Archive pour mai, 2011

Bonne fête aux mamans!

Ce dimanche, c’est la fête des mamans, de toutes les mamans, de ma maman. C’est mot pour mot, l’ouverture de mon billet de l’an dernier, dans les mêmes circonstances. Je m’étais promis, à l’époque, d’évoquer cette année, ma maman qui est partie au paradis, il y a déjà une décennie. Je doute que le paradis existe mais  … des fois qu’il existerait, je suis sûr qu’elle s’y trouve.
J’ai longuement parlé ici de mon papa, mais je ne vous entretiendrai pas encore de ma maman. Je voudrais tant que ce soit le plus beau billet à l’encre violette, je souhaiterais y faire passer tant de choses … et c’est tellement douloureux ! Promis, l’an prochain …
Alors donc, je fête encore les mamans en chansons. « On a tellement besoin de chansons quand il paraît qu’on a vingt ans » fredonnait mélancoliquement Jacques Brel. Et même aussi, lorsqu’on en a trois fois plus !
Et d’abord, j’en appelle justement au Grand Jacques avec un microsillon 45 tours (comme on disait en ce temps-là) paru en 1963.

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Quatre titres dont Les bigotes, un succès immédiat, et Quand maman reviendra, une chanson qui restera très confidentielle et n’apparaîtra sur aucun disque 30 cm. Pas sûr que Jacques l’ait chantée en concert ! Pas certain non plus qu’il la considéra comme une œuvre majeure à le voir nous raconter (avec une légère mise en scène) comment naît une chanson, en l’occurrence celle-ci.

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« Je n’ai pas réussi ce que je désirais réaliser à l’origine. J’ai voulu jouer au prolétaire et je ne le suis pas. J’ai voulu me glisser dans la peau d’un gars de vingt ans et je ne les ai plus. Chaque fois que je triche avec moi-même je vais droit à l’échec et, au fond, c’est bien fait pour moi. Voilà comment on rate une chanson. »
Et pourtant, cette chanson de la désespérance me toucha aussitôt. Un brin masochiste sans doute, je l’écoutais en boucle. Elle me prenait aux tripes même si je n’eus pas, enfant, à souffrir de l’absence d’êtres chers, et en particulier d’une maman.

« Quand ma maman reviendra
C’est mon papa qui sera content
Quand elle reviendra maman
Qui c’est qui sera content c’est moi
Elle reviendra comme chaque fois
A cheval sur un chagrin d’amour
Et pour mieux fêter son retour
Toute la sainte famille sera là
Et elle me rechantera les chansons
Les chansons que j’aimais tellement
On a tellement besoin de chansons
Quand il paraît qu’on a vingt ans

Quand mon frère il reviendra
C’est mon papa qui sera content
Quand il reviendra le Fernand
Qui c’est qui sera content c’est moi
Il reviendra de sa prison
Toujours à cheval sur ses principes
Il reviendra et toute l’équipe
L’accueillera sur le perron
Et il me racontera les histoires
Les histoires que j’aimais tellement
On a tellement besoin d’histoires
Quand il paraît qu’on a vingt ans

Quand ma soeur elle reviendra
C’est mon papa qui sera content
Quand reviendra la fille de maman
Qui c’est qui sera content c’est moi
Elle nous reviendra de Paris
Sur le cheval d’un prince charmant
Elle reviendra et toute la famille
L’accueillera en pleurant
Et elle me redonnera son sourire
Son sourire que j’aimais tellement
On a tellement besoin de sourires
Quand il paraît qu’on a vingt ans

Quand mon papa reviendra
C’est mon papa qui sera content
Quand il reviendra en gueulant
Qui c’est qui sera content: c’est moi
Il reviendra du bistrot du coin
À cheval sur une idée noire
Il reviendra que quand il sera noir
Que quand il en aura besoin
Et il me redonnera des soucis
Des soucis que j’aime pas tellement
Mais il paraît qu’il faut des soucis
Quand il paraît qu’on a vingt ans

Si ma maman revenait
Qu’est-ce qui serait content papa
Si ma maman revenait
Qui c’est qui serait content c’est moi. »

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Les poissons, eux, ne semblent pas connaître de tels problèmes existentiels. Peut-être, nagent-ils dans leurs larmes, en tout cas, on ne les voit jamais pleurer. Et pour cause, leur maman est très gentille, à en croire Boby Lapointe, ce putain de moine et de Piscénois (habitant de Pézenas) comme disait Brassens. Pire même, selon le pote Renaud, ce sont encore les humains qui se plaignent que la mer est dégueulasse, les poissons baisent dedans !

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« Si l’on ne voit pas pleurer les poissons
Qui sont dans l’eau profonde
C’est que jamais quand ils sont polissons
Leur maman ne les gronde

Quand ils s’oublient à faire pipi au lit
Ou bien sur leurs chaussettes
Ou à cracher comme des pas polis
Elle reste muette

La maman des poissons elle est bien gentille !

Elle ne leur fait jamais la vie
Ne leur fait jamais de tartine
Ils mangent quand ils ont envie
Et quand ça a dîné ça r’dîne

La maman des poissons elle a l’oeil tout rond
On ne la voit jamais froncer les sourcils
Ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille
Et moi je l’aime bien avec du citron

La maman des poissons elle est bien gentille !

S’ils veulent prendre un petit vers
Elle les approuve de deux ouïes
Leur montrant comment sans ennuis
On les décroche de leur patère

La maman des poissons elle a l’oeil tout rond
On ne la voit jamais froncer les sourcils
Ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille
Et moi je l’aime bien avec du citron

La maman des poissons elle est bien gentille !

S’ils veulent être maquereaux
C’est pas elle qui les empêche
De s’faire des raies bleues sur le dos
Dans un banc à peinture fraîche

La maman des poissons elle a l’oeil tout rond
On ne la voit jamais froncer les sourcils
Ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille
Et moi je l’aime bien avec du citron

La maman des poissons elle est bien gentille !

J’en connais un qui s’est marié
A une grande raie publique
Il dit quand elle lui fait la nique
« Ah! qu’est-ce que tu me fais, ma raie ! »

La maman des poissons elle a l’oeil tout rond
On ne la voit jamais froncer les sourcils
Ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille
Et moi je l’aime bien avec du citron

Si l’on ne voit pas pleurer les poissons
Qui sont dans l’eau profonde
C’est que jamais quand ils sont polissons
Leur maman ne les gronde

Quand ils s’oublient à faire pipi au lit
Ou bien sur leurs chaussettes
Ou à cracher comme des pas polis
Elle reste muette

La maman des poissons elle est bien gentille ! »

Cette chanson tendre et hilarante réjouit les petits de 7 ans envieux de cette maman qui ne gronde jamais, ainsi que les grands de 77 qui découvrent de nouveaux calembours, à chaque écoute.
Elle est souvent enseignée à l’école primaire, plus ou moins intégralement. Car sous leur faux air de comptine, certains vers du regretté Boby sous-entendent quelque situation scabreuse. J’imagine l’embarras de la maîtresse si un élève malicieux (il y en a toujours au moins un près du radiateur !) lui demande ce qu’est faire la nique à une raie publique ! Ou encore la mine circonspecte de la maman si son rejeton, au retour de l’école, sollicite quelques éclaircissements sur ce couplet qui est finalement une sombre histoire de maquereau !
J’ai bien une autre explication avec notre petit monarque qui baise joyeusement la République tandis que son ex-futur successeur fait des galipettes avec une femme de ménage … !
Chanson à pleurer, chanson pour rire, entre tristesse et tendresse, entre drame et légèreté, c’est mon modeste hommage aux mamans, reines de ce dimanche … et de tous les autres jours. L’amour pour celles qui nous ont donné la vie est le plus beau cadeau que nous puissions leur offrir.

