Archive pour novembre, 2010

« Couleur froide » de John BATHO

Crachin, vent, déjà la nuit tombe au milieu de l’après-midi, couleur froide d’un déprimant samedi de novembre à Paris. Je me gare en face du pont Marie.

« Sous les ponts de Paris, lorsque descend la nuit
Toutes sortes de gueux se faufilent en cachette
Ils sont heureux de trouver une couchette
Hôtel du courant d’air où l’on ne paie pas cher
L’parfum et l’eau c’est pas cher mon marquis… »

Presque un siècle après sa création, ce célèbre refrain est cruellement d’actualité. Sous les arcades du quai des Célestins, c’est toujours la même rengaine et, de vrais miséreux, que par sentiment de culpabilité on appelle sans logis ou sans domicile fixe, cherchent dans le sommeil à oublier leur peine. Boudinés dans une couverture, recroquevillés sur un matelas éventré, ils cherchent un brin de chaleur sous un amoncellement de cartons. Quel luxe, l’un d’eux se glisse sous une tente Quechua ! Même leurs chiens sont tristes. J’ignore qu’à cet instant, je tiens l’introduction de mon billet sur Couleur froide, la nouvelle exposition du photographe John Batho que présente la galerie nicolas silin dans le quartier du Marais.
Au-delà du jeu de mots facile, Batho n’est jamais banal dans sa démarche! À plus de soixante-dix printemps, à l’heure où il pourrait donc, malgré la réforme exponentielle, aspirer à une paisible retraite, John continue de surprendre. Lors de l’exposition Le champ d’un regard à la Bibliothèque Nationale de France que je vous avais largement présentée (voir billet du 16 septembre 2009 Croisière dans la Couleur), l’artiste maître de la couleur nous avait dérouté avec sa série très originale Présents et absents en noir et blanc, métaphore du passé douloureux des peuples baltes.

Cette fois, il braque son objectif sur le présent révoltant qui s’étale à nos pieds, dans les rues : « Je suis attentif aux objets sans valeurs, aux laissés pour compte, aux solitudes éprouvées. Au cours de mes déambulations, je me suis arrêté devant ce qu’à l’ordinaire, le regard évite, ce qui gêne, encombre les trottoirs, est jeté dehors. Des objets, mais aussi des êtres humains, que la rue finit par chosifier… Présences insolites que la multiplication dans le paysage urbain rend banales. Présences dérangeantes, parfois à l’incongrue beauté… »

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Car oui, c’est une étrange esthétique qui se dégage de la douzaine de photographies exposées. Hasard de l’accrochage ou aléa de ma flânerie, mon œil tombe d’entrée sur un détail, un sac en papier sur lequel flashe en lettres bleues comme une légende ou une invitation : « See the world », vois le monde ! Les sans-abri deviennent ce qu’on appelle un marronnier dans le jargon du journalisme. Dans quelques jours, avec les premiers grands froids, la France va redécouvrir ses pauvres à la grand-messe du vingt heures. Nous aurons droit aux mêmes reportages, aux mêmes histoires sur l’engrenage inexorable, perte d’emploi, divorce, endettement, qui plonge un citoyen moyen dans la clochardisation, aux mêmes lamentations et aussi tristement au même laxisme de nos gouvernants. Rappelez-vous, il y a quelques hivers, ces sempiternels plans de tentes Quechua alignées le long des berges du canal Saint-Martin, comme une rangée de chocolats Mon chéri enveloppés dans leur papier rose. Sans doute, avec sa pudeur et sa sensibilité, Batho aurait trouvé là sujet à traiter le rythme, la couleur et la matière de la toile comme il le fit avec ses innombrables clichés de parasols et de drapeaux sur la plage de Trouville. Mais loin d’un voyeurisme malsain, John affiche d’autres ambitions artistiques et citoyennes en nous donnant à voir aujourd’hui sur le pavé, à quelques mètres de Paris-plage.

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« Pour concilier l’esthétique et le social, l’esthétique et l’empathie, j’ai fait le choix du négatif » écrit-il dans l’avant-propos de son livre Couleur froide publié aux éditions Terre bleue, un joli nom pour notre planète en proie à tant de souffrances humaines et écologiques. En effet, il utilise un procédé basique que pourtant beaucoup de photographes du dimanche ignorent. Mini cours donc de photographie numérique pour les Nuls (parmi lesquels je me range) ! Avec un logiciel de traitement d’image numérique, en cliquant dans le menu Image / Réglages / Négatif, on inverse les couleurs d’une image en fonction de son opposée sur la roue chromatique, qu’on nomme couleur complémentaire.

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« Ce qui se voyait orange devient bleu, le rose devient vert, l’ombre devient lumière … Seul le gris reste gris ». Parti pris subtil qui donne une autre dimension à des clichés possiblement banals d’un fait de notre société : « Tout en saisissant le sujet dans son actualité, je le tiens à distance comme pour une lecture sur négatoscope … Au lieu d’apparaître dans la couleur qu’il renvoie, le sujet se révèle dans la couleur qu’il retient. »
En contrepartie, « cette curieuse radiographie aux couleurs inversées réclame un examen attentif, évite que le regard ne se perde dans une lecture de surface ». Radiographie est le mot juste, car la présence fréquente en arrière-plan de quadrillages de carrelages et de grilles, laisse imaginer un décor de laboratoire ou cabinet médical où l’on ausculterait notre société malade. C’est grave docteur Batho ?
Amas, accumulation, amoncellement, empilement, fatras d’objets hétéroclites, caractérisent une première série de photographies. Sur l’une d’elles, je distingue une forme humaine allongée au milieu de ce « ramassis, pauvre parodie d’abondance, nomade grâce aux chariots des centres commerciaux ». J’hallucine devant la couleur psychédélique qui, au vrai sens de son origine grecque, révèle l’âme des « enfermés dehors ». Fulgurances irréelles d’une réalité honteuse : ici, on ne pousse pas son caddy regorgeant de produits de consommation, jusqu’à son coffre de voiture, on habite dessous ou dedans !
Sur d’autres clichés plus apurés, la tache fluorescente d’un anorak ou une couverture se découpe sur la désolation noirâtre du macadam ou du trottoir. Un détail saisi discrètement par l’objectif pudique, révèle qu’une forme humaine se dissimule dessous.

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Suis-je indécent de m’extasier devant une paire de chaussures de sport débordant d’une couverture ? Les couleurs acidulées rose et verte dégagent une tendresse qui invite à m’approcher donc à réfléchir. Le travail sur la matière est magnifié par le remarquable tirage : la laine élimée et boulochée, les semelles usées dont les ultimes dessins viennent comme en écho au fichier d’empreintes « génitales » évoquées par un sinistre ministre s’emmêlant les pinceaux.

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Sur un autre pan de mur, se décline une série de photographies plus picturales et abstraites qui n’est pas sans rapport avec ses travaux autour des Nuages et des Papiers froissés. La couleur bleue en constitue l’élément fédérateur.

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Le peintre Jacques Monory, grand maître du bleu avec Klein, au point qu’il en existe un à leur nom, justifiait son recours à cette couleur froide ainsi : « Quitte à peindre des crimes, je n’allais tout de même pas mettre du rouge sur les plaies, cela aurait été un pléonasme. J’ai donc choisi le bleu qui, en plus, correspondait à ce que je voulais dire, que notre vie est illusoire. » Avec la presque monochromie, la froideur de la touche et la composition, Batho n’est pas si loin de Monory en nous livrant ses maux bleus. En inversant les couleurs jaunâtres de quelques tissus et mobilier au rebut, il crée la bonne distance pour appréhender avec plus d’épaisseur et d’efficacité, une vie qui est tout sauf rose.

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« Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil »

Quitte à contredire Charles Aznavour, quand John Batho nous trempe dans sa Couleur froide, il me semble au contraire que la misère des sans logis s’affiche avec plus d’acuité sous les spots de la galerie nicolas silin. Là réside tout le talent de l’artiste.

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JOHN BATHO couleur froide 13 novembre-18 décembre 2010 galerie nicolas silin 6,rue Chapon 75003 Paris

Elle s’appelait Sarah

Hors mes escapades festivalières, il n’est pas dans mes habitudes de jouer les critiques de cinéma. Des journalistes spécialisés le font avec beaucoup plus de talent même si certains confondent avec complaisance, opinion et promotion du film.
Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous faire part de mon coup de cœur pour « Elle s’appelait Sarah » sorti récemment dans les salles. Comme le souhaitait le réalisateur Gilles Paquet-Brenner, il s’agit d’un « beau film du samedi soir, accessible et populaire, apte à susciter une réflexion ». N’y voyez là, aucun jugement péjoratif ou irrespectueux eu égard au sujet traité, bien au contraire. Cela me rappelle les temps anciens que j’ai déjà évoqués quand, dans mon petit bourg normand, nous nous rendions en famille au cinéma jouxtant la maison et nous en revenions avec plein d’images et d’émotions en tête propices à de riches discussions.

