Archive pour février, 2011

La vieille dame de Béziers ou le stade des Sauclières

« La dame de Béziers
Fut jadis grande Dame
Elle a perdu son charme
Et de ses yeux si beaux
Coulent parfois des larmes
Mouillant ses oripeaux…
… La dame de Béziers
Eut de belles années. »
A présent, il lui sied
D’être presque fanée.
A présent, il lui sied
De recevoir sans cesse
Visite de l’Huissier,
Dont les exploits la blesse…
La dame de Béziers
Seule à présent sans garde
Et sans page fripon,
Elle vit en clocharde
Et couche sous les ponts. »

Courant janvier, j’ai croisé par hasard cette charmante personne à Béziers comme de bien entendu, sous les platanes bordant le canal du Midi. Pour être honnête, ce n’est sans doute pas celle que chanta Charles Trenet. Mais comme le poète surréaliste de la voisine Narbonne voyait des écoliers dévorant leurs tabliers et des abbés en bicyclette à l’intérieur d’Une noix, j’imagine les atours surannés de madame des Sauclières à travers la mythique enceinte sportive biterroise aujourd’hui vétuste et désuète.
Quelle idée saugrenue de vous parler d’un stade ! Et pourtant, « magiques, les stades le sont tous, grands ou petits, à Saint-Denis ou à Langogne. Dans un recoin, tous possèdent un morceau de l’âme de leurs millions ou de leurs centaines de spectateurs célèbres ou anonymes. Quand la France a battu les All Blacks au Parc, j’étais là. Quand à Lachamp, Langogne a « tombé » Champclauson, j’étais à l’endroit où la main courante avait été repeinte... » écrivait Jacques Perret dont ma génération lut son roman Le caporal épinglé.
Et Marcel Berger de lui emboîter le pas : « Que l’on pousse une pointe au vélodrome de la Seine, ou à Wagram, voire aux Ponts-Jumeaux, et c’est toute l’histoire affective du sport, qui nous saute au visage. Les bruits, les parfums, les couleurs des maillots reviennent en mémoire. Magiques, comme les phonolithes les stades restituent sans cesse tout ce que les champions et leurs supporters leur ont donné… »
Ce stade des Ponts-Jumeaux à Toulouse que justement le romancier et journaliste Gaston Bonheur glorifia : « Il nous faut dire adieu à un lieu magique par excellence qui fut pour notre génération l’Olympe du rugby. Mes souvenirs seront toujours enchantés par ce terminus de feuillages, de soleil et d’eaux où nous conduisait en brinquebalant triomphalement le tramway du dimanche après-midi, avec ses remorques gonflées de rideaux rayés. Les Ponts-Jumeaux m’apparaissent alors comme l’apothéose des réjouissances. Les supputations d’avant-match (tactique de l’Aviron ou rafale impulsée par Cadenat du SCUF) faisaient l’objet des conversations de la veille chez le coiffeur où se retrouvait toute la colombette gouailleuse et sportive. »
Des Ponts-Jumeaux aux Sauclières, il suffit finalement de suivre le chemin de halage du canal du Midi, avec un ballon ovale sous le bras ! C’est ce que firent peu ou prou les supporters du Stade Toulousain, le 17 avril 1921, pour encourager leur équipe face à l’U.S. Perpignan en finale du championnat de France de rugby. L’autoroute La Languedocienne n’existait pas encore et j’imagine le pique-nique géant d’avant match, après Capestang, avec les supporters des deux camps, sous les frondaisons de la voie d’eau chère à Paul Riquet. Si j’en crois les archives de l’époque, le temps était beau, la recette aux guichets fut de 150 000 francs et 25 000 spectateurs s’entassèrent dans les pimpantes Sauclières qui ne pouvaient en principe qu’en contenir 10 000 ! Six heures avant le coup d’envoi, les places non numérotées furent prises d’assaut et des gradins de fortune dressés à la hâte.

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Pour la petite histoire, à cause d’un essai de Duron transformé par Marmayou, les violettes ne fleurirent pas le bouclier de Brennus cet après-midi-là mais la convivialité en rugby n’étant pas un vain mot, nul doute qu’au retour tout le monde dansa la sardane.
À l’origine des Sauclières inaugurées en cette occasion se trouva Louis Viennet qui jeta en 1911 les bases de la légendaire Association Sportive Biterroise, centenaire cette année, en fusionnant le Sporting Club Biterrois et le Midi Athletic Club et en lui offrant un stade confortable.
Celui-ci situé dans la ville basse souffrit des inondations lors de la grande crue de mars 1930. Les flots de l’Orb en furie envahirent la rue Vide Bouteille (ça ne s’invente pas !), la rive gauche du Port-Neuf, les entrepôts de vins et le parc des sports mettant à mal la pelouse transformée en un infâme bourbier.

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Coincées entre l’Orb et le canal du Midi, les Sauclières auraient pu constituer un endroit privilégié pour des supporters irascibles enclins à jeter à l’eau un arbitre trop défavorable à leurs couleurs rouge et bleu ! En effet, au rugby « sport de gentlemen disputé par des voyous », à la différence des « manchots », on n’envoie pas le « reufeureu » au petit coin qui doit son nom à l’empereur Vespasien lequel levait un impôt spécial sur la collecte de l’urine utilisée par les teinturiers pour préparer les étoffes.
Voici comment dans les années 1920, de bouillants supporters non dénués de verve poétique donnaient du cœur à l’ouvrage à leur équipe :