Publié dans:Almanach |on 29 mai, 2011 |2 Commentaires »

Un vide-grenier en Ariège

La nuit, lors de mes séjours à la ferme en Ariège, la chouette hulule, en face, dans les platanes du pré commun, et les souris dansent, les rats aussi d’ailleurs, dans le grenier au-dessus de notre chambre. Parfois, même, la tapette installée au pied du lit piège une de ces souris, trop aventureuse. Ce sont les charmes de la vie à la campagne ! Certes, le grain se fait rare depuis la cessation des activités agricoles et, sans doute, la belette entrée dans un grenier ne risque plus guère la mésaventure contée par Jean de La Fontaine :

« Damoiselle belette, au corps long et flouet,
Entra dans un grenier par un trou fort étroit :
Elle sortait de maladie.
Là, vivant à discrétion,
La galante fit chère lie,
Mangea, rongea: Dieu sait la vie,
Et le lard qui périt en cette occasion!
La voilà, pour conclusion, .
Grasse, mafflue et rebondie.
Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl,
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
Ne peut plus repasser, et croit s’être méprise.
Après avoir fait quelques tours,
« C’est, dit-elle, l’endroit : me voilà bien surprise;
J’ai passé par ici depuis cinq ou six jours. »
Un rat, qui la voyait en peine,
Lui dit: « Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
Ce que je vous dis là, l’on le dit à bien d’autres;
Mais ne confondons point, par trop approfondir,
Leurs affaires avec les vôtres »

Récemment, mon sommeil fut troublé par des bruits inhabituels. En effet, au réveil, en ouvrant les volets, quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’une horde de Vikings avait investi le pittoresque pré communal !

Un vide-grenier en Ariège dans Coups de coeur videgrenierblog7

videgrenierblog8 dans Ma Douce France

Pas de quoi perturber, cependant, mon petit-déjeuner, même si leur réputation de pillards a traversé les siècles après qu’ils eurent ravagé l’Angleterre, avant l’an mille, sous le commandement de Ragnar et Erik le Rouge. Sang-froid atavique car il semblerait que, par ma maman née Rouland, je descende d’un de leurs chefs, Rollon, à qui Charles III dit le Simple, roi de France, pour prévenir de ses exactions, donna par le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911) un territoire autour de Rouen appelé duché de Normandie. C’est ainsi que les « North men », les hommes du Nord venus de Scandinavie, devinrent les Normands. Certains partirent plus tard vers la Terre Sainte et Naples (avant de mourir ?).
Aujourd’hui, aucun drakkar n’est amarré aux rives du Salat ; nos envahisseurs sont des étudiants pacifiques en provenance de différents coins de l’hexagone, chargés d’animer le vide-grenier organisé par la commune.
Brocante, braderie, foire aux puces, vente au déballage, bric à brac, réderie en Picardie, foire à tout en Normandie, vente de garage au Québec, on lui attribue plusieurs dénominations. Pour le Petit Robert, le vide-grenier est une manifestation organisée par des particuliers qui vendent des objets dont ils veulent se défaire. Confidence, j’ai retardé mon retour en région parisienne pour goûter à ce rendez-vous de la bonne humeur et de la nostalgie. Car, depuis ma plus tendre enfance, j’ai un attachement profond au grenier. À l’école de la plus belle femme qui soit, ma maman la directrice, je devais traverser les chambres de mes parents et de mon frère aîné, pour accéder à la mienne sous les toits. Lorsque je désirais m’évader de la tutelle familiale, je me hissais, de l’autre côté, dans l’immense grenier contigu. Je redoutais vers le fond, des contrées inhospitalières, poussiéreuses, plongées dans la pénombre, où les araignées aimaient tisser leur toile. J’en fréquentais d’autres plus accueillantes, véritables îlots d’évasion peuplés d’armoires et de caisses. Je m’y suis tant nourri spirituellement, goinfré, bâfré même, qu’à l’image de la belette du fabuliste, je n’aurais jamais dû pouvoir en sortir.
Mes fidèles lecteurs savent que c’est là que me fut contée notamment la merveilleuse légende des cycles à travers les magazines de couleur verte ou bistre, Miroir-Sprint et But&Club, qui s’entassaient au fond des malles. J’en prélevais quelques-uns et m’en régalais durant plusieurs heures à la lumière de l’unique lucarne. C’était le « grenier de la réussite ». Au-delà des exploits des frères Pélissier et Lapébie, des duels entre Magne et Vietto, Coppi et Bartali, Koblet et Kubler, Bobet et Robic, j’apprenais avec plaisir ma douce France, ses plaines et ses montagnes, ses ports et ses cours d’eau, ses villes et ses monuments, son climat, ses spécialités.
Parfois, j’ouvrais une vieille bibliothèque vitrée et selon l’humeur, le titre, la couverture, je choisissais un bouquin. Je me souviens avoir lu ainsi, à l’instinct, Un de Baumugnes de Jean Giono, Maurin des Maures de Jean Aicard, La grande meute de Paul Vialar, La dernière harde de Maurice Genevoix, Pays d’Ouche de Jean de La Varende.
J’ai conservé de cette époque, un goût prononcé pour les greniers qui racontent des vies. Voici ce qu’écrit Maupassant dans son roman intitulé justement Une vie :
« C’était un fouillis d’objets de toute nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés là on ne sait pourquoi, parce qu’ils ne plaisaient plus, parce qu’ils avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et disparus tout à coup sans qu’elle eût songé, des riens qu’elle avait maniés, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d’elle, qu’elle avait vus chaque jour sans les remarquer et qui, tout à coup, retrouvés là, dans ce grenier à côté d’autres plus anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins oubliés, d’amis retrouvés. Ils lui faisaient l’effet de ces gens qu’on a fréquentés longtemps sans qu’ils se soient jamais révélés et qui soudain, un soir à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter toute leur âme qu’on ne soupçonnait pas. Elle allait de l’un à l’autre avec des secousses au coeur se disant : “tiens, c’est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir quelques jours avant mon mariage. – Ah ! voici la petite lanterne de mère et la canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le bois était gonflé par la pluie. ” Il y avait aussi là-dedans beaucoup de choses qu’elle ne connaissait pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou de ses arrière-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont l’air exilées dans un temps qui n’est plus le leur et qui semblent tristes de leur abandon, dont personne ne sait l’histoire, les aventures, personne n’ayant vu ceux qui les ont choisies, achetées, possédées, aimées, personne n’ayant connu les mains qui les maniaient familièrement et les yeux qui les regardaient avec plaisir Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la poussière accumulée ; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries, sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre encastrés dans la toiture. Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une chaufferette défoncée qu’elle croyait reconnaître et un tas d’ustensiles de ménage hors de service.
Puis elle fit un lot de ce qu’elle voulait emporter et, redescendant, elle envoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait de descendre “ ces saletés ”.
»
Ce samedi-ci, les deux allées qui bordent le pré commun, regorgent de ces « saletés ». Il y a même, sous les platanes, une cohorte de « rossignols » qui ont fait fuir les tourterelles apeurées par tant de brouhaha.

