Archive pour avril, 2010

Histoires de zizis ou comment l’esprit vient aux gosses … et à un grand

C’est le printemps, la sève monte … ou comment l’esprit vient aux grands en contemplant certaines scènes de la vie intime des bêtes lors de mes promenades dans les prairies ariégeoises !
« Afin de nous ôter nos complexes
Ô gué, ô gué
On nous donne des cours sur le sexe
Ô gué, ô gué
On apprend la vie secrète
Des angoissés et d’la bébête
Ou de ceux qui trouvent dégourdi
De montrer leur bigoudi
Une institutrice très sympathique
Nous en explique toute la mécanique
Elle dit nous allons planter le décor
Ö gué, ô gué
De l’appareil masculin d’abord
Ö gué, ô gué
Elle s’approche du tableau noir
On va p’têt’ enfin savoir
Quel est ce monstre sacré qui a donc tant de pouvoir
Et sans hésiter elle nous dessine
Le p’tit chose et les deux orphelines… »

Plutôt que décliner les exercices de style libertins de Pierre Perret, je ne résiste pas, après la relecture récente de La Guerre des boutons et de plusieurs extraits des œuvres complètes de Louis Pergaud, à vous en offrir quelques morceaux choisis d’éveil à la nature humaine.
Empruntant l’essentiel de mes propos au romancier franc-comtois, je me permets en préambule de reprendre ses considérations liminaires : « Le souci de la vérité historique m’oblige à employer un langage qui n’est pas forcément celui des cours ni des salons. Je n’éprouve aucune honte ni aucun scrupule à le restituer, l’exemple de Rabelais, mon maître, m’y autorisant. Toutefois, MM. Fallières (président de la République de 1906 à 1913 ndlr) ou Bérenger ne pouvant être comparés à François Ier, ni moi à mon illustre modèle, les temps d’ailleurs étant changés, je conseille aux oreilles délicates et aux âmes sensibles de sauter cinq ou six pages ». Un siècle plus tard, en une époque où l’on nous révèle que les prêtres n’étaient pas toujours des enfants de chœur, j’invite donc mes lecteurs coincés par un excès de pudibonderie à attendre ma prochaine inspiration. Je ne m’inquiète guère cependant car pour parodier l’ultime phrase du roman, à l’âge des enfants de Longeverne et de Velrans, ils étaient eux aussi moins bêtes que les grands !
« Comme si on ne savait pas ce qu’ils ont fait, eux aussi, quand ils étaient jeunes !
« Après souper, ils nous envoient au plumard et, eux entre voisins, ils se mettent à blaguer, à casser des noix, à manger de la cancoillotte, à boire des litres, à licher des gouttes et ils se racontent leurs tours du vieux temps.
« Parce qu’on ferme les yeux ils se figurent qu’on dort et ils en disent, et on écoute et ils ne savent pas qu’on sait tout.
« Moi, j’ai entendu mon père, un soir de l’hiver passé, qui racontait aux autres comment il s’y prenait quand il allait voir ma mère. »
Il entrait par l’écurie, croyez-vous, et il attendait que les vieux aillent au lit pour aller coucher avec elle … »
Parfois, la simple satisfaction d’un besoin naturel devenait compétition entre gamins pour déterminer lequel « avait la plus grande ». Ainsi, « Bacaillé et Camus, entrés dans le même cabinet, avaient fait converger leurs jets vers l’orifice destiné à les recueillir. Une émulation naturelle avait jailli spontanément de cet acte simple… C’était Bacaillé qui avait affirmé sa supériorité :
- Je vais plus loin que toi, avait-il fait remarquer.
- Ca n’est pas vrai, riposta Camus, fort de sa bonne foi et de l’expérience des faits.
Et lors, tous deux, haussés sur la pointe des pieds, bombant le ventre comme un baril, s’étaient mutuellement efforcés à se surpasser.
»

