Archive pour octobre, 2011

Mon Festival du film britannique de Dinard 2011

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Mardi 4 octobre 2011, 17 heures, je débarque sur la côte d’émeraude pour la vingt-deuxième édition du festival du film britannique de Dinard qui s’annonce vite sous de mauvais auspices. À peine le temps de m’inquiéter d’un message de l’ordinateur de bord de mon automobile détectant une défaillance du frein de parking, je réalise que j’ai laissé chez mon ami à Rennes, carte d’identité, permis de conduire, argent, chéquier, cartes grise et bleue, bref tous mes papiers ! Pas d’autre solution que de retourner vers la capitale bretonne avant de récupérer au palais des Arts, mon pass d’accès aux cinq salles de projection, sésame d’autant plus précieux qu’il devient, au fil des années, de plus en plus difficile à se procurer. Voilà, tout est rentré dans l’ordre, et pour nous remettre de nos émotions en cette veillée d’armes cinéphiliques, nous nous dirigeons vers le Café Anglais, un bon restaurant qui constituera presque notre cantine le temps du festival.

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Ce soir, nous optons pour un repas léger avec un plat de poisson arrosé d’un vin blanc de Gascogne, avant d’ingurgiter, au choix, durant la semaine, les six films de la compétition officielle, quatorze en avant-première, deux hommages à l’acteur John Hurt et à l’écrivain et dramaturge Harold Pinter, des courts-métrages, ainsi qu’un coup de projecteur sur le cinéma écossais.
Pour la circonstance, la météo s’est même parée d’une scottish touch. Les goélands bravant le vent de tempête à décorner les béliers à tête noire de la lande de Culloden, donnent à la plage de l’Écluse, un petit air d’Inverness.

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Mercredi 5 octobre : cocasserie de la programmation, elle nous pousse vers les Alizés, du nom du seul cinéma permanent de la station, où est projeté L’Irlandais de John Michael McDonagh, premier film à briguer le Hitchcock d’or, statuette à l’effigie du maître du suspense, récompense suprême de la manifestation.

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Once upon a time in the West of Ireland ! Ça commence sur les chapeaux de roues d’un bolide de sport rouge traçant la lande à toute allure sous le regard étrangement laxiste d’une voiture de police, tandis que retentit une musique aux accents faussement « morriconiens » façon Le Bon, la brute et le truand. Ça se poursuit inéluctablement dans le décor avec le flic irlandais toujours aussi flegmatique qui constate l’étendue des dégâts en découvrant des sachets d’ecstasy sur la chaussée et en tâtant les testicules du mort. On subodore déjà que le réalisateur désire nous emmener dans une balade irlandaise joyeusement décalée. Des truands, il y en a ; ce sont des trafiquants de drogue aimant citer Nietzsche, qui ont choisi comme base de leurs opérations, cette côte paumée où il ne se passe jamais rien. Dans le rôle de la brute, on porterait a priori notre dévolu sur le policier Boyle, gros buveur de Guinness, raciste et fier de l’être, détestant en vrac les Américains, les habitants de Dublin, les Anglais, les gays (« impossible qu’il y en ait dans l’IRA »), les Noirs (« je croyais qu’ils dealaient tous de la drogue »), client habituel des prostituées, grossier, se grattant constamment les burnes, déplaçant des pièces à conviction, n’hésitant pas même à revendre des armes à des membres de l’IRA. Quoique … ! On pourrait éventuellement imaginer le bon à travers le personnage d’Everett, un super agent du FBI, noir, diplômé de Yale, raide comme la justice, dépêché sur place pour apporter son professionnalisme. Quoique … ! Et si finalement, contre toute logique, dans ce choc des cultures policières, la méthode locale fournissait des résultats surprenants ?
L’irrationalité des personnages s’oppose au réalisme des situations meurtrières, les dialogues sont hilarants, et le thriller bascule vers une comédie très jouissive. Et vous l’avez deviné, on finit par prendre en sympathie L’Irlandais, ce gros porc de flic, aussi drôle qu’inquiétant, interprété magistralement par Brendan Gleeson. Sont-ce sa carrure à la John Wayne et la verte Érin en toile de fond, on se prend à penser à L’homme tranquille de John Ford.
Je dépose dans l’urne, la vignette J’ai bien aimé fournie par l’hôtesse avant d’entrer dans la salle. Du dépouillement des votes en fin de semaine, sortira le film récompensé par le Prix du Public. Puis, profitant d’une clémence très passagère du temps, je me restaure, sur l’esplanade de la plage de l’Écluse, d’un sandwich américain au thon. Mon ami, redoutant les éclaboussures perfides de mayonnaise sur sa chemise, opte pour le jambon et fromage !
Que n’aurait-il pas maugréé après la boue collant à ses chaussures s’il avait assisté, en juillet 2010, au festival de rock T in the Park (T parce que sponsorisé par les brasseries Tennent’s) près de Kinross, en Écosse ! C’est là que le réalisateur écossais David Mackenzie, déjà victorieux à Dinard en 2007 avec Hallam Foe, situe son nouveau film You instead.
Performance technique, il a tourné son film en cinq jours dans le cadre très serré du festival, ce qui implique à la fois un script très précis et des facultés d’adaptation face aux événements réels imprévus, notamment cette boue (qu’il souhaitait cependant) dans laquelle s’engluent les deux héros. In the mud for love !
L’un est Adam, vedette du groupe électro-rock américain The Make dont le tube fournit le titre du film. Il est interprété par Luke Treadaway déjà aperçu dans Le choc des Titans. L’autre, c’est Morello, chanteuse d’un groupe punk britannique plus marginal. Les fans d’Harry Potter reconnaîtront Natalia Tena, la sorcière Nymphadora Tonks.

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L’intrigue est mince ou comment un couple attachant devient attaché. Nos deux rockers qui se détestent en ouverture du film se retrouvent, suite à une dispute, menottés l’un à l’autre par un agent de sécurité un brin prophète. Évidemment, malgré quelques vaines tentatives de bricolage pour les séparer, ça crée des liens. Apprenant à mieux se connaître, leur discorde initiale se transforme peu à peu en romance. On sourit de quelques scènes cocasses comme dormir à quatre avec les conjoints respectifs ou se déshabiller pour prendre une douche commune. Mais l’intérêt du film réside plutôt dans son aspect documentaire et la manière dont David Mackenzie rend compte avec une certaine virtuosité de l’atmosphère du festival et ses transes collectives pour la musique, l’alcool et sans doute un peu de drogue. Le film devrait sortir sur les écrans français sous le titre Rock & Love.
Vous aurez compris qu’il s’agit d’une œuvre légère et sympathique qui ne devrait pas séduire le jury. Après qu’il l’eût visionnée, petit clin d’œil des organisateurs, deux « bobbies », policiers de Newquay petite ville de Cornouaille jumelée à Dinard, montèrent sur scène pour menotter à nouveau les deux jeunes acteurs. Je n’étais pas présent à cette séance, en revanche j’ai profité plus confidentiellement du joli minois de Natalia, sans avoir à la ligoter à son fauteuil, en dégustant un Nespresso au bar de son hôtel ! What else ? Rien !

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Pour l’heure, comme tout vrai festivalier accro qui se respecte, nous sortons précipitamment du Palais des Arts pour reprendre à l’extérieur la file d’attente du film suivant, également en compétition officielle, Week-end d’Andrew Haigh.
Il traite encore d’une romance qui unit cette fois … deux homosexuels. Elle se situe dans le calme très provincial de Nottingham. Russell, sauveteur à la piscine municipale, n’a pas de projets particuliers pour la fin de la semaine sinon traîner avec ses copains le vendredi soir, bosser le samedi et se rendre à la fête de sa filleule le dimanche. Tout bascule lorsque pour conclure une soirée arrosée avec ses amis hétéros, il part draguer seul en boîte de nuit où il fait connaissance de Glen. Là naît une histoire d’amour qui ne pourra continuer au-delà du week-end car Glen part le dimanche après-midi pour suivre des cours d’Art à New York, durant deux ans. « Brève rencontre » donc, pour reprendre le titre film lauréat lors du 1er festival de Cannes ! Au cours de laquelle les deux garçons se découvrent en buvant, se droguant, en se racontant des histoires et en faisant l’amour. Évidemment, cela déclenche un certain malaise dans la salle que quelques couples quittent avant la fin sans respect pour les spectateurs attentifs.
Cette chronique de la vie ordinaire gay est certes monotone à cause de la lenteur de son rythme, mais aussi très courageuse, infiniment estimable et d’une grande sensibilité. Et, pourquoi ne pas l’avouer, c’est un film d’amour traité avec justesse par le réalisateur. La scène finale est émouvante lorsque les deux amoureux échangent un dernier baiser sur le quai de la gare tandis qu’hors champ, un jeune voyageur profère une insulte bien répugnante à cet instant. Félicitations à Tom Cullen et Chris New pour leur interprétation.
Le parcours du combattant cinéphile n’est pas de tout repos et, comme auparavant, nous nous hâtons vers la sortie pour assister à la projection suivante toujours dans la même salle. Nous nous retrouvons ainsi mêlés aux membres du jury qui visionnent leur premier film. Nathalie Baye en est la présidente.

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Les acteurs Emmanuelle Devos et Sami Bouajila, le réalisateur Éric Lartigau, le compositeur Armand Amar et l’éditeur François Verdoux représentent la France. Qu’ils nous excusent, nous sommes sensibles au charme des actrices britanniques Jacqueline Bisset, Hayley Atwell et Jaime Winstone !
On nous propose du soleil et des oranges ou plutôt on avait promis Oranges and Sunshine à 130 000 enfants britanniques de l’assistance, déportés vers les pays du Commonwealth et notamment l’Australie entre 1930 et 1970. C’est le sujet abordé dans le premier long métrage de Jim Loach, fils de Ken l’immense réalisateur. Il raconte l’histoire vraie de Margaret Humphreys, une assistante sociale de Nottingham qui, dans les années 1980, dénonça ce scandale de la politique de migration forcée mise en place par le gouvernement britannique.