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Ici, deux attendrissantes souris sont descendues de leur grenier. Visiblement ravies de participer à la fête et ne manquant pas d’humour, elles transportent un sac de mousse d’où surgit une plante de l’espèce des … myosuroides (en forme de queue de souris).
Là, deux canetons en plâtre avec leur maman cane attendent l’éclosion des « petits rejetons ». L’incubation dure en principe 35 jours mais cette touchante scène familiale n’émeut guère les visiteurs puisqu’elle était déjà à vendre l’année précédente.
Palmipèdes story ! À quelques mètres de là, des colverts pivotent sur un tourniquet en attendant de se faire canarder par les flèches des gamins. C’est peut-être ainsi que naissent des passions de chasseurs.

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Un couple de pigeons se livrent à une parade nuptiale. Inséparables sur leur socle en porcelaine, ils semblent avoir compris la morale sous-jacente de la fable.

« Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre :
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux… »

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Une moule en porcelaine, qu’y a-t-il à l’intérieur d’une moule, qu’est-ce qu’on y voit quand elle est ouverte ? Des poissons et des coraux multicolores ! Et Charles Trenet aurait vu « mille soleils, tous à tes yeux bleus pareils, et briller la mer, et dans l’espace d’un éclair, un voilier noir qui chavire ».
Comme pour certains nanars cinématographiques, je me réjouis de ces objets d’un goût plus qu’incertain même si je ne voudrais en aucune façon les voir trôner à l’entrée de mon appartement ou sur un meuble de mon salon.
Je me souviens que du temps où je m’appelais Jeanmi et que j’étais beau et con à la fois (!), un copain malicieux m’avait offert un de ces horribles canevas avec un cerf à l’affût dans un sous-bois aux couleurs automnales ! Il le tenait d’une autre connaissance, à charge d’accepter qu’il soit accroché à son domicile pendant une durée minimale de six mois et de mettre ses coordonnées au verso. Vous devinez que devant tant d’humour, je n’ai pas brisé la chaîne et l’oeuvre fit tapisserie à mon domicile plus d’un semestre avant d’émigrer dans un bourg auvergnat.

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Il me faut vous décrire aussi le cadeau de départ à la retraite de cet oncle dont j’ai parlé dans le billet Mon Oncle et mon oncle du 19 mai 2009. En reconnaissance de ses cours du soir dispensés au centre de formation et d’apprentissage d’adultes, ses collègues lui offrirent une boîte à musique en porcelaine. Quand on l’activait, elle jouait La vie en rose tandis qu’un pochtron hirsute et hilare, brandissant une fiole de calvados, tournait sur son socle !!! Le mauvais goût élevé au rang de la vulgarité voire l’insolence ! Car je suis loin d’être persuadé que ce fut de l’humour … ou alors au vingtième degré ! Ce qui est certain, c’est que, sans doute par respect, mon cher tonton conserva l’œuvre d’art douteuse dans la cage d’escalier de son pavillon et qu’il eut la délicatesse de ne pas l’inclure dans mon héritage !
Cela me rappelle le pot d’adieu de Monsieur René chanté par Bénabar :

« ...Les collègues ont fait la quête, offrent une sacoche en cuir
Le patron voulait faire un geste, c’est une boîte de cigares
René ne fume plus depuis dix ans mais remercie quand même
Sur un bureau des gobelets en plastique et une quiche lorraine
Monsieur René aura tout le temps de faire ce qu’il pouvait pas avant
Bricoler, ranger le garage ... »

Il est un autre oncle que j’avais associé au mien dans mon billet, c’est le héros du savoureux film éponyme de Jacques Tati. Et justement, dans Trafic, pamphlet prémonitoire contre l’absurdité de la civilisation de l’automobile, le génial cinéaste trop souvent incompris, avait inventé un gag avec un de ces bibelots improbables que l’on ne peut dénicher que dans un vide-grenier. Dans la file d’attente d’une station-service sur l’autoroute du Nord, peut-être en récompense de sa patience, un automobiliste recevait un buste en polystyrène trop volumineux pour passer par la vitre. Imaginez l’embarras du conducteur, les bras encombrés à l’extérieur, ne pouvant ni tenir le volant, ni ouvrir la portière ! Je souris toujours à cette scène cocasse d’autant que l’heureux gagnant, filmé à son insu, était un de mes amis et que c’est moi qui lui appris la supercherie, quelques années plus tard. Ou quand la fiction dépasse la télé-réalité de papa et la fameuse Caméra invisible des frères Rouland et de Jacques Legras!
Je me moque peu charitablement mais, nul n’est parfait ; ainsi, je possède au fond d’un buffet, quelques pièces de vaisselle en grés et en porcelaine à motifs fleuris(avec le nom savant de la plante quand même !) offertes par les sociétés BP et Mobil avant qu’elles n’invitent leurs résidus d’hydrocarbures dans nos assiettes.

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Au chapitre du bestiaire, c’est maintenant « le chien à la queue coupée », une encombrante sculpture dont l’originalité anatomique provient plus de la maladresse du propriétaire que du talent de l’artiste. Son vendeur, un habitant du village de l’autre côté du pont, est connu à la ronde surtout par son sobriquet de Tournez manège, depuis qu’il eût participé, il y a une quinzaine d’années, à cette autre émission culte de la télévision. Personnage haut en couleurs, il me semble qu’il n’a toujours pas trouvé l’âme sœur. Les troisièmes mi-temps commencent parfois tôt au pays du rugby, et en cette fin de matinée, il me découpe une succulente tranche de jambon du pays accompagnée d’une eau-de-vie de poire très parfumée. Excusez ces digressions mais la convivialité et le plaisir des rencontres font aussi le charme de la chine.
J’avoue n’avoir jamais trop compris les processus psychologiques qui animent les créateurs et les acquéreurs de ces objets kitsch se disputant la palme du plus laid, du plus lourdingue, du plus insignifiant, du plus prétentieux. Un vrai festival du mauvais goût mais comme dit l’autre, il y a un public pour cela.

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Une pile d’anciens numéros du magazine Historia attire mon regard. L’un d’eux avec en couverture la resplendissante Marina Vlady, propose un dossier sur la Princesse de Clèves dont on n’a jamais autant parlé depuis que notre président l’a karcherisée. Et pour preuve de sa perspicacité, un remarquable documentaire Nous, Princesses de Clèves, relate comment, dans le cadre d’un atelier animé par deux professeurs ne doutant pas de la soif de connaissance des jeunes générations, des élèves du lycée Denis Diderot, dans les quartiers nord de Marseille, s’emparent du chef-d’oeuvre de Mme de Lafayette. La comtesse, née Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, doit sourire d’être devenue un emblème de la résistance culturelle.
S’il est un écrivain qui éprouve une profonde nostalgie du grenier, c’est Pierre-Jean de Béranger, un poète chansonnier du dix-neuvième siècle qui connut un énorme succès.

« Je viens revoir l’asile où ma jeunesse
De la misère a subi les leçons.

J’avais vingt-ans, une folle maîtresse,

De francs amis et l’amour des chansons.

Bravant le monde et les sots et les sages,

Sans avenir, riche de mon printemps,

Leste et joyeux je montais six étages.