« Henry quatre Bon roi de France et de Navarre
Voulait que chacun pût, si on en croit l’Histoire
Mettre tous les dimanches la poule dans son pot
Brennus roi du Rugby pour n’être point capot
Comme le Marseillais plus fort a voulu faire
Et a fait retirer par nos gars de Biterre
Le Pau qui dans la poule un peu trop le gênait.
Bravo A.S.B, ce tour tu l’as bien fait,
Le public biterrois lui, veut et te demande
Bien plus, A.S.B, il te commande
De vaincre les Tarbais, le fameux Stadoceste
C’est un bien gros morceau, il n’est pas indigeste.
Donne tous tes moyens, l’énergie, la science
Et marche droit au but Championnat de France
Pour l’honneur de Béziers et tout le Languedoc
Triomphe nettement du formidable Choc. »

Ce lyrisme contribua-t-il à faire des Sauclières une citadelle quasi imprenable ? En tout cas, l’A.S Béziers n’y perdit que six matches entre 1959 et 1985. Prophète sur ses terres, elle exerça même une véritable hégémonie sur le royaume d’Ovalie en remportant dix titres de champion de France entre 1971 et 1984. Un palmarès incroyable !
Au risque d’être jeté moi aussi dans le canal par quelques supporters irréductibles, j’ose évoquer les sempiternelles querelles de chapelles rugbystiques qui opposaient alors les tenants de l’efficacité et du résultat aux fervents du beau jeu et du panache. Pour faire simple, ces derniers reprochaient aux rouges et bleus de ne jouer qu’à 10, le ballon ne parvenant que très parcimonieusement aux lignes arrières, et de privilégier la puissance du pack au détriment des exploits personnels de la cavalerie légère des trois-quarts ; bref, une conception « collectiviste » du jeu qui n’avait rien d’anachronique dans cette région où le communisme était fortement ancré ! Pour illustrer mon propos peut-être ésotérique, j’en appelle au cousin Léopold de Cantaous-Tuzaguet que vous connaissez bien désormais. Voici ce qu’il écrivait dans sa lettre hebdomadaire à son cher Flanker suite à la finale du championnat de France et … du Languedoc entre Béziers et le Racing de Narbonne emmené par l’artiste Jo Maso, en 1974 :
« La finale vient de se terminer et je n’ai pas attendu 10 secondes pour m’installer devant mon écritoire pour éviter de prendre parti dans les discussions aussi passionnées que dangereuses qui ont déjà commencé à mettre aux prises le clan des champions (Béziers) dans lequel Mélanie, Bézuquet et le curé se montrent particulièrement virulents, et celui des vaincus, fort de trois pèlerins non moins impertinents et agressifs, Bougredane, Sudospas et l’Instit en l’occurrence… Mais pourquoi diable cet antagonisme forcené que tu dois certainement te demander. Un peu parce que les inconditionnels de la troupe à Raoul de chez Barrière (Béziers ndlr) ne pardonnaient pas à celle de Jean de chez Carrère (Narbonne) d’avoir dérouillé le Stadoceste Tarbais en quart de finale, beaucoup parce que l’eau minérale avait eu infiniment moins de succès que le Madiran et le Pacherenc durant le déjeuner auquel Mélanie s’était fait un devoir de convier les habitués, histoire de célébrer dignement la fin de la saison officielle ……
15h 22. Benacloi tire victorieusement au but.
« Palmade à la Seine » s’égosille le marchand d’hosties.
« Vaquerin à la porte » hurle l’instituteur.
15h 24. Pesteil ouvre à Navarro le chemin de la terre promise.
« Je commence à croire qu’il y a un bon Dieu » commente Bézuquet.
« Attends la suite, tes Biterrois de malheur n’ont pas fini de tirer le diable par la queue » rouspète Bougredane.
15h 37. Astre balance un deuxième drop.
« N’en jetez plus la cour est pleine » ironise Mélanie.
« Des champions de la godasse voilà ce qu’ils sont et rien de plus les troupiers à Raoul de chez Barrière » fulmine Sudospas.
16h 01. Benacloi fait mouche et remet les deux équipes à égalité.
« Ce vendu de Palmade va boire du Corbières à l’œil jusqu’à la fin de ses jours » ricane le curé.
16h 05. Sangali s’affale dans l’en-but biterrois.
« Aux innocents les mains pleines » soupire le curé atterré.
« Voulez-vous me rappeler le score ? C’est bien 14 à 10 n’est-ce pas » susurre le Pédago.
16h 16. Cabrol convertit en but un coup de pied de pénalité consécutif à un tenu de Walter Spanghero.
« Courage les gars,rien n’est perdu » s’époumone la douce compagne de mes jours, le chignon en bataille.
« L’espoir fait vivre » rigole Bougredane.
16h 24. Cabrol botte le drop de la victoire.
« Ce tir est le plus beau jour de ma vie » roucoule le porteur de soutane.
« C’est pas possible, c’est pas possible » sanglote Sudospas effondré.
16h 28. Le coup de sifflet final retentit. Béziers est champion de France.
« Le Stadoceste Tarbais est vengé » clame Bézuquet.
« Il n’y a de la chance que pour la canaille » s’étrangle l’instituteur.
C’est à ce moment que je me suis éclipsé redoutant d’être témoin d’une de ces batailles rangées comparées auxquelles celles qui ont fait la célébrité de Verdun ne sont que de la petite bière. Mes craintes étaient-elles fondées ? Veux-tu parier que les belligérants sont en train de signer le traité de paix dans le cellier ? Une seconde, je vais voir sur place …
Je ne me trompais pas macarel de macarel. Une demi-barrique de 50 litres qu’ils m’ont vidée en moins de deux heures ces bons apôtres. Ah, elle m’aura coûté cher la finale du vine !
»
Au-delà de ces fumeuses considérations tactiques, il faut reconnaître que le public des Sauclières eut le bonheur de voir évoluer de très grands joueurs au sein de son équipe fétiche. J’en citerai deux qui, à une dizaine d’années d’intervalle, jouaient au même poste de demi de mêlée.
Le premier, Pierre Danos fut le capitaine de l’équipe championne en 1961 et auteur d’un drop de légende lors de la finale. En référence au célèbre torero, son élégance lui valut le surnom de Dominguin par les aficionados biterrois évidemment très au fait de la chose taurine. On lui doit aussi l’expression imagée, « au rugby il y a les déménageurs de piano et ceux qui en jouent » pour distinguer les colosses du pack des gazelles des lignes arrières. La remarque est moins vraie de nos jours où tous ces beaux bébés sont gonflés à la créatine !
Le second, Richard Astre fut le chef d’orchestre emblématique lors des campagnes victorieuses des années 1970. On l’appelait le Roi Richard ou le Petit Mozart du rugby !
En hommage, pour la beauté de leurs gestes, voici deux superbes photos où le maître et l’élève semblent se passer la balle. Un démenti esthétique au fameux conflit des générations !

