Archive pour juillet, 2011

La pie ne fait pas le moineau !

Pour faire la photo d’un oiseau
Lorsqu’on n’a pas le talent de Doisneau
Fixer d’abord une fenêtre
Légèrement entrouverte
Cadrer ensuite
Quelque chose d’utile
Pour l’oiseau
Se cacher derrière le rideau
Sans rien dire
Sans bouger …
Parfois l’oiseau arrive vite
Mais il peut mettre de longues minutes
Avant de se décider
Ne pas se décourager
Attendre
La vitesse de l’obturateur
Et la vivacité de l’oiseau
Ayant rapport
Avec la réussite de la photo
Quand l’oiseau arrive
S’il arrive
Observer le plus profond silence
Attendre que l’oiseau grimpe sur le bol
Et quand il commence à becqueter
Déclencher en rafale l’appareil photo …
Puis
Avec Photoshop, enlever le rideau …

Les pitreries quotidiennes de quelques moineaux m’ont inspiré ce médiocre pastiche du poète. Je vous ai servi l’original dans mon récent billet du 15 juin 2011 « Mon débarquement en Normandie … Opération Prévert ».
Tout a commencé avec l’éclosion précoce d’un printemps radieux. Une colonie d’oiseaux de toutes espèces -il n’y a pas encore de quotas dans ma banlieue- squattèrent les tilleuls en face de mon appartement. L’idée hospitalière vint à ma compagne, d’ouvrir une annexe des restos du cœur de Piaf, en remplissant de miettes de pain, un bol sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
Avant que l’adresse ne soit diffusée dans tous les arbres de la résidence, pendant plusieurs semaines, l’unique cliente fut une pie. Une de ces pies qu’on appelle ageasse en Poitou, ajaça dans le sud-ouest de la France, ou encore agace en Provence, et que Linné nomma Pica pica, bref une vraie Pie bavarde à la hauteur de sa réputation de jacassière.
Plutôt qu’en dire pis que pendre, n’en déplaise au compositeur italien Gioachino Rossini, cette pie-là, à sa décharge, n’est point voleuse puisqu’elle vient glaner sa pitance avec notre total consentement. Et comme j’en suis à combattre quelques idées reçues, c’est aussi une pie qui chante mal. Ses vocalises rauques et nasales ne valent vraiment pas un opéra, ni même un bonbec !
Le naturaliste Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, qu’il me plaît souvent de citer quand je présente des animaux, précise, à propos de la pie, dans son Histoire Naturelle des Oiseaux que « Margot est le nom qu’on a coutume de lui donner, parce que c’est celui qu’elle prononce le plus volontiers ou le plus facilement, et (que) Pline assure que cet oiseau se plaît beaucoup à ce genre d’imitation, qu’il s’attache à bien articuler les mots qu’il a appris, qu’il cherche longtemps ceux qui lui ont échappé, qu’il fait éclater sa joie lorsqu’il les a retrouvés, et qu’il se laisse quelquefois mourir de dépit lorsque sa recherche est vaine, ou que sa langue se refuse à la prononciation de quelque mot nouveau ».
Louis Pergaud, avant d’écrire sa joyeuse Guerre des Boutons, publia un recueil de nouvelles intitulé De Goupil à Margot, histoires de bêtes avec lequel il obtint le Prix Goncourt en 1910 : « Radotante comme une aïeule en enfance qui répète sans savoir le même cri, monotone d’intonation et vide de sens, saoule du matin au soir, inconsciente de la dignité sauvage que, prisonnière, elle avait su garder d’abord avec ses geôliers, Margot la pie ravalant pour le plaisir des humains ses besoins et ses gestes, ne se faisait plus depuis longtemps les amères réflexions qui avaient tant attristé les premiers jours de sa captivité.
Loin, bien loin maintenant la mer moutonnante des frondaisons, les corridors de verdure, les chênes hospitaliers où s’ébattait jadis, parmi les senteurs sylvestres, sa jeune liberté. Pourquoi, après avoir échappé à la glu de la mare, au trébuchet de l’oiseleur, au plomb du braconnier, à l’appeau du chasseur, s’être fait prendre et finir ainsi !
»
À en juger par la manière dont Pergaud décrit la captivité de Margot, je conçois que la pie ne se répande pas trop en bavardages à ma fenêtre. Méfiante et farouche, au moindre bruit ou à la moindre ombre qui se profile derrière les rideaux, elle s’envole vers la cime des arbres voisins.
Pourtant, j’aurais bien des questions à poser à celle qui s’avère être un personnage de roman aux multiples facettes. Ainsi, dans La Pie saoule d’Henri Vincenot, elle se révèle plus entreprenante :
« Il aurait peut-être tout brisé, de rage et de dépit, si, sur la table, il n’avait pas vu la pie Margot qui était restée prisonnière. Il allait l’assommer d’un coup de trique lorsque l’oiseau s’approcha d’un verre à moitié plein de vin, qui traînait là, parmi des couennes. Elle y plongea le bec et but à petites gorgées. Alexandre commença à ricaner en sourdine et la regarda faire. Elle but encore plusieurs lampées et, à chaque fois qu’elle buvait, Alexandre riait plus fort et il éclata de rire d’un seul coup lorsqu’il la vit caqueter en titubant. Enfin, bavant, l’œil torve, plumes ébouriffées, la pie saoule s’effondra, pantelante, grognante, méchante. Alexandre, en riant, lui cria : « Crève, Margot, crève-lui le cœur ! » puis, se renversant sur sa chaise, il laissa jaillir son contentement mauvais.
Depuis ce jour, la pie prise par son vice, revint souvent frapper du bec à la vitre d’Alexandre, et chaque fois plus laide, plus hargneuse, plus arrogante. Chaque fois aussi Alexandre lui ouvrit son guichet en disant :
-Te voilà charogne ? Tu veux boire la goutte, hein ?
Et il l’emmenait du côté de son tonneau. Elle buvait jusqu’à succomber, faisait scandale, souillait la table et s’endormait affalée sur du vieux linge ..
. »
Vincenot, conteur truculent, auteur du roman à succès La Billebaude, et … journaliste durant vingt ans à La Vie du Rail, fait de cette Margot burgonde, l’oiseau de compagnie de Lazare Denizot, un forgeron au village de Châteauneuf-en-Bourgogne, qui, attiré par le monde des trains et des cheminots, la délaisse pour participer à la construction de la première ligne de chemin de fer Paris-Lyon qui passe par Dijon, au milieu du dix-neuvième siècle.
La « vallée noire » en Berry, chère à George Sand, souvenez-vous de La Mare au Diable, fut longtemps baignée de légendes et de superstitions ancestrales. Ainsi, selon les Évangiles du Diable, lorsque Dieu eut fait le mouton, le Diable fit le renard, le premier ayant fait le chien, le second créa le loup, l’un le lièvre, l’autre le putois, à l’alouette, le démon répondit par l’épervier, au pigeon, il préféra la pie, bref, à chacun son vrai maître.
Certains Berrichons obscurantistes pensaient que la pie portait en son crâne, un petit os du diable. On l’accusait même d’avoir apporté dans son bec, l’épine la plus acérée qu’elle eût trouvée sur la Terre Sainte pour la glisser dans la couronne du Christ. Ainsi, dans un village de cette région de sorcellerie, au moment de Pâques, les enfants de chœur avaient pour coutume, d’attraper des pies à la glu et de venger le Christ en leur enfonçant des aiguilles et des épingles dans le crâne.
Les légendes ont la vie dure, toujours est-il que ma pie me rendit visite de moins en moins souvent, à la période pascale, ce dont profitèrent une volée de moineaux.

La pie ne fait pas le moineau ! dans Coups de coeur moineaublog6

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Dans sa nomenclature, Buffon compte jusqu’à soixante-sept espèces et neuf variétés différentes de moineaux. Il s’agit là du Moineau domestique (ou Passer domesticus) de la famille des Passéridés. On lui attribue parfois le nom de moineau franc (ou français); qui sait si avec le temps, au cas où la convention de Schengen s‘étendrait à la libre circulation des oiseaux, cette appellation ne tombera pas en désuétude. Voilà une tâche « douillette » et inoffensive à laquelle pourrait s’atteler notre nouveau ministre en charge des ressortissants français de l’étranger ! Dans le cadre de la géopolitique ornithologique, je signale l’existence d’un moineau friquet, un cousin proche, vivant surtout en zone rurale. Son nom ne signifie nullement une certaine aisance sociale ; friquet désignait en vieux français, quelqu’un de vif et sémillant (comme métaphoriquement, le moineau). Mes moineaux à moi s’appellent aussi communément pierrot depuis que Jean de La Fontaine, dans sa fable Le Chat et les deux Moineaux, prénomma ainsi l’un d’eux :

chatetlesdeuxmoineaublog dans Leçons de choses
À Monseigneur le duc de Bourgogne

« Un chat contemporain d’un fort jeune Moineau
Fut logé près de lui dès l’âge du berceau ;
La Cage et le Panier avaient mêmes Pénates.
Le Chat était souvent agacé par l’Oiseau :
L’un s’escrimait du bec, l’autre jouait des pattes.
Ce dernier toutefois épargnait son ami.
Ne le corrigeant qu’à demi
Il se fût fait un grand scrupule
D’armer de pointes sa férule.
Le Passereau moins circonspect,
Lui donnait force coups de bec.
En sage et discrète personne,
Maître Chat excusait ces jeux :
Entre amis, il ne faut jamais qu’on s’abandonne
Aux traits d’un courroux sérieux.
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
Une longue habitude en paix les maintenait ;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait ;
Quand un Moineau du voisinage
S’en vint les visiter, et se fit compagnon
Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
Entre les deux oiseaux, il arriva querelle ;
Et Raton de prendre parti.
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle
D’insulter ainsi notre ami !
Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre ?
Non, de par tous les Chats ! Entrant lors au combat,
Il croque l’étranger. Vraiment, dit maître Chat,
Les Moineaux ont un goût exquis et délicat !
Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.
Quelle Morale puis-je inférer de ce fait ?
Sans cela toute Fable est un oeuvre imparfait.
J’en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse,
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse ;
Elle et ses Soeurs n’ont pas l’esprit que vous avez.
« 

Le duc de Bourgogne est le fils de Louis de France, le grand dauphin, et le petit-fils de Louis XIV. Il a douze ans lorsque La Fontaine écrit cette fable flatteuse à son égard, considérant sa muse ainsi que tous les autres arts, comme inférieurs à l’esprit du duc. N’y a-t-il pas une contradiction avec les propos énoncés au sein même de la fable, décrivant le moineau comme un être exubérant et imprudent, métaphore d’une jeunesse trop sûre d’elle qui ne se rend pas compte des dangers du monde.
Les moineaux de ma résidence sont rassurés, je ne joue pas les moralistes … quoiqu’ils fussent à l’origine de quelque querelle pour des motifs d’ordre architectural. En effet, membre du conseil syndical de ma résidence, je fus témoin, lors des réunions de chantier, à l’occasion de travaux de ravalement, de discussions acharnées autour de la pose ou non de cache-moineaux, ces pièces de calfeutrement en bois ou en métal, disposées en façade, au-dessus des fenêtres, pour interdire l’accès aux oiseaux.

