Archive pour le 3 octobre, 2011

Les 50 ans du tournage de LA GUERRE DES BOUTONS d’Yves Robert

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À David Ramolet sans qui tout ce qui suit n’aurait jamais existé
À tous ces enfants de la guerre qui continuent à nous faire rêver, cinquante ans plus tard
À tous ceux qui avec leur petit caillou ont construit cette pierre précieuse.

Et si je ne craignais pas d’être qualifié de peigne-cul prétentieux, je dédierais ce billet d’abord à Louis Pergaud et Yves Robert.

« Un vingt-deux de septembre au diable vous partîtes,
Et, depuis, chaque année, à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous... »

Paradoxalement, pour évoquer des retrouvailles, j’ai envie de parodier cette chanson de rupture de Georges Brassens qui, de manière plus joyeuse, écrivit pour un film d’Yves Robert, Les Copains d’abord, un véritable hymne à l’amitié.

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Le vingt-quatre septembre de 2011, vous les enfants de la Guerre des boutons, la « vraie », celle réalisée en 1961 par ce même Yves Robert, rivaux autrefois, copains ensuite, à Armenonville-les-Gâtineaux vous débarquâtes. C’est là dans ce petit village beauceron du département d’Eure-et-Loir que le réalisateur planta sa caméra pour tourner de nombreuses scènes de son adaptation cinématographique du roman de Louis Pergaud ; et qu’en ce premier jour d’automne, les « gosses », ils étaient cités ainsi dans le générique, se sont retrouvés, un demi-siècle plus tard, pour faire une méga teuf comme on dit aujourd’hui ; maintenant que nous sommes grands, nous sommes quand même restés d’jeuns.
Ce jour de grâce -expression incongrue pour Yves Robert, anticlérical convaincu qui se débrouilla pour ne jamais filmer l’église du village- est le point d’orgue du travail colossal mené depuis un an par le journaliste et romancier David Ramolet.

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Amoureux « dingue » du film dont il connaît les plans et les dialogues quasiment par cœur, il avait évoqué dans son premier roman largement autobiographique Si j’aurais su, sa passion à travers l’obsession de son personnage Jérémy pour l’œuvre d’Yves Robert. Pour l’écrire, il avait même investi la classe où se déroule l’action, pour en faire son bureau. Allant jusqu’au bout de ses rêves, au terme d’une quête tenace et minutieuse, il est parvenu à retrouver la trace et à réunir beaucoup de ces gamins dont les frasques sans frusques enchantèrent dix millions de spectateurs.
« Au rendez-vous des bons copains, y a pas souvent de lapins, quand l’un d’entre eux manque à bord, c’est qu’il est mort », c’est malheureusement le cas des interprètes de Bacaillé et Camus.
Dans la semaine précédant la fièvre du samedi matin, les rencontres se multiplient, prétextes à de précieux moments de convivialité et d’amitié, comme cet inoubliable pique-nique dans la cour de l’école avec Martin Lartigue, la veille du vernissage de son exposition de peinture au château de Maintenon. Il conserve toute la malice de Tigibus, ainsi, tombé amoureux des cœurs de Neufchâtel, il nous mime une pub pour ce fromage fleuron du Pays de Bray … à destination des gastronomes en culottes courtes ? ! Qui sait s’il n’en immiscera pas un dans le foisonnement d’une de ses futures toiles.

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Au boulot ! Dans quarante-huit heures, tout doit être prêt. Aujourd’hui, il s’agit de mettre en ordre la classe. Des membres du musée de l’École d’Eure-et-Loir l’ont reconstituée avec du mobilier et des objets de l’époque du film. Des animations ont été proposées aux écoliers de la circonscription durant toute la semaine. Cela me rappelle bien évidemment le bon temps de l’encre violette. J’ai une pensée soudain pour Pierre Trabaud qui campait avec beaucoup d’humanité, le rôle de l’instituteur, un de ces maîtres d’école admirables qui transmettaient patiemment, au rythme tranquille des saisons, les mêmes connaissances que depuis Jules Ferry, un de ces hussards noirs de la République dont Yves Robert conservait une profonde reconnaissance. D’ailleurs, à sa sortie, le film eut du mal à démarrer et Yves,  pour le promouvoir, trouva alors l’ingénieuse idée d’écrire une lettre à plusieurs milliers d’instituteurs avec le succès que l’on sait.