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

C’est un grenier, point ne veux qu’on l’ignore.
Là fut mon lit bien chétif et bien dur ;
Là fut ma table ; et je retrouve encore
Trois pieds d’un vers charbonnés sur le mur.
Apparaissez, plaisirs de mon bel âge,
Que d’un coup d’aile a fustigés le Temps.
Vingt fois pour vous j’ai mis ma montre en gage.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !… »

Jean-Louis Murat dans son opus 1829, reprit des textes de ce chansonnier rebelle de l’époque napoléonienne. Et peu de temps avant, après avoir déniché sur le marché aux puces de Clermont-Ferrand, une édition d’époque des œuvres complètes de Madame Deshoulières, il avait chanté avec Isabelle Huppert quelques unes des pop songs salonnardes qu’elle écrivait pour le Roi Soleil. Comme quoi de beaux projets peuvent naître de la chine !
C’est sur le pavé des Puces, place du Jeu de Balle, à Bruxelles qu’une lectrice d’outre Quiévrain trouva une photo rare de Jacques Anquetil qui inspira deux de mes billets (lire Une photo, vieille photo de ma jeunesse des 1er et 15 octobre 2009).
À défaut, aujourd’hui, il y a un vieux vélo de course de la marque Roger Rivière, du nom du rival déclaré de l’idole de ma jeunesse, avant que sa carrière ne s’achevât dramatiquement au fond d’un ravin du col du Perjuret (voir article du 23 juin 2009 Causses toujours ! Du Méjean à l’Aigoual).
Je fouine parmi les cartons de bouquins à la recherche hypothétique de L’œil du lapin de Cavanna qui échappa à mon attention à sa sortie. Cavanna y raconte son enfance et son adolescence depuis la maternelle jusqu’à la « Supé ». S’il cligne lors de vos déambulations, pensez à moi !
Faute de place, je me suis débarrassé de beaucoup de livres qu’avaient accumulés mes parents au fond de leur grenier. Je les ai souvent offerts à des bibliothèques municipales peu argentées. Puissent-ils donner le goût de la lecture à certains enfants comme je l’acquis à leur âge dans ma caverne d’Ali Baba.
Je soulève un tas de revues sportives couleur sépia. L’an dernier, j’avais acheté à destination de mon beau-frère héraultais d’adoption, un Miroir des sports de mai 1929 consacré à la finale de la Coupe de France de football opposant les frères ennemis, le Sporting Olympique de Montpellier et « l’invincible Football « Club de Sète dont un regretté oncle me contait les exploits au temps où il m’emmenait au stade des Métairies.

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Cette fois, pour un euro, je me procure un numéro de septembre 1935. Les congés payés n’existent pas encore mais la foule endimanchée, en casquettes et canotiers, s’est amassée dans la côte de Châteaufort, en vallée de Chevreuse pour encourager Antonin Magne lors du Grand Prix des Nations contre la montre. Image de la « belle époque » du cyclisme avec ce tacot à manivelle prêt à dépanner le coureur en cas d’incident technique !
Malgré le retour à la mode des disques vinyle, je constate que les vieux microsillons de ma jeunesse avec leurs superbes pochettes ne sont guère côtés en bourse. Cela ne m’incite nullement à proposer à la vente ma collection des originaux de Jacques Brel bien qu’on m’ait offert l’intégrale en CD lors de mon départ de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres.
J’admets par contre qu’un vendeur puisse se séparer des œuvres de Danyel Gérard. Rappelez-vous de ce chanteur de l’époque yéyé dont Coluche disait avec férocité que dans son choix entre le chapeau et le talent de Bob Dylan, il avait préféré le galure !
N’empêche que si son petit Gonzalès et sa Butterfly m’exaspérèrent …

 

« De tous côtés, on n’entend plus que ça
Un air nouveau qui nous vient de là-bas
Un air nouveau qui vous fait du dégât
Et comme moi, il vous prendra

C’est une danse au rythme merveilleux
A danser seul, à quatre, ou bien à deux
Pas besoin de regard dans les yeux
Y’a simplement qu’à être heureux

Un pied devant et les deux mains fermées
Légèrement penché sur le côté
Sans oublier aussi de pivoter
Encore un effort, vous l’avez
Voilà, c’est ça,
Oui, comme ça… »

…. Avec lui, nous y vînmes tous au twist !

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Une rangée de fauteuils attend (fessier) preneur, celui de Monsieur René pour sa paisible retraite ?
C’est tout un inventaire transgénérationnel à la Prévert qui se récite devant mes yeux : des cages avec la porte ouverte pour que le poète fasse le portrait d’un oiseau (!), des jeux de play-stations, une machine à écrire, des lampes de chevet, des cartes postales, un ordinateur du paléolithique numérique, des publicités anciennes de spiritueux, une clarinette, un ballon du bon temps du rugby des champs et des villages, une raquette de tennis de l’époque des Mousquetaires (Lacoste et Borotra, pas d’Artagnan et Porthos !) ; quant aux ratons (laveurs), ils grignotent tranquillement dans les greniers !

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L’ancien forgeron du village (voir billets du 18 juin 2008 et 3 février 2011), toujours aussi curieux de la vie à quatre-vingt- dix ans sonnés depuis mars, est fier de son achat, un globe terrestre, lui qui ne voyait jusqu’alors la planète qu’à plat dans les atlas. Peu importe si l’ampoule ne fonctionne pas, la lumière est dans ses yeux. Ainsi, quand le XV de France s’envolera en septembre prochain, pour la Coupe du Monde en Nouvelle-Zélande, il comprendra de visu ce que signifie partir aux antipodes !
Jean Martres, c’est son nom, ferait le bonheur aujourd’hui des brocanteurs professionnels s’il n’avait pas donné aux uns et aux autres, ses outils de maréchal-ferrant qui peuplaient son atelier.

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Sur le bitume de la route, deux jougs rappellent le temps pas si lointain où bœufs et chevaux tiraient les attelages. À compter aussi tous les pots en grès émaillé qui servaient à conserver la viande au sel, on devine qu’on ne tue (presque) plus le cochon au village. En quelques coups d’œil, c’est un tableau d’une France agricole d’avant-guerre que l’on peut brosser à travers ces objets.
Tiens, un tableau de Van Gogh, enfin … une copie de copie de copie évidemment. Quoique des trésors artistiques finissent au musée après avoir sommeillé parfois des dizaines d’années, au fond des greniers, à l’insu des occupants des lieux. La légende dit que le peintre ne vendit qu’une seule toile de son vivant. Cela me donne envie de retourner en juin, quand les blés seront mûrs, du côté de Chaponval et Auvers-sur-Oise, sur les traces du génial Vincent.

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Je devrais être réfractaire au stand voisin puisqu’il s’adresse aux amoureux du repassage. En effet, un « pressophile » passionné ou collectionneur de fers à repasser propose quelques-unes de ses plus belles pièces. J’en ai deux chez moi qui serrent une bible du dix-huitième siècle, héritée de mon oncle ; c’est tout de même mieux que la boîte à musique !

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Des doudous orphelins espèrent que des bambins flashent sur eux pour leur offrir un réconfort affectueux à l’heure de la tournée du marchand de sable. Je connais une petite fille de douze ans qui n’est pas encore prête à se séparer des siens. Quitte à ce que ses chers aïeux soient la risée des automobilistes quand ils transportent un volumineux nounours, sur la banquette arrière !
Nul besoin d’exercer un trafic sordide de bébés en Ukraine, deux charmants baigneurs attendent ici leurs nouveaux parents adoptifs.

