La vie de château des Montespan!

Depuis une trentaine d’années que je fréquente le coin, j’ai souvent entrevu les vestiges du château de Montespan, à l’occasion d’approvisionnements en alcools et tabac à la frontière espagnole proche ou lors de mes échappées en vélo vers les « cols buissonniers » des Pyrénées (voir billet du 3 avril 2008). Il a fallu que je me délecte du savoureux ouvrage Le Montespan écrit par Jean Teulé pour que je daigne enfin me rendre au pied des ruines médiévales.

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Á quatre-vingt-dix kilomètres au sud de Toulouse, à une quinzaine de la ferme familiale sise dans le premier village d’Ariège, Montespan s’agrippe à l’un des coteaux dominant la rive droite de la Garonne. Nous sommes ici dans le département de la Haute-Garonne, dans la région du Comminges réputée pour son élevage de veaux sous la mère. Par vent d’Ouest, annonciateur de pluies, une odeur désagréable de petits pois provenant de l’usine de cellulose de Saint-Gaudens, agresse les narines. Heureusement, le soleil se montre plutôt généreux ici. Á un vol de palombes, la chaîne des Pyrénées s’étend majestueusement au sud. Au-delà, c’est l’Espagne.
Á sa construction, au XIIe siècle, le château se résume à un donjon non habité dont la fonction de défense passive marque localement le pouvoir féodal du seigneur sur son territoire. La première occupation résidentielle date du XIIIe siècle avec l’édification d’une enceinte pour protéger la tour.

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Montespan tient son nom d’une déformation de Mont d’Espagne, nom de famille de seigneurs qui s’y installèrent à cette époque. Quoique irrité par la récente actualité à la cour d’Angleterre, j’endosse le costume de Stéphane Bern (celui de Léon Zitrone me siérait sans doute mieux vu ma corpulence !) pour vous livrer quelques litanies généalogiques. « Point de vue et images du Comminges » pour parodier le magazine des grands de ce monde que je feuilletais autrefois chez le coiffeur !
Par le mariage, en 1236, de Grise d’Espagne avec Roger III vicomte du Couserans, la famille d’Espagne, modestes féodaux originaires de la vallée du Louron dans les Hautes-Pyrénées, entra dans la famille des comtes du Comminges et vicomtes du Couserans. Leur fils Arnaud, après avoir épousé Philippa de Foix en 1264, créa en 1272 la Bastide du Mont-Royal (aujourd’hui Montréjeau) en paréage avec le roi de France, avant de partager en 1308 l’héritage commun au profit de son troisième fils Arnaud seigneur de Montespan. Celui-ci s’appela alors d’Espagne, du nom de sa grand-mère, s’installa à Montespan et fondit la maison des barons d’Espagne de Montespan, branche cadette des comtes du Comminges.
« Clef de France », le château occupait une position stratégique, veillant à la sécurité des passages du Couserans vers l’Espagne. Au delà de leur rôle de « gardiens des frontières », les barons d’Espagne fournirent à la couronne de France, toute une lignée de vaillants guerriers et des grands dignitaires ecclésiastiques et civils. Au XIVe siècle, cette famille figurait aux premiers rangs de la noblesse pyrénéenne et menait une vie fastueuse. La vétusté de la résidence de Montespan la décida à émigrer vers le château d’Ausson plus confortable.
En 1555, avec Roger IV, mort sans enfant légitime, s’éteignit la première lignée de la maison des barons d’Espagne-Montespan. Par le mariage de Paule d’Espagne, sœur aînée de Roger IV, avec Antoine de Pardaillan de Gondrin, la baronnie d’Espagne-Montespan entra dans la maison des Pardaillan de Gondrin. En 1612, les terres de la baronnie furent érigées en marquisat par Louis XIII.
Sans certitude sur la vérité historique, je ne donnerai pas ma main à trancher par son épée, mais ce serait dans la seconde moitié du XVIe siècle que vécut le chevalier de Pardaillan dont les prouesses firent les choux gras du cinéaste Bernard Borderie. Dans ma jeunesse, quelques années avant sa série sur la Marquise des Anges, il commit deux nanars de cape et d’épée Le chevalier de Pardaillan et Hardi ! Pardaillan que je vis évidemment au cinéma jouxtant la maison familiale. Ne soyez pas surpris que dans ses démêlés avec l’infâme duc de Guise interprété par l’inquiétant Jean Topart, je préférais au ténébreux chevalier, les décolletés plongeants et la chute de reins de ses conquêtes, les blondes (à l’écran du moins) et sensuelles Michèle Grellier et Valérie Lagrange. À l’époque, comme le chanta plus tard le groupe Il était une fois, beaucoup de draps ont dû rêver d’elles ! La belle Valérie avait fait ses débuts au cinéma, peu avant, en jouant la fille de Bourvil dans La Jument verte. Mais, en ce temps-là, ma bonne dame, les parents veillaient à l’éducation de leurs rejetons et les miens m’avaient privé de l’adaptation du licencieux roman de Marcel Aymé ! Heureusement, les éditions Filipacchi, outre de publier Salut les copains, éditaient aussi Lui, un magazine libertin dans lequel je pus connaître discrètement tout de l’anatomie de la jeune et séduisante actrice.
Le temps de vous confier mes états d’âme d’adolescent boutonneux, à défaut d’atteindre le septième ciel, j’ai gravi la large allée herbue du bois Delpech qui mène aux vestiges castraux au sommet du tertre dominant le village.

