Archive pour avril, 2011

L’amour est un bouquet de lilas

« J’ai connu Émilie aux premières jonquilles.
Elle était si jolie des jonquilles aux derniers lilas.
Dans la ferme endormie, chaque fois que j’allais la voir,
Son père avec un fusil m’attendait derrière l’abreuvoir.
Il me chassa aux premières jonquilles,
Me fusilla des jonquilles aux derniers lilas
… »

 

Quitte à encore m’attirer les foudres de son père, après avoir conté fleurette à Émilie aux premières jonquilles (voir billet du 12 mars 2008), aujourd’hui je persiste et signe aux (derniers) lilas qui embaument actuellement les jardins.

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De la famille des oléacées, leurs jolies grappes de fleurs tout en nuances du blanc au violet, égaient les massifs et les haies en ce printemps. Leur dénomination botanique Syringa désigne une seringue en latin et un roseau biseauté en grec. Il ne s’agit pourtant pas de la confondre avec le seringat (ou Philadelphus) encore appelé jasmin des poètes.
Quant à son nom lilas, il vient du persan Lîlak ou Nîlak qui signifie “bleu” ou “mauve.
Originaires d’Asie, les lilas sont cultivés en Chine depuis plus de 1000 ans. Au 16ème siècle, ils sont remarqués dans les jardins du sultan Soliman le Magnifique, par l’ambassadeur d’Autriche qui en rapporte plusieurs pieds en Europe et notamment à Paris où il effectue son dernier mandat.
Il en existe de nombreuses espèces mais celle qui embellit notre quotidien printanier est le Syringa vulgaris ou lilas commun. Sa culture ne se développe en France qu’à la fin du dix-neuvième siècle grâce aux travaux de remarquables horticulteurs lorrains, la famille Lemoine de Nancy. Ainsi, en 1890, Victor Lemoine met au point le premier lilas blanc à fleurs doubles qu’il nomme Madame Lemoine en hommage à son épouse chargée de la pollinisation.
Les fleurs selon les espèces, sont simples (4 pétales) ou doubles, groupées en thyrses coniques déclinant une large palette de teintes mauves, bleutées, violines, rosées ou blanches.

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Á cause peut-être de leurs parfums subtils et délicats, les lilas ont enivré et inspiré les poètes au fil des siècles. Ainsi, si j’en crois Jean Teulé dans son livre Le Montespan, au temps de Louis XIV, le chevalier de Pardaillan, au sein des troupes qui vont combattre en Espagne, sourit d’entendre tous les accents de France fredonner :

« Dans les jardins de mon père,
Les lilas sont fleuris ;
Dans les jardins de mon père,
Les lilas sont fleuris ;
Tous les oiseaux du monde
Viennent y faire leurs nids …
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon.
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir !
Tous les oiseaux du monde
Viennent y faire leurs nids ;
Tous les oiseaux du monde
Viennent y faire leurs nids ;
La caille, la tourterelle
Et la jolie perdrix…
»

Il ignore que sa blonde dort de plus en plus souvent dans le lit du Roi Soleil mais ceci est une autre Histoire !
Ce n’est pas d’aujourd’hui, les histoires d’amour finissent mal en général. Il est une autre vieille chanson, celle-là du dix-huitième siècle, remise à la mode par Guy Béart et Cora Vaucaire, qui exprime la jalousie de la femme délaissée.

« Mon amant me délaisse
O gué, vive la rose
Je ne sais pas pourquoi
Vive la rose et le lilas
Il va-t-en voir une autre
O gué, vive la rose
Bien plus riche que moi
Vive la rose et le lilas
On dit qu’elle est malade
O gué, vive la rose
Peut-être qu’elle en mourra
Vive la rose et le lilas …
»

 

En ce temps-là, l’amant est celui avec qui la jeune fille est presque fiancée. La chanson met en évidence les conditions du mariage au sein de la bourgeoisie. L’homme choisit son épouse pour sa fortune et ici, « calcule » même d’être bientôt un riche veuf.
Compte tenu des messages qu’ils véhiculaient, ces refrains ne semblaient pas destinés à toutes les oreilles. Et pourtant, repris par des générations d’enfants, ils ont traversé les siècles jusqu’au temps de mon école communale. Comme quoi France Gall, avec les sucettes d’Annie pour quelques pennies, n’était pas la première greluche à fredonner innocemment des couplets sulfureux.
Louis Aragon dont Jean Ferrat mit de nombreux poèmes en musique, évoque aussi Les lilas et les roses dans son ode tirée du recueil Le Crève-cœur publié en 1941. Le motif est beaucoup moins frivole :

 

« Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans les plis a gardés

Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n’oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des siècles disparus
Ni le trouble des soirs l’énigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur
Aux vélos délirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images
Me ramène toujours au même point d’arrêt
A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages
Une villa normande au bord de la forêt
Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou
»

Printemps 1940 : au mois de mai sans nuage, succède juin poignardé. Les lilas n’ont pas le même parfum que d’habitude et les roses sont couvertes d’épines. L’armée allemande faisant un pied de nez à notre ligne Maginot, traverse le Luxembourg et la Belgique puis pénètre en France par les Ardennes. C’est la « blitzkrieg », la guerre éclair, et la débâcle des troupes françaises.
Au Nord, des millions de Français aux vélos délirants et au pitoyable accoutrement de faux campeurs, s’enfuient apeurés sur les routes pour des contrées plus hospitalières ; parmi eux, ma mémé de Picardie qui n’ira pas bien loin dans sa carriole de fortune. C’est l’exode.
Dans la nuit du 13 juin, le brancardier-chef Aragon et son unité sont à Sainte-Marthe près de Vernon, le point d’arrêt de la progression des blindés allemands. Le 14 juin, les Allemands investissent Paris ; clin d’œil à Joséphine Baker et le succès musical de l’époque, le poète n’oubliera jamais les deux amours perdus. Le 18 juin, de Londres, le général de Gaulle lance l’appel à la résistance. Quatre jours plus tard, le gouvernement de Pétain, nouvellement constitué, signe l’armistice dans un wagon à Rethondes.
La vie n’est pas rose(s) ni lilas. Pourtant, démenti poétique, en contre-point de la laideur de la tragédie que vit sa patrie, Aragon ne manque pas de souligner la beauté de la nature en pleines floraisons et métamorphoses ainsi que la douceur angevine et les jardins de la France qu’avaient rimés Du Bellay et Ronsard.
Quelques mois après avoir composé ce poème sans ponctuation, à la structure aussi disloquée que l’est son pays, Aragon entre en résistance au sein d’un réseau clandestin.

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« Quand je vais chez la fleuriste
Je n’achète que des lilas
Si ma chanson chante triste
C’est que l’amour n’est plus là
Comme j’étais, en quelque sorte
Amoureux de ces fleurs-là
Je suis entré par la porte
Par la porte des Lilas
Des lilas, y en n’avait guère
Des lilas, y en n’avait pas
Z’étaient tous morts à la guerre
Passés de vie à trépas
J’suis tombé sur une belle
Qui fleurissait un peu là
J’ai voulu greffer sur elle
Mon amour pour les lilas
J’ai marqué d’une croix blanche
Le jour où l’on s’envola
Accrochés à une branche
Une branche de lilas …
»

 

En toile de fond de son amourette, tonton Georges Brassens qui n’écrivait pas pour ne rien dire, évoque ici bien sûr la même guerre 1939-1945 même si celle qu’il préférait, c’était celle de 14-18 !
Tandis que côté guerre, le général de Gaulle entra à Paris en août 1944, par la Porte d’Orléans, au Sud, côté amour, Brassens entre par le Porte des Lilas, au Nord. L’allusion au conflit est évidente car il n’y avait plus guère de lilas, ils étaient morts à la guerre, ceux-là mêmes que le printemps d’Aragon avait gardés dans ses plis.
La vie reprit son cours et l’amour revint grâce à un lilas immaculé comme le révèle astucieusement le poète qui marqua d’une croix blanche cette belle rencontre.

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Puis avec le temps, tout s’en va, même sa « fauvette du dimanche, celle qui lui donnait le la, alla se percher sur d’autres branches de lilas », laissant la clé sous la porte … des Lilas bien sûr.
Il me plaît de penser que l’ami Georges largué décide alors de faire l’acteur avec Pierre Brasseur dans le film de René Clair … Porte des Lilas ! Paradoxalement, il n’y interprète pas les lilas mais rend tout de même hommage à la nature en fredonnant Au bois de mon cœur tapissé de petites fleurs et L’amandier.

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« J’avais l’plus bel amandier
Du quartier
Et, pour la bouche gourmande
Des filles du monde entier
J’faisais pousser des amandes
Le beau, le joli métier !… »

Comme souvent, par un délicieux jeu de mots dans les deux derniers vers, Brassens règle ses comptes avec les « cognes » en ridiculisant les gendarmes venus perquisitionner.
La Porte des Lilas correspond à l’ancienne Porte de Romainville des fortifications parisiennes, s’ouvrant sur la commune des Lilas, créée le 24 juillet 1867. Auparavant, ce territoire était couvert de champs et de bois de lilas et de bouleaux. Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, il constituait une promenade à la mode pour les Parisiens en manque de verdure qui venaient avec leurs conquêtes tremper leurs lèvres au petit gris de Bagnolet des guinguettes avant de les unir sous les frondaisons. Peu à peu, furent construites de nombreuses demeures et leurs propriétaires adressèrent une pétition auprès du préfet Lepic pour la création d’une municipalité autonome. Elle faillit s’appeler Napoléon-le-Bois. Imaginez qu’on baptise Neuilly, Sarkozy-les-Tours ! Heureusement, comme l’affirme sa devise « J’étais fleur, je suis cité », le bois de Romainville se nomma finalement Les Lilas !
La ville est desservie par deux stations de métro Porte des Lilas et Mairie des Lilas, rendues célèbres par Serge Gainsbourg qui y conta le quotidien souterrain et répétitif d’un poinçonneur faisant des p’tits trous, encore et toujours des p’tits trous …
Avant de quitter le quartier, je rends (hommage) à Renaud ce qui appartient à Brassens à travers un bonheur de clip qui réunit les deux poètes dans le petit pavillon de la Porte des Lilas. Magie de la technologie vidéo !

http://www.dailymotion.com/video/xmf9v

Outre les chanteurs et les écrivains, les lilas constituent aussi un sujet d’inspiration pour les peintres. Ainsi, au printemps 1872, Claude Monet pose son chevalet au même endroit dans le jardin de sa première propriété d’Argenteuil pour exécuter deux tableaux. Des personnages sont assis sous un buisson de lilas en fleurs. Lilas, temps gris sous un ciel couvert et Lilas au soleil par beau temps. Cette paire de peintures est la toute première série du maître qui cherche à rendre les variations de la lumière en un même point et dans un cadrage identique comme l’indiquent les titres des deux œuvres. Nées dans le même jardin de Seine-et-Oise, elles sont aujourd’hui séparées, l’une au musée d’Orsay, l’autre au musée Pouchkine de Moscou.