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On suit Margaret, magnifiquement interprétée par Emily Watson, dans sa traque presque solitaire pour réunir des milliers de familles, obliger les gouvernements à rendre des comptes et attirer l’attention du monde entier sur ces agissements. C’est poignant et révoltant de découvrir que des enfants d’à peine quatre ans, croyant leurs parents morts, étaient expédiés à l’autre bout du monde, dans des orphelinats gérés par l’Église catholique (!), où ils étaient contraints de travailler et se retrouvaient victimes parfois d’actes de pédophilie.
On est plein d’admiration pour cette femme qui met en péril sa propre vie de famille pour tenter de recoller quelques lambeaux de celle des enfants. Et comment ne pas être ému quand, à une fête de Noël, le fils de Margaret répond à un membre de ces familles lui demandant quel cadeau il lui offre : « Je t’ai donné ma maman ! »
Il y a aussi l’émouvante chanson de Cat Stevens :

« Oh, Very Young (Oh, Tres Jeune)
Que nous laisseras-tu cette fois
Tu ne danses sur cette terre que pour un court moment
Et même si tes rêves se tournent et se retournent maintenant
Ils disparaîtront comme le meilleur jean de ton père... »

Il est dommage que Jim Loach n’ait pas choisi un parti de traitement en balançant constamment entre fiction, thriller et documentaire. Cependant, on reconnaît ici toute la vigueur et le courage du cinéma britannique (dont son père est un des ambassadeurs) qui n’hésite pas à s’emparer des grands problèmes de société dans ce qu’ils ont de plus douloureux ou choquants.
La nuit est tombée sur Dinard. Mis en appétit par l’éclectisme de la programmation, nous achevons notre première journée de festival au Café Anglais devant une entrecôte fondante en bouche, arrosée d’un capiteux rouge de Baumes de Venise.
Jeudi 6 octobre, 10h 30, plus exactement 9h 30, car les files d’attente s’allongent de plus en plus tôt d’année en année. Au total, trente mille spectateurs suivront cette vingt-deuxième édition. L’horaire de la première séance journalière semble tardif, est-ce pour ménager le repos des membres du jury et des retraités de la cité balnéaire ? Heureusement, je me suis muni d’un parapluie pour affronter les averses en attendant l’ouverture des portes.
Ouf, enfin à l’abri ! Calés dans nos fauteuils (par chance, toujours les mêmes à croire qu’ils nous sont réservés !) au fond de la salle, pour tromper l’attente, nous nous repaissons de quelques scènes malheureusement ordinaires du festival : ainsi, les accrochages avec des gens qui bloquent des places pour des amis qui n’arrivent jamais, sans parler de ceux qui, après avoir dérangé toute la rangée, se découvrent un besoin pressant ; plus drôles sont les avis, péremptoires et évidemment divergents, émis sur les films de la veille ! Faisant diversion, les membres du jury viennent peu à peu s’asseoir au milieu du public. Mon ami, se prenant pour Le Magnifique Belmondo (il est vrai que c’est plus facile maintenant !), en pince pour Jacqueline Bisset. Moi, je regarde, attendri, la marraine du festival, Petula Clark, … un demi-siècle que je ne l’avais pas vue en chair et en os. À nous les petites anglaises ! Souvenirs, souvenirs !
Ce matin, à l’affiche, du maousse avec Tyrannosaur, le premier long métrage de l’acteur anglais Paddy Considine, de quoi effrayer peut-être le public en majorité politiquement correct de Dinard qui pousse parfois des cris d’orfraie face à la violence et au sexe. En fait, contrairement à ce que laisse suggérer l’affiche britannique, aucun T. rex n’apparaît dans le film. À moins que le monstre soit métaphoriquement le héros Joseph, un homme grisonnant, veuf, brisé, aigri, alcoolique, violent, porté vers l’autodestruction. Le ton du film est donné dès la scène d’ouverture où cette bête enragée shoote avec tellement de brutalité dans son chien que celui-ci meurt le lendemain. Puis il fracasse la vitrine de l’agence postale locale, avant de se réfugier dans la boutique d’Hannah, une femme très douce, travaillant pour une œuvre de charité chrétienne.

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« Vous m’avez demandé pourquoi je suis rentré dans votre magasin. C’est parce que vous m’avez souri, il n’y a que deux êtres qui me souriaient dans la vie, mon chien et vous. J’ai eu envie de me noyer dans votre sourire. ». C’est peut-être le début du chemin de la rédemption. Joseph est très fataliste sur son sort, Hannah croit naïvement en la bonté de chacun. Ce n’est pas gagné pour que ces deux êtres se rapprochent ; pourtant peu à peu, nous découvrons que leurs vies ne sont pas si éloignées que cela. Qu’on soit un raté alcoolique ou une catholique fervente, personne n’est à l’abri d’une misère physique et psychologique. Tout est loin d’être parfait au foyer d’Hannah. Son mari jaloux la maltraite, il est même une scène où il urine dessus.
L’histoire zigzague entre des passages très noirs et des moments de compassion humaine sans que le réalisateur ne cède à quelque gratuité dans son propos. Il est une séquence insoutenable où Joseph abat à la hache le pitbull de son voisin (pauvres chiens !) ; il en est une autre, tendre et émouvante où, après avoir assisté aux obsèques de son meilleur ami, Joseph célèbre sa mémoire en buvant en musique, dans un pub, avec Hannah et la fille de son copain.
Ce film « colossal » est trop réaliste pour qu’il connaisse une happy end. Mon ami en fait d’ores et déjà son favori pour le Hitchcock d’or mais sachant que ses pronostics ont été régulièrement infirmés lors des éditions précédentes, je me ferais du mouron à la place de Paddy Considine ! En ce qui me concerne, quoique conquis également, je crains que le jury d’un festival ne le trouve trop académique. Verdict dans quarante-huit heures !
En tout cas, la présidente Nathalie Baye soulignera à juste titre l’extraordinaire performance des acteurs principaux, Peter Mullan dans la peau de Joseph, Olivia Colman dans le rôle d’Hannah, et Eddie Marsan, son mari. Et ne dédaignant pas l’humour anglais, elle ajoutera que même les chiens jouent bien !!! Pour Paddy Considine, ils ont un rôle de symbole et, d’ailleurs, il réalisa auparavant Dog all together, un court métrage avec déjà Peter Mullan et Olivia Colman comme acteurs, qui remporta un Lion d’argent à Venise et qui constituait un brouillon de Tyrannosaur.
J’oubliais, Joseph explique incidemment à Hannah, sur le ton de la confidence ou de la blague, le titre du film : il surnommait son épouse Tyrannosaur, la décrivant comme une femme grosse qui faisait beaucoup de bruit en montant les escaliers et provoquait des vibrations dans sa tasse de thé … comme le T. rex de Jurassic Park, le film de Steven Spielberg !!!
Ce midi, le temps maussade incite à préférer au traditionnel sandwich, une marmite de moules marinières avec des frites, avant de voir le sixième et dernier film en compétition, Behold the Lamb, premier long métrage du nord-irlandais John Mcllduff.
Le réalisateur présent sur la scène, compare son film à un enfant qui va à l’école pour la première fois et suggère qu’on soit donc gentil avec lui ! Et que voit-on dans la séquence d’ouverture? Un chien mort de froid promené en laisse par sa maîtresse toxicomane ! Décidément !
Ceux de ma génération se souviennent d’une traversée de Paris, sous l’Occupation, avec Bourvil et Gabin transportant un cochon découpé dans quatre valises. Ici, Eddie, un ex-comptable dépressif, et Liz, la copine junkie de son fils camé lui-même, se retrouvent embarqués dans un excentrique road movie à travers l’Ulster, … avec un agneau sur les bras ! On se demande un bon bout de temps ce que le pauvre ovin, trognon au demeurant, vient faire dans cette galère avec ces deux humains aussi paumés l’un que l’autre. Jusqu’à ce que, à force d’être chahuté dans des aventures tragi-comiques, parfois même absurdes, il lâche quelques crottes et même un peu plus ! Nous serions en Écosse, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une histoire de haggis, le plat traditionnel du pays ; en effet, la panse de la brebis est farcie de … boulettes de drogue !