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Là-haut, une lice en corde délimite un périmètre de sécurité qu’il est déconseillé de franchir. Il est vrai que les ruines les moins anciennes sont tout de même vieilles de près de six siècles. Au premier regard, malgré l’absence de restauration, elles en imposent encore avec la tour carrée qui surgit fièrement en arrière-plan de hauts murs crénelés. Je longe les quelques lambeaux qui subsistent de la grande enceinte extérieure, flanquée autrefois de plusieurs tours rondes ouvertes sur le dedans du château.

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Dans mon concentré de saga historique, je me retrouve le samedi 20 janvier 1663, vers onze heures du soir. C’est là que Jean Teulé situe le début de son roman Le Montespan. Ce pourrait être, comme le chante Francis Cabrel, une histoire ordinaire où l’on est tout simplement un samedi soir sur la terre, un fait divers comme on en voit de nos jours, chaque week-end, à la sortie d’une discothèque : deux bandes rivales de jeunes qui s’insultent avant d’en venir aux mains voire aux armes. Sauf qu’en la circonstance, cela se déroule à la sortie du Palais Royal où Monsieur, le frère du roi, donne un grand bal et que les huit auteurs de ce tapage nocturne sont de la « haute ». Adrien Blaise de Talleyrand, prince de Chalais se prend de querelle avec monsieur de La Frette. Même dans l’insulte, on a du talent à l’époque et, en lieu et place du vulgaire « sale pédé » de maintenant, on profère des expressions autrement fleuries : « Comme Monsieur, tu préfères le damoiseau à la caillette » ou le savoureux « Tu vas à Naples sans passer par les ponts » ! Ça donnerait presque envie d’être traité de sodomite !
Il semblerait que selon certaines sources (non sans fondement !), il y ait une confusion entre ponts et monts mais le mal de Naples était une maladie vénérienne, ainsi nommée parce que les Français l’avaient rapportée de l’expédition faite dans le royaume de Naples sous Charles VIII, à la fin du XVe siècle. On employait, aussi, parfois l’expression aller en Bavière lorsqu’on contractait la syphilis. Au moins, dans l’invective, on acquérait quelques rudiments de géographie !
Suite à quelques échanges de soufflets, les huit jeunes emperruqués se donnent rendez-vous sur le pré, le lendemain matin, bien que les duels fussent interdits depuis l’édit du cardinal de Richelieu en date du 2 juin 1626, prévoyant la peine de mort aux contrevenants. Au cours de l’affrontement, le marquis d’Antin, frère du marquis de Montespan, Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, trouve la mort. Quant à Louis-Alexandre de la Trémoille, duc de Noimoutier, blessé, il n’a d’autre ressource que de s’enfuir sur le champ au Portugal alors qu’il doit épouser, une semaine plus tard, la bientôt célèbre, Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart. Soyez patient, dans huit jours, vous m’avouerez que vous ne connaissez qu’elle … ou comment un coup d’épée devient un coup de foudre !
Le lendemain du duel, Gabriel Nicolas de La Reynie, lieutenant général de police de Paris, en comparaison duquel l’ex-ministre Hortefeux semble un agneau ( !), fait décapiter six des sept rescapés du combat avant d’écouter, au palais de justice du Châtelet, les lamentations du marquis de Montespan qui a perdu son frère, et de la belle Françoise qui n’a plus de futur mari.
