Archive pour le 23 octobre, 2010

« J’ai deux grands boeufs dans mon étable »… (m)euh sur mon rond-point!

Je vous ai entretenu dans un billet du 17 septembre 2008, de cette fièvre des ronds-points qui terrasse ma commune. Cet été, comme dernière œuvre d’art topiaire, cet art du paysage qui consiste à tailler des végétaux en sculptures géométriques ou figuratives, ce sont deux bœufs tirant un chariot qui font tourner en bourrique les chevaux-vapeur.

Allez savoir pourquoi, à chaque fois que je contourne ce rond-point, me revient en mémoire une vieille chanson qui appartient désormais au folklore français :

« J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs marqués de roux
La charrue est en bois d’érable,
L’aiguillon en branche de houx.
C’est par leurs soins qu’on voit la plaine
Verte l’hiver, jaune l’été.
Ils gagnent dans une semaine
Plus d’argent qu’ils n’en ont coûté… »

En fait, j’ai ma petite idée sur l’origine de ce phénomène pavlovien. Ce « chef-d’œuvre » de lyrisme paysan fut créé en 1845 par le poète et chansonnier Pierre Dupont mais, au tout début des années 1960, Marcel Amont le reprit sur un disque vinyle 30 cm, « Nos chansons de leurs 20 ans ». Et un oncle cher que j’ai également évoqué (voir billet du 19 mai 2009), crut possible d’enrayer mon goût pour la déferlante yéyé en m’offrant ce désormais « collector ». C’est ainsi qu’aujourd’hui encore, l’ivresse aidant, à défaut de chansons à boire, je peux regretter « Adieu Venise provençale/Adieu pays de mes amours/Adieu cigalons et cigales/Dans les grands pins chantez toujours », ce qui est cocasse de la part d’un normand( !), ou supplier « Marinella/Ah reste encore dans mes bras/Avec toi je veux jusqu’au jour/Danser cette rumba d’amour… » C’est l’occasion de rendre hommage à Marcel Amont, un alerte octogénaire, qui dans mon enfance, connut un énorme succès. C’était une extraordinaire bête de scène capable par exemple de tenir en haleine son public vingt minutes avec « Un mexicain basané… Est allongé sur le sol… Son sombrero sur le nez… En guise…. En guise… En guise, en guuuuuuuuiiiiiise… De parasol… » Et de passer encore vingt autres minutes à conter l’histoire d’Escamillo, un torero de fuego de la Sierra Morena, très agacé par les mouches, un beau soir d’été ! Flamenco « flytoxant » et transition bovine habile pour en revenir à mes bœufs !
Dociles, avez-vous remarqué que dans la littérature on leur adjoint souvent le qualificatif de paisibles, puissants et résistants à l’effort, ne dit-on pas fort comme un bœuf (imaginez alors un bœuf turc !), ces braves bovins furent utilisés comme animaux de trait dès le IVéme millénaire avant J.C. Cette pratique déclina dans nos pays européens industrialisés dans la première moitié du vingtième siècle avec le développement du cheval puis la mécanisation. Je me souviens dans ma prime enfance, des percherons qui décoraient le pavé des rues de mon village, de « quelques brioches tièdes » comme écrivait Pagnol quand il glorifiait son père. Je me rappelle aussi des boulonnais de ma grand-mère au rythme lent desquels nous rejoignions les champs au temps des moissons. Les bœufs de trait prévalaient plutôt dans la France méridionale et, il y a encore une vingtaine d’années, j’en rencontrais encore au détour de mes promenades dans certains coins reculés d’Ariège.

boeufsuchenteinblog dans Poésie de jadis et maintenant

Aujourd’hui, ils sont à la fête lors de manifestations témoignant des activités agricoles d’antan, ainsi celle d’ « Autrefois le Couserans » qui se déroule chaque été à Saint-Girons.

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Les bœufs de trait travaillaient la plupart du temps par paire. L’attelage leur permettant d’avancer de manière synchrone, consistait en un joug à cornes, une barre en bois placé entre les cornes des deux bœufs, remplacé par la suite par le joug de garrot fixé à l’encolure des animaux.
Le bois du joug était parfois taillé pour le décorer. Dans le Sud-Ouest, le joug était de temps en temps surmonté d’un surjoug ou clocher de joug. En bois tourné, sculpté à la main, de forme allongée, il avait pour fonction, outre décorative, d’équilibrer et d’optimiser la position de l’animal, ainsi que de distinguer le propriétaire de l’attelage.
Des pièces de tissu protégeaient parfois les yeux des boeufs des insectes piqueurs ou suceurs, en particulier des taons appelés aussi mouches à bœuf. Comme quoi il n’y a pas qu’Escamillo qui soit importuné par les mouches !

