Archive pour décembre, 2011

À s’en lécher les babines avec ma Mistress Chef … et bien d’autres !

Depuis longtemps, cuisine et littérature font bon ménage. Il y a près de cinq cents ans, Rabelais honorait la grande bouffe avec sa truculente démesure à travers les aventures de deux de ses héros, offrant ainsi à la langue française les adjectifs gargantuesque et pantagruélique :
« Après avoir pissé un plein urinal, il (Gargantua) se mettait à table. Étant naturellement flegmatique, il commençait son repas par quelques dizaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de cervelas, d’andouilles et tels autres avant-coureurs de vin. Pendant ce temps, quatre de ses gens lui jetaient dans la bouche, l’un après l’autre et sans cesse de la moutarde à pleines palerées ; après quoi, il buvait un honorifique trait de vin blanc pour lui soulager les rognons. Selon la saison, il continuait d’ingurgiter des viandes, à son appétit, et cessait de manger lorsqu’il éprouvait des tiraillements au ventre ... »
Au dix-neuvième siècle, Émile Zola situait son roman Le Ventre de Paris dans les anciennes halles construites par Victor Baltard construisant là une métaphore autour de l’abondance de nourriture :
« La belle Lisa resta debout dans son comptoir, la tête un peu tournée du côté des Halles; et Florent la contemplait, muet, étonné de la trouver si belle. Il l’avait mal vue jusque-là, il ne savait pas regarder les femmes. Elle lui apparaissait au-dessus des viandes du comptoir. Devant elle, s’étalaient, dans des plats de porcelaine blanche, les saucissons d’Arles et de Lyon entamés, les langues et les morceaux de petit salé cuits à l’eau, la tête de cochon noyée de gelée, un pot de rillettes ouvert et une boîte de sardines dont le métal crevé montrait un lac d’huile; puis, à droite et à gauche, sur des planches, des pains de fromage d’Italie et de fromage de cochon, un jambon ordinaire d’un rose pâle, un jambon d’York à la chair saignante, sous une large bande de graisse. Et il y avait encore des plats ronds et ovales, les plats de la langue fourrée, de la galantine truffée, de la hure aux pistaches; tandis que, tout près d’elle, sous sa main, étaient le veau piqué, le pâté de foie, le pâté de lièvre, dans des terrines jaunes. Comme Gavard ne venait pas, elle rangea le lard de poitrine sur la petite étagère de marbre, au bout du comptoir; elle aligna le pot de saindoux et le pot de graisse de rôti, essuya les plateaux des deux balances de melchior, tâta l’étuve dont le réchaud mourait; et, silencieuse, elle tourna la tête de nouveau, elle se remit à regarder au fond des Halles. Le fumet des viandes montait, elle était comme prise, dans sa paix lourde, par l’odeur des truffes. Ce jour-là, elle avait une fraîcheur superbe; la blancheur de son tablier et de ses manches continuait la blancheur des plats, jusqu’à son cou gras, à ses joues rosées, où revivaient les tons tendres des jambons et les pâleurs des graisses transparentes... »
C’était le temps où les « gras » étaient bien considérés au propre comme au figuré !
Plus surprenant, l’écrivain espagnol Manuel Vásquez Montalbán, décédé en 2003, saupoudrait de manière récurrente ses romans policiers, de considérations culinaires. Ainsi, au hasard, voici ce qu’il écrit dans Le quintette de Buenos-Aires tandis que son héros, le détective Pepe Carvalho, déambule dans le Marché central de la capitale argentine :
« Borges reste à un mètre derrière quand Carvalho s’arrête devant un étal, pour dialoguer avec les marchandes. Elles savent déjà qu’il n’est ni veuf, ni retraité, ni pédé.
-Et qu’est-ce que vous allez faire ce soir ? demande une marchande.
-Après un combat de boxe, vous feriez quoi ?
-Du foie haché !
-Bonne idée. Fegatini con funghi trifolati !
-Trop de choses dans un seul plat, lui reproche la marchande.
-Conseillez-moi un plat d’ici qui me surprenne.
-Vous avez déjà goûté la carbonade ? Oui ? Et les petits paquets ?
-Ni les petits ni les gros.
-Alors notez, c’est bon et facile à faire. Vous mélangez du riz, de la viande hachée, un petit oignon haché aussi et vous assaisonnez de sel, de poivre, d’un jus de citron et d’huile. Vous effeuillez un chou et vous plongez les feuilles deux minutes dans de l’eau bouillante pour les faire ramollir. Le reste est facile. Vous formez des petits paquets avec chaque feuille remplie d’une boule de farce et vous les mettez dans une marmite, l’un par-dessus l’autre. Vous couvrez d’eau et vous laissez cuire trois quarts d’heure. Vous mangez ça à toutes les sauces, c’est délicieux.
-Ça me rappelle un plat catalan. Quelque chose qui ressemble aux farcellets de col, farcis de chou en catalan, au moins dans la façon de procéder. Vous voulez la recette des farcellets ?
-Allez-y, l’autre jour, j’ai fait celle que vous m’aviez donnée et mon mari s’est régalé. Calamars farcis aux champignons !
Carvalho dicte la recette des farcellets de col, accompagné du chœur des femmes qui font la queue. Certaines prennent des notes, d’autres protestent que ce n’est pas le moment, qu’on pourrait respecter les clients pressés … »
Ça vous met en appétit ? Allez, on suit en cuisine Pepe Carvalho chargé, cette fois, de l’enquête sur la mort du secrétaire général du parti communiste espagnol dans Meurtre au comité central.
« Le menu ? Gras-double, pâté de tête, petits pois, artichauts et thon lardé …
Carvalho perça plusieurs galeries dans le morceau de thon et les remplit d’anchois. Il sala, poivra, enfarina la bête et la fit dorer à l’huile d’olive avec deux gousses d’ail. Il ajouta un peu d’eau et laissa cuire le filet de poisson à feu doux. Il effeuilla les artichauts jusqu’à l’apparition de leurs cœurs blancs. Il coupa les pointes et fendit chaque artichaut en quatre. Il mit à frire les seize morceaux, les réserva, et dans cette huile fit revenir le gras double et le pâté de tête, ensuite il leur ajouta un roux de tomates et d’oignons. Lorsque roux et abats furent totalement amalgamés, il versa dessus un bouillon fait avec un kub sorti de la kubithèque de Carmela, et rajouta les petits pois. Le thon du premier plat était prêt. Carvalho le réserva à son tour et travailla le jus jusqu’à l’obtention d’une sauce espagnols corrigée par un brin de fenouil. Il retira la sauce du feu et retourna aux gras-doubles pour leur adjoindre les artichauts préalablement frits et un hachis de noisettes, amandes, pignons, ail et pain grillé délayé dans un peu de bouillon. Il considéra son plat comme terminé et attendit que le thon soit froid pour le découper en tranches, le disposer sur un plat de service et le recouvrir de sauce chaude.
-Mais ça fait deux plats principaux.
-Il y avait trop longtemps que je ne cuisinais plus. Tout ce qui restera sera délicieux demain, surtout les gras-doubles.
Carmela répéta gras-doubles et se contenta d’une tranche de thon lardé aux anchois.
-Tu cuisines toujours comme ça ?
-Sherlock Holmes jouait du violon. Moi je cuisine.
-Et pendant que tu étais aux fourneaux, tu pensais à quoi ?
-À la culture. Au fait que vous, les marxistes, vous croyez en avoir assez en mettant en musique les paroles des conditions matérielles, et malgré tout vous êtes aussi esclaves de la culture que les autres ... »
Vous allez friser l’indigestion, à la limite de l’écœurement avec un doigt d’Une gourmandise, le roman de Muriel Barbery :
« … Quelques asperges vertes, grosses, tendres à s’en pâmer. « C’est pour vous faire attendre pendant que ça réchauffe, dit précipitamment la jeune femme, croyant sans doute que je m’étonne d’un plat de résistance aussi chiche.-Non, non, lui dis-je, c’est magnifique. » Tonalité exquise, champêtre, presque bucolique. Elle rougit et s’éclipse en riant.
Autour de moi, ça continue de plus belle sur le gibier qui traverse inopinément les routes de la forêt. Il y est question d’un certain Germain qui, renversant une nuit sans lune un sanglier aventureux, le croit mort dans l’obscurité, le jette dans son coffre, reprend la route tandis que la bête se réveille lentement et commence à ruer dans le coffre (« à locher dans la malle … ») puis, à force de coups de groin, cabosse la voiture et s’évapore dans la nature. Ils rigolent comme des gosses.
Des « restes » (il y a de quoi nourrir un régiment) de poularde. Pléthore de crème, de lardons, une pointe de poivre noir, des pommes de terre dont je devine qu’elles viennent de Noirmoutier- et pas une once de gras.
La conversation a dévié de sa route première, elle s’est engagée dans les méandres sinueux des alcools locaux. Les bons, les moins bons, les franchement imbuvables ; les gouttes illicites, les cidres trop fermentés, aux pommes pourries, mal lavées, mal pilées, mal ramassées, les calvados de supermarché qui ressemblent à du sirop et puis aussi les vrais calvas, qui arrachent la bouche mais parfument le palais. La goutte d’un fameux Père Joseph déclenche les plus beaux éclats de rire : du désinfectant, c’est sûr, mais pas du digestif !
« Je suis embêtée, me dit la jeune femme qui ne parle pas avec le même accent que son mari, il n’y a plus de fromage, je dois aller en courses cet après-midi. »
J’apprends que le chien de Thierry Coulard, une brave bête connue pour sa sobriété, s’est un jour oubliée à laper une petite flaque en dessous du tonneau et, de saisissement ou d’empoisonnement, en est tombée raide comme un balai et ne s’est sortie des griffes de la mort que grâce à une constitution hors du commun. Ils se tiennent les côtes de rire, j’ai du mal à reprendre mon souffle.
Une tarte aux pommes, pâte fine, brisée, craquante, fruits dorés, insolents sous le caramel discret des cristaux de sucre. Je finis la bouteille. À dix-sept heures, elle me sert le café avec le calva. Les hommes se lèvent, me tapent dans le dos en me disant qu’ils vont travailler et que si je suis là ce soir, ils seront contents de me voir. Je les embrasse comme des frères et promets de revenir un jour avec une bonne bouteille.
Devant l’arbre séculaire de la ferme de Colleville, sous la houlette des cochons qui lochent dans les malles pour le plus grand plaisir des hommes qui le content ensuite, j’ai connu l’un de mes plus beaux repas. La chère était simple et délicieuse mais ce que j’ai dévoré ainsi, jusqu’à reléguer huîtres, jambon, asperges et poularde au rang d’accessoires secondaires, c’est la truculence de leur parler, brutal en sa syntaxe débraillée mais chaleureux en son authenticité juvénile. Je me suis régalé des mots, oui, des mots jaillissant de leur réunion de frères campagnards, de ces mots qui, parfois, l’emportent en délectation sur les choses de la chair ... »
Ah, l’hospitalité normande ! Le terme de gastronomie, littéralement « l’art de régler l’estomac », apparut officiellement pour la première fois en 1801 dans un poème de Joseph Berchoux intitulé Gastronomie ou l’homme des champs à table. Auparavant, sans succès, Rabelais avait proposé gastrolâtrie et Michel Eyquem de Montaigne parlait d’art de la gueule ou science de la gueule. Quant au philosophe Charles Fourier, il nommait gastrosophie, la combinaison de la gastronomie, la cuisine, la conserve et la culture.

