Il y a trente ans, Georges Brassens cassait sa pipe!

Georges Brassens naquit le 22 octobre 1921 sur la presqu’île singulière qu’on orthographiait Cette encore à l’époque. Il aurait aujourd’hui quatre-vingt-dix printemps s’il n’avait cassé sa pipe le 29 octobre 1981, voilà juste trente ans. Ces dernières semaines, chaînes de télévision, stations de radio et journaux, profitant de cette date rondement anniversaire, l’ont célébré plus qu’à l’accoutumée. Je ne suis pas fanatique de ces hommages souvent trop lisses et convenus, rendus à un homme dont les chansons nous prenaient plutôt à rebrousse-poil.
En ce qui me concerne, j’ai déjà évoqué la mémoire de Georges à l’occasion de visites à l’impasse Florimont (voir article du 26 décembre 2007) et à son moulin de Crespières, tout près de chez moi dans les Yvelines (voir article du 29 octobre 2008). Sans doute, une affection intellectuelle et peut-être un sentiment de culpabilité m’incitent à y aller aussi de mon petit billet ; un peu comme je me sentirais mal si, en cette période de Toussaint, je ne me recueillais pas sur la tombe de mes chers parents.
De quoi puis-je vous entretenir, moi qui comme la plupart d’entre vous, ne connais le poète qu’à travers ses chansons et quelques biographies ? Quoiqu’avec un peu de chance, j’aurais pu le rencontrer en privé lors de fréquents séjours à Sète. En effet, mon oncle et ma tante le fréquentèrent à plusieurs reprises, sur le Mont Saint-Clair, à la « baraquette » d’un ami commun « haut placé chez les argousins » pour citer un vers de Corne d’Auroch. Le hasard me permit seulement d’entrevoir sa silhouette à la fenêtre de son appartement le long du canal. Au fait, sinon quelques banalités, qu’aurait bien pu lui raconter l’adolescent intimidé que j’étais encore alors ? Même si mon oncle me le décrivait comme un autre tonton tranquille et discret voire timide qui tirait des volutes de fumée de sa bouffarde mais jamais la couverture à lui.

Il y a trente ans, Georges Brassens cassait sa pipe! dans Coups de coeur brassenspointecourteblog

Pour commencer, je vous parlerai de cinéma qui a récemment lancé quelques clins d’œil à l’ami Georges. Agnès Jaoui a donné à sa dernière réalisation, le titre de Parlez-moi de la pluie tiré de la chanson L’orage :

« Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et m’fait grincer les dents,
Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qui m’fut donné sur terr’
Je l’dois à au mauvais temps, je l’dois à Jupiter,
Il me tomba d’un ciel d’orage… »

« Depuis que j’existe sur la terre, je ne me souviens pas d’une journée sans musique et sans chanson ». Tout gamin, grâce au phonographe installé dans le salon familial, Georges est bercé par les airs de l’époque et, très tôt, il connaît par cœur le répertoire de Jean Tranchant, Mireille, Ray Ventura et ses Collégiens, ou encore Charles Trenet. Évidemment, il chante le grand succès de Lucienne Boyer :

« Parlez-moi d’amour
Redîtes-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n’est pas las de l’entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime … »

Plusieurs décennies plus tard, il écrira une version moins guimauve :

« Parlez-moi d’amour et j’vous fous mon poing sur la gueule
Sauf le respect que je vous dois … »

Claude Chabrol dédia son dernier long métrage Bellamy aux deux Georges … Simenon dont le personnage de Maigret ressemble beaucoup au commissaire incarné par un excellent Gérard Depardieu sobre dans son jeu, et Brassens dont la tombe apparaît dans le premier plan du film. Même s’il n’a pas trompé ma sagacité, le cinéaste rusé, pour les besoins de l’intrigue, mêle dans la séquence d’ouverture, des vues du cimetière marin cher à Paul Valery et Jean Vilar en contrebas duquel on découvre l’épave d’une voiture et un corps calciné, et du cimetière du Py où fut inhumé très discrètement Brassens, au petit matin, une veille de Toussaint. Remarquez que longtemps avant que Chabrol ne mît en images son clin d’œil au Bel-Ami, il avait fallu poser un écriteau à l’entrée du cimetière marin de Sète pour informer les badauds : « La tombe de Georges Brassens n’est pas ici » !