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Comme tout bon enseignant qui se respecte, David et moi mettons une dernière main à la décoration et à l’affichage sur les murs. Nous fixons l’œil-de-bœuf dont les aiguilles ne devaient pas tourner assez vite pour ces gamins avides d’aller en découdre avec les peigne-culs de Velrans. Nous déplions l’immense affiche créée par Raymond Savignac qui trôna au fronton des salles de cinéma, à partir d’avril 1962. Nous couvrons les murs de photographies de plateau. Dans deux jours, la plupart de ces enfants seront ici parmi nous !

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Je me régale de fixer un gros plan de Lebrac, lui qui était un peu fâché avec les études, entre deux antiques cartes de géographie. On peut presque  comprendre son manque d’engouement quand on y lit les spécialités régionales que vante la carte de la France agricole : vins de Bordeaux, vins du Midi, eau-de-vie d’Armagnac, eau-de-vie des Charentes, cidre de Normandie … pas étonnant qu’alors, la goutte eût de la religion et du chapelet !
Et savez-vous qu’au début du vingtième siècle, l’arrondissement de Beauvais, dans l’Oise, possédait une sorte de monopole de la fabrication des boutons, ceux-là mêmes que nos joyeux garnements arrachent aux vêtements de leurs rivaux. En souvenir de cette époque prospère, on peut encore visiter un musée de la nacre à Méru.
Comme un symbole, au milieu de tous ces mômes assis à leur pupitre, apparaissent les portraits de Louis Pergaud et d’Yves Robert.

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Pergaud, instituteur en Franche-Comté, écrivit La Guerre des boutons en 1912, il y a donc bientôt un siècle. Il la sous-titra « roman de ma douzième année », preuve irréfutable qu’il s’agit d’une œuvre autobiographique. D’ailleurs, voici ce qu’il faisait figurer dans sa préface : « J’ai voulu restituer un instant de ma vie d’enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu’elle eut de franc et d’héroïque, c’est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l’école ». Pour se justifier de l’emploi d’une langue rabelaisienne, il ajoutait : « On conçoit qu’il eût été impossible, pour un tel sujet, de s’en tenir au vocabulaire de Racine ». Et l’anticlérical notoire concluait : « J’espère qu’il plaira aux hommes de bonne volonté selon l’Évangile de Jésus et, pour ce qui est du reste, comme dit Lebrac, un de mes héros, je m’en fous ».
Pour l’enfant Yves Robert, Pergaud fut d’abord un auteur mystérieux dont il signait le nom à la fin de dictées dans lesquelles il accumulait les fautes. Puis La Guerre des boutons devint le roman de sa treizième année lorsqu’il en dénicha un exemplaire chez un bouquiniste sur les quais. Tout de suite, il fut conquis par ces rivalités entre gamins, semblables à celles qu’il avait vécues dans son enfance campagnarde avec les gosses du village voisin, ou avec les garçons de l’école communale ou privée, selon, précise-t-il malicieusement, les revers de fortune de ses parents !
En son âge adulte, devenu cinéaste, avec son scénariste et dialoguiste François Boyer, il adapta le roman de Pergaud en le situant dans l’époque où sortit le film et en donnant au personnage de Tigibus, quasi inexistant dans l’œuvre littéraire, la place qu’on lui connaît.
On ne peut qu’être scandalisé quand on voit, ces temps-ci, sur les plateaux de télévision, les réalisateurs des nouvelles versions en compagnie de leur Tigibus à eux, jurer leurs grands dieux qu’ils n’ont rien emprunté au scénario d’Yves Robert … sans compter leurs tentatives mercantiles pour pouvoir utiliser la célèbre phrase.
Yves Robert réalisa, avec pourtant des bouts de ficelle, un film d’amour c’est sans doute la clé pour comprendre son triomphe à sa sortie et que, cinquante ans plus tard, il demeure toujours aussi profondément ancré dans nos cœurs et dans l’Histoire du cinéma français.
Allez, comme dirait donc Lebrac, on s’en fout de cette guéguerre de … guerres des boutons, il y a encore du pain sur la planche. Il faut installer la vitrine qui abritera quelques précieuses reliques telles la chemise, le béret et la fronde de Tigibus confiés par Martin Lartigue ainsi que le scénario et les dialogues sur papier que m’offrit Yves Robert lorsqu’il collabora avec moi dans le cadre d’animations scolaires.