Depuis deux décennies, la cuisine est devenue un véritable phénomène de société. Elle commença par entrer discrètement dans les maisons de la presse et les librairies jusqu’à occuper désormais des rayonnages entiers. Les livres, parfois luxueux, et les magazines pullulent. Les concepts sont multiples, de la gastronomie des grands chefs aux succulents petits plats de nos grand-mères, des grandes tables royales aux recettes mitonnées sur les fourneaux d’illustres peintres et écrivains ; ainsi apprend-on que le plat préféré de Victor Hugo était le poulet à la crapaudine (selon une technique de découpe qui fendait la volaille tout le long du dos et l’aplatissait sur la poitrine) et que Claude Monet salivait pour un canard aux navets et un brochet au beurre blanc. On voyage autour du monde, des tapas espagnoles aux pâtes italiennes, des raffinements d’Asie aux tajines marocains en passant par les saveurs créoles. Le livre de cuisine a acquis ses lettres de noblesse. Le temps est révolu où, ses pages maculées de traces graisseuses, à demi détachées, annotées par la maîtresse de maison, il  traînait sur le plan de travail pendant l’élaboration de la recette. Aujourd’hui, il appartient  souvent à la catégorie des beaux livres ou ouvrages d’art et, à ce titre, est mis en évidence dans les bibliothèques. Astucieux ou opportunistes, les éditeurs tiennent compte aussi des conjonctures socioéconomiques en vous prodiguant moult conseils pour manger équilibré et pas cher. Ils pensent même aux Nuls qui n’ont plus aucune excuse à faire valoir !
Parallèlement à cet engouement, la cuisine s’installa aussi sur les ondes radiophoniques avec, notamment, les chroniques populaires de Jean-Pierre Coffe et Jean-Luc Petitrenaud.
Elle profita ensuite de la prolifération des chaînes thématiques pour occuper l’espace télévisuel avec Cuisine TV et feu Gourmet TV. Elle n’en était d’ailleurs pas complètement exclue puisque les plus anciens d’entre vous se souviennent sans doute d’Art et magie de la cuisine, la première émission culinaire de toute l’histoire de la télévision française, créée en 1953 au bon vieux temps de l’ORTF et de la seule chaîne en noir et blanc. La France rurale avait vécu ; un équipement électroménager plus fonctionnel succédait peu à peu aux rustiques cheminées et poêles à bois ou charbon . C’était le temps du formica (et des premiers poulets aux hormones) qui faisait déserter un à un les paysans de la belle montagne chantée par Jean Ferrat. Et, au nom de toutes les ménagères, la speakerine Catherine Langeais posait au grand chef, le truculent Raymond Oliver, les questions censées dépoussiérer les recettes de grand-mères. La popularité du cuisinier lui valut même d’interpréter alors son propre rôle à bord du cargo Carmen-Tessier dans Le Boudin sacré, deuxième saison de Signé Furax, le désopilant feuilleton radiophonique créé par Pierre Dac et Francis Blanche dans les années 1950 !
Moi-même, il y a une vingtaine d’années, je témoignai ma reconnaissance du ventre à l’Éducation Nationale, en initiant une classe du patrimoine autour de l’art culinaire français, une première en ce domaine à l’époque. Ainsi, malgré le scepticisme de l’inspecteur d’académie, je convainquis une valeureuse institutrice de construire un projet ambitieux avec en point d’orgue, un séjour d’une semaine en Aveyron en compagnie de Michel Bras, le grand chef étoilé de Laguiole. Professeur de botanique, le temps d’une matinée, il emmena ses élèves de cours moyen sur les monts d’Aubrac à la découverte des herbes et des fleurs qu’il cuisine.

http://www.dailymotion.com/video/xna0i7

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Il les accueillit aussi derrière son piano pour préparer avec eux un menu que le personnel du restaurant leur servit ensuite en salle.

MichelBrasblog2 dans Recettes et produits

Cerise sur le gâteau ou plutôt aligot sur le bureau, Michel Bras se déplaça même dans les Yvelines, pour filer le fromage de son pays et conter ses histoires culinaires devant les écoliers alléchés et l’inspecteur … penaud.

http://www.dailymotion.com/video/xna1ld

Monsieur Sender, surnommé le pâtissier des rois pour avoir été sollicité notamment par les cours de Suède, du Danemark, de Belgique et d’Angleterre, vint aussi en voisin dévoiler quelques mystères de la cuisson du sucre, réalisant même une rose qui demeura longtemps éclose dans mon bureau. À l’Institut National de Recherche Agronomique de Thiverval-Grignon, en compagnie de sa documentaliste Madame Maffert, il nous ouvrit aussi les portes de son extraordinaire bibliothèque personnelle riche d’environ 6 000 ouvrages rares et précieux traitant de la cuisine du XVIème siècle à nos jours. Jamais l’iPad à la technologie la plus sophistiquée ne pourrait susciter la même émotion qu’avoir entre ses mains et feuilleter des éditions séculaires de la Physiologie du Goût de Jean-Anthelme Brillat-Savarin et du Viandier de Guillaume Tirel dit Taillevent !  Un  normand pure souche ce Taillevent : né à Pont-Audemer, enfant de cuisine de Jeanne d’Evreux, queux du roi Philippe de Valois et du duc de Normandie, que François Villon immortalisa par deux vers de son Testament :  «   Si allé veoir en Taillevent Au chapitre de fricassure ». Une pensée au passage pour cet adorable monsieur Sender (c’était en réalité son prénom) qui nous a quittés, il y a deux ans !

http://www.dailymotion.com/video/xna1u3

En conclusion de leur projet, les enfants et leur remarquable enseignante exposèrent leurs riches travaux de l’année scolaire au lycée hôtelier de Saint-Quentin-en-Yvelines. En souvenir, je reçus en cadeau un couteau de Laguiole avec l’événement gravé sur la lame.