« Déférence gardée envers Paul Valery
Moi, l’humble troubadour, sur lui je renchéris,
Le bon maître me le pardonne,
Et qu’au moins, si ses vers valent mieux que les miens,
Mon cimetière soit plus marin que le sien … »

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Supplique célèbre mais vaine car si ses poèmes sont peut-être plus étudiés aujourd’hui que ceux de l’auteur de La Jeune Parque, son « petit trou moelleux » a été creusé, comme il le souhaitait dans la vraie vie, au cimetière des pauvres, familièrement surnommé « Ramassis », face à « la mare aux canards » de l’étang de Thau ! « Tous les jeudis après-midi, pendant des années, ma mère m’a conduit sur la tombe de ses parents. Je crois qu’à part le fils du concierge du cimetière, j’ai été l’enfant de Sète qui a le plus fréquenté des morts. Je suis un enfant de la dalle ! » Georges confiait aussi que, dans son adolescence légèrement délinquante, il s’était adonné avec les copains à quelques pratiques douteuses : « Notre cimetière, c’était le cimetière des pauvres. On y a fauché des crânes pour s’amuser comme on le fait quand on est mômes ! » Ne voyez pas là de morbidité tant Brassens, sans doute pour faire la nique à la camarde ou la faucheuse, aimait lui « semer des fleurs dans les trous de son nez » et nous inviter à sa Ballade des cimetières ou à suivre les enterrements :

« Mais où sont les funéraill’s d’antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grand-pères,
Qui suivaient la vie route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères … »

En consultant, lors d’une exposition, son cahier de notes longtemps introuvable, je constate qu’il feignait une fausse jalousie teintée de beaucoup d’humour : « Paul Valery qui était poète et qui aimait voir les bateaux voguer y acquit face à la mer une espèce de propriété qu’on appela le cimetière marin et où l’on eut quand même la bonne idée d’enterrer quelques morts pour faire plus véridique. Jadis le soleil y régnait mais avec cette manie nouvelle de se faire bronzer les estivantes l’ont raréfié » !
Et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il avait même griffonné plus poétiquement un début de chanson vantant l’orientation vers l’étang de Thau :

« … Et les parqueurs qui sont de bons zigues
Quand les macchabées
Á la nuit tombée
Gobent les moules et les huîtres de Bouzigues
N’ont pas le cœur
Á les en empêcher
Braves zigues … »

Avec la seule réserve qu’il préférait le saucisson aux coquillages ! Georges aurait sans doute souri que les abattoirs de Vaugirard dans le XVème arrondissement de Paris, soient devenus … le parc Brassens !

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Pour en terminer avec Bellamy, Chabrol parsème aussi de-ci delà, quelques brèves allusions musicales chantées ou sifflées tirées de la discographie de Brassens, osant même, dans le final, mettre les paroles de la chanson Quand les cons sont braves dans la bouche de l’avocat de la victime lors de sa plaidoirie : « Mon Dieu, pardonnez-moi si mon propos vous fâche En mettant les connards dedans des peaux de vache,En mélangeant les genr’s, vous avez fait d’la terre Ce qu’elle est : une pétaudière ! » Au-delà de ces considérations cinématographiques, pour étoffer mon hommage, je vous livre maintenant mes sentiments sur l’exposition Brassens ou la liberté que la Cité de la Musique à Paris organisa au début de l’été dernier.

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Je vous avais entretenu d’une manifestation semblable, dans ce même lieu, en hommage à Serge Gainsbourg (voir billet Ma nostalgie, camarade Gainsbourg du 28 février 2009). Cette fois, pour mettre en scène le petit monde de Brassens, les organisateurs ont fait appel au dessinateur Joann Sfar qui, justement, est le réalisateur du film Serge Gainsbourg, une vie héroïque. La scénographie imaginée, à base de matériaux bruts et de voiles de tulle tendus, déroute un peu, en décalage avec la personnalité de l’ami Georges. Cependant, je me retrouve vite en terre amie lors de ma déambulation à la découverte de documents manuscrits et d’objets émouvants, d’archives audiovisuelles et de photographies ; notamment, c’est ce que je retiens en priorité avec tous les copains d’abord qui, tout au long de la promenade, murmurent, fredonnent ou sifflent les refrains qu’émettent les enceintes en de nombreux points du parcours. J’eus envie à plusieurs reprises de m’attarder devant une vitrine juste pour profiter d’une passante chantonnant derrière moi à mon oreille :