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Dire comme Tatiana de Rosnay, l’auteure du livre éponyme d’où est tiré le film, que c’est l’histoire d’un homme qui va enfin découvrir qui était sa mère, même si stricto sensu c’est absolument exact, me semble trop abrégé et ne révèle que la « solution finale » si je puis me permettre tel effet de langage dans ce contexte.
Le film mêle deux vies de femmes : Sarah, une fillette de dix ans qui a le malheur de porter une étoile jaune accrochée à sa poitrine, et Julia, une journaliste américaine, mariée à un Français, qui couvre la commémoration de la rafle du Vel’d’Hiv’, soixante après. Avec en partage, un appartement du quartier du Marais, habité par un couple de réfugiés polonais et leurs deux enfants juste avant leur arrestation en 1942, et où emménage aujourd’hui Julia qui découvre que les grands-parents de son mari s’y installèrent un mois après. Les personnages du roman et du film sont totalement fictifs mais certains événements décrits survenus pendant l’été 1942 sont tout à fait exacts. Et à travers l’enquête de Julia, le scénario unit donc soixante ans d’Histoire de France.
L’adaptation du livre à succès constitue une forme de catharsis pour le réalisateur Gilles Paquet-Brenner, d’origine juive, dont le grand-père fut dénoncé par des Français et mourut au début de sa déportation. Il n’apprit cette anecdote que, récemment, lors de la préparation du tournage et rend hommage dans le film à son aïeul disparu à travers le personnage de l’homme au violon avec une bague contenant un poison pour décider du moment où il mourra.
Au tournant des années 1950-60, Elle s’appelait Sarah n’aurait probablement pas vu le jour tant son sujet était quasi tabou dans la tête de ceux qui venaient de vivre les horreurs de la seconde guerre mondiale. En 1956, Nuit et brouillard d’Alain Resnais doit faire face à la censure française qui cherche à estomper les responsabilités de l’État français en matière de déportation et la commission de censure exige que soit supprimée une photographie d’archives sur laquelle on peut voir un gendarme français surveiller le camp de Pithiviers.
En 1963, l’émouvante chanson éponyme de Jean Ferrat, sans être interdite, est déconseillée sur les ondes de l’ORTF (Office de Radiodiffusion et Télévision Française) :

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent
Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été… »

En fouillant dans mes souvenirs d’enfance, bien qu’ayant accompagné mes parents dans leur devoir de mémoire, notamment aux camps du Struthof dans les Vosges, et de Dachau, je ne me rappelle pas qu’ils m’aient relaté l’épisode de la grande rafle. Je connaissais bien sûr, j’adorais même, j’ose écrire, le Vel’ d’Hiv’, apocope de vélodrome d’hiver, … en tant qu’arène sportive. La télévision en noir et blanc venait de pénétrer dans le salon familial ; j’ai encore en tête les images joyeuses des Six jours de Paris cyclistes et les exploits de mon idole Jacques Anquetil vainqueur des deux dernières éditions de l’épreuve avant la destruction de l’enceinte de Grenelle. Que cela semble dérisoire, incongru, malsain mais aussi tellement évocateur du climat de l’après-guerre. Il fallait s’étourdir pour oublier les années noires. Robert Chapatte commentait avec enthousiasme les « chasses de nuit des écureuils », ainsi surnommait-on les coureurs de six jours. Roger Pierre et Jean-Marc Thibault entonnaient « Á Joinville-le-Pont Pontpont ! Nous irons guincher chez-chez ! », dans les gradins des populaires, la foule reprenait en chœur « Chez Gégèèèène » ! En son sein, combien savaient ? que savaient-ils ? et s’ils savaient, pourquoi préféraient-ils ignorer ce qui s’était déroulé hier, quinze ans auparavant en ce même lieu ? Honte, culpabilité, lâcheté, indifférence, ignorance, racisme, il y avait sans doute de tout cela ! Certains s’étaient sans doute même perdus à l’époque dans la dénonciation et la délation.

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La seule photographie de la rafle du Vel’d'Hiv’

Une plaque (trop) discrète sur un mur du boulevard de Grenelle raconte les faits : « Les 16 et 17 juillet 1942, 13 152 Juifs furent arrêtés dans Paris et sa banlieue, déportés et assassinés à Auschwitz. Dans le Vélodrome d’Hiver qui s’élevait ici, 4 115 enfants, 2 916 femmes, 1 129 hommes furent parqués dans des conditions inhumaines par la police du gouvernement de Vichy par ordre des occupants nazis. Que ceux qui ont tenté de leur venir en aide soient remerciés. Passant, souviens-toi ! » J’ai déjà évoqué cette horrible tache noire qui souille l’Histoire de France lors de ma promenade sur le pont de Bir-Hakeim (voir billet du 1er avril 2010). La rappeler n’est pas inutile en ce lendemain de Toussaint où 49 sépultures ont été profanées dans le cimetière israélite de Bar-le-Duc. Notre société n’est pas guérie ; parce qu’elle oublie inconsciemment ou pas, elle rechute. Comme je le fis en cette occasion, Julia se promènera pour les besoins de son article, aux abords de la rue Nélaton pour sinon comprendre, du moins humer quelque chose de l’irrespirable passé.
Et en ouverture du film, nous nous retrouvons au petit matin de cette effroyable opération de nettoyage ethnique baptisée ignominieusement vent printanier. Elle a été retardée de deux jours, fête nationale oblige, pour ne pas heurter la conscience des Français. Deux enfants, frère et sœur, chahutent joyeusement sous les draps du lit lorsque des coups retentissent à la porte de l’appartement, « Police, madame, ouvrez ! » En quelques secondes, des destins basculent dans le drame, des vies se brisent, s’arrêtent sans doute ou simplement peut-être car il ne s’agit finalement que de la police française. Sauve qui peut, sauve ce qui peut être sauvé, et Sarah a l’idée « géniale » de dissimuler son petit frère Michel dans la cachette des jeux heureux, le placard de la chambre dont elle conserve précieusement la clé.
Puis la caméra à l’épaule, impressionniste et réaliste, subjective à travers les yeux de Sarah, nous emporte au cœur de ce voyage au bout de l’enfer, les autobus vert et jaune, l’entrée et le séjour dans le vélodrome. Avec elle et ses parents, je me sens bousculé, étouffé, effrayé par les cris, les pleurs, les regards hagards ou terrorisés, bientôt affamé sans nourriture et un seul point d’eau. Une femme se suicide avec son enfant en se jetant des gradins supérieurs. Des excréments souillent le sol, il me semble renifler les odeurs insupportables. La reconstitution de la rafle est magistrale. Les scènes ont été tournées au vélodrome du bois de Vincennes comme le furent celles, plus statiques, de Monsieur Klein de Joseph Losey en 1976 et une séquence d’Edith et Marcel de Claude Lelouch, décidément les tribunes kitsch de la vieille Cipale avec ses poutrelles en ferraille offrent un décor privilégié à cette tragédie (voir billet La Cipale du 1er octobre 2008). Le cinéaste a même recours à un effet spécial pour couvrir d’une verrière, cette enceinte à ciel ouvert.
Et la poignante petite Sarah qui mûrit incroyablement au rythme de cette sauvagerie, et tarabuste ses parents comme déjà résignés à leur funeste destin : il faut aller chercher le petit frère dans son placard. Calé dans mon fauteuil, je tente d’imaginer, vainement bien sûr, quel aurait pu être mon comportement, celui de mes parents aussi. Effrayant !
Et j’ai la nausée en pensant que l’opération est conduite par notre police nationale et son secrétaire général René Bousquet, complaisamment à la botte de l’occupant nazi. Nous voyons des images d’actualités, ce n’est que le 16 juillet 1995, que Jacques Chirac, le président de la République d’alors, reconnut au nom de la nation, la responsabilité de la France dans la rafle et dans la Shoah : « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français… Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 4 500 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis… La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. »
Julia, intriguée par les conditions dans lesquelles les grands-parents ont acquis leur appartement de la rue de Saintonge, se rend au Mémorial de la Shoah où elle découvre que dans la famille qui y vivait, si les parents furent déportés et tués à Auschwitz, il n’y a par contre aucune mention de leurs enfants Sarah et Michel.