« Dessous l’arbre
Une robe bleue
A côté
Une robe rouge
Sous un ciel d’hiver
Entre gris et vert
Qui nuage
Et qui pleure à moitié
Derrière l’arbre
Un bout d’horizon
Au lointain
Pas même une église
Juste une maison
Est-ce la maison
Ou celle des moutons ?
C’est la vie lilas
Faite de métamorphoses
C’est la vie lilas
Quand il me manque quelque chose
Dans cette vie-là
Où tu n’es pas là
Et que pour être moins triste
Je détaille la peinture de l’artiste
… »

Dans sa Vie lilas, pour atténuer sa tristesse, Serge Lama pense peut-être aux touches impressionnistes de Monet.
Pour combattre la morosité ambiante en notre époque dite de crise, peut-être pourrions-nous remettre au goût du jour un grand succès de 1929, une autre période de récession :

« … Printemps j’attends pour la tenir dans mes bras
La complicité des lilas
Quand refleuriront les lilas blancs
On se redira des mots troublants
Les femmes conquises
Feront sous l’emprise
Du printemps qui grise
Des bêtises
Quand refleuriront les lilas blancs
On écoutera tous les serments
Car l’amour en fête
Tournera les têtes
Quand refleuriront les lilas blancs
… »

Luis Mariano chantait que l’amour est un bouquet de violettes. Mais quitte à décevoir quelques toulousaines, qu’il soit heureux ou déçu, pour une femme ou pour la patrie, l’amour n’est-il pas plutôt un bouquet de lilas ?

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Voyage au bout de l’Enfer du Nord

Ce week-end, j’ai réalisé enfin un de mes rêves : un voyage au bout de l’Enfer.

Voyage au bout de l'Enfer du Nord dans Coups de coeur vlocouvertureblog

J’imagine déjà votre mine circonspecte : diable, que me passe-t-il par la tête ? Me réjouir de vivre trois jours en enfer alors que des millions de gens, au prix de moult confessions, prières, hosties et cierges (et même de capsules de café Nespresso !), marchandent un très hypothétique paradis éternel, quelle hérésie m’envahit donc ?
Sans doute, faut-il trouver les responsables parmi quelques « braconniers de Dieu » comme Antoine Blondin, Abel Michéa, Pierre Chany, René Fallet, Robert Chapatte, qui me pervertirent avec talent en casant un petit vélo dans ma tête et en peuplant mon imaginaire enfantin de sorcières aux dents vertes, d’hommes au marteau et d’enfers du Nord.
Les plus perspicaces d’entre vous auront compris qu’ils n’échapperont pas, une fois encore, à mes délires « cyclismothymiques » :

« Voici venu le temps des rires et des chants
De Paris à Roubaix, c’est tous les jours le printemps
C’est le pays joyeux des enfants heureux
Des monstres gentils , oui c’est un paradis… »

Voyez, même Casimir m’approuve ! Bref, j’ai arpenté des lieux chargés d’Histoire et notamment, de la merveilleuse histoire de Paris-Roubaix.

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La Reine des Classiques, la Pascale parce qu’elle était autrefois traditionnellement disputée le dimanche de Pâques, l’Enfer du Nord, les qualificatifs abondent pour nommer la doyenne des courses cyclistes professionnelles en France, depuis la suppression de Bordeaux-Paris.
Je vous expliquerai plus loin pourquoi, le 19 avril 1896, 51 coureurs dont 45 professionnels signèrent la feuille de départ au café Gillet près du bois de Boulogne, et s’élancèrent à 5h 22 du matin, de la Porte Maillot pour la première édition de l’épreuve.

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Pour apaiser les « gens du Nord qui ont dans leurs yeux le bleu qui manque à leur décor » (popopo pas toujours l’ami Enrico, mes photos en sont la preuve !)), il faut préciser que ce sont surtout les intentions, bonnes ou mauvaises, de journalistes lyriques toujours prêts à tomber dans le dithyrambe, qui pavent leur accueillante région.
La course non disputée entre 1915 et 1918 pour cause de première guerre mondiale, est de retour en 1919 dès la fin du conflit. D’anciens coureurs de légende sont morts au combat : Octave Lapize, trois fois victorieux à Roubaix, François Faber, vainqueur en 1913, et Lucien Mazan qui avait pris le pseudonyme de Petit-Breton pour cacher à son père sa pratique du vélo.

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Certaines routes complètement inutilisables en raison de la violence des bombardements obligèrent les organisateurs à modifier l’itinéraire. Et lorsque, Eugène Christophe, le Vieux Gaulois, l’homme à la fourche brisée (voir billet du 4 septembre 2010 Bicyclette, confit et p’tites poupées) reconnut le nouveau parcours, il découvrit un paysage de désolation, des villages en ruines, des chemins éventrés par les obus, et s’exclama alors : « Ici, c’est vraiment l’Enfer du Nord ! » Ainsi naquit la légende qui chatouilla longtemps l’amour-propre de nos amis les Ch’tis. Et vous n’êtes pas sans ignorer que les légendes ont la vie dure…

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Lecteurs de ma génération, vous vous souvenez probablement que dans notre enfance, nos régions septentrionales n’avaient pas l’apanage des chaussées pavées. La rue principale de mon bourg normand natal était même souvent décorée de quelques « brioches chaudes », comme écrivait Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père, généreusement distribuées par les derniers chevaux qui y circulaient.
Le caractère infernal de la course provenait essentiellement du paysage industriel qu’elle traversait. Pour peu que la météo fût pluvieuse, le décor de crassiers et de terrils ainsi que les fumées noires sortant des hautes cheminées, apportaient une touche dantesque que savait exploiter avec talent le caricaturiste Pellos :

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Les photographes de presse nous régalaient de portraits de coureurs à l’arrivée, maculés de boue ou de poussière.

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Je m’étonnais aussi, en feuilletant les revues sportives, de voir tous ces champions circuler le plus souvent sur le bas-côté de la route pour éviter les satanés pavés.

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Quelle élégance possède Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (voir billets du 15 avril et 22 août 2009), traversant l’enfer en lumière rasante !
C’était en 1958, il filait vers la victoire lorsqu’une crevaison ruina ses espoirs. Ce jour-là, le diable se trouvait sur la route de Roubaix pour surveiller ses intérêts et il voyait sans doute d’un mauvais œil que l’angelot normand le défiât sur son territoire.

« ...On traite les braves de fous
Et les poètes de nigauds
Mais dans les journaux de partout
Tous les salauds ont leur photo
Ça fait mal aux honnêtes gens
Et rire les malhonnêtes gens
Ça va, ça va, ça va, ça va! »

Même pas peur du diable de Jacques Brel ! Vous comprenez comment je suis tombé dans le chaudron. Il y avait même dans la cour de mon école qui tenait lieu de maison familiale, une rigole pavée d’une cinquantaine de mètres qu’avec mon petit vélo vert, j’empruntais plus que de coutume aux alentours de Pâques. Et, la circulation automobile n’étant pas alors ce qu’elle est aujourd’hui, j’allais aussi au coin du pâté de maisons, gravir la rue du Bout de l’Enfer (c’est réellement son nom !), certes pas pavée mais bordée d’une très haute cheminée d’usine de briques.
Dans ma jeunesse, année après année, les Ponts et Chaussées (le service de l’Équipement de maintenant) s’ingénièrent à remettre les routes en état en macadémisant notamment celles qui faisaient la renommée de l’Enfer du Nord. La course avait vendu son âme au diable du progrès à tel point que le néerlandais Peter Post la gagna à la moyenne record de 45km/h.
Pour redonner à l’épreuve son caractère initial, les organisateurs eurent recours à un esprit diabolique, Jean Garnault que les coureurs surnommèrent rapidement « Sadique Garnault » ! « Pourvoyeur de l’enfer », il partit en quête de nouveaux tronçons maléfiques n’hésitant pas à dénicher des chemins vicinaux ou de ferme aux pavés très grossiers et disjoints.
Le vent de l’épopée soufflait de nouveau et moi, je me délectais des savoureuses chroniques d’Antoine Blondin. Voici « Gravure en glaise », écrite en 1966 à l’occasion du triomphe de l’italien Felice Gimondi, nouveau campionnissimo, déjà vainqueur l’année précédente du Tour de France :
« Cela commence comme une gravure anglaise en lisière de l’hippodrome de Chantilly où les villas sont des cottages : des gentlemen s’époumonent dans des cors de chasse et la pluie donne à leurs joues luisantes le reflet des pommes d’api ; on entend hennir au loin quelque pur-sang dans son box ; le climat incite à piaffer ; le service d’ordre est naturellement cavalier…
… Et puis cela se termine comme une lithographie de Raffet (de son prénom Auguste, dessinateur, graveur et peintre français du XIXème siècle, et un des principaux illustrateurs de la légende napoléonienne, ndlr) façon Grande Armée à la ramasse et passage de la Bérésina. À ceci près qu’en stratégie cycliste l’ennemi n’est pas derrière mais devant, et le plus généralement inférieur en nombre. En l’occurrence, il se réduit à un seul homme, solitaire à la façon d’un diamant sous la gangue de boue qui l’enveloppe. Les paysages nervaliens de la matinée où la corne des bois s’enfonçait dans le blé en herbe taillé en brosse, le pelage fauve des labours, le reflet précieux des peupliers dans l’eau qui monte de la terre, ot fait place à d’affreuses venelles, pavées comme une via antica que seraient venues lécher les laves de Pompéi. Rien de romain pourtant dans ces corons, pressés au pied des hauts fourneaux comme autour d’un donjon. S’égarant dans des cours de ferme, négociant des montagnes d’ordures, les coursiers, sans doute paralysés par l’effroi plus encore que par l’enjeu, se serrent les uns contre les autres. Les vélos s’entrechoquent, les motos s’entraînent dans leurs chutes, les autos participent d’une même migration chaloupée, affirmant, si besoin en était, que la bicyclette est un sport de contact. Les roues se plient. La seule ivresse qui baigne cette fin de course est l’hébétude morne qui monte de ce tord-boyaux où les bicyclettes elles-mêmes vieillissent de dix ans.
Seul Gimondi, retranché par son talent et son audace, admirable de lucidité sous son masque de terre sculptée par son propre effort, arrache au limon une victoire déliée qui relègue ses adversaires au rang de têtes à cloaque…
»

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En ce temps-là, « les gens du Nord qui ont dans le cœur, le soleil qu’ils n’ont pas dehors » ne s’enorgueillissaient pas des sentes ayant échappé à la surveillance des Ponts et Chaussées mais pas aux vicieux organisateurs. Certains plantaient même sur le parcours des pancartes portant des slogans tels : « Voie romaine à céder », « Attention nids d’autruche », « Ici pavés souvenirs », ou encore « Ici promenade du conseiller général » ! Pour bons et loyaux services rendus à la légende du cyclisme, Jean Garnault fut nommé au poste plus « lisse » de directeur de la piste rose de l’ancien Parc des Princes. En 1967, le journal organisateur L’Équipe charge Albert Bouvet, ancien champion cycliste mais aussi tailleur de pierre dans sa jeunesse bretonne, d’endiguer l’irrésistible expansion du bitume. Mai 68 pointe son nez : à Paris, sous les pavés des barricades, la plage, vers Roubaix, sans les pavés, plus d’Enfer ! Pour faire la « vélorution », Bouvet, le nouvel Ambroise Paré du pavé, prend conseil auprès de deux p’tit gars de ch’Nord, Jean Stablinski et Édouard Delberghe, anciens coéquipiers de Jacques Anquetil, qui vont lui dénicher quelques chemins bien singuliers du Valenciennois.
Ce matin, au village d’Arenberg, je me recueille devant la stèle érigée à la mémoire de celui qu’on surnommait familièrement le « Père Stab » :

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Un sacré champion que ce fils d’immigré polonais qui, pour subvenir aux besoins de sa famille, travailla dès quatorze ans dans les galeries souterraines de la mine toute proche ! Doté d’un subtil esprit tactique, certains le disaient roublard, il se forgea un remarquable palmarès gravé sur une des deux pierres du mémorial : une Vuelta (ou Tour d’Espagne pour les non hispanisants béotiens de la chose cycliste !), l’Amstel Gold Race, quatre championnats de France et le championnat du monde 1962 à Salo sur les rives du lac de Garde en Italie.