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Tous deux jouèrent de nombreuses fois en équipe de France. Mais ce ne furent pas les seuls Biterrois car honneur suprême, ce ne sont pas moins de sept membres de l’A.S Béziers qui enfilèrent le maillot frappé du coq gaulois pour rencontrer le quinze de Roumanie le 11 décembre 1971 ! Et où ça ? Oui vous avez deviné, aux Sauclières !
Vous vous doutez bien qu’une telle sélection ne pouvait qu’agacer le cousin Léopold déjà fort contrarié de rester alité à cause d’une grippe polissonne :
« Je suis obligé de garder le coin du feu et d’ingurgiter une multitude de cachets de toutes couleurs et de toutes dimensions, soigneusement dilués au préalable dans ces insipides et dangereux breuvages que sont le tilleul, la verveine et la camomille.C’est tout juste si j’hérite de temps en temps d’un sucre, imbibé de tafia, d’une gorgée de Pacherenc engloutie à la hâte au risque de m’étouffer … Serai-je rétabli pour les festivités traditionnelles de fin d’année, en prévision desquelles quatre dindes sélectionnées par mes soins et un porcelet dodu à ravir sont en train de parfaire leurs formes à grand renfort de croûtons de pain imbibés de lait, de maïs et de châtaignes ? C’est la question que je me pose, macarel de macarel ! et que le curé se pose avec une angoisse supérieure à la mienne, vu que le saint homme préfèrerait renoncer à la messe de minuit que de célébrer la Nativité au bouillon de poireaux et à la purée de pommes de terre, mets démoralisants au possible, dont il devrait pourtant s’accommoder au cas où persisterait l’atroce langueur qui m’accable présentement. »
Sacré Léopold qui poursuit ironiquement : « Le malaise indéfinissable est réel, qui résulte de la faveur sans cesse grandissante dont jouissent les ceusses de Béziers en raison des roustes titanesques qu’ils infligent à leurs adversaires depuis le début de la temporada. Béziers par-ci, Béziers par-là, tu n’entends plus et tu ne lis plus que ça ! D’où quelques grincements de dents, assortis de commentaires acidulés desquels il ressort en premier lieu qu’il ne reste plus aux sélectionneurs que prendre en bloc les quinze pinsons préférés du maître oiseleur Raoul Barrière en vue du prochain voyage à Edimbourg. Et Bougredane de glousser : « Puisqu’il n’est de bon rugby que de l’antique Biterre, à quoi bon perdre son temps à construire de toutes pièces un quinze tricolore qui, si on en juge par les propos qui fleurissent aux quatre coins de l’hexagone, n’atteindra jamais le degré de perfection auquel les détenteurs de l’écu de Brennus sont parvenus ! »
Curieusement, païen normand longtemps réfractaire aux grandes messes du rugby, j’ai découvert les Sauclières grâce au vélo. Me connaissant, cela ne vous surprend qu’à moitié. Son nom désignant en occitan les taillis de châtaigniers sauvages dont les gaules servent à faire des cerceaux, sonnait-il clair à mon oreille ? C’est fou mais j’ai gardé en mémoire des articles et des photos du temps où gamin, je dévorais les revues sur le Tour de France qu’achetait mon papa. La petite Nounouchette avait encore plus de chance. L’hiver, à la morte saison cycliste, devant la cheminée de la maison bourguignonne, elle glissait sa tête sur la poitrine de son grand-père qui, attendri, un verre de Meursault à la main, lui contait de belles histoires de la légende des cycles. Son papy s’appelait Abel Michea, truculent journaliste à L’Humanité et au Miroir du Cyclisme. Rien que pour cela, le Parti Communiste Français méritait d’exister ! Écoutez-le raconter la treizième étape du Tour 1953 entre Albi et Béziers :
« L’étape des camisards. Ah, ma Nounouchette, quelle corrida ! J’aime autant te dire, mon petit oiseau, que ça roulait drôlement … Et en vue de Béziers, notre douzaine de lascars comptaient vingt minutes d’avance sur les débris du peloton. Il ne restait plus qu’à se partager le butin. Bobet exigea de ses équipiers qu’on lui laisse gagner l’étape pour qu’il puisse mettre la bonification dans sa musette…
Tu connais la piste de Béziers, mon trésor ? Non ? C’est une piste en cendrée. On appelle comme ça le mâchefer que Jules Cadenat a entassé autour de la pelouse de rugby. Une pelouse qu’il brosse, peigne amoureusement, mais la piste …
Donc, l ‘ami Nello (Lauredi) entra en tête sur cette piste pour … emmener le sprint à Louison (Bobet). Geminiani était en deuxième position, et Bobet en troisième. Comme à la manœuvre. Nello menait dur. Et prenait des risques. Si bien que dans chaque virage, il décollait … Les écarts se creusaient. Dans le dernier virage, on entendit Geminiani hurler.
Là, ma Nounouchette, il faut dire que les intéressés ne sont pas d’accord. « Je lui criais de ralentir » affirme Geminiani. « J’ai entendu qu’il me criait : plus vite, plus vite » affirme Nello ! Toujours est-il que le résultat de ce sprint arrangé à l’avance fut : 1er Lauredi ; 2ème Geminiani ; 3ème Bobet … Aïe, aïe, aïe … Si tu avais entendu Louison, mon trésor. Je te jure que tu ne l’aurais pas reçu dans ton salon ce jour-là ..
. »
Il paraît en effet que ça péta le soir à la table de l’équipe de France, une véritable soupe à la grimace. Le début du repas, on aurait dit la sainte Messe, tout le monde le nez baissé dans son assiette. Puis ce fut l’orage : Geminiani se leva, empoigna la table et la culbuta soupière comprise sur Louison Bobet !