« Je veux dédier ce poème
Á toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
Á celles qu’on connait à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais

Á celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui

Á la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main …
… Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
Á tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir. »

Étrangement, ce poème superbe n’est pas l’œuvre de Georges. Mais son mérite est grand d’avoir déniché aux puces ce trésor signé Antoine Pol, tiré d’un recueil intitulé Émotions poétiques, et d’avoir collé dessus un bijou de musique. Et si besoin était de démontrer le talent de Georges musicien, écoutez la version fanfare de cette chanson par la Banda municipale de Santiago de Cuba ! Un régal !

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En mettant en musique leurs poèmes tout au long de sa vie, Brassens fit connaître au grand public des écrivains connus et inconnus. « Je chante pour les concierges cultivées » !
Un soir qu’il mangeait chez son ami Jacques Grello, l’un des premiers qui crurent en son talent, constatant que la fille du célèbre chansonnier avait beaucoup de difficultés à apprendre sa récitation La complainte du petit cheval de Paul Fort, il saisit une guitare et joua quelques accords sur le poème. Vous connaissez la suite.
Par nuit claire, j’ai désormais le bonjour d’Alfred de Musset et de Georges quand je regarde l’astre :

« C’était, dans la nuit brune,
Sur un clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d’un fil,
Dans l’ombre, Ta face et ton profil ?
Es-tu l’œil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?
Est-ce un ver qui te ronge
Quand ton disque noirci
S’allonge
En croissant rétréci ?
Es-tu, je t’en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L’heure aux damnés d’enfer ?
Sur ton front qui voyage,
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?
Qui t’avait éborgnée
L’autre nuit ? T’étais-tu
Cognée
Contre un arbre pointu ? … »

Qui sait encore si Brassens n’a pas donné le goût à beaucoup de se plonger dans l’œuvre de François Villon en popularisant sa Ballade des dames du temps jadis, en vieux « françois » de surplus :

« Dictes-moy où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ? »