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Le titre du film naîtrait du message prononcé par Jean-Baptiste : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». Il est certain que Eddie et Liz ont beaucoup de péchés à se faire pardonner. Après le dinosaure rencontré le matin, nous restons sur notre faim et comme le réalisateur réclamait notre bienveillance, nous enchaînons avec un film en avant-première, Toast de S.J. Clarkson. Pour son premier long métrage, la réalisatrice adapte les mémoires d’enfance de Nigel Slater, longtemps chroniqueur gastronomique pour The Observer, présentateur d’émissions culinaires à la BBC, et auteur de plusieurs livres de cuisine.
Quand je me remémore les bons petits plats de ma maman et de ma grand-mère Léontine, j’imagine la vacuité de la jeunesse de Nigel d’un point de vue culinaire, entre une mère au foyer, cuisinière désastreuse, et un père rouspéteur qui met les pieds sous la table. Il est vrai qu’au temps des sixties, nous appréhendions les petits pois fluorescents et les gelées de menthe vibrant dans les assiettes lors de nos séjours en Grande-Bretagne.
Bref, la mère de Nigel abhorre les produits frais, allez donc savoir pourquoi elle emploie un jardinier pour entretenir un potager (!), et voue une profonde reconnaissance à l’invention de Nicolas Appert. Comme remède à cette incompétence, Nigel se régale quasi exclusivement de toasts beurrés.
Sa vie bascule lorsqu’après la mort précoce de sa maman adorée, son père, guère affectueux, engage une femme de ménage, assez sophisticated, en décolletés vertigineux, bas, jarretelles et cigarette au bec. Remarquable cuisinière, elle a pour dessein de trouver à terme un statut d’épouse par la reconnaissance du ventre. Pour détourner l’attention de son père, Nigel tente de rivaliser avec sa belle-mère sur le plan de la gastronomie. Ainsi, s’engage entre eux une véritable bataille qui se cristallise autour de la tarte meringuée au citron, réplique britannique de la madeleine de Proust pour le père de Nigel. L’adolescent s’adonne à un mini espionnage industriel pour percer les secrets de la recette, fouillant même la poubelle pour compter le nombre de coquilles d’œufs. Tout cela est appétissant mais le réalisateur s’attache trop aux plaisirs gastronomiques au détriment de l’éveil des sens de Nigel dont l’attirance pour les garçons n’est suggérée que timidement. Sans être indigeste, cette double histoire d’amour, contrarié dans la cellule familiale et accompli derrière les fourneaux, me laisse sur ma faim.

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Pour les toasts et les petits fours, ce n’est peut-être que partie remise. C’est, en effet, l’heure de nous rendre au casino pour un cocktail de bienvenue offert aux partenaires du festival. Ne me demandez pas comment nous fûmes des Very Important Persons le temps de nous rafraîchir de quelques verres d’un excellent vin blanc d’AOC Savennières Roche aux Moines !
Nous attendons l’arrivée du jury retenu par une interview pour France 3, auprès de Luke Treadaway, le chanteur de You Instead, et Thomas Turgoose, l’acteur fétiche du réalisateur Shane Meadows.

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Soudain, en me retournant, qui vois-je se glissant dans l’encoignure de la porte ? Une longue robe noire remplace l’affriolante mini robe rose en crinoline qu’elle portait lorsque je la vis dans deux concerts, l’un en plein air dans mon bourg natal de Forges-les-Eaux, l’autre au Cirque de Rouen aujourd’hui détruit.

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Ne vous moquez pas, à chacun ses faiblesses, mais dans mon adolescence, je fus sans doute un peu amoureux de Petula Clark :

« Je l’ai connue, là, là
En twistant le ya ya
Il m’a dit « Petula,
Viens twister avec moi ! »
Si mon coeur gémit
C’est qu’il m’a quitté depuis
Depuis ce jour, j’entends sans fin,
Dans mon coeur lourd, comme un refrain
L’air du souvenir n’en finit plus de gémir … »

Cinquante ans ont passé, l’arthrose nous guette, nous ne nous déhancherons pas ensemble ce soir.
Plus paisiblement, Petula Clark s’assied au piano pour interpréter deux chansons dont This is my song, l’air célèbre de La Comtesse de Hong-Kong. Au passage, elle égratigne Charlie Chaplin et la sculpturale actrice italienne Sophia Loren qui chantait moins bien qu’elle !
Pendant ce temps, les beaux yeux de Jacqueline Bisset cherchent mon magnifique ami!

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Je vous ai offert trois minutes de oldies but goodies, le temps que nous enfilions notre tenue de gala pour fouler le tapis rouge du palais des Arts afin d’assister à la cérémonie d’ouverture du festival.

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Rétrogradés en very normal persons, nous sommes dirigés vers le balcon, pour ne pas dire le poulailler, dont les sièges sont d’un inconfort redoutable. Le jury au grand complet est présenté au public. Petula Clark « balance », cette fois, sur Jane Birkin qui aurait fait moins d’efforts qu’elle pour améliorer son français et son accent ! Puis, le réalisateur écossais David Mackenzie dont on a déjà vu You instead, anticipe notre éventuel ressenti en qualifiant Perfect sense, son autre œuvre projetée ce soir, de film optimiste.

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Cela commence par une histoire d’amour ordinaire entre deux acteurs tout à fait charmants, Ewan McGregor et Eva Green, la fille de Marlène Jobert. Lui est cuisinier dans un restaurant de Glasgow et collectionne les aventures d’un soir, prétextant même après avoir « consommé » qu’il ne peut trouver le sommeil que s’il est seul ! Elle est chercheuse en épidémiologie, habite en face et ne s’entiche que de garçons qui lui brisent le cœur.
On craint de tomber dans un mélo d’autant plus ennuyeux que nos fessiers souffrent, quand, progressivement, le film bascule dans un scénario catastrophe. Nul débarquement d’extraterrestres, ni de tsunami ou tremblement de terre mais, il fallait y penser, une étrange maladie se répand sur la planète, et atteint l’humanité entière en lui faisant perdre, peu à peu, toutes les facultés sensorielles. La tension monte à chaque perte de sens qui se déclenche suite à une crise d’une forme particulière d’absolu, de tristesse pour l’odorat, de fringale pour le goût, de colère pour l’audition…
La médecine est impuissante à enrayer le processus de l’apocalypse. On découvre une capacité d’adaptabilité de l’humanité face à chaque perte de sens. Ainsi, le cuisinier inventif, crée des recettes susceptibles de déclencher des émotions d’un ordre nouveau chez les clients ayant perdu le goût et l’odorat. C’est en cela que la morale du film est optimiste pour David Mackenzie : tant que la vie est possible, elle continue ; tant qu’il restera deux humains sur la planète, ils s’adapteront et s’aimeront.
Même si l’idylle nouée entre les deux tourtereaux tempère légèrement notre effroi, je soupçonne chacun des spectateurs d’avoir reniflé discrètement une bonne bouffée d’air iodé à la sortie de la projection pour s’assurer que le monde n’allait pas encore trop mal en cette avant-veille des élections primaires citoyennes du Parti Socialiste ! Cela dit, compte tenu de l’heure tardive et de la fermeture des restaurants, nous avons failli perdre malgré tout … le goût du sandwich !
Au pub, devant une bière, dans le climat d’entente cordiale qui sied à une manifestation autour du cinéma britannique sur le sol français, je mise quelques euros non placés sur Tyrannosaur, en faveur d’une victoire du XV de France contre l’Angleterre. Comme tente d’articuler un client avachi au comptoir, il faut compter sur un sursaut d’orgueil de notre équipe !
Au programme, en ce vendredi 7 octobre matin, This is England’86 de Shane Meadows, peut-être le plus talentueux de la nouvelle génération des réalisateurs britanniques., déjà victorieux à Dinard en 2004 avec Dead man’s shoes.
Il avait présenté ici, il y a quatre ans, This is England. Ce film largement autobiographique, situé en 1983, suivait le parcours d’un gamin de douze ans, interprété par Thomas Turgoose, qui intégrait un groupe de skinheads des Midlands dont certains membres dérivaient vers un mouvement d’extrême droite nationaliste et raciste.
Shane Meadows nous offre cette fois la version cinématographique d’une série télévisée de quatre épisodes diffusés sur Channel 4, décrivant ce que sont devenus ces jeunes, trois ans plus tard. On y retrouve les mêmes personnages interprétés par les mêmes acteurs dont, bien évidemment, le petit Thomas … qui a mangé un peu de soupe !

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Dans le premier film, la guerre des Malouines au cours de laquelle la dame de fer Margaret Thatcher fit valoir la souveraineté britannique sur l’Argentine, apparaissait en toile de fond. Cette fois, des images d’archives rappellent la main du dieu argentin Maradona anéantissant les rêves des footballeurs anglais de remporter la Coupe du Monde de 1986, ultime humiliation d’une population qui a toujours autant de problèmes. Coup de griffe en passant, à la fonction du sport, opium du peuple, qui permet parfois d’oublier temporairement la sinistrose de la vie quotidienne.
La bande de skinheads est moins révoltée, les cheveux ont poussé sur leurs crânes, leur musique subit aussi de nouvelles influences, mais le spectre du chômage et la violence sociale inscrivent toujours un no future dans leur présent.
Shane Meadows concentre sa peinture de personnages déjantés sur une période très courte, les quelques semaines qui précèdent donc l’élimination de l’équipe d’Angleterre au Mundial de Mexico. Avec beaucoup de virtuosité, il enchaîne à un rythme étourdissant des séquences d’une violence parfois extrême et des moments de tendresse émouvante, sans manquer de lier tout cela avec un humour très décalé ; le même sans doute qui lui fera s’excuser à la fin du film de n’avoir pu assister à la séance, les nuits à Dinard se prolongeant tard jusqu’au matin ! Bien que le film durât plus de trois heures, nous n’avons pas vu le temps passer. C’est là tout le talent d’un cinéma britannique original, militant, courageux politiquement, toujours servi par une brochette d’acteurs remarquables, premiers et seconds rôles réunis. Et dire que chez nous, Octobre à Paris, un documentaire sur la répression meurtrière des flics de Maurice Papon jetant en Seine des centaines de Nord-Africains, sort péniblement sur nos écrans, cinquante ans après les faits.
Il paraît qu’un This is England’90 est en projet. Pour l’instant, Shane Meadows, Thomas Turgoose et le producteur posent pour moi.

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Être disponible et proche de leur public, c’est aussi un trait de caractère des réalisateurs et des acteurs britanniques. À l’écart des limousines et des chauffeurs, vous les croisez dans les cafés et les restaurants de Dinard, à toute heure du jour … et de la nuit (voir plus haut !).