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Les enfants participent de plus en plus souvent aux vide-greniers. Certains leur sont même exclusivement réservés ou permettent de financer des sorties scolaires. C’est aussi l’aubaine pour eux de récolter quelques euros qui contribueront à l’achat d’un nouvel objet ! C’est l’occasion aussi de jouer à la marchande « pour de vrai » et d’apprécier la valeur des choses. Néophytes de l’économie de marché, ils ne se laissent pas trop fléchir sur les prix affichés. Certains de ces bric-à-brac prétendent aussi à une éducation citoyenne en incitant au troc ou au recyclage.
La plus ancienne de ces manifestations est la braderie de Lille qui attire, chaque année, plusieurs millions de visiteurs. Son origine remonte au XIIe siècle avec la franche foire à l’Assomption. Mais elle ne prend la forme du vide-grenier actuel qu’au XVIe siècle lorsque les domestiques lillois obtiennent le droit de vendre, entre le lever et le coucher du soleil, les vieux vêtements et objets usagers de leurs patrons.
Les marchés aux puces tirent leur nom du fait qu’il s’agissait essentiellement de vente de chiffons et vêtements usagés, et que les puces étaient le symbole de la pauvreté.
On constate la répugnance que montrèrent longtemps les gens riches vis-à-vis de l’objet d’occasion. Ce n’est plus vrai aujourd’hui et, signe des temps, avec la baisse du pouvoir d’achat, les vide-greniers connaissent un véritable engouement et attirent toutes les classes sociales. Des affiches les annonçant, foisonnent dans nos campagnes, au printemps ou à l’automne.
Dans le petit village d’Ariège, les maîtres mots sont la convivialité et l’esprit festif que les organisateurs y attachent. Vendeurs et acheteurs sont heureux, les premiers de se débarrasser d’objets devenus, au fil du temps, inutiles et encombrants, les seconds d’avoir fait une bonne affaire, et tous de partager à midi sur le pré commun, un savoureux poulet au curry préparé par le comité des fêtes.
Tout au long de la journée, pour le plaisir des petits et aussi des grands, les Vikings s’adonnent à des initiations à la pratique des armes et des démonstrations de combat. Pendant quelques instants, on peut s’imaginer en Einar et Erik alias Kirk Douglas et Tony Curtis, rejouant la fameuse scène finale du film de Richard Fleischer, tournée en haut du donjon du fort la Latte, au cap Fréhel. Bien que normand, je n’eus pas recours à une telle mise en scène pour séduire, il y a une trentaine d’années, une enfant du village !
Avec le chaud soleil qui s’est invité à la fête, on peut trinquer au choix à la buvette ou … plus tendance encore, avec les jolies cornes à boire vikings.

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Savez-vous que mon nom désignait la corne de bovin, attachée à la ceinture, où l’on glissait la pierre à affûter la faux à la période de la fenaison ?
J’ai un rapport compliqué au grenier. Toujours réticent à me séparer d’un objet ou d’un document et avide de m’en procurer de nouveaux, je suis plus enclin à le remplir qu’à le vider. Pour des raisons affectives bien compréhensibles, ce fut une vraie souffrance de trier celui de mes parents quand nous vendîmes après leur décès, la maison familiale. La destination de chaque chose même insignifiante posait un dilemme tant j’avais l’impression de bafouer leur mémoire, en la jetant. Comment me débarrasser brutalement de milliers de feuilles remplies de préparations de cours, témoignages admirables de la conscience professionnelle et de la valeur de ces enseignants ? Comment mettre au rebut des cartons à chaussures pleins de cartes postales envoyées de tous les coins du monde, par des amis et aussi d’anciens élèves éternellement reconnaissants ? Et mille autres choses encore et autant de crève-cœur…
Il n’empêche que j’aime flâner de temps en temps dans les vide-greniers de ma douce France pour une véritable leçon d’histoire sociologique. Si l’on prend la peine d’observer tous ces vieux bibelots, outils ou papiers, avec un peu d’imagination, on peut reconstituer ou ressusciter des pans de vie de nos aïeux, « un souvenir qui me poursuit sans cesse, le cher visage de mon passé ».

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 15 mai, 2011 |1 Commentaire »

La vie de château des Montespan!

Depuis une trentaine d’années que je fréquente le coin, j’ai souvent entrevu les vestiges du château de Montespan, à l’occasion d’approvisionnements en alcools et tabac à la frontière espagnole proche ou lors de mes échappées en vélo vers les « cols buissonniers » des Pyrénées (voir billet du 3 avril 2008). Il a fallu que je me délecte du savoureux ouvrage Le Montespan écrit par Jean Teulé pour que je daigne enfin me rendre au pied des ruines médiévales.

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Á quatre-vingt-dix kilomètres au sud de Toulouse, à une quinzaine de la ferme familiale sise dans le premier village d’Ariège, Montespan s’agrippe à l’un des coteaux dominant la rive droite de la Garonne. Nous sommes ici dans le département de la Haute-Garonne, dans la région du Comminges réputée pour son élevage de veaux sous la mère. Par vent d’Ouest, annonciateur de pluies, une odeur désagréable de petits pois provenant de l’usine de cellulose de Saint-Gaudens, agresse les narines. Heureusement, le soleil se montre plutôt généreux ici. Á un vol de palombes, la chaîne des Pyrénées s’étend majestueusement au sud. Au-delà, c’est l’Espagne.
Á sa construction, au XIIe siècle, le château se résume à un donjon non habité dont la fonction de défense passive marque localement le pouvoir féodal du seigneur sur son territoire. La première occupation résidentielle date du XIIIe siècle avec l’édification d’une enceinte pour protéger la tour.

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Montespan tient son nom d’une déformation de Mont d’Espagne, nom de famille de seigneurs qui s’y installèrent à cette époque. Quoique irrité par la récente actualité à la cour d’Angleterre, j’endosse le costume de Stéphane Bern (celui de Léon Zitrone me siérait sans doute mieux vu ma corpulence !) pour vous livrer quelques litanies généalogiques. « Point de vue et images du Comminges » pour parodier le magazine des grands de ce monde que je feuilletais autrefois chez le coiffeur !
Par le mariage, en 1236, de Grise d’Espagne avec Roger III vicomte du Couserans, la famille d’Espagne, modestes féodaux originaires de la vallée du Louron dans les Hautes-Pyrénées, entra dans la famille des comtes du Comminges et vicomtes du Couserans. Leur fils Arnaud, après avoir épousé Philippa de Foix en 1264, créa en 1272 la Bastide du Mont-Royal (aujourd’hui Montréjeau) en paréage avec le roi de France, avant de partager en 1308 l’héritage commun au profit de son troisième fils Arnaud seigneur de Montespan. Celui-ci s’appela alors d’Espagne, du nom de sa grand-mère, s’installa à Montespan et fondit la maison des barons d’Espagne de Montespan, branche cadette des comtes du Comminges.
« Clef de France », le château occupait une position stratégique, veillant à la sécurité des passages du Couserans vers l’Espagne. Au delà de leur rôle de « gardiens des frontières », les barons d’Espagne fournirent à la couronne de France, toute une lignée de vaillants guerriers et des grands dignitaires ecclésiastiques et civils. Au XIVe siècle, cette famille figurait aux premiers rangs de la noblesse pyrénéenne et menait une vie fastueuse. La vétusté de la résidence de Montespan la décida à émigrer vers le château d’Ausson plus confortable.
En 1555, avec Roger IV, mort sans enfant légitime, s’éteignit la première lignée de la maison des barons d’Espagne-Montespan. Par le mariage de Paule d’Espagne, sœur aînée de Roger IV, avec Antoine de Pardaillan de Gondrin, la baronnie d’Espagne-Montespan entra dans la maison des Pardaillan de Gondrin. En 1612, les terres de la baronnie furent érigées en marquisat par Louis XIII.
Sans certitude sur la vérité historique, je ne donnerai pas ma main à trancher par son épée, mais ce serait dans la seconde moitié du XVIe siècle que vécut le chevalier de Pardaillan dont les prouesses firent les choux gras du cinéaste Bernard Borderie. Dans ma jeunesse, quelques années avant sa série sur la Marquise des Anges, il commit deux nanars de cape et d’épée Le chevalier de Pardaillan et Hardi ! Pardaillan que je vis évidemment au cinéma jouxtant la maison familiale. Ne soyez pas surpris que dans ses démêlés avec l’infâme duc de Guise interprété par l’inquiétant Jean Topart, je préférais au ténébreux chevalier, les décolletés plongeants et la chute de reins de ses conquêtes, les blondes (à l’écran du moins) et sensuelles Michèle Grellier et Valérie Lagrange. À l’époque, comme le chanta plus tard le groupe Il était une fois, beaucoup de draps ont dû rêver d’elles ! La belle Valérie avait fait ses débuts au cinéma, peu avant, en jouant la fille de Bourvil dans La Jument verte. Mais, en ce temps-là, ma bonne dame, les parents veillaient à l’éducation de leurs rejetons et les miens m’avaient privé de l’adaptation du licencieux roman de Marcel Aymé ! Heureusement, les éditions Filipacchi, outre de publier Salut les copains, éditaient aussi Lui, un magazine libertin dans lequel je pus connaître discrètement tout de l’anatomie de la jeune et séduisante actrice.
Le temps de vous confier mes états d’âme d’adolescent boutonneux, à défaut d’atteindre le septième ciel, j’ai gravi la large allée herbue du bois Delpech qui mène aux vestiges castraux au sommet du tertre dominant le village.