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À travers les photos du Miroir des Sports, plus que le rififi au sein de l’équipe de France, je me souviens surtout de l’arrivée, le même jour, de Jean Robic sur la cendrée des Sauclières. Vainqueur du Tour 1947 sans avoir porté le maillot jaune, Robic avait enfilé l’avant-veille le paletot bouton d’or grâce à une superbe chevauchée dans les Pyrénées avant de le céder le lendemain à un coéquipier pour soi-disant des raisons tactiques. Mais une chute dans un petit col de la Montagne Noire anéantit définitivement ses chances de gagner une seconde fois la grande boucle. Celui qu’on surnommait Biquet ou encore Tête de cuir à cause de son inséparable casque en cuir bouilli, resta longuement allongé sur la chaussée avant de se relever. Il franchit la ligne d’arrivée aux Sauclières avec une quarantaine de minutes de retard et ne prit pas le départ le lendemain. Détail amusant et naïf, lors de cette étape, il portait le maillot vert qui récompensait pour la première fois de l’histoire de l’épreuve le leader du classement par points. Et mes yeux d’enfant avaient du mal à imaginer sur les photographies en noir et blanc que la couleur sombre de son maillot était … verte !

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Au risque de me faire haïr par quelques lecteurs réfractaires à mes élucubrations pédalantes (il y en a d’autres qui aiment !) et apparaître légèrement hors sujet, je ne résiste pas à vous conter une savoureuse anecdote qui se déroula en pleine région pinardière. Elle naquit à quelques centaines de mètres des Sauclières, au pont sur l’Orb précisément que franchirent échappés Molines et Zaaf de l’équipe régionale d’Afrique du Nord ; l’Algérie était française à l’époque ! Mais je laisse la parole au papy de Nounouchette qui vous la racontera avec plus de talent que moi :
« C’était en 1950. L’étape Perpignan-Nîmes. Encore une où Râ, comme disent les cruciverbistes, faisait des heures supplémentaires. Tu avais beau avoir une feuille de chou sur la cafetière, tu sentais quand même passer le truc. Alors, de temps en temps, un petit coup de Roussillon, histoire de s’humecter les papilles. Et finalement, c’est Abdel-Kader qui a trinqué. Zaaf, il avait pris la tangente avec un pote à lui, Molinès. Et il pensait bien la gagner son étape. Il n’avait rien négligé pour cela. Surtout les « conseils » d’un copain belge qui lui avait vanté les mérites de petites pilules « comme ça ».
Et le coureur belge, grand ami de Zaaf, lui avait remis la boîte, sans comme dit le prospectus, préciser la posologie. Voilà donc mon Abdel Kader qui prend un peu plus de pilules qu’il eut été … enfin, disons normal… Si tu avais vu Zaaf tanguer sur la route, la balayer, éviter … un platane, avant de s’écrouler dans un fossé, en bordure d’un vignoble. Et il allait peut-être bien tomber dans les pommes quand un vigneron lui passa sa gourde. Zaaf ne buvait pas de vin. Mais il s’aspergea le visage, la nuque. À tel point que, quand on s’empressa autour de lui, il puait le pinard. Et tout aussitôt naquit la légende de la biture sensationnelle. Tu vois, ma Nounouchette, comme il faut toujours se méfier des apparences et des mauvaises langues.
Tu peux aller demander aux toubibs de Nîmes qui lui firent un lavage d’estomac, si je raconte des blagues.
Zaaf, lui, il était malin. Il n’a rien dit. Même que le lendemain, il est venu au départ faire son numéro. Il voulait repartir ! Bien sûr, on lui rappela son abandon dont il disait ne pas se souvenir. Alors, il proposa de … « vite faire le bout d’étape qu’il n’avait pas fait … »
Tout ça, ça lui a valu pas mal de contrats. Beaucoup de contrats, même. À tel point que tous les journaux écrivirent qu’il était obligé de s’installer en Bretagne puis en Belgique. Ça, mon ange, c’était vrai. Mais les contrats n’y étaient pour rien.
Simplement, la légende avait traversé la Méditerranée. On y avait cru. Et les compatriotes musulmans de Zaaf avaient décidé d’excommunier le buveur de vin … Abdel-Kader était prisonnier de sa légende.
»

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Celui qu’on surnommait le Lion de Chebli montra par la suite d’indéniables qualités de communicant avant l’heure. En effet, l’année suivante, il s’appliqua à terminer à la place populaire de « lanterne rouge » du Tour, promesse de bien meilleurs contrats dans les critériums. Et comme en atteste la photo ci-dessous, il sut aussi tirer quelque profit publicitaire de sa mésaventure. Comme quoi le pinard languedocien ne lui tourna pas la tête tant que ça !