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Les aléas de la programmation nous laissent quartier libre une partie de l’après-midi avant de rentrer sous la bulle de la salle Hitchcock pour voir In love with Alma Cogan, premier film du compositeur anglais Tony Britten. Les fans de foot ignorent probablement qu’il est le créateur de l’hymne précédant les matches de la Ligue des Champions. Plus sérieusement, il a réalisé un téléfilm Bohême autour de l’opéra de Puccini.
Le film nous parle du vieux directeur d’un théâtre municipal qui ne veut pas passer la main et qui aurait été autrefois amoureux d’Alma Cogan, une chanteuse anglaise de musique pop traditionnelle, très populaire dans les années 1950-60, qui décéda prématurément d’un cancer à l’âge de trente-quatre ans. Plus que la bluette avec Alma, la vraie vedette du film est Cromer, une petite station balnéaire au bord de la mer du Nord, dans le district de Norfolk. La curiosité principale en est la jetée, sorte de large pont avançant dans la mer au bout duquel se trouvent le poste de sauvetage et le Pavillon Theatre. Bien que l’image soit souvent très belle, je trouve le temps long comme … il l’est sans doute, à Cromer en novembre ! Á devoir passer quelques jours à cette époque sur la côte anglaise balayée par le vent, j’avais préféré, et de loin, The Eclipse, projeté l’an dernier. Même si John Hurt effectue une brève apparition !
Ce n’est pas grave, je le retrouve vite au cinéma Alizés comme acteur principal de Lou, le second long métrage de la réalisatrice australienne Belinda Chayko, présenté en avant-première.
« Je ne suis pas un éléphant ! Je ne suis pas un animal ! Je suis un être humain ! Je suis un homme ! » Tout le monde se souvient de cette réplique de John Hurt interprétant John Merrick, The Elephant Man de David Lynch. Le cinéma, ça trompe, nous retrouvons ici John Hurt dans un merveilleux rôle de grand-père atteint d’un début d’Alzheimer. Physiquement, il possède un faux air d’Yves Montand, le papet de Jean de Florette.
Retraité de la marine marchande, Doyle vient voir son fils à la période de Noël mais celui-ci a quitté le domicile conjugal depuis une dizaine de mois, sans laisser d’adresse, abandonnant Lou, sa fillette de onze ans, avec sa maman Rhia et ses deux petites sœurs, dans une maison isolée de la campagne australienne. La mère a besoin de son beau-père pour surmonter ses difficultés financières et encore jeune, ne veut pas tirer un trait sur sa vie de femme. La petite Lou, en manque d’affection depuis le départ de son père, se sent délaissée.

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Le grand-père confond Lou avec sa propre épouse décédée, et Lou l’utilise contre sa mère. Ainsi naît une histoire d’amour entre le vieil homme et l’enfant, aux portes de la puberté, mûre trop tôt sous le poids des responsabilités à cause des négligences de la mère.
On pourrait craindre un instant quelques sentiments incestueux, mais la réalisatrice, avec beaucoup de pudeur et de tendresse, dissipe vite le malaise et montre qu’en fait, dans leur relation, le grand-père et la petite fille ne sont que des substituts l’un pour l’autre. Doyle est à la recherche de son amour passé et Lou est en quête d’une figure paternelle.
Pour vivre ses rêves d’îles paradisiaques que lui a mis en tête le vieux loup de mer, Lou quitte avec lui la maison familiale. Mais la cavale tourne court le soir même et, plutôt qu’un happy end trop beau pour être crédible, le film s’achève avec le retour de Lou à la vie normale auprès de sa mère.
J’adhère complètement à cette histoire émouvante qui, au-delà de son caractère mélodramatique, amène aussi en toile de fond, une réflexion sur la condition féminine.
Entre sourires et larmes, mon cœur en chamade, au sens propre comme au figuré, a souvent chaviré, conquis par le jeu remarquable de l’adorable Lily Bell-Tindley et de son papy John Hurt.
Surprise, alors que les lumières se rallument dans la salle, Hussam Hindi, le directeur artistique du festival, remet à John Hurt, un Hitchcock d’honneur pour l’ensemble de son œuvre assez considérable. Pour vous donner une idée, rappelez-vous, outre son rôle pachydermique, de ses compositions de toxicomane accro dans Midnight Express d’Alan Parker, de Billy Irvine dans Les Portes du paradis, le western de Michael Cimino, de Jésus-Christ dans La folle histoire du monde de Mel Brooks, d’agent de la CIA dans Osterman Week-end de Sam Peckinpah, de monsieur Ollivander dans deux Harry Potter, et du professeur Oxley dans Indiana Jones et le Royaume du crâne cristal.

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Quelques minutes plus tard, je retrouve l’acteur britannique, son trophée sous le bras, au Café Anglais où il rejoint plusieurs membres du jury pour dîner. Pour notre part, nous nous contentons d’une table au rez-de-chaussée, ce qui ne m’empêche pas de surprendre, à sa sortie, Jacqueline Bisset appliquant son rouge à lèvres devant une des glaces du restaurant ; une scène qui se déroule dans le dos de mon magnifique ami, chutttt !

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Samedi matin 8 octobre, en route vers la salle Hitchcock, nous prenons un petit noir dans un café déjà envahi par les téléspectateurs supporters des rugbymen tricolores, avant de voir Shooting Dogs, un film réalisé en 2005 par Michael Caton-Jones et projeté au festival dans le cadre de l’hommage rendu à John Hurt.

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Shooting Dogs traite du génocide rwandais d’avril 1994 qui causa la mort de plus de 800 000 Tutsis massacrés par leurs concitoyens extrémistes Hutus. Le film fut tourné à Kigali, sur les lieux mêmes de la tuerie avec la participation notamment technique de nombreux survivants comme le précise le générique de fin. Basé sur un fait réel, il adopte le point de vue d’un vieux prêtre catholique anglais installé au Rwanda depuis trente ans, interprété par John Hurt, toujours aussi remarquable, et d’un jeune professeur encore pétri d’idéalisme, joué par Hugh Dancy.
Les forces de l’ONU n’ont pas l’autorisation de défendre la population Tutsi massacrée à la machette; par contre, elles tirent sur les chiens charognards qui dévorent les cadavres gisant sur les trottoirs, d’où le titre du film. L’École Technique Officielle de Kigali, campement de base de l’ONU, se révèle finalement être un piège mortel pour plus de 2 000 Tutsis. Bouleversant, terrifiant et révoltant, le film montre avec justesse l’indicible barbarie et le terrible abandon de cette ethnie rwandaise par la communauté internationale (Français compris !).
Instant lumineux dans ce carnage, la naissance au camp d’un bébé tutsi fait couler sur ma joue une larme … de bonheur, vite réprimée. En effet, un buisson dans la brousse nous épargnera la vision en direct de la maman et son enfant tranchés sauvagement.
Autre scène poignante, quand les forces de l’ONU quittant lâchement le camp, un responsable tutsi supplie un des chefs des armées, d’abattre par balles ses compatriotes et lui, plutôt qu’être abandonnés aux machettes hutus !
En sortant, secoué par ce remarquable devoir de mémoire, la victoire du XV de France sur l’Angleterre m’apparaît dérisoire.
Quant à John Hurt, délicieux grand-père de Lou et missionnaire plein d’humanité de Shooting Dogs, il vient de nous décliner coup sur coup sa large palette d’acteur.

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Après un sandwich vite avalé sur la plage de l’Écluse timidement ensoleillée (enfin !), nous virons de bord vers les Alizés ! Dans la salle 2 très précisément, vétuste et inconfortable, grrrr ! Nous guignons deux sièges où nous pouvons allonger nos jambes (surtout moi car le magnifique est plus court sur pattes !) avec l’inconvénient cependant d’avoir l’écran masqué par les incontinents faisant la queue devant l’unique W.C !
En avant-première, nous est proposé Peter Mullan : A portrait, un moyen métrage du Français Philippe Pilard, spécialiste du cinéma britannique. En ouverture du film, nous retrouvons quelques images de l’acteur et réalisateur écossais tournées à Dinard lors de sa venue à l’édition précédente du festival. Pour être honnête, je suis déçu tant les interviews assez superficielles de Peter sont noyées dans une indigeste présentation, pour ne pas dire propagande, du cinéma écossais. Une jolie phrase cependant de Peter Mullan : « Une fois de temps en temps, le cinéma écossais surprend tout le monde avec un film qui sort de nulle part ; un peu comme quand on bat la France au foot 1 à 0 ! »
Sa performance d’acteur dans Tyrannosaur ainsi que ses réalisations Orphans, The Magdalene Sisters et Neds, permettent d’appréhender plus efficacement l’étendue de son talent.
Pour saluer Harold Pinter, écrivain, dramaturge et metteur en scène britannique, décédé en 2008, nous est présenté Sleuth de Kenneth Branagh.
Un sleuth, c’est un détective, le limier, celui-là même que Joseph Mankiewicz réalisa en 1972. Michael Caine est encore présent dans la nouvelle version de Branagh mais il reprend cette fois le rôle confié à Laurence Olivier de sexagénaire, nouveau riche et parvenu, auteur de romans policiers. Quant à Jude Law, il interprète un jeune comédien fauché, beau comme un dieu, qui a séduit l’épouse du vieil écrivain.
Ce huis clos se déroule dans un décor au design high tech fait de miroirs, de cubes et de rectangles aux couleurs glacées, à même de procurer vertige et oppressement.
Les mots et l’ironie de Pinter font mouche dans ce jeu de séduction et de cruauté entre les deux seuls personnages du film et, contrairement à ce qu’on pourrait craindre dans ce type de mise en scène, il y a de l’action et de nombreux coups de feu. Une délicieuse friandise pour le five o’clock tea !