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Ils me savent gré de ma neutralité bienveillante puisqu’ils continuent à pépier gaiement à la fenêtre de la cuisine, tordant le cou, par là même, à quelques idées reçues. Déjà, le fait de manifester ainsi leur gratitude prouve qu’ils ne possèdent pas une aussi petite cervelle que l’on prétend.
De même, affirmer qu’une personne qui mange très peu, possède un appétit de moineau, relève d’un réel manque d’esprit d’observation ou constitue une erreur grossière d’anthropomorphisme. Buffon confie « qu’il faut à peu près vingt livres de blé par an pour nourrir un couple de moineaux, des personnes qui en avaient gardé dans des cages, l’en ayant assuré ». Et pour abonder en son sens, ce sont trois à quatre bols remplis de morceaux de pain qu’engloutissent, quotidiennement, mes amis pierrots. Et pas n’importe quel pain ; à la baguette flasque d’Intermarché, ils préfèrent des pains spéciaux maison à base de farine d’épeautre, de seigle ou de multi-céréales, confectionnés avec notre machine. En une occasion, nous leur proposâmes bien une brioche manquant de fraîcheur mais l’ampleur des dégâts suite à leurs ennuis gastriques nous amena à y renoncer.
Vous constatez que ce n’est pas la misère qui les a fait tomber du nid, contrairement à la triste histoire du Moineau de Paris chantée autrefois par Les Frères Jacques :

« Dans l’ jardin public, tout ensoleillé,
Un petit moineau sur l’herbe est tombé ;
Un gosse en haillons sur l’oiseau se jette,
Mais une brave dame d’un geste l’arrête.
Que fais-tu, gamin ? Laisse-le partir !
Ça t’amuse donc bien de le faire souffrir ?
Ma, que l’gosse répond, voyons la p’tit’ mère,
On s’ connaît tous deux puisque l’on est frères ;
Car moi aussi, j’ suis un petit
Que la misère a fait tomber du nid.
J’ suis l’moineau, j’suis l’ titi ;
J’ suis l’ gamin d’ Paris.
Dans la rue, je me faufile,
Nez au vent, bataillant,
Mais toujours chantant,
J’ vais tout droit sans me faire de bile,
J’ suis blagueur, j’ suis farceur,
Ça, y a pas d’erreur.
Mais comme au fond, j’ai bon cœur
J’ vais grimper tout là-haut de peur qu’il s’ennuie,
Remettre mon moineau dans son nid.
La bonne dame émue lui dit : Mon enfant,
T’es tout seul, veux-tu que j’ sois ta maman ?
L’enfant a dit oui ; elle l’amène chez elle,
Lui fait don de tout, c’est une vie nouvelle.
Mais, en grandissant, il se sent gêné.
Il n’ pense qu’à une chose : c’est sa liberté.
Dehors, le soleil éclaire la grande route.
C’est l’ printemps qui chante ; joyeux, il écoute.
Alors un soir, il est parti,
Laissant seulement ces quelques mots d’écrits :
J’ suis l’moineau, j’ suis l’titi ;
J’ suis l’ gamin d’ Paris.
Dans la vie faut que j’ me faufile.
Je suis grand, j’ai vingt ans ;
Faut que j’aille de l’avant.
Bonne maman, ne t’ fais pas de bile.
J’ suis blagueur, j’suis farceur,
Ça, y a pas d’erreur,
Mais n’ crois pas qu’ j’ai mauvais cœur.
M’en veux pas, tu l’ sais bien : quand ils ont grandi,
Les moineaux se sauvent de leur nid.
Maint’nant, la brave dame a les ch’veux tout blancs.
Mais elle songe enfin à son grand enfant
Qui s’est envolé, l’âme vagabonde.
R’viendra-t-il un jour ? C’est si grand le monde.
Mais voilà qu’un soir, quelqu’un a sonné.
Un sergent est là, sergent décoré.
Monsieur, vous d’mandez ?
Lui n’ose rien dire
Puis soudain s’avance dans un bon sourire
Et la prenant entre ses bras,
Il dit : Maman, tu n’ me reconnais donc pas ?
C’est l’ moineau, c’est l’ titi ;
C’est l’ gamin d’ Paris
Qui revient au domicile.
J’ suis pas riche, maintenant
Mais j’ gagnerai d’ l’argent.
Bonne maman, ne t’ fais pas d’ bile.
Je suis blagueur, j’suis farceur,
Ça, y a pas d’erreur,
Mais l’ travail ne m’ fait pas peur.
Mon devoir envers toi, maint’nant, j’ l’ai compris :
C’est mon tour de réchauffer ton nid... »

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Derrière cette chanson aussi sautillante que la démarche de l’oiseau, se cache un drame social que la joyeuse bande en collant et justaucorps, apaisait avec beaucoup d’humour et de poésie.

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Je me souviens, dans mon enfance, de tous ces titis, ces mimiles, ces moineaux, de Paname ou de province, qui sifflaient dans les rues. Même, Jean Gabin sifflait dans les films de Marcel Carné, le coeur en fête après les congés payés de 1936. J’ai encore en mémoire un artisan, repeignant la maison, qui sifflait à longueur de journée le succès d’une (jeune) Line Renaud: « Toi ma p’tite folie, Mon p’tit grain de fantaisie, Toi qui boul’verses, Toi qui renverses, Tout ce qui était ma vie« ! Savez-vous que, échange de bon procédé, c’est le chant d’un oiseau sur la branche qui inspira à Michel Polnareff, la musique d’ Âme câline?  Signe des temps, les d’jeuns préfèrent, aujourd’hui, écouter leurs refrains, le casque collé sur les oreilles.

« ...Envolés les bougnats café-bois-et-charbon
Les flambeurs de java soignant leurs peines de coeur au Martini-Picon
Les sifflets des poulbots qui fusaient de la place, quand les filles à marlou
Valsaient la chaloupée l’été à la terrasse des caboulots
Où sont passés les fous rires et tous les mots doux des amants de la Seine
Qu’étrennaient leur bonheur
Des quais de l’Ile Saint-Louis à Notre-Dame en fleurs
Dans quels nids haut-perchés du paradis
Des photographes se cachent les petits moineaux
Du Paris de Doisneau chantés par la môme Piaf
Les accords de l’accordéon désaccordé du beau Léon
Me filent à fleur de peau des nappes de langueur, des vagues de frissons
Et dans ce vieux décor illuminé par les tubes au néon
Je noie mon mal d’amour dans les bras du Paname encerclé par les tours
Qu’est-ce qu’y t’ont pas fait, mon Paris, ma canaille, tous ces démolisseurs
Qu’ont un pavé dans le coeur et des semelles en béton
Par où s’est envolé l’esprit des ritournelles s’évadant des ruelles
Et du pavé des cours sous l’aile des hirondelles du faubourg
T’as l’air d’un nouveau riche qu’a honte de son passé et qui jette la photo
Déchirée de son âme par dessus les périph’s
Je t’abandonne aux touristes, aux branleurs de Tour Eiffel
Et je retourne en banlieue demander au bon dieu de faire la courte échelle ... »

Cette chanson nostalgique de Jacques Higelin me « file à fleur de peau, des vagues de frissons ». Ma grand-mère paysanne devenait une hirondelle des faubourgs, le temps d’une chanson de Georgette Plana. Mes parents fredonnaient les airs de la môme Piaf. Il y eut même une môme Moineau : sous ce pseudonyme, se cachait Lucienne Suzanne Dhotelle, une artiste française des années 1920 qui, après avoir chanté dans la rue devant le Fouquet’s, connut la gloire à Broadway. Elle épousa un richissime homme d’affaires portoricain et devint milliardaire. Je me souviens que, dans mon enfance, mon père me montra son yacht somptueux amarré au port de Cannes ! Je rêve beaucoup moins, aujourd’hui, devant ces signes extérieurs de richesse !
Il y avait du moineau dans le photographe Doisneau. Cela inspira même le titre d’un de mes billets que je lui ai consacré à l’occasion d’une exposition en son hommage (lire Ouvrez la cage au Doisneau !, billet du 1er mars 2010). Son œil malicieux aimait surprendre la bouille un brin effrontée des gamins de Paris et de la banlieue populo de l’après-guerre. Le 1er avril 1994, jour de poisson-gag, le petit oiseau refusa, pour l’éternité, de sortir de son objectif. L’ami Robert repose dans un petit cimetière des Yvelines, au cœur de la forêt de Rambouillet. Le hasard d’une promenade fait que je me suis recueilli sur sa tombe alors que j’écrivais ce billet. Sous les frondaisons, les piafs chantaient gaiement auprès du môme Doisneau.

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Les moineaux sont particulièrement sociables et s’approchent volontiers de l’homme. Trop peut-être si l’on en croit Buffon qui brosse d’eux, un portrait somme toute guère flatteur: « On a remarqué qu’il y en a plus dans les villes que dans les villages. Ils suivent la société pour vivre à ses dépens ; comme ils sont paresseux et gourmands, c’est sur des provisions toutes faites, c’est-à-dire sur le bien d’autrui qu’ils prennent leur subsistance … et comme ils sont aussi voraces que nombreux, ils ne laissent pas de faire plus de tort que leur espèce ne vaut, car leur plume ne sert à rien, leur chair n’est pas bonne à manger, leur voix blesse l’oreille, leur familiarité est incommode, leur pétulance grossière est à charge ; ce sont de ces gens que l’on trouve partout et dont on n’a que faire, si propres à donner de l’humeur que dans certains endroits on les a frappés de proscription en mettant à prix leur vie » !
Vous y allez un peu fort, monsieur le comte ! J’ose vous avouer que je les trouve moins goujats que certains riverains de l’espèce humaine qui sautent par-dessus le portail de la résidence faute d’en posséder le code d’accès ! Et je ne trouve rien à redire qu’ils s’invitent à manger le pain des Franciliens sous leurs fenêtres.
Je m’attendris devant leur manège incessant : juchés sur le rebord du bol, ils se dressent sur leurs pattes frêles, jettent un rapide coup d’œil curieux dans la cuisine, sait-on jamais un « greffier » pourrait y rôder, puis plongent leur bec pour s’emparer de la mie bien tendre qu’ils vont picorer dans un arbre voisin.

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À l’heure où j’écris ces lignes, j’espère qu’ils ne m’en veulent pas (trop) de leur ôter le pain du bec pendant mes quelques semaines d’absence pour cause de vacances.

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Ici la route du Tour de France 1961!