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Dans le livre, l’alternance des chapitres traitant de Sarah et Julia dans leur époque, est marquée par une astuce typographique, ceux de l’été 1942 étant écrits en italiques. Dans le film, le passage du temps des faits à celui de l’enquête journalistique s’effectue imperceptiblement, sans procédé cinématographique spectaculaire, sans que cela nuise un instant à la fluidité et la compréhension du récit.
Et l’affreux cauchemar se poursuit à Austerlitz, « la gare qui avance sur le fleuve », avec le départ des trains vers une destination inconnue. Les investigations de Julia la mènent jusque dans le Loiret. C’est là que Sarah et ses parents sont transférés dans le camp de transit de Beaune-la-Rolande, antichambre d’une mort quasi certaine, reconstitué pour les besoins du film à Perdreauville dans les Yvelines. Les vrais camps de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers furent construits sur ordre des dirigeants de notre pays et placés, durant cette dramatique période, sous l’autorité du préfet de département chargé de veiller à l’application des lois promulguées par le gouvernement de Pierre Laval. Ils étaient exclusivement gardés par des gendarmes et des douaniers originaires des côtes atlantiques, parfois renforcés par des retraités de la gendarmerie et des douanes ainsi que quelques personnes sans travail, embauchées par voie d’affiches. J’imagine ceux qui habitent aujourd’hui dans ces villages chargés d’un passé aussi tragique. Certains furent contemporains des faits. Á leur porte, on chargeait des humains dans des wagons à bétail direction « l’abattoir » polonais d’Auschwitz. Peut-on parvenir un jour à vivre sereinement après cela ?

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Encore une fois, le grand angle de la caméra virtuose nous place au cœur de l’horrible panique, d’abord les hommes séparés des épouses et enfants pour être envoyés à Drancy, puis c’est le tour des femmes arrachées à leur progéniture sans aucun ménagement de la part de leurs gardiens français ; gros plans de mains désespérément accrochées à d’autres doigts ou quelques lambeaux de tissus, gros plans de regards emplis d’effroi, gros plans sur d’ultimes baisers. Je me surprends à baisser les yeux une seconde. Et la petite Sarah, la clé du placard en main, qui comprend qu’il y a urgence à s’évader du camp pour fuir l’inéluctable destin et délivrer son petit frère. Elle va s’échapper avec une camarade grâce à la bienveillante neutralité d’un gendarme dont elle a croisé plusieurs fois le regard dès le séjour au Vel’d’Hiv’, un regard sévère avec une pointe d’humanité, la preuve ! Il est difficile de juger l’attitude des gardiens dont le devoir de militaire est d’obéir et d’exécuter les ordres, sauf à condamner les brutalités envers les femmes et les enfants. J’essaie maintenant d’imaginer les tourments qui hanteront à vie l’esprit et la conscience d’un homme comme ce gendarme de Beaune-la-Rolande. Il a collaboré au départ de milliers de personnes vers la mort, il a offert à deux enfants une chance d’y échapper.
Le spectateur se fraye un chemin avec les deux fillettes au milieu des blés mûrs. Vient alors un des plus beaux plans du film, un cadre large, fixe, très graphique, presque esthétique, et les deux enfants s’éloignant dans le champ, ivres d’une fragile liberté. Étrange association de pensées, cela me rappelle la scène d’ouverture de La guerre des boutons : deux gosses qui dévalent la plaine pour sauver des tuberculeux en vendant des timbres. Le fait de guerre qui se déroule sous mes yeux est pourtant incomparablement plus dramatique, Sarah et Rachel tentent de sauver leur propre peau ainsi que celle de Michel dans le cagibi de l’appartement de la rue de Saintonge. Enfin un bol d’air dans l’atmosphère étouffante !
Mais là-bas, au camp, les nazis décideront bientôt la déportation en masse des enfants. Ce n’est plus la fiction mais la terrible réalité. Le 17 août 1942, environ 1 500 enfants, en très grande majorité français, dont les parents ont déjà été déportés, font partie du convoi n°20 qui les acheminera à Drancy dans des conditions épouvantables. Le plus jeune a quinze mois. Ils seront envoyés ensuite à Auschwitz en compagnie d’adultes afin que d’éventuels témoins croient qu’il s’agit de familles voyageant ensemble ! Les enfants seront en totalité gazés le jour même de leur arrivée en Pologne.
Julia a bouclé son article de presse sur la rafle. Son esprit est hanté par ce que sont devenus Sarah et son frère et comment les grands-parents de sa belle-famille ont pu prendre possession de leur appartement dès les premiers jours d’août 1942. Et puis, la vie continue malgré tout pour Julia aux prises avec un drame personnel. Son couple est en crise, notamment à cause du bébé qu’elle attend et dont son mari Bertrand ne veut absolument pas entendre parler. Une fillette dont on ignore si elle est encore de ce monde, un bébé qui ne naîtra peut-être jamais, deux enfants en sursis qui donnent un nouveau sens à la vie de Julia.
À ce moment du film, tandis que deux destins sont susceptibles de se croiser, il faut que je loue les deux actrices qui les portent. Kristin Scott Thomas, dans le rôle de Julia, est rayonnante de justesse, d’intelligence, de sensibilité, bref d’humanité. Je ne comprends pas que son mari Bertrand puisse s’en détacher, mais la fiction est ainsi ! À l’origine du projet, le réalisateur avait pensé à Jodie Foster, une autre comédienne bilingue que j’adore. Quant à Mélusine Mayance, elle incarne avec infiniment de talent l’évolution de Sarah enfant, de la petite fille souriante et espiègle à celle terrorisée et déterminée qui s’évade pour sauver son frère. À son sujet, le réalisateur la décrit très justement comme une « actrice dans un corps de petite fille ». Avant le tournage, lorsque Tatiana de Rosnay, l’auteure du roman, rencontra la future Sarah, et lui confia : « Tu sais, ce livre a changé ma vie et j’ai quarante-huit ans, il va changer la tienne », Mélusine lui répondit : « Oui, je sais, je suis prête ».
Puisque j’évoque le choix des interprètes, ce film possède aussi cette qualité du cinéma de ma jeunesse avec la présence d’admirables seconds rôles. Et pour commencer, Niels Arestrup, en paysan rustre du Loiret, endosse un costume de héros bien malgré lui. Parce qu’une nuit, les deux fillettes évadées du camp, affamées et épuisées, frappent à sa porte, sa vie bascule pour lui aussi. Il appartient sans doute à la grande majorité silencieuse des Français qui pense avant tout à ne pas avoir d’ennuis et à sauver sa peau. Mais un je ne sais quoi, un sentiment de culpabilité, un petit supplément d’humanité, le rangent soudain dans la vraie vie, au rang de Juste parmi les Nations, titre décerné au nom de l’état d’Israël par le mémorial de Yad Vashem, pour honorer ceux qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs.

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Michel Duchaussoy dans le rôle du beau-père de Julia, est également remarquable. Leurs relations ont longtemps été froides mais sa confession dans la scène à l’intérieur de l’automobile est bouleversante. Beaucoup se sont rués dans les appartements vidés de leurs occupants pour en prendre possession sans se poser la question de ce qu’étaient devenus les anciens propriétaires. Dans le film, le père Tezac peut enfin se libérer du lourd secret qui le hante depuis le retour de Sarah à l’appartement de la rue de Saintonge, et soulager ainsi enfin quelque peu sa conscience.
Elle s’appelait Sarah raconte une histoire banalement tragique dans le contexte de la rafle du Vel’d’Hiv’. Dans ma promenade au pont de Bir-Hakeim, j’avais fustigé une classe de lycéens plus préoccupés par les textos de leurs portables que par les victimes de la grande rafle figées dans le bronze.

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Ici, sur la pellicule, dans la relation décrite avec sensibilité sans sensiblerie, de deux destins de femmes mêlés à soixante ans de distance, entre thriller et mélo, il y a surtout un hors champ vertigineux. Rien ne semblait pouvoir troubler la vie de Julia, journaliste américaine installée à Paris : un mari architecte, une fille adorable, un prochain déménagement dans le quartier historique du Marais. Mais la fiction sert au réveil des consciences et à la survie de la mémoire. Pourquoi était-il si grave d’être juif ? Pourquoi eux ? Pourquoi comme cela ? Comment vivre quand on en revient ? Comment le vivre quand on en fut témoin ? Jusqu’où l’Homme peut-il aller dans l’horreur? Depuis que j’ai vu le film, les questions s’accumulent et le malaise grandit.
Lors d’une interview, Kristin Scott Thomas se posait la question de savoir quel aurait été son comportement si elle avait été confrontée à ce que vivent les personnages du film. Bien sûr, elle aurait aimé faire partie des héros … sans aucune certitude pourtant.
« Peut-on sortir indemne de ce genre d’aventure ? » entend-on dans le film. Évidemment non, et l’on peut presque ajouter, heureusement ! C’est là que réside le devoir de mémoire ; sans pouvoir effacer le passé, au moins le comprendre et s’en servir pour inventer un avenir meilleur. Je suis sorti de la projection, profondément ému par la scène finale lorsque l’image de Sarah se fond sur la nouvelle petite fille de Julia … une petite Sarah aussi bien sûr, qui saura comme sa maman, se montrer digne de l’héritage légué par ses aînés. Courez voir Elle s’appelait Sarah, vous pleurerez intelligemment, et ça fait du bien !