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18 heures : sous les parapluies de Dinard et les flashes crépitants, les membres du jury foulent le tapis rouge qui mène au palais des Arts, avant de prononcer leur verdict. Tyrannosaur décroche le Hitchcock d’Or 2011 (à l’unanimité) et le prix du meilleur scénario. L’Irlandais reçoit les prix du public et de la meilleure photographie. Un palmarès sans surprise !
Mon ami jubile devant sa choucroute de la mer au Café Anglais. Pour une fois que son film préféré remporte la palme … ! Il est encore plus aux anges lorsque son voisin de table lui montre sur son téléphone portable, une photographie de Jacqueline Bisset resplendissante dans sa longue robe de soirée largement échancrée, lors de la montée des marches. Un argument supplémentaire pour plaider l’acquisition d’un smartphone bluetooth !
En fin de soirée, pour digérer la choucroute, nous choisissons d’esquisser quelques pas de danse irlandaise avec la projection de Jig, un documentaire de la réalisatrice Sue Bourne.
Profitant de ce que le 40e championnat du monde de danse traditionnelle irlandaise ou jig se déroule à Glasgow en 2010, Sue Bourne a suivi sept candidats de haut niveau dans leur préparation et pendant la compétition. On découvre ainsi un monde méconnu fait de travail acharné, d’obsession, de perfectionnisme, de recherche de la performance, de joies et aussi … d’échecs ; comme pour le patinage artistique, il y a parfois des juges roumains impitoyables !. Mais au-delà de la virtuosité des jeunes danseurs prodiges, je ressens un certain malaise face à l’esprit exacerbé de compétition entretenu par les adultes, parent et professeurs confondus. Je perçois dans certaines scènes les mêmes outrances que celles infligées aux poupées russes de gymnastique. Tout cela manque de sincérité et de spontanéité y compris dans les sourires.
Dimanche 9 octobre, dernier jour et ultimes glanes de ce vingt-deuxième festival avec en matinée, la projection en avant-première de 44 Inch Chest du réalisateur Malcolm Venville.
Colin, un garagiste un peu louche, interprété magistralement par Ray Winstone est au fond du gouffre, brisé par l’infidélité de sa femme qui veut le quitter pour les beaux yeux d’un jeune et beau serveur. Avec quatre de ses amis, il kidnappe l’amant et le séquestre dans une maison abandonnée.

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Ce huis clos à cinq personnages vaut par la brillante prestation des acteurs qui campent des personnages interlopes aux dialogues savoureux. Outre le papa de Jaime Winstone, la sémillante petite anglaise membre du jury du festival, j’ai un faible pour John Hurt, encore, en Old man Peanut (!), un vieux malfrat aigri qui jure constamment, et pour Ian Mcshane (fomenteur abject du meurtre de l’archevêque de Canterbury dans la série Les piliers de la terre) en « pédale » précieuse. Comme pour justifier notre réputation outre Manche de french lover, c’est l’acteur français Melvil Poupaud qui joue l’amant séquestré. Sa séduction ne vient pas en tout cas de la fulgurance de ses dialogues car il est aussi muet que Jean Dujardin dans The Artist.
Ce midi, ce n’est pas ravioli mais pizza napolitaine ! Scène cocasse, Shane Meadows passe sur le trottoir avec, sous le bras, enroulé dans un vulgaire sac en papier, le Hitchcock d’or de son ami Paddy Considine, absent la veille lors de la remise de son trophée. J’ai probablement vu trop de films américains, cela me rappelle tous ces héros solitaires rentrant chez eux avec l’inévitable bouteille de whisky enveloppée dans du papier kraft. Les deux réalisateurs sont potes depuis le collège de Burton où ils avaient monté ensemble un groupe de rock « Elle parle aux anges ».
En baisser de rideau du festival, nous assistons à So Scottish, une série de six documentaires très courts de facture assez originale. J’ai un coup de cœur pour The perfect fit, une plongée dans le monde de la danse classique par le biais du regard d’un cordonnier costaud qui fabrique les chaussons portés par les ballerines.
Un artisanat brut au service d’un art délicat et plein de grâce, et une manière de partir en beauté sur la pointe des pieds après quatre jours en immersion dans le cinéma britannique.
Vivement l’édition 2012 avec, cette fois, un regard tourné vers le Pays de Galles !

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Les 50 ans du tournage de LA GUERRE DES BOUTONS d’Yves Robert

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À David Ramolet sans qui tout ce qui suit n’aurait jamais existé
À tous ces enfants de la guerre qui continuent à nous faire rêver, cinquante ans plus tard
À tous ceux qui avec leur petit caillou ont construit cette pierre précieuse.

Et si je ne craignais pas d’être qualifié de peigne-cul prétentieux, je dédierais ce billet d’abord à Louis Pergaud et Yves Robert.

« Un vingt-deux de septembre au diable vous partîtes,
Et, depuis, chaque année, à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous... »

Paradoxalement, pour évoquer des retrouvailles, j’ai envie de parodier cette chanson de rupture de Georges Brassens qui, de manière plus joyeuse, écrivit pour un film d’Yves Robert, Les Copains d’abord, un véritable hymne à l’amitié.

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Le vingt-quatre septembre de 2011, vous les enfants de la Guerre des boutons, la « vraie », celle réalisée en 1961 par ce même Yves Robert, rivaux autrefois, copains ensuite, à Armenonville-les-Gâtineaux vous débarquâtes. C’est là dans ce petit village beauceron du département d’Eure-et-Loir que le réalisateur planta sa caméra pour tourner de nombreuses scènes de son adaptation cinématographique du roman de Louis Pergaud ; et qu’en ce premier jour d’automne, les « gosses », ils étaient cités ainsi dans le générique, se sont retrouvés, un demi-siècle plus tard, pour faire une méga teuf comme on dit aujourd’hui ; maintenant que nous sommes grands, nous sommes quand même restés d’jeuns.
Ce jour de grâce -expression incongrue pour Yves Robert, anticlérical convaincu qui se débrouilla pour ne jamais filmer l’église du village- est le point d’orgue du travail colossal mené depuis un an par le journaliste et romancier David Ramolet.

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Amoureux « dingue » du film dont il connaît les plans et les dialogues quasiment par cœur, il avait évoqué dans son premier roman largement autobiographique Si j’aurais su, sa passion à travers l’obsession de son personnage Jérémy pour l’œuvre d’Yves Robert. Pour l’écrire, il avait même investi la classe où se déroule l’action, pour en faire son bureau. Allant jusqu’au bout de ses rêves, au terme d’une quête tenace et minutieuse, il est parvenu à retrouver la trace et à réunir beaucoup de ces gamins dont les frasques sans frusques enchantèrent dix millions de spectateurs.
« Au rendez-vous des bons copains, y a pas souvent de lapins, quand l’un d’entre eux manque à bord, c’est qu’il est mort », c’est malheureusement le cas des interprètes de Bacaillé et Camus.
Dans la semaine précédant la fièvre du samedi matin, les rencontres se multiplient, prétextes à de précieux moments de convivialité et d’amitié, comme cet inoubliable pique-nique dans la cour de l’école avec Martin Lartigue, la veille du vernissage de son exposition de peinture au château de Maintenon. Il conserve toute la malice de Tigibus, ainsi, tombé amoureux des cœurs de Neufchâtel, il nous mime une pub pour ce fromage fleuron du Pays de Bray … à destination des gastronomes en culottes courtes ? ! Qui sait s’il n’en immiscera pas un dans le foisonnement d’une de ses futures toiles.

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Au boulot ! Dans quarante-huit heures, tout doit être prêt. Aujourd’hui, il s’agit de mettre en ordre la classe. Des membres du musée de l’École d’Eure-et-Loir l’ont reconstituée avec du mobilier et des objets de l’époque du film. Des animations ont été proposées aux écoliers de la circonscription durant toute la semaine. Cela me rappelle bien évidemment le bon temps de l’encre violette. J’ai une pensée soudain pour Pierre Trabaud qui campait avec beaucoup d’humanité, le rôle de l’instituteur, un de ces maîtres d’école admirables qui transmettaient patiemment, au rythme tranquille des saisons, les mêmes connaissances que depuis Jules Ferry, un de ces hussards noirs de la République dont Yves Robert conservait une profonde reconnaissance. D’ailleurs, à sa sortie, le film eut du mal à démarrer et Yves,  pour le promouvoir, trouva alors l’ingénieuse idée d’écrire une lettre à plusieurs milliers d’instituteurs avec le succès que l’on sait.

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Comme tout bon enseignant qui se respecte, David et moi mettons une dernière main à la décoration et à l’affichage sur les murs. Nous fixons l’œil-de-bœuf dont les aiguilles ne devaient pas tourner assez vite pour ces gamins avides d’aller en découdre avec les peigne-culs de Velrans. Nous déplions l’immense affiche créée par Raymond Savignac qui trôna au fronton des salles de cinéma, à partir d’avril 1962. Nous couvrons les murs de photographies de plateau. Dans deux jours, la plupart de ces enfants seront ici parmi nous !

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Je me régale de fixer un gros plan de Lebrac, lui qui était un peu fâché avec les études, entre deux antiques cartes de géographie. On peut presque  comprendre son manque d’engouement quand on y lit les spécialités régionales que vante la carte de la France agricole : vins de Bordeaux, vins du Midi, eau-de-vie d’Armagnac, eau-de-vie des Charentes, cidre de Normandie … pas étonnant qu’alors, la goutte eût de la religion et du chapelet !
Et savez-vous qu’au début du vingtième siècle, l’arrondissement de Beauvais, dans l’Oise, possédait une sorte de monopole de la fabrication des boutons, ceux-là mêmes que nos joyeux garnements arrachent aux vêtements de leurs rivaux. En souvenir de cette époque prospère, on peut encore visiter un musée de la nacre à Méru.
Comme un symbole, au milieu de tous ces mômes assis à leur pupitre, apparaissent les portraits de Louis Pergaud et d’Yves Robert.

