« Bicyclette, confit et p’tites poupées » ou promenade dans la vallée de Campan

Bicyclette, confit et p’tites poupées, te laissent groggy, te rendent un peu cinglé !!! Je vous emmène aujourd’hui dans la vallée de Campan en Hautes-Pyrénées. Très verdoyante, on lui trouvait autrefois, ce qui n’est pas pour me déplaire, un faux air de Normandie à cause de la production de beurre et de pomme à cidre. Certes ici, ça monte beaucoup plus quoique rappelez-vous le mur de Champeaux à Camembert !
Mon humeur serait plus guillerette si une triste nouvelle ne venait pas de tomber. Alors, symboliquement, je démarre ma promenade à la sortie de Bagnères-de-Bigorre, dans la commune limitrophe de Gerde, là où le champion cycliste Laurent Fignon possédait un complexe hôtelier à son nom et y proposait des stages de vélo. Comme un signe, dans le parc de l’établissement, hiberne en hiver une sculpture Le géant du Tour transférée aux beaux jours au sommet du col du Tourmalet. Ultérieurement, je rendrai sans doute hommage à ce sportif attachant, un des derniers grands de la légende des cycles, terrassé cette semaine par la maladie.

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Non loin de là, j’ai assisté de mes propres yeux à quelques-uns de ses plus beaux exploits tellement plus enthousiasmants que la piètre empoignade offerte cette année par Contador et Schleck. Il est difficile de ne pas vous faire partager un instant ma passion vélocipédique lorsqu’on s’engage dans une vallée qui mène au pied des mythiques cols d’Aspin et du Tourmalet. À l’apogée de ma carrière de cycliste du dimanche, j’ai hissé ma grande carcasse au sommet du premier nommé. En 1950, les alpinistes Herzog et Lachenal conquirent le premier 8 000 mètres en gravissant l’Annapurna ; trente ans plus tard, je franchissais mon premier col labellisé hors catégorie dans le Tour de France ! À chacun son Everest !
Évidemment, nul se souvient à Campan de ce jour mémorable. Le village était désert et avec mon coéquipier de randonnée, nous nous rafraîchîmes dans la plus stricte confidentialité à la jolie fontaine réalisée en 1628 par des sculpteurs de la commune. On dit qu’autrefois, on y plongeait même le beurre local, d’excellente réputation, pour vérifier sa qualité.

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Aujourd’hui, jour de marché, se presse sous les halles voisines la foule des touristes alléchés par les savoureux produits du terroir : bien sûr, beurre à la baratte sorti d’un moule au décor de fleurs mais aussi jambons et saucissons, fromages des estives, miel de montagne, pains de campagne, ainsi que des croustades et les truses, des gâteaux locaux. Je me dirige plutôt vers une pâtisserie de la rue principale, la bien nommée Monts et merveilles, qui propose de succulents gâteaux à la broche, tournés devant la cheminée au feu de bois ainsi que des tourtes nature ou aux fruits du pays. Hum !
Il est temps maintenant de partir à la rencontre de curieux habitants qui prennent le soleil, chaque été, dans les ruelles du village. Véritable chasse au trésor, il ne faut pas craindre pour les découvrir de lever la tête vers le balcon des maisons, de s’avancer dans les jardins ou se faufiler dans des sentes étroites. C’est le prix dérisoire à débourser pour entrer dans le monde merveilleux des mounaques.