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Et puis, Bernard Chateau vient de garer son fourgon devant la classe ! Ce septuagénaire sympathique roula sa bosse comme technicien sur les plateaux de cinéma, et participa à plusieurs films d’Yves Robert, c’est dire s’il connaît beaucoup d’anecdotes et de petites histoires du septième art. Possédant une âme de collectionneur, il a sauvé du rebut un important matériel de tournage qu’il met à disposition pour reconstituer l’ambiance d’un plateau. Rail et chariot de travelling, projecteurs Fresnel, « blondes » et « mandarines », et caméra, sont bientôt en place comme lorsque Yves Robert filma dans la classe.

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Tous ces préparatifs me rappellent le temps où je tournais moi-même dans les écoles. Plus cocasse encore, inversion des rôles, j’eus le bonheur de filmer plusieurs fois Yves Robert égrenant avec des écoliers des Yvelines, des souvenirs de sa Guerre ( !) et de La Gloire de mon père.
Silence, on peut tourner ! En réalité, pas vraiment car c’est l’effervescence autour de l’ancienne petite école champêtre … jusqu’à quinze kilomètres à la ronde. En effet, Daniel Tuffier, le gosse de Longeverne qui perd ses lunettes au milieu d’une bataille, président de l’association Si j’aurais su organisatrice de l’événement, s’active pour préparer la fête à Orphin alias Velrans ainsi qu’au moulin de la Guéville, l’ancienne demeure d’Yves Robert et Danièle Delorme. Et puis, il y a le dévouement de tous ces bénévoles, du maire au garde-champêtre, acquis (et même conquis) à la passion de David Ramolet.
Ainsi Jean-Daniel Martin exhibe hors de sa camionnette l’un des panneaux d’entrée dans le village de Longeverne qu’il a peints et qui remplaceront, le temps d’un week-end, ceux d’Armenonville-les-Gâtineaux.

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En face de l’école, le cantonnier arrose soigneusement les premières fleurs du futur jardin Yves Robert. À l’origine, le projet était de donner le nom du cinéaste à la rue en face de l’école, dans laquelle se situent de nombreuses scènes du film.

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Étions-nous à Longeverne ou à Clochemerle, toujours est-il qu’au cœur de l’hiver, quelques riverains manifestèrent  leur désapprobation ! Leur attitude paraissait d’autant plus surprenante que la voie en question s’appelle, avec la plus grande banalité, rue du Village, et qu’aucun commerce ne s’y trouve, ce qui aurait pu justifier les réticences. Fallait-il alors la sous-baptiser rue des Couilles molles ?! Les gens d’Armenonville,  de très bonne volonté, démontrèrent par la suite qu’ils n’en étaient pas ! Par les fenêtres de la classe, nous ne guettons pas le petit Christophe Bourseiller poursuivi par son père après avoir testé l’insulte suprême, ni même donc David Ramolet coursé par un autochtone susceptible  !
Nous voyons juste s’activer quelques personnes pour dresser les cinq tentes qui accueilleront les trois cents inscrits au repas des copains.

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Voilà, c’est vendredi ! Le premier enfant de la guerre débarque à Armenonville. Il s’agit de Marie-Catherine alias Marie Tintin, la seule fille de la bande des Longeverne. Elle ne tourna pas dans la classe car, en ce temps-là, la mixité n’était pas encore de mise à la communale. Vous la voyez par contre dans la séquence du corbillard ainsi que dans la scène du lavoir contigu à l’école. Trépignant presque, elle s’y rend d’emblée et y rencontre un pêcheur qui, en guise de trésor, lui montre un brochet.

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Puis, visiblement émue, elle s’attarde devant les photographies sur les murs de la classe, avant d’arpenter la rue … du Village. La maison de Lebrac, celle de Bacaillé, nous la laissons à son émotion de retrouver ces lieux avec son mari, cinquante après. Domiciliés en Aveyron, ils adhérèrent d’emblée au projet de David Ramolet et ils nous rejoignirent plusieurs fois au cours de l’année précédente, dans les conseils (très) restreints de l’association Si j’aurais su.
Comme pour toute manifestation populaire, il faut penser aux problèmes les plus bassement matériels, qui sait si le stress de l’événement ne tordra pas les boyaux de certains visiteurs comme ce fut le cas autrefois pour Tigibus ! Une entreprise installe donc plusieurs cabines sanitaires à l’endroit même où se trouvaient les pittoresques cabanes en bois du film. Certes, c’est moins fonctionnel pour guetter l’arrivée du maître et afficher les ordres de mobilisation de guerre ; par contre, les rouleaux de papier remplacent avantageusement les catalogues périmés et les journaux !
J’évoquais les ennuis gastriques de Tigibus, justement, il débarque, guilleret, en compagnie d’une équipe de France 3 Aquitaine. Elle réalise, en effet, un reportage sur Martin Lartigue, landais d’adoption, peintre et céramiste, qui, parallèlement à la célébration du cinquantenaire, expose ses toiles au château de Maintenon tout proche. Ce sont les beaux dommages collatéraux de la Guerre des boutons dont je vous ai entretenus dans mon précédent billet (du 27 septembre 2011).