En la circonstance, n’en déplaise à Georges, mon professeur de Français de père m’avait d’ores et déjà convaincu.
La transition est toute trouvée avec la projection d’une archive de l’INA, un long entretien entre Georges Brassens et son pote écrivain René Fallet, enregistré au moulin de Crespières, dans le cadre de l’émission Les livres de ma vie. Je reste scotché de longues minutes devant le grand écran à écouter Georges évoquant ses lectures depuis sa jeunesse, de quoi donner des migraines à tous ceux que la littérature répugne ou peut-être faire naître quelques  envies. C’est passionnant, on retrouve là tout l’univers du chanteur poète.
« Je lis, je relis, je me suis aperçu que j’avais mal lu pendant très longtemps ; la plupart des belles choses m’avaient échappé ; tous les quatre ou cinq ans, on a une manière de juger différente… L’auteur que je relis le plus souvent est Voltaire et juste après, Mon oncle Benjamin de Claude Tillier », un roman publié en 1842 sous forme de vingt-six feuilletons dans L’Association, un journal démocratique de Nevers.
En voici un des morceaux de bravoure tançant rois et nobles, l’action se déroulant au temps de Louis XVI : « Mais dis-moi, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux deux lettres que ces gens-là mettent devant leur nom ? Ajoutent-elles un pouce à leur taille ? Ont-ils plus de fer que toi dans le sang, plus de moelle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête ? […] Il est impossible que vingt millions d’hommes consentent toujours à n’être rien dans l’État, pour que quelques milliers de courtisans soient quelque chose ; quiconque a semé des privilèges doit recueillir les révolutions. » Rappelez-vous que Jacques Brel, un autre monument de la chanson, incarna au cinéma le truculent médecin de campagne, philosophe et jouisseur.
Brassens nous bourre vite de complexes ; ainsi il trouve essentielle la lecture des Contes du Matin de Charles-Louis Philippe, écrivain que j’avoue humblement ignorer. Je me suis renseigné depuis. Charles-Louis Philippe, né d’une famille extrêmement modeste, vécut trop peu de temps de 1874 à 1909. « Je crois être en France le premier d’une race de pauvres qui soit allée dans les lettres. » Il était considéré comme un grand romancier populiste, qualificatif qui désignait alors le style littéraire adopté par les écrivains en marge des salons académiques, avant qu’il ne soit utilisé par les élites pour déconsidérer la parole du peuple. Outre ses Contes, Le Père Perdrix, Bubu de Montparnasse et Croquignole constituent ses œuvres les plus marquantes. Le jugement de Brassens est d’or, il faudra que je m’y plonge.
Maintenant, Georges récite de mémoire une longue tirade de Messieurs les ronds-de-cuir de Courteline.
« Lamartine et Musset sont des pleurnichards mais ils ont bien d’autres qualités. Á Sète, la mer et le soleil étaient passionnants mais je m’intéressais à Racine, Corneille, Molière, Boileau, La Fontaine ; si on nous les imposait, c’est qu’il y avait quelque chose à prendre. »
Brassens avoue transcrire des passages de ses lectures dans de nombreux cahiers. Comme exemple, il lit des notes d’André Gide qui serait alors au purgatoire : « Chaque génération lorsqu’elle s’élance dans la vie, juge avec assurance et fort discourtoisement parfois ce qui n’abonde pas dans son sens. Ayant assez vécu pour avoir vu se rejouer deux ou trois fois cette comédie, j’ai perdu de ma suffisance. » Et d’ajouter : « Nous aussi, nous avons perdu cette suffisance et nous sommes allés vers des écrivains que nous avions rejetés à un certain âge parce que c’était la mode de les rejeter. »
René Fallet, autre romancier populiste, qui joue un peu le rôle du candide dans l’entretien, tranche avec humour la question du manque d’attrait pour les auteurs classiques : « L’ennui avec les chefs-d’œuvre, c’est qu’on n’a pas envie de les lire ! »
Et Georges de poursuivre en confiant sa passion pour François Villon : « Je ne le relis pas car je le connais par cœur. C’est mon poète préféré pas seulement à cause de son œuvre, c’est le premier en date, mais sa mine patibulaire, son côté hors la loi et bandit est séduisant. »
Encore une anecdote qui me fait sourire, mes fidèles lecteurs comprendront pourquoi. Tandis que Fallet annonce qu’il part prochainement en Normandie, Brassens, toujours pointilleux sur la justesse de la langue, le corrige : « On part pour la Normandie ! Tu vas lire les œuvres d’Anquetil ? » !
En conclusion, pour enfoncer complètement le clou, alors que Fallet craint l’œuvre trop vaste d’Ovide, Brassens le cite et avoue avoir réappris le latin pour lire les auteurs classiques dans le texte. On comprend mieux pourquoi Georges fit figurer « profession homme de lettres » sur son passeport. L’appellation n’était d’ailleurs pas usurpée car, avant qu’il ne commence à vivre de ses chansons, il avait écrit plusieurs romans La lune écoute aux portes et La Tour des miracles. Voilà qui devait rendre fière sa maman Elvira qui se désespérait d’entendre son jeune fils dire des gros mots. Encore que les cornegidouilles, palsembleus, jarnicotons et vertudieux qu’il profère dans sa Ronde des jurons ne manquent pas d’allure ! « Je crois que le plus grand service que j’aie rendu aux gros mots, c’est de leur enlever leur grossièreté. »
Il est des morts qui souhaitent qu’on éparpille leurs cendres. Georges désira que les lectures de sa vie soient dispersées entre ses amis. Il est des invités qui apportent un gâteau, Brassens préférait les nourritures spirituelles et offrait des livres qu’il avait appréciés.
Plus loin, l’exposition nous invite à jeter un œil par-dessus la grille de la modeste masure de l’impasse Florimont, du moins la reconstitution stylisée qui en est faite, où Brassens vécut de 1944 à 1966 tant bien même le succès lui souriait enfin. « C’était une sorte de taudis. On n’avait ni l’eau, ni le gaz, ni l’électricité. J’ai un sens de l’inconfort tout à fait exceptionnel. Je me fous complètement du confort ». Lorsqu’aujourd’hui, on s’y recueille, on a encore du mal à imaginer que Georges y passa plus de vingt ans de sa vie et que pratiquement toutes ses grandes chansons du début de sa carrière, de La mauvaise réputation au Gorille, des Amoureux des bancs publics à la Brave Margot, ont été conçues là. Sans oublier bien évidemment les hommages à la maîtresse de maison :