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De l’espagnol muñeca mais aussi peut-être mona (guenon), elles sont en patois local, outre le jouet des enfants, des poupées grandeur nature confectionnées avec des chiffons et du foin, et habillées de vêtements. Héritage d’une vieille tradition remise au goût du jour au début des années 1990, leur origine est liée au système de transmission du patrimoine en vigueur autrefois dans la vallée.
À Campan, on trouvait son conjoint au sein même du village. La fille aînée de la ferme, future héritière des biens, terre, maison, bétail, était toujours l’objet de convoitises. Mais l’amour ne fait pas toujours bon ménage avec ce type de marchandages et parfois le cœur de la jeune fille penchait plutôt pour un garçon d’un autre village. Et ici, on n’aimait guère ces « hore-benguts » qui « enlevaient » une héritière aux jeunes du cru. Les choses s’arrangeaient si le futur époux s’acquittait d’un tribut compensatoire auprès des jeunes gens du village. À défaut, était alors organisé un charivari, une bruyante manifestation sociale, durant tout le mois précédant le mariage. Chaque soir, la jeunesse locale, des cloches de vaches autour du cou, faisait le tintamarre sous les fenêtres de la future mariée. Un couple de mounaques était également accroché à la maison de la fiancée. Ces poupées de chiffons représentaient en principe les défauts des futurs époux. Tout cela cessait le jour de la cérémonie nuptiale lorsque les nouveaux mariés passaient sous les mounaques et offraient aux jeunes une somme suffisante leur permettant de faire la fête. En fait, ces chahuts de moquerie s’étendaient à tout mariage hors norme, ainsi celui d’une fille mère ou lorsqu’un veuf épousait une jeunette.
Les temps changent : par leur indéniable intérêt touristique, les mounaques du vingt-et-unième siècle font oublier la symbolique péjorative du passé.

« Mounaques des années 80
Mais mounaques jusqu’aux bottes de foin
Ayant réussi l’amalgame
De l’autorité et du charme …

Elles me rendent fou au point de pasticher Sardou dans son voyage en Absurdie !!! À ma décharge, je vous avoue que la première fois qu’on s’installe à la terrasse du café-PMU, on regarde à deux fois ses voisins de table pour ne pas douter de sa santé mentale !»

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On reconnaît l’esprit créatif des fabricants de mounaques dans leur ingéniosité à intégrer leur progéniture dans la vie du village. Ici, l’une arrose les fleurs de son jardin ; là, deux autres prennent le thé à l’ombre d’un parasol.

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Une mounaque d’une taille démesurée se dresse sur le parvis de la mairie. Nulle faute dans les proportions, il s’agit de la réplique de Gaye-Mariole, un gaillard de près de 2,10 mètres natif du hameau de La Séoube, un soldat de l’an II nommé « premier sapeur de France » par ses compagnons d’armes. Il quitta sa vallée et fut presque de toutes les campagnes militaires du Directoire et de Napoléon. Le 26 nivôse an V (15 janvier 1797 pour les non-adeptes du calendrier républicain !), un coup de feu lui traversa les deux cuisses lors de la bataille d’Anguiarion, en Italie. Au grand étonnement des médecins, il survécut et reçut une carabine d’honneur en récompense de la part de son général. Admis dans le corps d’élite des grenadiers de la Garde impériale, Napoléon en personne le décora de la croix de la Légion d’honneur en 1804. Lorsque l’empereur passa en revue son unité à la veille de la bataille de Tilsitt en 1807, celui qu’on surnommait aussi l’Indomptable, présenta les armes, non pas avec son fusil mais avec l’affût  d’un canon d’une trentaine de kilogrammes. De cette anecdote, serait née abusivement l’expression faire le mariole car en effet, le « mariolo » désignant un coquin, filou, malin, appartient au vocabulaire italien du XVIème siècle. Par contre, en hommage au héros du village, il existe désormais à Campan une confrérie des Mariolles et une fête des Mariolles le deuxième dimanche de juillet à l’occasion de laquelle a été remise en vigueur, il y a une vingtaine d’années, la tradition des mounaques.

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La routine n’a pas cours ; d’une année à l’autre, les mounaques changent d’aspect même si parfois le thème subsiste. Ainsi, une noce est régulièrement mise en scène sous la galerie dans la cour d’entrée de l’église. Cette année, le photographe tire avec sa chambre le traditionnel cliché des mariés et de la famille.