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Pour quelques plans de coupe, le journaliste me demande de jouer un figurant photographiant Martin assis sur l’un des bancs à dossier de la classe. Une émotion certaine étreint Martin, en particulier face au portrait de Louis Pergaud, un auteur dont il adora De Goupil à Margot et aussi La Revanche du Corbeau, peut-être plus encore que le roman qui fait aujourd’hui sa notoriété. Et moi, dans l’esprit de l’Actor’s Studio, je ne joue pas, je photographie !!!

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Nous sommes à H-14 des retrouvailles et la tension est de plus en plus palpable chez l’ami David. Sans pousser la minutie à ce qu’il ne manque aucun bouton même de guêtre, il peaufine cependant les derniers détails de l’organisation. À la tombée de la nuit, il prévoit même de se rendre dans la forêt avec Daniel Tuffier (qui a retrouvé ses lunettes !) pour nettoyer le coin d’éventuels détritus laissés par quelques adolescents en mal de sensations !
Une seule incertitude subsiste, la météo, quoique tous les bulletins soient optimistes, demain le soleil brillera dans les cœurs et dans le ciel !
Nous y sommes enfin le samedi 24 septembre 2011 ! Six heures trente du matin ! Une pâle rougeur point dans le tout petit jour, signe de beau temps. Pour ne pas semer compagne et petite fille qui me suivent, je sinue à allure réduite dans le dédale des petites routes beauceronnes qui mènent … au fond d’un trou. Ne voyez là aucune connotation péjorative mais une simple réalité géographique. C’est un comble dans la plaine de Beauce mais, blotti au creux de la petite vallée de la Voise du nom de la rivière qui longe le lavoir, le hameau d’Armenonville-les-Gâtineaux ne surgit qu’au dernier moment au regard des visiteurs. D’autant plus que, c’est la raison de ma présence si matinale, dans quelques instants, au grand dam des roadbooks Michelin, GPS et autre Google Earth, Armenonville sera rayé de la carte du monde au profit de Longeverne, vous savez comment !
On n’est pas dans le Loir-et-Cher mais en Eure-et-Loir, et je rassure la famille de Michel Delpech, ça ne me gêne pas de tremper mes souliers dans la rosée du champ qui fait office de parking. Et pour l’instant, on ne voit pas plus de visiteur que de hibou et de cheval ! Je ne vais tout de même pas chanter, dans le petit matin frisquet, que c’est triste Armenonville au temps des amours mortes, d’ailleurs bientôt Longeverne s’anime au jour des amitiés retrouvées.
On perçoit une vague ambiance de ramassage scolaire. Un attroupement se forme peu à peu autour des cars, devant les grilles de l’école. Il ne manque que les enfants de la guerre. Quoique, ils ont cinquante ans de plus, et peut-être se fondent-ils anonymement dans l’assemblée. Chacun dévisage l’autre, tentant de deviner quelques bouilles connues. Le bouche à oreille fonctionne, j’y contribue déjà par le fait que j’en embrasse certains à leur arrivée. Quelques noms presque chuchotés s’échangent de groupe à groupe: c’est Tigibus ! Suivi de près par François, le grand frère Grangibus. Bientôt les flashes crépitent, les caméras s’allument, les micros se tendent, quelques radios, la chaîne BFM TV est de la partie mais aussi FR3 Aquitaine bien sûr, et également la Gaumont qui enregistre quelques bonus pour la sortie du DVD remastérisé. Certains sollicitent timidement les premiers autographes, une carte postale de fin de tournage leur a été offerte à cet effet, par l’association. Tout cela se déroule dans une ambiance … bon enfant. C’est Marie Tintin ! Voilà l’Aztec ! Au tour de Jean-Denis, le fils d’Yves Robert ! Il y en a même dont je fais la connaissance, tel Gambette, baptisé ainsi par ce que son père était un partisan fervent de Gambetta, homme politique républicain qui appartint au gouvernement de la défense nationale en 1870. D’autres encore qui appartinrent aux deux joyeuses bandes comme figurants, s’approchent.
Mon cœur bat fort et les yeux s’embuent parfois. De près ou un peu plus à l’écart, je les laisse savourer ces sublimes instants de retrouvailles. Elles se déroulent comme nous les avions rêvées : spontanées, sincères, authentiques, chaleureuses, émouvantes et, le trop-plein d’émotion chassé, vite joyeuses.
Il est 8 heures, l’heure fixée pour le départ en car, on prend déjà du retard, mais Lebrac n’est pas là et comme c’est lui le chef … !
Soudain, presque incognito, je l’entrevois dans une voiture qui se fraye un passage. Je remonte en courant la rue pour l’accueillir et l’invite à se rapprocher. Marie Tintin prend tout le monde de vitesse pour faire un bisou à son amoureux.

