Archive pour le 3 février, 2011

La maison d’Isert

Lors de mes vœux de nouvel an, je vous avais fourni la raison de mon silence tout relatif en ce mois de janvier. En effet, je devais me consacrer au montage d’un film sur un quasi nonagénaire du petit village d’Ariège où je séjourne périodiquement. On dit en Afrique que lorsqu’un griot s’en va, c’est une bibliothèque qui disparaît. C’est dans cet esprit qu’avec un voisin, nous avons enregistré l’ancien forgeron qui constitue la mémoire vivante de ce qu’était la vie de la commune il n’y a pas loin d’un siècle.
Afin de calmer votre impatience, je vous ai emmené du côté de Rebirechioulet et Cantaous-Tuzaguet pour vous conter la vie truculente et festive au fin fond du Sud-ouest. Hasard de la programmation du cinéma Max Linder de Saint-Girons, j’ai retrouvé cette même ambiance lors de la projection du film Le fils à Jo réalisé par Philippe Guillard, actuel journaliste sportif à Canal Plus et ancien champion de France de rugby avec le quinze du Racing Club de France, l’équipe sélecte de Paris qui narguait les provinciaux en jouant avec un nœud papillon rose. La ligne de vêtements Eden Park créée par quelques-uns de ses coéquipiers de l’époque, s’inspire de cet esprit à la fois potache et classieux.
Bénéficiant d’une importante promotion dans les medias, Le fils à Jo n’est assurément pas le film à voir absolument mais ne mérite pas non plus la sévère critique parue dans Le Nouvel Observateur : « un indigeste cassoulet comico-sentimental que l’on croirait cuisiné par et pour Pompon, l’exaspérant idiot du village incarné par l’ex-rugbyman Vincent Moscato ». Justement aux côtés de Gérard Lanvin excellent comme à son habitude, le personnage de Pompon m’a beaucoup réjoui. Et Moscato, ancien « déménageur de piano » dans la première ligne du pack du Stade Français, sait désormais jouer du violon en faisant vibrer la corde du rire et de l’émotion dans un étonnant rôle de quasi autiste. Comme quoi tous les goûts sont dans la nature et le cassoulet même en conserve peut offrir des moments sympathiques quand on n’oublie pas la convivialité dans les ingrédients ! Question d’état d’esprit ! N’en déplaise au chroniqueur parisien, ce soir-là, j’avais envie de monter sur la table et de faire tourner les serviettes ! Ainsi aussi, il y a une quarantaine d’années, le bonheur était dans une clairière au milieu de la forêt tropicale, à quelques kilomètres des ruines mayas de Tikal au Guatemala. Cette nuit-là, nous cuisinâmes une boîte de cassoulet William Saurin au feu de bois des rosiers qui entouraient le bungalow de l’unique motel à la ronde. Mémorable !
Mémorable, c’est justement le titre du film, le mien cette fois, dans lequel Jean Martres, ancien maréchal-ferrant de La Bastide du Salat petite commune ariégeoise de 201 âmes, égrène ses souvenirs. Mes lecteurs les plus fidèles le connaissent déjà puisque j’avais évoqué son métier à ferrer (l’un d’entre vous m’avait même signifié qu’on disait un « travail » !) dans un billet du 18 juin 2008. Il me plait souvent de lui rendre visite et de l’écouter parler d’un temps que je n’ai pas connu, d’autant plus qu’il possède quelques prédispositions de conteur.
C’est lui qui m’a enseigné la courte promenade de cet après-midi jusqu’à la maison d’Isert, une vieille masure délabrée. Cela fait trente ans que j’entendais les anciens du village en parler en enveloppant leurs propos d’un épais mystère. Ah Isert … ! Intrigué donc, je me suis décidé à me rendre enfin au milieu des bois jusqu’à cette maison hantée de souvenirs qui au fil du temps deviennent presque légendes.

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Je fais fi du panneau d’interdiction planté autrefois avec humour par le regretté Joseph à l’attention de quelques voleurs de poules, des renards mais aussi des individus indélicats de l’espèce humaine. Il suffit dans un premier temps de suivre la route en cul-de-sac dite du fond de la côte. Elle serpente dans la plaine au-delà des dernières maisons jusqu’au pied des collines boisées. De là, cap vers l’Ouest et on entame la montée par un chemin qui offre quelques belles échappées en surplomb du village. Au printemps, il n’est pas rare que des orchidées sauvages en fleurissent les talus.