Laguiole

Et depuis cette belle aventure, Michel Bras que Christian Millau, le compère de Gault, baptisa « alchimiste du goût, coureur des prés et herboriste de la montagne », a décroché une troisième étoile au firmament des cuisiniers. Rendez-vous sur son site !(http://www.bras.fr/), ne serait-ce que pour en admirer son architecture ! Il faudra bien que je consacre un billet à cet homme charmant et fascinant.
Pour achever en beauté ma carrière, je mis une dernière fois la main à la pâte avec la réalisation d’un DVD sur les formations à l’hôtellerie et la restauration autour d’un partenariat entre l’hôtel Mercure de Paris La Défense et le lycée hôtelier René-Auffray de Clichy. À cette occasion, explorateur culinaire, je voyageai caméra à l’épaule autour des chefs et leurs élèves afin de percer les secrets du samoussa indien, du dimsum le « ravioli chinois » et du tajine de confit de canard qui composaient le menu des Soleils du monde. Un grand merci à Gérald Chartier et Jean-Paul Corbillet pour ces chaleureux moments qu’ils nous firent partager !
Sur ce blog, dans la catégorie recettes et produits, je vous vante épisodiquement quelques fleurons du patrimoine culinaire hexagonal, de l’authentique camembert fabriqué dans le célèbre petit village normand au haricot tarbais en passant par le millas d’Ariège.
Pour tenter une recette de ma propre création, patientez que j’achève d’abord la lecture de La Cuisine pour les Nuls ! Quoique j’eusse l’outrecuidance d’inaugurer ma première chronique culinaire en vous révélant les subtilités de l’œuf à la coque (voir billet du 6 mars 2008) !
À ma décharge, je plaide la présence de deux cordons bleus à domicile. Ma compagne pratique une cuisine familiale, bourgeoise, soignée, comme on aimait la qualifier, sans connotation péjorative, bien au contraire, pour rappeler l’esprit de nos chers aïeux. Quand un filet d’affectif et une pincée de nostalgie relèvent les recettes de nos grand-mères, les papilles sont vite en émoi. Question épices, ma cuisinière préférée incite aussi à l’évasion à travers des tajines maghrébins, des tandoori indiens et des rougails créoles. N’en déplaise à Arnaud Montebourg, la mondialisation est dans toutes les bouches, ce n’est pas un mal lorsqu’elle s’invite à ma table.
Petite parenthèse sur la cuisine bourgeoise, elle naît après la Révolution Française avec l’arrivée au pouvoir de « bourgeois triomphants ». La nouvelle classe dirigeante se sert de la cuisine pour affirmer son rôle  à la tête du pays. La cuisine devient fastueuse et décorative sous l’influence d’Antonin Carême, le bien mal nommé en l’occurrence. Il connut un destin beaucoup plus fabuleux qu’Amélie Poulain et ses crèmes brûlées. En effet, abandonné à l’âge de huit ans par ses parents démunis et déjà en charge de quatorze enfants, il trouva du travail comme garçon de cuisine dans un restaurant bon marché de Paris avant d’entrer à treize ans comme apprenti chez Bailly, le célèbre pâtissier de l’époque. Passionné d’architecture, il édifia finalement des pièces montées et porta le premier l’appellation de chef. Il écrivit L’Art de la Cuisine française, une encyclopédie en cinq volumes.
De quoi me plaindrais-je, désormais, une petite fille, apprentie chef de treize ans aussi, manifeste l’envie d’entretenir la flamme quand bien même, le « tout électrique » équipe notre cuisine. Tient-elle cela de ses parents qui possédèrent un restaurant sur l’île de Beauté ? Plus vraisemblablement, elle a eu la chance de s’affranchir de la dictature du fast food, de l’éternel jambon coquillettes et de la classique purée mousseline, en découvrant très jeune les saveurs des produits frais de la ferme familiale. Je me souviens d’étés où, en guise de petit déjeuner, plutôt qu’un bol de céréales, elle filait au potager en pyjama, cueillait une tomate gorgée du soleil matinal et la lavait au robinet avant de la croquer à pleines dents. Le revers de la médaille pour les adultes, c’est qu’elle réclame sa part (et même plus) quand les saucissons, les foies gras, les croustades ou le millas font le tour de la table !
Elle se nourrit aussi d’émissions comme Un dîner presque parfait, Top Chef et Masterchef, qui envahissent jusqu’à l’indigestion nos petits écrans.
Téléspectatrice active, avec l’audace et l’inventivité qui caractérisent son âge, elle n’hésite pas à mettre en pratique les notions glanées ici et là, parfois avec un peu trop de fougue. C’est la hantise de sa grand-mère car vous savez que les papys sont (trop) cool, surtout si c’est pour égayer leur assiette.
Première étape, ayant repéré quelques recettes tendance, la jeune « toquée » téléphone à sa mamie pour passer commande des ingrédients nécessaires à la confection de son plat. C’est là déjà que le fossé entre les générations se creuse et qu’au panier dûment réfléchi de la ménagère aguerrie, s’oppose le panier percé de l’enfant. Peut-être faudrait-il simplement investir dans l’acquisition d’un ouvrage de recettes économiques ! Mais en médiateur un peu partial, arguant du vieux principe que quand on aime on ne compte pas, il m’arrive de plaider pour un léger dépassement du budget. Ne boudons pas notre plaisir, ce sera bientôt la fête à table.
La confection des plats constitue la seconde phase de l’opération, sans doute la plus délicate. Elle suscite chez ma compagne quelques craintes justifiées sur l’état dans lequel elle retrouvera sa cuisine. Je concède que la cuisinière en herbe ne lésine pas sur la quantité de vaisselle utilisée et ne montre pas le même soin que sa grand-mère pour les plaques de cuisson en vitrocéramique. J’interviens mollement sur cette question de logistique sachant qu’on me reprocherait vite le manque de fonctionnalité de la cuisine. Paroles, paroles …
La jeune adolescente s’affirmant à chacune de ses prestations, s’affranchit parfois de la tutelle de sa mamie en tolérant ma seule présence à l’office. Lui laissant totale initiative sur l’élaboration des plats, je me cantonne à un statut de modérateur dans la gestion de la vaisselle, de plongeur dans son nettoyage, et d’entrepreneur de menus travaux d’épluchage et de découpe sous ses ordres. Comme elle dit, « toi tu m’écoutes » ! … Bien avant moi, Victor Hugo rima l’art d’être grand-père !
Cela dit, je savoure en mon for intérieur son habileté à mener de front avec efficacité, la confection de la mise en bouche, du plat principal et éventuellement du dessert, sans omettre de se soucier de la décoration de la table. Pour être tout à fait honnête, bien qu’elle s’en défende, elle tient compte des suggestions et recommandations de sa grand-mère, en amont. Et qui sait si, pour donner du corps à mon billet, je ne romance pas un peu la réalité.
En tout cas, puisque cet article lui est dédié, voici ce qu’un soir, notre Mistress Chef nous concocta de A jusqu’à Z, invitant sa grand-mère à vaquer à d’autres occupations et moi-même à rester devant mon ordinateur, afin de s’organiser à sa convenance dans la cuisine !
Dans l’esprit d’un dîner presque parfait … sans que nous ayons cependant à rendre l’invitation (!), mêlant décoration et talent culinaire, elle imagina un repas autour de jeux de société que la famille pratique parfois lors de (trop) longues soirées d’hiver. Peut-être, le souvenir d’un temps où il lui était recommandé de ne pas jouer en mangeant ! Savoureuse revanche !
De toute façon, vu son peu d’attirance, à mon grand désespoir, pour les cours d’histoire du collège, je ne la voyais pas démêler la chronologie des sauces Régence et Thermidor, d’autant plus que la fameuse recette du homard ne provient pas du mois d’été du calendrier républicain mais du titre d’une pièce de théâtre écrite par Victorien Sardou, auteur dramatique du dix-neuvième siècle.
Soit dit en passant, si en ce temps de mouise où l’on mégote à la France son triple A, vous aviez le bon mauvais goût (ou l’inverse) de cuisiner une andouillette AAAAA sauce Bercy, sachez que ce plat relève, non pas du ministère de l’économie et des finances, mais de l’époque où ce quartier de l’Est de Paris possédait de grands entrepôts de vins.
Allez, pour inaugurer son menu Tout en jeux, la chef servit en entrée, un chèvre chaud en Bingo.

Entréeblog

Sur une grille de miel, à défaut de numéros, étaient posés des ronds de chèvre chaud sur toasts grillés au four ainsi qu’une queue de poireau enroulée dans une tranche de bacon frit à la poêle, avec en accompagnement, dans un ramequin, des tomates confites farcies de feta et un rouleau de poireau rempli de feta.
Et comme l’art de la table moderne, c’est de dresser avec élégance le plat en des portions individuelles en cuisine, la jeune fille avait déniché dans un placard des assiettes en faïence anglaise rose chintz de chez Johnson Brothers, un souvenir d’une tante. Bingo, c’était bien parti !
Vous connaissez le jeu de triominos constitué de 56 dominos triangulaires. Pour suivre, en plat de résistance, elle s’en inspira en présentant une viande en triomino.

Platblog

Ainsi, elle disposa dans des coquilles Saint-Jacques en porcelaine, des triangles d’escalope de dinde, revenus au miel sur un lit de spaghetti au pistou.
Au dessert, nous dégustâmes un Uno de caramel. Pour justifier peut-être le presque tempérant la perfection du dîner, le caramel utilisé pour réaliser une tuile en forme de carte du jeu de Uno avait durci trop vite.
Faute nullement éliminatoire tant le petit gâteau au chocolat noisette, les quartiers de nectarine, la mini grappe de raisin noir et le coulis de framboise apportèrent une touche plaisante et rafraîchissante.

Dessertblog

Comme à la télévision, la petite fille sollicita ensuite ses invités pour noter la qualité technique et la valeur artistique de sa prestation. Sans tomber dans la démagogie de L’École des fans dirigée par Jacques Martin où les enfants brandissaient unanimement un 10 flatteur, le jury souverain quoique impliqué affectivement, rendit un jugement très favorable, exprimant à la fois ses félicitations pour l’agréable dîner concocté, ses encouragements à persévérer et sa satisfaction que la relève soit probablement assurée dans la famille.
Prions pour que ce dîner ne soit pas le dernier du genre, au contraire de L’Ultima Cena peinte par Léonard de Vinci. D’ailleurs, que je sache, celle-ci fut loin d’être parfaite vu ce qu’il advint à l’issue du dernier repas partagé par Jésus de Nazareth avec ses douze apôtres.
Blasphème ? Les journaux télévisés se repaissent en ce moment des manifestations violentes entre partisans et opposants de Golgota Picnic, une pièce iconoclaste qui prend Jésus pour cible et dans laquelle un parterre de hamburgers recouvre la scène pour stigmatiser la multiplication des pains !

Golgota-Picnicblog

Il y a près de quarante ans, le cinéaste Marco Ferreri s’attirait déjà les foudres du « politiquement correct » avec son film La Grande Bouffe, en se posant en critique de la société de consommation … Les discussions  « autour de la table » ont toujours été animées! Alors qu’on nous serine que l’année 2012 ne sera pas du gâteau, je conclus avec une maxime de Brillat-Savarin :  » Le plaisir de la table est de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les pays et de tous les jours ; il peut s’associer à tous les autres plaisirs, et reste le dernier pour nous consoler de leur perte. » Puisse ma Mistress Chef me faire garder longtemps le sourire!

Publié dans:Coups de coeur, Recettes et produits |on 27 décembre, 2011 |Pas de commentaires »

Joyeux Noël … tout de même!

Joyeux Noël ... tout de même! dans Almanach sapinblog

Les années précédentes, j’ai évoqué les Noëls de mon enfance, les marchés en Alsace, la savoureuse bûche au café ou au chocolat de la table familiale. Cette fois, je choisis de fêter Noël de manière plus irrévérencieuse mais néanmoins poétique.
Pour parodier Anne Roumanoff et ses propos de « radio bistrot », on ne nous dit pas tout sur « la plus belle nuit de l’année ». Étiez-vous au courant seulement que les sapins, fort mécontents de leurs conditions de vie, ont décidé de montrer de quel bois ils se chauffent ?

