La Fiera di L’Alivu 2011 à Montemaggiore

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Aujourd’hui, je vous emmène à la foire. Depuis plusieurs années, Franco, un sympathique maraîcher-fruitier dont les jardins et vergers bordent le luxueux hôtel de charme A Signoria dans la plaine de Calvi, m’encourage, avec son délicieux accent italien, à me rendre à la Fiera di L’Alivu. Cela me rappelle Alla fiera dell’est, une autre manifestation chantée dans ma jeunesse par son compatriote Angelo Branduardi. Á la foire de l’Est, son père lui avait acheté une petite taupe pour deux pommes. Mais soudain, une chatte dévora la taupe, déclenchant ainsi toute une série d’événements en cascade :

«… A la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée »

C’est encore plus savoureux dans la langue d’origine du troubadour :

« Alla fiera dell’est,
per due soldi
un topolino mio padre comprò. »

C’est désormais chose faite, je me suis rendu à Montemaggiore, un des trois villages de Haute-Corse composant avec Cassano et Lunghignano, la commune de Montegrosso, du nom de la « grosse montagne » qui se dresse derrière eux.

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Chacun a son église, son cimetière et son bureau de vote mais tous trois ont la même boulangère. Souhaitons à leurs habitants qu’ils ne connaissent pas la mésaventure qui survint, un jour, dans le village où je séjourne dans l’île. Je doute que ce fut dans un souci diététique mais notre boulanger oublia de saler sa fournée. Ainsi, autochtones, touristes en gites et clients des restaurants furent condamnés au régime sans sel. Le plus admirable, c’est qu’il n’y eut aucune vendetta et, au contraire, chacun partit dans un grand éclat de rire !

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Á Montemaggiore, se déroule donc chaque année, au mois de juillet, A Fiera di L’Alivu, la foire de l’Olivier. C’est l’occasion pour les oléiculteurs régionaux de vanter la qualité de leur récolte qui devrait atteindre les deux cent mille litres.
En Corse, en général et en Balagne, en particulier, l’olivier est le seigneur des arbres. L’histoire de la région est intimement liée à celle de l’olivier. La production oléicole remonterait au néolithique ; des vanneries contenant des noyaux d’olive ont été retrouvées sur des sites de cette époque. La Balagne, la principale région productrice de l’île, a été couverte d’oliviers à l’époque romaine. Mais ce sont les Génois qui ont développé les plantations sous forme de greffes au XVIIème siècle (La Coltivazione). Certains de ces arbres qui ont survécu aux grands gels et aux incendies de la seconde partie du vingtième siècle, sont aujourd’hui pluri centenaires. Jadis, les ports de L’Île-Rousse et de Bonifacio hébergeaient à l’année des courtiers en huile. Les huiles de Balagne étaient réputées sur les marchés de Provence avant de subir la concurrence des huiles de graines (tournesol, sésame, coton, colza). De mauvais résultats économiques, l’exode rural, les deux guerres mondiales, l’évolution des usages alimentaires entraînèrent peu à peu l’abandon des oliveraies au profit du maquis.
Heureusement, dans les années 1980, des agriculteurs passionnés, se sont groupés en associations pour rénover l’oliveraie ancienne, relancer la production jusqu’à obtenir la reconnaissance de l’Appellation d’Origine Protégée Oliu di Corsica.
En ce troisième week-end de juillet, Montemaggiore vit la vingt-troisième édition de sa foire qui draine de nombreux visiteurs. Les places de stationnement sont vite rares sur les bas-côtés de la route en lacets qui grimpe vers la place étroite du village envahie par les tréteaux des exposants.

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Hors la marche à pied, les ânes constituent le seul moyen de locomotion pour la plus grande joie des enfants un tantinet paresseux ou espiègles ; ainsi une petite fille s’amuse de me photographier auprès d’un de ces équidés têtus et de titrer son cliché … les deux bourriques ! Ma bonne dame, les enfants ne respectent plus rien même les papys ! Il n’y a cependant pas de quoi en faire un saucisson d’âne considéré à tort comme une spécialité de l’île !