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Déjà des images surgissent du passé raconté par le forgeron bien avant que les pétarades des quads ne troublassent la quiétude des sous-bois. En ce beau dimanche d’hiver, le seul risque encouru pourrait provenir de la maladresse d’un chasseur qui aurait fêté la troisième mi-temps avant l’heure. J’imagine autrefois les paires de bœufs attelés au joug redescendant jusqu’aux fermes des tombereaux de bois ou de foin en vrac fauché dans les prés d’Isert. Dans les années 1950, à la belle saison, Anna Rouch, la dernière propriétaire des lieux, menait encore quotidiennement ses vaches paître la bonne herbe odorante de là-haut. C’était le paradis affirmait-elle. D’autant qu’elle connaissait à proximité quelques bons coins à champignons ! J’entends aussi les chants et les rires des écoliers de la classe unique de La Bastide qui avant-guerre, avec leur valeureux maître, grimpaient immuablement à Isert la veille des grandes vacances.

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C’était au temps des « années folles » vers 1925. Leurs sabots de bois claquaient sur les pierres du chemin, les épines griffaient leurs jambes nues, le jus des fruits sauvages tachait leurs blouses noires. Ce voyage de fin d’année scolaire semble surréaliste aujourd’hui. Une fois par an, Isert était la maison du bonheur pour ces enfants. Nul besoin de Disneyland ou de parc Astérix, le sentiment de liberté dans la nature et au grand air d’Isert les comblait. Pas de Mac Donald’s et de coca-cola, ni même de Mac Arel (humour occitan !), le pique-nique consistait invariablement en des sardines et une salade de tomates, arrosé de l’eau fraîche et pure de la source du ruisseau tout proche.
Anecdote cocasse liée qui sait à l’éternelle guerre des écoles, vers Pâques, le curé emmenait ses ouailles manger un gigot de mouton en haut de l’Estelas, la colline de l’autre côté du Salat. Agneau de Dieu versus sardine républicaine !
L’instituteur, le fabricant de certificats d’études comme aurait dit le cousin Léopold de Cantaous-Tuzaguet, s’appelait Abel Fournié, un de ces admirables hussards noirs de la République . J’ai retrouvé sa trace dans le petit cimetière qui surplombe le village de Betchat, de l’autre côté des bois. Sur sa tombe, on peut lire en guise d’épitaphe, un poème de sa composition :

« Au cimetière du village
Je lis : ci-git, un nom, un âge
Sur la pierre des monuments
Rongés par la pluie et les vents.
Et je revois de ces rivages
Dans le lointain, bien des visages
Tristes, inquiets, gais, rayonnants
En leur automne ou leur printemps.
Je voudrais conter leur histoire
Pour qu’ils vivent dans la mémoire
Des habitants de mon pays.
Mais on ne lirait pas mon livre :
Le travail presse ! On veut bien vivre !
Et sur les morts, tombe la nuit … »

C’est bien pour ne pas oublier cette France rurale de la première moitié du siècle passé, celle dont je vécus gamin les dernières palpitations, que je laisse parler ses derniers survivants en les filmant et en trempant ma plume dans l’encre violette.
Imaginez la joie des élèves de monsieur Abel qui avait une vraie maison comme cabane au fond des bois. Encore habitable, elle n’avait cependant plus d’occupants sinon une multitude de chauve-souris dans la pénombre de la cave.
Voilà, d’un pas tranquille, en moins d’une heure, je touche au but indiqué par le fléchage de fortune mis en place lors des journées du patrimoine. Heureusement car, surtout à la belle saison quand la végétation est touffue, on peut passer sans remarquer la maison située en retrait du chemin creux.
Je me fraye un passage entre quelques ronciers, j’enjambe une clôture électrique et je me retrouve devant les vestiges d’Isert. Orpheline de ses derniers occupants depuis presque un siècle, l’ancienne ferme a subi les inéluctables outrages du temps. La toiture s’est effondrée et des éléments de la charpente jonchent pêle-mêle le sol. Des lézardes apparaissent insidieusement sur les façades.

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Malgré cela, il est facile d’imaginer l’aspect d’Isert dans les années 1800 : une solide maison avec de robustes pierres d’angle du pays et attenant, les dépendances agricoles. Jean Martres se souvient au temps de son enfance d’une vaste cuisine et d’un escalier permettant l’accès à l’étage à des chambres aux murs bien tapissés. Il connut les derniers métayers à y avoir vécu, monsieur et madame Couzinet et leurs trois enfants, deux filles et « Pierroutet », le petit Pierre, mais ils avaient alors déjà déménagé dans la plaine, au village voisin de Lacave. Il est vrai que malgré un semblant de confort, la vie devait être rude là-haut au milieu des bois.
Aucun chemin carrossable, ni électricité ni eau courante, pas même un puits, il fallait aller recueillir l’eau à la fontaine, la hount d’Isert, située à deux cents mètres en contrebas et souvent à sec en été.