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Pergaud, instituteur en Franche-Comté, écrivit La Guerre des boutons en 1912, il y a donc bientôt un siècle. Il la sous-titra « roman de ma douzième année », preuve irréfutable qu’il s’agit d’une œuvre autobiographique. D’ailleurs, voici ce qu’il faisait figurer dans sa préface : « J’ai voulu restituer un instant de ma vie d’enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu’elle eut de franc et d’héroïque, c’est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l’école ». Pour se justifier de l’emploi d’une langue rabelaisienne, il ajoutait : « On conçoit qu’il eût été impossible, pour un tel sujet, de s’en tenir au vocabulaire de Racine ». Et l’anticlérical notoire concluait : « J’espère qu’il plaira aux hommes de bonne volonté selon l’Évangile de Jésus et, pour ce qui est du reste, comme dit Lebrac, un de mes héros, je m’en fous ».
Pour l’enfant Yves Robert, Pergaud fut d’abord un auteur mystérieux dont il signait le nom à la fin de dictées dans lesquelles il accumulait les fautes. Puis La Guerre des boutons devint le roman de sa treizième année lorsqu’il en dénicha un exemplaire chez un bouquiniste sur les quais. Tout de suite, il fut conquis par ces rivalités entre gamins, semblables à celles qu’il avait vécues dans son enfance campagnarde avec les gosses du village voisin, ou avec les garçons de l’école communale ou privée, selon, précise-t-il malicieusement, les revers de fortune de ses parents !
En son âge adulte, devenu cinéaste, avec son scénariste et dialoguiste François Boyer, il adapta le roman de Pergaud en le situant dans l’époque où sortit le film et en donnant au personnage de Tigibus, quasi inexistant dans l’œuvre littéraire, la place qu’on lui connaît.
On ne peut qu’être scandalisé quand on voit, ces temps-ci, sur les plateaux de télévision, les réalisateurs des nouvelles versions en compagnie de leur Tigibus à eux, jurer leurs grands dieux qu’ils n’ont rien emprunté au scénario d’Yves Robert … sans compter leurs tentatives mercantiles pour pouvoir utiliser la célèbre phrase.
Yves Robert réalisa, avec pourtant des bouts de ficelle, un film d’amour c’est sans doute la clé pour comprendre son triomphe à sa sortie et que, cinquante ans plus tard, il demeure toujours aussi profondément ancré dans nos cœurs et dans l’Histoire du cinéma français.
Allez, comme dirait donc Lebrac, on s’en fout de cette guéguerre de … guerres des boutons, il y a encore du pain sur la planche. Il faut installer la vitrine qui abritera quelques précieuses reliques telles la chemise, le béret et la fronde de Tigibus confiés par Martin Lartigue ainsi que le scénario et les dialogues sur papier que m’offrit Yves Robert lorsqu’il collabora avec moi dans le cadre d’animations scolaires.

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Et puis, Bernard Chateau vient de garer son fourgon devant la classe ! Ce septuagénaire sympathique roula sa bosse comme technicien sur les plateaux de cinéma, et participa à plusieurs films d’Yves Robert, c’est dire s’il connaît beaucoup d’anecdotes et de petites histoires du septième art. Possédant une âme de collectionneur, il a sauvé du rebut un important matériel de tournage qu’il met à disposition pour reconstituer l’ambiance d’un plateau. Rail et chariot de travelling, projecteurs Fresnel, « blondes » et « mandarines », et caméra, sont bientôt en place comme lorsque Yves Robert filma dans la classe.

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Tous ces préparatifs me rappellent le temps où je tournais moi-même dans les écoles. Plus cocasse encore, inversion des rôles, j’eus le bonheur de filmer plusieurs fois Yves Robert égrenant avec des écoliers des Yvelines, des souvenirs de sa Guerre ( !) et de La Gloire de mon père.
Silence, on peut tourner ! En réalité, pas vraiment car c’est l’effervescence autour de l’ancienne petite école champêtre … jusqu’à quinze kilomètres à la ronde. En effet, Daniel Tuffier, le gosse de Longeverne qui perd ses lunettes au milieu d’une bataille, président de l’association Si j’aurais su organisatrice de l’événement, s’active pour préparer la fête à Orphin alias Velrans ainsi qu’au moulin de la Guéville, l’ancienne demeure d’Yves Robert et Danièle Delorme. Et puis, il y a le dévouement de tous ces bénévoles, du maire au garde-champêtre, acquis (et même conquis) à la passion de David Ramolet.
Ainsi Jean-Daniel Martin exhibe hors de sa camionnette l’un des panneaux d’entrée dans le village de Longeverne qu’il a peints et qui remplaceront, le temps d’un week-end, ceux d’Armenonville-les-Gâtineaux.

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En face de l’école, le cantonnier arrose soigneusement les premières fleurs du futur jardin Yves Robert. À l’origine, le projet était de donner le nom du cinéaste à la rue en face de l’école, dans laquelle se situent de nombreuses scènes du film.

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Étions-nous à Longeverne ou à Clochemerle, toujours est-il qu’au cœur de l’hiver, quelques riverains manifestèrent  leur désapprobation ! Leur attitude paraissait d’autant plus surprenante que la voie en question s’appelle, avec la plus grande banalité, rue du Village, et qu’aucun commerce ne s’y trouve, ce qui aurait pu justifier les réticences. Fallait-il alors la sous-baptiser rue des Couilles molles ?! Les gens d’Armenonville,  de très bonne volonté, démontrèrent par la suite qu’ils n’en étaient pas ! Par les fenêtres de la classe, nous ne guettons pas le petit Christophe Bourseiller poursuivi par son père après avoir testé l’insulte suprême, ni même donc David Ramolet coursé par un autochtone susceptible  !
Nous voyons juste s’activer quelques personnes pour dresser les cinq tentes qui accueilleront les trois cents inscrits au repas des copains.

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Voilà, c’est vendredi ! Le premier enfant de la guerre débarque à Armenonville. Il s’agit de Marie-Catherine alias Marie Tintin, la seule fille de la bande des Longeverne. Elle ne tourna pas dans la classe car, en ce temps-là, la mixité n’était pas encore de mise à la communale. Vous la voyez par contre dans la séquence du corbillard ainsi que dans la scène du lavoir contigu à l’école. Trépignant presque, elle s’y rend d’emblée et y rencontre un pêcheur qui, en guise de trésor, lui montre un brochet.

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Puis, visiblement émue, elle s’attarde devant les photographies sur les murs de la classe, avant d’arpenter la rue … du Village. La maison de Lebrac, celle de Bacaillé, nous la laissons à son émotion de retrouver ces lieux avec son mari, cinquante après. Domiciliés en Aveyron, ils adhérèrent d’emblée au projet de David Ramolet et ils nous rejoignirent plusieurs fois au cours de l’année précédente, dans les conseils (très) restreints de l’association Si j’aurais su.
Comme pour toute manifestation populaire, il faut penser aux problèmes les plus bassement matériels, qui sait si le stress de l’événement ne tordra pas les boyaux de certains visiteurs comme ce fut le cas autrefois pour Tigibus ! Une entreprise installe donc plusieurs cabines sanitaires à l’endroit même où se trouvaient les pittoresques cabanes en bois du film. Certes, c’est moins fonctionnel pour guetter l’arrivée du maître et afficher les ordres de mobilisation de guerre ; par contre, les rouleaux de papier remplacent avantageusement les catalogues périmés et les journaux !
J’évoquais les ennuis gastriques de Tigibus, justement, il débarque, guilleret, en compagnie d’une équipe de France 3 Aquitaine. Elle réalise, en effet, un reportage sur Martin Lartigue, landais d’adoption, peintre et céramiste, qui, parallèlement à la célébration du cinquantenaire, expose ses toiles au château de Maintenon tout proche. Ce sont les beaux dommages collatéraux de la Guerre des boutons dont je vous ai entretenus dans mon précédent billet (du 27 septembre 2011).

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Pour quelques plans de coupe, le journaliste me demande de jouer un figurant photographiant Martin assis sur l’un des bancs à dossier de la classe. Une émotion certaine étreint Martin, en particulier face au portrait de Louis Pergaud, un auteur dont il adora De Goupil à Margot et aussi La Revanche du Corbeau, peut-être plus encore que le roman qui fait aujourd’hui sa notoriété. Et moi, dans l’esprit de l’Actor’s Studio, je ne joue pas, je photographie !!!