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Voilà le grand moment qu’on attendait : les deux chefs de bandes, l’Aztec et Lebrac, face à face, se toisant à deux mètres l’un de l’autre. Pincez-moi, ils ne vont pas se refoutre sur la gueule tout de même ? Mais non, c’est du cinéma, ils tombent dans les bras l’un de l’autre comme dans le dortoir du pensionnat à la fin du film. Coupez ! Une seule prise suffit, elle est extraordinaire.
L’émotion grimpe encore de quelques degrés. En scrutant toutes ces dégaines d’enfants sexagénaires, je me surprends à leur trouver le je ne sais quoi qu’Yves Robert devina probablement chez eux lors des auditions pour les enrôler. Pour parler trivialement, ils ont des vraies tronches de cinéma.
Montez dans les cars ! Les personnes inscrites d’abord, les « acteurs » se répartissant ensuite, cela pour éviter « l’effet Tigibus » et que tout le monde n’emboîte le pas de Martin. Consensuellement, les têtes d’affiche du car dont je suis responsable sont Marie Tintin et l’Aztec. Il y a également, très discret à l’arrière, Patrick Loiselet. C’est l’écolier de Longeverne qui prononce peut-être la plus jolie phrase du film, du moins une des plus fidèles à l’esprit de Pergaud : « Lebrac, tu fais honte aux pauvres. C’est pas républicain ! »
C’est parti pour une promenade d’une quarantaine de kilomètres, aux confins des départements de l’Eure-et-Loir et des Yvelines, à la découverte de quelques lieux de tournage emblématiques. Et d’abord, comme mise en bouche, le panorama de la plaine d’Houdreville sur lequel s’affiche le générique du film avant que les frères Gibus entrent dans le champ pour refourguer leurs carnets de timbres tuberculeux !
Arrêt suivant Les Buttes Noires, tout le monde descend … au bout de la propriété du Moulin Neuf où, à l’époque du film, vivaient Yves Robert et son épouse Danièle Delorme, et je serais tenté d’ajouter les enfants de la Guerre car beaucoup mangeaient et dormaient là sous la tente.
Quand je vous dis que c’est un film de famille et d’amour ! Chaque soir, à l’heure du coucher, Danièle Delorme sacrifiait au rituel des bisous. Cent enfants à un bisou par joue, faites le compte, même Lebrac trouverait la solution!

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Les gens s’enfoncent lentement dans le sous-bois paisible pour rejoindre le pont ferroviaire auprès duquel les Velrans tendent un guet-apens à Nestor le facteur.

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Soudain, retentit la voix de Philippe Lipchitz, comédien co-animateur de la compagnie Ainsi, le Sub’ Théâtre. Avec humour, dialogues du film à la main, il nous rejoue devant les frères Lartigue, ex Gibus, émus, la fameuse scène des couilles molles, l’insulte suprême qui constitue l’élément déclencheur de la guerre.

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Tandis que nous nous enfonçons plus profondément dans la forêt, le spectacle devient surréaliste. La meute des médias, caméras à l’épaule, perches de micro en l’air, floods allumés, avance à reculons devant Tigibus.