Bref, il n’y avait nul besoin de roses ou de choux et d’explications alambiquées de la part des parents, ni de contempler en cachette des exemplaires du magazine coquin Paris-Hollywood ou des photographies dénudées tirées par hasard du fond d’une malle d’un grenier, voire de déverrouiller comme maintenant le code parental pour effectuer des recherches sur internet. Les enfants de la campagne sont tout naturellement instruits des choses de la vie par la cohabitation quotidienne avec les animaux et possèdent une connaissance précoce de leur appareil de reproduction :
« – M’sieu, fit Gambette au maître en arrivant en classe à une heure moins dix, je viens vous dire que mon père m’a dit de vous dire que j’ai pas pu venir ce matin à l’école passe que j’ai mené not’ cabe … » L’instituteur, le père Simon, s’affligeait de l’insouciance des parents pour la moralité de leurs gosses.
« Comme si l’acte d’amour, dans la nature, n’était pas partout visible ! Fallait-il mettre un écriteau pour défendre aux mouches de se chevaucher, aux coqs de sauter sur les poules, enfermer les génisses en chaleur…, mettre des pagnes ou des caleçons aux chiens et des jupes aux chiennes et ne jamais envoyer un petit berger garder les moutons parce que les béliers en oublient de manger quand une brebis émet l’odeur propitiatoire à l’acte et qu’elle est entourée d’une cour de galants ? »
Autrefois, il n’y avait pas de séances prolongées devant la télé, avachis dans le canapé, pour les petits campagnards qui étaient réquisitionnés pour garder les troupeaux les jeudis chômés d’école et durant les vacances. C’est justement alors que Paul et Victorine accomplissent leur tâche de vachers du côté du ruisseau de la Muraie que Louis Pergaud situe son hilarante nouvelle Un satyre ou comment l’esprit vient aux gosses. Bientôt, Popol et Torine, surnommés ainsi familièrement et malicieusement par l’auteur, pour pouvoir charmer leur solitude par des jeux, avaient mêlé c’est-à-dire qu’ils avaient oublié les bornes et les limites de leurs prés et laissé leurs vaches traverser la double rangée de peupliers et empiéter sur le domaine de l’autre.
« Accroupis sur la terre humide et grasse, ils avaient d’abord joué aux osselets avec des morceaux d’écuelle … puis à pigeon vole et au couteau ; ensuite Popol déchaussé était allé grailler sous les racines des saules pour y chercher des grabeusses (écrevisses) qu’ils suçaient toutes vives après leur avoir cassé les pinces et arraché la queue… »
Mais on se lasse de tout et Popol et Torine désœuvrés regardaient leurs vaches avancer en ligne, droit devant elles, chacune dans sa direction, d’un pas égal, en tondant méthodiquement l’herbe. Popol eut l’idée de creuser des trous avec la trique s’enfonçant dans le sol marneux.
C’est alors que … je vous laisse tout à la plume de Louis Pergaud :
« Torine accroupie devant lui ne disait rien. Popol leva les yeux vers elle et comme elle avait les jupons relevés, les cuisses sur les jarrets et que comme la petite amie de Rimbaud, elle ne portait jamais de pantalons, il aperçut une chose qui, si elle changea ses idées, n’ôta rien de sa perplexité profonde.
- T’as un derrière de devant, fit-il en désignant l’ouverture qui avait si radicalement changé le cours de ses préoccupations.
Torine baissa le nez jusqu’à ses genoux et regarda en riant la fente qui intriguait son camarade.
- Et c’est par là que tu pisses ? fit Popol qui voulait se renseigner.
- Bien sûr, fit Torine, savante. J’suis pas comme les poules, j’fais pas par le même trou, comme dit la Phémie.
- T’as pas de zizi vraiment ? fit Popol, qui doutait.
- Mais si, c’est mon zizi !
- Ben ! ce que tu dois te pisser sur les jambes quand tu pisses ! Tu ne mets pas de tuyau ?
- Bécile, va, j’écarte les cuisses.
- Pisse voir pour voir.
Et Torine devant Popol lâcha un jet convaincant.
- Tu pisses fort, fit le gars, presque aussi tant que moi, mais je pisse plus loin que toi quand même.
Et déboutonnant sa braguette, bombant le ventre pour gagner le plus de terrain possible, Popol, comme le faisait Rimbaud, après avoir, les soirs de liesse, bu trente ou quarante chopes, pissa « très haut et très loin » devant Torine admirative (il n’y a pas de petite supériorité).
- Ce que c’est drôle ton machin, fit Torine.
- C’est pas le mien, c’est le tien qu’est drôle, répondit Popol, mais d’où que ça peut bien venir ta pisse à toi ?
- De mon ventre, pardine.
- Viens voir que je regarde.
Et accroupi devant Torine debout, Popol examina avec un soin méticuleux ce zizi différent du sien.
- On peut pas te le couper, à toi, fit-il en songeant aux menaces de leur voisin Barbet, et son doigt pour une exploration plus précise et plus ample va prudemment par la fente.
- C’est mouillé, fait-il en le retirant ; et aussitôt, pour compléter une observation déjà satisfaisante, il le porte à son nez et renifle.
- C’est sale, fait-il, en le secouant avec une moue.
- Pas plus sale que le tien, fait Torine vexée, viens voir un peu.
A son tour Torine s’agenouille et Popol se lève. La gosse prend dans ses doigts ce qui sort de la braguette et le roule amusée et curieuse. Soudain, elle tire en arrière et quelque chose de neuf apparaît.
- Oh, fit-elle, c’est tout rouge comme à celui du Miraut du maréchal.
- Mais Miraut, il se le lèche, son zizi.
- Tu peux pas te le lécher, toi ?
- Moi, non, j’ai pas encore essayé.
C’est un instituteur de surcroît Prix Goncourt qui commit peu après La guerre des boutons, cette truculente ébauche ou ce premier jet (de pipi ?) de nouvelle, il y a un siècle. J’ai souri en tombant sur cette rareté éclatante de naturel ; j’ai connu aussi antan quelques cours optionnels de science anatomique avec cousin et cousine dans les granges de ma grand-mère paysanne.
Voyez comme vous êtes, vous trépignez maintenant d’impatience de savoir comment s’acheva l’après-midi du faune Paul :
« Et pendant que Torine roule et presse entre ses doigts ce zizi, un travail profond se fait dans le cerveau de Popol qui songe à la chienne du maire, au taureau de la ferme où il a mené la vache et qui en a un grand, grand comme le bras, et au ronsin (étalon) qui passe au printemps.
Alors il fait part à Torine de ses idées à ce sujet ; et l’autre, qui l’admirait déjà instinctivement en tant que mâle et creuseur de trous, se laissa persuader facilement et s’en alla avec lui derrière un buisson… »
C’est ainsi qu’il est parfois bon de garder les vaches ensemble même si Popol et Torine furent traités de satyre par le sale voyeur de père Louchon à leur grande perplexité : « Ca tire, ça tire ? J’sais pas ce que c’est moi ! »
Parce qu’à l’image de Victorine et Paul, ils occupèrent leurs vacances d’été à surveiller vaches et moutons, beaucoup d’anciens enfants de la campagne réclament aujourd’hui le calcul de leur retraite à partir de quatorze ans … Quand on vous dit que le fric et le sexe ont toujours mené le monde !!!
La télévision n’existait pas au temps de Louis Pergaud. Je suis persuadé qu’il aurait jubilé devant le spectacle  de « Les Nuls  » alias la famille Gillet subjuguée à l’heure du dîner par une parodie de documentaire animalier sur la reproduction des éléphants. Âmes sensibles, esprits délicats, s’abstenir !!!