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Mais le chef-d’œuvre qui promet l’immortalité à cet « enfant de Salo » se trouve à une dizaine de pas du monument : la tranchée de Wallers-Arenberg qu’il a contribué à faire inscrire au patrimoine mondial du sport.

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Voici ce qu’en dit l’écrivain Philippe Delerm quand il évoque ses voluptés sportives :
« Tranchée , bien sûr : c’est du cyclisme à l’épique , une histoire de guerriers qui rêvent de rentrer dans l’histoire. Les couleurs bariolées ne sont là que pour contraste. Au-dessus du mouvement machinal des pédaliers flotte dans l’air brumeux la mélancolie des âmes grises. C’est un Nord indécis, quelque part entre la Scarpe et l’Escaut. Pour les autochtones, un lieu de fierté sans doute, peut-être même de plaisir aux beaux jours. Mais pour tous les autres, c’est juste un nom pour se faire une petite peur, un espoir de drame -il y en a eu déjà- à consommer sur écran, dans le confort coupable des débuts d’après-midi dominicaux qui s’ennuient. Autour de la forêt de Saint-Amand-Wallers, les autres noms n’ont rien de rassurant : Wandignies-Hamage, Hornaing, les Trieux-d’Escautpont.
C’est un Nord indécis, aux marches de l’enfer, dans une glaise mentale qui prend à contre-pied les velléités pascales du sous-bois. S’y enfoncer, ne pas s’y enliser pour faire partie des rescapés, ceux qui se retrouveront en tête au presque bout du bout : le carrefour de l’Arbre. S’il pleut, la boue, s’il fait beau, la poussière. Les cuissards, les maillots fluo vont s’effacer dans le brun cendre, le sépia ; les photos seront d’autrefois.
Alors tranchée, mais d’Arenberg : une bouffée de belgitude où dormiraient des connotations germaniques. Le râpement dans le gosier a des arrière-goûts de bière, de no man’s land guerrier. Les commentateurs n’ont pas besoin d’en rajouter :
« Dans dix kilomètres, nous serons dans la tranchée d’Arenberg ! »
Fini de rire. Il est beaucoup trop tôt pour s’échapper. Le peloton entier accepte de se faire scarifier ; la tranchée d’Arenberg, c’est un vaccin pour l’épopée.
»
La voie mythique est là devant moi, rectiligne, plaie ouverte coupant en deux la forêt de Raismes. Longue de 2 400 mètres, elle s’appelle en vérité Drève des Boules d’Hérin et servait initialement à l’acheminement de bois jusqu’à la mine.

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Avec le soleil et le printemps précoce, à hauteur de la barrière qui interdit l’accès aux véhicules à moteur, elle offre l’aspect d’une vaste pelouse.
En ce vendredi matin, à l’avant-veille de la course, une étonnante animation règne déjà tout autour. Les camping-cars en provenance de Belgique et de nombreux départements français, se rangent peu à peu dans une prairie à l’ombre des chevalements de l’ancienne mine. Les techniciens de France 3 installent leur matériel pour la retransmission du passage des coureurs dans le premier endroit stratégique du parcours. Les services municipaux dressent des barrières métalliques pour canaliser d’éventuels débordements du public, ce qui a pour conséquence d’interdire aux coureurs les moins téméraires d’emprunter la bordure en terre plus roulante. C’est jour de fête pour des dizaines de cyclistes de 7 à 77 ans qui sillonnent la trouée dans les deux sens. Il y en a de toutes sortes : des septuagénaires les moustaches en guidon de vélo à la Aucouturier, des « seventies » ceints de maillots de légende comme celui de la Molteni d’Eddy Merckx victorieux trois fois à Roubaix, et même des blondes Flamandes qui roulent sans mollir , les Fla, les Fla, les Flamandes, ça n’est pas mollissant !!!

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À défaut d’enfourcher un vélo, je bats presque religieusement le pavé prenant ainsi conscience de la virtuosité et de l’intrépidité des champions. Ils sont nombreux, d’ailleurs, ce matin, qui reconnaissent l’infâme tord-boyaux.

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Me revient à l’esprit la fameuse citation d’Antoine Blondin : « le haut du pavé se retrouve toujours sur les pavés du haut » ! Bien avant l’apparition du tout-à-l’égout et des trottoirs, les rues pavées n’étaient pas plates. Elles avaient une forme en creux, le haut du pavé contre les façades des habitations, la cavité, au centre de la rue, servant d’égout à l’air libre pour évacuer les eaux pluviales et usées. En l’absence donc de trottoir, les piétons marchaient le plus près possible des maisons pour éviter le cloaque du milieu. Respect et rang social obligent, lorsque les gens du peuple croisaient nobles ou aristocrates, ils devaient se décaler et laisser le haut du pavé aux gens de la « haute ». À l’inverse, les pavés de Paris-Roubaix sont bombés au centre de la chaussée et les coureurs, au détriment de toute politesse, luttent au coude à coude voire plus pour s’emparer de la zone médiane moins dangereuse. C’est comme cela que les moins téméraires s’embourbent dans la fange des bas-côtés par temps pluvieux.
C’est impressionnant comme ils filent sur le chemin défoncé. Leurs machines tressautent au point qu’un bidon est éjecté de son logement.

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Je tiens là ma relique de Paris-Roubaix. Elle est remplie d’une boisson énergétique orange. Je ne pousse pas la curiosité à tremper mes lèvres. Je ne veux pas risquer ma réputation de passionné du cyclisme propre !

« Y a un arbre, je m’y colle,
Dans le petit bois de Saint-Amand,
Je t’attrape, tu t’y colles,
Je me cache, à toi maintenant…
… Bonjour l’arbre, mon bel arbre,
Je reviens, j’ai le cœur content,
Sous tes branches qui se penchent,
Je retrouve mes rêves d’enfant ..
. »

Je ne peux pas ne pas penser en arpentant cette forêt domaniale de Raismes-Wallers-Saint Amand à cette chanson d’amourette de Barbara même si l’inspiration de la « longue dame brune » d’origine nantaise trouve sa source ailleurs.
Je m’enfonce maintenant dans les sous-bois pour rejoindre la mare à Goriaux. Son homophonie n’a aucun lien avec le héros de Balzac et la comédie humaine et sportive qui se déroule à proximité. Elle doit son existence aux affaissements miniers. Étonnamment, la nature s’est enrichie de ce que l’industrie a laissé. Les grés et les schistes du terril qui la surplombe, absorbent la chaleur et leur inclinaison les rend plus secs. Ainsi, une faune et une flore plutôt atypiques se sont développées tels des champignons en étoile, des lézards méridionaux et des crapauds calamites. Tous les ingrédients pour cuisiner une soupe de sorcière, on est en enfer, ne l’oublions pas !
De manière moins anecdotique, la mare, classée en réserve biologique domaniale, sert de repaire à des centaines de canards et plusieurs dizaines d’espèces d’oiseaux rares comme le grèbe huppé, le balbuzard pêcheur et le pluvier petit gravelot. Avec la précocité du printemps, les violettes tapissent les sous-bois et le muguet sauvage pointe déjà son nez. La poétique du pavé m’inspire décidément.
« -Notre tour est venu. C’est à nous d’avoir le pouvoir et la richesse!- Une acclamation roula jusqu’à lui, du fond de la forêt. »
Me parvient soudain la voix d’Étienne Lantier, le héros de Germinal, le roman d’Émile Zola, haranguant ses potes mineurs dans un discours prophétique.
« ...Quand le peuple se serait emparé du gouvernement, les réformes commenceraient: retour à la commune primitive, substitution d’une famille égalitaire et libre à la famille morale et oppressive, égalité absolue, civile, politique et économique, garantie de l’indépendance individuelle grâce à la possession et au produit intégral des outils du travail, enfin instruction professionnelle et gratuite, payée par la collectivité. Cela entraînait une refonte totale de la vieille société pourrie; il attaquait le mariage, le droit de tester, il réglementait la fortune de chacun, il jetait bas le monument inique des siècles morts, d’un grand geste de son bras, toujours le même, le geste du faucheur qui rase la moisson mûre; et il reconstruisait ensuite de l’autre main, il bâtissait la future humanité, l’édifice de vérité et de justice, grandissant dans l’aurore du vingtième siècle. »
Ce matin, les bois d’Arenberg sont la forêt de Vandame du livre. L’allusion était inéluctable. En effet, le cinéaste Claude Berri, pour son adaptation du chef-d’œuvre de Zola, choisit de tourner ici sur le site minier de Wallers-Arenberg vers lequel je me dirige maintenant. Adieu vélos, moellons et trouée !
Auparavant, petit clin d’œil aux plaisirs minuscules de Philippe Delerm, je bois ma première gorgée de bière ch’ti du séjour au Puits n°3, l’un des derniers cafés du village qui en compta jusqu’à onze.
En face, sur la place, la friterie « Momo » ouvre. Malgré l’affiche du film exposée devant, je ne jurerai pas que ce soit celle qui apparaît dans le triomphe quasi planétaire de Dany Boon.

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J’ai une vague intuition que les friteries Momo font des petits dans le Nord comme il y avait plusieurs Bourreaux de Béthune qui combattaient à la même heure aux grandes heures du catch. Et si je me trompe, je prie Momo de m’excuser pour ma médisance. Par contre, ô sacrilège, mes doutes sont bien fondés, ses frites sont surgelées !
Tout à côté, quelques groupies, portable à la main, posent pour la photo auprès des coureurs de l’équipe Quick Step qui descendent de leur car pullman pour une reconnaissance du parcours. Les plus sollicités sont évidemment Sylvain Chavanel, l’unique espoir de victoire française après sa seconde place dans le Tour des Flandres, et Tom Boonen, un flahute déjà trois fois vainqueur à Roubaix. Dans deux jours, un ennui mécanique dans la tranchée puis deux chutes contraindront ce dernier à l’abandon.

« ...Nos fenêtres donnaient sur des f’nêtres semblables
Et la pluie mouillait mon cartable
Et mon père en rentrant avait les yeux si bleus
Que je croyais voir le ciel bleu
J’apprenais mes leçons, la joue contre son bras
Je crois qu’il était fier de moi
Il était généreux comme ceux du pays
Et je lui dois ce que je suis.
Au nord, c’étaient les corons
La terre c’était le charbon
Le ciel c’était l’horizon
Les hommes des mineurs de fond
Et c’était mon enfance, et elle était heureuse
Dans la buée des lessiveuses
Et j’avais des terrils à défaut de montagnes
D’en haut je voyais la campagne
Mon père était « gueule noire » comme l’étaient ses parents
Ma mère avait les cheveux blancs
Ils étaient de la fosse, comme on est d’un pays
Grâce à eux je sais qui je suis... »

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Pour me rendre à la fosse, je traverse les anciens corons, ces ensembles de maisons construites à l’identique par la compagnie des mines pour loger leurs employés. Modestes mais coquettes, elles possèdent toutes un appentis où l’on faisait la cuisine et la lessive.
Sous les pavés, la mine d’Arenberg où, entre 1902 et 1989, des centaines de mineurs extrayaient du charbon à plus de six cents mètres sous nos pieds.