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Pour un peu, on retrouverait le déferlement médiatique qui accompagnait le président Mitterrand à l’occasion de ses escalades à la Roche de Solutré ! Pauvre Martin, mais pas pauvre misère, il se prête de bonne grâce aux questions de la presse.
Lebrac ? Lebrac ? On atteint la fourche des deux chemins où, nu comme un ver, son épée dans une main, son zizi dans l’autre, Tigibus a perdu le reste de la bande.

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Martin mime volontiers le plan au cours duquel, Yves Robert lui ayant ordonné de « dissimuler avec sa main ce qui dépasse », il … cache son nez ! Ou comment une prise ratée devient bonne, cinquante ans plus tard ! L’anecdote fait les choux gras de nombreux journalistes.
Cette fois, c’est Lebrac qui manque à l’appel à cause de quelques difficultés à marcher. Je retourne le chercher et, à mon bras protecteur, je le ramène au milieu de la troupe pour la photo souvenir. Si vous saviez comme furent émouvants, ce moment de contact tactile et les quelques phrases échangées en privé.

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L’heure tourne ! Nous faisons accélérer notre petit monde car nous sommes attendus, je vous le donne en mille, par ceusses de Velrans. Même si une réputation de peigne-culs leur colle à la peau, ils souhaitent être de la fête et, en la circonstance, ils ont sacrément bien fait les choses ! Déjà, comme Armenonville, Orphin, petit village des Yvelines, est également rayé de la carte, et Velrans apparaît sur les panneaux indicateurs à l’entrée de la commune. Mieux encore, il figure sur une authentique pancarte comportant la mention du département de Seine-et-Oise comme à l’époque où fut tourné le film.

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Puis, l’Aztec nous reçoit chez lui. Comprenez qu’à l’initiative de la municipalité, la foule se retrouve devant la maison du chef de bande local, celle-là même d’où Tigibus sort, à la nuit tombée, « rond comme un boudin » après avoir bu la bonne goutte du père de l’Aztec des Gués alias Jacques Dufilho. Philippe le comédien rejoue même la séquence, et, la production, cette fois, n’ayant reculé devant aucun sacrifice, il bénéficie du concours de deux enfants pris dans la foule et d’un béret et d’un pot à lait comme accessoires.

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Après quelques allocutions de circonstance des partenaires de la manifestation, une plaque apposée à la maison de l’Aztec est dévoilée sous une pluie de boutons.
Puis, tous ensemble, nous nous rendons à pied vers la mairie. En chemin, la population orphinoise nous prouve qu’elle ne manque pas d’humour et sait rire à ses dépens. En effet, on peut lire sur le mur de la maison qui tenait lieu d’école dans le film, la célèbre insulte écrite à la craie par Lebrac : « Tous les Velrans sont des peigne-culs ».

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Dans la cour, sous le chaud soleil, tout en nous sustentant de délicieuses viennoiseries, nous nous remémorons quelques séquences notamment tournées dans le village à travers une belle exposition de photographies de plateau. Bref, cet excellent moment de convivialité témoigne, si nous en doutions encore, que l’armistice est signé depuis longtemps entre Longeverne et Velrans et que la guerre n’est plus désormais qu’un merveilleux souvenir de cinéma.

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En route ! Nous avons près d’une heure de retard et les réjouissances matinales ne sont pas achevées. Une autre cérémonie nous attend à Longeverne : l’inauguration du jardin Yves Robert en présence de Danièle Delorme, son épouse.
À la descente de mon car, à en juger par leurs sourires, les passagers semblent comblés par leur balade dans la campagne, la collation et … ma prestation de guide malgré un micro capricieux.
Pire qu’antan, le jour de la distribution des prix ou de la proclamation des résultats du certificat d’études, la foule joyeuse s’agglutine devant l’école. Dans une atmosphère toujours bon enfant (logique en ce lieu !) et une légère pagaille éminemment sympathique, peut-être engendrée par les kirs généreusement offerts en divers points du carrefour, le maire de Bailleau-Armenonville prononce quelques paroles de bienvenue à Danièle Delorme avant que deux plaques soient dévoilées.

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L’une, fixée sur la grille de l’école, rappellera désormais à tout promeneur qu’ici, furent tournées plusieurs scènes inscrites à jamais au patrimoine du cinéma français. L’arrière-petit-fils d’Yves Robert inaugure l’autre avant de catapulter un bouton avec sa fronde.