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Là-haut, une lice en corde délimite un périmètre de sécurité qu’il est déconseillé de franchir. Il est vrai que les ruines les moins anciennes sont tout de même vieilles de près de six siècles. Au premier regard, malgré l’absence de restauration, elles en imposent encore avec la tour carrée qui surgit fièrement en arrière-plan de hauts murs crénelés. Je longe les quelques lambeaux qui subsistent de la grande enceinte extérieure, flanquée autrefois de plusieurs tours rondes ouvertes sur le dedans du château.

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Dans mon concentré de saga historique, je me retrouve le samedi 20 janvier 1663, vers onze heures du soir. C’est là que Jean Teulé situe le début de son roman Le Montespan. Ce pourrait être, comme le chante Francis Cabrel, une histoire ordinaire où l’on est tout simplement un samedi soir sur la terre, un fait divers comme on en voit de nos jours, chaque week-end, à la sortie d’une discothèque : deux bandes rivales de jeunes qui s’insultent avant d’en venir aux mains voire aux armes. Sauf qu’en la circonstance, cela se déroule à la sortie du Palais Royal où Monsieur, le frère du roi, donne un grand bal et que les huit auteurs de ce tapage nocturne sont de la « haute ». Adrien Blaise de Talleyrand, prince de Chalais se prend de querelle avec monsieur de La Frette. Même dans l’insulte, on a du talent à l’époque et, en lieu et place du vulgaire « sale pédé » de maintenant, on profère des expressions autrement fleuries : « Comme Monsieur, tu préfères le damoiseau à la caillette » ou le savoureux « Tu vas à Naples sans passer par les ponts » ! Ça donnerait presque envie d’être traité de sodomite !
Il semblerait que selon certaines sources (non sans fondement !), il y ait une confusion entre ponts et monts mais le mal de Naples était une maladie vénérienne, ainsi nommée parce que les Français l’avaient rapportée de l’expédition faite dans le royaume de Naples sous Charles VIII, à la fin du XVe siècle. On employait, aussi, parfois l’expression aller en Bavière lorsqu’on contractait la syphilis. Au moins, dans l’invective, on acquérait quelques rudiments de géographie !
Suite à quelques échanges de soufflets, les huit jeunes emperruqués se donnent rendez-vous sur le pré, le lendemain matin, bien que les duels fussent interdits depuis l’édit du cardinal de Richelieu en date du 2 juin 1626, prévoyant la peine de mort aux contrevenants. Au cours de l’affrontement, le marquis d’Antin, frère du marquis de Montespan, Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, trouve la mort. Quant à Louis-Alexandre de la Trémoille, duc de Noimoutier, blessé, il n’a d’autre ressource que de s’enfuir sur le champ au Portugal alors qu’il doit épouser, une semaine plus tard, la bientôt célèbre, Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart. Soyez patient, dans huit jours, vous m’avouerez que vous ne connaissez qu’elle … ou comment un coup d’épée devient un coup de foudre !
Le lendemain du duel, Gabriel Nicolas de La Reynie, lieutenant général de police de Paris, en comparaison duquel l’ex-ministre Hortefeux semble un agneau ( !), fait décapiter six des sept rescapés du combat avant d’écouter, au palais de justice du Châtelet, les lamentations du marquis de Montespan qui a perdu son frère, et de la belle Françoise qui n’a plus de futur mari.
« – C’est d’autant plus rageant que lorsqu’on m’a annoncé la nouvelle, rue Saint-Honoré, j’essayais ma robe de mariée. Je ne sais plus ce que je vais en faire.
- Ce serait dommage qu’elle s’abîme… Moi, je dis ça,
s’embrouille le marquis, c’est surtout par rapport aux mites. C’est vrai, parfois, on range des habits neufs dans les coffres et plus tard, quand on les déplie, ils sont mangés, troués par les larves.
- Seriez-vous en train de me dire que vous … ?
- Comme on aime qu’une fois dans une vie.
»
C’est ainsi que, le dimanche 28 janvier 1663, Françoise de Rochechouart de Mortemart dite mademoiselle de Tonnay-Charente devient … madame de Montespan !
« Ils se sont bien trouvés ces deux-là » pense intérieurement le cocher du carrosse vert pomme des Montespan.

« À l’arrière des berlines
on devine
des monarques et leurs figurines
juste une paire de demi-dieux
livrés à eux
ils font des petits
ils font des envieux... »

Tout va très bien pour la nouvelle marquise qui n’a pas attendu Alain Bashung pour oser ! « Teint de lait, les yeux verts des mers du Sud, boucles blondes à la paysanne », elle a vite fait pour les beaux yeux (pas uniquement !) de son époux, de soulever sous sa robe, les trois jupes légères nommées modeste, friponne et … secrète.
Jean Teulé, voyeur à la plume truculente, nous régale d’un voyage au château de Saint-Germain-en-Laye (Versailles n’est pas achevé) à l’occasion duquel les ornières de la chaussée empierrée n’expliquent pas les cahots du carrosse. D’autant plus que la berline bringuebale à l’arrêt ! Sous la nuit étoilée, le marquis prend la marquise, agenouillée le long de la banquette, la joue plaquée à la vitre d’une portière, regardant la fête royale du haut du vallon. Des gondoles glissent sur les eaux des bassins, des nymphes en sortent ; des lions, des tigres et des éléphants déambulent dans les allées éclairées de flambeaux. C’est beau comme du Lully dont des musiciens jouent la dernière composition. Un peu plus tard, c’est la tête à l’envers que la marquise contemple en contrebas les agapes royales aux six cents invités. Puis affamée par l’amour joyeux, elle suggère de souper à l’Écu de France, un relais de poste, sur le chemin du retour. Au menu, que des plats qui lui étaient défendus lorsqu’elle était jeune fille au couvent : huîtres, haricots rouges dits « vénériques », asperges, des aliments qui poussent à la luxure ! Prenez des notes pour de futurs repas plus que parfaits !
Les effets aphrodisiaques semblent incontestables et, en direction de Paris, le carrosse des Montespan est sujet encore à de violentes secousses. Insatiable, La chevauche Le avec frénésie. « La marquise serre les cuisses pour empêcher la sortie du membre viril. Louis-Henri la retient de toutes ses forces, de tout son cœur :- Agrippe-toi à moi sinon je vais déconner !» À l’époque, le terme de con ne possède aucunement le sens injurieux qu’on lui connaît aujourd’hui. Nullement vulgaire, il désigne alors le sexe de la femme, celui-là même qu’utilisa Louis Aragon pour son roman Le con d’Irène. Imaginez qu’il ait perduré, nous n’aurions jamais connu au théâtre Le dîner de cons ou alors, il se fut agi d’une soirée échangiste !!!