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Un tableau recense les 106 mineurs qui y ont laissé leur vie. Sa lecture attentive permet de distinguer les vagues successives de main-d’œuvre immigrée : les Flamands d’abord, puis les Polonais, les Italiens et en dernier lieu, les Nord-Africains.
Durant plus de deux heures, Aimable, un ancien mineur aussi chaleureux que son prénom, avec moult détails et anecdotes, réussit la gageure de nous fait respirer à pleins poumons l’ambiance de ce travail presque inhumain mais tellement admirable.

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Amis claustrophobes comme moi, vous n’avez rien à craindre car la visite des galeries s’effectue dans les décors du film Germinal.

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Je découvre le rôle joué autrefois par le canari, oiseau sentinelle élevé au fond pour détecter le grisou. Son appareil respiratoire étant fragile, il cessait de chanter dès l’apparition de ce gaz, signifiant ainsi aux mineurs de décamper immédiatement. Les lampes de mineur à flamme permettaient également de déceler la présence du terrible gaz incolore et inodore. Par la suite, des appareils dits grisoumètres remplirent la même fonction, certes avec moins de poésie mais sûrement plus de fiabilité.
Monsieur Aimable nous raconte aussi le dressage et le travail des chevaux de mine qui restaient souvent plus de cinq ans sous terre sans remonter au jour. Il bat en brèche la légende répandue qu’on utilisait des bêtes aveugles. Par contre, il était fréquent que comme le mineur chiquait, il offrît également une chique à son cheval.

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Vu ma taille et l’étroitesse des galeries où se faufilaient les mineurs pour piocher, je n’aurais pas pu envisager cette profession. Pour autant, pour avoir participé au tournage d’un documentaire sur la condition des mineurs à Buxières-les-Mines dans le Bourbonnais, je connais le courage, la convivialité, la solidarité, le civisme, l’engagement syndical et politique de ce valeureux peuple des entrailles de la terre. « Quand les voix du fond remontent à la surface », cela réchauffe le cœur.

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Nous traversons les douches communes avant de passer dans la salle des pendus appelé ainsi parce que le mineur y accrochait ses effets de ville avant la descente et ses bleus de travail à la fin de sa besogne.

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Vient la visite de l’imposante salle des machines. Je maîtrise mon vertige pour grimper en haut d’un des trois chevalements où l’on jouit d’un superbe panorama des alentours.

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Nostalgique de son passé minier, notre sympathique guide accepte mal le détournement de certains locaux en une fabrique à images. Depuis Germinal, le site a servi de décor à plusieurs films. C’est ainsi que je me retrouve sur un quai destination Versailles sur terre !

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Le gigantesque pachyderme entreposé là donne au lieu un vague air des studios romains de Cinecittà et le rhinocéros de Et vogue le navire de Fellini. Excusez-moi cher monsieur Aimable, il s’agit de déformation professionnelle !

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« ...Mais Etienne, quittant le chemin de Vandame, débouchait sur le pavé. A droite, il apercevait Montsou qui dévalait et se perdait. En face, il avait les décombres du Voreux, le trou maudit que trois pompes épuisaient sans relâche. Puis, c’étaient les autres fosses à l’horizon, la Victoire, Saint-Thomas, Feutry-Cantel; tandis que, vers le nord, les tours élevées des hauts fourneaux et les batteries des fours à coke fumaient dans l’air transparent du matin. S’il voulait ne pas manquer le train de huit heures, il devait se hâter, car il avait encore six kilomètres à faire.
Et, sous ses pieds, les coups profonds, les coups obstinés des rivelaines continuaient. Les camarades étaient tous là, il les entendait le suivre à chaque enjambée. N’était-ce pas la Maheude, sous cette pièce de betteraves, l’échine cassée, dont le souffle montait si rauque, accompagné par le ronflement du ventilateur? A gauche, à droite, plus loin, il croyait en reconnaître d’autres, sous les blés, les haies vives, les jeunes arbres. Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre.
»
La dernière page du roman en justifie le titre. Germinal, premier mois du printemps dans le calendrier républicain (21 mars-19 avril), correspond à la période de la germination. Dans une géniale métaphore, Zola associe l’éclosion de la nature à la naissance d’une nouvelle classe ouvrière, fécondées sous terre toutes les deux.
Étienne a encore une lieue et demie à faire pour rejoindre le train qui le ramène vers Paris. Pour les coureurs rescapés de la tranchée, le vélodrome de Roubaix est encore distant de quatre-vingt-trois kilomètres. On ne gagne pas la course ici mais on peut la perdre. En quelque sorte, à Arenberg, naissent les prémices d’une future victoire dans la grande classique du printemps.
« Deboue les morts ! » écrivait Blondin. Moi aussi, je fais dans l’épique et le lyrisme. Pour relativiser mon propos, sachez que le « Père Stab » avouait qu’il préférait quand même rouler sur les pavés plutôt que creuser au-dessous comme au temps où il était galibot.
La vérité sort souvent de la bouche des enfants. Au temps où la mine était encore en activité, il en est un qui, voyant tanguer les géants crasseux de la route défoncée, s’écria : « Papa, les coureurs, c’est des mineurs comme toi ? » Certes non, mais les vélos, une fois l’an, rappellent l’histoire admirable des gens de la mine, les gueules noires.

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Hommage tendre et nostalgique de Renaud : « Dù qu’i sont, i vous d’mindront un jour vou gosses, les souv’nirs ed’chés gins qui allottent à l’fosse ».

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Dimanche, au bout de la tranchée, le calvaire ne fera que commencer pour les coureurs. Plus loin, du côté d’Orchies, ils trouveront sur leur chemin de croix, deux stations aux noms évocateurs : chemin des Prières et chemin des Abattoirs ! L’enfer, c’est eux !
Aujourd’hui, je file directement à Roubaix pour visiter la Manufacture des Flandres;
Avant de poser mon vélo pendant quelques lignes, c’est le moment de vous conter la genèse de Paris-Roubaix. En effet, au crépuscule du XIXème siècle, deux filateurs roubaisiens Théo Vienne et Maurice Perez flairèrent vite que la popularité du vélocipède récemment pourvu d’un pédalier par Pierre Michaux, pouvait constituer un excellent vecteur de publicité pour leurs affaires. Ainsi, après avoir fait construire un vélodrome dans leur cité, ils imaginèrent une épreuve sur route reliant Paris la capitale, à Roubaix, le fief du textile.
Pour la petite histoire, sachez que jusqu’en 1909, la course s’effectuait derrière des entraîneurs à bicyclette également ou en voitures automobiles, et que la première édition fut remportée par Joseph Fischer, un allemand à casquette et barbichette. Même si cette victoire flatta l’amour-propre de nos voisins Saxons, je doute qu’elle leur fît passer la pilule amère d’un dimanche de juillet 1214, mais cela relève de la grande Histoire dont je vous entretiendrai plus loin !

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Installée sur le site de l’ancien tissage Craye, la Manufacture des Flandres est un musée-atelier dédié à la mémoire de l’industrie textile de Roubaix.
Au Moyen-Âge, Roubaix vivait dans l’ombre de Lille et Tournai mais, en 1469, Pierre de Roubaix obtint de Charles le Téméraire le privilège de fabrique soit le droit de licitement draper et de faire drap de toute laine. Ce droit confirmé par un règlement en 1564 fut le point de départ de l’essor économique de la ville. La cité lainière ne cessera de croître jusqu’au début du vingtième siècle. En 1911, Roubaix accueille l’exposition internationale du textile et l’Hôtel de Ville est inauguré à la gloire de cette industrie.

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Pendant une heure, une charmante guide nous fait revivre cette épopée en présentant différentes techniques de tissage et en actionnant d’ingénieuses machines.

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En ce vendredi après-midi, la jeunesse roubaisienne, des bouts d’choux de la maternelle au collège, afflue à la Piscine.

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Les apparences sont trompeuses. Ne vous méprenez pas, en réalité, l’ancienne piscine municipale de la ville avec son exquise architecture art déco, abrite depuis dix ans, le Musée d’Art et d’Industrie.

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Magnifique initiative, cet ancien bain public, lieu d’immersion des corps, fait désormais œuvre de purification des esprits. Il est réjouissant de voir des collégiens allongés au bord du bassin à l’écoute des instructions de leur professeur d’arts plastiques. Mieux encore, le spectacle d’une valeureuse enseignante travaillant autour de l’expression du visage avec des écoliers du cours élémentaire, est porteur d’espérance. Avec ses élèves en quasi totalité d’origine maghrébine et quelques mères porteuses du hijab, elle inflige la plus belle leçon de laïcité qui soit.

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Ironie de la visite, à quelques mètres du groupe, se dresse Chasse au nègre, une sculpture en marbre blanc de Félix Martin : un énorme molosse saisit à la gorge un homme noir allongé. Interprétée sans doute différemment selon les époques, elle constitue une œuvre majeure de l’histoire de l’abolitionnisme.
Dans ma déambulation, mon regard est attiré par des peintures de Dufy, Bonnard, Vuillard, Foujita et des sculptures de Rodin et Camille Claudel.

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Je m’attarde aussi devant quelques scènes « régionales ».

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J’achève ma visite par l’exposition temporaire consacrée à Paul Signac. Avec l’artiste, j’accomplis un véritable Tour de France … à la voile. En effet, entre 1929 et 1931, il entreprit de peindre des aquarelles de presque tous les « Ports de France ». Pour justifier sa passion pour la mer, Signac citait souvent Stendhal : « le voisinage de la mer détruit la petitesse ».
Pour vous, j’ai choisi le port de Sète, à la fois première étape de sa croisière artistique et domicile de ma chère tante qui a soufflé ses 103 bougies trois jours plus tôt !