« C’est la grève des sapins
Des aiguilles des pommes de pin
Ils veulent tous être palmiers
Cerisiers ou bananiers
(citronnier abricotier)
Devenir arbres fruitiers
(jujubier ou grenadier)
– Les sapins sont fatigués
À la fin de chaque année
Toutes ces guirlandes à porter
Ça leur donne le dos courbé
Les sapins sont enrhumés
De vivre près des cheminées
Sans air pur sans horizon
Enfermés dans des maisons
-Les sapins en ont assez
De faire de l’ombre l’été
Sans être remerciés
Et l’hiver d’être coupés
Les sapins font grise mine
Et attrapent des angines
Qu’ils soignent avec du parfum
À la sève de sapin!
-Les sapins ont déclaré
Que pour la nouvelle année
Ils se mettront en congé
La forêt sera fermée
Les sapins s’en vont au vert
Les sapins quittent l’hiver
Pour aller se faire bronzer
Au chaud sous les cocotiers! »

Décidément, la fracture sociale est profonde. La réalité rejoint parfois la fiction chantée aux enfants par Dominique Dimey, digne fille de son père que je vous présenterai plus loin. En effet, je fais partie des sept « imbéciles » du conseil syndical de ma résidence, selon les termes d’un des copropriétaires, qui ont voté récemment le remplacement d’un pin coupable de nuisances par un tulipier de Virginie. En somme, pour faire bref, un remake de Massacre à la tronçonneuse par Yann Arthus-Bertrand dans l’esprit du Gendarme de Saint-Tropez !
Pour le regretté Pierre Desproges, Noël est le nom donné par les chrétiens à l’ensemble des festivités commémoratives de l’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, célèbre illusionniste palestinien de la première année du premier siècle pendant lui-même.
Quant à la messe de minuit, c’est une messe comme les autres, sauf qu’elle a lieu à vingt-deux heures, et que la nature exceptionnellement joviale de l’événement fêté apporte à la liturgie traditionnelle un je-ne-sais-quoi de guilleret qu’on ne retrouve pas dans la messe des morts.
A la fin de l’office, il n’est pas rare que le prêtre larmoie sur la misère du monde, le non-respect des cessez-le-feu et la détresse des enfants affamés, singulièrement intolérable en cette nuit de l’Enfant…
Le réveillon : c’est le moment familial où la fête de Noël prend tout son sens. Il s’agit de saluer l’événement du Christ en ingurgitant, à dose limite avant éclatement, suffisamment de victuailles hypercaloriques pour épuiser en un soir le budget mensuel d’un ménage moyen.
D’après les chiffres de l’UNICEF, l’équivalent en riz complet de l’ensemble foie gras-pâté en croûte-bûche au beurre englouti par chaque chrétien au cours du réveillon permettrait de sauver de la faim pendant un an un enfant du Tiers Monde sur le point de crever le ventre caverneux, le squelette à fleur de peau, et le regard innommable de ses yeux brûlants levé vers rien sans que Dieu s’en émeuve, occupé qu’Il est à compter les siens éructant dans la graisse de Noël et flatulant dans la soie floue de leurs caleçons communs, sans que leur cœur jamais ne s’ouvre que pour roter (Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis).
Si en cette nuit de Noël, j’allais retrouver la Closerie des Lilas, le « bistrot préféré » de Renaud :

« Mon bistrot préféré, quelque part dans les cieux
M’accueille quelquefois aux jardins du Bon Dieu
C’est un bistrot tranquille où il m’arrive de boire
En compagnie de ceux qui peuplent ma mémoire
Les jours de vague à l’âme ou les soirs de déprime
Près de quelques artistes amoureux de la rime
Je vide deux trois verres en parlant de peinture
D’amour, de chansonnettes et de littérature
Il y a là, bien sûr, des poètes, le Prince
Tirant sur sa bouffarde, l’ami Georges Brassens
Il y a Brel aussi et Léo l’anarchiste
Je revis, avec eux une célèbre affiche
Trenet vient nous chanter une Folle Complainte
Cependant que Verlaine et Rimbaud, à l’absinthe
Se ruinent doucement en évoquant Villon
Qui rôde près du bar et des mauvais garçons …
… Il y a Boris Vian, Maupassant et Bruant
Écoutant les histoires d’un Coluche hilarant
Je m’assois avec eux pour quelques libations
Entouré de Desproges et Reiser et Tonton …
… Gainsbourg est au piano, jouant sa Javanaise
Et nous chante l’amour qu’il appelle la baise
Dewaere est là aussi dans un coin, et il trinque
Avec Bernard Dimey, avec Bobby Lapointe ... »

Bernard Dimey, le papa de Dominique, poète et chansonnier trop méconnu, à la barbe de Père Noël, ayant soif d’absolu (et de bons verres), aurait aimé, outre voir Syracuse, l’île de Pâques et Kairouan, croire au superbe paradis de son enfance. Écoutez comment il voit la nuit de Noël :

C est Noël par Bernard Dimey

cliquer sur le titre pour écouter

« C’est Noël ce soir, eh Marie
Va falloir que tu fass’le p’tit
Il est pas loin d’onze heures et d’mie
Ne t’endors pas sur le rôti
Le christianisme, l’faut s’le faire
Dans une demi-heure, c’est parti
Et comme c’est toi qui s’ras sa mère
Faut tout d’mêm’que tu fass’le p’tit !
Si j’avais su qu’tu soyes un’sainte
Dès l’premier jour moi j’s’rais parti
Mais maint’nant ça y est, t’es enceinte
C’que t’as d’mieux à faire, c’est le p’tit !
Je sais bien, la paille est pas sèche
L’bourricot a l’air abruti
L’bœuf aussi… tu parles d’un’crèche
N’empêch’qu’il faut qu’tu fass’le p’tit
Y a d’jà les bergers qui rappliquent
Faut pas les laisser v’nir pour rien
C’est pas grave, mais ça s’rait pas chic
C’est des bergers, c’est pas des chiens !
Ça t’gêne que les bestiaux te r’gardent
I’n’voient presque rien, il fait nuit
Mais à présent faut plus qu’tu tardes
Faut t’démerder de l’faire, ce p’tit
Si tu accouches après les fêtes
Ça s’ra fini, ça s’ra foutu
Tu n’en fais jamais qu’à ta tête
Marie, je n’te l’répèterai plus
Tu t’conduis comme un’vraie pucelle
Ecoute un pt’it peu c’que j’te dis
Tu vas gâcher la nuit d’Noël
Si tu fais pas tout d’suit’le p’tit
Enfin ça y est, t’es raisonnable
Te tracass’ pas, tout s’pass’ra bien
Dès qu’t’as fini, moi j’passe à table
J’bouff’rai tout seul, y’a presque rien
C’est pas marrant mais faut qu’ça s’fasse
Encore un p’tit coup c’est gagnant
Ça y est,v’la l’auréole qui passe
Il est né, le divin enfant. »

Une autre plume de talent qui a sa petite idée sur la nuit de Noël, c’est celle de Cavanna, heureusement bien vivant même si sa lune de miel de Parkinson l’exaspère. Voici le début de sa dernière chronique dans Charlie Hebdo (21 décembre 2011) :
« – Ces trois-là, c’est qui ? demanda pas content, le petit Jésus.
– J’ai pas bien compris, dit Joseph. Il paraît que ce seraient des espèces de rois, mais des rois sans royaume. Ils voyagent à dos de chameau, d’éléphant ou d’autruche, allant d’un pays à l’autre dire la bonne aventure. Des rois mages, qu’on les appelle.
– Des mendigots, dit le petit Jésus. La bonne aventure, je la connais. C’est moi qui la fais. Avec papa, bien sûr. On est associés dans ce coup-là.
– Ils apportent des cadeaux, dit le Saint-Esprit. J’estimerais discourtois qu’on refusât de les recevoir.
– Faudrait savoir. Je me sacrifie, je descends sur cette chose ronde légèrement aplatie aux pôles –ce qui ne la rend pas plus marrante-, pour y ramener la piété et les bonnes manières parmi le menu peuple, et voilà, la première rencontre qui m’échoit est avec des rois. Rois pouilleux, peut-être, mais montés sur des chameaux, des crocodiles, des baleines ou je ne sais quelles montures de prestige … Et qu’est-ce qu’ils ont à tenir leurs bras tendus en avant avec dessus des plats en or ou en doré pleins de ces choses qu’on s’offre entre riches, c’est sûr.
– Ce sont des présents qu’ils viennent déposer à tes pieds, mon bébé, dit la Sainte Vierge. Ils te rendent hommage. Ton père –non, pas toi, Joseph- leur a envoyé une étoile spéciale qui les a guidés jusqu’ici depuis le bout du monde.
Le petit Jésus soupira :
– Ah, celui-là ! C’est plus fort que lui, faut qu’il se vante. Nous voilà maintenant avec une cour, que dis-je, trois cours royales, même si ce sont des rois fauchés, chassés par une révolution et traînant les hôtels de luxe avec le fric volé à leurs peuples qu’ils avaient mis de côté à l’étranger. C’est collant, ces rapaces ... »
Joyeux Noël tout de même … avant que nous soyons les dindons de la farce de la mondialisation !

Noël Charlie-Hebdoblog

SinéNooëlblog

 




Publié dans:Almanach |on 24 décembre, 2011 |1 Commentaire »

Saudade ! Cesaria Evora s’est tue.