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En fouillant plus attentivement les décombres, je retrouve probablement trace du four à pain car bien sûr, il n’était pas question que le boulanger fasse sa tournée comme maintenant. J’imagine la bonne odeur du pain cuit qui devait embaumer ce coin de sous-bois.
Plus encore qu’ailleurs, la vie en autarcie était de règle : une paire de bœufs pour effectuer les travaux de labour et moisson, sept ou huit vaches qui faisaient un veau chaque année et … un peu de lait si le veau était vendu à temps, quelques moutons qui paissaient au printemps l’herbe des « charretières », ces chemins dans les bois, des poulets que devait convoiter le renard rôdant dans la contrée. Les œufs constituaient à l’époque un revenu non négligeable et servaient de monnaie d’échange chez l’épicier du village contre un peu d’huile.
Pour la consommation des bêtes, on plantait du maïs sur le lopin de terre bordant la maison.
Au temps où les pesticides n’accomplissaient pas leur sale besogne, les pruniers abondaient autour d’Isert. Ils produisaient les « cursetto », des petites prunes rouges excellentes pour la fabrication d’eau-de-vie. Si gamin, Jean Martres joua avec ses camarades à leur propre guerre des boutons, en lançant des cailloux sur les ennemis de Castagnède de l’autre côté de la rivière du Salat, j’ignore par contre si comme P’tit Gibus, il trempa ses lèvres dans un verre de la « bonne goutte ». Peut-être la passa-t-il simplement sur un bobo car l’eau-de-vie était, outre un digestif, un désinfectant et un médicament.
Les écureuils alléchés par la présence de nombreux noisetiers sauvages étaient aussi légion dans le « jardin d’Isert ». Et comme dans toute légende, il y avait au village une vraie vieille dame qui racontait en patois des histoires de sorcières pour que le petit Jeannot connaisse quelques frayeurs. De la fiction à la réalité, j’imagine l’angoisse de Pierroutet au milieu des bois dans les nuits sombres d’hiver.
Après 1930, en période de coupe de la forêt, les bûcherons occupèrent épisodiquement la ferme abandonnée. À tel point, qu’en bas, les villageois les rendaient responsables des allées et venues de plus en plus fréquentes constatées à partir de 1942. Ce n’est qu’au début de 1944 qu’on découvrit enfin qu’Isert abritait un maquis, un de ces groupes de résistants français à l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Le terme fait référence à une forme de végétation méditerranéenne et à l’expression corse « prendre le maquis » signifiant se réfugier dans un massif forestier dépeuplé afin de se soustraire aux autorités.
Des groupes de dix à douze maquisards venant de la région toulousaine s’installaient là durant de courtes périodes le temps de mener quelques coups de main contre la Milice et les troupes d’occupation allemande tels le déraillement d’un train à la gare proche de Boussens.
Par souci de sécurité et de confidentialité, les contacts étaient rares entre eux et les villageois. Cependant de temps en temps, quelques maquisards descendaient après le couvre-feu pour partager un moment de détente à l’occasion de bals clandestins. Un poste de radio ou un accordéoniste du village voisin de Touille, une douzaine de filles et de garçons et … résonnez valse musette ! Certains graffitis dessinés au noir de charbon sur les murs d’Isert témoignent peut-être d’une de ces amourettes nouées un soir de bal.
Bon sang de chasseur ne saurait mentir, Jean Martres se souvient qu’à la sortie de la guerre, Isert était un coin giboyeux. Les lièvres pullulaient. De même, nul besoin de merles car les grives fréquentaient les nombreux alisiers. À la pointe du jour, le chasseur pouvait tirer facilement une quinzaine d’oiseaux occupés à dévorer les baies rouges. Ce menu gibier a disparu aujourd’hui au profit du sanglier qui n’hésite pas à causer quelques dégâts jusque dans les champs de maïs au pied des collines.
C’est sur la commune de Barjac, à un vol de palombes d’Isert, que l’ami Jean tua son premier sanglier. Pour les besoins de mon film, je lui ai demandé de me conter son exploit en patois.

http://www.dailymotion.com/video/xgtszd

Voilà comment quatre siècles après le coup de Jarnac porté par Guy Chabot de Saint-Gelais à l’arrière de la cuisse de François de Vivonne seigneur de La Châtaigneraie, le coup de Barjac de Jean Martres est désormais célèbre localement !

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Le temps de fouler, au-dessus de la masure, le pré en pente douce qui mène à la crête et l’heure est venue de rentrer au village. Je connais désormais Isert, cette maison ouverte à tout vent qui renferme plein de secrets et nourrit encore parfois les conversations à la veillée au coin des cheminées.
Vous pourriez trouver banale cette promenade, et pourtant quelques pierres délabrées vous racontent cent cinquante ans d’Histoire et d’histoires d’un petit village au fond de notre douce France. « Il suffit pour ça d’un peu d’imagination » comme le chantait Charles Trenet dans son Jardin extraordinaire !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 3 février, 2011 |1 Commentaire »

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