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En attendant l’heure du repas, pas assez repu d’enfer du Nord, j’envisage de faire au soleil couchant, quelques photographies du carrefour de l’Arbre, autre lieu mythique de Paris-Roubaix. Mais, ce soir, si tous les chemins mènent à Rome, apparemment aucun n’est accessible pour vivre heureux un instant au pied de mon Arbre ! Toutes les issues sont gardées par la maréchaussée (pavée ?), un comble à quarante-huit heures de la course ! Ce plan hors sec serait destiné à endiguer tout exode massif de Flamands avec leurs camping-cars qui avaient manifesté les années précédentes un chauvinisme exacerbé par la bière, allant jusqu’à faire chuter quelques coureurs susceptibles d’empêcher la victoire de leur compatriote Tom Boonen ! « Les Flamands boivent sans frémir jusqu’aux dimanches sonnants, les Flamands ça n’est pas frémissant »!
Ma taca taca tac tac tiqu’ contre les gendarmes, c’est de leur dire que j’ai retenu une table au restaurant L’Arbre installé dans la plaine au milieu des champs de betteraves, au 1 pavé Jean-Marie Leblanc du nom de l’ancien directeur du Tour de France et de Paris-Roubaix. Et ça marche !
Cela dit, je préfère humer l’atmosphère d’un estaminet de Sainghin-en-Mélantois. Dégustant ma bière en guise d’apéritif, je contemple une superbe photographie en noir et blanc accrochée au mur. Son auteur, un ami du patron, se trouvait au bon moment pour immortaliser la chute du regretté Laurent Fignon sur le pavé boueux de Viély.
Mis en appétit, je commande une spécialité régionale, le Potjevleesch, à moins que ce ne soit le pot’je vleesch ou le Potjevleisch, je verrai toutes ces orthographes au cours de mon séjour. Ne me demandez pas la prononciation, quelque chose entre « po d’chevlech » et « pot chleu vlèche » ! Lecteurs Ch’tis, ne vous moquez pas sinon je vous fais copier cent fois « rebirechioulet » (voir billet du 17 janvier 2011). Bref, ce plat flamand signifie petit pot de viandes (veau, porc, lapin et poulet) prises dans une gelée. Il se mange froid accompagné de frites bien chaudes qui font fondre la gelée. Hum, cela me rappelle la recette dont me régalait ma mémé Léontine.
Le samedi matin, près de mille cyclotouristes participent à Paris-Roubaix Challenge, une randonnée sans classement qui emprunte un certain nombre des secteurs pavés de légende entre Saint-Quentin et le carrefour de l’Arbre. Au sein du peloton, se sont glissés Sean Kelly et Andrea Tafi, deux anciens professionnels vainqueurs de la grande classique. À voir les mines épanouies de tous ces anonymes éparpillés dans la campagne, je comprends qu’ils concrétisent aujourd’hui leur rêve de gosse, rouler en enfer !
La frontière est à 8 kilomètres. Je choisis d’aller outre-Quiévrain pour faire quelques emplettes. Le no man’s land passé, je m’attends à être interpellé par un quelconque Benoît Poelvoorde irascible ! Aucune inquiétude, je n’ai rien à déclarer sinon quelques cigarettes pour la famille et de nombreux chocolats pour moi !
Retour en France, j’ai rendez-vous, ce midi, à Baisieux, avec Dita van Frite, c’est presque un nom de danseuse du Crazy Horse !

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Ma compagne méfiante admet que ses frites sont excellentes. Et j’ajoute que les patrons de la friterie sont charmants.
Retour maintenant à Roubaix pour le Grand Carnaval qui prend quelque liberté avec le calendrier et se déroule traditionnellement la veille de la course. Il puise toujours son inspiration dans la Reine des Classiques. De bien moindre renommée que celui de Dunkerque, il a le mérite de la sincérité. Depuis plusieurs semaines, les trois centres sociaux qui prennent part à l’événement, se mobilisent en ateliers avec les enfants et leurs parents pour confectionner les chars et les costumes.
Cette année, le thème est l’Enfer du Nord. Pas étonnant donc que je retrouve à l’entrée du vélodrome des diablotins, des squelettes, des ailes de démons, des têtes de monstres et même un grand diable entouré de flammes qui rappelle celui qu’on voit chaque été gesticuler sur les routes du Tour de France.

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Tandis que le cortège s’ébranle, j’en profite pour entrer dans le Parc des Sports, autre lieu mythique de la course. Elle s’achève ici depuis 1943, à part une parenthèse de 1986 à 1988 avenue des Nations-Unies, devant l’établissement de La Redoute alors marraine de l’épreuve. Business et tradition ne font pas bon ménage.
Juste avant de déboucher sur la piste, un énorme, pavé emblème de la course, a été érigé à l’occasion de la centième édition à l’initiative de la municipalité et de l’association des Amis de Paris-Roubaix.

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Les mentalités ont beaucoup évolué depuis un demi-siècle. Dans les années 1960, les élus locaux voyaient d’un mauvais œil cette étiquette d’Enfer du Nord collée à la course qui donnait une image négative de la région. Véritable western (ne devrais-je pas dire northern ?) cycliste, c’était une lutte permanente entre les « macadam cow-boys » des pouvoirs publics et les derniers « indiens » cherchant à préserver les pavés existants.
Les Amis de Paris-Roubaix surent alors convaincre que ces satanés pavés faisaient partie du paysage, du patrimoine, et qu’ils étaient à l’image de l’homme du Nord, courageux et dur au mal. À force de persévérance et de persuasion, 70 kilomètres de pavés sont aujourd’hui classés. Certains tronçons ont été rénovés avec le concours d’élèves de Lycées d’Enseignement Professionnel de la région.
Aujourd’hui, tous les partenaires du tourisme revendiquent leur enfer et ces jours-ci, beaucoup de communes organisent des expositions retraçant le passage de la course sur leurs terres.

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Instant d’émotion, je marche sur la piste en ciment. Je ne vous ressers pas le couplet « larme à l’œil » des stades magiques (voir billet du 11 février 2011). Ici, aucun cerbère ne vous interdit l’accès, au contraire, le gardien m’encourage à m’imprégner du lieu autant que je le souhaite. Des enfants intrépides tentent sur leur VTT d’approcher des balustrades en haut des virages très relevés.

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Deux autres gosses italiens … d’une cinquantaine d’années se photographient à tour de rôle à l’entrée de la dernière ligne droite. Avant eux, leurs compatriotes Serse et Fausto Coppi, Antonio Bevilacqua, Felice Gimondi, Francesco Moser trois fois consécutivement, Franco Ballerini deux fois, Andrea Tafi sans parler de Pino Cérami un italo-belge de 39 ans, connurent pareille ivresse !
Dans la perspective de la ligne d’arrivée, un immense slogan couvre un mur d’immeuble : « L’enfer du Nord mène au paradis ». Insatiable, je veux entrer dans le Saint des saints ! Pour l’ouvrir, j’ai deux mots en poche comme sésame : Verbrackel et douches. Le premier, manager général du Vélo-Club de Roubaix basé ici, diligente monsieur Francis pour m’introduire dans le second, les célèbres douches du vélodrome.

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Je suis à l’intérieur. Ne croyez pas qu’elles dégoulinent d’or et de marbre. Au contraire, elles sont des plus rudimentaires mais elles appartiennent au mythe. Combien de photographies de visages épuisés, maculés de boue racontant mieux qu’un long discours, la traversée de l’enfer et son lot de souffrances, y ont été prises !

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Les parois de chaque stalle sont autant de murs des lamentations. Sur chacune des douches, est apposée une plaque avec le nom d’un ancien vainqueur.

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Ainsi, tandis que j’avance dans les allées, défile le palmarès de Paris-Roubaix : des noms prestigieux, Fausto Coppi, Eddy Merckx, Louison Bobet, Rik Van Looy, Bernard Hinault, d’autres qui s’étaient estompés de ma mémoire, de toute manière, tous des champions car il est de coutume de dire que jamais une cloche ne gagne la Pascale !
Le temps s’est suspendu. Léon Van Daele 1958, c’est le maudit Flahute qui profita de la crevaison d’Anquetil, mon champion. Serse Coppi et André Mahé 1949, à défaut de partager la même douche, ils furent déclarés vainqueurs ex-aequo : Serse, le frère cadet de Fausto Coppi, arriva le premier mais les commissaires lui associèrent le coureur breton mal aiguillé à l’entrée du vélodrome alors qu’il était seul en tête.
Des souvenirs plein la tête, je rejoins le club-house du stade. « Je parie Roubaix », sur un mur, un grand photomontage rassemble devant les tribunes du vélodrome, un parterre d’immenses champions toutes générations confondues.

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Des maillots dédicacés pendent derrière le comptoir : l’un arc-en-ciel offert par Dominique Arnould ancien champion du monde de cyclo-cross, l’autre bouton d’or, cadeau de Cédric Vasseur, sociétaire du club nordiste.

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« Alors raconte ! ». Devant une Leffe, quelques amis du cyclisme me demandent mes impressions à la sortie des douches. Puis, ils me font saliver avec l’évocation de Ronde van Vlaanderen, le Tour des Flandres, et les Zesdaagse van Vlaanderen-Gent, les Six Jours de Gand ; j’ai progressé en flamand depuis la veille ! Ils m’avouent la difficulté de mettre sur pied même les courses de ducasses à cause de l’inflation du coût horaire des gendarmes chargés d’en assurer la sécurité. Guéant, touche pas à notre jouet !
La vie de couple est faite de concessions. En échange de sa mansuétude envers mon intérêt pour les accessoires Jacob et Delafon, je propose à ma compagne une visite dans le centre ville aux magasins d’usine McArthur Glen !
Les emplettes achevées, nous nous promenons dans le quartier. Quelques cheminées protégées ou rénovées rappellent l’époque de l’industrialisation florissante qui faisait de Roubaix, la capitale mondiale du textile et la ville aux 1 000 cheminées.

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Les clameurs du carnaval se rapprochent. Les bras levés, le géant de l’Enfer du Nord traverse la Grand’ Place.

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Ce samedi soir, nous jetons notre dévolu sur un estaminet de Mons-en-Pévèle. Le GPS de mon véhicule semble prendre goût lui aussi à l’enfer et planifie un trajet via deux secteurs pavés très cahoteux.

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Expulsés du carrefour de l’Arbre, des camping cars flamands y ont trouvé refuge.

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« Je trouve que la Belgique vaut mieux qu’une querelle linguistique » confiait Brel à un journaliste de France-Inter. Une Frida blonde, calicots à l’appui, m’explique fièrement la différence entre le drapeau flamand avec le lion à griffes rouges, et l’étendard flamingant avec son félin tout noir.

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« ...J’habiterai
Une quelconque Belgique
Qui m’insult’ra
Tout autant que maint’nant
Quand je lui chanterai
Vive la république
Vive les Belgiens
Merde pour les flamingants… »

Jacques Brel encore !
Un peu de répit pour les amortisseurs de mon automobile ! Culminant à 109 mètres, Mons en Pévèle jouit d’un site exceptionnel.

« … Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Ou des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le (s)ien ... »

Au fil des siècles, l’église perchée au sommet de la colline a souvent souffert des intempéries ainsi que plus récemment de la mérule mais les courageux Pévélois l’ont toujours reconstruite.
Ici, aucun diable de pierre ne décroche les nuages, de plus en cette fin de journée, le ciel est d’un bleu limpide.

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Si diable il y eut, c’était au temps du sadique Garnault qui, au milieu des années 1950, avait déniché là deux atroces « raidards » pavés, les côtes du Cimetière et du Pas Roland qui devinrent alors des lieux-dits de la légende des cycles.

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Depuis, le dieu Bitume s’est vengé ! Le Pas Roland est aujourd’hui un belvédère dominant un curieux trou en forme de cirque, mutilant le tertre. Il correspond à une ancienne carrière où l’on exploitait le grès de Pêve. Une légende non vélocipédique attribue l’origine du lieu à l’empreinte du cheval de Roland, le même qui joua du cor à Roncevaux. Fatigué, l’animal aurait décoché un coup de sabot arrachant une motte de terre et l’envoyant d’un seul bond près de Tournai.