« – C’est d’autant plus rageant que lorsqu’on m’a annoncé la nouvelle, rue Saint-Honoré, j’essayais ma robe de mariée. Je ne sais plus ce que je vais en faire.
- Ce serait dommage qu’elle s’abîme… Moi, je dis ça,
s’embrouille le marquis, c’est surtout par rapport aux mites. C’est vrai, parfois, on range des habits neufs dans les coffres et plus tard, quand on les déplie, ils sont mangés, troués par les larves.
- Seriez-vous en train de me dire que vous … ?
- Comme on aime qu’une fois dans une vie.
»
C’est ainsi que, le dimanche 28 janvier 1663, Françoise de Rochechouart de Mortemart dite mademoiselle de Tonnay-Charente devient … madame de Montespan !
« Ils se sont bien trouvés ces deux-là » pense intérieurement le cocher du carrosse vert pomme des Montespan.

« À l’arrière des berlines
on devine
des monarques et leurs figurines
juste une paire de demi-dieux
livrés à eux
ils font des petits
ils font des envieux... »

Tout va très bien pour la nouvelle marquise qui n’a pas attendu Alain Bashung pour oser ! « Teint de lait, les yeux verts des mers du Sud, boucles blondes à la paysanne », elle a vite fait pour les beaux yeux (pas uniquement !) de son époux, de soulever sous sa robe, les trois jupes légères nommées modeste, friponne et … secrète.
Jean Teulé, voyeur à la plume truculente, nous régale d’un voyage au château de Saint-Germain-en-Laye (Versailles n’est pas achevé) à l’occasion duquel les ornières de la chaussée empierrée n’expliquent pas les cahots du carrosse. D’autant plus que la berline bringuebale à l’arrêt ! Sous la nuit étoilée, le marquis prend la marquise, agenouillée le long de la banquette, la joue plaquée à la vitre d’une portière, regardant la fête royale du haut du vallon. Des gondoles glissent sur les eaux des bassins, des nymphes en sortent ; des lions, des tigres et des éléphants déambulent dans les allées éclairées de flambeaux. C’est beau comme du Lully dont des musiciens jouent la dernière composition. Un peu plus tard, c’est la tête à l’envers que la marquise contemple en contrebas les agapes royales aux six cents invités. Puis affamée par l’amour joyeux, elle suggère de souper à l’Écu de France, un relais de poste, sur le chemin du retour. Au menu, que des plats qui lui étaient défendus lorsqu’elle était jeune fille au couvent : huîtres, haricots rouges dits « vénériques », asperges, des aliments qui poussent à la luxure ! Prenez des notes pour de futurs repas plus que parfaits !
Les effets aphrodisiaques semblent incontestables et, en direction de Paris, le carrosse des Montespan est sujet encore à de violentes secousses. Insatiable, La chevauche Le avec frénésie. « La marquise serre les cuisses pour empêcher la sortie du membre viril. Louis-Henri la retient de toutes ses forces, de tout son cœur :- Agrippe-toi à moi sinon je vais déconner !» À l’époque, le terme de con ne possède aucunement le sens injurieux qu’on lui connaît aujourd’hui. Nullement vulgaire, il désigne alors le sexe de la femme, celui-là même qu’utilisa Louis Aragon pour son roman Le con d’Irène. Imaginez qu’il ait perduré, nous n’aurions jamais connu au théâtre Le dîner de cons ou alors, il se fut agi d’une soirée échangiste !!!