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La vie de château de Blandy-les-Tours à Vaux-le-Vicomte

« Le 17 août (1661) à six heures du soir, Fouquet était roi de France ; à deux heures du matin, il n’était plus rien ». Trois siècles et demi plus tard, j’ai souhaité mieux comprendre cette assertion de Voltaire en me rendant au château de Vaux-le-Vicomte. Pour être parfaitement honnête, j’avais prévu, ce jour-là, de visiter en famille le palais de Versailles, proche de chez moi. Mais, pour cause de fermeture le lundi, nous mîmes donc le cap vers la Seine-et-Marne, à l’Est de Paris, ce qui n’est pas fortuit, vous le saurez bientôt.
Et, comme avec moi, les nourritures terrestres accompagnent souvent les plaisirs de l’esprit, la vie de château commence dès midi, à Blandy-les-Tours, à l’entrée de l’ancienne rue Courte soupe, la bien nommée en la circonstance. En effet, le menu à quinze euros ne propose qu’une simple salade verte et une omelette nature bien tristounette en comparaison de celle aux cèpes du col de Beyrède (voir billet du 4 septembre 2010) ; sans même, une assiette des fleurons fromagers locaux, le coulommiers et les Brie(s) de Meaux et de Melun ! Par contre, le décor est superbe : de la terrasse, à l’ombre rafraîchissante d’un frêne, nous jouissons de la vue sur les tours et les remparts du magnifique château médiéval qui se dresse en plein coeur du village.

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Selon les textes, le château daterait de 1216. Il appartient alors au vicomte de Melun et comporte une première enceinte semi-circulaire. Au temps de la Guerre de Cent ans, les rois Charles V et Charles VI financent des travaux d’agrandissement et de renforcement avec notamment les cinq tours actuelles dont la tour carrée. Le château agrandi au XVIème siècle par François d’Orléans, devient une demeure de plaisance. En 1572, Marie de Clèves s’y marie avec le prince de Condé. Elle ne possède aucun lien avec l’héroïne du chef-d’œuvre de préciosité classique écrit par Marie-Madeleine de La Fayette dont notre président confiait avoir beaucoup souffert sur elle ! Ce qui soit dit en passant est un abus de langage car l’ex-mademoiselle de Chartres était une femme imprenable !

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Ce mariage princier réunit la fine fleur de l’aristocratie huguenote et notamment, le jeune prince Henri de Navarre, futur roi Henri IV, le chantre de la poule au pot (c’eut été meilleur que l’omelette mais il est vrai que nous sommes lundi !). C’est cette même cour qui périt deux semaines plus tard lors du massacre de la Saint-Barthélemy, suite auquel les jeunes époux durent se remarier selon le rite catholique. Au XVIème siècle, le château de Blandy constitue au propre par ses fortifications, comme au figuré, un bastion de l’esprit protestant sans qu’il faille établir un lien avec la proximité géographique de Meaux dont l’évêque Guillaume Briçonnet se donne pour but de réformer l’église en rétablissant la discipline ecclésiastique, l’astreinte à résidence des curés dans leur paroisse ainsi que leur formation théologique.
En 1707, le château et les terres de Blandy sont achetés par le maréchal de Villars, déjà propriétaire alors du château de Vaux-le-Vicomte, but de notre excursion. Il fait même étêter les tours et enlever les charpentes pour reconstruire les communs de Vaux victimes d’un incendie.
Laissé en ruine au fil des siècles, ce chef-d’œuvre féodal en péril a été acquis en 1992 par le conseil général de la Seine-et-Marne qui a effectué un remarquable travail de restauration.

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Sur la placette devant l’entrée, je m’arrête quelques instants devant ce qui n’était nullement un instrument de torture au temps des chevaliers. Il s’agit d’un broyeur à pommes du XVIIIème siècle dont la meule en grès était entraînée par un cheval.
J’achève ma ronde autour des remparts devant une adorable sculpture du « Joueur de flûte », œuvre d’un artiste en résidence dans la localité. C’est l’occasion d’évoquer au pied du donjon, la légende de Hamelin, une petite ville d’Allemagne qu’une nuit, des centaines de milliers de rats envahirent. Elle ne dut son salut qu’à un troubadour qui sortit une petite flûte en bois noir de sa gibecière et en joua dans toutes les rues du village jusqu’à la rivière. Les rats envoûtés par sa musique étrange, sortirent des maisons, se rassemblèrent en un cortège derrière lui, puis se précipitèrent dans l’eau et se noyèrent tous jusqu’au dernier.

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Si comme à Hamelin, les rats ont disparu de ses ruelles, Blandy et son château demeurent cependant un des hauts-lieux de la France hantée (lire La France hantée de Simon Marsden). Des âmes en peine reviennent le jour de l’anniversaire de leur trépas sur les lieux de leur mort pour chercher le chemin qui les mènera dans l’Au-delà tant convoité. Certaines terrifient les vivants lors de leur passage en hurlant et en faisant tinter leurs chaînes contre les pierres. On dit même que les empreintes brûlantes de ces revenants seraient encore gravées dans la pierre des maisons. Pire encore, durant la nuit de la Toussaint , les dalles recouvrant les tombes se soulèvent, les morts s’éveillent et se dirigent vers l’église Saint Maurice en chantant le Dies Irae, ce poème apocalyptique écrit en langue latine sur la colère de Dieu et le jugement dernier. Brrr !!! Dieu merci, il vous laisse en paix pour un an, la Toussaint est passée. Confidentiellement, je pense que les probabilités sont plus élevées de croiser à Blandy-les-Tours, une vulgaire souris voire un rat, qu’un fantôme en colère !
L’esprit serein, nous rejoignons à une lieu de là, le château de Vaux-le-Vicomte qui comme son nom ne l’indique pas, se situe sur la commune de Maincy. Nous y accédons par une voie royale, une magnifique allée de platanes centenaires, longue de 1,4 km. Malgré le très roulant enrobé qui recouvre la chaussée, je l’imagine parcourue par des équipages hippomobiles tels que ceux qui stationnent dans les anciennes écuries à l’entrée du château.

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En effet, un musée présente une riche collection de carrosses et de voitures à cheval datant de plusieurs siècles. En prime, nous entendons même en fond sonore, le frottement des roues et le claquement des sabots sur le pavé.

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La visite commence avec une litière, un véhicule connu depuis l’Antiquité, une chaise à mules utilisée pour les déplacements en ville.

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La chaise de poste, apparue sous Louis XIV, était un véhicule léger pour une personne dont le rôle à l’origine est de courir la poste, c’est-à-dire de voyager vite entre les relais de poste.

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La chasse étant une activité importante de la noblesse, on utilisait ce type de voiture à gibier pour ramener les proies. L’intérieur de cet élégant véhicule en osier était équipé de crochets auxquels on suspendait les animaux abattus.

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Partons pour de plus longs voyages avec la Briska, voiture d’origine russe dont le fond plat peut se transformer en couchette, et la capote protéger des intempéries.

« A l’arrière des berlines
On devine
Des monarques et leurs figurines
Juste une paire de demi-dieux
Livrés à eux
Ils font des p’tits
Il font des envieux … »

Pas sûr que ce soit très confortable pour que, comme le suppliait Bashung, Joséphine ose à l’arrière de cette dormeuse :

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Déjà que sur la banquette arrière de notre « deudeuche » des années 1950-60 … !
Déclinaison de la berline, voici un Grand coupé de gala qui appartenait à la famille de Noailles :

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Le roi Charles X l’aurait emprunté pour s’enfuir de Paris lors de la révolution de 1830. Suite à l’insurrection populaire des 27, 28 et 29 juillet, dite les Trois Glorieuses, Charles X, cédant à la panique et au découragement, quitte Saint-Cloud, dans la nuit du 30 au 31, pour rejoindre le château de Rambouillet via le Trianon à Versailles. Il est donc probablement passé à quelques centaines de mètres de chez moi ! Le 1er août, il nomme son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, « lieutenant-général du Royaume ». Le 2 août, Charles X abdique en faveur de son petit-fils Henri d’Artois.