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Nous sommes à H-14 des retrouvailles et la tension est de plus en plus palpable chez l’ami David. Sans pousser la minutie à ce qu’il ne manque aucun bouton même de guêtre, il peaufine cependant les derniers détails de l’organisation. À la tombée de la nuit, il prévoit même de se rendre dans la forêt avec Daniel Tuffier (qui a retrouvé ses lunettes !) pour nettoyer le coin d’éventuels détritus laissés par quelques adolescents en mal de sensations !
Une seule incertitude subsiste, la météo, quoique tous les bulletins soient optimistes, demain le soleil brillera dans les cœurs et dans le ciel !
Nous y sommes enfin le samedi 24 septembre 2011 ! Six heures trente du matin ! Une pâle rougeur point dans le tout petit jour, signe de beau temps. Pour ne pas semer compagne et petite fille qui me suivent, je sinue à allure réduite dans le dédale des petites routes beauceronnes qui mènent … au fond d’un trou. Ne voyez là aucune connotation péjorative mais une simple réalité géographique. C’est un comble dans la plaine de Beauce mais, blotti au creux de la petite vallée de la Voise du nom de la rivière qui longe le lavoir, le hameau d’Armenonville-les-Gâtineaux ne surgit qu’au dernier moment au regard des visiteurs. D’autant plus que, c’est la raison de ma présence si matinale, dans quelques instants, au grand dam des roadbooks Michelin, GPS et autre Google Earth, Armenonville sera rayé de la carte du monde au profit de Longeverne, vous savez comment !
On n’est pas dans le Loir-et-Cher mais en Eure-et-Loir, et je rassure la famille de Michel Delpech, ça ne me gêne pas de tremper mes souliers dans la rosée du champ qui fait office de parking. Et pour l’instant, on ne voit pas plus de visiteur que de hibou et de cheval ! Je ne vais tout de même pas chanter, dans le petit matin frisquet, que c’est triste Armenonville au temps des amours mortes, d’ailleurs bientôt Longeverne s’anime au jour des amitiés retrouvées.
On perçoit une vague ambiance de ramassage scolaire. Un attroupement se forme peu à peu autour des cars, devant les grilles de l’école. Il ne manque que les enfants de la guerre. Quoique, ils ont cinquante ans de plus, et peut-être se fondent-ils anonymement dans l’assemblée. Chacun dévisage l’autre, tentant de deviner quelques bouilles connues. Le bouche à oreille fonctionne, j’y contribue déjà par le fait que j’en embrasse certains à leur arrivée. Quelques noms presque chuchotés s’échangent de groupe à groupe: c’est Tigibus ! Suivi de près par François, le grand frère Grangibus. Bientôt les flashes crépitent, les caméras s’allument, les micros se tendent, quelques radios, la chaîne BFM TV est de la partie mais aussi FR3 Aquitaine bien sûr, et également la Gaumont qui enregistre quelques bonus pour la sortie du DVD remastérisé. Certains sollicitent timidement les premiers autographes, une carte postale de fin de tournage leur a été offerte à cet effet, par l’association. Tout cela se déroule dans une ambiance … bon enfant. C’est Marie Tintin ! Voilà l’Aztec ! Au tour de Jean-Denis, le fils d’Yves Robert ! Il y en a même dont je fais la connaissance, tel Gambette, baptisé ainsi par ce que son père était un partisan fervent de Gambetta, homme politique républicain qui appartint au gouvernement de la défense nationale en 1870. D’autres encore qui appartinrent aux deux joyeuses bandes comme figurants, s’approchent.
Mon cœur bat fort et les yeux s’embuent parfois. De près ou un peu plus à l’écart, je les laisse savourer ces sublimes instants de retrouvailles. Elles se déroulent comme nous les avions rêvées : spontanées, sincères, authentiques, chaleureuses, émouvantes et, le trop-plein d’émotion chassé, vite joyeuses.
Il est 8 heures, l’heure fixée pour le départ en car, on prend déjà du retard, mais Lebrac n’est pas là et comme c’est lui le chef … !
Soudain, presque incognito, je l’entrevois dans une voiture qui se fraye un passage. Je remonte en courant la rue pour l’accueillir et l’invite à se rapprocher. Marie Tintin prend tout le monde de vitesse pour faire un bisou à son amoureux.

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Voilà le grand moment qu’on attendait : les deux chefs de bandes, l’Aztec et Lebrac, face à face, se toisant à deux mètres l’un de l’autre. Pincez-moi, ils ne vont pas se refoutre sur la gueule tout de même ? Mais non, c’est du cinéma, ils tombent dans les bras l’un de l’autre comme dans le dortoir du pensionnat à la fin du film. Coupez ! Une seule prise suffit, elle est extraordinaire.
L’émotion grimpe encore de quelques degrés. En scrutant toutes ces dégaines d’enfants sexagénaires, je me surprends à leur trouver le je ne sais quoi qu’Yves Robert devina probablement chez eux lors des auditions pour les enrôler. Pour parler trivialement, ils ont des vraies tronches de cinéma.
Montez dans les cars ! Les personnes inscrites d’abord, les « acteurs » se répartissant ensuite, cela pour éviter « l’effet Tigibus » et que tout le monde n’emboîte le pas de Martin. Consensuellement, les têtes d’affiche du car dont je suis responsable sont Marie Tintin et l’Aztec. Il y a également, très discret à l’arrière, Patrick Loiselet. C’est l’écolier de Longeverne qui prononce peut-être la plus jolie phrase du film, du moins une des plus fidèles à l’esprit de Pergaud : « Lebrac, tu fais honte aux pauvres. C’est pas républicain ! »
C’est parti pour une promenade d’une quarantaine de kilomètres, aux confins des départements de l’Eure-et-Loir et des Yvelines, à la découverte de quelques lieux de tournage emblématiques. Et d’abord, comme mise en bouche, le panorama de la plaine d’Houdreville sur lequel s’affiche le générique du film avant que les frères Gibus entrent dans le champ pour refourguer leurs carnets de timbres tuberculeux !
Arrêt suivant Les Buttes Noires, tout le monde descend … au bout de la propriété du Moulin Neuf où, à l’époque du film, vivaient Yves Robert et son épouse Danièle Delorme, et je serais tenté d’ajouter les enfants de la Guerre car beaucoup mangeaient et dormaient là sous la tente.
Quand je vous dis que c’est un film de famille et d’amour ! Chaque soir, à l’heure du coucher, Danièle Delorme sacrifiait au rituel des bisous. Cent enfants à un bisou par joue, faites le compte, même Lebrac trouverait la solution!

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Les gens s’enfoncent lentement dans le sous-bois paisible pour rejoindre le pont ferroviaire auprès duquel les Velrans tendent un guet-apens à Nestor le facteur.

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Soudain, retentit la voix de Philippe Lipchitz, comédien co-animateur de la compagnie Ainsi, le Sub’ Théâtre. Avec humour, dialogues du film à la main, il nous rejoue devant les frères Lartigue, ex Gibus, émus, la fameuse scène des couilles molles, l’insulte suprême qui constitue l’élément déclencheur de la guerre.

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Tandis que nous nous enfonçons plus profondément dans la forêt, le spectacle devient surréaliste. La meute des médias, caméras à l’épaule, perches de micro en l’air, floods allumés, avance à reculons devant Tigibus.

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Pour un peu, on retrouverait le déferlement médiatique qui accompagnait le président Mitterrand à l’occasion de ses escalades à la Roche de Solutré ! Pauvre Martin, mais pas pauvre misère, il se prête de bonne grâce aux questions de la presse.
Lebrac ? Lebrac ? On atteint la fourche des deux chemins où, nu comme un ver, son épée dans une main, son zizi dans l’autre, Tigibus a perdu le reste de la bande.

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Martin mime volontiers le plan au cours duquel, Yves Robert lui ayant ordonné de « dissimuler avec sa main ce qui dépasse », il … cache son nez ! Ou comment une prise ratée devient bonne, cinquante ans plus tard ! L’anecdote fait les choux gras de nombreux journalistes.
Cette fois, c’est Lebrac qui manque à l’appel à cause de quelques difficultés à marcher. Je retourne le chercher et, à mon bras protecteur, je le ramène au milieu de la troupe pour la photo souvenir. Si vous saviez comme furent émouvants, ce moment de contact tactile et les quelques phrases échangées en privé.

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L’heure tourne ! Nous faisons accélérer notre petit monde car nous sommes attendus, je vous le donne en mille, par ceusses de Velrans. Même si une réputation de peigne-culs leur colle à la peau, ils souhaitent être de la fête et, en la circonstance, ils ont sacrément bien fait les choses ! Déjà, comme Armenonville, Orphin, petit village des Yvelines, est également rayé de la carte, et Velrans apparaît sur les panneaux indicateurs à l’entrée de la commune. Mieux encore, il figure sur une authentique pancarte comportant la mention du département de Seine-et-Oise comme à l’époque où fut tourné le film.

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Puis, l’Aztec nous reçoit chez lui. Comprenez qu’à l’initiative de la municipalité, la foule se retrouve devant la maison du chef de bande local, celle-là même d’où Tigibus sort, à la nuit tombée, « rond comme un boudin » après avoir bu la bonne goutte du père de l’Aztec des Gués alias Jacques Dufilho. Philippe le comédien rejoue même la séquence, et, la production, cette fois, n’ayant reculé devant aucun sacrifice, il bénéficie du concours de deux enfants pris dans la foule et d’un béret et d’un pot à lait comme accessoires.

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Après quelques allocutions de circonstance des partenaires de la manifestation, une plaque apposée à la maison de l’Aztec est dévoilée sous une pluie de boutons.
Puis, tous ensemble, nous nous rendons à pied vers la mairie. En chemin, la population orphinoise nous prouve qu’elle ne manque pas d’humour et sait rire à ses dépens. En effet, on peut lire sur le mur de la maison qui tenait lieu d’école dans le film, la célèbre insulte écrite à la craie par Lebrac : « Tous les Velrans sont des peigne-culs ».

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Dans la cour, sous le chaud soleil, tout en nous sustentant de délicieuses viennoiseries, nous nous remémorons quelques séquences notamment tournées dans le village à travers une belle exposition de photographies de plateau. Bref, cet excellent moment de convivialité témoigne, si nous en doutions encore, que l’armistice est signé depuis longtemps entre Longeverne et Velrans et que la guerre n’est plus désormais qu’un merveilleux souvenir de cinéma.