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Excusez cette enivrante escapade à vélo qui m’a conduit jusque sous un platane à Vendargues ! Je sais bien qu’aujourd’hui, au collège (qui n’est plus de la réussite !), dés que vous écrivez un tant soit peu en un français correct, vous obtenez une note satisfaisante même lorsque vous ne traitez pas le sujet. Mais instruit aux rigueurs professorales du vieux cours complémentaire de mon père, je ne peux me satisfaire de ce compromis.
Bref, je retourne aux Sauclières qui, hors mes souvenirs du Tour de France, étaient dans mon enfance un véritable enfer où les Diables Rouges, c’était leur surnom, du Football Club de Rouen, mon équipe favorite, se brûlaient régulièrement les godasses à crampons. Il n’y avait pas encore la télévision à la maison, juste la lecture de la chronique sportive de Paris-Normandie, le quotidien régional, qui narrait les quasi inéluctables naufrages de mes joueurs fétiches au bord de la Méditerranée. A priori ces stades semblaient accueillants avec leurs noms poétiques : les Sauclières à Béziers, les Métairies à Sète, les Hespérides à Cannes ! En ce temps où les matches se jouaient à quinze heures le dimanche après-midi, à l’heure où déclinait le soleil, c’était quelques buts dans la musette que ramenaient mes favoris en lieu et place des pommes d’or des Hespérides, les « filles du couchant » nées de l’union d’Atlas et Hespéris.
La dame de Béziers n’était pas plus amène avec ses visiteurs footeux. Cette malédiction contribue bien sûr à sa légende. L’Association Sportive Biterroise section football possède un maigre palmarès, une seconde place du championnat de France de deuxième division en 1957 qui lui valut un passage éclair d’un an dans l’élite. Cependant, elle compta dans ses rangs une multitude d’excellents joueurs. Il est même un gardien de but de légende qui plongea sur la pelouse pelée des Sauclières : René Vignal.

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J’ai relu pour vous Hors Jeu, le récit de sa vie tourmentée qu’il confia, il y a une trentaine d’années, à l’excellent journaliste Francis Huger. Le grand-père Vignal avait une façon très particulière (mais qui s’avéra juste) de parler de son petit-fils : « il lui manque une case ! » Ainsi, à l’époque des vendanges, une nuit lors de la tournée arrosée des barriquots, il vint à notre fada alors adolescent, l’idée de libérer les singes en cage au plateau des poètes. Devant le peu d’entrain des quadrumanes dérangés dans leur sommeil à prendre la tangente, Vignal et ses camarades envisagèrent de déboulonner une des statues qui ornent le jardin dans le prolongement des allées Paul Riquet. Ainsi, « Victor Hugo dont la splendide barbe accueille en premier les visiteurs, dès le portail ouvert, n’avait pas résisté à une poussée iconoclaste et s’était brisé dans un vacarme d’Hernani. Cinquante ans de génie romantique gisaient à nos pieds » !
Sélectionné dès son plus jeune âge dans les équipes du Languedoc à travers tous les échelons, minimes, cadets et juniors, Vignal vit sa réputation franchir les limites de la région et très vite, il embrassa une carrière professionnelle d’abord à Toulouse puis au Racing Club de Paris, le prestigieux club de la capitale. Il devint alors le goal de l’équipe de France et suite à un match extraordinaire à l’Hampden Park de Glasgow, la presse anglo-saxonne baptisa le biterrois à vie « The flying Frenchman », le Français volant ! Homme caoutchouc, il construisit son image sur ses réflexes étonnants, ses envolées magistrales, ses plongeons acrobatiques et ses sorties kamikazes dans les pieds des adversaires. Revers de la médaille, son intrépidité frisant l’inconscience l’exposa à de multiples blessures qui abrégèrent sa brillante carrière.

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J’étais tout gamin, c’était un temps où les ignobles insultes d’« enc… » n’accompagnaient pas les dégagements des gardiens adverses. Mon papa m’emmena le voir jouer, une fois à Rouen au stade des Bruyères (un joli nom aussi !), et une autre à l’ancien Parc des Princes. J’écarquillais les yeux devant ce dieu vivant du stade. Je me souviens toujours du penalty qu’il arrêta contre le Red Star : parti d’un côté, dans un saut de carpe extraordinaire, il replongea dans l’autre sens pour dévier le ballon. Tout autant que son style plein de panache, j’admirais ses tenues, des vrais « habits du dimanche » (presque logique puisque les matches se déroulaient en ce jour du seigneur !) avec ses casquettes, ses maillots ou plus exactement ses pull-overs à col roulé ou avec des chevrons. J’ai évoqué les Noëls de mon enfance ; oui c’est pour être comme Vignal que je commandai au monsieur à barbe blanche une tenue complète de gardien de but. Il ne m’offrit qu’un maillot classique, mais j’admets aujourd’hui qu’il ne m’apportât pas un beau pull Rodier pour me vautrer sur le goudron de la cour !
Donc ce joueur inoubliable cassé de partout termina sa carrière à Béziers avec, je cite Francis Huger, « une triplette de footballeurs comme notre pays en a rarement connu.Ils venaient tous d’endroits différents ; Ernst Stojaspal d’Autriche, Jules Nagy de Hongrie, Diego Bessonart d’Uruguay. C’étaient de grands artistes du ballon dont les prouesses sur le vieux stade des Sauclières faisaient frémir les banquettes mitées et trépigner les tribunes. »
Et Vignal de conter son premier match sous les couleurs rouge et bleu : « Je suis déjà revenu dans les vestiaires depuis quelques semaines pour des entraînements. Mais à ce moment, à cette minute où le public dévale le Jardin des poètes, s’engage sur la passerelle du canal, passe sous le pont de la voie ferrée, s’approche de nous comme une énorme vague mugissante, je tressaille d’inquiétude. La rumeur s’enfle, envahit la cour d’honneur, piétine sur les lames de bois qui se joignent sur nos têtes, retombe par le tunnel qui débouche sur le terrain pelé. Tous ces gens sont venus pour moi ou presque … Et voici l’équipe de Béziers commandée par celui que vous attendez tous, René Vignal. La voix du bateleur n’est pas éteinte dans le micro qu’un rugissement me déchire les oreilles autant qu’il me réchauffe l’esprit. On dirait l’entrée d’un toréador à la féria de Pampelune : les bravos, les cris, les encouragements crépitent comme une litanie de crécelles, et je me sens happé, enveloppé, porté par cette vague d’amitié. Ils sont tous avec moi, je ne peux plus en douter. »
La suite moins glorieuse est à ranger au chapitre des faits divers. C’est probable que dans le contexte actuel du professionnalisme avec les contrats exorbitants, les managers, les droits à l’image, les postes de consultants sur les chaînes de télévision, René Vignal n’aurait pas vécu telle déchéance. Il se perdit dans le dédale des cabarets, des filles et de l’argent facile avec au bout, des braquages et une condamnation à quinze ans de prison. Comme écrivit Antoine Blondin, le Français volant était devenu un voleur français! Mais c’est là que réside tout l’intérêt de sa biographie Hors jeu, c’est aussi l’aventure d’une résurrection exemplaire. Avec l’aide d’un éducateur pénitencier, il oeuvra pour introduire le football dans les prisons (qu’en auraient pensé messieurs Sarkozy et Hortefeux ?) et se révéla le grand entraîneur qu’il aurait dû devenir. Il coule aujourd’hui du côté de Toulouse des jours que j’espère heureux*. Merci monsieur Vignal qui avait hanté mes rêves d’enfant !
Il est un autre grand gardien de but qui commença sa carrière aux Sauclières. Claude Abbes appartint en effet à l’A.S. Béziers avant de participer à la fameuse épopée de la Coupe du Monde 1958 en Suède que l’équipe de France termina à la troisième place.
À en croire le récit de Vignal, la dame de Béziers était déjà … un peu décatie ! Cependant, un demi-siècle plus tard, notre quasi centenaire a encore assez bon pied bon œil. Elle ne paye certes pas de mine quand on l’aperçoit de l’extérieur avec son grand mur de moellons noirâtres. D’antiques inscriptions « gradins populaires et pesages » ornent encore les vomitoires permettant l’accès à la vieille arène.