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Publié dans:Coups de coeur, Leçons de choses |on 28 avril, 2010 |Pas de commentaires »

Le Bouton d’or

« A la Saint Théodore, Fleurit le bouton d’or », « A la Sainte Odette, si le temps s’y prête, boutons d’or en goguette ». Jour de célébration de Théodore Trichinas moine de Constantinople aux IVème et Vème siècles et d’Odette, une jolie femme qui se coupa le nez et entra chez les religieuses de Prémontrée afin d’éviter tous les prétendants attirés par sa beauté, le 20 avril est donc bienvenu pour vous conter fleurette. Dans le calendrier républicain, c’était le jour de la rose pour inaugurer le mois de Floréal. Mais cultivant le paradoxe quand il s’agit de botanique, je préfère vous entretenir d’une mauvaise graine. C’est sans doute le réflexe d’un ancien enseignant un tantinet pédagogue cherchant quelques circonstances atténuantes avant de juger une délinquante malgré tout bien sympathique qui ensoleille les talus et les prés au grand désespoir des agriculteurs.

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« … Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe
Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l’herbe,
Le lys à Dieu pareil,
Surtout à ces fleurs de flamme et d’or qu’on voit, si belles,
Luire à terre en avril comme des étincelles
Qui tombent du soleil ! »

Dans ce poème des Voix intérieures, Victor Hugo en appelle au bouton d’or pour évoquer l’enfance lumineuse dans le « vert paradis » des Feuillantines. C’est là dans le jardin abandonné de l’ancien couvent près du Panthéon que Victor joua avec ses frères et les enfants de la famille Foucher dont Adèle sa future épouse :

« J’eus dans ma blonde enfance, hélas ! trop éphémère ?
Trois maîtres : – un jardin, un vieux prêtre et ma mère.
Le jardin était grand, profond, mystérieux,
Fermé par de hauts murs aux regards curieux,
Semé de fleurs s’ouvrant ainsi que les paupières,
Et d’insectes vermeils qui couraient sur les pierres ;
Plein de bourdonnements et de confuses voix ;
Au milieu, presque un champ, dans le fond, presque un bois.
Le prêtre, tout nourri de Tacite et d’Homère,
Etait un doux vieillard. Ma mère – était ma mère !
Ainsi je grandissais sous ce triple rayon… »
Quel jardin enchanteur cela devait être pour que l’écrivain confie plus tard : « J’ai passé mon enfance à plat ventre sur les livres » ! Les Feuillantines réapparurent dans Les Misérables sous la forme de la maison et du jardin de la rue Plumet.

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Le bouton d’or inspire également son ami Théophile Gautier, fervent combattant en gilet rouge lors de la fameuse bataille d’Hernani (voir billet Mon alter Hugo du 11 février 2010) :
« L’aubépine fleurit ; les frêles pâquerettes,
Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes ;
La pâle violette, en son réduit obscur,
Timide, essaye au jour son doux regard d’azur,
Et le gai bouton d’or, lumineuse parcelle,
Pique le gazon vert de sa jaune étincelle… »
Je ne choisis pas les plus mauvais avocats pour défendre la cause de cette autre fleur du mal vouée à la vindicte agricole. Pire encore que pour ses consœurs le coquelicot et le bleuet que j’ai louées dans d’autres leçons de choses, les savants botanistes guère affables à son égard, l’affublent du nom péjoratif de renoncule âcre. Dans son malheur, elle n’est pas la plus mal lotie car parmi les centaines d’espèces qui composent la famille des Renonculacées, on recense une Ranunculus sceleratus ou renoncule scélérate proche des étangs et une Ranunculus sulphureus ou renoncule sulfureuse. Il vaudrait mieux parfois en perdre son latin en l’occurrence rana ou petite grenouille en raison de la ressemblance avec un têtard et de la présence de certaines variétés aquatiques dans des endroits marécageux peuplés de batraciens, et acris pour son goût piquant.

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Charles Baudelaire dont on ne peut douter de l’érudition en Fleurs du Mal, a recours à la renoncule dans son poème Une martyre :
 

« … Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et vide de pensées
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S’échappe des yeux révulsés… »

Des rimes guère épanouissantes !
Une fois n’est pas coutume, il vaut mieux être vulgaire que savant en botanique ; alors les renoncules se parent de sobriquets savoureux attribués peut-être par quelques paysans poètes : pied de corbin ou pied-de-coq pour la renoncule bulbeuse, bassinet-des-champs pour la renoncule des champs, grenouillette pour la renoncule aquatique, flammette ou petite douve pour la Ranunculus flammula, pâquette ou fleur-du-vendredi saint pour l’anémone Sylvie, coquelourde (pour son usage homéopathique comme calmant de la coqueluche) ou herbe-du-vent pour l’anémone pulsatille (de pulsatus, battue par le vent), l’herbe-aux-gueux pour la clématite vigne-blanche, fleur de l’impatience, gobet du diable probablement à cause de ses propriétés toxiques. Elles n’apparaissent cependant dans aucun dicton car à la Saint Théodule, ne fleurit pas la renoncule mais la petite férule, une plante ombellifère !