« Chez Jeanne, la Jeanne
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu
On pourrait l’appeler l’auberge du Bon Dieu
S’il n’en existait déjà une,
La dernière où l’on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche … »

Et à son mari Marcel Planche :

« Elle est à toi, cette chanson,
Toi, l’Auvergnat qui, sans façon,
M’as donné quatre bouts de bois
Quand, dans ma vie, il faisait froid,
Toi qui m’as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés,
M’avaient fermé la porte au nez … »

Telle celles pédagogiques, accrochées aux murs de notre école communale, une planche rassemble tous les animaux qui peuplaient la minuscule cour. L’arche de Noé : des chats, des chiens, des canaris, des tortues, une buse aveugle sans oublier la fameuse cane :

« La cane
De Jeanne
Est morte au gui l’an neuf …
L’avait pondu, la veille,
Merveille !
Un œuf …
»

« Pour m’y retrouver dans tous ces états civils de cabots, de matous et de volatiles, j’inscrivais leur nom, leur date de naissance –jour d’adoption- et celle de leur mort sur le plâtre du mur de ma chambre. C’était en quelque sorte leur monument funéraire, leur cénotaphe ».

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Bienfait de la technologie, des images de petits films en Super 8 sont projetées sur la façade de la maison. Elles ont la même gaucherie et niaiserie que celles que nous tournions en famille autrefois. Elles procureraient le même ennui si, en la circonstance, émouvantes, elles n’avaient pas valeur de documentaire. On voit ainsi défiler devant l’objectif, dans la courette, Georges bien sûr, Jeanne et son mari, René Fallet et son épouse Agathe, d’autres copains d’abord aussi, et quelques animaux.
Miracle de l’exposition, je traverse Paris en quelques pas, et après l’impasse au sud de la capitale, je me retrouve au Nord, sur les hauteurs de Montmartre, 15 rue du Mont Cenis très précisément. Grâce à une immense découverte en noir et blanc, digne des clichés d’Eugène Atget, de Willy Ronis ou de Robert Doisneau, je m’arrête devant chez Patachou, le cabaret où Brassens débuta officiellement sa carrière dans la nuit du 8 au 9 mars 1952. Après avoir interprété quelques-unes des chansons de Georges, Patachou, vedette du music-hall à l’époque, le poussa sur scène. Dix mois plus tard, il était consacré à Bobino.
Encore une halte prolongée devant un écran, j’attends que la personne devant moi repose le casque d’écoute pour profiter d’un petit moment d’anthologie datant de 1969 : Georges Brassens et Jean Ferrat discutent à bâtons rompus sur l’engagement politique et artistique, en présence de l’écrivain cévenol Jean-Pierre Chabrol. Ces deux monstres sacrés de la chanson eurent souvent à souffrir des affres de la censure. Si l’on sait que des chansons comme Nuit et Brouillard et Potemkine se heurtèrent au mur des médias, on ignore peut-être que, dans les années 1950, le Comité d’écoute de radiodiffusion interdisait la diffusion notamment de Putain de toi, Le Gorille, Le nombril des femmes d’agent, la Complainte des filles de joie, Le mauvais sujet repenti, La femme d’Hector ; Les Trompettes de la renommée, soi-disant moins sulfureuses, bénéficiaient d’une diffusion après minuit. Assez renversant aujourd’hui, quoique, récemment, le tribunal de Cherbourg condamna un jeune Rennais à 40 heures de travaux d’intérêt général et 200 euros d’amende, pour avoir chanté Hécatombe du haut de son balcon tandis que trois policiers passaient en dessous !