« Louis I
Louis II
Louis III
Louis IV
Louis V
Louis VI
Louis VII
Louis VIII
Louis IX
Louis X dit le Hutin
Louis XI
Louis XII
Louis XIII
Louis XIV
Louis XV
Louis XVI
Louis XVII
Louis XVIII
et plus personne plus rien…
qu’est-ce que c’est que ces gens-là
qui ne sont pas foutus
de compter jusqu’à vingt? »

Tout gamin, j’adorais ce poème de Jacques Prévert. Outre qu’il fût facile à apprendre, je pouvais me vanter d’être supérieur en calcul aux rois de France. Et puis, bien que son surnom signifiât le querelleur j’avais une certaine sympathie pour ce Louis X sans doute à cause d’une homophonie avec un lutin. Allez savoir pourquoi Prévert le personnalisait plus que Louis Ier le Débonnaire ou le Pieux, Louis II le Bègue, Louis VI le Gros, Louis VII le Jeune, Louis VIII le Lion, Louis IX ou Saint Louis, Louis XII Père du peuple ? C’est toute la licence poétique de l’écrivain.
Au-delà de l’ironie, le poème n’est cependant pas tout à fait exact historiquement. En effet, l’ordre de succession donne normalement le trône au fils aîné du roi, le dauphin Louis de France appelé à régner sous le nom de Louis XIX. Charles X le jugeant impopulaire et incapable de gouverner, lui préfère donc le futur Henri V. Cependant, pour cela, Louis doit signer son acte de renoncement à la couronne. Il hésite … vingt minutes pendant lesquelles il est officiellement Louis XIX roi de France ! L’abdication de Charles X sera de toute façon sans effet car son cousin Louis Philippe d’Orléans se fait proclamer roi par les chambres, le 7 août 1830, sous le nom de Louis-Philippe Ier. La France connaît donc en une semaine quatre rois, Charles X, Louis XIX, Henri V et Louis-Philippe. Imaginez un scénario analogue : sous la vindicte populaire, notre président s’enfuit de l’Élysée dans sa berline coupé Vel Satis, entre sur l’autoroute au pont de Saint-Cloud, récupère ses affaires à la Lanterne dans le parc du château de Versailles, prend au passage François Fillon en résidence au château de Rambouillet, le dépose dans la Sarthe, avant de s’exiler en Angleterre pour l’enregistrement du prochain album de Carla, génial non ?!

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Après carrosses, calèches et landaus, j’achève la visite avec un fardier, ce chariot muni de roues très basses pour transporter de lourdes charges, notamment les arbres des jardins vers lesquels je me dirige maintenant.
En passant, je contemple évidemment le château. Il est l’œuvre de Nicolas Fouquet qui, pour asseoir sa position sociale, acquiert en 1642 la terre noble de Vaux, en Brie, dans le bailliage de Melun, et se fait appeler vicomte de Vaux. En 1653, il est nommé surintendant des finances conjointement avec le marquis de Servien que lui a « mis dans les pattes » Mazarin faisant sienne la devise, « diviser pour mieux régner ». Fouquet prend l’habitude de se réserver d’importants bénéfices à chaque opération financière. Devenu considérablement riche, il décide de construire alors un château digne de sa puissance sur plusieurs dizaines d’hectares de friches et marécages. À l’image de l’emblème de sa famille, un écureuil comme ceux qui grimpent aux arbres du parc, et de sa devise Quo non ascendet, jusqu’où Fouquet ne montera-t-il pas ?

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Il fait appel aux meilleurs artistes de l’époque pour bâtir son palais : l’architecte Louis Le Vau, premier architecte du Roi, le peintre Charles Le Brun fondateur de l’Académie de Peinture, le paysagiste André Le Nôtre, contrôleur général des bâtiments du Roi et le maître-maçon Michel Villedo, tous hommes de génie que le jeune Louis XIV avaient déjà réunis pour restaurer le château de Vincennes. Il crée même une manufacture de tapisseries au village de Maincy afin de tisser portières et tentures.

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Les façades du château devaient initialement être en brique comme les écuries et les communs. Finalement, lui fut préférée la pierre blanche de Creil qui se reflète dans l’eau des fossés.
Le château comporte un corps central avec trois avant-corps côté cour au nord, et une grande pièce en rotonde côté jardins au sud. Quatre pavillons, semblant jumeaux quand on les regarde latéralement, sont en lieu et place des ailes quasi inexistantes.

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« …Il me fit voir en songe un palais magnifique,
Des grottes, des canaux, un superbe portique,
Des lieux que pour leurs beautés
J’aurais pu croire enchantés,
Si Vaux n’était point au monde:
Ils étaient tels qu’au Soleil
Ne s’offre au sortir de l’onde
Rien que Vaux qui soit pareil… »

Fabuliste de métier, Jean de La Fontaine affabule (à peine) sur les splendeurs du domaine de Fouquet dans son poème Songe à Vaux. Originaire de Château-Thierry, distant de Vaux de moins de vingt-cinq lieues, La Fontaine, en proie à des dettes, de lourds droits de succession et de faibles revenus de ses charges, se chercha un protecteur. La publication de son poème Adonis lui valut bientôt l’admiration et la protection de Fouquet qui l’invita à vivre à sa cour en échange d’une pension en vers.

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En l’absence de chaise à porteurs et délaissant les petites voiturettes électriques proposées en location, j’arpente à pied les allées du magnifique jardin à la française, le chef-d’œuvre paysager de Le Nôtre.

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Il faut du courage car la statue d’Hercule Farnèse qui ferme la perspective à l’autre extrémité du parc, est distante en ligne droite de 1,6 km. Massifs taillés au cordeau, parterres de « broderies », bassins, statues, allées, tout est harmonieux. « Quiconque construit un jardin devient un allié de la lumière, aucun jardin n’étant jamais surgi des ténèbres » présage un proverbe persan que je découvrirai plus tard lors de ma visite.

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Le vaste jardin donne le sentiment d’être embrassé en un seul coup d’œil grâce à l’illusion entretenue par Le Nôtre en utilisant les lois de la perspective ralentie. Plus les éléments du parc sont éloignés du château, plus ils sont hauts et longs, procédé permettant d’écraser la perspective et de rendre le jardin plus petit qu’il n’est en réalité.
Ces effets d’optique réservent une mauvaise surprise à mes vieilles jambes. Ainsi, la grotte semble située juste après le grand bassin. Mais lorsqu’on en approche, on constate que Le Nôtre a créé une dénivellation masquant à nos yeux le grand canal long de 875 mètres. Par la chaleur de début d’automne, la promenade finit par tenir des travaux d’Hercule qui nous nargue sur son piédestal tout près, au loin !

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Ouf, j’y suis ! Le grand héros grec nous montre ses fesses en point de fuite de toutes les perspectives des jardins et du château. Solitaire au bout du parc, symbole de puissance et de réussite, il apparaît comme une allégorie de l’ascension et de la position (trop) régnante du maître des lieux. Cette sculpture en bronze doré, haute de sept mètres, est une réplique installée au XIXème siècle. Celle d’origine fut déboulonnée sur ordre de Colbert pour des raisons que je vais tenter de comprendre … lorsque j’aurai accompli les deux kilomètres du retour.
Le château et les jardins qui, dans leur conception même, sont un théâtre et une mise en scène, ont servi de décor à de très nombreux films. Ainsi fut tourné ici notamment Les Mariés de l’an II, Valmont, La fille de d’Artagnan, Ridicule, L’allée du roi, Le Pacte des loups, Vatel, L’homme au masque de fer, Marie-Antoinette et même La folie des grandeurs, celle-la même qui perdra Fouquet.