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Je n’ai aucune raison de faire grise mine. Le cadre est chaleureux et les menus me rappellent le temps de mon école communale à l’encre violette. En effet, en guise de cartes, la serveuse nous tend d’anciens carnets de notes recyclés. Les plats y sont consignés en ch’ti d’une élégante écriture ronde au porte-plume avec pleins et déliés.
Ce soir encore, pour moi el mingeache, c’est Potjevleesch, d’autant que pour nous mettre à l’aise, la patronne nous propose de dire « potch » ! Pour occuper l’attente, j’ai le choix de réviser mes tables d’addition, soustraction, multiplication et division au dos du menu ou d’élucider toute une liste de cafougnettes. « Monsieur et Madame Quinquin ont deux fils. Quels sont leur prénoms ? » Vous séchez mes p’tit pouchins ? C’est Thor et Mathieu bien sûr car Dors min p’tit Quinquin !!!

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C’est bon et copieux, et en client bien élevé, j’ai tout mangé ! Les sacs accrochés au mur pour emmener le restant sont inutiles. Repu, je n’ai plus de place dans mon estomac pour goûter au prometteur asortimin et fromaches chti qui puent. Par contre, je me laisse tenter par eun’ goutt ed’jus, et comme ch’est meilleux avec eun’ tchot’ bistoule, je l’accompagne d’un genièvre de Wambrechies.
Ce n’est pas le tout, il faut que je révise ma leçon d’Histoire pour demain. Cette fois, je ne tiens pas compte des indications du GPS et je contourne les chemins médiévaux par lesquels Robert de Namur et les Flamands s’enfuirent, pourchassés par les troupes de Philippe le Bel, lors de la bataille de Mons-en-Pévèle, le 18 août 1304.

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Pour parodier l’ami Brassens, cette bataille ne vaut guère plus qu’un premier accessit ; moi, mon colon, celle que j’préfère, c’est celle de Bouvines !
Nullement par hasard, ma chambre d’hôte se trouve à deux cents mètres du pont de la Marque, à l’entrée du village de Bouvines, que les historiens considèrent comme élément central de la fameuse bataille.

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Comme autrefois, sous la lucarne du grenier de la maison familiale, quand je feuilletais les magazines couleur sépia Miroir Sprint contant la légende des cycles, ce soir, à la lumière du pavé qui fait office de lampe de chevet, je dévore un véritable Miroir de l’Histoire, Le Dimanche de Bouvines. L’éditeur Gallimard commanda à Georges Duby d’écrire cet ouvrage magistral sur la bataille dans le cadre de sa collection « Trente journées qui ont fait la France ». C’est dire l’importance historique du 27 juillet 1214 même si l’obélisque commémoratif de la bataille n’est guère mis en évidence entre un transformateur électrique et l’baraque à frites.
Ce dimanche-là, le roi de France Philippe Auguste, ses chevaliers et les milices communales affrontèrent l’empereur allemand du Saint Empire germanique Otton IV, allié du roi d’Angleterre Jean sans Terre, et soutenu par Guillaume, comte de Salisbury, ainsi que par deux grands vassaux français, Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et Ferrand, comte de Flandre.
Georges Duby analyse pour nous le combat violent qui se tint dans la plaine nordiste en s’appuyant sur un document inestimable. En effet, comme Pierre Chany, Antoine Blondin et Abel Michea, juchés sur leur moto, narraient les péripéties des grandes luttes vélocipédiques, Guillaume le Breton, chapelain de Philippe Auguste, présent sur le champ de bataille, en rapporta un récit épique dans la Philippide, recueil de chants en prose à la gloire du souverain. Beaucoup plus modestement, un historiographe de Poulidor a bien écrit La gloire sans maillot jaune !
Pour visualiser la bataille, nous disposons de superbes images. En effet, peu de temps après que Nicéphore Niepce eût inventé la photographie, fut envisagée la construction de vitraux dans l’église Saint-Pierre de Bouvines que je visite en ce dimanche matin, à la sortie de l’office.

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Magnifique bande dessinée, vingt-et-un vitraux d’une hauteur de huit mètres sur trois, disposés en alternance de part et d’autre de la nef et du transept, relatent le déroulement de la bataille.

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Tandis que, sur le premier, Otton IV de Brunswick relit le traité de partage de la France, sur le second, dans le camp français, un nommé Garin, évêque de Senlis, signale au comte de Melun que l’avant-garde des coalisés surgit à l’Est, du côté de Tournai. Je souris, je pense à Maurice Garin, encore un cycliste à moustaches en guidon de vélo, surnommé le « petit ramoneur » en souvenir de son premier métier dans la vallée d’Aoste en Italie avant qu’il émigre dans la région de Lens. Nouvel enfant du pays, il portait les espoirs ch’tis lors du premier Paris-Roubaix. Il ne termina qu’à la troisième place mais se rattrapa en remportant les deux éditions suivantes. À la fin de sa carrière, il créa son équipe et si mes lecteurs archivistes du cyclisme (je sais qu’il y en a) fouillent dans leur collection, ils découvriront que le hollandais Wim Van Est portait, lors de ses Bordeaux-Paris victorieux en 1950 et 1952, un maillot rouge à bande blanche avec l’inscription Garin. Enfin, pour quelques mois encore, la ville de Lens possède un vélodrome Maurice Garin qui sera rasé dans le cadre du chantier du nouveau Louvre. J’ai l’impression que mon propos emprunte un chemin de traverse probablement encore pavé, je me recentre donc sur le sujet !

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« L’année 1214, le 27 juillet tombait un dimanche. Le dimanche est le jour du Seigneur. On le lui doit tout entier…. Des milliers de guerriers transgressèrent l’interdit et se battirent furieusement en Flandre. Pourtant, ils étaient commandés par les rois de France et d’Allemagne, chargés par Dieu de maintenir l’ordre du monde, sacrés par les évêques, à demi prêtres eux-mêmes ».
Le choix du 19 avril 1896 pour organiser le premier Paris-Roubaix irrita aussi les autorités religieuses. Ainsi l’évêque de Lens dans son sermon s’indigna de cette date qui contraignait les concurrents à ne pas faire leurs Pâques. Les organisateurs, dans un esprit de conciliation, indiquèrent alors qu’une messe serait dite dans une petite chapelle de la Porte Maillot à proximité du départ. Finalement, les coureurs démarrant à cinq heures du matin, l’office n’eut jamais lieu !
« Ce pont (de Bouvines) est de capitale importance. Lui seul, et la chaussée qui le prolonge vers Tournai et le Hainaut à l’est, vers Arras et la Picardie au sud, permettaient à l’époque de franchir le vallon de la Marcq (Marque aujourd’hui), large coupure encombrée d’eaux stagnantes ouverte entre les plateaux ; un pas difficile, surtout quand il a beaucoup plu pendant l’hiver et le printemps, comme en 1214.En ce point de traversée, établi à cet endroit depuis la préhistoire, un village dont les moines de Saint-Amand sont seigneurs, un bouquet d’arbres, une chapelle –à quelque distance, en lisière des fonds, un monastère de fondation carolingienne, Cysoing. Passer le pont, le couper, c’était dresser derrière soi un sûr barrage ; à l’abri, on pouvait dès lors s’arrêter, camper, se refaire, voir venir –ce qu’avait déjà fait en ce lieu même Philippe Auguste deux jours plus tôt. Mais en avant du pont, un plateau s’étend, au levant, large d’une lieue, long de cinq. Des bois le cernent sur ses revers. Son centre est occupé par des « coûtures », de larges pièces de bonne terre à blé que l’on a commencé de moissonner, le 27 juillet, et qui se prête aux amples galopades. … À quelques kilomètres, du côté de l’Est, passe sur l’Escaut, la frontière entre le royaume de France et l’Empire ; à peine plus loin, du côté de l’ouest, on touche à l’Artois où le roi Philippe est chez lui, dans ce qui fut l’héritage de sa première épouse, dans ce qui est maintenant la seigneurie de son fils aîné. À Bouvines, les terres flamandes, impériales et capétiennes se rencontrent. Ici vont être tranchés d’un coup, entre midi et cinq heures du soir, les nœuds les plus serrés des intrigues politiques qui, depuis quelque temps, se tissent en Europe. »
Ce dimanche-là, Philippe Auguste fut un instant en mauvaise posture comme un vitrail en témoigne.

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« Otton attaquait. Emportée par la « fureur teutonique », mieux armée sans doute que les communiers de Picardie et du Soissonnais qui lui faisaient face, sa piétaille parvint jusqu’au roi de France, l’entoura, le tira à bas de son cheval. Renversé, Philippe Auguste risqua un moment d’être saigné par les couteaux de ces manouvriers du combat, de périr sous les coups de la gent sans noblesse que l’empereur faisait travailler. Mais la main de Dieu le protégeait, et aussi son armure, la meilleure de toutes, puisqu’il était le plus riche. Il s’en tira, sauta de nouveau en selle, et l’action se retourna. »
Je vous épargne le « film de la bataille » comme le font aujourd’hui les journalistes pour décrire les péripéties successives d’une course cycliste. D’ailleurs, c’est tout l’intérêt de son remarquable ouvrage, Georges Duby, bien au-delà de l’histoire événementielle, développe dans une seconde partie intitulée Commentaire une analyse sociologique de la guerre aux XIIe et XIIIe siècles et une histoire des mentalités. Il évoque le rôle de l’Église. La bataille est alors un jugement de Dieu et la victoire est celle d’un protégé de Dieu, Philippe Auguste, sur Otton IV excommunié.
Sont-ce à cause de ses ascendances vikings, qu’en 1958, le dieu du cyclisme, en crevant un boyau de son vélo dans la plaine de Bouvines, empêcha Jacques Anquetil de remporter Paris-Roubaix ? ! Vous trouvez que j’exagère dans mes élucubrations historico-vélocipédiques ? Voici pourtant ce qu’écrit le regretté Georges Duby, immense historien et membre de l’Académie française :
« De Bouvines, il est parlé comme d’un tournoi. Les relations les plus circonstanciées ne décrivent jamais que des passes d’armes remarquables, des performances. C’est que toutes les traces écrites de l’événement du 27 juillet 1214 relèvent en vérité d’une littérature sportive destinée à un public passionné, à des aficionados ; elles célèbrent des records et des vedettes, en s’efforçant de les dégager –et c’est tout l’art du reportage- de cette confusion où, dans le vrai du combat, les a plongés l’entrecroisement de mille gestes accessoires et sans éclat. »
Dans l’ultime partie de son livre qu’il appelle Légendaire, Duby s’intéresse à la naissance du mythe de Bouvines et à la perpétuation fluctuante du souvenir de la bataille au fil des siècles. Ainsi, il cite deux historiens du dix-huitième siècle Paul-François Velly et Louis-Pierre Anquetil ! S’ils semblèrent un peu rouler leurs lecteurs dans la farine, leurs homonymes Jo et Jacques furent de merveilleux rouleurs d’un autre type qui ont en commun d’avoir remporté le Trophée Barracchi, une prestigieuse course contre la montre aujourd’hui disparue.
À croire que comme Kad Merad, ils se sont retrouvés tous mutés dans le Nord, les gens d’ici ont le sens de la galéjade et manifestent une exagération très méridionale ! En effet, en ce dimanche, passage de Paris-Roubaix oblige, ils me promettent l’encerclement autour de mon campement de Bouvines. Il est vrai que les coureurs qui démarrent maintenant de Compiègne, rejoignent au plus vite le théâtre des hostilités, le fameux Enfer du Nord, dans lequel ils vont tourner et virer pendant plusieurs heures.
Pris au soi-disant piège de Bouvines, je déjeune à la brasserie du village : menu unique Paris-Roubaix, la « dure des dures », avec un pavé du Nord saignant et … très tendre ! Le grand écran installé dans la salle montre la foule qui s’agglutine le long de la tranchée d’Arenberg. La pression monte, celle dans mon verre descend.
Quatorze heures, il est temps de forcer le blocus. Malgré les injonctions des autochtones, têtu comme un breton, intrépide comme le normand que je suis, je choisis de me diriger vers le carrefour de l’Arbre. Bien joué ! Je me gare à Gruson à trois cents mètres de l’endroit où l’on me refoula l’avant-veille. À trop vouloir empêcher l’ingérence des supporters flamands, la foule est clairsemée dans ce secteur pavé mythique.
Tandis que je remonte à pied vers L’Arbre, je croise les coureurs de l’épreuve juniors, un avant-goût du spectacle à venir.