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Il y a donc aussi le bouton d’or qui ne concerne en fait que quelques espèces de renoncules, outre la renoncule âcre : la Ranunculus arvensis ou renoncule des champs, la Ranunculus repens ou renoncule rampante dans les jachères, la Ranunculus bulbosus ou renoncule bulbeuse en lisière de bois, la Ranunculus gramineus ou renoncule à feuilles de graminées, éventuellement la Ranunculus auricomus ou renoncule tête d’or. La renoncule des jardins qu’on se procure chez les fleuristes est la Ranunculus asiaticus ramenée sans doute par les croisés de Saint Louis après leurs combats en terre sainte. Quant aux tapis de fleurs jaunes que vous découvrez parfois en forêt, ne vous méprenez pas, ce sont des Ranunculus ficaria dites ficaires ou fausses renoncules bien qu’elles en soient des vraies !
Le bouton d’or compte pour du beurre chez nos voisins anglo-saxons ; les britanniques l’appellent buttercup (coupe de beurre) et les allemands butterblume (fleur de beurre) car lorsqu’on le place sur la peau, il laisse une trace jaune qui évoque le produit de la baratte.
En des temps plus obscurantistes, dans les campagnes, plusieurs de ses usages avaient trait justement au beurre. Si l’on mangeait le premier bouton d’or aperçu au printemps, le beurre serait bon toute l’année ; il était recommandé aussi pour avoir un beurre bien jaune de déposer dans le pot à lait les trois premières renoncules trouvées. Si en touchant le menton de la fermière avec un bouton d’or, cela laissait des traces jaunes, elle réussirait son beurre cette année-là.
Etait-ce la cause ou la conséquence que dans le langage des fleurs, le bouton d’or signifiât la franchise, on en semait parfois devant le domicile des maris trompés.
Comme remède de bonne femme, on frottait des fleurs de bouton d’or écrasées pour faire disparaître les cors au pied. On employait aussi le suc de la feuille contre les verrues.
Il semble qu’on lui reconnut aussi quelque vertu antimilitariste car les futurs pioupious désirant échapper à la conscription, s’appliquaient des compresses de renoncule âcre qui provoquaient des ulcérations dangereuses et persistantes. C’est peut-être à cause de plaies analogues après frottement de clématite fraîche, autre renonculacée, par des mendiants pour attiser la pitié des passants, qu’est né le surnom d’herbe-aux-gueux. Le mendiant fleuri que rencontre Edmond Rostand au cours de ses Musardises ne ressemble en rien à ces pauvres hères :

« Il n’est pas du pays. D’où peut-il être ?… d’où ?
On ne sait pas. C’est un mystérieux bonhomme.
Sur le bord du chemin parfois il fait un somme.
Il porte un vieux chapeau qui paraît être, comme
Ceux que portent les champignons, en amadou.
Eut-il un nom ? Lequel ? On l’ignore. On le nomme
Le Mendiant Fleuri. C’est tout.
Il a cette folie, il a cette jolie
Folie : il se fleurit. Il se déguise en Mai…
Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux
Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières ;
A ses poches il a des touffes printanières
Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières.
Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux,
Des boutons d’or. Au lieu des pailles coutumières,
Il a du thym dans ses sabots… »

Malgré tous les trésors d’imagination des poètes, le joli bouton d’or est indésirable et rétrospectivement, je prends conscience des risques que j’encourais lorsque, gamin, séduit par sa coupe à cinq pétales d’un jaune éclatant, j’en cueillais des brassées pour offrir à ma maman. Pourtant la littérature enfantine en a fait avec le coquelicot et le lys noir trois petites fées. La plante contient de la ranunculine qui, quand on la manipule trop, se dégrade en protoanémonine pouvant provoquer un eczéma. De même, du fait de la présence de principes actifs âcres, l’ingestion entraîne des brûlures de la gorge, des inflammations des appareils digestif et urinaire. L’absorption de quelques grammes des fruits ou akènes peut être mortelle. Heureusement, la nature est bien faite et la saveur âcre rebute le bétail à en paître. La renoncule une fois séchée perd beaucoup de sa toxicité notamment dans le foin.
On peut donc être irritant voire ulcérant tout en étant sympathique ! Il est donc préférable de juste manger des yeux les « bassins d’or » qui inondent les prairies à la fin du printemps comme on tente de distinguer le paletot bouton d’or du leader dans le peloton serpentant sur les routes du Tour de France :
Dans les descentes c’est la grande émotion,
Et là-haut dans les cols le froid qui pince,
Oui mais au bout quelle sensation
Quand on entend l’ovation
Du Parc des Princes.
Dans l’aube fraîche où rien ne bouge
Cent corps brûlés de soleil
Dorment d’un profond sommeil ;
Et tous même la lanterne rouge
Rêvent qu’à Paris
La foule se lève dans un cri :
Il a le maillot, il a le maillot !
Le maillot bouton d’or, le maillot jaune !
Il a le maillot, la foule crie « bravo » !
Et chante sur les des lampions
« Voici l’champion » !
Marcel Amont qui chanta aussi les bleuets d’azur dans les doux blés mûrs, fit un succès de son maillot bouton d’or au temps des luttes épiques entre Anquetil et Poulidor. Bouton d’or et Poulidor, la rime eut été évidente ; malheureusement, le champion limousin connut la gloire sans maillot jaune. Jean-Pierre Genet, un de ses plus fidèles équipiers, fut plus heureux en revêtant la toison d’or durant une étape en 1968. Pour cet exploit et pour avoir également porté plusieurs jours le maillot jaune de la Course de la Paix, une célèbre épreuve amateur disputée autrefois dans les pays de l’Est, Genet, du nom d’une fleur jaune stimulatrice cardiaque (intéressant pour un cycliste !), hérita jusqu’à la fin de sa carrière, du sobriquet de Bouton d’or ! Et moi, une fois encore, j’ai pu glisser mon petit couplet vélocipédique.
La Goulue, célèbre danseuse du Moulin Rouge avec Valentin le désossé, immortalisée par Toulouse-Lautrec sur nombre d’affiches et cartes postales encore populaires à Montmartre, surnommait Bouton d’or son fils chéri. Sa mort prématurée la plongea dans la déchéance.

