« Couleur froide » de John BATHO

Crachin, vent, déjà la nuit tombe au milieu de l’après-midi, couleur froide d’un déprimant samedi de novembre à Paris. Je me gare en face du pont Marie.

« Sous les ponts de Paris, lorsque descend la nuit
Toutes sortes de gueux se faufilent en cachette
Ils sont heureux de trouver une couchette
Hôtel du courant d’air où l’on ne paie pas cher
L’parfum et l’eau c’est pas cher mon marquis… »

Presque un siècle après sa création, ce célèbre refrain est cruellement d’actualité. Sous les arcades du quai des Célestins, c’est toujours la même rengaine et, de vrais miséreux, que par sentiment de culpabilité on appelle sans logis ou sans domicile fixe, cherchent dans le sommeil à oublier leur peine. Boudinés dans une couverture, recroquevillés sur un matelas éventré, ils cherchent un brin de chaleur sous un amoncellement de cartons. Quel luxe, l’un d’eux se glisse sous une tente Quechua ! Même leurs chiens sont tristes. J’ignore qu’à cet instant, je tiens l’introduction de mon billet sur Couleur froide, la nouvelle exposition du photographe John Batho que présente la galerie nicolas silin dans le quartier du Marais.
Au-delà du jeu de mots facile, Batho n’est jamais banal dans sa démarche! À plus de soixante-dix printemps, à l’heure où il pourrait donc, malgré la réforme exponentielle, aspirer à une paisible retraite, John continue de surprendre. Lors de l’exposition Le champ d’un regard à la Bibliothèque Nationale de France que je vous avais largement présentée (voir billet du 16 septembre 2009 Croisière dans la Couleur), l’artiste maître de la couleur nous avait dérouté avec sa série très originale Présents et absents en noir et blanc, métaphore du passé douloureux des peuples baltes.

Cette fois, il braque son objectif sur le présent révoltant qui s’étale à nos pieds, dans les rues : « Je suis attentif aux objets sans valeurs, aux laissés pour compte, aux solitudes éprouvées. Au cours de mes déambulations, je me suis arrêté devant ce qu’à l’ordinaire, le regard évite, ce qui gêne, encombre les trottoirs, est jeté dehors. Des objets, mais aussi des êtres humains, que la rue finit par chosifier… Présences insolites que la multiplication dans le paysage urbain rend banales. Présences dérangeantes, parfois à l’incongrue beauté… »

couleurfroide5 dans Histoires de cinéma et de photographie

Car oui, c’est une étrange esthétique qui se dégage de la douzaine de photographies exposées. Hasard de l’accrochage ou aléa de ma flânerie, mon œil tombe d’entrée sur un détail, un sac en papier sur lequel flashe en lettres bleues comme une légende ou une invitation : « See the world », vois le monde ! Les sans-abri deviennent ce qu’on appelle un marronnier dans le jargon du journalisme. Dans quelques jours, avec les premiers grands froids, la France va redécouvrir ses pauvres à la grand-messe du vingt heures. Nous aurons droit aux mêmes reportages, aux mêmes histoires sur l’engrenage inexorable, perte d’emploi, divorce, endettement, qui plonge un citoyen moyen dans la clochardisation, aux mêmes lamentations et aussi tristement au même laxisme de nos gouvernants. Rappelez-vous, il y a quelques hivers, ces sempiternels plans de tentes Quechua alignées le long des berges du canal Saint-Martin, comme une rangée de chocolats Mon chéri enveloppés dans leur papier rose. Sans doute, avec sa pudeur et sa sensibilité, Batho aurait trouvé là sujet à traiter le rythme, la couleur et la matière de la toile comme il le fit avec ses innombrables clichés de parasols et de drapeaux sur la plage de Trouville. Mais loin d’un voyeurisme malsain, John affiche d’autres ambitions artistiques et citoyennes en nous donnant à voir aujourd’hui sur le pavé, à quelques mètres de Paris-plage.

