains « carabinés » tels celui repris par l’ami Georges confirmant la bonne vitalité de Saint Éloi, évêque de Noyon et conseiller du bon roi Dagobert. Soit dit en passant, les Mérovingiens savaient déjà faire la part des choses, douze siècles avant Freud !
« Mais quel air tourbillonne au tombeau de Lazare/Entends-tu son rythme bizarre/Au bal des hasards Elsa valse et valsera » écrivait Aragon qui fréquenta les Quat’z’arts avec Matisse. Avec tout l’amical respect que je dois à John, qu’il me pardonne si je me trompe, il me plait de trouver dans les photographies de l’ancien professeur des écoles nationales d’art et, notamment, de l’École Nationale des Beaux-Arts de Dijon, la même ironie joyeuse et la même lucidité derrière l’insouciance de surface qui caractérisaient l’ancien exutoire estudiantin.

Les délices et supplices de JOHN BATHO dans Coups de coeur Entr%C3%A9eexpoBathoblogbis

Ainsi, à l’inverse du souverain cité au-dessus, il est bien culotté d’ouvrir son exposition avec une grande découverte d’un slip masculin. D’un blanc immaculé, le sous-vêtement ne trahit aucune marque … sinon celle de « Petit Batho » ? Vous ne pouviez y échapper, tant je retrouve déjà sa maîtrise de valoriser les formes et la matière. Mon premier réflexe suspicieux est même de vérifier s’il ne s’agit pas d’un vrai textile suspendu : non, ceci n’est pas un slip mais bien la photographie d’un slip, ça vous signifie quelque chose ? !
Petit rappel historique au niveau de la ceinture : Etienne Valton, bonnetier à Troyes, créa en 1918 la première culotte sans jambes à laquelle il donna le nom de Petit Bateau en s’inspirant de la célèbre comptine : « Maman les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ? » Depuis, le slip a sacrifié à l’art et les designers en jouant avec les tailles basses, les couleurs, les matières, l’ont promu comme arbitre des élégances au même titre que la cravate et la chemise.
Il était une fois un slip négligemment jeté au sol qui semblait observer John. C’est ainsi que naquit, il y a trois ans, son idée de séries sur l’érotisme. Et qu’à l’entrée de la galerie et sur un autre mur, telles des cagoules, ces sous-vêtements masculins dévisagent les visiteurs. À moins qu’ils ne les interpellent, qu’ils cachent quelque chose, avouable ou pas, de l’homme soudain nu quand il les ôte.

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Ces masques étranges me renvoient aux capirotes des pénitents lors des processions de la Semaine Sainte de Séville ou au tadjelmoust, le long turban enroulé autour des yeux et du visage des nomades touaregs de sexe mâle. Historiquement, une peinture de Goya en témoigne, le capirote était enfilé par les flagellants pour l’expiation de leurs péchés ou au temps de l’inquisition par les condamnés pour être humiliés publiquement.
Sans fouiller dans la très sensible symbolique religieuse, selon le dictionnaire Larousse, lever le voile, c’est faire apparaître ce qui était secret, découvrir, trahir, mettre au jour, dénuder, montrer sous son vrai jour, répandre un secret, divulguer, révéler … Tel un miroir, le regard inquisiteur du sous-vêtement de coton, à travers le filtre de l’objectif de John, photographe inventif de soixante-douze printemps, nous renvoie à nos peurs, nos hantises, nos secrets sans doute aussi.

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Hom, 2011, 120 x 90 cm, pièce unique ! Je souris devant la légende de l’œuvre, ce serait donc un sous-vêtement de la marque Hom ! Argument commercial pour briser les tabous, Hom lança sur le marché, en 1970, un modèle de mini slip en voile dans des coloris chair, revendiquant une certaine sensation de transparence !
À ce mur des lamentations masculines, John met en écho un petit coin de tentations féminines. Au bonheur des dames … et des messieurs ! Le procédé est le même : des photographies de slips féminins, cette fois de couleur noire, également repliés.

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L’effet, par contre, est contrasté : très graphique, la broderie avec ses motifs raffinés constitue une ode à la sensualité. Loin de nous inquiéter, ces figures de jersey entretiennent un mystère oriental proche de l’envoûtement.