Une grande voix s’est tue. La chanteuse capverdienne Cesária Évora s’est éteinte hier à l’âge de soixante-dix ans, après avoir mis fin à sa carrière en septembre dernier. Elle était surnommée la Diva aux pieds nus à cause de son habitude de chanter sans chaussures en soutien aux sans abris, aux femmes et aux enfants de son pays. Elle venait des bas-fonds et avait chanté longtemps pour un verre d’alcool dans les bars malfamés du port de Mindelo, la capitale de l’île de São Vicente. C’est il y a une vingtaine d’années seulement qu’avec son allure de mamie mal fagotée, elle découvrit la gloire planétaire.
Bernard Lavilliers qui avait enregistré avec elle, a évoqué joliment sa mémoire : « Ce n’était pas une voix traficotée qui ferait du blues parce que c’est la mode. Ça me rend triste de ne plus la voir. De pouvoir rigoler avec elle dans un bar qui s’appelait l’Embuscade, où l’on sortait à 6 heures du matin après avoir joué de la musique cap-verdienne à la guitare toute la nuit en buvant du cognac. Elle avait beaucoup d’humour et draguait les garçons. On a dansé ensemble dans le dix-huitième arrondissement. Elle me disait en portugais « tu peux me serrer plus fort, les vieilles, ça s’accroche pas » ! »
Même en ce jour de deuil et malgré le propos de Sodade, son succès emblématique, vous aurez envie de vous balancer avec elle sur le rythme de la morna, une musique typique du Cap-Vert qu’elle popularisa dans le monde entier. C’est le plus bel hommage que nous puissions lui rendre.
Sodade est une chanson politique liée à l’exil. Le titre, en créole capverdien, rappelle la célèbre saudade portugaise et brésilienne, une tristesse empreinte de nostalgie lorsqu’une personne est coupée de son passé ou éloignée de son pays. L’origine portugaise de la saudade serait associée aux premières conquêtes en Afrique. C’est avec ce mot que les colons exprimaient leurs sentiments envers la distante patrie.
Le Cap-Vert est un pays insulaire de l’océan Atlantique au large de l’Afrique. Colonie portugaise à partir de 1456, il accéda à l’indépendance en 1975. La population a subi de nombreuses famines. Malgré l’aide alimentaire, le Cap-Vert demeure une terre d’émigration, notamment vers l’archipel de Sao Tomé et Principe.
Ainsi, Sodade traite de la séparation entre deux personnes qui s’aiment. L’une est restée à São Nicolau, une île du Cap-Vert, l’autre s’en est allée pour São Tomé, au coeur du golfe de Guinée :

« Quem mostro’bo
Ess caminho longe?
Quem mostro’bo
Ess caminho longe?
Ess caminho Pa São Tomé
Sodade sodade sodade
Dess nha terra d’São Nicolau
Si bô t’screvê’me
M’ta screvê’be
Si bô t’squecê’me
M’ta squecê’be
Até dia
Ke bô volta
Sodade sodade sodade
Dess nha terra d’São Nicolau »

Traduction française :

« Qui t’a montré
Ce long chemin
Qui t’a montré
Ce long chemin
Ce chemin pour São Tomé?
Sodade Sodade Sodade
De ma terre de São Nicolau
Si tu m’écris
Je t’écrirai
Si tu m’oublies
Je t’oublierai
Jusqu’au jour
De ton retour
Sodade Sodade Sodade
De ma terre de São Nicolau »

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Publié dans:Coups de coeur |on 18 décembre, 2011 |1 Commentaire »

Les délices et supplices de JOHN BATHO

Ce mois-ci, ma chronique Histoires de cinéma et de photographie est brûlante d’actualité. Après Tous au Larzac, le magistral documentaire de Christian Rouaud, je vous confie cette fois mes états d’âme, l’expression colle parfaitement au thème, à propos de Délices et Supplices, la nouvelle exposition du photographe John Batho, présentée à la galerie nicolas silin, rue Chapon, dans un petit coin tranquille du quartier du Marais. Encore qu’il y a quelques jours, une vitrine de la galerie vola en éclats. L’époque est tendue, ainsi, récemment, des catholiques intégristes se sont mobilisés à Toulouse pour désigner à la vindicte publique la pièce de théâtre Golgota Picnic.
Comme l’acte n’a pas été revendiqué, je n’épiloguerai pas sur les pulsions du vandale qui l’ont poussé à manifester contre celles essentielles chez l’Homme, à savoir Éros et Thanatos, que John Batho a mis en point de mire de son objectif. D’ailleurs, le pauvre minable ignore probablement tout de cet étrange couple de dieux grecs que la psychanalyse a réunis au dix-neuvième siècle, et dont l’art s’est souvent emparé parce que la mort et l’érotisme sont les deux grands tabous de l’humanité.
Georges Brassens les évoqua de manière aussi émouvante que truculente dans sa chanson Les quat’z’arts :

« ... Le mort ne chantait pas: « Ah! ce qu’on s’emmerde ici! »
Il prenait son trépas à coeur, cette fois-ci,
Et les bonshommes chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus « Saint-Éloi bande encore! »
Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo! ... »

Les Quat’z'Arts, ou plus exactement le bal des Quat’z'Arts, était une grande fête carnavalesque organisée, chaque année au printemps, par les étudiants de l’École nationale des Beaux-Arts de Paris, et qui réunissait les élèves en architecture, peinture, sculpture et gravure auxquels se joignaient les « carabins » de l’École de Médecine. Eu égard au trouble public qu’il générait, il fut interdit par la préfecture de Paris dans le tumulte de 1968. À l’occasion de ce bal défilé, toutes les licences étaient permises, les tenues extravagantes et évidemment des refrains « carabinés » tels celui repris par l’ami Georges confirmant la bonne vitalité de Saint Éloi, évêque de Noyon et conseiller du bon roi Dagobert. Soit dit en passant, les Mérovingiens savaient déjà faire la part des choses, douze siècles avant Freud !
« Mais quel air tourbillonne au tombeau de Lazare/Entends-tu son rythme bizarre/Au bal des hasards Elsa valse et valsera » écrivait Aragon qui fréquenta les Quat’z’arts avec Matisse. Avec tout l’amical respect que je dois à John, qu’il me pardonne si je me trompe, il me plait de trouver dans les photographies de l’ancien professeur des écoles nationales d’art et, notamment, de l’École Nationale des Beaux-Arts de Dijon, la même ironie joyeuse et la même lucidité derrière l’insouciance de surface qui caractérisaient l’ancien exutoire estudiantin.

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Ainsi, à l’inverse du souverain cité au-dessus, il est bien culotté d’ouvrir son exposition avec une grande découverte d’un slip masculin. D’un blanc immaculé, le sous-vêtement ne trahit aucune marque … sinon celle de « Petit Batho » ? Vous ne pouviez y échapper, tant je retrouve déjà sa maîtrise de valoriser les formes et la matière. Mon premier réflexe suspicieux est même de vérifier s’il ne s’agit pas d’un vrai textile suspendu : non, ceci n’est pas un slip mais bien la photographie d’un slip, ça vous signifie quelque chose ? !
Petit rappel historique au niveau de la ceinture : Etienne Valton, bonnetier à Troyes, créa en 1918 la première culotte sans jambes à laquelle il donna le nom de Petit Bateau en s’inspirant de la célèbre comptine : « Maman les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ? » Depuis, le slip a sacrifié à l’art et les designers en jouant avec les tailles basses, les couleurs, les matières, l’ont promu comme arbitre des élégances au même titre que la cravate et la chemise.
Il était une fois un slip négligemment jeté au sol qui semblait observer John. C’est ainsi que naquit, il y a trois ans, son idée de séries sur l’érotisme. Et qu’à l’entrée de la galerie et sur un autre mur, telles des cagoules, ces sous-vêtements masculins dévisagent les visiteurs. À moins qu’ils ne les interpellent, qu’ils cachent quelque chose, avouable ou pas, de l’homme soudain nu quand il les ôte.

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Ces masques étranges me renvoient aux capirotes des pénitents lors des processions de la Semaine Sainte de Séville ou au tadjelmoust, le long turban enroulé autour des yeux et du visage des nomades touaregs de sexe mâle. Historiquement, une peinture de Goya en témoigne, le capirote était enfilé par les flagellants pour l’expiation de leurs péchés ou au temps de l’inquisition par les condamnés pour être humiliés publiquement.
Sans fouiller dans la très sensible symbolique religieuse, selon le dictionnaire Larousse, lever le voile, c’est faire apparaître ce qui était secret, découvrir, trahir, mettre au jour, dénuder, montrer sous son vrai jour, répandre un secret, divulguer, révéler … Tel un miroir, le regard inquisiteur du sous-vêtement de coton, à travers le filtre de l’objectif de John, photographe inventif de soixante-douze printemps, nous renvoie à nos peurs, nos hantises, nos secrets sans doute aussi.

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Hom, 2011, 120 x 90 cm, pièce unique ! Je souris devant la légende de l’œuvre, ce serait donc un sous-vêtement de la marque Hom ! Argument commercial pour briser les tabous, Hom lança sur le marché, en 1970, un modèle de mini slip en voile dans des coloris chair, revendiquant une certaine sensation de transparence !
À ce mur des lamentations masculines, John met en écho un petit coin de tentations féminines. Au bonheur des dames … et des messieurs ! Le procédé est le même : des photographies de slips féminins, cette fois de couleur noire, également repliés.

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L’effet, par contre, est contrasté : très graphique, la broderie avec ses motifs raffinés constitue une ode à la sensualité. Loin de nous inquiéter, ces figures de jersey entretiennent un mystère oriental proche de l’envoûtement.