Alors que le Tour de France vient de s’élancer de Vendée, je préfère vous entretenir d’une Grande Boucle de grand-papa (ça ne me rajeunit pas !) et revenir un demi-siècle en arrière pour celle de 1961.
Toujours précautionneux envers certains de mes lecteurs réfractaires à la chose vélocipédique, j’ai pensé calmer leur humeur maussade en faisant appel aux plumes les plus brillantes du journalisme sportif de l’époque pour les accompagner dans une balade de 4 397 kilomètres, à travers l’hexagone, à la vitesse moyenne de 36,033 km/h.
Idée saugrenue ? Nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents se nourrirent bien, au temps de l’école communale, des aventures d’André et Julien Volden dans Le Tour de France par deux enfants écrit par Augustine Fouillée dite G.Bruno. Cet ouvrage, créé en 1877 par les éditions Belin, constitua le livre emblématique de lecture du cours moyen, dans toutes les écoles de la IIIe République jusqu’après la seconde guerre mondiale. Très patriotique, il visait à la formation civique, géographique, scientifique, historique et morale d’une jeunesse, qu’il fallait aussi préparer à reconquérir l’Alsace et la Lorraine.
De manière plus festive, j’ai sélectionné quelques chroniques d’Antoine Blondin (inévitablement) mais aussi d’Abel Michea, Pierre Chany et Maurice Vidal, pour vous faire revivre une autre conquête, celle du pourpoint d’or par Jacques Anquetil. J’en déflore, d’ores et déjà, l’issue finale mais à vrai dire, il n’y eut aucun suspense pour le plus grand mécontentement des suiveurs du Tour et … pour ma plus grande joie.

Ici la route du Tour de France 1961! dans Coups de coeur tour61blog4

tour61blog5 dans Ma Douce France

C’est d’ailleurs, cinquante ans plus tard, le principal constat que j’ai fait, avec une certaine déception, en me replongeant, dans les belles revues vertes ou sépias, Miroir-Sprint et But et Club, conservées précieusement. À l’époque, le gamin que j’étais, se délecta de voir son idole, survoler l’épreuve, trois semaines durant. Fidèle à mes rêves de gosse, ce Tour de France 1961 demeure à jamais l’un de mes plus beaux souvenirs sportifs, au même titre que la lutte épique avec Raymond Poulidor, trois ans plus tard. Comme quoi, les avis divergent selon les sentiments qui vous animent.
Finalement, vous vous en réjouirez, ce fut un mal sportif pour un bien littéraire car, pour tenir leurs lecteurs en haleine, les journalistes en appelèrent à tout leur talent et leur finesse d’esprit, voire leur culture, parfois même en s’éloignant des péripéties de la course insipide.
Comme mise en bouche, voici ce qu’écrit Antoine Blondin dans sa première chronique aussi flamboyante que la cathédrale gothique de Rouen d’où s’élance le quarante-huitième Tour de France, à quarante-deux kilomètres de mon bourg natal et du domicile familial :
« Sous ses cheveux d’oriflammes, dans le fracas rouillé des dragues et des grues, dressant au ciel des tours en forme de bras qui nous ont compris, Rouen nous dit aujourd’hui que le cyclisme est une activité gothique. Pour en imposer à l’évidence, il lui suffit, à la manière des photographes de fête foraine, de dérouler à l’arrière plan de notre carrousel mécanique, la toile peinte d’un porche de cathédrale, la dentelle minutieuse d’un palais de justice, le maillot chevronné d’une maison en bois. Alors, par je ne sais quel miracle du climat, l’anachronisme de la situation s’escamote : le champion inerte sur la table de massage redevient un gisant, réplique des guerriers de marbre ou de granit allongés dans la nef ; les véhicules hérissés de totems terrifiants, qui s’alignent le long des quais, épousent la silhouette des drakkars danois qui remontèrent autrefois la Seine ; les bleus des mécaniciens semblent taillés dans le métal terne des cottes de mailles et les accents de klaxon rejoignent les échos lointains de la corne d’aurochs…
ROUEN, 1065.- Un jeune Normand rougeaud, du nom de Guillaume et duc par surcroît, s’arme pour entreprendre la plus grande conquête territoriale proposée à l’époque … dans son château voisin, il convoque ses barons, leur pose la question de confiance. Avant d’entraîner, il faut rassembler. Certains se récusent. D’autres souscrivent. Pour prix d’un dévouement aveugle, Guillaume accordera à celui-ci un comté, à celui-là une abbaye ; le roturier deviendra chevalier, le pauvre deviendra riche, dût-on piller l’adversaire jusqu’en ses ultimes ressources. En revanche, Guillaume sera sacré roi. Deux ans plus tard, l’Angleterre était conquise..
ROUEN, 1961.- Un jeune Normand pâle, du nom de Jacques Anquetil et coureur cycliste par surcroît, tient le ferme propos d’établir sa suprématie sur les routes de France. Dans son manoir de Saint-Adrien, où il règne avec sa femme Janine, il tient à son tour son ban de guerre, convoquant à soi les plus notables champions de son parti. Qu’on l’aide seulement à atteindre son but en s’enrôlant sous sa bannière avec une abnégation totale et il les couvrira de richesses et de gloire.
« Que diriez-vous, leur propose-t-il, si nous enlevions le classement par équipes, le classement par étapes et le classement individuel qui me reviendrait, naturellement ?
-Ce serait dépouiller l’ennemi, le tondre complètement ! Est-ce prudent ? Et ne risquons-nous pas d’être Vikings du devoir ? »
Jacques de Normandie, duc de Saint-Adrien, sait qu’il est juste de payer le service d’un dévouement absolu. Encore faut-il pouvoir disposer d’un trésor, et pour cela l’alimenter. Écartons donc les tièdes et les félons qui estiment pouvoir tenter l’entreprise pour leur propre compte.
»
En effet, la course se dispute alors par équipes nationales. Ainsi, certains coureurs qui portent toute l’année le maillot de marques extra sportives concurrentes, ne sont pas prêts à se rallier au panache d’un leader adoubé avant le départ. Cela explique notamment le forfait de Raymond Poulidor qui, ô sacrilège, a conquis, la semaine précédente, la tunique de champion de France, dans le fief de son rival, sur le circuit de Rouen-les-Essarts.
Sont également absents, l’espagnol Bahamontes et l’italien Nencini, les deux précédents vainqueurs de l’épreuve, ainsi que le belge Rik Van Looy, roi des classiques et baroudeur notoire pour animer les étapes de plaine.
Pour donner du piment à son éventuelle victoire, Anquetil prévient de son intention de porter le maillot jaune du premier au dernier jour, un exploit jamais réalisé depuis les succès d’Ottavio Bottecchia en 1924 et 1925, de Nicolas Frantz en 1928 et de Romain Maes en 1935.
Ce qui est dit est vite fait et bien fait, comme, quasiment, à chaque fois que mon champion affiche ses objectifs.

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Stupeur, un titre m’interpelle en relisant le compte-rendu de la première étape qui mène les coureurs à Versailles : Anquetil a été dopé ! Je ne me souvenais plus de cette accusation fâcheuse. Et pour cause, car s’il avoua vers la fin de sa carrière avoir eu recours à quelques substances illicites (comme tous les coureurs et assurément dérisoires en comparaison des « médicamentations » actuelles), il s’agit ici, au passage, d’un tendre baiser de « Janine, son épouse, devant le manoir de Saint-Adrien, où elle va faire tapisserie trois semaines durant, non pas à la manière de ces jeunes femmes qui ne dansent pas, mais à la manière de la reine Mathilde, épouse de Guillaume, qui tissa celle de Bayeux à la gloire de son mari. »
Étreinte, on ne peut plus explosive, à en juger les différents titres, Anquetil le plastiqueur, La guerre du 14 (son numéro de dossard), Anquetil déjà souverain (logique à Versailles !), Ce n’est pas le Tour de l’Ile-de-France, et l’article d’Abel Michea :
« Il y avait, très exactement, 3 heures 15 minutes et 16 secondes que M. le Maire de Rouen avait coupé le ruban tricolore qui libérait le quarante-huitième Tour de France, quand Monsieur Jacques Goddet, directeur général du dit Tour décidait de déposer une plainte au commissariat de police de Versailles pour destruction d’édifice public ! On avait « plastiqué » son Tour de France, le plus beau monument du sport cycliste. Un édifice que péniblement on bâtit trois cent quarante jours durant… Et qu’on fait visiter vingt-cinq jours de suite à des millions de braves gens … Or, à Versailles, le bel édifice a menacé de s’écrouler. Si M. le Directeur général du Tour a porté plainte, il ne l’a pas fait contre inconnu, contre X …Le coupable, il le connaît. Il l’a dénoncé. C’est un nommé Jacques Anquetil, natif de Normandie. Ce Jacques Anquetil, il nous faut bien dire qu’il n’a pas pris M. le Directeur général en traître. Il l’avait averti, il l’avait prévenu. Son coup, il l’avait préparé au grand jour, il n’a pas attendu la nuit pour le perpétrer ! »
Le suspect, le dénommé Anquetil Jacques, matricule 14, après s’être échappé, le matin, au cours de la demi étape en ligne, avec dix-sept autres lascars, puis avoir écrasé de toute sa classe la course contre la montre de l’après-midi, avait déjà kidnappé la toison d’or, reléguant son principal rival, le luxembourgeois Charly Gaul, à plus de huit minutes.