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Je me retrouve maintenant au fond de la galerie au pied d’un mur de sucettes, ces confiseries fixées au bout d’un bâtonnet, allongées en forme de fer de lance. Sur son site (adresse dans les liens), John les baptise Lolli Pop mais elles ressemblent plutôt à celles du Pierrot Gourmand (les Pégés) que j’achetais, sur le chemin de mon école communale, à l’épicerie de madame Bruet. Savez-vous que nos cousins québécois leur donnent le nom prometteur de suçons ?

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Pour parodier La trahison des images, l’un des tableaux les plus célèbres du peintre surréaliste belge, René Magritte, je m’aventure à reprendre trivialement la fameuse légende : « Ceci n’est pas une pipe » mais … des photographies de sucettes !
Dans la même veine, je ne peux pas passer sous silence la chanson à double lecture Les Sucettes que Serge Gainsbourg mit dans la bouche de France Gall en 1966 :

« Annie aime les sucettes
Les sucettes à l’anis
Les sucettes à l’anis
D’Annie
Donnent à ses baisers
Un goût anisé
Lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge d’Annie
Elle est au paradis
Pour quelques pennies
Annie
A ses sucettes à
L’anis
Elles ont la couleur de ses grands yeux
La couleur des jours heureux... »

Est-il imaginable qu’à la même époque, Jean Ferrat fut interdit d’antenne à l’ORTF pour Nuit et Brouillard et Potemkine tandis que France, jeune ingénue encore mineure, fredonnait ses couplets faussement niais à longueur de journée sur les radios. Obscurantisme et angélisme étaient les mamelles de la censure.
Pour la petite histoire, longtemps après, à la question que pensez-vous de vos anciens succès tels que Charlemagne et Les Sucettes, France, plus mature, aurait répondu : « Ce n’est plus de mon âge, Charlemagne en tout cas » !!!
Les sucettes de John empruntent à Magritte par le changement d’échelle de l’objet réel ici surdimensionné, par la forme d’abstraction aérienne que suscite leur suspension sur le fond blanc, parce qu’elles sont aussi supports de pensées … attendrissantes ou, soyons sincères, libidineuses.

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Voici ce que Magritte confiait lors d’une conférence en 1938 : « Dans mon enfance, j’aimais jouer avec une petite fille, dans le vieux cimetière désaffecté d’une petite ville de province. Nous visitions les caveaux souterrains dont nous pouvions soulever les lourdes portes de fer et nous remontions à la lumière, où un artiste peintre, venu de la capitale, peignait dans une allée du cimetière, très pittoresque avec ses colonnes de pierres brisées jonchant les feuilles mortes. L’art de peindre me paraissait alors vaguement magique et le peintre doué de pouvoirs supérieurs. »
Son propos renvoie à la jeune fille et la mort, thème maintes fois traité par les artistes. La mort, la vie, l’enfance, la poésie se côtoient aussi dans les supplices et délices ressentis par John.
Ses sucettes ont les couleurs acidulées des instants heureux, celles qu’on trouvait déjà autrefois dans ses séries Parasols de Deauville ainsi que Rotors (proches des formes virevoltantes des Lolli Pop !) et Manèges de la foire du Trône.

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Attestations du plaisir, elles dégoulinent ou deviennent presque transparentes à mesure d’être plus ou moins longuement léchées. John Batho ne déroge pas de sa méticulosité coutumière dans le traitement de la forme, de la couleur et de la matière. Un régal !
Délicieuse comédie humaine ! Après son théâtre d’ombres textiles, il nous emmène dans un spectacle réjouissant de marionnettes comestibles. À tel point que pour faire la nique aux sucettes, surgit, dans un autre coin de la galerie, un escadron de tomates curieusement affublées de bâtonnets.

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La présence ici de ce légume fruit est beaucoup moins incongrue qu’il n’y paraît. Dans le Lot-et-Garonne, à Marmande précisément, une légende dite de la pomme d’amour conte comment un galant récompensa sa belle en lui offrant les premières graines de tomates rapportées des îles. Aujourd’hui, la pomme d’amour est une confiserie, souvent vendue dans les fêtes foraines, constituée d’une pomme fraîche couverte de sucre cuit coloré en rouge, et piquée d’un bâton de bois pour la tenir … comme une sucette.