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Le bouton d’or, ce mal aimé, vaut bien une messe ; savourez donc religieusement ces quelques vers tirés d’une des Chansons des rues et des bois de Victor Hugo :

« …Les clochettes sonnaient la messe.
Tout ce petit temple béni
Faisait à l’âme une promesse
Que garantissait l’infini.
J’entendais, en strophes discrètes,
Monter, sous un frais corridor,
Le Te Deum des pâquerettes,
Et l’hosanna des boutons d’or.
Les mille feuilles que l’air froisse
Formaient le mur tremblant et doux.
Et je reconnus ma paroisse ;
Et j’y vis mon rêve à genoux.
J’y vis près de l’autel, derrière
Les résédas et les jasmins,
Les songes faisant leur prière,
L’espérance joignant les mains… »

Et comme décidément l’ami Théophile Gauthier n’est jamais bien loin, voyez son Premier sourire de printemps :
 

« Tandis qu’à leurs œuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.
Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d’or… »

Laissons donc la place aux romantiques le temps du printemps. D’ailleurs, le bétail, moins bête que nous, l’a bien compris depuis longtemps en contournant et délaissant le bouton d’or à cause de son amertume, pour le plus grand plaisir de nos yeux.

Publié dans:Almanach, Leçons de choses |on 19 avril, 2010 |Pas de commentaires »

Ma Guerre des boutons avec Yves Robert et Louis Pergaud

Les jours d’intempéries, cela arrive dans nos régions tempérées, ou en début de soirée, à l’heure des programmes lénifiants de la télévision, c’est encore plus fréquent, la projection d’un dvd peut constituer un dérivatif attrayant pour occuper les enfants. Reste à faire le bon choix !
Cet après-midi là, foin des Brice de Nice et autre Camping, je proposais donc La Guerre des boutons à la petite voisine de huit ans dont nous avions la garde. Par expérience, je savais que je jouais sur du velours.

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Sorti sur les écrans en 1961, au cœur de mon enfance, ce film d’Yves Robert est tiré du roman éponyme de Louis Pergaud paru en 1912, il y a un siècle déjà. Une première adaptation La Guerre des gosses datant de 1936 mettait en scène la rivalité de deux villages du Midi avec le jeune Mouloudji dans le rôle de La Crique et Charles Aznavour comme figurant.
La guerre des boutons fut le premier film de la maison de production La Guéville créée par Yves Robert et son épouse Danièle Delorme, du nom d’une petite rivière prenant sa source dans le parc du château de Rambouillet et coulant non loin de là dans leur propriété. J’eus le bonheur d’être reçu au Moulin neuf, je vous conterai en quelles circonstances plus loin.
Coup de maître pour un coup d’essai, le film connut un succès phénoménal pour l’époque avec près de dix millions d’entrées et reçut le prix Jean Vigo 1962, une récompense qui distingue les jeunes réalisateurs du nom de l’auteur de Zéro de conduite, un autre superbe film sur l’enfance. Il fit aussi un triomphe au Mexique et au Japon où à cause d’une faute de calligraphie, les affiches l’annoncèrent en tant que La guerre des boxons !!!
Tandis que le générique défile, je fournis quelques informations pour motiver la jeune spectatrice à entrer plus aisément dans la fiction qui date tout de même d’un demi-siècle. Sans doute, par respect, elle m’épargne du péremptoire « c’est nul » ou « c’est rance » que me lança en d’autres temps, une petite fille très chère lorsqu’elle constata que le film était en noir et blanc. J’attise sa curiosité en lui racontant que je vécus ces rivalités de gamins sinon de village à village du moins de quartier à quartier, et que la quasi totalité des scènes du film furent tournées  à quelques kilomètres de chez nous.
Yves Robert rapportait qu’un jour, à la fin d’une projection, un gosse l’interpella : « Mais ils font comment les enfants de votre guerre des boutons pour, à la sortie de l’école, aller courir en forêt, courser un lapin, se bagarrer avec les autres ? Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux ? ». Alors, un tout petit (Gibus ?) assis à côté de lui, se leva et reprit : « T’es con ou quoi ? Ils ont pas la télé … » ! En effet, nous n’avions pas la télé ou si peu avec une seule chaîne en noir et blanc ne diffusant que quelques heures dans la journée. Thierry de Janville dit Thierry la Fronde ne surgit dans la petite lucarne qu’en 1963 pour délivrer le roi de France Jean II prisonnier des anglais. Le manège du père Pivoine ne commença à enchanter qu’un an plus tard et Dorothée ne sévit qu’à la fin des années 1980 … gare elle revient ces jours-ci à l’Olympia ! Bref, il est utile de rappeler ce vent de liberté qui soufflait avant l’explosion de la télé nounou. C’est peut-être aussi la nostalgie d’un état d’esprit perdu que je me plais à faire partager aux enfants.
Allez, c’est parti ; je surveille du coin de l’œil les réactions de la jeune enfant. Deux écoliers, cartables sur le dos, apparaissent dans le champ, c’est le cas de le dire, hélant le père Lebrac sur son tracteur :

GRANGIBUS :
Des timbres ! Des timbres !
M’sieur, m’sieur, vous voulez t’y des timbres ?
Des timbres tuberculeux… !
TIGIBUS :
C’est contre les tuberculeux… !
C’est contre les tuberculeux… !