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À en croire une conversation relatée dans Miroir-Sprint par un dénommé Jacques Périllat qui cachait derrière ce pseudonyme, sa véritable identité de Pierre Chany, un journaliste célèbre de L’Équipe, l’organe de presse concurrent, ce Gaul-là, ex ange de la montagne, semblait, par contre, s’être rogné les ailes :
« Il broie du noir ; il craint pour son avenir.
« Je vais bientôt mourir … » confiait-il récemment à son fidèle Ernzer, l’ami des bons et des mauvais jours.
Celui-ci tenta de remonter le moral de son compatriote qui lui répondit alors sur un ton à la fois bourru et résigné :
« N’essaie donc pas de me raconter des histoires ! Dans ce Tour, je suis sans cesse en train de m’accrocher et je suis obligé hélas d’avaler des pilules pour suivre les autres. Un jour ou l’autre, je paierai l’addition …
- Des pilules ? Mais tout le monde en prend, remarqua alors Ernzer qui sait mieux que quiconque de quoi il retourne dans ce Tour de France.
Le grimpeur Grand Ducal regarda alors son interlocuteur droit dans les yeux, il s’accorda un temps de réflexion, puis il lui répondit très calme :
C’est vrai, tout le monde prend des pilules, mais tout le monde … n’en prend pas autant que moi !
»
Le Tour semble parti pour une ennuyeuse procession au grand désappointement de son co-organisateur Jacques Goddet, pour un cortège royal à ma grande joie. Cela n’empêche pas Blondin, sur la banquette arrière de la voiture rouge de presse numéro 101, de briller dans son exercice de style, sur la route de Roubaix où s’impose le landais Darrigade, à la solde de Jacques le Conquérant :
« Des jeunes filles, parées de toutes les grâces, s’apprêtent à investir Versailles que le Tour de France a quitté sur la pointe des pédales pour de plus rugueux horizons. Les Cadillacs au bossoir vont remplacer les bicyclettes aux grilles du château. La nuit des quatre roues qui s’annonce achèvera d’abolir définitivement nos privilèges en Seine-et-Oise, rendant aux princesses le Parc des Princes que nous avions improvisé. Du moins avons-nous la consolation de penser que beaucoup de ces jolies personnes se proposent de monter en danseuse au « Bal des débutantes » et que le tour de valse qu’on leur suggère sera peut-être pour elles le tour de l’avenir. Place, donc aux géants des raouts !
Notre royaume à nous n’est plus de ce monde duveteux. Il a retrouvé son mâle décor de poussière, de sueur et de pluie, ses paysages de plein vent. C’en est fini des bergeries du premier âge de la course. Anquetil, promenant son maillot-soleil au nez de Louis XIV, avait encore les couleurs pimpantes du soldat de plomb au sortir de la boîte. Ses adversaires semblaient lui faire cortège, aimables courtisans. Il était le favori, comme on dit que Caylus était le favori du roi. Désormais, c’est une autre paire de hanches, ainsi qu’en a témoigné, la journée durant, la voussure des échines , et je sais bon nombre de nos propres débutants qui doivent regretter, ce soir, de s’être aventurés dans cette sauterie
. »
Il récidive le lendemain lors de La retraite de Charleroi :
« Nos pères étaient venus dans ces régions en pantalons garance, sans tambours ni topettes, nos jeunes frères y retournent en culottes courtes et leur pas de charge n’est pas exactement celui qu’on évoque dans Le Pèlerin. Il convient de s’en réjouir : se porter aux frontières est aujourd’hui un jeu d’enfants. Nous l’avons éprouvé ce matin en sautant la barrière qui sépare la Belgique de la France, démarcation illusoire qui se traduit par un changement d’agents de police, mais nous en avons vu d’autres. Un honnête homme du XVIIIe siècle aurait aimé cette façon que nous avions de circuler sur notre bonne mine ; un industriel libéral du XIXe apprécierait ces cités laborieuses sans mélancolie, ces pavillons presque praticiens où la fumée des cafetières répond à celle des hauts-fourneaux ; un héritier de la première partie du XXe s’émerveille en tremblant : craignant d’emporter sa patrie à la semelle de ses souliers, il aurait tendance à s’essuyer les pieds sur le paillasson. Tout semble trop beau de cette unité de soucis et de soins qui se propose à lui en deçà comme au-delà de la Lys. Le sport secrète son folklore propre, il escamote le voyage, ses coutumes ont, pour un jour, force de loi. Rien de ce qui est étrange ne lui est étranger ; l’insolite relègue l’exotisme. Au jeu de l’oie que nous poursuivons, les cases se ressemblent, sauf pour ceux que la règle oblige à passer un Tour. Il s’en trouve encore un certain nombre qui reprendront le train demain, à moins qu’on ne les oblige à garder la Sambre. C’est à travers eux que nous avons évoqué, malgré la paix en bannières qui s’offrait à nous, les champs de bataille traditionnels. »
Pour la petite histoire, la première victoire d’étape belge en Belgique depuis 1949, ne pesait pas lourd à côté de la grande Histoire de la guerre de 14.
Le lendemain, sur le chemin de Metz, le professeur Blondin, entre quelques « verres de contact » nous distilla un subtil cours de psychologie et de philosophie :
« Dans l’amphithéâtre des Ardennes, nous avons assisté pendant plus de six heures, à un cours de cyclisme appliqué, section psychologie.
Deux chargés de cours nous administraient la leçon : le coureur de Paris, Bernard Viot, dont l’ampleur ne se dément guère depuis le départ (les voilà bien les Viot de la veille !), et l’équipier de France Jean Forestier, qui était sorti du peloton en même temps que lui et pendait à sa selle, ce qui lui donnait d’ailleurs l’air un peu gourde, en vertu de la consigne étroite dictée par le Dieu Anquetil à travers le porte-voix de son prophète Bidot …
Dans La Nausée, précisément, Jean-Paul Sartre a écrit : « Ce qui existe naît sans raison, se prolonge par faiblesse, meurt par rencontre. »
Il est assez évident que les concepts vélocipédiques ne l’empêchent pas de penser. Car, enfin, le schéma dynamique d’une échappée veut, au contraire, qu’elle naisse avec raison, se prolonge par rencontre et meure par faiblesse. C’est le phénomène essentiel de la rencontre que Forestier était en train de saboter sous nos yeux, le droit de suivre y impliquant un devoir de mener .
.. »

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Viot finit par renoncer à une vingtaine de kilomètres de Metz, ce qui profita à un autre régional de l’équipe du Centre-Midi, l’Isérois Anatole Novak dit le Colosse de la Mure :
« C’est en vain qu’on guetterait, ce soir, dans la patrie de Verlaine, « les sanglots longs des Viot lents » . Nulle amertume dans ce visage cabossé où deux grosses gouttes d’yeux gris reflètent la douceur des symphonies inachevées. Comme disait Michelet à propos de la France : « Ce qui lui reste, c’est ce qu’il a donné ». »
De son côté, pour sa chronique bihebdomadaire, Abel Michea a pris le parti de nous narrer un grand roman d’amour La belle dame et le freluquet, alias la Grande Boucle et Jacques Anquetil :
« La Grande Boucle » est une grande Dame qui n’aime point être violentée. En public, tout au moins … Elle l’a bien fait voir à Don Juan Anquetil ! Elle avait un faible pour lui parce qu’il est joli garçon, qu’il est doux, qu’il a de bonnes manières. Et la Grande Boucle n’aurait pas dit non si le beau Jacques lui avait murmuré des mots d’amour, lui avait fait la cour … Alors qu’elle se serait fait un peu prier, elle aurait flirté, plus ou moins longtemps, avec un bel Italien ou un rude Flamand, ou même un petit gars de Bretagne ou de Provence. Elle aurait fait des sourires et beaucoup promis à son ami Charly (Gaul ndlr) et, puis tout d’un coup, le 14 juillet, troublée par les flons-flons, elle se serait donnée sans retenue à son beau Jacques, sur un bord de route quelque part entre Bergerac et Périgueux.
Mais le beau Jacques n’a pas su attendre … Lui, le doux Élyacin s’est conduit comme un hussard. En deux temps, trois mouvements, il a troussé la belle et l’a tombée à sa loi. Et cela oh, horreur, devant des dizaines de milliers de Parisiens et dans la capitale du Roi Soleil : ça ne faisait pas très légende.
Alors la belle s’est fâchée … de Pontoise à Charleroi en passant par Roubaix ! Elle savait, comme tout le monde, que le beau Jacques n’a pour l’eau qu’une affection fort diluée. Le dimanche, elle s’est donc présentée à nous dans sa robe teintée de soleil. Elle était éclatante de bonté, de santé. Tout ça pour se faire traiter en garce par cette espèce de freluquet. Alors le lendemain, elle a mis des habits couleur de nuages. De Pontoise à Roubaix, elle avait enfilé une vieille robe dégoulinante de pluie. Elle allait donner une leçon à ce gamin sans éducation.
Alors la route fut traître et glissante. Tant pis. Elle en voulait à Anquetil, il payerait et d’autres avec s’il le fallait. Jacques n’a pas payé, il a échappé aux griffes de la sorcière. Mais son équipe fut cruellement mordue. René Privat, le brave Néné la Châtaigne fut mis hors de combat et avec lui le doux François Mahé..
..

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... Et le lendemain encore, de Roubaix à Charleroi, elle lui en fit voir de toutes les couleurs à Jacques Anquetil. D’abord, elle recevait les Belges. Et pour ce faire, elle s’était déguisée en Flamande. Rebondie qu’elle était, avec tous ses pavés ronds ou carrés qui vous faisaient danser une gigue effrénée. Ce n’était plus la Grande Boucle, mais une multitude de petites boucles folles, avec leurs pavés fous.Il y avait, bien sûr, comme pièce montée de ce banquet le fameux Mur de Grammont. Le Mur avec ses « consuls » inégaux. Et Jacques le freluquet qui eut un instant des ennuis avec son dérailleur, faillit bien y rester planté sur le Mur, comme un vulgaire coureur de deuxième classe. Mais elle ne lui avait pas mis que la route entre les jantes à notre Jacques, la Grande dame. Elle avait cligné de l’œil vers tous les petits Belges ... »
Que ne faut-il pas inventer pour passionner ses lecteurs, j’en sais quelque chose !
De Metz à Strasbourg, Antoine Blondin s’appuie pour son cours de littérature appliquée au cyclisme sur Spartakus-Parade : « Sous ce même titre, Jean des Vallières évoquait , dans le dernier de ses séduisants romans de captivité, la période délirante où l’anarchie, porteuse de flambeau, alluma l’Allemagne de 1918. Les prisons civiles s’ouvraient et, par extension, les forteresses militaires. La liberté, parfois le pouvoir, appartenaient à ceux qui se donnaient la peine de descendre dans la rue. Ces émeutiers se réclamaient de Spartacus, patron des esclaves révoltés contre l’autorité de Rome.
Dans un décor où plane le souvenir germain, souvent concentrationnaire, quatre des personnages de la course, présumés obscurs, ont aujourd’hui secoué le joug et raflé les trophées .
.. » Ils se nomment Wim Van Est, un hollandais doyen d’âge du Tour, Jean Dotto dit le vigneron de Cabasse, qui l’a couru onze fois, Stéphane Lach et Lily Bergaud dit la puce du Cantal, qui est loin d’être un bleu d’Auvergne. Pour glorifier le vainqueur, Antoine promeut Bergaud au rang de Dietrich ou mieux encore Lily à celui de Marlène !