Quoique également, il y a quelques années, les ayant droits de Brassens cherchèrent quelques noises au rappeur Joey Starr suite à sa reprise très personnelle de Gare au Gorille, devenue pour l’occasion Gare au Jaguar
En tout cas, c’est un pur bonheur d’écouter Brassens l’anarchiste et Ferrat le sympathisant communiste, grand chantre d’Aragon. Il est déjà loin le temps où Brassens, sous le pseudonyme de Géo Cédille, fustigeait les poètes communistes dans Le Libertaire, organe du parti anarchiste, en rédigeant un article en forme de poème en prose intitulé « Inconvénients et avantages de l’automne » : « Les poètes staliniens vont taquiner les braves muses qui pourtant ne leur ont rien fait./ Eluard, Aragon et consorts demanderont au bon papa Staline l’autorisation de chanter la chute des feuilles …/ Staline, si généreux, la leur accordera et nous en supporterons les horribles conséquences ... » Par la suite, le père anar qui lisait Kropotkine, Bakounine et Proudhon, devint plus père peinard, reniant parfois quelques élans de jeunesse.« Mourons pour des idées, d’accord mais de mort lente« , ce lui fut parfois injustement reproché. Dans l’entretien, Ferrat déclare : « La démarche individuelle est extrêmement importante, elle est même capitale mais elle ne remplace pas l’autre. Seul, on ne peut pas grand chose, on ne peut même rien. Pour avoir une action efficace, il faut être en groupe. … Pour moi, en gros, il y a les exploiteurs et les exploités, je suis du côté des exploités ».
Ce à quoi, Brassens réplique aussitôt : « Les mots sont une source de malentendus, Ferrat ne l’a pas dit mais il sait très bien que je ne suis pas du côté des exploiteurs … Je n’ai jamais cru aux solutions collectives. Ne croyant pas aux opinions collectives, étant contre sur le plan de l’esthétique dans le domaine de la chanson, étant contre l’efficacité, je ne tiens pas à donner d’explications, à donner une morale, et à indiquer les voies à suivre ou ne pas suivre. Je me borne à donner mes impressions en face de problèmes. Même si je ne les traite pas, ils sont sous-jacents… J’estime en faisant ça n’avoir pas trop démérité… Je ne suis ni un philosophe, ni un sociologue ; je suis un poète mineur, un faiseur de chansons. … On peut être efficace en étant indirect ! »
Et Brassens conclut : « Je crois que l’art pur peut changer le monde mais pas l’art explicatif …Tant que les hommes ne seront pas changés, rien ne changera dans le monde. Même dans une société quasi parfaite, l’homme trouverait encore, car il est très imaginatif, le moyen de foutre la pagaille. »
Á l’époque, TF1 ne vendait pas encore à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible et pourtant, cette interview fut interdite d’antenne et demeura longtemps dans les placards de l’ORTF.
J’ai enfin pris conscience de l’importance que revêtit Brassens dans la jeunesse de mon frère aîné qui m’accompagnait lors de cette exposition. Neuf ans nous séparent et il fut contemporain de l’éclosion du chanteur. Je me souviens des pochettes des disques vinyle qui traînaient dans sa chambre, des couplets qu’il fredonnait avec ses copains. L’un d’eux, guilleret, m’amusait car on y parlait de guibolles et de grolles, sans (trop) savoir l’usage que leurs propriétaires, les filles de joie, en faisaient :

« …Car, même avec des pieds de grues {x2}
Fair’ les cents pas le long des rues {x2}
C’est fatigant pour les guibolles
Parole, parole
C’est fatigant pour les guibolles
Non seulement ell’s ont des cors {x2}
Des œils-de-perdrix, mais encor {x2}
C’est fou ce qu’ell’s usent de grolles
Parole, parole
C’est fou ce qu’ell’s usent de grolles… »