Il n’y a qu’un enseignant à la retraite pour sourire de la syntaxe très approximative autour de la vente de vignettes dans le cadre de la lutte contre la tuberculose. Et puis, cela parle d’un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître lorsque l’instituteur nous confiait ces carnets de pseudo timbres qu’en bons représentants propagandistes, nous devions « fourguer » dans notre famille ou notre voisinage. Une année, ils affichaient le slogan Savoir se protéger, qui serait de mise pour un autre fléau trois décennies plus tard. Cette vente créait parfois des rivalités et des guéguerres entre camarades de classe car déjà la notion de rentabilité était récompensée !
Et puis, dans ce qui reste des campagnes d’aujourd’hui, les paysans n’ont plus l’accent ahuri de Jean Richard ! Ne vous moquez pas, je crois vous avoir déjà dit que dans ma prime enfance, la maison familiale jouxtait le cinéma du bourg et qu’ainsi je fus nourri entre autres à tous les nanars de Darry Cowl et Jean Richard. Je ne résiste pas à vous livrer le synopsis de Nous autres à Champignol :
« Guerre de clochers entre deux villages français sur fond de football… Gardien de but de l’équipe de Fouzy, Claudius Brioche est changé contre une vache et devient le nouveau gardien de Champignol. Au cours de la finale mémorable, il est métamorphosé par l’apparition de la belle Solange. Il gagne la coupe à lui tout seul et le baiser de la jeune fille… »
Comme quoi il faut balayer devant notre étable et être indulgent avec certains navets qui envahissent aujourd’hui les écrans. Il est difficile d’ailleurs d’estimer trivialement que Jean Richard ne casse rien alors que dans le film, le père Lebrac brise tout ce qu’il manipule !!!
Je m’égare, cet après-midi il ne s’agit pas de franchouillardes rivalités entre Fouzy et Champignol mais d’une guerre prochaine entre les enfants de Longeverne et de Velrans. Et comme dans tout conflit armé, c’est un épiphénomène qui déclenche les hostilités, en l’occurrence une insulte, une paire de « couilles molles ».

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Ça y est, l’attention de la gamine est captée ; comme ceux de Longeverne, couille elle connaît (peut-être) mais molle ?! C’est presque gagné avec l’expédition nocturne pour inscrire en représailles sur le tableau des informations municipales avec une craie subtilisée en classe que Tous les Velrans sont des peigne-culs ! Lebrac écrit sans faute sous la surveillance du fort en thème La Crique alors que dans le bouquin, livré à lui même, son orthographe est beaucoup plus fantaisiste : Tou lé Velrans çon dé paigne ku ! Pendant ce temps, P’tit Gibus apprécie plus que modérément le calvados du père de l’Aztec alias Jacques Dufilho : « C’est bon la goutte ! »
Si la petite savait, la scène relève presque du documentaire. Au temps de la communale, j’avais quelques camarades qui venaient à pied des hameaux voisins avec la fiole de lait coupée d’un peu de gnôle ! En guise de quoi, dans le cadre d’une lutte contre l’alcoolisme, Monsieur Mendès-France nous invitait à boire un grand bol de lait frais et … pur à la sortie des cours sous la halle au beurre de mon village normand.
Elle est définitivement conquise avec le retour joyeux à Longeverne :

« Mon pantalon
Est décousu !
Si ça continue
On verra le trou
De mon… pantalon
Qu’est décousu… »

Comme un raccourci de l’enfance pervertie par les adultes, cette petite ritournelle légère entonnée par P’it Gibus « rond comme un boudin » et ses camarades deviendra carrément une chanson d’ivrogne dans la bouche des paysans au retour de leur battue. Si je vous en troussais d’autres couplets bien plus lestes contant les frasques de la femme du garde-barrière et du duc de Bordeaux, vous constateriez qu’il s’agit d’une chanson de corps de garde bien égrillarde.
J’ignore si la petite pourrait répondre à la question que pose l’instituteur à Lebrac mais elle sourit des conditions pour être électeur mimées et soufflées par La Crique … l’absence de poil au menton et au cul ! Cela me rappelle l’anecdote contée par un enseignant lors de son oral d’entrée à l’IUFM. Victime d’un trou de mémoire au sujet des lois de Jules Ferry sur l’école publique, un de mes amis appartenant au jury lui mima la gratuité dans le dos de l’inspecteur en frottant le pouce et l’index. Comme quoi, certains adultes furent plus « enfants » que d’autres!