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Sa tribune d’honneur a subi un lifting, le ciment ayant remplacé les bancs de bois. Devant elle, le mâchefer de Jules Cadenat (Jules comme César et Cadenat comme serrure, se plaisait-il à dire) est toujours là. Je m’attends à ce que cette fois, Bobet débouche en tête !

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Sur la pelouse moins pelée qu’antan s’entraînent les footballeurs de l’Avenir Sportif de Béziers qui évolue en championnat de France amateur. Un nom prometteur de club pour un stade mythique à qui je souhaite encore longue vie !
En ressortant, un automobiliste ivre rate le tournant en face et vient s’encastrer dans le portail du vieux stade. Je suis témoin, il ne peut pas dire comme Zaaf qu’on l’a arrosé de pinard !

*René Vignal s’est éteint le 20 novembre 2016

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 11 février, 2011 |4 Commentaires »

La maison d’Isert

Lors de mes vœux de nouvel an, je vous avais fourni la raison de mon silence tout relatif en ce mois de janvier. En effet, je devais me consacrer au montage d’un film sur un quasi nonagénaire du petit village d’Ariège où je séjourne périodiquement. On dit en Afrique que lorsqu’un griot s’en va, c’est une bibliothèque qui disparaît. C’est dans cet esprit qu’avec un voisin, nous avons enregistré l’ancien forgeron qui constitue la mémoire vivante de ce qu’était la vie de la commune il n’y a pas loin d’un siècle.
Afin de calmer votre impatience, je vous ai emmené du côté de Rebirechioulet et Cantaous-Tuzaguet pour vous conter la vie truculente et festive au fin fond du Sud-ouest. Hasard de la programmation du cinéma Max Linder de Saint-Girons, j’ai retrouvé cette même ambiance lors de la projection du film Le fils à Jo réalisé par Philippe Guillard, actuel journaliste sportif à Canal Plus et ancien champion de France de rugby avec le quinze du Racing Club de France, l’équipe sélecte de Paris qui narguait les provinciaux en jouant avec un nœud papillon rose. La ligne de vêtements Eden Park créée par quelques-uns de ses coéquipiers de l’époque, s’inspire de cet esprit à la fois potache et classieux.
Bénéficiant d’une importante promotion dans les medias, Le fils à Jo n’est assurément pas le film à voir absolument mais ne mérite pas non plus la sévère critique parue dans Le Nouvel Observateur : « un indigeste cassoulet comico-sentimental que l’on croirait cuisiné par et pour Pompon, l’exaspérant idiot du village incarné par l’ex-rugbyman Vincent Moscato ». Justement aux côtés de Gérard Lanvin excellent comme à son habitude, le personnage de Pompon m’a beaucoup réjoui. Et Moscato, ancien « déménageur de piano » dans la première ligne du pack du Stade Français, sait désormais jouer du violon en faisant vibrer la corde du rire et de l’émotion dans un étonnant rôle de quasi autiste. Comme quoi tous les goûts sont dans la nature et le cassoulet même en conserve peut offrir des moments sympathiques quand on n’oublie pas la convivialité dans les ingrédients ! Question d’état d’esprit ! N’en déplaise au chroniqueur parisien, ce soir-là, j’avais envie de monter sur la table et de faire tourner les serviettes ! Ainsi aussi, il y a une quarantaine d’années, le bonheur était dans une clairière au milieu de la forêt tropicale, à quelques kilomètres des ruines mayas de Tikal au Guatemala. Cette nuit-là, nous cuisinâmes une boîte de cassoulet William Saurin au feu de bois des rosiers qui entouraient le bungalow de l’unique motel à la ronde. Mémorable !
Mémorable, c’est justement le titre du film, le mien cette fois, dans lequel Jean Martres, ancien maréchal-ferrant de La Bastide du Salat petite commune ariégeoise de 201 âmes, égrène ses souvenirs. Mes lecteurs les plus fidèles le connaissent déjà puisque j’avais évoqué son métier à ferrer (l’un d’entre vous m’avait même signifié qu’on disait un « travail » !) dans un billet du 18 juin 2008. Il me plait souvent de lui rendre visite et de l’écouter parler d’un temps que je n’ai pas connu, d’autant plus qu’il possède quelques prédispositions de conteur.
C’est lui qui m’a enseigné la courte promenade de cet après-midi jusqu’à la maison d’Isert, une vieille masure délabrée. Cela fait trente ans que j’entendais les anciens du village en parler en enveloppant leurs propos d’un épais mystère. Ah Isert … ! Intrigué donc, je me suis décidé à me rendre enfin au milieu des bois jusqu’à cette maison hantée de souvenirs qui au fil du temps deviennent presque légendes.