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La tomate eut les faveurs d’une série de neuf peintures de Pablo Picasso. Sans sombrer dans l’humour outrancier d’Alphonse Allais qui intitula un tableau monochrome rouge, Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la Mer Rouge, John Batho fait son marché avec des tomates de la variété Andine cornue, originaire de la Cordillère des Andes. Jouant avec leurs formes biscornues, l’artiste les fige dans des poses très suggestives.
Décidément, la photographie traite de l’agriculture de manière surprenante. L’imagerie populaire voire vulgaire associe souvent la carotte, le concombre et la courgette au sexe masculin au point qu’ils furent les précurseurs des sex toys.
Avec Jean-Denis Robert, j’avais découvert une noix hermaphrodite (voir billet du 27 septembre 2011).
J’aurais cru volontiers que la tomate était représentative de la gente féminine par la douceur de sa peau plaisante à caresser, par sa chair délicieuse à consommer (je parle bien sûr de la vraie tomate de jardin !), par sa couleur aussi rouge que l’expression de la timidité, la pudeur et la confusion. Chez certains peuples d’Afrique de l’Ouest, la tomate est un symbole de fécondité et les futurs mariés doivent en manger avant de s’unir.
Surprise, John Batho, en jouant avec les protubérances de la belle andine comme autant de signes de virilité, indique le contraire. « Le vrai le faux, le laid le beau, le dur le mou, le grand ridé, le mont pelé », il vous apprend tout tout tout sur … la tomate !

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Le « gros joufflu » de l’une d’entre elles rappelle même le célèbre fauteuil tomate du designer finlandais Eero Aarnio.
On en mettrait bien quelques-unes au fond de son cabas. Dans les estaminets du Nord de la France, des sacs à restants sont mis à disposition des clients pour qu’ils emportent chez eux ce qu’ils n’ont pas consommé. Cela pourrait être le sens de la série des sacs plastiques, accrochée près de la sortie, du moins dans la manière que mon inconscient a agencé ma visite.

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John a déjà taillé dans cette veine créatrice avec ses Papiers froissés et ses Plastiques de couleur froide qui exprimaient la misère de l’exclusion des SDF.
Couleur, forme, matière, lumière, constantes de l’univers de Batho, sont encore au rendez-vous. Ici, le rouge, le rose et l’orange des emballages ainsi que leur transparence répondent fidèlement aux sucettes. Le froissé élégant des sacs, évidemment pas innocent, évoque des cœurs et peut-être certaines tenues légères à bretelles d’estivantes.

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À la lecture du texte de présentation de l’exposition, on découvre ici une métaphore de sacs à sentiments, sans doute tous ceux que le photographe a souhaité susciter en nous.
Accablement, culpabilité, malaise, désir, envie, plaisir, gaieté, on passe par tous ces états sur « l’air de trois petits tours et puis s’en vont ... » Il en reste beaucoup de jubilation quand je me retrouve dans la rue Chapon.

Mes remerciements à John Batho et à la galerie nicolas silin pour leur autorisation de photographier.

JOHN BATHO délices et supplices 12 novembre-17 décembre 2011 galerie nicolas silin 6 rue Chapon 75003 Paris

Autres billets consacrés à John BATHO : Croisière dans la couleur (voir archives du16 septembre 2009) et Couleur froide ( voir archives du 17 novembre 2010)

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3 Commentaires Commenter.

  1. le 14 décembre, 2011 à 0:49 encreviolette écrit:

    J’ai reçu un petit mot de l’artiste que j’ai la faiblesse de vous faire partager:
    « Quel texte! lu avec grand plaisir, tu me fais visiter mon exposition!
    J’apprends, et tes commentaires sont bien plaisants. »
    C’est toujours gratifiant de se sentir en phase avec l’artiste et je le remercie de sa délicate attention

    Répondre

  2. le 22 décembre, 2011 à 14:07 Françoise écrit:

    Avant même de lire les textes que je n’ai pas encore découverts, quelques mots pour dire que la nouvelle présentation du blog est bien plus attirante et surtout plus facile à lire.
    Je regrette bien évidemment la typographie ancienne, façon calligraphie mais le reste est tellement plus aéré que j’accepte ce sacrifice.
    Bon je vais lire derechef.
    A plus tard. Amicalement.

    Répondre

  3. le 3 janvier, 2012 à 9:50 Philippe Litzler écrit:

    Superbe texte qui exprime tout ce que j’ai ressenti en visitant cette admirable exposition. Ajoutons que le travail de John va de plus en plus vers une épure absolue, signe indéniable de génie !

    Répondre

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