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Je me retrouve maintenant au fond de la galerie au pied d’un mur de sucettes, ces confiseries fixées au bout d’un bâtonnet, allongées en forme de fer de lance. Sur son site (adresse dans les liens), John les baptise Lolli Pop mais elles ressemblent plutôt à celles du Pierrot Gourmand (les Pégés) que j’achetais, sur le chemin de mon école communale, à l’épicerie de madame Bruet. Savez-vous que nos cousins québécois leur donnent le nom prometteur de suçons ?

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Pour parodier La trahison des images, l’un des tableaux les plus célèbres du peintre surréaliste belge, René Magritte, je m’aventure à reprendre trivialement la fameuse légende : « Ceci n’est pas une pipe » mais … des photographies de sucettes !
Dans la même veine, je ne peux pas passer sous silence la chanson à double lecture Les Sucettes que Serge Gainsbourg mit dans la bouche de France Gall en 1966 :

« Annie aime les sucettes
Les sucettes à l’anis
Les sucettes à l’anis
D’Annie
Donnent à ses baisers
Un goût anisé
Lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge d’Annie
Elle est au paradis
Pour quelques pennies
Annie
A ses sucettes à
L’anis
Elles ont la couleur de ses grands yeux
La couleur des jours heureux... »

Est-il imaginable qu’à la même époque, Jean Ferrat fut interdit d’antenne à l’ORTF pour Nuit et Brouillard et Potemkine tandis que France, jeune ingénue encore mineure, fredonnait ses couplets faussement niais à longueur de journée sur les radios. Obscurantisme et angélisme étaient les mamelles de la censure.
Pour la petite histoire, longtemps après, à la question que pensez-vous de vos anciens succès tels que Charlemagne et Les Sucettes, France, plus mature, aurait répondu : « Ce n’est plus de mon âge, Charlemagne en tout cas » !!!
Les sucettes de John empruntent à Magritte par le changement d’échelle de l’objet réel ici surdimensionné, par la forme d’abstraction aérienne que suscite leur suspension sur le fond blanc, parce qu’elles sont aussi supports de pensées … attendrissantes ou, soyons sincères, libidineuses.

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Voici ce que Magritte confiait lors d’une conférence en 1938 : « Dans mon enfance, j’aimais jouer avec une petite fille, dans le vieux cimetière désaffecté d’une petite ville de province. Nous visitions les caveaux souterrains dont nous pouvions soulever les lourdes portes de fer et nous remontions à la lumière, où un artiste peintre, venu de la capitale, peignait dans une allée du cimetière, très pittoresque avec ses colonnes de pierres brisées jonchant les feuilles mortes. L’art de peindre me paraissait alors vaguement magique et le peintre doué de pouvoirs supérieurs. »
Son propos renvoie à la jeune fille et la mort, thème maintes fois traité par les artistes. La mort, la vie, l’enfance, la poésie se côtoient aussi dans les supplices et délices ressentis par John.
Ses sucettes ont les couleurs acidulées des instants heureux, celles qu’on trouvait déjà autrefois dans ses séries Parasols de Deauville ainsi que Rotors (proches des formes virevoltantes des Lolli Pop !) et Manèges de la foire du Trône.

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Attestations du plaisir, elles dégoulinent ou deviennent presque transparentes à mesure d’être plus ou moins longuement léchées. John Batho ne déroge pas de sa méticulosité coutumière dans le traitement de la forme, de la couleur et de la matière. Un régal !
Délicieuse comédie humaine ! Après son théâtre d’ombres textiles, il nous emmène dans un spectacle réjouissant de marionnettes comestibles. À tel point que pour faire la nique aux sucettes, surgit, dans un autre coin de la galerie, un escadron de tomates curieusement affublées de bâtonnets.

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La présence ici de ce légume fruit est beaucoup moins incongrue qu’il n’y paraît. Dans le Lot-et-Garonne, à Marmande précisément, une légende dite de la pomme d’amour conte comment un galant récompensa sa belle en lui offrant les premières graines de tomates rapportées des îles. Aujourd’hui, la pomme d’amour est une confiserie, souvent vendue dans les fêtes foraines, constituée d’une pomme fraîche couverte de sucre cuit coloré en rouge, et piquée d’un bâton de bois pour la tenir … comme une sucette.

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La tomate eut les faveurs d’une série de neuf peintures de Pablo Picasso. Sans sombrer dans l’humour outrancier d’Alphonse Allais qui intitula un tableau monochrome rouge, Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la Mer Rouge, John Batho fait son marché avec des tomates de la variété Andine cornue, originaire de la Cordillère des Andes. Jouant avec leurs formes biscornues, l’artiste les fige dans des poses très suggestives.
Décidément, la photographie traite de l’agriculture de manière surprenante. L’imagerie populaire voire vulgaire associe souvent la carotte, le concombre et la courgette au sexe masculin au point qu’ils furent les précurseurs des sex toys.
Avec Jean-Denis Robert, j’avais découvert une noix hermaphrodite (voir billet du 27 septembre 2011).
J’aurais cru volontiers que la tomate était représentative de la gente féminine par la douceur de sa peau plaisante à caresser, par sa chair délicieuse à consommer (je parle bien sûr de la vraie tomate de jardin !), par sa couleur aussi rouge que l’expression de la timidité, la pudeur et la confusion. Chez certains peuples d’Afrique de l’Ouest, la tomate est un symbole de fécondité et les futurs mariés doivent en manger avant de s’unir.
Surprise, John Batho, en jouant avec les protubérances de la belle andine comme autant de signes de virilité, indique le contraire. « Le vrai le faux, le laid le beau, le dur le mou, le grand ridé, le mont pelé », il vous apprend tout tout tout sur … la tomate !

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Le « gros joufflu » de l’une d’entre elles rappelle même le célèbre fauteuil tomate du designer finlandais Eero Aarnio.
On en mettrait bien quelques-unes au fond de son cabas. Dans les estaminets du Nord de la France, des sacs à restants sont mis à disposition des clients pour qu’ils emportent chez eux ce qu’ils n’ont pas consommé. Cela pourrait être le sens de la série des sacs plastiques, accrochée près de la sortie, du moins dans la manière que mon inconscient a agencé ma visite.

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John a déjà taillé dans cette veine créatrice avec ses Papiers froissés et ses Plastiques de couleur froide qui exprimaient la misère de l’exclusion des SDF.
Couleur, forme, matière, lumière, constantes de l’univers de Batho, sont encore au rendez-vous. Ici, le rouge, le rose et l’orange des emballages ainsi que leur transparence répondent fidèlement aux sucettes. Le froissé élégant des sacs, évidemment pas innocent, évoque des cœurs et peut-être certaines tenues légères à bretelles d’estivantes.

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À la lecture du texte de présentation de l’exposition, on découvre ici une métaphore de sacs à sentiments, sans doute tous ceux que le photographe a souhaité susciter en nous.
Accablement, culpabilité, malaise, désir, envie, plaisir, gaieté, on passe par tous ces états sur « l’air de trois petits tours et puis s’en vont ... » Il en reste beaucoup de jubilation quand je me retrouve dans la rue Chapon.

Mes remerciements à John Batho et à la galerie nicolas silin pour leur autorisation de photographier.

JOHN BATHO délices et supplices 12 novembre-17 décembre 2011 galerie nicolas silin 6 rue Chapon 75003 Paris

Autres billets consacrés à John BATHO : Croisière dans la couleur (voir archives du16 septembre 2009) et Couleur froide ( voir archives du 17 novembre 2010)

Allez « TOUS AU LARZAC », un film de Christian Rouaud

Un lundi soir, vers 19 heures, place Clichy, au pied de la butte Montmartre ! Quelques brebis mâchonnant une fleur des champs s’affichent sur les kiosques de presse et les abribus. L’œil goguenard, elles observent un agent de police s’époumonant à siffler pour régler la circulation de plus en plus problématique autour de la statue du maréchal d’Empire Bon Adrien Jeannot de Moncey. Il faut dire qu’elles ont une certaine expérience, question de foutre la merde avec les flics et les militaires ! D’ailleurs, elles sont justement là pour vous la faire partager en assurant la promotion du film documentaire Tous au Larzac.

Allez

Malgré la pollution urbaine, un air vivifiant en provenance du Causse me régénère déjà spirituellement. Dans quelques minutes, j’assisterai dans un cinéma militant joliment baptisé Cinéma des Cinéastes, à la projection d’un film militant Tous au Larzac, la toute dernière œuvre d’un réalisateur militant, Christian Rouaud.