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À ce point du roman, tandis que je fais le tour du château, je tiens à vous rassurer sur ma santé mentale. Les apparences sont trompeuses, je trempe toujours ma plume dans l’encre violette et non dans le stupre. C’est là tout le talent de Jean Teulé d’entrer ainsi dans la peau de ses héros. Il m’avait déjà séduit dans son voyage en poésie en endossant les haillons magnifiques de François Villon. Ici, pour mieux nous les faire connaître, il n’hésite pas à décrire l’amour fou de deux êtres parfois à travers quelques situations scabreuses. Ce n’est nullement salace. Au contraire, la truculence toute rabelaisienne de l’auteur rend l’amour joyeux et réjouissant. L’Histoire de France est parfois une histoire galante, vous en aurez quelques preuves bientôt.
C’est bien joli tout cela mais on ne peut pas vivre indéfiniment d’amour et d’eau fraîche, notamment dans le couple Montespan où la situation matérielle est presque aussi précaire que « leur » demeure féodale aujourd’hui. Criblé de dettes, peu considéré en cour car autrefois les Pardaillan de Gondrin ont un peu frondé, Louis-Henri envisage de servir aux armées, de verser l’impôt du sang et de devenir capitaine d’une compagnie de piquiers. Ce sera la manière la plus glorieuse d’amnistier les fautes de sa famille auprès de Louis XIV.
Et malgré l’interdiction par Françoise de mettre sur un champ de bataille ne serait-ce qu’un seul de « ses pieds charmants », il s’engage et équipe une troupe pour mater la rébellion de la cité lorraine de Marsal contre le pouvoir royal. Même si Charles Le Brun glorifia la reddition de Marsal en faisant tisser une tapisserie aux Gobelins, il n’y eut jamais de bataille car le marquis d’Haraucourt capitula sans combattre et usurpation, et le roi ne se rendit même jamais dans la cité du sel. Pauvre Louis-Henri ! Il rentre au domicile conjugal, « la queue basse de son cheval entre les pattes arrière », avec douze mille livres tournois de dettes supplémentaires. Françoise possède les arguments pour le consoler :
- Je suis allée voir une devineresse
- Tu crois en ces gens-là ?
- Pas toi ?
- Moi, je ne crois qu’en toi.
- Ce sera un garçon !

En fait, c’est une fille Marie-Christine, tout le portrait de son père, qui naît ! Pendant la presque villégiature de son mari en Lorraine, Athénaïs (c’est plus classe que Françoise), à défaut de madame Soleil, a vu le roi Soleil ! Enfin presque … en allant voir le chantier du nouveau palais à Versailles, elle a rencontré Louise de La Vallière, la favorite de Sa Majesté, qui lui a proposé de danser devant la cour dans un ballet de Benserade, Hercule amoureux. Les premiers nuages, encore anodins, apparaissent chez les Montespan. Le soleil déchirant le manteau de nuages me permet de faire quelques photographies plus lumineuses du château de Montespan !

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Lors du déplacement à Versailles, Vivonne, le frère de Françoise, a acheté une charge militaire pour la campagne contre les Barbaresques, ces pirates turcs qui, avec la bénédiction de l’Empire ottoman, pillent les navires marchands en Méditerranée, réduisent à l’esclavage les chrétiens à bord et prennent les femmes pour leurs harems. Cela donne l’idée à Louis-Henri d’embarquer sur un vaisseau de la Royale.
Cela lui donne aussi d’autres idées plus coquines et il se lance dans un cours de géographie et de stratégie militaire sur le corps de son épouse :
« - Les armées de Sa Majesté devront prendre et fortifier un petit port kabyle, Gigeri, qui ressemble à ton ventre. À l’arrière, comme tes seins, les pics arides de la Montagne Sèche s’étagent doucement jusqu’à la mer.
Puis sous le sternum de sa belle, d’un pouce, il trace le contour arrondi de ses côtes flottantes :
- Gigeri marque l’entrée d’un golfe, petit mais profond, l’anse aux Galères.
Louis-Henri se glisse entre les jambes de sa femme puis, tête entre les genoux, il remonte le long des cuisses :
- Nous arriverons par là … »

Je vous laisse imaginer la suite sauf que … Athénaïs bloque le front de son mari avec ses paumes et pour l’informer du passage périodique de dame Nature, lui murmure magnifiquement : « Le cardinal loge à la motte » ! Reconnaissez chères lectrices que, littérairement parlant, sa répartie vaut toutes les migraines du monde !
Cette fois, le Gascon montre sa vaillance en Kabylie. Il sauve le chevalier de Saint-Germain, très proche du roi, qui lui promet de dire son héroïsme au monarque. Sauf qu’à cause d’une ultime décharge en pleine tête, Saint-Germain meurt dans les bras de Montespan. Pauvre Louis-Henri, une fois encore, il rentre au bercail sans les honneurs. Une fois encore, il découvre son épouse, le ventre arrondi. Ainsi naît Louis-Antoine, tout le portrait de sa maman !
Athénaïs se déplace de plus en plus fréquemment à Saint-Germain-en-Laye, Marly le Roi ou Versailles. Elle apprend que le roi l’a remarquée ; devenir dame d’honneur n’est plus un rêve insensé. Lui aussi, Louis-Henri veut être remarqué par le souverain, en combattant sur les champs de bataille. L’occasion se présente bientôt. En dépit du traité des Pyrénées de 1659 concluant la paix entre les royaumes d’Espagne et de France (suite à la guerre de Trente ans), la veuve de Philippe IV ne veut pas céder la Flandre espagnole revendiquée par Louis XIV dans le cadre de la loi de dévolution.

« Dites-moi donc la belle,
Où donc est votre mari ?  »
« Dites-moi donc la belle,
Où donc est votre mari ?  »
Il est dans la Hollande,
Les Hollandais l’ont pris.

 

Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon.
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir !

 

Il est dans la Hollande
Les Hollandais l’ont pris.
Il est dans la Hollande
Les Hollandais l’ont pris.
« Que donneriez-vous, belle
Pour voir votre mari ? »

 

Je donnerais Versailles
Paris et Saint-Denis
Je donnerais Versailles
Paris et Saint-Denis
Le royaume de mon père
Celui de ma mère aussi
»

Vous connaissez cette chanson populaire depuis mon dernier billet du 26 avril 2011. En la circonstance, l’amour est plus un buisson de roses avec des épines qu’un bouquet de lilas. « La Cour change les meilleurs ». Craignant de ne pouvoir résister aux avances du roi, Athénaïs supplie son époux de l’emmener dans le château familial à proximité de la frontière espagnole où il se prépare à combattre. L’amour rend aveugle, c’est bien connu. Trop confiant, il préfère la savoir au sein des dames d’honneur de la reine. Mal va lui en prendre.
De retour de la guérilla autour de Puigcerda, il retrouve sa femme toujours resplendissante et encore enceinte. Mais il fait vite ses comptes. Parti pour les Pyrénées onze mois plus tôt, cette grossesse avancée ne doit rien à ses œuvres. Bientôt va naître un bâtard du roi. Six autres verront le jour.
Ainsi, Athénaïs ayant supplanté Louise de La Vallière dans le coeur du souverain, devient La Montespan, la favorite de Louis XIV. Quant à Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, à l’insu de son plein gré, il passe à la postérité comme Le Montespan, le plus célèbre cocu de France !
Je suis, à cet instant, à peine à la moitié du roman mais ne comptez pas sur moi pour tout vous dévoiler. Je ne veux pas vous priver de la verve débridée de Jean Teulé enclin à défendre son infortuné héros dans son touchant combat bien trop inégal contre Sa Majesté le Roi Soleil.