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« En cet endroit, qui n’est pas le moins beau
De ceux qu’enferme un lieu si délectable,
Au pied de ces sapins et sous la grille d’eau,
Parmi la fraîcheur agréable
Des fontaines, des bois, de l’ombre et des Zéphirs,
Furent préparés les plaisirs
Que l’on goûta cette soirée .
De feuillages touffus la scène était parée
Et de cent flambeaux éclairée.
Le ciel en fut jaloux… »

La Fontaine tait le fabuliste pour laisser parler l’historien. En retraversant les jardins, entre bassins et fontaines, j’imagine la fastueuse soirée du 17 août 1661 au cours de laquelle, comme l’exprime si poétiquement Paul Morand en titre de son roman(1), Fouquet offusque le Soleil, Louis XIV en personne qui, « avec amertume, pense à Versailles qui n’a pas d’eau; il n’a jamais vu pareil surgissement, cette féerie de sources captées, ces nymphes obéissant à d’invisibles machines. Il se fait expliquer comment la rivière d’Anqueil a été domestiquée, resserrée dans des lieux de tuyaux d’un plomb précieux. Fouquet ne lui dit peut-être pas que ce plomb appartient à l’Etat, vient d’Angleterre sans payer de douane, mais Colbert le dira au roi. Car Colbert est là, déguisant sa haineuse passion, qui observe tout, envie tout … », plombe tout, c’est le cas de le dire !
L’entrée dans le château côté cour, pour le moins vieillotte, n’a sans doute plus la solennité souhaitée par Louis Le Vau. À l’époque, le vestibule et le grand salon en rotonde s’agençaient comme une tranchée centrale sans portes qui offrait aux invités une exceptionnelle « vue traversante » de la cour d’honneur aux jardins. Hôte moins prestigieux, j’emprunte un modeste escalier de service pour accéder à l’étage à l’appartement du Surintendant Fouquet et d’abord, l’antichambre qui fait office de bureau.

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Le surintendant des finances est un ordonnateur qui signe l’engagement des fonds. C’est aussi un pourvoyeur de fonds et il joue un rôle de courtier. Il a des réseaux d’amis et de financiers qu’il mobilise pour apporter des fonds à l’État en qui la confiance est très limitée. On préfère prêter au surintendant plutôt qu’au Trésor royal et au roi. Et comme, c’est bien connu, on ne prête qu’aux riches ( !), Fouquet a besoin de montrer sa « surface financière » pour donner confiance aux argentiers. Ainsi, il va déployer sans doute trop ses richesses pas toujours acquises dans la plus grande clarté.
Je passe à côté dans le Cabinet au milieu duquel se trouve un adorable bureau Mazarin en marqueterie de bois du nom du « petit » cardinal au train de vie dispendieux. « Que l’homme est bête sans argent » laissa-t-il échapper dans sa jeunesse ! Avec lui, Fouquet prend ses premières leçons d’acrobatie financière.

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Mon regard est attiré par un buste de Jean de La Fontaine sculpté par Houdon, devant un paravent peint où je reconnais quelques animaux de ses célèbres fables.
Voici la chambre à coucher de Nicolas, Fouquet bien sûr, pas notre petit président qui se hisserait avec difficulté dans le lit !

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Elle aurait conservé sa décoration d’origine très excessive à mon goût : au plafond, un trompe-l’œil en forme de coupole ;aux murs, des tapisseries confectionnées dans les ateliers de Maincy. Peut-on trouver un peu d’intimité dans un luxe aussi ostentatoire ?

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Dans le couloir menant à l’appartement de madame Fouquet, je détaille quelques instants une gravure ancienne accrochée là comme une prémonition du futur destin du maître des lieux. Elle représente la chambre de justice réunie, ce sont les termes exacts de la légende, pour condamner Fouquet. En effet, elle fut composée avec soin avec le plus grand nombre possible d’ennemis personnels du Surintendant. Et pour commencer par les plus tarés, écrit Paul Morand, «Foucault, un coquin, vendu à Colbert, et qui se fit prendre dix fois à falsifier des papiers, retoucher des signatures, égarer exprès des pièces … », le spectacle révoltant d’une justice expéditive qui dura cependant près de trois ans ! Sans tomber dans de tels excès, peut-on affirmer que, trois cent cinquante ans plus tard, notre justice soit un modèle d’indépendance et notre société, un exemple d’honnêteté ? J’exagère ? Le fric, des puissants, le pouvoir, des fortunes monstrueuses, des paradis fiscaux, rappelez-vous le feuilleton de l’été, un ancien ministre du budget, une richissime actionnaire propriétaire d’une île aux Seychelles (Fouquet était marquis de Belle-Île !), des malversations pour une campagne présidentielle et pour faire encore plus vrai, une soirée de liesse d’un certain Nicolas … au Fouquet’s !!!
Je suis plus sensible à la décoration de l’appartement de madame Fouquet avec vue sur les jardins, et notamment une ravissante salle de bains dans le style du XVIIème siècle. Lui succèdent une chambre à coucher Louis XV et une autre style Louis XVI, ce qui était extraordinairement avant-gardiste pour l’époque !

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Je blague évidemment. Il faut savoir que pour des raisons que vous découvrirez plus tard, Vaux-le-Vicomte fut pillé et qu’il appartient aujourd’hui à une famille privée qui accomplit un remarquable travail de restauration.
Je brave mon vertige en empruntant un étroit escalier en colimaçon dans la charpente du dôme pour accéder à la lanterne. De là-haut, je jouis d’une vue imprenable sur les écuries et les jardins.

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Je redescends au rez-de-chaussée vers la grande chambre carrée dont les murs sont décorés de grandes tapisseries évoquant la légende de Diane et notamment, l’épisode de Latone transformant les paysans de Lycie en grenouilles.

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Mon regard se porte également vers un portrait de Fouquet au-dessus de la cheminée en marbre ainsi que vers deux bustes de Richelieu et Mazarin. Le cardinal de Richelieu, protecteur de la famille Fouquet, mit Nicolas sur les rails de sa brillante carrière en l’envoyant dès l’âge de seize ans comme conseiller au Parlement de Metz. Le Grand Cardinal mort, Fouquet passa alors au service du Petit.
Côté jardin, les pièces sont plus lumineuses. Ainsi, en cet après-midi radieux, resplendit le Salon des Muses.

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C’est une débauche de richesses avec ses marbres, ses dorures, ses lustres et ses tapisseries. Le Brun s’imprégnant de la mode italienne, délaisse le plafond à caissons traditionnels pour celui à voussures. Il privilégie la peinture et le stuc pour donner du relief ; ici la représentation du Triomphe de la Fidélité est une allégorie de la fidélité de Fouquet au roi durant La Fronde. Je ne suis pas persuadé pour autant que les muses figurant aux quatre coins de la voussure, m’inspireraient si je devais écrire mes billets dans cette salle !

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Sur la cheminée de marbre, un buste de Molière se détache devant une immense glace reflétant le décor fastueux du salon. Magnifique mise en scène comme le fut, près de la Grille d’eau, la première représentation de la comédie ballet Les Fâcheux, en cette inoubliable soirée du 17 août 1661.
« Une coquille monta, s’ouvrit, et une Naïade apparut : la Béjart, entourée d’arbres séparés par des dieux termes, ceinte d’une nature si admirative qu’arbres et statues, devenus vivants, se mirent à bouger et à dialoguer. Béjart, entourée de vingt jets d’eau, ouverts en gerbe, prononçait l’éloge du roi » :

« Pour voir sur ces beaux lieux le plus grand roi du monde,
Mortels je viens à vous de ma grotte profonde… »

Nicolas Fouquet est un homme de lettres, un amoureux des arts et des sciences, et un mécène. Autour de lui, gravitent de nombreux talents dans tous les domaines, Le Brun, Le Vau, Le Nôtre, La Fontaine et Molière, l’horticulteur La Quintinie, et aussi Madame de Sévigné et Vatel que nous croiserons bientôt. Vingt ans avant Versailles, il est à l’origine du mécénat royal. On lui doit encore aujourd’hui les prémices de nombreuses collections. Ainsi, sa bibliothèque qui possède 27 000 ouvrages, la plus importante après celle de Mazarin, enrichit le fond de la Bibliothèque Nationale de France.
Justement, me voilà dans la dite bibliothèque, point de départ d’une étonnante exposition animée intitulée « Grandeur et infortune de Nicolas Fouquet ». Et qu’y vois-je ? Jean de La Fontaine en personne, lui témoignant son affection et relatant son histoire à travers diverses morales issues de ses fables.