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Je fais fi du panneau d’interdiction planté autrefois avec humour par le regretté Joseph à l’attention de quelques voleurs de poules, des renards mais aussi des individus indélicats de l’espèce humaine. Il suffit dans un premier temps de suivre la route en cul-de-sac dite du fond de la côte. Elle serpente dans la plaine au-delà des dernières maisons jusqu’au pied des collines boisées. De là, cap vers l’Ouest et on entame la montée par un chemin qui offre quelques belles échappées en surplomb du village. Au printemps, il n’est pas rare que des orchidées sauvages en fleurissent les talus.

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Déjà des images surgissent du passé raconté par le forgeron bien avant que les pétarades des quads ne troublassent la quiétude des sous-bois. En ce beau dimanche d’hiver, le seul risque encouru pourrait provenir de la maladresse d’un chasseur qui aurait fêté la troisième mi-temps avant l’heure. J’imagine autrefois les paires de bœufs attelés au joug redescendant jusqu’aux fermes des tombereaux de bois ou de foin en vrac fauché dans les prés d’Isert. Dans les années 1950, à la belle saison, Anna Rouch, la dernière propriétaire des lieux, menait encore quotidiennement ses vaches paître la bonne herbe odorante de là-haut. C’était le paradis affirmait-elle. D’autant qu’elle connaissait à proximité quelques bons coins à champignons ! J’entends aussi les chants et les rires des écoliers de la classe unique de La Bastide qui avant-guerre, avec leur valeureux maître, grimpaient immuablement à Isert la veille des grandes vacances.

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C’était au temps des « années folles » vers 1925. Leurs sabots de bois claquaient sur les pierres du chemin, les épines griffaient leurs jambes nues, le jus des fruits sauvages tachait leurs blouses noires. Ce voyage de fin d’année scolaire semble surréaliste aujourd’hui. Une fois par an, Isert était la maison du bonheur pour ces enfants. Nul besoin de Disneyland ou de parc Astérix, le sentiment de liberté dans la nature et au grand air d’Isert les comblait. Pas de Mac Donald’s et de coca-cola, ni même de Mac Arel (humour occitan !), le pique-nique consistait invariablement en des sardines et une salade de tomates, arrosé de l’eau fraîche et pure de la source du ruisseau tout proche.
Anecdote cocasse liée qui sait à l’éternelle guerre des écoles, vers Pâques, le curé emmenait ses ouailles manger un gigot de mouton en haut de l’Estelas, la colline de l’autre côté du Salat. Agneau de Dieu versus sardine républicaine !
L’instituteur, le fabricant de certificats d’études comme aurait dit le cousin Léopold de Cantaous-Tuzaguet, s’appelait Abel Fournié, un de ces admirables hussards noirs de la République . J’ai retrouvé sa trace dans le petit cimetière qui surplombe le village de Betchat, de l’autre côté des bois. Sur sa tombe, on peut lire en guise d’épitaphe, un poème de sa composition :

« Au cimetière du village
Je lis : ci-git, un nom, un âge
Sur la pierre des monuments
Rongés par la pluie et les vents.
Et je revois de ces rivages
Dans le lointain, bien des visages
Tristes, inquiets, gais, rayonnants
En leur automne ou leur printemps.
Je voudrais conter leur histoire
Pour qu’ils vivent dans la mémoire
Des habitants de mon pays.
Mais on ne lirait pas mon livre :
Le travail presse ! On veut bien vivre !
Et sur les morts, tombe la nuit … »

C’est bien pour ne pas oublier cette France rurale de la première moitié du siècle passé, celle dont je vécus gamin les dernières palpitations, que je laisse parler ses derniers survivants en les filmant et en trempant ma plume dans l’encre violette.
Imaginez la joie des élèves de monsieur Abel qui avait une vraie maison comme cabane au fond des bois. Encore habitable, elle n’avait cependant plus d’occupants sinon une multitude de chauve-souris dans la pénombre de la cave.
Voilà, d’un pas tranquille, en moins d’une heure, je touche au but indiqué par le fléchage de fortune mis en place lors des journées du patrimoine. Heureusement car, surtout à la belle saison quand la végétation est touffue, on peut passer sans remarquer la maison située en retrait du chemin creux.
Je me fraye un passage entre quelques ronciers, j’enjambe une clôture électrique et je me retrouve devant les vestiges d’Isert. Orpheline de ses derniers occupants depuis presque un siècle, l’ancienne ferme a subi les inéluctables outrages du temps. La toiture s’est effondrée et des éléments de la charpente jonchent pêle-mêle le sol. Des lézardes apparaissent insidieusement sur les façades.