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En route ! Nous avons près d’une heure de retard et les réjouissances matinales ne sont pas achevées. Une autre cérémonie nous attend à Longeverne : l’inauguration du jardin Yves Robert en présence de Danièle Delorme, son épouse.
À la descente de mon car, à en juger par leurs sourires, les passagers semblent comblés par leur balade dans la campagne, la collation et … ma prestation de guide malgré un micro capricieux.
Pire qu’antan, le jour de la distribution des prix ou de la proclamation des résultats du certificat d’études, la foule joyeuse s’agglutine devant l’école. Dans une atmosphère toujours bon enfant (logique en ce lieu !) et une légère pagaille éminemment sympathique, peut-être engendrée par les kirs généreusement offerts en divers points du carrefour, le maire de Bailleau-Armenonville prononce quelques paroles de bienvenue à Danièle Delorme avant que deux plaques soient dévoilées.

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L’une, fixée sur la grille de l’école, rappellera désormais à tout promeneur qu’ici, furent tournées plusieurs scènes inscrites à jamais au patrimoine du cinéma français. L’arrière-petit-fils d’Yves Robert inaugure l’autre avant de catapulter un bouton avec sa fronde.

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Comme Danièle m’écrivit gentiment à l’époque des obsèques de son mari, Yves l’anticlérical s’est échappé mais sans doute pas pour le paradis. Il me plait cependant ce matin de l’imaginer là-haut, derrière sa moustache, l’œil malin, se marrant avec les copains (« Jeanjean » Carmet entre autres). En repensant fugacement aux riches rencontres qu’il m’offrit, ma gorge se noue et une petite larme coule que … les musiciens de l’École de musique d’Épernon se chargent vite de réprimer. En effet, ils débouchent de derrière l’église en interprétant le célèbre air de fin de cuite : « Mon pantalon est décousu, si ça continue on verra le trou de mon … ». Je cherche des yeux ma petite fille pour  enchaîner la suite ! David Ramolet respire mieux. Son rêve est d’ores et déjà exaucé au-delà de ses espérances. Allez, encore un petit verre avec L’Aztec pour … la revoyure, comme on dit dans ma Normandie natale ! En fait, nous nous retrouvons tous, quelques minutes plus tard, sous les tentes aménagées derrière la classe, pour un buffet des copains parfaitement républicain.

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En effet, les grands gosses « têtes d’affiche », les figurants plus obscurs, leurs familles, les invités, les gens du village, les visiteurs « horsains », tous s’éparpillent autour des tables, sans esprit de clan, et trinquent bientôt joyeusement avec un, deux, trois … plus encore ? verres de Rouge Pif, un vin de soif du Pays de l’Aude issu de la propriété de Pierre Richard, vous savez Le grand blond à la chaussure noire, un autre grand succès populaire d’Yves Robert.
André Treton alias Lebrac nous rejoint un peu plus tard car le réalisateur de la Gaumont, en quête toujours de bonus, l’interviewe dans sa propre maison du film, que les propriétaires ont aimablement ouverte au public. Tout n’avait donc pas été cassé par le père Lebrac alors ?!
Le journaliste de BFM TV, toujours à la recherche de l’info croustillante, en profite pour lui demander s’il ira voir … les nouvelles versions : « Non, j’aurais trop peur d’être déçu … Pas pour moi mais pour eux ! » François Lartigue Grangibus, est plus catégorique encore : « Quels remakes ? Ce sont des plagiats ! C’est honteux ! »
Circulez, il n’y a rien à voir ! Enfin, n’exagérons pas quand même, il est temps de nous diriger vers Bailleau-sous-Gallardon, hameau principal de la commune, distant d’environ deux kilomètres. Cet après-midi, au foyer municipal, est projetée, en grande première mondiale (!), La Guerre des boutons, la vraie, dans sa copie numérisée.
Je retrouve la communion collective qui présidait aux séances de cinéma de mon enfance lorsque je me rendais, le samedi soir, au Dauphin, la salle située à cinquante mètres de ce qui était à la fois ma maison et mon école. Le rire et l’émotion sont communicatifs. Les frères Gibus apparaissent pour la première fois à l’écran dans la plaine d’Houdreville et déjà, les spectateurs s’esclaffent. Et je ne vous dis pas lorsque Tigibus prononce … allez, je vous le dis quand même : « Eh ben mon vieux, si j’aurais su, j’aurais pas venu » ! On l’a entendu des centaines de fois et on fond toujours autant ; il semble même qu’il la récite de mieux en mieux !!! Magie du cinéma !
Une heure et demie plus tard, lorsque les lumières se rallument, tandis que la salle se lève pour une standing ovation, on découvre des larmes au coin des yeux de beaucoup des enfants de la guerre. Danièle Delorme, boostée par les acclamations, oubliant ses quatre-vingt-dix printemps, enjambe les chaises du premier rang pour remercier le public.

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L’émotion est si forte qu’aucun des acteurs ne souhaite participer au débat prévu. Le temps que les esprits s’apaisent, Daniel Tuffier, très clairvoyant tout Guignard le Bigle qu’il fût, reprend les choses et le micro en main pour instaurer une discussion avec le public moins conventionnelle. Je retiens deux interventions judicieuses de Jean-Denis Robert. L’une concerne la remarquable prestation d’acteur de l’enfant interprétant le traître Bacaillé.

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Au milieu de toute cette ribambelle de gosses sympathiques, cela lui fut sans doute compliqué, déjà psychologiquement, de composer son rôle de méchant. Il en souffrit probablement, même en dehors du plateau, dans la vie du groupe. Un de ses amis confie que Jean-Paul aurait été heureux d’être avec nous mais la camarde en a décidé autrement.
Jean-Denis met d’autre part en avant la modernité du film avec notamment certains mouvements de caméra audacieux pour l’époque. Truffaut a sorti Les quatre cents coups, deux ans auparavant. Et si, au risque de faire hurler quelques puristes, La guerre des boutons appartenait au mouvement de la Nouvelle Vague ? Elle abandonne les studios pour évoluer dans des décors réels et, surtout, c’est aussi toute l’ingéniosité de l’adaptation du roman de Pergaud par Yves Robert, elle s’inscrit dans son époque au point qu’on lui découvre aussi maintenant des vertus documentaires.
C’est le temps de la douce France de mon enfance insouciante, sans télévision envahissante, le temps de mon école à l’encre violette, des culottes courtes, des genoux barbouillés de mercurochrome, des virées avec mes camarades le jeudi dans le bois de l’Épinay, des petites rivalités avec les gars de Serqueux le village voisin, des quelques torgnoles, probablement méritées, infligées par mon papa. Et, on pouvait voir au cinéma des enfants courir complètement nus, leurs petites fesses rondes autant offertes à l’œil des spectateurs qu’aux fessées et aux fouets de leurs parents.
L’enfant d’aujourd’hui, marqué par la décomposition des familles, menacé par des pervers et des voyous rôdeurs, abruti par les reality shows, se retrouve trop souvent seul dans sa chambre avec sa console numérique. Et le réalisateur couvre pudiquement la nudité des gosses avec d’affreux sous-vêtements de flanelle ! Pour faire adaptation originale, nous pourrions lui suggérer qu’il existe des phénomènes de bandes autrement plus inquiétants.
Je reviens dans la salle car, comme pour prouver que les rivalités entre villages ne sont pas près de s’éteindre, une habitante de Bailleau revendique qu’il n’y a pas qu’à Armenonville, des Baillarmois firent également de la figuration dans le film ! Non mais … !
Avant que cela ne dégénère, je blague bien sûr, … comme la musique adoucit les mœurs, l’harmonie d’Épernon entame un mini concert avec un florilège des bandes originales des films d’Yves Robert. Tout le monde garde en tête l’air à la flûte de pan du Grand Blond à la Chaussure noire ainsi que Les Copains d’abord écrit par Brassens. Mais aujourd’hui, ce sont les pseudos accents militaires de la musique de la Guerre des Boutons qui provoquent une nouvelle et émouvante standing ovation. Quel sale anglicisme ! En 1962, les spectateurs se levaient pour applaudir !
La soirée se prolongea tardivement, en privé, entre acteurs et membres de l’association, à l’invitation des propriétaires actuels du moulin de La Guéville. Encore un moment d’émotion pour tous ceux qui connurent autrefois cette demeure, quasi quartier général de la guerre.
Et comme les vrais amis ont toujours du mal à se séparer, certains d’entre nous pique-niquâmes encore ensemble le lendemain. Anecdotes, souvenirs et même confidences fusèrent comme il est toujours de mise entre anciens combattants.
Mais cela, excusez-moi, est de l’ordre de l’intime. Allez, puisque vous avez fait l’effort de me lire jusqu’au bout, je vous en raconte une petite tout de même! Quand vous irez revoir le film (sortie le 12 octobre) ce à quoi je vous encourage vivement, vous aurez peut-être même la chance d’y rencontrer quelques-uns de ces grands enfants, observez attentivement Grangibus ! Vous le surprendrez dans une scène, remuant les lèvres sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Grand frère protecteur, il soufflait la réplique à son petit frangin des fois qu’il se plantât !
Il y a plein d’émotions impossibles à faire passer par l’écrit. Vous avez compris que le 24 septembre 2011 restera à jamais gravé dans mon cœur. Sûr que nous nous retrouverons avant que cinquante autres années ne s’écoulent ! Au fait, j’ai été peut-être un peu excessif  en déclarant qu’il n’y avait plus de peigne-culs à Velrans. En effet, dans la semaine qui suivit, une habitante du village,  sans doute ignorante de Louis Pergaud et Yves Robert, s’est plainte à la mairie qu’il était inadmissible qu’on écrive sur les murs et qu’on ne nettoie pas de tels tags!

Vifs remerciements à Denis et Christophe Rigaud ainsi qu’à Jean Berger pour leur concours à l’illustration de ce billet. 

 


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