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Comme Danièle m’écrivit gentiment à l’époque des obsèques de son mari, Yves l’anticlérical s’est échappé mais sans doute pas pour le paradis. Il me plait cependant ce matin de l’imaginer là-haut, derrière sa moustache, l’œil malin, se marrant avec les copains (« Jeanjean » Carmet entre autres). En repensant fugacement aux riches rencontres qu’il m’offrit, ma gorge se noue et une petite larme coule que … les musiciens de l’École de musique d’Épernon se chargent vite de réprimer. En effet, ils débouchent de derrière l’église en interprétant le célèbre air de fin de cuite : « Mon pantalon est décousu, si ça continue on verra le trou de mon … ». Je cherche des yeux ma petite fille pour  enchaîner la suite ! David Ramolet respire mieux. Son rêve est d’ores et déjà exaucé au-delà de ses espérances. Allez, encore un petit verre avec L’Aztec pour … la revoyure, comme on dit dans ma Normandie natale ! En fait, nous nous retrouvons tous, quelques minutes plus tard, sous les tentes aménagées derrière la classe, pour un buffet des copains parfaitement républicain.

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En effet, les grands gosses « têtes d’affiche », les figurants plus obscurs, leurs familles, les invités, les gens du village, les visiteurs « horsains », tous s’éparpillent autour des tables, sans esprit de clan, et trinquent bientôt joyeusement avec un, deux, trois … plus encore ? verres de Rouge Pif, un vin de soif du Pays de l’Aude issu de la propriété de Pierre Richard, vous savez Le grand blond à la chaussure noire, un autre grand succès populaire d’Yves Robert.
André Treton alias Lebrac nous rejoint un peu plus tard car le réalisateur de la Gaumont, en quête toujours de bonus, l’interviewe dans sa propre maison du film, que les propriétaires ont aimablement ouverte au public. Tout n’avait donc pas été cassé par le père Lebrac alors ?!
Le journaliste de BFM TV, toujours à la recherche de l’info croustillante, en profite pour lui demander s’il ira voir … les nouvelles versions : « Non, j’aurais trop peur d’être déçu … Pas pour moi mais pour eux ! » François Lartigue Grangibus, est plus catégorique encore : « Quels remakes ? Ce sont des plagiats ! C’est honteux ! »
Circulez, il n’y a rien à voir ! Enfin, n’exagérons pas quand même, il est temps de nous diriger vers Bailleau-sous-Gallardon, hameau principal de la commune, distant d’environ deux kilomètres. Cet après-midi, au foyer municipal, est projetée, en grande première mondiale (!), La Guerre des boutons, la vraie, dans sa copie numérisée.
Je retrouve la communion collective qui présidait aux séances de cinéma de mon enfance lorsque je me rendais, le samedi soir, au Dauphin, la salle située à cinquante mètres de ce qui était à la fois ma maison et mon école. Le rire et l’émotion sont communicatifs. Les frères Gibus apparaissent pour la première fois à l’écran dans la plaine d’Houdreville et déjà, les spectateurs s’esclaffent. Et je ne vous dis pas lorsque Tigibus prononce … allez, je vous le dis quand même : « Eh ben mon vieux, si j’aurais su, j’aurais pas venu » ! On l’a entendu des centaines de fois et on fond toujours autant ; il semble même qu’il la récite de mieux en mieux !!! Magie du cinéma !
Une heure et demie plus tard, lorsque les lumières se rallument, tandis que la salle se lève pour une standing ovation, on découvre des larmes au coin des yeux de beaucoup des enfants de la guerre. Danièle Delorme, boostée par les acclamations, oubliant ses quatre-vingt-dix printemps, enjambe les chaises du premier rang pour remercier le public.

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L’émotion est si forte qu’aucun des acteurs ne souhaite participer au débat prévu. Le temps que les esprits s’apaisent, Daniel Tuffier, très clairvoyant tout Guignard le Bigle qu’il fût, reprend les choses et le micro en main pour instaurer une discussion avec le public moins conventionnelle. Je retiens deux interventions judicieuses de Jean-Denis Robert. L’une concerne la remarquable prestation d’acteur de l’enfant interprétant le traître Bacaillé.