« Un voyou m’a volé la femme de ma vie
Il m’a déshonoré, me disent mes amis
Mais j’m'en fous pas mal aujourd’hui
Mais j’m'en fous pas mal car depuis
Chaque nuit
Je m’en vais voir les p’tites femmes de Pigalle
Toutes les nuits j’effeuille les fleurs du mal... »

À la différence de la chanson de Serge Lama, le marquis cornu est cocu mais pas content. « Je veux des crêtes-de-coq, une bonne bléno et le mal français ! » S’il fréquente assidûment les prostituées, c’est pour attraper la syphilis ou la vérole. Puis, « le visage dissimulé derrière un éventail déplié et en robe de catin flamande, il arrive au château de Saint-Germain-en-Laye pour violer Françoise » afin de la contaminer pour qu’elle transmette la maladie au roi.
Risée de la cour, humilié en présence de son rival royal lors la représentation d’Amphitryon, la nouvelle pièce de Molière, il prend pour lui quelques allusions :

 

JUPITER
Un partage avec Jupiter
N’a rien du tout qui déshonore ;
Et sans doute il ne peut être que glorieux
De se voir le rival du souverain des dieux

Fou de rage, il retourne à la cour de Saint-Germain-en-Laye. Non dépourvu d’humour, il a fait repeindre en noir son beau carrosse vert pomme et remplacer les quatre plumets aux angles du toit par des andouillers, les ramures de cerf, … comme symbole de la tromperie. Il brise son épée devant le souverain ce qui lui vaut un séjour à la prison d’état de For-l’Evêque près du Pont-Neuf.

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En le libérant, le roi lui commande de partir de Paris dans les vingt-quatre heures et de s’installer sur ses terres de Guyenne jusqu’à nouvel ordre. Il obtempère à condition de partir avec son fils. Il ne met la main, dans un premier temps, que sur un nourrisson monstrueux, fruit des amours défendus du roi et Françoise. Plutôt que de l’emmener, il écrit Hercule au noir de charbon sur le front du bâtard. En souvenir de la dernière scène d’Amphitryon et l’annonce faite qu’Alcmène, amante de Jupiter, accouchera d’Hercule !
Il récupère malgré tout son fils Louis-Antoine, trois ans, déjà marquis d’Antin. C’est en reconnaissance envers lui que le roi baptisera une rue de Paris, la Chaussée d’Antin.
Quelques années plus tard, toujours aussi pugnace et un brin masochiste, Montespan se rendra aux marches du palais de Versailles : « Braquez votre longue-vue sur l’aile de la reine… De l’autre côté, au premier étage, septième fenêtre en partant de la gauche ! » Il n’y a donc pas que le Grand Lever du Roi qui soit public. Rituellement, chaque jour à seize heures, « comme une marionnette mécanique, le Roi Soleil s’arrête dans l’antichambre devant sa maîtresse qui l’attend à genoux, bouche ouverte » ! Et puis, tout naturellement, après cette inflation, pardon cette fellation royale, Sa Majesté entre dans la salle du Conseil où l’attendent ses ministres. On comprend que le marquis ait les boules ! « Ça fait tout de même chier de devoir tout payer avec des pièces à l’effigie de la tête de l’amant de sa femme ! »

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On peut pique-niquer en contemplant les ruines du château de Montespan. Quelques tables en bois sont disposées à cet effet. Dommage qu’il soit interdit d’accéder au donjon carré. D’en haut, les échappées sur les Pyrénées et la vallée de la Garonne, doivent être superbes.
Côté Nord Ouest, légèrement à l’écart, se dresse un haut pan de mur à la silhouette bizarre. Comme coupée en tranche, cette demi-tour cylindrique est le vestige d’un second donjon de défense avancée construit au XVe siècle.
Finalement, toutes ces vieilles pierres m’ont parlé même si elles ignorent quasiment tout de ce que je viens de vous raconter. En effet, la marquise de Montespan ne vint probablement jamais ici. Quant à Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan, époux séparé quoique inséparable –c’est ainsi qu’il signait sa correspondance- il n’y séjourna guère, préférant à ce nid d’aigle battu par le vent d’autan, ses demeures de Bonnefont et, dans les dernières années de sa vie (1686 à 1701), de Saint-Elix-le-Château, à une trentaine de kilomètres de là. On dit même qu’il fit appel à Le Nôtre, illustre jardinier de Louis XIV, pour qu’il y crée des jardins à l’anglaise et à la française ainsi qu’un immense parc avec les plus belles espèces d’arbres. Histoire de narguer une dernière fois le roi Soleil ?
Pour s’occuper de ses enfants illégitimes, la marquise volage engagea en 1670 comme gouvernante, Françoise d’Aubigné, veuve du poète Scarron. Il faut croire que le souverain avait un goût prononcé pour les Françoise, la d’Aubigné devint madame de Maintenon, sa nouvelle maîtresse. La Montespan se retira en 1691 à l’abbaye de Fontevrault pour vivre avec la volonté d’expier ses fautes passées. Elle mourut en cure à Bourbon-l’Archambault, en 1707, à 66 ans. Elle souhaitait que son cœur et ses entrailles fussent légués au prieuré de Saint-Menoux. Ainsi furent-ils déposés dans une urne confiée à un homme pour la porter au dit prieuré, à trois lieues de là. Le roman raconte que l’odeur insupportable de l’urne mal scellée dégoûta tellement le berger qu’il ouvrit le récipient et, horrifié, en jeta le contenu dans le fossé. « Des cochons et des chiens se précipitent sur les entrailles. Alors que les porcs dévorent l’estomac et le foie dans l’herbe, les chiens se sauvent avec les boyaux de la marquise, son cœur et ses poumons ». À vous dégoûter à jamais de la charcuterie de pays !

« Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront :
Il saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front. »

Allez savoir pourquoi, en redescendant au village, me reviennent ces strophes qu’écrivit le vieux Corneille pour les beaux yeux d’une autre marquise, et que Brassens mit en musique.
Les graves historiens qui rédigent les manuels scolaires font de l’Histoire de notre pays un roman parfois fort ennuyeux car ils oublient l’amour. Or, l’amour mène le monde et Jean Teulé nous emmène dans une (souvent) hilarante histoire d’amour qui pourfend quelques idées reçues de la Cour au temps du Roi-Soleil.
Et sur la route des vacances, si vous passez sur l’A61, entre Saint-Martory et Saint-Gaudens, prenez deux petites heures pour vous promener à Montespan, un paisible village du Comminges qui, outre ses ruines féodales, possède, au détour de ses ruelles, quelques calvaires, chapelles et lavoirs .

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Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 6 mai, 2011 |9 Commentaires »

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