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« Qu’est-ce qu’un verre de vin blanc sec sinon un Ballon d’Alsace ? » Le lendemain, pour célébrer le passage de la course au sommet du premier col que le Tour franchit dans son histoire, en 1905, Blondin raconte la balade du jour (c’est dire si elle fut peu animée !) à la manière de François Villon :

Ballade des drames du temps jadis
Dites-moi dans quelle cité
Est Pottier qu’en la fleur de l’âge
Le suicide a précipité
Vers le plus funeste virage ?
Il marque le premier passage
Au Ballon d’Alsace en battant
Georget qui, plus que lui, fut sage.
Mais où sont les neiges d’antan ? …
Où est le grand Petit-Breton
Qui escaladait sous l’orage,
À la vitesse d’un piéton,
Le chemin qui mène aux nuages ;
À Sainte-Marie-de-Campan,
Forgeant sa fourche avec rage ?
Mais où sont les neiges d’antan ? …
Duboc, vaincu par le poison ;
Garin, lapidé aux barrages ;
Les clous répandus à foison ;
Toutes les douleurs en partage,
Et les furoncles de Fontan !
Où donc est passé l’héritage ?
Mais où sont les neiges d’antan ? …
ENVOI
Prince, il faut tourner une page,
Planckaert, aujourd’hui l’emportant,
C’est l’équipier sans l’équipage.
Mais où sont les Belges d’antan ?…

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Huit ans plus tard, sous mes yeux, un certain Eddy Merckx remporta l’étape au sommet de la montagne vosgienne, et enfila son premier maillot jaune. Foule (de mes lecteurs !) sentimentale, peut-être, désirez-vous connaître les nouveaux rebondissements du roman d’amour de Michea ? « Il n’est point dans mon intention d’écrire un traité de la galanterie. Mais il me faut, cependant, réviser certaines de mes conceptions et reconnaître qu’en la matière, la manière forte prime quelquefois sur le sentiment.Ceci étant dit pour en revenir à notre jeune Freluquet et à sa Grande Dame. Car la Grande Boucle, vexée, choquée, d’avoir été bousculée sans ménagement et sans principe par notre Jacques Anquetil, avait décidé de réagir tous ongles dehors. Et, à Roubaix et à Charleroi, elle avait cru un instant tenir sa revanche … Mais notre beau Jacques est aussi un têtu de la pire espèce … Il avait dit à la Grande Boucle : « Je te veux, je t’aurai » et il avait joint le geste à la parole. Notre Grande Dame n’aura pas boudé longtemps. Et de Metz à Strasbourg, de Strasbourg à Belfort, de Belfort à Chalon-sur-Saône, nous l’avons retrouvée pimpante, aguichante, souriante, presque outrageusement belle.
Elle était belle dans la douce vallée de Moselle. Elle était délicieuse en ce col de la Chapelotte. Puis elle était redevenue la Grande dame qu’on aime à courtiser. Du bon et gauche géant Novak à ce petit futé de Lily Bergaud, du rude Planckaert au solide Stablinski.
Oh ! Il ne s’agissait là que d’un flirt, d’un « m’accordez-vous cette danse Madame ? » et la Grande Dame en rougissait de plaisir, quand le grand Novak la serrait d’un peu près sur le boulevard Poincaré à Metz, quand Lily Bergaud la chatouillait sur la Place de l’Étoile à Strasbourg.
Ce jour-là, elle était ravissante. Le lendemain, elle était éclatante avec son col de la Schlucht tout empesé de satin avec son Ballon d’Alsace brodé de fougères.
Elle était belle et courtisée. Mais son fiancé est un vilain petit jaloux. Le beau Jacques n’admet pas les flirts. Ni même les valses ou les tangos.
« Moi, c’est pour la bonne cause, ne cesse-t-il de répéter à sa Grande Dame. C’est sérieux. Je te passerai au doigt l’anneau rose du Parc des Princes le 16 juillet au soir. Mais ce n’est point parce que je porte casaque jaune qu’il me faut bafouer. »
Et notre vilain jaloux pique de ces colères ! Quand son bon ami Jean Forestier serra d’un peu trop près la belle sur les longues routes bordées d’ormes, le long de la Semois. Le coin pouvait bien s’appeler défilé du Paradis, ce diable de Jacques n’avait rien de plus pressé qu’à rentrer dans le bal, pour arracher la belle aux bras du sombre Lyonnais.
C’est d’ailleurs ce soir-là qu’il exigea de papa Bidot, un contrat de mariage en bonne et due forme : il était le seul prétendant légalement reconnu ! Que disons-nous, prétendant ? Bien davantage, la Belle Dame lui appartenait .
.. »
Se profilent à l’horizon les deux étapes alpestres avec, notamment, avant l’arrivée à Grenoble, la fameuse trilogie de la Chartreuse avec l’ascension des cols du Granier, du Cucheron et de Porte. Là même où en 1958, Charly Gaul construisit sa victoire finale et ruina, par la même occasion, les espoirs de doublé d’un Anquetil malade.
Pour l’intérêt de la course, beaucoup (pas moi, en tout cas !) espèrent une nouvelle envolée de l’ange. Mais comme les humains, les anges vieillissent, et Gaul, freiné par une chute en descente, bien que gagnant son étape de prédilection, ne comble que très modestement son retard sur Anquetil.
Selon l’expression consacrée, la montagne avait accouché d’une souris. Je retiens de la rubrique de Robert Chapatte : « Dans Grenoble qui retentit des coups de tonnerre ce soir, quelques heures après l’étape, j’essaie de retracer cette prouesse de l’Ange en lui sachant gré de me permettre d’avoir tant de choses à dire finalement, alors qu’au passage à Chambéry, sur mon carnet de bord, sous le chiffre 163ème kilomètre, un seul nom était inscrit : Queheille. »
Dans la cité alpine, Blondin prend de l’altitude et rend hommage à Ernest Hemingway, décédé ce jour-là. Il avait croisé le romancier américain, quelques années plus tôt, au bar d’un grand hôtel de Madrid. De verre en verre, ils avaient sympathisé et oublié de se rendre à la corrida !
« Les camions de la nuit qui défilent sous les fenêtres des amants, le chuchotement des arbres poudreux, le fracas lointain de la bataille ouvrent les pages inoubliables de L’Adieu aux armes. Nous les évoquions, l’autre jour, au spectacle de cette perpétuelle montée en lignes que représente une course cycliste. Dimanche sonnait aux églises, il était midi et demi, heure locale. Au même moment, Ernest Hemingway se tirait un coup de fusil en plein visage, comme on dynamite un rocher …
…Entrant aujourd’hui dans le Tour de France par la porte démesurée de l’absence, il a suivi l’étape avec nous. Il me semblait l’apercevoir dans le baquet d’une voiture, tel que je l’ai rencontré jadis, au palace de Madrid, clochard de luxe, traînant des sandales sur les tapis de haute laine, la cravate nouée en ficelle sur une chemise plus chiffonnée qu’une serpillière. Il était escorté du matador Aparicio, jeune millionnaire intermittent qui avait l’air d’être son valet d’armes et lui portait ses stylographes avec un visage triste. Hemingway, carnassier aux lèvres fendues pour le sourire, avait le droit d’être gai.Dans cette voiture imaginaire, il souriait donc et dodelinait de la tête aux prémices de la bagarre. Il sentait l’embuscade à l’approche des sapins, quand les ombres de la Chartreuse basculent sur la plaine et que les coureurs, l’un l‘autre se chevauchant, prennent leur élan pour quelque marelle définitive. Puis il se dressait, en abordant les premiers lacets du Granier, vieux loup de terre flairant la guérilla retrouvée. Sur une accélération, sa casquette s’envolait : nous la lui ramassions. Il buvait au bidon en matière plastique qui corrige l’acidité du citron par une arrière-saveur goudronneuse. Et la rampe s’élevait, rendant le coureur à une condition animale. L’homme-gibier qui essoufflait la meute s’appelait Gaul. À sa manière, c’est lui aussi un matador dont l’œil électrique clignote, dont la peau se hérisse en chair de poule. Le grand chasseur s’approchait de cette proie désignée, vers laquelle les spectateurs balançaient de triomphants jets d’eau. Il appréciait la chute qui précipitait Gaul à terre, avant de le rendre en loques sanguinolentes au vertige de la descente. Il se répétait la parabole du Vieil Homme et la Mer qui nous dit que rien n’est acquis tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie.
Et ce soir, à Grenoble, il relègue Stendhal, régional littéraire de l’étape, au rang minutieux d’horloger des sentiments. Lui, il est un chaudronnier battant le cuivre. Il passe un revers de main dans ses moustaches, chausse de minces lunettes pour avoir l’air d’un prix Nobel et commande une nouvelle bouteille de vin de Talloires. Mais le lavaret du lac lui semble un fretin extrêmement menu.
Demain, nous l’aurions appelé Ernest
. »

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Le lendemain, Céline partait à son tour pour un grand voyage au bout de la nuit des temps. D’Antibes, Blondin parlait d’un « véritable abandon » : « Si le Tour de France n’était qu’une course cycliste, ce qui ne se vérifie que par intermittences depuis quelques jours, nous prendrions sur nous de parler de la transhumance qui ramène nos cordées de ramoneurs savoyards à quelques centimètres au-dessus du niveau de la baigneuse. Quand une sorte de courants électriques (d’où le nom de coureurs) sillonne les jetées-promenades, on éprouve en général un profond soulagement à voir surgir de l’eau des visages de sirènes prolongés par des queues de peloton, à renouer avec la muraille ruisselante d’un public dont le nombril attentif s’écarquille au passage des rescapés noirauds descendus d’une autre planète, à prendre sa part dans la tornade qui introduit la panique aux terrasses des salons de thé et relègue en bas de plage les éphèbes sculptés dans du pain d’épice. Si le Tour n’était que cette compétition ravageuse, en forme de violation de domicile, qui plie la coutume à sa loi, nous remettrions à plus tard, à la nuit tombante, le moment de méditer sur cette évidence, déplacée en ces lieux bruissants de colloques d’oiseaux et de refrains d’adolescents, que Louis-Ferdinand Céline ne nous dira plus rien des choses de la vie. Mais le Tour est aussi un voyage. Quand l’état de siège s’y relâche, l’état d’âme reprend ses droits. Les tristes nouvelles du siècle nous parviennent. Nos chagrins passent les frontières. Aux douaniers italiens, nous avons dû déclarer, aujourd’hui, qu’il nous manquait quelqu’un. La mort de Céline ne frappe pas ses lointains confrères, elle bouleverse ses lecteurs, son prochain ... » Et pour témoigner encore une fois de la course ennuyeuse, Antoine concluait : « L’ennuyeux, disait déjà Céline, à propos de la guerre, c’est que ça se passe le plus souvent à la campagne. Il en va parfois de même du Tour de France ».
D’Antibes à Toulouse, en passant par Aix-en-Provence, Montpellier et Perpignan, la course toujours aussi peu animée, est essentiellement marquée par la canicule. Les photographes se régalent de ces scènes cocasses de chasse à la canette aujourd’hui disparues, les coureurs s’abreuvant aux fontaines ou faisant provision de boissons fraîches dans les cafés des villages traversés.

