Bonne Année 2011

Bonne Année 2011 dans Almanach couverturecharliehebdoblog

Charlie Hebdo du 29 décembre 2010

« Je ne prendrai pas de calendrier cette année, car j’ai été très mécontent de celui de l’année dernière ! » Ce trait d’humour d’Alphonse Allais pourrait être le prolongement de la couverture du dernier Charlie Hebdo de 2010. Il est vrai que l’année qui vient de s’achever ne fut pas souvent enthousiasmante : les cendres du volcan islandais Eyjafjallajökull éparpillées dans l’espace aérien, la mine d’infos sur la guerre en Irak fournie par Wilileaks, les 250 000 victimes du séisme de Haïti, la plateforme de forage Deepwater Horizon provoquant la catastrophe la plus noire de l’histoire des États-Unis, la tempête Xynthia ravageant les côtes vendéennes, les coulées de boues rouges en Hongrie, la Russie en flammes, la Grèce en crise, la France qui travaille dans la rue à défendre ses retraites, le feuilleton de l’affaire Bettencourt, le grand « footoir » de la Coupe du Monde de football, le grand merdier des jours de neige ou sans carburant … sans parler des tracasseries administratives exercées à l’égard des Roms. Avec nos Hortefeux et Besson, craignons qu’« un jour, on aura besoin d’un visa pour passer du 31 décembre au 1er janvier » comme disait le romancier et pamphlétaire Jacques Sternberg ! Et puis, ne sentez-vous pas qu’on fait fi de 2011 pour accéder vite à 2012, année d’une grande échéance électorale ? Loin de cette cuisine politicienne, des otages attendent dans leurs geôles.
Vivons-la pleinement tout de même cette nouvelle année, sait-on jamais ! Pour ne pas la commencer idiot, en guise d’étrennes, je vous offre celles écrites par Arthur Rimbaud. Je vous les propose in extenso car lorsque je l’appris à l’école primaire, ce poème était amputé de sa substance profonde. On nous cache tout, on nous dit rien, vous le savez bien ; nous ne récitions que la seconde moitié de la troisième strophe (en vert dans le texte) privée de sa pitié sociale.
« Les Étrennes des Orphelins » est un poème composé de cinq strophes d’alexandrins à rimes plates qui évoquent le sort de deux petits enfants venant de perdre leur mère et livrés à eux-mêmes « en la maison glacée ».

Les Étrennes des Orphelins
I
La chambre est pleine d’ombre ; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève…
- Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;
Leur aile s’engourdit sous le ton gris des cieux ;
Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant…
II
Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure…
Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique et son globe de verre…
- Puis, la chambre est glacée…on voit traîner à terre,
Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose !
On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose…
- Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
D’exciter une flamme à la cendre arrachée,
D’amonceler sur eux la laine de l’édredon
Avant de les quitter en leur criant : pardon.
Elle n’a point prévu la froideur matinale,
Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?…
- Le rêve maternel, c’est le tiède tapis,
C’est le nid cotonneux où les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !…
- Et là, – c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;
Un nid que doit avoir glacé la bise amère…
III
Votre coeur l’a compris : – ces enfants sont sans mère.
Plus de mère au logis ! – et le père est bien loin !…
- Une vieille servante, alors, en a pris soin.
Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;
Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur pensée
S’éveille, par degrés, un souvenir riant…
C’est comme un chapelet qu’on égrène en priant :
- Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux…
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher…
On entrait !… Puis alors les souhaits… en chemise,
Les baisers répétés, et la gaieté permise !
IV
Ah ! c’était si charmant, ces mots dits tant de fois !
- Mais comme il est changé, le logis d’autrefois :
Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
Toute la vieille chambre était illuminée ;
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer…
- L’armoire était sans clefs !… sans clefs, la grande armoire !
On regardait souvent sa porte brune et noire…
Sans clefs !… c’était étrange !… on rêvait bien des fois
Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
Et l’on croyait ouïr, au fond de la serrure
Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure…
- La chambre des parents est bien vide, aujourd’hui :
Aucun reflet vermeil sous la porte n’a lui ;
Il n’est point de parents, de foyer, de clefs prises :
Partant, point de baisers, point de douces surprises !
Oh ! que le jour de l’an sera triste pour eux !
- Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,
Silencieusement tombe une larme amère,
Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? »
V
Maintenant, les petits sommeillent tristement :
Vous diriez, à les voir, qu’ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !
Les tout petits enfants ont le coeur si sensible !
- Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose…
- Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d’eux se pose…
Ils se croient endormis dans un paradis rose…
Au foyer plein d’éclairs chante gaiement le feu…
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;
La nature s’éveille et de rayons s’enivre…
La terre, demie-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil…
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire…
On dirait qu’une fée a passé dans cela !…
- Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris… Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose…
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or : « A NOTRE MERE ! »

Arthur Rimbaud

Au début, « la chambre est pleine d’ombre » mais à la fin, « on dirait qu’une fée a passé dans cela ! » Alors rêvons nous aussi qu’une fée se penche sur l’année 2011 pour la faire belle et heureuse !
Encre violette entame sa quatrième année puisque vous lui êtes fidèles chers lecteurs. Excusez si elle est (un peu) moins présente courant janvier, d’autres aventures l’accaparent, en l’occurrence le montage d’un film de souvenirs d’un maréchal-ferrant. Elle vous en parlera probablement un jour.

Publié dans : Almanach |le 3 janvier, 2011 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 6 avril, 2011 à 1:06 Françoise écrit:

    Il est bien tard chez moi mais j’ai un peu oublié l’heure.
    Je viens de lire vos voeux pour 2011.
    Si l’année 2010 « ne fut pas souvent enthousiasmante », que dire de 2011 ? Je la trouve pire que la précédente et je pense à ce vers de Rosemonde Gérard que je détourne un peu « Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain ».Vu comme ça, ce n’est guère rassurant. Ne vous inquiétez pas,je souris en écrivant.
    Par ailleurs, je me dis que pour les Chinois (les asiatiques en général), depuis le 3 février, c’est l’année du Lapin, une année qui devrait être calme et presque douce. Si on ne peut même plus faire confiance à la sagesse millénaire des Chinois…
    J’essaie de garder bon moral mais je vous avoue que quelquefois je suis tracassée par ce que réserve l’avenir. Quel monde laissons-nous à nos enfants ? Pollution, violence, incertitude… Même l’école n’offre plus le réconfort qu’on pouvait y trouver. Mais là, si je commence à parler école, je ne dormirai plus du tout.
    Merci encore pour vos écrits.
    A bientôt. Cordialement.

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