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Un écureuil (qu’on appelle un fouquet en patois angevin) juché sur son épaule droite, constitue surtout un clin d’œil à l’emblème de son mécène, car le fabuliste n’a mis en scène qu’une seule fois le petit animal symbole paradoxalement aujourd’hui de la Caisse d’Épargne :

« Il ne se faut jamais moquer des misérables,
Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux?
Le sage Esope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux;
Je ne les cite point, et certaine chronique
M’en fournit un plus authentique.
Le Renard se moquait un jour de l’écureuil
Qu’il voyait assailli d’une forte tempête:
Te voilà, disait-il, près d’entrer au cercueil
Et de ta queue en vain tu te couvres la tête.
Plus tu t’es approché du faîte,
Plus l’orage te trouve en butte à tous ses coups.
Tu cherchais les lieux hauts et voisins de la foudre:
Voilà ce qui t’en prend; moi qui cherche des trous,
Je ris, en attendant que tu sois mis en poudre… »

Le comte de Buffon dont j’adore les descriptions, fit un portrait du petit rongeur qui involontairement et étonnamment, sied au Surintendant coupable de ronger l’État selon Colbert : « Vif, alerte, industrieux, fin, le corps nerveux, très réveillé, allant par bonds, il construit adroitement son nid ».
Je ne suis pas au bout de mes surprises. La pièce attenante est la Chambre du roi dont les fenêtres donnent vers les jardins sur un bassin ovale où trône une couronne, symbole de l’allégeance de Fouquet au souverain. Le lit est protégé par une balustrade pour marquer la distance entre le roi et les gens de la cour. Quoique ayant séjourné plusieurs fois à Vaux, Louis XIV n’a jamais dormi ici, cependant, il est là devant moi cet après-midi.

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Et il parle même grâce au procédé des talking heads qui permet d’animer les personnages de cire. Le visage, les expressions et le discours d’un acteur sont préalablement filmés, puis projetés sur le mannequin. La scénographie transpose ici le conseil des ministres extraordinaire que le roi tient à Vincennes, le 9 mars 1661, à sept heures du matin. Mazarin vient de mourir, « la face du théâtre change » :
« Messieurs, je vous ai fait assembler pour vous dire que jusqu’à présent, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu monsieur le Cardinal … Vous, messieurs les ministres, je vous ordonne de ne rien signer, pas même une sauvegarde, ni un passeport sans mon commandement. Monsieur le Surintendant, je vous ai expliqué mes volontés ; je vous prie de vous servir de Colbert que feu monsieur le Cardinal m’a recommandé… Messieurs, vous savez mes volontés, c’est à vous maintenant de les exécuter ». L’État, c’est donc lui.
Désormais, Fouquet ne sera plus de tous les Conseils. La menace Colbert se profile.
D’ailleurs, guidé par un rai de lumière dans la pénombre, je passe ma tête dans l’entrebâillement d’une porte.

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Je surprends Jean-Baptiste Colbert complotant auprès du Roi pour obtenir la chute de son rival. « Il faut que monsieur Fouquet n’ait aucun soupçon ! » Le jeune Louis XIV, il n’a que vingt-deux ans, est avide de puissance. Il lui faut de l’argent pour ses maîtresses, pour ses guerres, pour Versailles naissant, et c’est Fouquet qui a l’argent. Et Colbert dans l’ombre, jaloux et ambitieux, expose au Roi les principes du colbertisme :à côté de la royauté de droit divin, il doit y avoir une économie de droit divin où le bien de chaque sujet appartient à l’État donc au roi. Même la magnificence doit être prohibée ailleurs qu’à Versailles. Il est interdit de vivre de manière souveraine et flamboyante comme le montre trop ostensiblement Fouquet en cette fastueuse soirée du 17 août 1661.

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J’en ai un aperçu dans la salle des buffets où par un ingénieux procédé, des scènes de bal filmées sont projetées en arrière-plan du Roi, la reine-mère Anne d’Autriche et Fouquet. Vatel, maître d’hôtel et chef du protocole, a mis le paquet !
« Cymbales et trompettes à l’entrée, puis violons.Trente buffets, cinq services de faisans, cailles, ortolans et perdrix, nappes et serviettes en point de Venise. Cinq cents douzaines d’assiettes, trente-six douzaines de plats d’argent, et un service d’or ; près du roi, un sucrier en or massif qu’il contemple avec envie de ses gros yeux bleus.
- Quel beau vermeil, dit le roi, se retournant vers le maître de maison.
- Pardonnez, Sire, ce n’est pas du vermeil, c’est de l’or.
- Le Louvre n’a rien de semblable … »
…Minuit était passé … un ambigu avait été préparé pour le roi, fait de fruits, de glaces et de sucreries, de ces mille choses exquises appréciées seulement quand on n’a plus d’appétit ; vingt-quatre violons invisibles jouaient dans une loggia grillée
».

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Je salive en reluquant les pièces montées de macarons. Ils ne sont pas de chez Ladurée mais ils semblent tout de même bien bons , … ça m’éneeeeeerve ainsi que Louis XIV !
C’en est trop ; à deux heures du matin, il donne le signal du départ. Les roues des carrosses grincent sur le sable. Le cortège royal, laissant les lumières de Vaux, s’enfonce dans l’obscurité de la Brie direction Fontainebleau. « J’aurais dû faire arrêter Fouquet sur l’heure ! » Le roi humilié, excédé malgré la tentative d’apaisement de sa reine de mère, crie : « Il faudra faire rendre gorge à tous ces gens-là ! »
Effectivement, le 17 août 1661, à deux heures du matin, Fouquet n’est plus rien mais son sort était scellé depuis trois mois déjà, j’en fus le témoin indiscret tout à l’heure.
De plus, comme dans toutes les petites histoires de la grande Histoire de France, les femmes jouent un rôle moins obscur qu’il n’y paraît; ainsi la fort jolie Louise Françoise de la Baume le Blanc, fille du marquis de La Vallière . Lors de sa visite à Vaux, Louis XIV remarqua un tableau la représentant, dans l’appartement de Fouquet. Le Surintendant, en parfait courtisan et ministre avisé, savait tout ce qui se passait à Fontainebleau et n’ignorait donc pas qu’elle fut la maîtresse du roi. Mais en cette époque, tout semblait pouvoir s’acheter, et Fouquet qui savait manier les filles futées pour en faire des informatrices, aurait complimenté Mlle de La Vallière sur sa beauté en y ajoutant une offre de vingt mille pistoles. Malchance pour l’inconscient Fouquet, l’amante, plus amoureuse que vénale, lui aurait répondu que même deux cent cinquante mille livres ne lui feraient pas faire un faux-pas. Vous imaginez le courroux de Louis XIV lorsque la favorite lui rapporta cet épisode.
Décidément, le Surintendant fait bien trop d’ombre au Soleil ; l’éclipse de Fouquet survient trois semaines plus tard à Nantes. Louis XIV et Fouquet s’y retrouvent sous prétexte de convocation du Parlement de Bretagne. Le roi y arrive le premier craignant que son surintendant se réfugie dans sa place forte de Belle-Île. Fouquet n’a pas conscience du danger imminent. Peut-être, croît-il que certains secrets entre lui et le roi le mettent à l’abri. S’agit-il du cardinal, de la reine-mère, d’un jumeau royal ou même d’un frère adultérin ? Je me retrouve donc à Nantes, ni sur le pont, ni sur la route de Montaigu, mais près de la place de la Cathédrale, le 5 septembre 1661 à sept heures et quart du matin.

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« Promesse de gars con ( !) », d’Artagnan accompagné de quinze de ses mousquetaires, les Gris, arrête Fouquet. Ma sympathie pour le plus célèbre des Mousquetaires, nourrie dans ma jeunesse par de nombreux films et romans de cape et d’épée, est singulièrement altérée ! Cela me fait penser que lors d’un bal costumé, au détour de mes dix ans, on me déguisa en mousquetaire. Je me suis revu en photo récemment à côté sans doute d’Anne d’Autriche. J’avais fière allure !
Fouquet murmure « Le roi est le maître » puis, à quelqu’un de sa suite «Á Saint-Mandé », sans doute pour sous-entendre de mettre en sûreté quelques papiers compromettants dans sa résidence voisine du château de Vincennes. Peine perdue, Colbert s’empare vite de lettres, détruisant ce qui pouvait lui nuire, triant ce qui allait lui servir, ajoutant même quelques faux en écriture. Chargé de poser les scellés, le ministre Séguier qui ne porte pas Fouquet dans son cœur, ironise : « Il voulait les sceaux, il les a ! » Tandis qu’un carrosse l’emmène vers sa prison d’Angers, Fouquet propose d’offrir Belle-Île au roi. Trop tard ! Dès lors, il sera ballotté pendant près de vingt ans de prisons en donjons, de cellules en cachots.
Le 12 septembre, Louis XIV supprime la surintendance, la remplaçant par un Conseil royal des finances. Colbert prend le poste de Fouquet au Conseil d’En Haut, avec rang de ministre.
Les deux crimes reprochés à Fouquet lors de son procès, sont le péculat (détournement de fonds publics par un comptable public) et la lèse-majesté, passibles tous deux de la peine de mort. Le péculat est le détournement par un comptable public, de fonds publics : réception de pensions sur les fermes mises en adjudication, acquisition de droits par le biais de divers prête-noms, réassignation de vieux billets surannés, octroi d’avances à l’État en cumul avec une fonction d’ordonnateur des fonds, afin d’en tirer bénéfice. Si Fouquet s’est possiblement enrichi en se comportant comme banquier, financier et traitant vis-à-vis de l’État, il n’est sans doute pas plus malhonnête que les autres en une époque où tout s’achète et où tout le monde se sucre. D’où vient l’immense fortune accumulée par Mazarin en dix ans ? Qu’a fait Colbert de l’argent du voyage du roi en Pyrénées ? Et le roi lui-même a profité des opérations juteuses effectuées par le surintendant.
Lors de son procès à l’Arsenal, Fouquet n’a ni défenseurs, ni accès au dossier.