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À ce point du roman, tandis que je fais le tour du château, je tiens à vous rassurer sur ma santé mentale. Les apparences sont trompeuses, je trempe toujours ma plume dans l’encre violette et non dans le stupre. C’est là tout le talent de Jean Teulé d’entrer ainsi dans la peau de ses héros. Il m’avait déjà séduit dans son voyage en poésie en endossant les haillons magnifiques de François Villon. Ici, pour mieux nous les faire connaître, il n’hésite pas à décrire l’amour fou de deux êtres parfois à travers quelques situations scabreuses. Ce n’est nullement salace. Au contraire, la truculence toute rabelaisienne de l’auteur rend l’amour joyeux et réjouissant. L’Histoire de France est parfois une histoire galante, vous en aurez quelques preuves bientôt.
C’est bien joli tout cela mais on ne peut pas vivre indéfiniment d’amour et d’eau fraîche, notamment dans le couple Montespan où la situation matérielle est presque aussi précaire que « leur » demeure féodale aujourd’hui. Criblé de dettes, peu considéré en cour car autrefois les Pardaillan de Gondrin ont un peu frondé, Louis-Henri envisage de servir aux armées, de verser l’impôt du sang et de devenir capitaine d’une compagnie de piquiers. Ce sera la manière la plus glorieuse d’amnistier les fautes de sa famille auprès de Louis XIV.
Et malgré l’interdiction par Françoise de mettre sur un champ de bataille ne serait-ce qu’un seul de « ses pieds charmants », il s’engage et équipe une troupe pour mater la rébellion de la cité lorraine de Marsal contre le pouvoir royal. Même si Charles Le Brun glorifia la reddition de Marsal en faisant tisser une tapisserie aux Gobelins, il n’y eut jamais de bataille car le marquis d’Haraucourt capitula sans combattre et usurpation, et le roi ne se rendit même jamais dans la cité du sel. Pauvre Louis-Henri ! Il rentre au domicile conjugal, « la queue basse de son cheval entre les pattes arrière », avec douze mille livres tournois de dettes supplémentaires. Françoise possède les arguments pour le consoler :
- Je suis allée voir une devineresse
- Tu crois en ces gens-là ?
- Pas toi ?
- Moi, je ne crois qu’en toi.
- Ce sera un garçon !

En fait, c’est une fille Marie-Christine, tout le portrait de son père, qui naît ! Pendant la presque villégiature de son mari en Lorraine, Athénaïs (c’est plus classe que Françoise), à défaut de madame Soleil, a vu le roi Soleil ! Enfin presque … en allant voir le chantier du nouveau palais à Versailles, elle a rencontré Louise de La Vallière, la favorite de Sa Majesté, qui lui a proposé de danser devant la cour dans un ballet de Benserade, Hercule amoureux. Les premiers nuages, encore anodins, apparaissent chez les Montespan. Le soleil déchirant le manteau de nuages me permet de faire quelques photographies plus lumineuses du château de Montespan !