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Pour tuer l’ennui, le chansonnier Jacques Grello met son « grain de sel » :
« Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir » a dit Baudelaire.
Alors les suiveurs du Tour de France ne sont pas de vrais voyageurs. Ils partent pour revenir.
Le jour précédant la grande envolée, leur joie est évidente. Ce ne sont que propos gaillards, plaisants, devis, tournées de retrouvailles, allègre animation. Ils partent gais comme des enfants, déterminés comme des explorateurs, heureux comme des vacanciers. À les voir, on sent que partir, c’est revivre un peu.
Dès la fin de la première semaine, ce n’est plus ça du tout. Les joyeux randonneurs s’assombrissent. Ils se mettent à compter les jours. On peut les voir le soir errer dans les rues des villes étapes, comme des Bidasses désoeuvrés usant leur permission de minuit jusqu’au bout.
Chaque jour, durant les heures calmes de la matinée, chacun évoque au moins une fois le doux foyer qu’il aspire à revoir. Ces hardis long-routiers ne rêvent que pantoufles, fauteuils profonds, calmes soirées familiales. Certains vont jusqu’à déclarer que le Tour les ennuie. D’ailleurs, cette année, disent-ils, il n’est pas intéressant. Ils oublient l’avoir dit tous les ans.
Enfin leur joie revient au début de la troisième semaine. Ce n’est plus la joie du départ, c’est celle du retour.
Cette année, c’est à Montpellier qu’ils ont pris ce grand virage, basculé dans le troisième acte . Jusqu’à Montpellier, ils s’en allaient ; à présent, ils reviennent. Le jour de repos les a bien préparés aux joies casanières. Depuis Rouen, c’est juste pour prendre le rasoir et le pyjama qu’ils ouvraient leur valise. À Montpellier, ils l’ont enfin vidée. Ils ont sorti la photo des enfants, fait repasser leur linge et cirer leurs chaussures, et beaucoup ont revu leur dame, laquelle est venue remémorer les douces joies de l’intimité conjugale. On a mangé à tous les repas comme chez soi, on s’est baigné à Palavas, on a dégusté des moules à Bouzigues, certains sont allés voir les parents de Marseille. Chacun, amplement confirmé dans ses goûts de vie normale, a quitté Montpellier heureux, sifflotant d’aise sous les grands platanes, à la pensée de se retrouver bientôt chez soi.
C’est pareil tous les ans. Alors, une question (encore une) se pose. Pourquoi les suiveurs partent-ils ? Qu’est-ce qui fait sortir de leur maison des gens si amoureux de leur chez-soi, des gens casaniers comme des pigeons voyageurs ?
J’ai trouvé la réponse. Elle est dans Paul Morand lequel, dans une formule aussi légère que profonde, a écrit : « On ne saurait aller chercher trop loin le désir de rentrer chez soi ».
»
À en juger par le nouveau chapitre du roman d’Abel Michea, ça roule pour Jacques Anquetil :
« Le baiser de Janine à Antibes, la caresse du soleil de Provence, les sauts de route du Languedoc et du Midi … la vie est belle pour notre Jacques à qui tout sourit. Cette fois, comme on dit communément, l’affaire est dans le sac. M. Jacques Goddet va même incessamment faire publier les bans. Il voulait attendre. Il désirait que la nouvelle éclate d’un seul coup. Et maintenant que la liaison est publique, rien à faire ! M. Jacques Goddet et Madame L’Équipe sont donc heureux de vous faire part du mariage de leur fille, la Grande Boucle, avec M. Jacques Anquetil.
Tous les prétendants ont abdiqué les uns après les autres, même Charly Gaul qui a compris sur ses routes favorites qu’il courait après un mythe et M. Goddet souhaitait que Battistini, envers sa fille, se montrât plus entreprenant. Hélas, dans la descente d’un col azuréen, Graziano Battistini laissa ses derniers espoirs et … une dent contre la voiture de L’Équipe qu’il était venu percuter.
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Les Pyrénées, nous allions vous en parler. Car imaginez que ce M. Anquetil y a pensé lui aussi. Justement en réfléchissant à la corbeille de mariage. Qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir lui offrir à sa Grande Boucle notre Jacques …
Alors Anquetil a réfléchi. Il a choisi. Devinez quoi ? Il offrira à sa belle une étape pyrénéenne. Rien que ça ! Et pas n’importe laquelle. Celle qui est parée de joyaux comme Aubisque, Tourmalet, Aspin, Peyresourde. Si jamais Jacques tenait parole, ça ferait pas mal de bruit …
»
Ça promet ! En attendant, un que la lente procession dans le Midi inspire, c’est l’ami Blondin, jamais en mal de trouver le bon angle de traitement d’une étape ennuyeuse. Ainsi, à Aix-en-Provence, il en appelle à Jean Giono, presque un enfant du pays :
« Deux hommes s’en vont dans la montagne, marchant au pas de l’amitié. Ils se racontent des histoires simples, qui se disent les bras ballants, les mains vacantes. La garrigue peut dormir tranquille, ils ne troubleront guère les jachères sommeillantes sous leurs draps mauves de lavande. Les paysans ne les regardent pas d’un si bon œil, mais les femmes courbées aux travaux se dressent sur leur passage. Ce sont deux trimardeurs, des tramps, comme disent les Américains. Une musette bat les flancs de ces voyageurs sans village. Quand Jean Giono, de Manosque, écrivit Les Grands Chemins, qui se déroulent à travers le paysage rebondi et parfumé que nous avons traversé aujourd’hui, il fixait des personnages dont Jean Milesi et Antoine Abate nous renvoient l’écho.
Ne les cherchez pas dans l’anonymat du peloton. Ils pédalaient dans le groupe de tête où chaque platane, chaque oliveraie, chaque touffe de thym, leur sont familiers, braconniers piégeant aux lacets tendus par les collines les souvenirs de leur vie quotidienne. Coude à coude, ou roue dans roue, ils arpentaient le domaine de l’aventure journalière qui les promène, durant des mois, dans la solitude enivrante de l’entraînement amical et les désigne à la chanson reconnaissante des cigales. Le Tour de France, ils le faisaient enfin comme on fait le tour du propriétaire. Les minutes d’avance qu’ils accumulaient prenaient la valeur des minutes de notaire : elles attachaient davantage leurs noms jumelés aux parcelles du terrain coutumier.
Compagnons de la même équipe, se répondant d’un même accent, ils se sont donné par surcroît le même port d’attache. Il n’est pas rare que le régional de l’étape se torde le cœur pour passer le premier devant sa maison. La chose est assez bien vue de tout le monde.Mais quand les indigènes sont deux, et qu’ils vivent pratiquement sous un toit commun, la gageure aimable se complique. Par bonheur, nous ne sommes pas passés par Sargues où nos vagabonds trouvent la soupe et les chaussons. La préséance, qui a amené Abate à Aix en neuvième position, cependant que Milesi arrivait onzième, ne doit qu’au hasard des rencontres .
.. »

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À Montpellier, ville étape suivante, Antoine Blondin, dans un clin d’œil à Jean-Jacques Rousseau, évoque un singulier promeneur solitaire dont il obtient les Confessions :
« Nos lions d’Arles sont réduits à l’état de descentes de lit. Et la vérité nous oblige à dire que le héros de l’étape est un ver solitaire qui habite depuis hier la personne du pauvre Mastrotto. Le ver solitaire joue dans l’opéra cycliste un rôle analogue à celui de l’Arlésienne, précisément : on en parle toujours, on ne le voit jamais. À son échelle, c’est le serpent de mer des pelotons…
Or, ce passager clandestin, qui a beaucoup lu Jean-Jacques Rousseau, on se demande d’ailleurs comment, a bien voulu nous confier quelques méditations sur sa promenade, sous la promesse formelle que nous respecterions son anonymat, sa tête étant mise à prix. Passons la parole au ver solitaire :
« La condition obscure où je suis réduit ne contrevient pas aux familiarités que j’ai pu contracter chez le peuple des coureurs cyclistes. J’ai couru jadis avec Louis Thiétard, plus récemment avec Darrigade, dont la victoire me chavire au crépuscule de cette journée. Si j’avais choisi d’élire mon séjour chez Mastrotto, c’est que j’envisageais qu’il ferait une carrière plus éclatante entre les Alpes et les Pyrénées. Vivant sous une perpétuelle menace d’expulsion, l’ampleur des boyaux qui s’abritent sous cette rude carcasse m’autorisait à penser que j’y trouverais mon repos dans l’euphorie négligente des triomphes.Il n’en fut rien. Dès les premières heures de la matinée, je perçus la voix du docteur Dumas à travers les frêles parois de mon abri. C’en est fait, dis-je en moi-même, les temps sont révolus où nous allions de pair en compagnon avec le coursier, ils ne reviendront plus. Là, mes vives agitations commencèrent à prendre un cours funèbre et je crus voir surgir le spectre de l’ « Homme au Marteau »
« Pour nous autres, vers solitaires, l’homme au marteau porte l’évocation d’un destin plus sinistre encore que celui qui accable les hommes à bicyclette. C’est une vieille histoire, retraçant des péripéties d’un autre âge, qui, ce matin, au lieu de m’égayer, m’attristait. Un malade où l’un de nous a trouvé refuge va trouver son médecin. Celui-ci, déclarant qu’il nous faut atteindre la tête, prescrit à son client de revenir avec un œuf et une biscotte et les lui fait absorber, ainsi qu’on en use des suppositoires. « Revenez dans huit jours, lui dit-il, et apportez à nouveau un œuf dur et une biscotte. » La même cérémonie s’accomplit ainsi trois fois de suite. Mais, à la quatrième, le praticien enjoint à son client de se munir d’un œuf dur et d’un marteau. L’œuf dur est introduit. La légende veut alors que le ver solitaire passe la tête pour réclamer sa biscotte et se faire assommer d’un seul coup de marteau.
»

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« Longeant le Salat qui roule ses eaux bouillonnantes, le peloton s’étire et attaque les pentes du col des Ares ». La superbe photographie que cette légende accompagne, me touche beaucoup plus, cinquante ans plus tard. En effet, j’ignorais à l’époque que je trouverais l’âme sœur tout près de ce décor rafraîchissant.
Ce matin-là, le temps est encore au beau. Mais, la météo capricieuse va faire des siennes pour devenir finalement l’attraction principale de la première étape pyrénéenne :
« La montée vers Superbagnères s’effectuait sans à-coup. Une poignée de coursiers, presque tous les premiers du classement général, grimpaient, Tranquillement, vers le sommet. Déjà, apparaissait cette espèce de bloc, juché sur la montagne et qui est un nid à touristes : le Grand Hôtel. Alors, subitement, le ciel vira du bleu au noir. Dans les pâturages, les fières gentianes se prosternaient jusqu’au sol, sur le passage du maillot jaune. Les câbles se mirent à vibrer intensément. Ce n’était pas de l’enthousiasme : un ouragan déferlait sur Superbagnères. L’éperon sur lequel nous arrivions fut en un instant balayé. Banderoles et oriflammes furent arrachées et déchiquetées. Les poteaux se brisèrent. Dans un tourbillon de pluie, de poussière, de prospectus, le peloton de tête, effrité, arriva. Les hommes sautèrent de vélo, ils se roulèrent dans des imperméables, s’engouffrèrent dans des voitures et redescendirent vers leurs hôtels luchonnais. » (Abel Michea)

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De bagarre, il n’y en eut point. Les pseudo « vedettes » résignées autour du patron Anquetil, effectuèrent au train la dernière ascension au-dessus de Luchon. Seul, l’italien Imerio Massignan se dégagea du groupe pour consolider sa première place au Grand Prix de la Montagne. Il n’y avait pas encore de maillot distinctif blanc à pois rouges.
Antoine Blondin commence à être critique à l’égard des coureurs. Pour étayer son propos, il cite même Rivarol, un écrivain, journaliste, pamphlétaire, royaliste du dix-huitième siècle. En d’autres temps, il fut reproché à Antoine d’écrire dans un brûlot d’extrême droite au titre éponyme.
« … Nous avons eu là, en raccourci, l’image que ce Tour de France laissera, pour le meilleur et pour le pire, celle d’un peloton qui se décante comme un flacon de vin, se récapitule en tombant en carafe, que nul n’ose déboucher franchement, une carafe pleine qu’on est parfois tenté de retourner comme un emballage vide.
Rivarol disait : »Tout homme qui s’élève s’isole ; et je comparerais volontiers la hiérarchie à une pyramide. Ceux qui sont vers la base répondent aux plus grands cercles et ont beaucoup d’égaux ; à mesure qu’on s’élève, on répond à des cercles plus resserrés ; enfin, la pierre qui surmonte et termine la pyramide est seule et ne répond à rien. » Il y a du vrai, à ceci près que notre pyramide à nous repose sur la pointe, sitôt que se présente un accident de terrain..
. »
Blondin, orfèvre en descente de boissons alcoolisées, n’a pas encore bu le calice jusqu’à la lie.
En effet, le lendemain, jour de la grande étape de montagne avec les quatre grands cols mythiques, celle-là même que Jacques Anquetil a idée de mettre dans la corbeille de mariage de la Grande Dame, les coureurs vont s’ingénier à démontrer l’assertion de Louis XIV : « Il n’y a plus de Pyrénées ! »