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« Pour concilier l’esthétique et le social, l’esthétique et l’empathie, j’ai fait le choix du négatif » écrit-il dans l’avant-propos de son livre Couleur froide publié aux éditions Terre bleue, un joli nom pour notre planète en proie à tant de souffrances humaines et écologiques. En effet, il utilise un procédé basique que pourtant beaucoup de photographes du dimanche ignorent. Mini cours donc de photographie numérique pour les Nuls (parmi lesquels je me range) ! Avec un logiciel de traitement d’image numérique, en cliquant dans le menu Image / Réglages / Négatif, on inverse les couleurs d’une image en fonction de son opposée sur la roue chromatique, qu’on nomme couleur complémentaire.

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« Ce qui se voyait orange devient bleu, le rose devient vert, l’ombre devient lumière … Seul le gris reste gris ». Parti pris subtil qui donne une autre dimension à des clichés possiblement banals d’un fait de notre société : « Tout en saisissant le sujet dans son actualité, je le tiens à distance comme pour une lecture sur négatoscope … Au lieu d’apparaître dans la couleur qu’il renvoie, le sujet se révèle dans la couleur qu’il retient. »
En contrepartie, « cette curieuse radiographie aux couleurs inversées réclame un examen attentif, évite que le regard ne se perde dans une lecture de surface ». Radiographie est le mot juste, car la présence fréquente en arrière-plan de quadrillages de carrelages et de grilles, laisse imaginer un décor de laboratoire ou cabinet médical où l’on ausculterait notre société malade. C’est grave docteur Batho ?
Amas, accumulation, amoncellement, empilement, fatras d’objets hétéroclites, caractérisent une première série de photographies. Sur l’une d’elles, je distingue une forme humaine allongée au milieu de ce « ramassis, pauvre parodie d’abondance, nomade grâce aux chariots des centres commerciaux ». J’hallucine devant la couleur psychédélique qui, au vrai sens de son origine grecque, révèle l’âme des « enfermés dehors ». Fulgurances irréelles d’une réalité honteuse : ici, on ne pousse pas son caddy regorgeant de produits de consommation, jusqu’à son coffre de voiture, on habite dessous ou dedans !
Sur d’autres clichés plus apurés, la tache fluorescente d’un anorak ou une couverture se découpe sur la désolation noirâtre du macadam ou du trottoir. Un détail saisi discrètement par l’objectif pudique, révèle qu’une forme humaine se dissimule dessous.

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Suis-je indécent de m’extasier devant une paire de chaussures de sport débordant d’une couverture ? Les couleurs acidulées rose et verte dégagent une tendresse qui invite à m’approcher donc à réfléchir. Le travail sur la matière est magnifié par le remarquable tirage : la laine élimée et boulochée, les semelles usées dont les ultimes dessins viennent comme en écho au fichier d’empreintes « génitales » évoquées par un sinistre ministre s’emmêlant les pinceaux.

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Sur un autre pan de mur, se décline une série de photographies plus picturales et abstraites qui n’est pas sans rapport avec ses travaux autour des Nuages et des Papiers froissés. La couleur bleue en constitue l’élément fédérateur.

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Le peintre Jacques Monory, grand maître du bleu avec Klein, au point qu’il en existe un à leur nom, justifiait son recours à cette couleur froide ainsi : « Quitte à peindre des crimes, je n’allais tout de même pas mettre du rouge sur les plaies, cela aurait été un pléonasme. J’ai donc choisi le bleu qui, en plus, correspondait à ce que je voulais dire, que notre vie est illusoire. » Avec la presque monochromie, la froideur de la touche et la composition, Batho n’est pas si loin de Monory en nous livrant ses maux bleus. En inversant les couleurs jaunâtres de quelques tissus et mobilier au rebut, il crée la bonne distance pour appréhender avec plus d’épaisseur et d’efficacité, une vie qui est tout sauf rose.

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« Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil »

Quitte à contredire Charles Aznavour, quand John Batho nous trempe dans sa Couleur froide, il me semble au contraire que la misère des sans logis s’affiche avec plus d’acuité sous les spots de la galerie nicolas silin. Là réside tout le talent de l’artiste.

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JOHN BATHO couleur froide 13 novembre-18 décembre 2010 galerie nicolas silin 6,rue Chapon 75003 Paris

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 19 novembre, 2010 à 20:30 Jean-Pierre écrit:

    Tu en parles joliment bien ! Tiens, tu devrais aller voir « Ce n’est qu’un début ». Pour de plus amples renseignements, viens voir sur mon blog. A bientôt.

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