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Première surprise de l’après-midi, je découvre que l’huile d’olive se déguste comme un vin. Est-ce une réminiscence enfantine des désagréables ingurgitations d’huile de foie de morue, certains touristes manifestent dans un premier temps une certaine répulsion devant la cuillère du liquide doré pressé quelques minutes auparavant que leur tend une charmante hôtesse du stand de la coopérative oléicole de Balagne. Á tort bien sûr, car après en avoir humé l’odeur et l’avoir porté à ses lèvres, la sensation de douceur que laisse le nectar au fond de la gorge est étonnante. Conquis, je m’en étends un mince filet sur des petits morceaux de pain puis envisage tout naturellement l’achat de quelques flacons ; le terme est tout à fait approprié tant le conditionnement rivalise avec certaines marques de parfums. D’ailleurs, la petite fille taquine et télégénique d’un des deux bourricots, est sollicitée par le cadreur de la chaîne locale Telepaese pour manipuler vaporisateurs et bouteilles devant l’objectif ; prémices d’une vocation future ? L’Oru di Balagna comme son nom l’indique, offre sa belle robe dorée dans la lumière de l’été. Un peu plus tard, nous assisterons à une démonstration de presse avec un moulin portatif installé sous les platanes, avec pour commencer l’opération de broyage. D’antan, le broyeur à meule, très encombrant, était constitué d’une seule roue actionnée au moyen d’un bras attelé à un cheval ou un âne. Comprenez donc que le paysan corse ne transforme pas son animal de labeur en chair à saucisson ! Ici, la meule se compose d’un bac en acier et de deux roues en granit mues par un moteur qui transforment les olives en une pâte d’huile formée d’une fraction solide, fragments de noyaux, peaux et pulpe, et d’une partie liquide, émulsion d’eau et d’huile. Le rôle des roues est de concasser les noyaux car contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la libération des sucs n’est pas provoquée par l’écrasement mais issue du frottement des arêtes coupantes des fragments des noyaux sur la pulpe des olives.

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C’est ensuite sur une machine voisine, la phase d’extraction proprement dite au cours de laquelle la pâte des olives écrasées est placée dans un récipient laissant passer l’huile tout en retenant les débris de la pression. Pour cela, on empile des scourtins, sorte de paniers souples confectionnés avec de la paille, des fibres de chanvre, alfa ou coco, maintenant en nylon, qui retiennent la partie solide ou grignon constituée des restes de noyaux et de pulpe, et laissent s’écouler le liquide composé d’huile et d’eau. L’opération finale dite de centrifugation, par un procédé de rotation dans un cylindre métallique, a pour effet de décanter l’huile plus légère que l’eau. Une filtration achève le processus pour éliminer les particules solides et les traces d’eau de végétation. Au contraire du raisin pour le vin, l’huile d’olive ne subit aucun traitement chimique lors de sa transformation.
Á partir d’avril, les arbres se couvrent de minuscules fleurs. Pour cent d’entre elles, cinq seulement donneront des olives. D’abord vertes, elles deviennent d’un noir luisant à maturité. La récolte s’effectuant par la chute naturelle des fruits dans des filets orange ou verts, placés en-dessous des oliviers sans toucher le sol, l’olive recueillie est donc très mûre et l’huile corse possède ainsi une belle couleur dorée. Sans colorant, ni conservateur, c’est un pur jus de fruit, au vrai sens du mot, tout à fait naturel, dont les bienfaits sur la santé sont reconnus depuis l’Antiquité grâce notamment à Pline et Hippocrate. De toutes les graisses alimentaires, l’huile d’olive est la plus riche en acides gras mono-saturés. Elle joue un rôle dans la prévention des maladies cardio-vasculaires, a des effets bénéfiques sur le cholestérol et la lutte contre le vieillissement ; des vertus qui m’incitent à la considérer désormais avec sérieux !