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Maintenant que la gamine est subjuguée, si, chers lecteurs, je vous parlais un peu de celui par qui le délicieux scandale arrive ? Louis Pergaud naît le 22 janvier 1882 à Belmont dans le Doubs, d’un père instituteur public descendant d’une longue lignée de paysans francs-comtois. C’est sur ces parcelles de terre et dans les villages d’alentour qu’il passe ses années d’enfance et d’apprentissages probablement décisives pour son œuvre future. Reçu en 1894 au Certificat d’Études Primaires, premier sur les quatre-vingt-cinq candidats du canton d’Orchamps, il entre en 1898 à l’École Normale d’Instituteurs de Besançon. À sa sortie comme major de sa promotion, il devient maître d’école à Durnes puis à Landresse qui constitue le village de Longeverne de son roman tandis que Velrans a pour modèle le village proche de Courtelain. Beaucoup de bourgs des plateaux jurassiens revivent dans son œuvre avec des noms inchangés ou habilement modifiés. Il vit comme les enfants, les écoliers, les chasseurs et les paysans de ce terroir : « Je vais me coucher presque en même temps que les poules et je me lève en même temps que les coqs et le soleil. J’ai trois bonnes heures devant moi avant la tâche quotidienne. Je laisse entrer par la fenêtre les bruits de la rue, sonnailles de bœufs, chants de coqs, coups de gueule des indigènes ».
1905, c’est l’année de la séparation des Églises et de l’État et le maître d’école est un acteur éminent de la vie villageoise au quotidien, témoin des querelles « bisontines » de clochers et des batailles entre cléricaux et anticléricaux : « on était calotin à Velrans et rouge à Longeverne ». C’est dans ce contexte que Pergaud s’adonne à sa passion de l’écriture. En 1910, il écrit De Goupil à Margot, un roman où il met en évidence tout son talent et sa connaissance des bêtes dans la description de leurs robes, leur démarche, leurs attitudes, leurs mœurs. Il obtient le prix Goncourt devançant Hérésiarque et Cie d’Apollinaire et La vagabonde de Colette. L’année suivante, il publie La revanche du corbeau, un autre recueil d’histoires de bêtes, genre dans lequel il excelle, certains critiques le surnommèrent le « Balzac des animaux » ! Si un jour, il me prend dans mes leçons de choses d’évoquer le coq de basse-cour, nul doute que je puiserai dans sa description d’un poulailler de La guigne de Chantegrave. À la différence de La Fontaine qui met en scène les animaux pour railler les humains, Pergaud, maître ès psychologie animale, les décrit pour ce qu’ils sont. C’est avec le même sens de l’observation qu’il présente, l’année suivante, l’enfant dans sa liberté, son langage et ses gestes, avec La guerre des boutons, roman de ma douzième année comme il est précisé en sous-titre. Pour mieux vivre de sa plume, Louis est « monté » à Paris où il continue à enseigner notamment à l’école de la rue de la Victoire … en chantant ?

« La victoire en chantant
Nous ouvre la barrière
La Liberté guide nos pas.
Et du ‘No-rau Midi’, la trompette guerrière
A sonné l’heure des combats… »

Ce couplet repris à pleins poumons par Lebrac et son armée appartient au Chant du Départ, hymne révolutionnaire et de guerre écrit en 1794 par Nicolas Méhu pour la musique et Marie-Joseph Chénier pour les paroles. Préféré à La Marseillaise par Napoléon, il devint l’hymne officiel du Premier Empire puis, prémonition littéraire de Pergaud, il fut souvent clamé pour exalter les soldats partant au front lors de la première guerre mondiale.

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L’Histoire a voulu que les aventures des sympathiques écoliers se situent peu de temps avant le grand conflit de 1914-1918. Même si Pergaud scande les chapitres de son roman avec des titres empruntés à la stratégie militaire, la déclaration de guerre, tension diplomatique, premiers revers, les conséquences d’un désastre, plan de campagne, nouvelles batailles, justes représailles, il ne faut surtout pas assimiler les explosions de vie enfantines avec l’inhumanité de la guerre.

Le cinéaste Yves Robert, né à Saumur dans le Val de Loire, montrait une admiration sans bornes pour ces instituteurs, les hussards noirs de la république, qui lui avaient appris une grande partie de ce qu’il savait et lui avaient inculqué le goût du savoir. Je parle ici sous son contrôle car en partie, je lui permis de concrétiser son rêve d’être enseignant durant quelques demi-journées. En effet, en 1995, je sollicitai la collaboration de quelques unes de mes connaissances pour honorer dignement le cinéma qui soufflait ses cent bougies. Ainsi pour l’avoir côtoyé quelques années plus tôt lors du travail passionnant d’un instituteur autour de La gloire de mon père, je contactai Yves pour évoquer le cinéma et l’enfance à partir de La guerre des boutons et accessoirement Bébert et l’omnibus (dans lequel il faisait encore jouer l’interprète trognon de P’tit Gibus) avec des écoliers de cours moyen d’un modeste village rural des Yvelines.
Un après-midi durant, avec son sens inné de la pédagogie et ses mimiques théâtrales, il subjugua les chères têtes blondes. Ayant étudié conjointement le roman, le film et même le scénario qu’il m’avait gentiment offert, elles l’assaillirent de questions. Avec sa bonhomie bourrue, Yves Robert ne fut nullement décontenancé : « J’ai gardé en mémoire le bruit des galoches cloutées qui résonnaient sur le chemin gelé de l’école. J’ai fait mes humanités à la communale. Les bandes et les bagarres, je connais ! » Il se sentait un enfant de cette guerre. De son enfance ligérienne, il savait l’usage de la fronde, les pièges pour appâter, les grains de sel qu’on met dans le creux de la main pour que viennent picorer les oiseaux, comme le lieutenant de Lebrac, Camus, ainsi surnommé parce qu’il n’a pas son pareil pour dénicher les bouvreuils ou camus. Il avait déjà montré sa connaissance de la nature dans Ni vu ni connu, un délicieux film narrant les aventures du braconnier Blaireau joué par un Louis De Funès encore très supportable. Il possédait aussi l’expérience du mouvement des Auberges de jeunesse dans lequel il avait été animateur après le Front Populaire.
« M’sieur, pourquoi il y a beaucoup moins de gros mots dans votre film que dans le livre ? ». Il attendait évidemment cette question et il jubilait que l’institutrice n’ait point censuré les passages les plus crus du roman quitte à s’attirer les foudres de quelque parent, un de ces « caïmans, laïques ou religieux, en mal de morales plus ou moins dégoûtantes » auquel dans la préface de son livre, Pergaud ne reconnaît nul droit de se plaindre : « j’ai voulu restituer un instant de ma vie d’enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu’elle eut de franc et d’héroïque, c’est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l’école ». Le romancier se réclame même de Rabelais, un grand et vrai génie français, dans son épigraphe : « Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz, vieux matagots, marmiteux borsouflez … ».
« M’sieur, vous donnez une place beaucoup plus importante au personnage de P’tit Gibus » … et Yves Robert d’expliquer les subtilités de l’adaptation d’une œuvre littéraire au cinéma. En effet, le cadet des Gibus qui tient une place tout à fait subalterne dans le livre, devient le héros principal du film, cristallisant par sa spontanéité et sa naïveté la sympathie des spectateurs.
Le coup de génie d’Yves Robert et de François Boyer, son dialoguiste, est d’avoir introduit cette réplique culte que P’tit Gibus répète comme un leitmotiv : « Si j’aurais su, j’aurais pas v’nu » ! Il n’y a rien de correct dans cette phrase à faire hurler n’importe quel linguiste. Vous constaterez cependant qu’elle ne déclenche pas les rires massifs des enfants fâchés qu’ils sont souvent avec la conjugaison du conditionnel. Leurs parents aussi d’ailleurs ; tenez-le vous pour dit, « les si n’aiment pas les rait » … Si j’avais su, je ne serais pas venu !!!
Par contre, vous serez sans excuses si vous ignorez encore les règles d’emploi du participe passé et de l’infinitif après la lecture au tableau par Lebrac de son petit mot intercepté par l’instituteur !
Yves Robert captiva ses élèves d’un jour d’autant mieux qu’il évoquait des lieux de tournage connus d’eux car situés aux confins de la Beauce, dans la forêt de Rambouillet toute proche, la sablière d’Auffargis, les grés de Saint-Hilarion, la petite école beauceronne.