crouaudblog dans Histoires de cinéma et de photographie

Christian, ne vous offusquez pas de ma familiarité, c’est d’abord un copain de (presque) trente ans (Putain 30 ans, comme le temps passe !) et un compagnon de route. Alors qu’il exerçait comme professeur de Lettres dans cette banlieue Sud-Est que raconta magnifiquement le romancier René Fallet, sa passion pour les images me le fit rencontrer au stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Tandis que je participai à l’aventure chez Charlie-Hebdo (voir billet du 23 décembre 2010), son atelier commit Tout ça c’est du cinéma !, un film de réflexion sur les images qui laissait peut-être entrevoir son goût pour le cinéma du réel. Sache Christian qu’en bon gardien du temple, je dois en posséder la matrice au fond d’un carton !
Suite à cela, Christian devint responsable de formation et de production audiovisuelles au sein de l’Éducation Nationale. Dans ce cadre, outre la réalisation de films à destination des professeurs et des élèves, il participa à divers projets socioculturels, tels un circuit interne de télévision à la prison de Fresnes et la création de l’association APTE (Audiovisuel Pour Tous dans l’Éducation) qu’il présida cinq années durant. C’est d’ailleurs dans cette dernière structure que nous fîmes plus amplement connaissance, et que je découvris son savoir-faire, son savoir être et son militantisme déjà rôdé notamment dans les luttes qu’il relate aujourd’hui.
En parfaite amitié, et sur le ton de la plaisanterie, je le chambre parfois en évoquant un festival de vidéo scolaire en Bourgogne, au début des années 1990, au palmarès duquel je lui raflai sous le nez le grand prix ! Le jury, toujours souverain, avait préféré mes Voyages dans La gloire de mon père de Pagnol à ses Allez les petits, un reportage sur une initiation au rugby en école maternelle. Cela dit, jolis prémices, son petit film respirait déjà la gaieté des luttes quand bien même elles ne fussent que sportives et enfantines en la circonstance !
Allez, je redeviens sérieux ! Christian se trouva vite à l’étroit dans son costume d’enseignant cinéaste. Bridé comme beaucoup d’entre nous, par une hiérarchie plus encline déjà à ce qu’on assure sa communication en images, il choisit courageusement de se mettre en disponibilité pour vivre ses rêves. Plus difficile au départ, fut-il d’en vivre…
Christian aime écouter, filmer et nous faire aimer les gens qu’il aime. Et dans le choix de ses sujets, il ne craint pas de déranger les « bonnes consciences ». Ainsi La bonne longueur de jambes raconte le rapport de Patrick et Nathalie, un couple de personnes de petite taille, avec un autiste dont Patrick est le tuteur. Dans L’homme dévisagé, il évoque le parcours d’un pompier, brûlé au troisième degré dans l’exercice de son métier, et défiguré. À la suite de cet accident, naît une rencontre avec un photographe de la brigade dont il devient le modèle durant sa reconstruction : un film poignant mais gai aussi qui pose la question de l’image et de l’image de soi.
Avec Paysan et rebelle, il brosse un portrait de Bernard Lambert (Tin tin tin ajouterait Renaud, le chanteur énervant !), un paysan de la Loire-Atlantique, député démocrate chrétien à 27 ans, figure emblématique des luttes paysannes dans l’Ouest au cours des années 1970, et penseur d’un syndicalisme agricole alternatif qui aboutira à la Confédération paysanne de José Bové.
En 2007, il s’intéresse, cette fois, à la grève ouvrière de l’usine horlogère LIP de Besançon et l’organisation autogérée de l’entreprise. Son Lip, l’imagination au pouvoir (quel superbe titre pour déjà un magnifique film !) avec le dirigeant syndical Charles Piaget en tête, lui vaut d’être nommé à la cérémonie des Césars 2008 dans la catégorie documentaire, en (bonne) compagnie de Barbet Schroeder, Nicolas Philibert et Gilles de Maistre, excusez du peu.
Ce soir, avec l’avant-première de Tous au Larzac, Christian Rouaud nous offre le dernier volet de sa trilogie consacrée aux luttes qui secouèrent la France d’après mai 1968. Conclusion somme toute naturelle tant les combats des ouvriers comtois et des paysans caussenards, contemporains et parfois mêlés, n’avaient pas manqué d’interpeller à l’époque le jeune militant gauchisant du PSU.
Ça fait plaisir de retrouver plein de têtes connues attendant devant le cinéma. Je ne parle pas là de Cécile Duflot, la secrétaire nationale des Verts, présente à titre privé, mais d’anciens compagnons de route que la vie et la retraite ont parfois éloignés. Les cheveux ont blanchi, disparu même chez certains, mais on lit dans les regards le bonheur d’assister à la consécration annoncée d’un ami talentueux. En effet, le journal Le Monde avait publié au printemps un excellent article à l’occasion de la projection hors compétition du film au festival de Cannes. Quant à l’hebdomadaire Télérama, dès juillet, il plaçait la sortie du documentaire comme un des évènements culturels de la rentrée.
Dans une brève introduction, Christian présente les protagonistes du film, il se surprend même dire avec justesse les acteurs, qui s’alignent avec lui devant l’écran. Leurs noms ne s’inscrivent pas régulièrement en tête d’affiche au fronton des cinémas et pourtant, dans quelques minutes, ils crèveront l’écran. Et, sans doute pour ceux qui ne connaissent pas les lieux, il cite un dixième personnage omniprésent d’une beauté à couper le souffle: le PAYSAGE ! Vous savez, fidèles lecteurs, qu’il prêche là un convaincu. En effet, je ne manque jamais quand je rejoins des attaches familiales languedociennes, de m’écarter quelques heures de l’autoroute A9 pour rendre visite à cet acteur fascinant (voir billets du 14 mai 2008 et 5 mai 2009). C’est vrai que ces terres désolées et chargées d’histoire fabriquent de l’imaginaire.
Avec Calmos, un film iconoclaste, Bertrand Blier envoyait Marielle et Rochefort exténués par l’hystérie féministe des années 1970, sur le Causse Méjean. Plus sérieusement, Christian Rouaud, pour nous faire réfléchir en ce temps de crise, nous emmène trepidos vers les grands espaces d’un autre causse, balayés par le vent d’une formidable révolte.
Ça commence fort comme dans un road movie ou un western : dans le ciel azur, un vautour fauve tournoie observant un homme qui court à petites foulées, perdu dans l’immensité aride du causse. Ce sexagénaire à la barbe blanche possède un faux air de Denis Hopper vieillissant, réalisateur et acteur de Easy rider, la moto en moins. Une vertigineuse échappée vers une boucle du Tarn et Millau nous rappelle que ce Far West est français. Le jogger, c’est Léon Maillé, un paysan caussenard « pur porc » comme il dit malicieusement. « Avant j’étais normal, je votais à droite et j’allais à la messe. Ça a changé depuis
Christian Rouaud aborde le documentaire comme une fiction. Il y a des méchants, par ordre d’entrée en scène, Michel Debré, ministre des Armées, sans son entonnoir (!) et André Fanton, son pitoyable secrétaire d’état : « Il y a quand même (sur le Larzac) quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement et qu’il est nécessaire d’exproprier (sic) ».

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Quitte à livrer absolument des références cinématographiques, avec un peu d’imagination, on citerait Les 7 Mercenaires de John Sturges dans lequel un petit village de paysans est régulièrement pillé par une horde de bandidos. Encore qu’il faille remplacer les cow-boys et les chevaux par des brebis et des tracteurs, mais bon … Marco Ferreri situa bien sa parodie de western Touche pas à la femme blanche dans le trou des anciennes halles Baltard au centre de Paris !
Ici, tout ça n’est pas du cinéma (!!!) … quoique Léon Maillé acheta très vite une caméra Super 8 pour enregistrer au quotidien le combat de dix longues années, oui dix ans, mené d’abord par les 103 paysans en colère qui signèrent en 1972, le serment solennel de ne jamais vendre leurs terres face au projet d’extension du camp militaire de 3 000 à 17 000 hectares.

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Quel crève-cœur probablement mais aussi quel bel exemple de liberté du documentariste, Christian Rouaud s’interdit de puiser trop largement dans ces archives d’une inestimable richesse, prenant le parti de privilégier la parole des protagonistes, trente ans plus tard, pour montrer aussi, au-delà des faits, comment la lutte a changé leur vie et modifié leur perception du monde. Comme il le confiera lors de la discussion à la fin de la projection, il s’est autorisé aussi à retravailler ces images, en les recadrant, en les accélérant ou les ralentissant, en les passant en noir et blanc parfois, pour leur donner plus un statut dramaturgique que de preuve.
Objectif atteint : nous tremblons par exemple pour la vie de ces femmes de paysans qui s’allongent sur la route devant les chars de l’armée, à l’heure du ramassage scolaire. Nous sursautons même lorsqu’un des engins force le passage. Notre cœur bat fort également pour ces trois gamins du hameau de La Blaquière qui marchent vers un tank l’obligeant à reculer, ou comment des gosses de la terre vainquent le monstre de fer ! Comme déjà constaté dans le film sur les LIP, Christian maîtrise l’art (en bon pédagogue qu’il fut ?) de faire parler les gens, de les écouter aussi, et ensuite de retravailler ce matériau verbal (un merci sans doute au fiston Fabrice) pour élaborer un récit fluide et captivant. Émouvants, truculents, savoureux avec leur accent aveyronnais, tout en restant humbles, chacun à leur manière, ils ont l’éloquence de leur camarade de résistance José Bové rompu aux joutes oratoires. Les noms de ces guérilleros ne vous diront peut-être rien, alors il me plait de vous les citer en guise d’hommage : Pierre et Christiane Burguière, Marizette Tardier, Pierre Bonnefous, Michel Courtin, Christian Roqueirol, Michèle Vincent, et donc Léon Maillé et José Bové. Certains sont nés paysans. D’autres le sont devenus. L’un d’entre eux est prêtre. Pour avoir vécu au plus près le long combat qui les opposa à l’État entre 1970 et 1981, ce sont les porte-parole de tout le peuple du Larzac.

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De haut en bas: Léon Maillé, Pierre Burguière, José Bové et Michèle Vincent

Ils furent alors rejoints par des dizaines de milliers de sympathisants de tout poil issus de toute une génération contestatrice qui n’avait pas supporté que mai 68 s’achevât comme cela, et qui s’engagea donc dans les grandes luttes de l’époque autour de l’avortement, du nucléaire, de l’écologie, un concept neuf. Je me souviens des numéros de Charlie Hebdo et de La Gueule ouverte.