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On recense un certain nombre de variétés locales aux noms poétiques comme la Sabina, la Ghjermana (ou Germaine), la Zinzala, la Biancaghja, la Capannace, la Raspulada, la Curtinese. Outre ces espèces endémiques, les oliveraies sont également composées de Picholine du Gard, de Koroneiki d’origine crétoise et de Pendulino de Toscane.
L’huile d’olive possède de multiples usages autres qu’alimentaires. Elle peut être médicament lorsqu’on la combine par exemple à des huiles essentielles et d’autres plantes comme le propose un stand de la foire. Ses propriétés chauffantes et calmantes sont utilisées en kinésithérapie comme huile de massage.
L’huile d’olive connaît aussi des débouchés dans la cosmétique. Elle protège la peau et sa feuille riche en antioxydants restaure les cellules de l’épiderme. L’industrie savonnière se développa en Provence grâce à l’huile d’olive corse. Le vrai savon de Marseille de couleur verte contient au moins 72% de grignons d’olive. La vieille « réclame » Palmolive ne peut cacher son origine.
Véritables conseils de beauté, des recettes anciennes préconisent l’emploi d’huile d’olive pour faire briller les cheveux, conserver les dents blanches, adoucir la peau, protéger des brûlures ou encore éviter d’avoir les ongles cassants. Je n’affirmerai tout de même pas qu’en trempant dedans une souris verte, vous obtiendrez un escargot tout chaud même si l’imagination est présente, durant ces deux jours de foire, en la personne d’une conteuse pour les petits et les grands.
Quitte à énerver encore plus le confiseur Ladurée et le chanteur Helmut Fritz, un étal propose d’appétissants macarons toujours à base d’huile d’olive !

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L’église Saint-Augustin vit aussi au rythme de la foire avec la projection, dans la fraîcheur de sa nef, d’un documentaire sur Les peuples de l’olivier.
Je flâne dans la pittoresque ruelle envahie par les visiteurs attablés à des terrasses de fortune. Les anciennes maisons de maîtres ne manquent pas de charme avec leurs voûtes et leurs portes de bois sculpté.

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Votre maître à l’encre violette, par l’odeur alléché, s’attarde devant le stand de la fromagerie Donsimoni. On y vend d’excellents fromages de chèvre et de brebis (et même des mixtes) à prix pour une fois peu corsé : dix euros les deux, c’est une aubaine. Pour rester dans l’esprit, avec un filet d’huile d’olive dessus, c’est fabuleux, croyez-moi, je ne lâcherai pas le sac même pour le plus flatteur des renards !

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Le bois de l’olivier est à l’honneur aussi bien dans une démarche artistique avec un sculpteur (quoique les souvenirs avec la forme de la Corse, ne sont pas d’un goût très sûr !), qu’une plus pratique avec la fabrication de nombreux objets pour un usage en cuisine. Que son manche soit en corne ou bois de bruyère, châtaignier ou évidemment olivier, puisant ses origines dans la civilisation agropastorale de l’île, le couteau corse demeure le compagnon des paysans et des bergers corses. Selon son usage et la région, il répond aux noms de u temperinu, cornicciulu, a cursina, a cornachjola. De l’autre côté de la place, la petite chapelle Saint-Jean abrite une exposition d’œuvres d’artistes peintres régionaux. Si je me réfère au chanteur maître ès calembours Boby Lapointe, La naissance de saint Jean-Baptiste, une toile peinte à l’huile (sans doute pas d’olive ! Il ne faut point exagérer) du XVIIIe siècle, c’est bien plus diffic’hawaïle mais c’est bien plus beau Dalida la di a dali que la peinture à l’eau des quelques tableaux un peu naïfs présentés tels le pittoresque train déversant encore son flot de baigneurs, de Calvi à Île-Rousse.