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« Le vent est au rire, la plaine est fumante » de poussière sous avril !
Me voilà au pied de L’Arbre ! Les anciens, nostalgiques, disent que les odeurs de mâchefer et les champs de chicons (endives) n’ont plus la même signification. Tout fout l’camp (de Bouvines !)

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Jadis, l’Arbre était un petit bistrot de campagne où les ouvriers agricoles et les routiers venaient boire leur jus. Les dernières années, il n’était plus ouvert que le jour de la course. Aujourd’hui, il est remplacé par une hostellerie chic ouverte toute l’année sauf le dimanche de Paris-Roubaix ; pas tout à fait quand même car à l’intérieur de l’établissement gardé par un vigile, des VIP dûment triés sur le volet font bombance. Les privilèges ne sont pas tous abolis.
Comme en 1214, la plaine de Bouvines demeure un endroit stratégique pour les grandes manoeuvres. C’est là, sur ce secteur pavé entre Camphin et Gruson, que se joue en général la course. De nombreux coureurs s’y sont échappés pour terminer en vainqueur au vélodrome, quinze kilomètres plus loin. Il fut emprunté pour la première fois en 1958. Jacques Anquetil y passa en tête … vous connaissez la suite ! J’ai l’air d’en faire un fromage mais quels moines lui jetèrent un sort sur cette chaussée ?
Signes avant-coureurs, dans l’azur, les hélicoptères de la télévision tournoient au sud de nos têtes. Orchies, Beuvry, Bersée, Mons en Pévèle, Templeuve, Cysoing, Bourghelles, Wannehain. Bientôt, dans la poussière soulevée par les motos et les autos qui les accompagnent, voilà les glorieux soldats de la tranchée forçant un passage au milieu de la foule beaucoup plus dense.

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Aux Barthélemy de Roye, Girard la Truie, Enguerrand de Coucy, Gautier de Nemours, Ferrand comte de Flandre, Arnaud d’Audenarde, Guillaume Longuépée comte de Salisbury, tous protagonistes du 27 juillet 1214, succèdent Vansummeren du team Garmin-Cervelo, Lars Boom de la Rabobank, Bak et Eisel de la HTC Highroad, Roelandts de la Omaga Pharma-Lotto, Thor non pas Quinquin mais Hushovd champion du monde en titre. La bataille de Bouvines du vingt-et-unième siècle cède aussi à la mondialisation. Il est même un helvète Cancellara qui viole la légendaire neutralité suisse et se pose en grandissime favori.

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Comme dans tout bon Paris-Roubaix qui se respecte, j’ai le droit à « mon » petit drame. La main de Dieu a frappé le teuton Ciolek, victime d’une crevaison juste devant moi. Philippe Auguste désarçonné avait été secouru par les sergents de sa maison Pierre Tristan et Gallon de Montigny. L’infortuné coureur ne peut compter sur aucun équipier ni mécanicien. Finissant par prendre la situation avec humour, il est dépanné de longues minutes plus tard par un véhicule kazakh.

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Sur le chemin du retour, j’entends un spectateur impitoyable déclarant sentencieusement que « cette année, c’était nul », sous entendu qu’en l’absence de pluie et de boue, il n’eut pas son soûl de chutes et d’enchevêtrements de vélos. « Du pain et des jeux », la célèbre formule de l’antiquité romaine est toujours à l’honneur. Le bon peuple aura tout de même vu un lion (des Flandres) dévorer le gladiateur Cancellara !
Les historiographes du cyclisme noteront que, comme le veut la tradition, le vainqueur Vansummeren passa en tête au carrefour de l’Arbre. La petite histoire ne s’écrit pas toujours comme la grande, et au détriment de la vérité historique, c’est donc un Flamand qui a remporté la bataille de Bouvines du 10 avril 2011.
Même l’Histoire s’explique différemment selon les époques. Georges Duby raconte que la mémoire de la bataille resta vive entre trente et cinquante années après la mort de Philippe Auguste, en 1223 puis sombra dans l’oubli presque total. Au XIXe siècle, les historiens mirent l’accent sur la férocité allemande pendant la guerre de 1870, c’est ainsi que la bataille de Bouvines réapparut et fut enseignée à l’école. On célébra le sept centième anniversaire de notre première victoire sur les Allemands, quelques semaines avant le début de la Grande Guerre de 1914-1918. Mais l’auteur s’interroge en conclusion : « Que viendrait faire Bouvines dans un enseignement donné aux enfants d’une Europe rassemblée ? »
Le monde du cyclisme n’en a cure. Pour commémorer les 800 ans de la bataille de Bouvines, les organisateurs du Tour de France envisagent de faire disputer le prologue de la grande boucle 2014 entre Bouvines et Roubaix. Hommage soit rendu à Philippe Auguste !
Voilà comment j’ai vécu trois jours de rêve en enfer. Et au mépris de toute cohérence liturgique, je suis prêt, pour revivre pareille expérience, à déposer une offrande en faveur de Notre Dame des Cyclistes, dans la petite chapelle de La Bastide d’Armagnac. Mais cela est une autre histoire que je vous conterai peut-être un jour !

Bibliographie :
La tranchée d’Arenberg, Philippe Delerm, poche collection Folio
Le dimanche de Bouvines, Georges Duby, poche collection Folio Histoire
Pain d’alouette, Christian Lax, bande dessinée Futuropolis (on y parle de Paris-Roubaix 1919, du Tour de France, et de la mine)

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 15 avril, 2011 |5 Commentaires »

« Y a toujours des oiseaux à la Mouzaïa » (XIXème arrondissement de Paris)

Avec ces superbes premières journées de printemps, je vous convie à une petite balade à pied à la campagne. Où ça ? À Paris ! Non, je vous promets que je ne me moque pas de vous. Allez, ne réfléchissez pas ! Je vous attends sur un banc à la station de métro Botzaris en bordure du parc des Buttes-Chaumont, dans le dix-neuvième arrondissement.

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« Tant qu’il y aura des bancs reste un pays de sentiments » tentait de nous rassurer le très grand Mano Solo dans Botzaris justement, une chanson tendre et nostalgique reprise par Les Têtes Raides.

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En route pour l’ascension de la butte de Beauregard, la bien nommée au dix-huitième siècle en raison des nombreux points de vue vers le Nord et l’Est parisien. En ce temps-là, en son sommet, la rue de Bellevue était couronnée de six moulins, le moulin Vieux, le moulin Neuf, le moulin Basset, le Petit Moulin, le moulin de la Motte et le moulin du Costre.
Aujourd’hui, le quartier est plus communément appelé la Mouzaïa du nom de la rue principale autour de laquelle il s’organise. Il s’agit d’un lieu-dit célèbre depuis un épisode de notre guerre coloniale en Algérie, la prise du col de la Mouzaïa par le duc d’Aumale contre la Smalah de l’émir Abd-el-Kader. Ce fait d’armes est contemporain d’un autre qui inspira aux zouaves du maréchal Bugeaud un populaire chant militaire de l’Armée d’Afrique :

« As tu vu la casquette, la casquette,
As tu vu la casquette au père Bugeaud?
Elle est faite la casquette, la casquette,
Elle est faite avec du poil de chameau.... »

Surtout ni assimilation, ni identification hâtives, n’entonnez pas le refrain trop commode des gars de la Marine (Le Pen) ! La Mouzaïa est un charmant village dans la grande ville et si elle est une zone de non droit, c’est uniquement à l’égard des promoteurs qui ne peuvent pas envisager la construction de juteux programmes immobiliers à cause de la friabilité du sol.
En effet, sous nos pieds, se trouvent d’anciennes carrières de gypse exploitées dès le Moyen-Âge. Le quartier s’appela même un temps Carrières d’Amérique car certaines de ses pierres auraient servi à la construction de la Maison Blanche.
Me revient malgré tout en mémoire, une délicieuse chanson de Jacques Dutronc :

« C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le Bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d’une cour à la Chaussée d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton ... »

L’auteur de ces paroles, le regretté Jacques Lanzmann, un si bon marcheur que Michel Tournier le surnomma « le plus grand marcheur des lettres contemporaines, serait ravi de savoir qu’ici, dans ce petit coin du Bassin parisien, aucun jardin n’a cédé la place à « l’entrée d’un souterrain, où sont rangées comme des parpaings, les automobiles du centre urbain » !
J’ignore si, comme dans la chanson, il y a des rouges-gorges dans les sapins, mais une affichette collée sur plusieurs réverbères au mât décoré d’une branche de lierre enlacée, avise qu’une perruche Calopsitte a été trouvée vers la villa Émile Loubet.

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La villa ne possède pas la même signification qu’à l’habitude. Il s’agit ici d’une petite ruelle piétonne bordée de pavillons. On en dénombre ainsi plus d’une vingtaine, enserrée dans un quadrilatère délimité par les rues David d’Angers (du nom du sculpteur du fronton du Panthéon), de Compans, de Bellevue et des Lilas. Les premières ont vu le jour en 1881 après que cette zone de carrières épuisées et truffées de galeries eût été comblée et nivelée. On venait de sortir de la Commune sanglante à laquelle le Belleville ouvrier avait largement participé.
Ici, butte oblige, ça monte et ça descend pour reprendre le slogan publicitaire de l’Ariège, ma terre d’adoption. Pendant trois heures, au gré de mon humeur et de ma curiosité, je slalome dans le quartier, me glissant d’une villa à l’autre. Celles qui joignent la rue de la Mouzaïa et la rue de Bellevue, portent pompeusement le nom de présidents de la Troisième République : Sadi Carnot, Félix Faure et Émile Loubet.