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En me retournant, j’en profite pour contempler le curieux monument aux morts. Les guerres ont vidé la vallée de ses hommes et c’est une veuve, une pleureuse au visage masqué par le capuchon rabattu de sa cape de deuil, qui remplace l’habituel poilu. À ses pieds, trois bas-reliefs rappellent la paix retrouvée à travers la représentation des trois richesses de la commune à l’époque : le bois, le beurre et la laine.

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Devant la vitrine de la pharmacie, je rirais volontiers de l’individu plâtré suite à un probable accident de ski si, au même instant, ne passaient sur la chaussée deux brancards portant  deux pèlerins de Lourdes. Ironie de la vie que Pierre Desproges aurait contée avec plus de talent. Les clientes attendant devant chez Cathy et son salon de coiffure mixte, ne présagent pas d’un brushing tendance.

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De même, les fans de la marque Desigual doivent tiquer devant les fripes et les sacs à main démodés dont se parent la plupart des poupées de chiffon. Quoique coquettes (il faut environ 6 heures pour les apprêter), elles évoquent avant tout le charme suranné du temps passé.

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La preuve, quelques lavandières cancanent au lavoir ; un peu plus loin, deux pompiers actionnent leur antique lance à incendie.

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Chaque coin de rue, chaque cour, chaque balcon, me réservent leur lot de surprises.

« Moi je construis des marionnettes
Avec de la ficelle et du papier
Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter… »

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Récent passage du Tour de France oblige, plusieurs coureurs ont escaladé une de ces galeries typiques qui ornent les maisons du pays. L’un d’eux ceint du célèbre maillot à pois rouges lève les bras en signe de victoire.

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Il y a bien longtemps pourtant que cette tunique ne récompense plus le meilleur grimpeur du Tour, à force de comptabiliser pour des raisons commerciales, les passages au sommet de « côtelettes » dans les étapes de plaine !
Un qui mérita par contre son maillot, c’est Eugène Christophe, un homonyme donc du constructeur de marionnettes, qui revêtit le premier maillot jaune (de la couleur du journal L’Auto organisateur de l’épreuve) du Tour de France au départ de l’étape Grenoble-Genève de l’édition de 1919. Mais son plus haut fait d’armes, celui qui l’a fait entrer dans la légende, il l’accomplit six ans plus tôt au hameau de Sainte-Marie de Campan vers lequel je me dirige maintenant.

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L’épisode se situe lors de l’étape Bayonne-Luchon du Tour 1913. Cri-Cri qu’on appelle aussi le Vieux Gaulois à cause de ses moustaches, franchit le sommet du Tourmalet en compagnie du belge Philippe Thys sur lequel il possède une demi-heure d’avance au classement général. C’est alors qu’une voiture suiveuse le déséquilibre dans la descente, brisant la fourche de son vélo. Le règlement de l’époque n’autorisant aucun changement de machine et aucune aide extérieure pour réparer, il n’a pas d’autre recours que de rejoindre à pied, son engin sur l’épaule, l’atelier du forgeron de Sainte-Marie à quatorze kilomètres de là. Les commissaires intransigeants le surveillent durant quatre heures, le temps qu’il mette au feu un bout de ferraille pour le réduire à la dimension de 18 millimètres afin de l’engager dans le fourreau de direction, puis de percer des trous dans le tube pour y passer des goupilles. Scène surréaliste aujourd’hui quand on pense qu’en juillet dernier, Schleck eut besoin de l’intervention d’un mécanicien lors d’un banal saut de chaîne ! « De mon temps, nous avions un métier » racontait Christophe. « Moi tenez, si je n’avais pas été serrurier, un métier qui exige de savoir travailler le fer, le bois, limer, forger, que croyez-vous qu’il me serait advenu ? Mon apprentissage, je l’ai fait rue Chapon dans le 3ème arrondissement de Paris » ! Les coursiers de maintenant savent-ils même changer un boyau ? Lors de la réparation, un commissaire affamé souhaite aller chercher un sandwich dans un café voisin. Christophe lui répond sèchement : « Si vous avez faim, mangez du charbon ! Je suis votre prisonnier et vous resterez mes gardiens jusqu’au bout » ! Presque du Zola dans le texte ! Au final, il se classe à Luchon, 29ème sur 44, à 3 heures et 50 minutes de Thys, perdant toute chance de gagner le Tour. À l’entrée de Sainte-Marie de Campan, une plaque rappelant cet acte héroïque, est apposée sur l’ancienne forge rénovée aujourd’hui en un gîte accueillant.