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Au détour d’un couloir, je tombe sur Mme de Sévigné, fidèle amie de l’accusé, dont les lettres sont le plus beau reportage judiciaire de l’époque. Le 20 décembre 1664, le procès interminable tourne à l’avantage de Fouquet : le vote final donne dix voix pour la mort et quatorze pour l’exil. Mais deux jours plus tard, Louis XIV « jugeant qu’il pouvait y avoir grand péril à laisser Fouquet sortir du royaume, vu la connaissance particulière qu’il avait des affaires les plus importantes de l’État » commue son bannissement en réclusion à perpétuité.
Comme je descends dans les sous-sols de Vaux, Fouquet se retrouve enfermé à vie dans le donjon de Pignerol, Pinerolo en italien, forteresse piémontaise des Alpes du sud, qui constitua une défense du royaume de France jusqu’à la fin du XVIIème siècle. Il y passera les seize dernières années de sa vie. Je l’aperçois derrière les barreaux de sa geôle : « Je songe parfois à écrire mes mémoires. Au fond à quoi bon, l’histoire d’une vanité et d’un naufrage, ça ne vaut pas l’encre d’un écrit ». « Après les quatre mille arpents de Vaux, deux pièces de six pieds, c’est peu ». Et Colbert cherche partout l’argent de Fouquet, il l’a promis au roi ; par malheur, on n’en trouve pas trace, Fouquet n’a que des dettes…
Pignerol est célèbre à cause de quelques uns de ses prisonniers. Contemporain de Fouquet, au point que certaine thèse les confonde abusivement, le Masque de Fer y séjourna, comme l’évoque un panneau de l’exposition : « aucun prisonnier n’a été l’objet d’une correspondance ministérielle aussi volumineuse et d’instructions royales aussi nombreuses, adressées notamment à Monsieur de Saint-Mars gouverneur de la prison de Pignerol ». Pourquoi ? Louis XVIII déclara : « Je sais le mot de cette énigme ; c’est l’honneur de notre aïeul Louis XIV que nous avons à garder ».
Il fut un autre prisonnier que Paul Morand fait surgir avec beaucoup d’humour dans le dernier chapitre de son roman : « Une nuit, après souper, Fouquet qui sommeillait fut réveillé par un bruit insolite, un grattement dans la cheminée, d’où s’échappèrent des gravats et des cailloux qui roulèrent sur le plancher. Tout à coup, dans un nuage de plâtre, il vit tomber un petit homme noir, en caleçon, une couverture de lit sur le dos, qui, les jambes écartées, s’aidait des chenets pour sortir du conduit.
-Monsieur le Surintendant, je vous salue !Je suis si passionné par votre personne et si gouverné par le souvenir de notre rencontre à Nantes que je n’ai pas pu y résister. Vous ne me reconnaissez pas ?
-Vous ressemblez un peu au marquis de Peguilhem…
-Lui-même ! ou plutôt le comte de Lauzun, de par la carence de mon frère ; mais présentement, le prisonnier du dessous !
»
Et toutes les nuits, le même scénario se produit et, grâce à Lauzun, Fouquet reconstitue l’histoire des quinze années de réclusion passées. « Quand Fouquet interroge : Mes Breughel ? Mes Véronèse ? Mes Boulle ? Mes deux cents orangers ? Lauzun lui répond en riant :Ils sont maintenant au roi … ou bien :Vous les trouverez au Louvre … ou bien :Versailles les a recueillis ! »
Au cours de ces années, Louis XIV récupéra Le Vau, Le Nôtre, Le Brun, Molière. Il fit fermer les ateliers de Maincy dont il s’inspira pour créer la manufacture royale des Gobelins. Au petit pavillon de chasse de Versailles, succéda le palais vers lequel convergent encore aujourd’hui des millions de visiteurs. Les copains devinrent coquins et inversement. Jean de La Fontaine demeura l’un des rares à soutenir Fouquet lui rendant hommage dans Une élégie aux nymphes de Vaux :
« Remplissez l’air de cris en vos grottes profondes,
Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes,
Et que l’Anqueuil enflé ravage les trésors
Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.
On ne blâmera point vos larmes innocentes ;
Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes ;
Chacun attend de vous ce devoir généreux :
Les Destins sont contents : Oronte est malheureux.
Vous l’avez vu naguère au bord de vos fontaines,
Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines,
Plein d’éclat, plein de gloire, adoré des mortels,
Recevait des honneurs qu’on ne doit qu’aux autels.
Hélas ! qu’il est déchu de ce bonheur suprême !
Que vous le trouveriez différent de lui-même !
Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nhuits :
Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,
Hôtes infortunés de sa triste demeure,
En des gouffres de maux le plongent à toute heure.
Voilà le précipice où l’ont enfin jeté
Les attraits enchanteurs de la prospérité !… »
Vers 1678, un certain relâchement des conditions d’incarcération se fit sentir. Si Lauzun descendait toujours par les cheminées, c’était pour rendre visite à …la charmante mademoiselle Fouquet qui pouvait désormais rencontrer son père ! Le roi venait d’accorder à Fouquet sa liberté et de l’autoriser à aller se soigner aux eaux de Bourbon lorsque son ancien surintendant tomba foudroyé le 23 mars 1680.
Ma visite de Vaux s’achève par la traversée des cuisines installées en sous-sol.

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Une chose à faire tomber d’apoplexie à son tour, ma compagne émerveillée par la cheminée, les plans de travail et l’impressionnante batterie de cuivres. C’était ici le domaine réservé de Fritz Karl Watel dit François Vatel, le grand organisateur de la fête et du festin par lesquels le scandale arriva. C’est d’ailleurs en ces circonstances que pour surprendre ses invités, il inventa un dessert, de la crème sucrée et fouettée avec des branchettes de buis. La crème Vaux-le-Vicomte aurait pu naître s’il n’y avait pas eu les événements que vous connaissez désormais, Vatel s’exila en Angleterre avant d’être promu un 1663, contrôleur général de la bouche du prince du Grand Condé au château de Chantilly. Là naquit officiellement la célèbre crème. Louis XIV envisageait d’enrôler Vatel à Versailles lorsque lors d’une somptueuse fête donnée à Chantilly, pour quelques poissons et fruits de mer non livrés, le cuisinier déshonoré mit fin à ses jours.
Finalement, du Moyen Âge à la Monarchie absolue, des fantômes de Blandy-les-Tours aux jaloux de Vaux-le-Vicomte, la vie de château n’est pas toujours une sinécure quoi qu’en pensent le basketteur Tony Parker et Eva Longoria qui ont choisi récemment de se marier à Vaux, comme en témoigne le livre d’or. Pour retourner à ma vie normale faite de manifestations contre la réforme des retraites, de bouclier fiscal et d’affaire Bettencourt, je sors par le salon ovale dont « le demi-rond pousse en dehors, orné de quatre belles figures au-dessus de la corniche, de sorte que ce magnifique dôme fait un très agréable effet. Le perron est tout à la fois magnifique et commode, les fossés sont revêtus de balustrades de ce côté-là aussi bien que de l’autre ; et l’on découvre de cet endroit une si grande et si vaste étendue de différents parterres, tant de grandes et belles allées, tant de fontaines jaillissantes et tant de beaux objets qui se confondent par leur éloignement qu’on ne sait presque ce que l’on voit, parce que la multitude des belles choses étonne l’imagination et empêche les yeux de pouvoir rien choisir d’abord ». Ainsi, dans son roman Clélie, mademoiselle de Scudéry décrivait, sous le nom de Valterre, Vaux-le-Vicomte, la préface de Versailles.
(1) Fouquet ou le Soleil offusqué de Paul Morand collection Folio Histoire édition Gallimard

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 3 novembre, 2010 |2 Commentaires »

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