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La relative lenteur des boeufs comparée à celle des chevaux, ne constituait pas forcément un défaut car elle permettait un meilleur contrôle de la machine tractée. Bien qu’ils le soient, ils peuvent éventuellement le réfuter en reprenant à leur compte la locution familière qu’ils ne sont pas des bœufs pour demander d’être traités avec plus d’égard, ne pas être bousculés ni pressés dans l’accomplissement d’une tâche ! Le général De Gaulle traitait bien les Français de veaux pour fustiger leur apathie ! Plus subtil dans son propos, le fabuliste Jean de La Fontaine mit en scène une grenouille envieuse d’égaler un bœuf en grosseur. « La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva » ! La vanité règne toujours : « Le monde est plein de gens qui ne sont plus sages/Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs/Tout petit prince a des ambassadeurs/Tout marquis veut avoir des pages » et tout petit président a des ministres courtisans !
C’est peut-être encore en référence à leur lenteur proverbiale qu’on appelait parfois familièrement l’automobile 2 CV Citroën, la légendaire « deudeuche », une « deux bœufs » . En tout cas, ce véhicule naquit en 1948 de l’esprit d’un ingénieur qui, de la fenêtre de sa maison de Lempdes, près de Clermont-Ferrand, voyait passer les paysans avec leur femme et enfants se rendant au marché vendre leurs produits, sur de vieilles charrettes tirées par des bœufs ou des chevaux. L’idée lui vint alors que si la femme pouvait venir seule au marché dans une voiture, son époux pourrait consacrer ce temps gagné à travailler à la ferme ! CQFD !

« …Les voyez-vous les belles bêtes
Creuser profond et tracer droit
Bravant la pluie et les tempêtes
Qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid ?
Lorsque je fais halte pour boire,
Un brouillard sort de leurs naseaux,
Et je vois sur leurs cornes noires
Se poser les petits oiseaux… »

Je reviens aux deux grands bœufs blancs tachés de roux sortis de l’étable de Pierre Dupont pour investir le rond-point de l’Agiot près de chez moi. Ils sacrifient à la mode du tout bio dans leur parure de feuillage vert.
Ménageant le suspense et les risques de rébellion d’associations féministes, le moment est venu cependant de vous dévoiler le refrain de ce qui fut un immense succès à sa sortie au milieu du XIXéme siècle et qui figure encore parfois dans des anthologies de la poésie française. Cliquez sur la photo pour le découvrir, femmes susceptibles vous abstenir !

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Coup de tonnerre, Les boeufs apportent une soudaine et grande popularité à Pierre Dupont qui jusqu’alors, connaît plutôt les vaches maigres. Né en 1821 à La Rochetaillée près de Lyon, après des études dans un petit séminaire, il entre comme canut dans une filature de soie à Lyon ce qui lui inspirera plus tard sa Chanson de la Soie :

« Que de métiers ! que de bobines !
Que de travaux et d’oeuvres d’art !
Quel essor donnent aux machines
Vaucanson et l’humble Jacquard !
Quand l’insecte a fini sa tâche
Des milliers de doigts sont en jeu !
Les fils sont croisés sans relâche
L’homme achève l’oeuvre de Dieu… »