Est-ce par mimétisme que mon frère se laissa pousser la moustache ?
Mon père qui n’avait sans doute pas suivi la même route que lui, trouvait Brassens sale et grossier … c’est l’éternel conflit des générations. Je vous rassure, cela s’arrangea par la suite tandis que la neige blanchissait peu à peu les cheveux du poète.
Quant à moi, j’attrapai véritablement le virus à la sortie de l’album blanc de 1966 avec les chansons de ses récitals au TNP, dont certains prétendent qu’il est le plus abouti.
Georges Brassens aujourd’hui, outre que ce soit un nom de rue, de parc, d’école, de collège, de bibliothèque, demeure une voix et une plume. Il y a quelques jours, je découvrais même dans les actualités régionales de France 3 Midi-Pyrénées, un groupe de rock complètement déjanté Brassens’ Deadmen qui reprenait les refrains de Brassens à la sauce punk.
Je vous laisse avec Georges évoquant les belles passantes lors d’un Grand Échiquier, l’émission de Jacques Chancel. Maxime Le Forestier comble ses trous de mémoire et Lino Ventura fume sur le plateau.
Enfin, bien qu’il s’agisse de l’anniversaire d’une disparition, trinquons à la mémoire de l’ami Georges, un verre de sangria à la main, au comptoir d’une bodega de Santiago de Cuba !

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9 Commentaires Commenter.

  1. le 8 novembre, 2011 à 11:37 clara65 écrit:

    Bonjour,
    Tu as fait là un article très complet sur ce grand artiste !
    Je suis allée à Sète mais n’ai pas eu le temps d’aller voir sa tombe, dommage sans doute !
    Excellente journée, amicalement.

    Répondre

  2. le 13 novembre, 2011 à 22:25 Becassine écrit:

    Bonjour

    J’avais, l y a pas mal de temps, mis dans mes favoris votre blog qui m’avait beaucoup plu…vos souvenirs, surement!
    Prenant le temps de vous lire aujourd’hui, je m’arrete sur cet hommage à Brassens ma foi précis et bien tourné, à travers lequel votre admiration pour ce merveilleux poète-chanteur-humaniste que-justement- je partage, fait que je m’arrete quelques instants chez vous….
    Je reviens d’un voyage à Sète où, bien sur j’ai visité tous les lieux mythiques que vous citez!
    L’hommage que vous lui faites ici est formidable….merci pour lui et merci au coquin de sort qui,je ne sais comment, me l’a fait decouvrir!

    Répondre

  3. le 14 novembre, 2011 à 1:05 encreviolette écrit:

    Comme vous me semblez bien au fait de l’oeuvre de Brassens, je ne vous apprends sans doute pas que l’ami Georges rendit hommage à travers une chanson, à la petite bretonne qui porte votre pseudo, et surtout à Armand Robin,poète lui-aussi, écrivain et compagnon d’anarchisme:
    « C’est une espèce de robin,
    N’ayant pas l’ombre d’un lopin,
    Qu’elle laissa pendre, vainqueur,
    Au bout de ses accroche-coeurs.
    C’est une sorte de manant,
    Un amoureux du tout-venant
    Qui pourra chanter la chanson
    Des blés d’or en toute saison
    Et jusqu’à l’heure du trépas,
    Si le diable s’en mêle pas… »
    Mes remerciements pour votre chaleureux commentaire.

    Répondre

  4. le 14 novembre, 2011 à 1:28 Becassine écrit:

    Effectivement, je suis une inconditionnelle de Georges Brassens et je savais, bien sur, qu’ »Un champ de blé prenait racines sous la coiffe de Becassine »
    Le petit clin d’oeil à l’encre violette est aussi pour moi très évocateur….tout est dit dans ce titre…..
    J’espère avoir le temps d’échanger des impressions sur ces sujets qui m’interpellent…
    Bonne continuation….