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Malgré cela, il est facile d’imaginer l’aspect d’Isert dans les années 1800 : une solide maison avec de robustes pierres d’angle du pays et attenant, les dépendances agricoles. Jean Martres se souvient au temps de son enfance d’une vaste cuisine et d’un escalier permettant l’accès à l’étage à des chambres aux murs bien tapissés. Il connut les derniers métayers à y avoir vécu, monsieur et madame Couzinet et leurs trois enfants, deux filles et « Pierroutet », le petit Pierre, mais ils avaient alors déjà déménagé dans la plaine, au village voisin de Lacave. Il est vrai que malgré un semblant de confort, la vie devait être rude là-haut au milieu des bois.
Aucun chemin carrossable, ni électricité ni eau courante, pas même un puits, il fallait aller recueillir l’eau à la fontaine, la hount d’Isert, située à deux cents mètres en contrebas et souvent à sec en été.

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En fouillant plus attentivement les décombres, je retrouve probablement trace du four à pain car bien sûr, il n’était pas question que le boulanger fasse sa tournée comme maintenant. J’imagine la bonne odeur du pain cuit qui devait embaumer ce coin de sous-bois.
Plus encore qu’ailleurs, la vie en autarcie était de règle : une paire de bœufs pour effectuer les travaux de labour et moisson, sept ou huit vaches qui faisaient un veau chaque année et … un peu de lait si le veau était vendu à temps, quelques moutons qui paissaient au printemps l’herbe des « charretières », ces chemins dans les bois, des poulets que devait convoiter le renard rôdant dans la contrée. Les œufs constituaient à l’époque un revenu non négligeable et servaient de monnaie d’échange chez l’épicier du village contre un peu d’huile.
Pour la consommation des bêtes, on plantait du maïs sur le lopin de terre bordant la maison.
Au temps où les pesticides n’accomplissaient pas leur sale besogne, les pruniers abondaient autour d’Isert. Ils produisaient les « cursetto », des petites prunes rouges excellentes pour la fabrication d’eau-de-vie. Si gamin, Jean Martres joua avec ses camarades à leur propre guerre des boutons, en lançant des cailloux sur les ennemis de Castagnède de l’autre côté de la rivière du Salat, j’ignore par contre si comme P’tit Gibus, il trempa ses lèvres dans un verre de la « bonne goutte ». Peut-être la passa-t-il simplement sur un bobo car l’eau-de-vie était, outre un digestif, un désinfectant et un médicament.
Les écureuils alléchés par la présence de nombreux noisetiers sauvages étaient aussi légion dans le « jardin d’Isert ». Et comme dans toute légende, il y avait au village une vraie vieille dame qui racontait en patois des histoires de sorcières pour que le petit Jeannot connaisse quelques frayeurs. De la fiction à la réalité, j’imagine l’angoisse de Pierroutet au milieu des bois dans les nuits sombres d’hiver.
Après 1930, en période de coupe de la forêt, les bûcherons occupèrent épisodiquement la ferme abandonnée. À tel point, qu’en bas, les villageois les rendaient responsables des allées et venues de plus en plus fréquentes constatées à partir de 1942. Ce n’est qu’au début de 1944 qu’on découvrit enfin qu’Isert abritait un maquis, un de ces groupes de résistants français à l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Le terme fait référence à une forme de végétation méditerranéenne et à l’expression corse « prendre le maquis » signifiant se réfugier dans un massif forestier dépeuplé afin de se soustraire aux autorités.
Des groupes de dix à douze maquisards venant de la région toulousaine s’installaient là durant de courtes périodes le temps de mener quelques coups de main contre la Milice et les troupes d’occupation allemande tels le déraillement d’un train à la gare proche de Boussens.
Par souci de sécurité et de confidentialité, les contacts étaient rares entre eux et les villageois. Cependant de temps en temps, quelques maquisards descendaient après le couvre-feu pour partager un moment de détente à l’occasion de bals clandestins. Un poste de radio ou un accordéoniste du village voisin de Touille, une douzaine de filles et de garçons et … résonnez valse musette ! Certains graffitis dessinés au noir de charbon sur les murs d’Isert témoignent peut-être d’une de ces amourettes nouées un soir de bal.
Bon sang de chasseur ne saurait mentir, Jean Martres se souvient qu’à la sortie de la guerre, Isert était un coin giboyeux. Les lièvres pullulaient. De même, nul besoin de merles car les grives fréquentaient les nombreux alisiers. À la pointe du jour, le chasseur pouvait tirer facilement une quinzaine d’oiseaux occupés à dévorer les baies rouges. Ce menu gibier a disparu aujourd’hui au profit du sanglier qui n’hésite pas à causer quelques dégâts jusque dans les champs de maïs au pied des collines.
C’est sur la commune de Barjac, à un vol de palombes d’Isert, que l’ami Jean tua son premier sanglier. Pour les besoins de mon film, je lui ai demandé de me conter son exploit en patois.

http://www.dailymotion.com/video/xgtszd

Voilà comment quatre siècles après le coup de Jarnac porté par Guy Chabot de Saint-Gelais à l’arrière de la cuisse de François de Vivonne seigneur de La Châtaigneraie, le coup de Barjac de Jean Martres est désormais célèbre localement !

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Le temps de fouler, au-dessus de la masure, le pré en pente douce qui mène à la crête et l’heure est venue de rentrer au village. Je connais désormais Isert, cette maison ouverte à tout vent qui renferme plein de secrets et nourrit encore parfois les conversations à la veillée au coin des cheminées.
Vous pourriez trouver banale cette promenade, et pourtant quelques pierres délabrées vous racontent cent cinquante ans d’Histoire et d’histoires d’un petit village au fond de notre douce France. « Il suffit pour ça d’un peu d’imagination » comme le chantait Charles Trenet dans son Jardin extraordinaire !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 3 février, 2011 |1 Commentaire »

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