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Au milieu de toute cette ribambelle de gosses sympathiques, cela lui fut sans doute compliqué, déjà psychologiquement, de composer son rôle de méchant. Il en souffrit probablement, même en dehors du plateau, dans la vie du groupe. Un de ses amis confie que Jean-Paul aurait été heureux d’être avec nous mais la camarde en a décidé autrement.
Jean-Denis met d’autre part en avant la modernité du film avec notamment certains mouvements de caméra audacieux pour l’époque. Truffaut a sorti Les quatre cents coups, deux ans auparavant. Et si, au risque de faire hurler quelques puristes, La guerre des boutons appartenait au mouvement de la Nouvelle Vague ? Elle abandonne les studios pour évoluer dans des décors réels et, surtout, c’est aussi toute l’ingéniosité de l’adaptation du roman de Pergaud par Yves Robert, elle s’inscrit dans son époque au point qu’on lui découvre aussi maintenant des vertus documentaires.
C’est le temps de la douce France de mon enfance insouciante, sans télévision envahissante, le temps de mon école à l’encre violette, des culottes courtes, des genoux barbouillés de mercurochrome, des virées avec mes camarades le jeudi dans le bois de l’Épinay, des petites rivalités avec les gars de Serqueux le village voisin, des quelques torgnoles, probablement méritées, infligées par mon papa. Et, on pouvait voir au cinéma des enfants courir complètement nus, leurs petites fesses rondes autant offertes à l’œil des spectateurs qu’aux fessées et aux fouets de leurs parents.
L’enfant d’aujourd’hui, marqué par la décomposition des familles, menacé par des pervers et des voyous rôdeurs, abruti par les reality shows, se retrouve trop souvent seul dans sa chambre avec sa console numérique. Et le réalisateur couvre pudiquement la nudité des gosses avec d’affreux sous-vêtements de flanelle ! Pour faire adaptation originale, nous pourrions lui suggérer qu’il existe des phénomènes de bandes autrement plus inquiétants.
Je reviens dans la salle car, comme pour prouver que les rivalités entre villages ne sont pas près de s’éteindre, une habitante de Bailleau revendique qu’il n’y a pas qu’à Armenonville, des Baillarmois firent également de la figuration dans le film ! Non mais … !
Avant que cela ne dégénère, je blague bien sûr, … comme la musique adoucit les mœurs, l’harmonie d’Épernon entame un mini concert avec un florilège des bandes originales des films d’Yves Robert. Tout le monde garde en tête l’air à la flûte de pan du Grand Blond à la Chaussure noire ainsi que Les Copains d’abord écrit par Brassens. Mais aujourd’hui, ce sont les pseudos accents militaires de la musique de la Guerre des Boutons qui provoquent une nouvelle et émouvante standing ovation. Quel sale anglicisme ! En 1962, les spectateurs se levaient pour applaudir !
La soirée se prolongea tardivement, en privé, entre acteurs et membres de l’association, à l’invitation des propriétaires actuels du moulin de La Guéville. Encore un moment d’émotion pour tous ceux qui connurent autrefois cette demeure, quasi quartier général de la guerre.
Et comme les vrais amis ont toujours du mal à se séparer, certains d’entre nous pique-niquâmes encore ensemble le lendemain. Anecdotes, souvenirs et même confidences fusèrent comme il est toujours de mise entre anciens combattants.
Mais cela, excusez-moi, est de l’ordre de l’intime. Allez, puisque vous avez fait l’effort de me lire jusqu’au bout, je vous en raconte une petite tout de même! Quand vous irez revoir le film (sortie le 12 octobre) ce à quoi je vous encourage vivement, vous aurez peut-être même la chance d’y rencontrer quelques-uns de ces grands enfants, observez attentivement Grangibus ! Vous le surprendrez dans une scène, remuant les lèvres sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Grand frère protecteur, il soufflait la réplique à son petit frangin des fois qu’il se plantât !
Il y a plein d’émotions impossibles à faire passer par l’écrit. Vous avez compris que le 24 septembre 2011 restera à jamais gravé dans mon cœur. Sûr que nous nous retrouverons avant que cinquante autres années ne s’écoulent ! Au fait, j’ai été peut-être un peu excessif  en déclarant qu’il n’y avait plus de peigne-culs à Velrans. En effet, dans la semaine qui suivit, une habitante du village,  sans doute ignorante de Louis Pergaud et Yves Robert, s’est plainte à la mairie qu’il était inadmissible qu’on écrive sur les murs et qu’on ne nettoie pas de tels tags!

Vifs remerciements à Denis et Christophe Rigaud ainsi qu’à Jean Berger pour leur concours à l’illustration de ce billet. 

 


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