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Puisque l’ardoisier à moto ne signale rien sur le front de la course, je m’autorise cette digression historique. La phrase aurait été prononcée, en fait, par l’ambassadeur espagnol Castel dos Rios lorsque, le 16 novembre 1700, Louis XIV entérina le testament du roi d’Espagne Charles II de Habsbourg, mort sans héritier. Le défunt souverain avait désigné le petit-fils du roi de France, le duc Philippe d’Anjou pour lui succéder, bien que le jeune Bourbon fût issu d’une dynastie hostile depuis deux siècles aux Habsbourg.
Roger Bastide jette sa gourme dans But et Club :
« Deux grandes étapes pyrénéennes, une seule même, et nous aurions été payés de notre indulgente patience. Nous aurions oublié ces précédents classements du Grand Prix de la Montagne disputés au sprint et ces fastidieuses promenades sous le soleil à trente kilomètres à l’heure. Une grande étape pyrénéenne, une seule, et nous aurions définitivement fermé les yeux sur ces trêves tacites qui prenaient des allures de grève perlée. Nous serions redevenus lyriques et délirants, ainsi qu’il sied à de joyeux compagnons du Tour.Hélas ! deux fois hélas ! Il nous faut encore tremper nos stylos dans de l’encre grise : les deux étapes pyrénéennes ont été escamotées comme les autres et transformées en deux demi-étapes sans autre signification que négative. On attendait Charly Gaul et Imerio Massignan ; ce furent Marcel Queheille et André Foucher. »
Blondin, avec son lyrisme coutumier, pour fustiger l’apathie générale du peloton, s’appuie sur l’épisode héroïque d’Eugène Christophe dit le Vieux Gaulois (que je vous ai narré dans mon billet Bicyclette, confit et p’tites poupées du 4 septembre 2010) :
« … Les coureurs étaient dans les nuages, pas seulement dans ceux qui s’effilochaient au-dessus des abîmes, plutôt dans l’épais coton des méditations digestives, où Perette voit se multiplier les zéros en toutes lettres aux termes des contrats que lui apporte à domicile M. Dousset. Ils eussent été bien sots de ne pas s’abandonner à la « Dousset vita ».
La grève des forgerons peut se déclarer à Sainte-Marie-de-Campan, où l’immense Christophe brasa lui-même sa fourche de bicyclette : avec l’enclume, il a emporté l’étincelle ; la grève, elle est dans le peloton, même s’il comprend un Jaune. On ne peut s’en échapper que par la rêverie.
»
Puis, en ce Jour de faîtes, devant la balade en facteur des coureurs (leurs Petits Travaux Tranquilles ?), il part dans quelques élucubrations dignes d’un autre préposé de la Poste cher au cinéaste Jacques Tati :
« La voiture technique de l’équipe d’Allemagne venait de se défoncer sur une borne quand Jacques Goddet se porta à notre hauteur. Nous roulions à ce moment derrière la bonne petite poignée de grossiums, où s’abritent, avec des habitudes de clubmen, les leaders frileux de cette course.
« Oui, patron ? …
- Une supposition que Junkermann crève, il n’a plus personne pour le dépanner.
- – Certes, patron …
- Eh bien ! Messieurs, nous lui devons réparation !
- Des réparations à l’Allemagne ? …
- C’est le sport qui l’exige …
Là-dessus, nous croyons comprendre qu’on nous confie la personne du premier Allemand. Le temps de troquer nos chapeaux tyroliens pour des casquettes, nous poussons une pointe de vitesse destinée à nous mettre dans la peau de notre rôle. Notre voiture semble habitée soudain par les Pieds Nickelés ou par quelques personnages de Jacques Tati. Réparer ? La chose est généreuse, encore faudrait-il avoir le matériel. Nous convenons d’acheter des rustines dans le prochain magasin de cycles.
« Et le trou ? Comment est-ce qu’on le reconnaîtra le trou ? »
Nous convenons d’acheter un seau d’eau dans la prochaine quincaillerie. Ils n’en ont pas. Seulement des seaux ordinaires, des bouteilles factices en quelque sorte. Nous repartons quand même avec un seau.
« Et s’il a soif ? Comment va-t-on se débrouiller au ravitaillement ? »
Nous convenons de lui donner tout de même à boire, comme l’eût dit notre père, et d’acheter dans la prochaine pharmacie une boisson, si possible remboursée par la Sécurité sociale..
. »
Le dernier gag, le voilà :
« Nous venons de crever à vingt kilomètres de Pau. Devant nous, Junkermann poursuit son chemin, sans un mot de reconnaissance, sans un regard de compassion. Décidément, la solidarité est un vain mot et je me demande si le Marché commun est vraiment pour demain. Livrés à nous-mêmes, nous vidons des coffres à outils, moulinons des crics, roulons des pneus. La bicyclette est un sport crevant. » Intéresser ses lecteurs aussi !
Jacques Goddet, exaspéré par la manière désinvolte avec laquelle les coureurs traitent l’épreuve qu’il co-organise se fend dans son éditorial de L’Équipe, d’un réquisitoire demeuré célèbre :
« Les coureurs modernes, Anquetil excepté, sont des nains. Oui, d’affreux nains, ou bien impuissants comme l’est devenu Gaul, ou bien résignés, satisfaits de leur médiocrité, très heureux de décrocher un accessit. Des petits hommes qui ont réussi à s’épargner, à éviter de se donner du mal, des pleutres qui, surtout, ont peur de souffrir. Pour eux, comme malheureusement pour la plupart de ceux qui les emploient, le sport cycliste est devenu un commerce qu’il faut exercer sans risque et sans peine. »
J’en profite pour corriger une contre-vérité que j’avais énoncée lors d’un de mes billets à la gloire de Jacques Anquetil. Dans son article, Goddet avait épargné mon champion et, à aucun moment, il n’avait eu recours au jeu de mots facile de nain jaune. Heureusement, sinon, comme dirait Souchon … T’ar ta gueule à la récré !!!
Pour la petite histoire, c’est Eddy Pauwels, un flamand du plat pays, qui remporta cette étape de montagne et de dupes, réglant au sprint le compte des deux valeureux régionaux, le breton Foucher et le petit pyrénéen Queheille qu’une région entière déplacée sur les pentes de ses montagnes, portait au pinacle.

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On expédia les affaires courantes (à vitesse modérée toujours) pour rentrer sur Paris. Ce fut l’occasion pour Antoine Blondin, du côté de Bordeaux, de nous mitonner, une fois n’est pas coutume, une recette de cuisine :
« Le peloton, animal gras par excellence, aurait tendance à fondre à la cuisson. Ses parties nobles se révèlent alors d’une certaine insipidité et ne contribuent plus qu’à assimiler la bête à un vaste gîte à la noix…
… Les ménagères, ou mieux les managers, qui s’en vont au marché, où l’indice traduit une très nette baisse des prix, auront intérêt à fixer leur attention sur quelques bas morceaux de qualité inattendue dont ils pourront tirer de succulentes recettes. C’est pourquoi nous répétons aujourd’hui : Suiveurs, suivez le Beuffeuil, c’est un morceau de bravoure.
Où la partie noble rend peu de jus et nous les traiterons dans la perspective d’une course complètement cuite à l’étouffée ou d’une course à l’échalote, les autres peuvent le cas échéant, donner une course-bouillon qui réjouira le consommateur, persuadé que tout est consommé. Ce consommé, vous l’obtiendrez à l’ouverture de la chasse, en réclamant à votre Foucher habituel qu’il vous mette de côté quelques Abate que vous numéroterez au passage. Vous lui demanderez aussi d’y adjoindre un Wasko de gamelle, que vous pourrez facilement emporter à votre travail. Sans parler naturellement d’un jarret de Viot …
»
Tout cela dit pour conclure que : « Même si les carottes sont cuites, on croit trop volontiers que cette grosse bête de peloton ne nous court que sur le haricot » !
La digestion fut délicate à en croire la morosité d’Antoine, au soir d’un 14 juillet aux couleurs de vendredi saint, après le succès sans (trop de) panache de Jacques Anquetil, sur les terres de Cyrano, dans son exercice de style préféré, la course contre la montre :
« Il l’emporte, c’est parfait, mais il ne nous laisse pas en pourboire l’exploit que nous attendions. Car, enfin, ces deux minutes cinquante-neuf secondes jetées aujourd’hui sur le guéridon de la course, pour admirables qu’elles soient, ne sont que la menue monnaie de son immense talent. Nous espérions autre chose de plus sonnant que ce solo de trompette déjà entendu. Merci, tout de même, monsieur, mais ça n’a pas été aussi princier que nous l’eussions souhaité. Nous sommes sans doute trop exigeants. »

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Mais, deux jours plus tard, mon champion orgueilleux et sourcilleux lui cloua le bec en terminant le Tour comme il l’avait commencé, c’est-à-dire en s’immisçant dans l’échappée victorieuse :
« Le reste fut grandiose et nous paye de bien des choses. Nous conserverons longtemps la mémoire de cette chevauchée du prince jaune vers Paris, convertissant en ovations les sifflets dont il se sentait, la veille encore, menacé ; ce train emmené à 60 à l’heure, 90 dans la descente de Gometz-la-Ville ; cette façon de pénétrer le premier là où on l’espère et d’y faire gagner celui qui fut, sans doute, son lieutenant le plus précieux au cours de cette étrange aventure de trois semaines. Ce qu’il nous donne nous fait regretter davantage encore ce dont il nous prive. Recordman de la dernière heure, pourquoi faut-il qu’il semble s’appliquer à nous laisser entendre que, lorsqu’il nous fait cadeau de quelque chose, c’est qu’il l’a trouvé dans la poche d’un autre (en l’occurrence celle de Queheille) ? Pourquoi ne fournit-il jamais la matière première des chefs-d’œuvre qu’il nous livre par la suite ? Pourquoi, aux vastes développements dans l’espace de la course géométrique, s’est-il définitivement voué à substituer les équations dépouillées d’une algèbre sur le temps ? »