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Pourtant, comme les autres, ce sont de petites sentes pavées strictement réservées à la circulation des piétons. Elles sont bordées de pavillons pas plus hauts qu’un étage, vous savez désormais pourquoi, qui avec la perspective de la pente, semblent s’agglutiner les uns sur les autres.
Ces constructions à l’origine « ouvrières » construites vers 1890, étaient à la fois le reflet des contraintes du site assis sur des carrières et d’un premier effort à but lucratif d’amélioration de l’habitat ouvrier et de résorption de l’insalubrité aux portes de Paris. Leur destination a aujourd’hui changé et elles appartiennent désormais à une population plus bobo (bourgeoise et bohême).
Ces maisons de poupée, accolées les unes aux autres, se situent légèrement en retrait des allées dont elles sont séparées par un jardinet privatif. Toutes se ressemblent mais aucune n’est pareille. La végétation renaissante avec le printemps les masque plus ou moins. Curieux sans être indiscret à l’égard de leurs habitants, à travers les grilles où s’enroulent fleurs et plantes grimpantes, j’essaie de profiter du charme bucolique qu’elles dégagent.

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J’ai envie de reprendre presque les mots de madame Raymonde alias Arletty au pied de l’Hôtel du Nord : « Atmosphère, atmosphère ! Ça a une gueule d’atmosphère ! » En effet, bien que tout près, nous sommes loin de l’effervescence du centre de la capitale. Seuls, le bruissement des insectes et le gazouillis des oiseaux troublent la quiétude des lieux.
N’en déplaise à Chaval et sa série de dessins anarchistes Les Oiseaux sont des cons, ici on respecte les piafs. On les chouchoute même et des nichoirs et des mangeoires sont suspendus aux branches des arbres. Je lis même sur une grille une permission d’entrée qui leur est accordée et refusée aux chats !

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Je croise deux de ces félins qui jouent au milieu de la ruelle sans craindre d’être les héros malheureux d’une quelconque rubrique journalistique … des chats écrasés.
Il en est, à en croire des écriteaux, des gentils mais aussi des ritals, « Attenti ai gatti » . Et même un lunatique dont la maîtresse, outre de guider les visiteurs dans le quartier, produit du miel de ruches installées sur la butte Bergeyre voisine.

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Un coq (de la race Gauloise dorée ? voir billet du 8 mars 2011)) « girouette » à la moindre brise. Au milieu des glycines et des pommiers du Japon en fleurs, je redescends tranquillement jusqu’à la Mouzaïa pour me glisser maintenant dans trois rues aux valeurs cardinales de la République. Les rues de la Liberté, de l’Égalité qui forment un Y avec celle de la Fraternité, furent percées en 1889 en célébration du centenaire de la Révolution française.

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Rue de la Fraternité, la bien nommée en l’occurrence, une enseigne en céramique m’intrigue : « Œuvre de la Bouchée de pain » :

« … Elle est à toi cette chanson
Toi l’hôtesse qui sans façon
M’as donné quatre bouts de pain
Quand dans ma vie il faisait faim
Toi qui m’ouvris ta huche quand
Les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés
S’amusaient à me voir jeûner
Ce n’était rien qu’un peu de pain
Mais il m’avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brûle encore
A la manièr’ d’un grand festin ..
. »

Dans le hangar au-dessous, on sert quotidiennement 250 repas aux plus démunis. L’œuvre de la Bouchée de pain fut fondée à Paris en 1884 ; voici un extrait de l’allocution prononcée à l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire telle que la rapporte le journal Le Gaulois (simple clin d’œil, ce quotidien se montra favorable au ralliement des monarchistes au général Boulanger !) : « C’est une grande dame chère à tous les Parisiens. Elle a nom : Charité… La « Bouchée de pain » n’est pas seulement une œuvre de bienfaisance, mais aussi de préservation sociale. La faim fait crier la bête au cœur de l’homme. Le malheureux qui souffre de la faim peut devenir un criminel pour manger d’abord, pour aller ensuite dans les prisons, où du moins il sera nourri et chauffé. Nous vivons à. une époque où les riches doivent se faire pardonner leur richesse. La fortune ne doit pas être seulement mise a la disposition des heureux du monde pour satisfaire leurs goûts, mais surtout pour soulager les déshérités de la vie. » Comme quoi, Coluche n’a malheureusement rien inventé avec ses Restos du cœur !
« Les meilleures choses viennent du cœur » prophétise une boulangerie de la rue David d’Angers qui exhale de délicieuses odeurs de pain fraîchement sorti du four.

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Au nord du quartier, à un pâté de maisons de là, la rue de la Prévoyance et la rue de la Solidarité rappellent une époque où les patrons s’intéressaient à l’avenir et au confort des familles de leurs ouvriers ou employés. Signe des temps, qui sait si nous n’hériterons pas un jour de rues de la Rentabilité ou Laurence Parisot !

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À l’ombre du clocher en brique de l’église Saint-François d’Assise, les charmantes villas Marceau, Fontenay et Amalia dévalent vers la rue du Général Brunet.

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À proximité, enclavé dans l’esprit des cités-jardins à l’anglaise, se cache le hameau du Danube dont l’accès est protégé par un digicode. En forme de boucle, il est constitué de vingt-huit pavillons. Il remporta le concours de façades de la ville de Paris en 1926. Au premier étage des deux pavillons d’entrée, les balcons en quart de cercle avec colonne et balustrade en brique retiennent le regard.

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Au bout de la rue, je débouche sur la place de Rhin-et-Danube baptisée ainsi en souvenir de la Première Armée Française menée par le général de Lattre de Tassigny qui libéra Colmar, passa le Rhin et poussa jusqu’en Autriche avant que ne soit signé le 9 mai 1945, l’acte de capitulation de l’Allemagne nazie.
Imaginez qu’ici, en 1878, se tenait trois fois par semaine le marché aux Chevaux et aux Fourrages.

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Sur le terre-plein central, une statue de Léon Deschamps, La Moissonneuse, une gerbe de blé sous le bras, rappelle cet épisode agricole.
En face d’elle, quelques clients profitent des premières chaleurs à la sympathique terrasse du Café Parisien dont l’architecture de l’immeuble rappelle les anciens bureaux de poste ou perceptions de province.

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La pause, c’est pour plus tard. J’arpente maintenant la rue Miguel Hidalgo baptisée ainsi en mémoire, non pas de l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de football heureusement toujours de ce monde, mais d’un religieux dont l’insurrection marqua le processus d’indépendance du Mexique.

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C’est le coin des peintres et des poètes : villa Rimbaud, villa Verlaine, la villa Claude Monet qui s’entortille en son extrémité en un escalier très romantique. Je suis presque au pays des merveilles ; à travers les liserons, j’entrevois sur l’une des façades, Alice et son lapin blanc.

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Une autre villa rend hommage à Jules Laforgue, poète trop méconnu de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, mort prématurément à l’âge de vingt-sept ans. Je vous offre son Sonnet de printemps en ce début de saison éponyme :

« Avril met aux buissons leurs robes de printemps
Et brode aux boutons d’or de fines collerettes,
La mouche d’eau sous l’œil paisible des rainettes,
Patine en zigzags fous aux moires des étangs.

 

Narguant d’un air frileux le souffle des autans
Le liseron s’enroule étoilé de clochettes
Aux volets peints en vert des blanches maisonnettes,
L’air caresse chargé de parfums excitants.

 

Tout aime, tout convie aux amoureuses fièvres,
Seul j’erre à travers tout le dégoût sur les lèvres.
Ah ! l’Illusion morte, on devrait s’en aller.

 

Hélas ! j’attends toujours toujours l’heure sereine,
Où pour la grande nuit dans un coffre de chêne,
Le Destin ce farceur voudra bien m’emballer.
»

À la nature en fête, le poète torturé oppose sa solitude et l’expression de son Spleen et de son dégoût de la vie. Heureusement, plus guilleret, je plonge vers le square de la Butte du Chapeau rouge. Ce havre de paix est un vaste balcon ombragé vers les boulevards extérieurs et la banlieue Est de la capitale.

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Inauguré en 1939, il devrait son nom à une ancienne guinguette de l’ancienne commune du Pré-Saint-Gervais. Il épouse la pente de l’une des collines qui appartenaient au réseau des « Carrières d’Amérique ». Délaissé au profit des Buttes Chaumont toutes proches, il dégage une atmosphère très intimiste avec ses statues, ses allées sinueuses, ses escaliers escarpés et ses vastes pelouses que l’on peut fouler.

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À l’entrée, une pancarte rappelle qu’avant la première guerre mondiale, cette butte fut le théâtre de nombreuses manifestations pacifistes menées par des partis et des syndicats de gauche.

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Le 25 mai 1913, devant 150 000 personnes, Jean Jaurès prononça son discours contre la loi des Trois ans visant à allonger d’une année le service militaire. En vain …

« … Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Si par malheur ils survivaient
C’était pour partir à la guerre
C’était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu’ils aillent ouvrir au champ d’horreur
Leurs vingt ans qui n’avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l’ombre d’un souvenir
Le temps de souffle d’un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?…
»

Brel, ça me donne du tonus ! Il en faut pour grimper au ciel … de la Mouzaïa via l’escalier raide de la rue des Lilas.

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En récompense, je trouve tout là-haut un amour de « bistrot-concert-expos », Les Mères Veilleuses ! Les « Mamma » plutôt ! Car c’est l’histoire de quatre italiennes qui se sont mis en tête de rénover et ouvrir un bar où il ferait bon vivre … les maîtresses des chats ritals ? Le café est à un euro. Ma compagne lorgne sur l’appétissant cheese burger géant au Cantal de la table voisine ; elle n’a probablement pas vu que l’ardoise proposait l’os à moelle … ! Quant à moi, je me laisserais bien séduire par le Parmentier de canard !

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Le samedi qui suit ma promenade, le Bal défendu y interprète des chansons françaises de la période 1936-1946. Malgré les affres de l’Occupation, on chantait, on dansait, on riait, on aimait même :

« Dans un quartier très sombre
Il est un vieux bistrot
Dés que vient la pénombre
Il s’allume aussitôt
Debout d’vant sa boutique
Le patron tranquill’ment
Fait baisser la musique
Lorsque passe un agent
Et c’est là qu’un soir très doux
Il m’a donné rendez-vous
C’est un bal défendu
Dans un p’tit coin perdu ..
. »

http://www.dailymotion.com/video/xfovks

On essayait d’oublier les difficultés de l’époque. Ainsi naquirent alors de célèbres chansons comme La vie en rose et Douce France, cher pays de mon enfance.

« La tour Eiffel est toujours là
Bonjour la Tour, bonjour, bonjour Paris
Y a des pigeons sur l’Opéra
Et y a toujours deux tours à Notre-Dame
La Seine est encore dans son lit
Et le pont Neuf n’a pas vieilli
Sur les bancs du Luxembourg
On fait toujours des serments d’amour
Y a d’ l’espoir, mesdames… »

Y a toujours des oiseaux à la Mouzaïa ! À quelques pas de là, en haut de la rue, un autre bistrot-concert, Aux petits joueurs, propose de « déguster de la bonne musique en écoutant de bons petits plats ». Sur la façade, quelques planches de bande dessinée racontent un « Fric-frac rue de la main d’or ».

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Parmi les personnages, je reconnais Marie-Jo, l’ancienne tenancière de chez L’Ami Pierre, cette adresse chaleureuse du XIème arrondissement où je me rends régulièrement à l’occasion de la Fête de la Musique (voir billet du 27 juin 2008).
Vous voyez que Paris ne montre pas toujours l’image de la métropole invivable qu’on veut bien lui coller. Il existe encore des coins de « campagne » propices aux rencontres et à la convivialité.

Publié dans:Ma Douce France |on 1 avril, 2011 |6 Commentaires »

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