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Lors du déplacement à Versailles, Vivonne, le frère de Françoise, a acheté une charge militaire pour la campagne contre les Barbaresques, ces pirates turcs qui, avec la bénédiction de l’Empire ottoman, pillent les navires marchands en Méditerranée, réduisent à l’esclavage les chrétiens à bord et prennent les femmes pour leurs harems. Cela donne l’idée à Louis-Henri d’embarquer sur un vaisseau de la Royale.
Cela lui donne aussi d’autres idées plus coquines et il se lance dans un cours de géographie et de stratégie militaire sur le corps de son épouse :
« - Les armées de Sa Majesté devront prendre et fortifier un petit port kabyle, Gigeri, qui ressemble à ton ventre. À l’arrière, comme tes seins, les pics arides de la Montagne Sèche s’étagent doucement jusqu’à la mer.
Puis sous le sternum de sa belle, d’un pouce, il trace le contour arrondi de ses côtes flottantes :
- Gigeri marque l’entrée d’un golfe, petit mais profond, l’anse aux Galères.
Louis-Henri se glisse entre les jambes de sa femme puis, tête entre les genoux, il remonte le long des cuisses :
- Nous arriverons par là … »

Je vous laisse imaginer la suite sauf que … Athénaïs bloque le front de son mari avec ses paumes et pour l’informer du passage périodique de dame Nature, lui murmure magnifiquement : « Le cardinal loge à la motte » ! Reconnaissez chères lectrices que, littérairement parlant, sa répartie vaut toutes les migraines du monde !
Cette fois, le Gascon montre sa vaillance en Kabylie. Il sauve le chevalier de Saint-Germain, très proche du roi, qui lui promet de dire son héroïsme au monarque. Sauf qu’à cause d’une ultime décharge en pleine tête, Saint-Germain meurt dans les bras de Montespan. Pauvre Louis-Henri, une fois encore, il rentre au bercail sans les honneurs. Une fois encore, il découvre son épouse, le ventre arrondi. Ainsi naît Louis-Antoine, tout le portrait de sa maman !
Athénaïs se déplace de plus en plus fréquemment à Saint-Germain-en-Laye, Marly le Roi ou Versailles. Elle apprend que le roi l’a remarquée ; devenir dame d’honneur n’est plus un rêve insensé. Lui aussi, Louis-Henri veut être remarqué par le souverain, en combattant sur les champs de bataille. L’occasion se présente bientôt. En dépit du traité des Pyrénées de 1659 concluant la paix entre les royaumes d’Espagne et de France (suite à la guerre de Trente ans), la veuve de Philippe IV ne veut pas céder la Flandre espagnole revendiquée par Louis XIV dans le cadre de la loi de dévolution.

« Dites-moi donc la belle,
Où donc est votre mari ? « 
« Dites-moi donc la belle,
Où donc est votre mari ? « 
Il est dans la Hollande,
Les Hollandais l’ont pris.

 

Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon.
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir !

 

Il est dans la Hollande
Les Hollandais l’ont pris.
Il est dans la Hollande
Les Hollandais l’ont pris.
« Que donneriez-vous, belle
Pour voir votre mari ? »

 

Je donnerais Versailles
Paris et Saint-Denis
Je donnerais Versailles
Paris et Saint-Denis
Le royaume de mon père
Celui de ma mère aussi
»

Vous connaissez cette chanson populaire depuis mon dernier billet du 26 avril 2011. En la circonstance, l’amour est plus un buisson de roses avec des épines qu’un bouquet de lilas. « La Cour change les meilleurs ». Craignant de ne pouvoir résister aux avances du roi, Athénaïs supplie son époux de l’emmener dans le château familial à proximité de la frontière espagnole où il se prépare à combattre. L’amour rend aveugle, c’est bien connu. Trop confiant, il préfère la savoir au sein des dames d’honneur de la reine. Mal va lui en prendre.
De retour de la guérilla autour de Puigcerda, il retrouve sa femme toujours resplendissante et encore enceinte. Mais il fait vite ses comptes. Parti pour les Pyrénées onze mois plus tôt, cette grossesse avancée ne doit rien à ses œuvres. Bientôt va naître un bâtard du roi. Six autres verront le jour.
Ainsi, Athénaïs ayant supplanté Louise de La Vallière dans le coeur du souverain, devient La Montespan, la favorite de Louis XIV. Quant à Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, à l’insu de son plein gré, il passe à la postérité comme Le Montespan, le plus célèbre cocu de France !
Je suis, à cet instant, à peine à la moitié du roman mais ne comptez pas sur moi pour tout vous dévoiler. Je ne veux pas vous priver de la verve débridée de Jean Teulé enclin à défendre son infortuné héros dans son touchant combat bien trop inégal contre Sa Majesté le Roi Soleil.