Il devient par la suite commis banquier manifestant surtout du goût pour « couvrir de vers les grandes feuilles de papier à lignes rouges des bilans comptables ». Poussé par sa vocation littéraire, il monte à Paris en 1841, bien décidé à se faire un nom. « J’me voyais déjà » .., tâche peut-être plus compliquée quand on s’appelle Dupont ! Survient ce jour de 1845 où, à l’occasion d’une promenade en banlieue parisienne, il aperçoit sur la route de Poissy, un troupeau de magnifiques bœufs normands que l’on amène à l’abattoir. Dans un élan lyrique, il pense alors : « O Parisiens voraces, pourquoi ne laissez-vous pas ces braves animaux à leur charrue ? Ce ne sont pas nos paysans du Lyonnais qui voudraient ainsi livrer à votre gloutonnerie les rois majestueux du labourage »! Et il se met à fredonner tristement : « J’ai deux grands boeufs dans mon étable/Deux grands boeufs blancs marqués de roux… »
Une rime en amenant une autre, Dupont trouve en peu de temps les couplets, le refrain et l’air. De retour chez lui, il recopie hâtivement le fruit de ses pensées et, ne connaissant pas le solfège, il file chez son meilleur ami musicien qui se met aussitôt au piano pour noter l’air. Je vous sens désireux de connaître le nom de ce musicien ému jusqu’aux larmes qui collabora donc au chef-d’œuvre. Je vous la joue façon Julien Lepers ? Né à Paris en juin 1818, d’un père peintre et d’une mère professeur de piano, il obtient le premier prix de Rome en 1839 avec sa cantate Fernande, compositeur de Roméo et Juliette d’après Shakespeare, auteur de l’Ave Maria et de La marche funèbre d’une marionnette pour piano qui servit de générique aux séries « Hitchcock présente », c’est ? c’est ? … C’est Charles Gounod ! Oui, l’auteur de Faust est compromis dans Les bœufs ! Meuhhhh !
Illico, Gounod emmène au café des Variétés son ami Dupont qui chante Les bœufs devant un parterre enthousiaste d’artistes, acteurs et gens de lettres. « Bravo ! Tout est parfait, vers et musique » s’écrie Théophile Gautier, celui-là même qui avait revêtu un gilet rouge pour la fameuse bataille à la première d’Hernani de Victor Hugo (voir billet Mon alter Hugo à moi du 11 février 2010). « Deux jours plus tard, Les bœufs sont interprétés au théâtre des Variétés par Hoffmann costumé en laboureur normand. La salle trépigne d’aise ». Bientôt, la chanson est connue dans la France entière.
Comme il ne faut pas mettre la charrue devant les bœufs, il ne faut pas jeter l’opprobre sur ceux de Dupont sous prétexte d’un refrain machiste avant de resituer l’œuvre agreste dans son contexte du milieu du dix-neuvième siècle. Pierre Dupont est dans la lignée des chansonniers (on ne disait pas chanteurs) de l’époque tels Pierre-Jean de Béranger dont quelques œuvres ont été récemment adaptées par Jean-Louis Murat dans son album 1829 (notamment Le pape musulman), et Gustave Nadaud dont Brassens reprit Le roi boiteux.
Quoique les sentiments qu’il exprime soient d’une extrême naïveté, il n’est pas étonnant que l’évocation de la scène fondatrice du labour avec le bouvier menant sa charrue tirée par le couple de bœufs, soit reprise alors par une France des villages lors des banquets campagnards.
Fier de sa popularité, Dupont continuera à exploiter cette veine pastorale, ainsi dans un poème adressé à Lamartine :

« Pendant le repos du dimanche
Le paysan va voir son champ ;
Son front vers la terre se penche,
Illuminé par le couchant.
Le temps qui marque son passage
De rides et de cheveux gris,
Sur son grand et vaillant visage
N’a pas éteint le coloris
Rêve, paysan, rêve… »

Puis avec son Chant des paysans, hostile au futur Napoléon III :

« …La terre va briser ses chaînes,
La misère a fini son bail ;
Les monts, les vallons et les plaines
Vont engendrer par le travail.
Affamés, venez tous en foule
Comme les mouches sur le thym ;
Les blés sont mûrs, le pressoir coule :
Voilà du pain, voilà du vin !
Oh ! quand viendra la belle ?
Voilà des mille et des cents ans
Que Jean-Guêtré t’appelle,
République des paysans ! »

Cela lui vaudra sept ans de déportation ! Notre Johnny national sait ce qui lui reste à faire pour s’exiler ! Mais il n’est pas sûr que cela marche à moins d’être Rom !
Il faut dire qu’il (Pierre Dupont, pas Johnny !) avait déjà commis en « quarante-huit » le Chant des ouvriers, dénonçant la misère et l’exploitation de la classe ouvrière :

« …Nous dont la lampe le matin,
Au clairon du coq se rallume,
Nous tous qu’un salaire incertain
Ramène avant l’aube à l’enclume
Nous qui des bras, des pieds, des mains,
De tout le corps luttons sans cesse,
Sans abriter nos lendemains
Contre le froid de la vieillesse…
…À chaque fois que par torrents
Notre sang coule sur le monde,
C’est toujours pour quelques tyrans
Que cette rosée est féconde;
Ménageons-le dorénavant
L’amour est plus fort que la guerre;
En attendant qu’un meilleur vent
Souffle du ciel ou de la terre. »

« Quand j’entendis cet admirable cri de douleur et de mélancolie, je fus ébloui » écrivit le grand Charles Baudelaire qui préfaça ainsi l’édition des textes du chansonnier lyonnais : « Je viens de relire attentivement les Chants et Chansons de Pierre Dupont, et je reste convaincu que le succès de ce nouveau poète est un événement grave, non pas tant à cause de sa valeur propre, qui cependant est très grande, qu’à cause des sentiments publics dont cette poésie est le symptôme, et dont Pierre Dupont s’est fait l’écho. »
Quoi ajouter d’autre sous peine de tourner encore longtemps autour de mon rond-point !

Pour écouter la chanson « J’ai deux grands bœufs dans mon étable », rendez-vous dans le commentaire: du 6 février 2012, un beau cadeau vintage offert par une lectrice.

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