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J’ai un peu abandonné la lecture de La Grande Dame et le Freluquet, qui manquait un peu de souffle dans sa conclusion. Sachez, cependant, qu’à défaut d’avoir mis l’étape des Pyrénées souhaitée dans la corbeille nuptiale, « M. Jacques Anquetil exige un contrat de mariage ! Du solide. Car notre Normand, nous pouvons vous le dire, voudrait, à la manière de Louison Bobet, aligner trois Tours de France de suite ! » Cela est une autre histoire … que je vous conterai peut-être l’an prochain.
Maurice Vidal, directeur de Miroir-Sprint et du Miroir du Cyclisme, un grand monsieur de la presse sportive qui nous a quittés cet hiver, livra ses Réflexions sur un décevant Tour de France dans un éditorial qu’il intitule Amère victoire ? :
« Que le Tour de France exerce encore son attraction, j’en peux attester, puisqu’au milieu des plus terribles sollicitations, il a constitué pour moi un dérivatif efficace. Il n’y a pas que pour les coureurs que chaque jour marquait une étape.
Si je me permets aujourd’hui d’écrire ce premier article à propos du Tour de France que je n’ai pas suivi avec mes amis et confrères, c’est qu’il est facile de prévoir que cette 48e édition va être suivie de commentaires sévères, voire graves sur cette grande compétition cycliste. Et que l’expérience aidant, et l’éloignement, et le temps de la réflexion, des vérités simples apparaissent à l’observateur professionnel.
Il me semble que deux victimes se dégagent de la course qui vient de se terminer : le Tour de France évidemment, qui laisse quelques plumes supplémentaires dans cette pâle affaire, et Jacques Anquetil lui-même. Expliquons-nous à propos de ce dernier : le Normand était sans doute le seul champion de la grande lignée du Tour présent au départ.
J’ai personnellement la plus grande estime pour Anquetil, et heureusement nous n’avons pas attendu ce Tour pour le dire. Je le tiens pour un coureur et un homme étonnants, et je ne suis pas le seul de cet avis. Il a ce qu’il est convenu d’appeler de la « classe », ce qui est une condition essentielle mais mineure. Il a aussi du courage, de la volonté, une grande confiance en lui, une ambition équilibrée, mais très stimulante, et cette pincée d’orgueil sans laquelle on n’est que de commune mesure.
Anquetil est la victime de ce Tour de France, parce qu’il était de taille à gagner un grand Tour de France et qu’il gagne l’un des plus médiocres qu’on ait connu depuis longtemps …
»
Le Tour bouclé, il ne fallait tout de même pas se couper de son lectorat anquetilien, les titres élogieux en faveur du champion normand finirent par pleuvoir, même dans la presse associée à l’organisation de l’épreuve : ANQUETIL vainqueur inaccessible et aussi Super-classe, fierté, panache, omniprésence, voici J.Anquetil 1961 !

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Les exégèses abondèrent au lendemain de ce Tour de France manquant de chaleur malgré la fournaise, aux yeux de tous, à l’exception des miens, naturellement. Je parle, bien sûr, de mes billes de gamin qui virent la vie en jaune trois semaines durant. Car derrière mes binocles corrigeant ma myopie adulte, force m’est de constater qu’il fallait toute la verve des remarquables journalistes sportifs de l’époque pour rendre captivant, le spectacle monotone. Je suis même persuadé que leur plume alerte aura réussi à intéresser mes lecteurs les plus hermétiques au sport cycliste.
Reconnaissez qu’évoquer Villon, Hemingway, Céline, Giono, Rousseau ainsi que Guillaume le Conquérant et la retraite de Charleroi, les mains en haut du guidon, constituaient sinon le Tour de France 1961, du moins un Tour de force !

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J’ai omis de vous faire part d’une naissance. En effet, le Tour 1961 fut papa d’un petit Tour de l’Avenir qui, à partir de Saint-Étienne, était disputé, chaque jour, en prologue, par 108 coureurs amateurs regroupés en équipes nationales ; une préfiguration de la mondialisation qui affecte le cyclisme d’aujourd’hui.
En marge de la course elle-même, la relecture de ces revues parfois un peu défraîchies ou écornées, exhale un grand parfum de nostalgie. Cinquante ans ont passé et, beaucoup de ces acteurs, visages souriants ou masques grimaçants, qui écrivirent l’épopée cycliste, ont fait malheureusement l’actualité des rubriques nécrologiques, parfois prématurément.
Éditorial du Miroir du Cyclisme, juillet 1961 : « De nos jours, les courses cyclistes vont vite . Trop vite quelquefois. La condition physique et le vent n’en sont pas toujours responsables ! »
En écho à cette affirmation, je vous ai narré plus haut les craintes d’un grand champion.
J’ai constaté, avec une surprise certaine, que les journalistes ne répugnaient pas à entretenir leurs lecteurs, à mots plus ou moins couverts, des pratiques dopantes de certains coursiers bien avant qu’ils ne fussent pris la main dans le sac, d’ailleurs les contrôles n’existaient pas encore. Comme quoi, contrairement à des idées reçues, l’hypocrisie est beaucoup plus présente aujourd’hui, les médias ne criant au loup que lorsqu’un coureur se fait coincer par la « patrouille des stups ». Beaucoup plus que la relation de simples faits de course qui me touchèrent affectivement vu mon admiration pour son vainqueur, j’ai souhaité rendre hommage aux compagnons du Tour de France, aux coureurs bien sûr (même s’ils furent un brin mollassons !), mais surtout aux suiveurs, qui, à moto ou en auto, me tenaient en haleine en écrivant leur grande chanson de geste. Qu’ils étaient vivants leurs articles ! Qu’elles étaient belles leurs photos qui nous faisaient découvrir aussi les paysages de notre douce France ! Loin des cars pullmans aux vitres teintées qui attendent aujourd’hui les coureurs à proximité de la ligne d’arrivée, nous pénétrions alors dans l’intimité des chambres d’hôtel des héros heureux ou malheureux … Pour clore ma commémoration vélocipédique, je vous propose de faire un autre bond de dix ans en arrière pour évoquer, en quelques lignes, la personnalité du vainqueur du Tour de France 1951, le Suisse Hugo Koblet.

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Je ne connais les exploits de ce champion que pour avoir lu et relu, quand j’étais enfant, un numéro spécial L’Histoire du Tour 1951, édité par But et Club Le Miroir des Sports. Et, en particulier sa chevauchée fantastique dans la vallée du Lot :
« Le chef-d’œuvre de ce Tour de France 1951 restera, à tout jamais, l’étape Brive-Agen : la pureté du diamant, l’éclat de l’or, la froideur de l’acier. Un incomparable exploit.
Une route d’opérette à bandits espagnols ! Une route se tortillant entre les châtaigniers qui, en ce grand jour, avaient tous mis le plumet à la branche. Depuis une heure, ça « roulottait ». Devant il y avait Louis Deprez qui appuyait consciencieusement, attendant impatiemment un bienheureux renfort …
Ah ! ce renfort ! Il ne l’a pas oublié le père Deprez, là-haut dans son Nord natal. On venait de traverser Souillac et la route enjambait la Cère.Qu’est-ce qui réveilla alors Lucien Lazaridès ? On ne sait pas. Toujours est-il que le doux Lucien, sortant de sa rêverie attaqua. Quelle imprudence ! Koblet contra sèchement. Et puisqu’on voulait jouer au petit soldat avec lui, eh bien on allait voir ! …
Hugo insista. C’était lui le renfort qui arrivait à Louis Deprez. Grand seigneur, Koblet fit signe à Louis de s’installer dans sa roue. « Pire qu’un derny » devait dire l’infortuné Louis après l’arrivée. Il était devenu rouge, puis violet, puis jaune, puis vert. Et Hugo se retrouva seul, à plus de 130 kilomètres de l’arrivée.
Ce fut une des plus belles poursuites de l’histoire de la bicyclette. Hugo, bien posé sur sa machine, le buste haut, le regard droit vers la route, enroulait les kilomètres. Seule une perle de sueur roulant sur son front indiquait la violence de l’effort accompli.
Derrière, c’était l’hallali. Quel spectacle ! Tous mêlés au coude à coude, sans distinction de nationalité, toutes rivalités oubliées, ils se ruaient à la poursuite de celui qui était en train de les humilier. Bobet, Magni, Ruiz, Bartali, Geminiani, Bauvin, Coppi, Barbotin et même Ockers se relayaient en tête, broyaient les pédales. Les villes et les villages défilaient. Et toujours pas de Koblet à l’horizon. Quand il franchit la ligne d’arrivée à Agen, Hugo se redressa … déclencha son chronomètre, sortit son peigne et, tranquillement, attendit assis sur son cadre.
Il attendit 2 minutes et 25 secondes l’arrivée du second, le Parisien Marcel Michel. Aujourd’hui, chauffeur de taxi toujours souriant, Marcel Michel regrette encore cette seconde place. À quoi a-t-elle servi ? Il n’y en eut que pour Koblet, photographes, radios, journaux. Michel, brillant second, premier Français, premier régional, rien pour lui, pas le moindre petit souvenir de ce jour qui, en d’autres temps, aurait été considéré, à sa juste valeur, comme un réel exploit. La fantastique performance de Koblet avait tout effacé, tout balayé. Et, après l’arrivée du peloton, Raphaël Geminiani avait repoussé son vélo contre les palissades : « Avec un mec pareil, il vaut mieux changer de métier …
»

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En contemplant les photos, j’étais émerveillé par son élégance incomparable : en course d’abord , son style coulé lui valut, à la suite de cette fameuse étape, le surnom par Jacques Grello, de Pédaleur de charme ; à l’arrivée, ensuite, avec ses légendaires coups de peigne. « Hugo régnait sur les basses-cours des pelotons en gardant les mains aux cocottes ».
En cette année 1951, il gagna aussi le Grand Prix des Nations contre la montre, avec le maillot rouge à bande blanche de l’équipe La Perle, sous les ordres du sorcier Francis Pélissier.
Vous savez quoi ? Deux ans plus tard, sur le même parcours de la vallée de Chevreuse, avec le même maillot et le même directeur sportif, un jeune coureur, au style inimitable, remportait son premier succès chez les professionnels, en approchant de 35 secondes le record du champion suisse. Il s’appelait Jacques Anquetil, il devint le Chronomaître !
Ces deux immenses champions nous ont quittés trop tôt. Hugo mourut à 39 ans dans un accident de voiture ; Jacques décéda à 53 ans d’un cancer de l’estomac. « Faut-il donc que les êtres exceptionnels ne puissent vieillir ? »
Souvent, à l’époque du Tour de France, je les fais revivre en me plongeant dans mes archives, plutôt que suivre les processions trop souvent monotones sur le petit écran.

Et puisqu’il est bon de pratiquer l’autodérision, voici comment le grand caricaturiste Cabu voit le Tour de France 2011:

charliedopageblog

Pour décrire cette (grande) boucle, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But et Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que le volume Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde.
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, cinquante ans plus tard, me font encore rêver.

Pour les inconditionnels de l’écrivain, « Vous reprendrez bien un coup d’Antoine Blondin », le précédent billet du 26 juin 2011!

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 4 juillet, 2011 |11 Commentaires »

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