« Un voyou m’a volé la femme de ma vie
Il m’a déshonoré, me disent mes amis
Mais j’m'en fous pas mal aujourd’hui
Mais j’m'en fous pas mal car depuis
Chaque nuit
Je m’en vais voir les p’tites femmes de Pigalle
Toutes les nuits j’effeuille les fleurs du mal... »

À la différence de la chanson de Serge Lama, le marquis cornu est cocu mais pas content. « Je veux des crêtes-de-coq, une bonne bléno et le mal français ! » S’il fréquente assidûment les prostituées, c’est pour attraper la syphilis ou la vérole. Puis, « le visage dissimulé derrière un éventail déplié et en robe de catin flamande, il arrive au château de Saint-Germain-en-Laye pour violer Françoise » afin de la contaminer pour qu’elle transmette la maladie au roi.
Risée de la cour, humilié en présence de son rival royal lors la représentation d’Amphitryon, la nouvelle pièce de Molière, il prend pour lui quelques allusions :

 

JUPITER
Un partage avec Jupiter
N’a rien du tout qui déshonore ;
Et sans doute il ne peut être que glorieux
De se voir le rival du souverain des dieux

Fou de rage, il retourne à la cour de Saint-Germain-en-Laye. Non dépourvu d’humour, il a fait repeindre en noir son beau carrosse vert pomme et remplacer les quatre plumets aux angles du toit par des andouillers, les ramures de cerf, … comme symbole de la tromperie. Il brise son épée devant le souverain ce qui lui vaut un séjour à la prison d’état de For-l’Evêque près du Pont-Neuf.

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En le libérant, le roi lui commande de partir de Paris dans les vingt-quatre heures et de s’installer sur ses terres de Guyenne jusqu’à nouvel ordre. Il obtempère à condition de partir avec son fils. Il ne met la main, dans un premier temps, que sur un nourrisson monstrueux, fruit des amours défendus du roi et Françoise. Plutôt que de l’emmener, il écrit Hercule au noir de charbon sur le front du bâtard. En souvenir de la dernière scène d’Amphitryon et l’annonce faite qu’Alcmène, amante de Jupiter, accouchera d’Hercule !
Il récupère malgré tout son fils Louis-Antoine, trois ans, déjà marquis d’Antin. C’est en reconnaissance envers lui que le roi baptisera une rue de Paris, la Chaussée d’Antin.
Quelques années plus tard, toujours aussi pugnace et un brin masochiste, Montespan se rendra aux marches du palais de Versailles : « Braquez votre longue-vue sur l’aile de la reine… De l’autre côté, au premier étage, septième fenêtre en partant de la gauche ! » Il n’y a donc pas que le Grand Lever du Roi qui soit public. Rituellement, chaque jour à seize heures, « comme une marionnette mécanique, le Roi Soleil s’arrête dans l’antichambre devant sa maîtresse qui l’attend à genoux, bouche ouverte » ! Et puis, tout naturellement, après cette inflation, pardon cette fellation royale, Sa Majesté entre dans la salle du Conseil où l’attendent ses ministres. On comprend que le marquis ait les boules ! « Ça fait tout de même chier de devoir tout payer avec des pièces à l’effigie de la tête de l’amant de sa femme ! »