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Il est encore une autre huile qui est la fierté des habitants de Montemaggiore, c’est celle au sens d’un personnage important de la commune. Une légende prétend que se trouverait là le berceau de Donna Anfriani, la mère de Don Miguel Mañara Vicentelo de Leca y Colonna, le plus célèbre des séducteurs né à Séville en 1627, bref, Don Juan en personne ! En fait, cette histoire, trop belle pour être vraie, est fondée sans doute sur l’amalgame entre un bourreau des cœurs local et le père du séducteur (qui aurait eu un nom corse ! Colonna ?) prenant le maquis pour l’Espagne après des amours illicites avec une proche parente, puis Don Juan revenant bien plus tard pour séduire sa demi-sœur qui aurait été le fruit de cette liaison. Peu importe finalement, en ce jour de foire, Montemaggiore possède bien d’autres atouts pour nous conquérir. Dans un coin de la place, les auteurs de la bande dessinée insulaire à succès de l’été dédicacent leur dernier opus Et Dieu créa la Corse. Décidément, ici, on a la folie des grandeurs. Il est vrai qu’Antoine de Saint-Exupéry en personne écrivit que le soleil a tant fait l’amour avec la mer, qu’ils ont fini par enfanter la Corse ! Dans ses nouvelles aventures décalées, Petru Santu, anti héros représentant les valeurs ancestrales de la Corse, est confronté à l’évolution de la société : au premier jour était le clan, au second le derby de football entre Bastia et Ajaccio, au troisième les élections, autre sport national de l’île, au quatrième la chasse, puis la pêche, puis le touriste et enfin, la polenta magique !

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En feuilletant l’album, je souris à ce vieux couple de corses, assis sur un banc, qui observe deux jeunes touristes à la plage. Tandis que le garçon demande à sa copine si elle a vu ses mails, le patriarche, brandissant le tricot que son épouse confectionne, s’écrie si elle a vu ses mailles !!! Signe des temps !
La petite fille s’impatiente d’aller piquer une tête dans la baie de Calvi que l’on aperçoit en bas dans la plaine. Requête acceptée, nous n’aurons pas le temps d’assister à une démonstration de taille des oliviers qui couvrent les coteaux autour du piton rocheux.

Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 2 septembre, 2011 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 3 septembre, 2011 à 15:49 Françoise écrit:

    Bonjour Jean-Michel,

    C’est avec plaisir que je viens de lire le nouvel épisode corse. Je vous attends, Jean-Michel, patiemment et je suis contente à chaque nouvelle parution.
    Je ne connais de la Corse que ce qu’on montre à la télévision ou que ce que l’on me raconte.
    Un jour, j’irai mais quand je quitte la Réunion j’ai envie d’autre chose que d’une île, et pourtant…

    Je regarde vos photos de Montemaggiore qui me donnent une folle envie de partir, je ne peux m’empêcher de penser que ce village a des airs espagnol, andalou, et même un peu réunionnais. Je suis attirée par ses maisons de pierres et de briques, aux toits de tuiles, collées les unes aux autres, comme blotties autour de l’église, elles me rappellent mon enfance et les vacances dans les Corbières.
    Ici, rien de tel. Ce n’est pas que ce soit laid mais c’est différent et le besoin de racines me turlupine.

    Puis-je me permettre de relever une coquille ? (ligne 7 : AngelO Branduardi).
    Je ne veux pas vous fâcher mais tout est si réussi dans votre blog, que la moindre erreur que je lis me perturbe.

    Merci encore pour la promenade du jour, non pas au milieu des oliviers mais entre les maisons et les flacons dorés.

    Je vous souhaite une bonne journée et plus encore.
    Amicalement.

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  2. le 28 novembre, 2014 à 16:02 hotel luxe corse écrit:

    Merci d’avoir parler de la Signoria.
    http://www.hotel-la-signoria.com/
    ;)

    Répondre

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