    Répondre

  5. le 18 novembre, 2011 à 1:22 JPLP écrit:

    Bravo et merci pour cet hommage.
    Brassens , je crois que je n’aurais pas dû l’apprécier. En effet, petit garçon, lorsque Brassens passait à la télévision, sur l’une des deux chaînes alors en service, ma grand-mère se moquait de ce chanteur qui « chante des chansons trop longues avec toujours la même musique ». Pourtant nous restions « scotchés », jusqu’à la fin : c’était un temps où l’on ne zappait pas, mon bon monsieur.
    Et puis, j’ai commencé à l’écouter, mon grand frère (Le mien aussi était grand !) écoutait sur son électrophone aussi bien Ferrat, Johnny, Dalida que Brassens …
    Il n’avait qu’un disque de Brassens, le N° 2, sur lequel j’écoutais La cane de Jeanne, Les amoureux des bancs publics et surtout Pauvre Martin : J’adorais cette chanson…
    Pour ma part, depuis quelques jours, j’essaie de rendre un petit hommage à Poulidor sur mon blog (Ma monomanie cycliste persiste donc…) et en feuilletant au hasard mes vieux numéros du Miroir du Cyclisme, j’ai découvert une photo sur laquelle Brassens remet à Poupou le trophée Pernod du meilleur coureur français de l’année 1974. Et cela ne vous étonnera pas tant Georges aimait le vélo (Etait-il Anquetiliste ou Poulidoriste ?). Je crois qu’il partageait d’ailleurs ce goût du vélo avec René Fallet. Il pratiquait même le vélo… d’appartement !
    Pour terminer j’ai envie de citer une chanson d’un autre copain de Brassens : Pierre Louki.
    C’était au temps où Georges m’appelait pour me dire :
    « Allô, viens je m’emmerde,
    Si’t'as du temps à perdre
    Viens donc t’emmerder avec moi. »
    Cet appel laconique
    Qui peut sembler comique
    M’a souvent mis le coeur en joie.
    J’arrivais dare dare
    (Les occasions sont rares
    En ces temps de se dérider)
    Et, sans gestes futiles,
    Sans phrases inutiles,
    On s’installait pour s’emmerder…
    Et la suite de la chanson (ma grand-mère l’eut trouvée trop longue…) nous décrit un Brassens fort espiègle.
    J’adore Pierre Louki qui est mort voici 5 ans (en décembre 2006, je crois) et gageons que pas une seule chaîne de Tv (il y en a beaucoup pourtant…), ni un seul « news magazine » ne lui rendra hommage : Triste époque !
    Amicalement.
    JPLP

    Répondre

  6. le 19 novembre, 2011 à 9:05 JPLP écrit:

    Petit rectificatif…
    Brassens remit à Poulidor le Trophée Pernod en 1972 et non en 1974.
    Bonne journée.
    JPJP

    Répondre

  7. le 19 novembre, 2011 à 11:57 encreviolette écrit:

    Cette confusion serait-elle la conséquence d’avoir trop levé le coude lors la remise du Trophée Pernod ou … d’avoir trop fêté le beaujolais nouveau?
    « Avant de chanter
    Ma vie, de fair’ des
    Harangues
    Dans ma gueul’ de bois
    J’ai tourné sept fois
    Ma langue
    J’suis issu de gens
    Qui étaient pas du gen-
    re sobre
    On conte que j’eus
    La tétée au jus
    D’octobre… »
    Cela me permet un petit clin d’oeil à l’ami Brassens et également à René Fallet, auteur du truculent roman « Le Beaujolais nouveau est arrivé ».
    Bien amicalement.

    Répondre

  8. le 20 novembre, 2011 à 21:58 Françoise écrit:

    Bonsoir,
    C’est après être venue et revenue lire cet hommage à Georges Brassens que je vous laisse enfin un commentaire.
    J’ai apprécié les annexes (photos, vidéos) mais plus encore les petites phrases que je ne connaissais pas : « Les mots sont une source de malentendus… Ne croyant pas aux opinions collectives, …Je me borne à donner mes impressions en face de problèmes. Même si je ne les traite pas, ils sont sous-jacents… »

    Une nouvelle fois merci pour tout ce que j’apprends en lisant vos lignes.
    Merci aussi d’être un fidèle de mon blog, où chaque jour, je dépose quelques lignes supplémentaires. Un exercice qui me plait même si certains jours, débordée, je bâcle un peu.

    A bientôt, j’attends la nouvelle « création » avec impatience.
    Bien amicalement.

    Répondre

  9. le 8 avril, 2017 à 14:49 Loic écrit:

    Bonjour,
    Félicitations pour votre magnifique article extrêmement bien écrit !

    Répondre

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