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Pour la petite histoire, sachez que dans ses mémoires, Philippe Thys raconta : « C’était en 1913. J’étais leader du classement général. Une nuit, Desgrange rêva d’un maillot couleur or et me proposa de le porter. Je refusais car je me sentais le point de mire de tous… Je fus contraint de céder. On acheta donc dans le premier magasin venu un maillot jaune. Il était trop juste puisqu’il fallut découper une encolure plus grande pour le passage de la tête. C’est ainsi que je fis plusieurs étapes en décolleté de grande dame ». S’il dit vrai, Thys fut vraiment la bête noire ou plutôt jaune d’Eugène Christophe.
L’heure de midi approche. Souvent, après mon rendez-vous avec les mounaques, aux trop fréquentés cols d’Aspin et Tourmalet, je préfère pour pique-niquer la verdoyante Hourquette d’Ancizan. Encore faut-il que les ânes et les chevaux sauvages daignent me laisser passer !

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Dans les sapinières, au bord du ruisseau, déguster une tourte aux myrtilles, une des « merveilles des monts », vaut le meilleur des desserts.

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Cette année, changement de décor, cap vers l’Est et une fort sympathique auberge nichée au sommet du col de Beyrède qui mène à la vallée d’Aure ! Au pied de la montée, nous passons à proximité des anciennes carrières royales du fameux marbre de Campan. Louis XIV utilisa abondamment ce beau marbre vert veiné de rouge, de rose et de blanc, au Louvre et à Versailles, notamment au Grand Trianon.
La petite fille qui m’accompagne, se souviendra probablement longtemps de l’omelette aux cèpes débordant largement de son assiette. Quant à moi, je sacrifie au « plat national » de la région, une réjouissante garbure. Je ne fais cependant pas « chabrot » vu le prix prohibitif de la demi bouteille de Madiran à 700 euros ! Je commande plutôt la bouteille de 75 cl, bien plus économique, à 10 euros et taquine amicalement la serveuse avec l’absence de virgule et l’erreur de frappe qui s’est glissée dans le menu ! Et pour suivre, je me régale … d’un confit de canard puisque c’est le titre de mon billet !
Pour digérer, la famille se chausse de pataugas et s’arme d’un bâton pour une courte randonnée à la recherche de … cèpes. J’en profite pour vous faire quelques photographies du paysage, de la faune et de la flore, notamment de jolis chardons bleus et argentés.

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Bientôt, le Pic du Midi chapeauté de son observatoire tout proche s’enveloppe d’une écharpe de nuages. La brume maintenant envahit le sommet du col. Un cheval guère amène décoche quelques coups de sabot sur la carrosserie de ma voiture, m’intimant sans doute ainsi l’ordre de circuler, il n’y a plus rien à voir ! Heureux portable quand même, j’appelle ma petite troupe noyée dans le brouillard.

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Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 4 septembre, 2010 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 5 septembre, 2010 à 0:15 La Tite Normande écrit:

    Que ce soit « les patates », « la rivière Fango », le vélo ou les mounaques, on a l’impression d’y être, tant tes textes reflètent la réalité… tu nous mènes, simplement, là où tu es ! Continues de nous faire voyager… c’est un bonheur pour ceux qui n’en ont pas toujours l’occasion. Au plaisir de lire ton prochain article !

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  2. le 6 septembre, 2010 à 17:49 Jean-Pierre écrit:

    C’est génial les Mounaques ! J’adore ! Bravo pour ton reportage…

    Répondre

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