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C’est un sacré melting-pot qui apporta son soutien à la cause du … causse traditionnellement catholique et conservateur : pacifistes, partisans de la lutte armée dans la lignée de Che Guevara, maoïstes, anarchistes, hippies, objecteurs de conscience, mais aussi des ouvriers de LIP et ailleurs, des notables, des fromagers de Roquefort, la gauche classique … ! Comme dans tout bon western, il y a même des Indiens de la tribu Hopi d’Amérique du Nord ! Léon Maillé en rit encore : « C’est complètement bordélique mais ça marche » ! Les comités Larzac essaimèrent dans toute la France. Tout cela ne cessera pas de s’engueuler pendant dix ans mais au final, la décision appartiendra toujours aux paysans locaux.
Raconter dix ans de lutte en deux heures, c’est le pari impossible que ne tente pas de relever Christian Rouaud. Il fait au contraire volontairement de nombreuses impasses s’attachant plutôt, à travers quelques moments-clefs, à construire une montée dramatique de la narration. Il y parvient, avec beaucoup de subtilité, en tenant en haleine le spectateur entre rires et larmes.
Car comme il dit, la lutte est gaie. Comme à Guignol, le public se bidonne par exemple quand un des témoins raconte comment les paysans ridiculisent les militaires en les accompagnant et en révélant leurs planques au cours des exercices d’entraînement. On s’esclaffe devant la remarque malicieuse et la mimique de Pierre Burguière : « On s’est aperçu que les brebis étaient une arme extraordinaire parce que nous on sait comment la prendre une brebis, mais les flics …. » !
Peu charitablement, on rit encore à la vision de jeunots chevelus, sans qualification professionnelle, bien embarrassés avec leur truelle ou leur scie lors de la construction « sauvage » de la bergerie de La Blaquière. Au final, les bâtisseurs de cette « cathédrale » réussiront dans leur entreprise. Et j’ai la chair de poule quand Christian leur rend hommage en construisant une séquence « inspirée » pleine de foi avec la découverte de l’architecture voûtée. L’Agnus Dei au service de la brebis du Larzac !
Je frémis par contre rétrospectivement quand un des témoins, la gorge encore nouée vingt-cinq ans plus tard, évoque le plastiquage criminel (jamais élucidé) de la ferme du couple Guiraud tandis qu’ils dormaient avec leurs sept enfants. Qu’elle est émouvante et admirable, Marie-Rose Guiraud, cette modeste paysanne, prenant la parole devant des milliers de manifestants : « Monsieur Debré nous a parlé d’hectares, de routes, d’eau, d’aérodrome. Il n’a pas eu de paroles pour les gens, les hommes, pour les femmes, pour les vieillards, pour les bergers, pour les enfants … L’argent, l’argent, ils n’ont que ce mot à la bouche ! » Ces propos ne sont-ils pas cruellement toujours d’actualité ?
Quant à Auguste Guiraud, son mari, je l’ai reconnu sur les images d’archives : c’est le berger à l’accent aussi savoureusement rocailleux que les terres de son pays, qui m’entretint auprès de son troupeau, un après-midi brûlant de juillet 1981, de son espérance de connaître enfin le dénouement heureux de la lutte avec l’élection récente du président « Mittterrrrrand »( !).
Émouvantes encore et exaltantes sont les images en couleurs de Tous (ceux qui étaient) au Larzac, ces impressionnantes vagues humaines colorées qui déferlaient vers le Rajal del Guorp (le Rocher du corbeau), composant là un Woodstock français. À chacun de mes passages, je me recueille quelques instants devant cette zone de rochers dolomitiques en bordure ouest de la route nationale 9. J’envie tous ces anonymes qui vécurent ces rassemblements mémorables. J’imagine Graeme Allwright, sous la nuit étoilée, improvisant à la guitare :

« Et tu sais mon vieux, moi aussi
J’aime le Roquefort, oh oh Valery,
(Giscard d’Estaing ndlr)
Tu m’fais d’la peine et à mes amis
C’est peut-être un geste symbolique
Tes canons et pas du beurre
La conclusion est très logique
C’est pourquoi j’ai peur
Pour valoriser le travail manuel
Oh donne-nous l’exemple
Ne chasse pas ces pauvres travailleurs
Qui ont bâti le temple... »

En pèlerinage sur le lieu, Michel Courtin en frissonne encore.
Mon propos n’est évidemment pas de vous raconter tout le film mais bien de susciter votre envie, Debré ou de force, de courir (voir) Tous au Larzac.
À l’issue de la projection, la salle applaudit longuement pendant le défilement du générique. Les ovations scandent le retour dans la salle du réalisateur et de la majorité des « acteurs » pour un riche moment de rencontre. Tandis que les crépitements de mains se prolongent plusieurs minutes encore, j’avoue que, discrètement, j’ai passé un doigt sous mes lunettes pour empêcher que quelques larmes ne coulent sur mes joues.
Elles traduisent confusément plein de sentiments mêlés. D’abord, une joie profonde et sincère pour l’ami Christian assouvissant enfin pleinement la passion qui l’animait déjà quand je fis sa connaissance ; j’espère vivement que ce n’est pas un aboutissement.
Ensuite, tant pis, j’ose malgré tout, une admiration pour les acteurs … de la lutte même s’ils se défendent d’être des mythes ou des légendes. Ils ne peuvent y échapper, les westerns, fussent-ils paysans, en ont toujours générés ! Et en tout cas, une profonde reconnaissance pour les valeurs citoyennes qu’ils incarnent et véhiculent et dont ils nous enrichissent. C’est fou, on a envie de devenir leur ami ! Comme la cardabelle, la plante emblématique de leur pays, ils ont la particularité de capter la lumière et de s’ouvrir … à nous !

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Ils sont tous beaux. Comme les enfants de La Guerre des boutons d’Yves Robert (lire billet du 3 octobre 2011) les paysans de la guerre des moutons ont des vraies gueules d’acteurs ! Je ne souhaite pas les dissocier dans l’éloge. Ce soir, j’ai cependant un regard particulier, au propre comme au figuré, pour Marizette Tarlier. Son beau visage, sa voix et son énergie ne trahissent pas ses 78 printemps. Dans la lutte, elle fut toujours aux côtés de son mari Guy, aujourd’hui décédé, un des stratèges du mouvement au point d’être surnommé le « préfet du Larzac ». Une séquence émouvante devant sa sépulture au cimetière de Saint-Martin du Larzac le rend vivant dans le film. En 1976, Marizette, pour s’être introduite dans le bureau des acquisitions financières à l’intérieur même du camp militaire de La Cavalerie, et avoir détruit une partie des dossiers d’achats, passa une quinzaine de jours en prison !
Comme les ouvriers de LIP, les « 103 » installèrent l’imagination au pouvoir. Durant dix ans, dans leur face à face quotidien avec l’armée et les forces de l’ordre, ils inventèrent des formes d’action astucieuses, souvent drôles, toujours non violentes : des jeûnes (des élus retournèrent même leur assiette lors d’un banquet à Rodez présidé par le président de la République Giscard d’Estaing !), le renvoi de leurs livrets militaires, la construction sans permis de la bergerie de La Blaquière, l’objection fiscale par le retrait des 3 % du montant de l’impôt affectés à l’armée et son reversement à l’association pour le promotion de l’agriculture sur le Larzac, une moisson en soutien au Tiers Monde affamé, le labour du champ d’un « spéculateur présumé » (Faites labour pas la guerre !), les célèbres marches du Larzac à Paris avec des brebis et des tracteurs, les rassemblements du Rajal …
Quelques-uns de ces hauts-faits de lutte s’affichent ce soir dans les couloirs du cinéma. Et puisque José Bové me glisse à l’oreille avec humour, « allez-y, il n’y a pas de droit à l’image », je vous en fais profiter.

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Au stand dans le hall, je me procure Le Larzac s’affiche (édition du Seuil), un « beau livre » de Solveig Letort qui rassemble une centaine d’affiches témoins d’une formidable aventure humaine. En préface, Stéphane Hessel s’y « indigne » : « Pour la terre qui fait vivre, contre les armes qui tuent. La résonance universelle de ce qui est ainsi affirmé dans ce lieu singulier. L’ambiance prophétique qu’on y ressent quant à l’humanité à promouvoir. Oui, l’expérience des luttes du Larzac joue un rôle très particulier dans notre mémoire. C’est comme si elle nous incitait à aborder avec plus de confiance et de détermination les défis vécus comme graves ».
C’est évidemment le message essentiel de Tous au Larzac. Ce film n’a pas de vocation passéiste mais au contraire, il s’ancre dans la terrible réalité du présent. Puisse cette histoire de moutons nous nourrir pour regarder notre monde d’aujourd’hui et de demain, et nous aider à ne pas subir l’inacceptable ; bref, nous rendre moins con … et moins mouton !!!
Dans le concert de louanges qui accompagnent la sortie du film, des critiques, Bertrand Tavernier aussi, font référence à John Ford. Pour ma part, Tous au Larzac a des accents de Milagro, le premier film de Robert Redford en tant que réalisateur, qui narre les épisodes tragi-comiques, autour d’un champ de haricots, du combat des paysans d’un village mexicain contre des promoteurs immobiliers américains. Avec ça, Christian, si tu ne rafles pas cette fois la compression de César … !
Ma conclusion appartient à une jeune spectatrice intervenant au micro : « Je suis née en 1990, je n’ai pas connu le Larzac. Je ne suis pas fille de paysans. Mes parents étaient communistes (elle le répètera trois fois, je la rassure, ce n’est pas une tare ! ndlr). Je vous remercie pour la magnifique leçon de courage et de citoyenneté que vous m’avez enseignée ce soir ».
Soirée magique … Pour la toute petite histoire, un des bonus du film en somme, j’ai fait la connaissance de Michèle Vincent, la dame très aimable qui, il y a quelques années, m’ouvrit sa maison, l’ancienne petite école de Saint-Martin, et me fit la monnaie pour que je puisse acheter Gardarem lo Larzac, le journal du Larzac solidaire (lire billet du 14 mai 2008). Ce problème d’appoint ne se posera plus car j’ai rempli mon bulletin d’abonnement mais … j’aurai peut-être malgré tout envie de la déranger lors d’une de mes futures escapades sur le Causse !

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Je vous recommande l’ouvrage GARDAREM! Chronique du Larzac en lutte de Christiane Burguière, éditions Privat

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