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On peut pique-niquer en contemplant les ruines du château de Montespan. Quelques tables en bois sont disposées à cet effet. Dommage qu’il soit interdit d’accéder au donjon carré. D’en haut, les échappées sur les Pyrénées et la vallée de la Garonne, doivent être superbes.
Côté Nord Ouest, légèrement à l’écart, se dresse un haut pan de mur à la silhouette bizarre. Comme coupée en tranche, cette demi-tour cylindrique est le vestige d’un second donjon de défense avancée construit au XVe siècle.
Finalement, toutes ces vieilles pierres m’ont parlé même si elles ignorent quasiment tout de ce que je viens de vous raconter. En effet, la marquise de Montespan ne vint probablement jamais ici. Quant à Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan, époux séparé quoique inséparable –c’est ainsi qu’il signait sa correspondance- il n’y séjourna guère, préférant à ce nid d’aigle battu par le vent d’autan, ses demeures de Bonnefont et, dans les dernières années de sa vie (1686 à 1701), de Saint-Elix-le-Château, à une trentaine de kilomètres de là. On dit même qu’il fit appel à Le Nôtre, illustre jardinier de Louis XIV, pour qu’il y crée des jardins à l’anglaise et à la française ainsi qu’un immense parc avec les plus belles espèces d’arbres. Histoire de narguer une dernière fois le roi Soleil ?
Pour s’occuper de ses enfants illégitimes, la marquise volage engagea en 1670 comme gouvernante, Françoise d’Aubigné, veuve du poète Scarron. Il faut croire que le souverain avait un goût prononcé pour les Françoise, la d’Aubigné devint madame de Maintenon, sa nouvelle maîtresse. La Montespan se retira en 1691 à l’abbaye de Fontevrault pour vivre avec la volonté d’expier ses fautes passées. Elle mourut en cure à Bourbon-l’Archambault, en 1707, à 66 ans. Elle souhaitait que son cœur et ses entrailles fussent légués au prieuré de Saint-Menoux. Ainsi furent-ils déposés dans une urne confiée à un homme pour la porter au dit prieuré, à trois lieues de là. Le roman raconte que l’odeur insupportable de l’urne mal scellée dégoûta tellement le berger qu’il ouvrit le récipient et, horrifié, en jeta le contenu dans le fossé. « Des cochons et des chiens se précipitent sur les entrailles. Alors que les porcs dévorent l’estomac et le foie dans l’herbe, les chiens se sauvent avec les boyaux de la marquise, son cœur et ses poumons ». À vous dégoûter à jamais de la charcuterie de pays !

« Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront :
Il saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front. »

Allez savoir pourquoi, en redescendant au village, me reviennent ces strophes qu’écrivit le vieux Corneille pour les beaux yeux d’une autre marquise, et que Brassens mit en musique.
Les graves historiens qui rédigent les manuels scolaires font de l’Histoire de notre pays un roman parfois fort ennuyeux car ils oublient l’amour. Or, l’amour mène le monde et Jean Teulé nous emmène dans une (souvent) hilarante histoire d’amour qui pourfend quelques idées reçues de la Cour au temps du Roi-Soleil.
Et sur la route des vacances, si vous passez sur l’A61, entre Saint-Martory et Saint-Gaudens, prenez deux petites heures pour vous promener à Montespan, un paisible village du Comminges qui, outre ses ruines féodales, possède, au détour de ses ruelles, quelques calvaires, chapelles et lavoirs .

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Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 6 mai, 2011 |11 Commentaires »

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11 Commentaires Commenter.

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  1. le 24 novembre, 2017 à 13:40 Stivell écrit:

    En pleine lecture du roman de Teulé et comme habituellement aimant à me documenter sur les personnages et lieux des intrigues et de l’Histoire, je suis tombée sur votre blog… Merci et félicitation pour votre verve, amusante et cultivée. J’irai probablement me promener un de ces jours du côté des ruines du château des Montespan, en rêvant à Louis-Henri et ses cornes de cerf…
    Bien cordialement,
    Stivell

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