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Qui sait s’ils étaient nés quarante ans plus tôt, si l’un d’eux n’aurait pas été retenu lors du casting pour combattre sous l’étendard des Longevernes ou Velrans (je doute un instant avec mes tournures au conditionnel !). Lebrac fut choisi parmi des gamins du coin ; aujourd’hui sexagénaire, il vit dans le département de l’Eure. Les Gibus étaient les petits-enfants du photographe renommé Jacques-Henri Lartigue ; bien vivant, P’tit Gibus est artiste peintre dans les Landes quoiqu’ait pu déclarer récemment la police de Gennevilliers lorsqu’elle retrouva mort dans son appartement un certain Marcel qui depuis plusieurs décennies, s’était inventé une deuxième vie. Profitant de l’homonymie du nom de jeune fille Lartigue de sa maman, il prétendait dans sa bonne ville de Levallois, avoir été le jeune héros du film poussant même l’usurpation jusqu’à affirmer qu’il avait inspiré au cinéaste le fameux « si j’aurais su… » non prévu dans les dialogues ! Voilà comment tous les copains vous appellent abusivement P’tit Gibus pendant un demi-siècle ; cocasse supercherie qui n’aurait sans doute plus cours maintenant avec l’omniprésence d’internet.
« Ils réaliseraient leur volonté; leur personnalité naissait de cet acte fait par eux et pour eux. Ils auraient une maison, un palais, un panthéon, où ils seraient chez eux, où les parents les maîtres d’école et le curé, grands contrecarreurs de projets, ne mettraient pas le nez, où ils pourraient faire en toute tranquillité tout ce qu’on leur défendait à l’église, en classe et dans la famille… » En bon franc-comtois qui se respecte, Louis Pergaud à travers la construction de la cabane, se réfère à son « pays » le philosophe Charles Fourier, en imaginant un phalanstère juvénile, un lieu à usage communautaire créé par la libre association et l’accord affectueux des « libres enfants de Longeverne ». Qui parmi les lecteurs de ma génération, pendant les vacances ou chaque jeudi chômé de classe, n’a pas construit avec les copains une cabane de fortune pour s’isoler durant quelques heures du monde des adultes sinon abriter quelques amourettes platoniques ? Encore aujourd’hui, ma petite fille préférée qui a plutôt bon goût, dégote de vieux draps et coupe quelques branchages pour s’en confectionner une l’été le long de la rivière Fango sous l’œil bienveillant des nationalistes corses jaloux de la protection de leur littoral et de quelques vaches porteuses de primes à défaut de lait ! De plus, la veinarde n’a que deux ou trois pas à faire pour extraire une kyrielle de grenouilles de la vase d’un marigot. Vous comprenez que la petite sauvageonne apprécie particulièrement la séquence du film de la cueillette des champignons, la traque du renard et la capture des vipères. Tant qu’elle n’est pas sollicitée pour montrer ses « o-edèmes » (du sein) sous la tente comme l’est la Marie Tintin par les Longevernes éméchés et enfumés à la fin de leur festin… !!!
« La Crique religieusement avait partagé chaque poisson en quatre … Il avait l’air d’un prêtre faisant communier ses fidèles… ». Quand on voit qu’on gomme la pipe de Jacques Tati sur l’affiche de Mon oncle, cette scène des agapes, je devrais presque écrire Cène, serait censurée aujourd’hui à cause des lois draconiennes régissant la publicité et la consommation d’alcool et de tabac. « Lebrac, en connaisseur, agitait son litre d’eau-de-vie où des bulles d’air se formaient qui venaient s’épanouir et crever en couronne au goulot. – C’est de la bonne, affirma-t-il. Elle a de la religion, elle fait le chapelet. » Cela rappelle la séquence mémorable de beuverie dans la cuisine des Tontons flingueurs !
Le film tire à sa fin d’ailleurs mieux aboutie que celle du roman. « Je vous préviens, j’connais toutes mes leçons par cœur, si y’en a un qui veut m’envoyer en pension, ça s’ra d’l’injustice ! » Très symboliquement, Yves Robert a imaginé quelques gros plans paisibles de la nature forestière puis l’abattage du chêne où s’est réfugié Lebrac au cri de vive la liberté lancé par ses camarades, clin d’œil à tous les arbres de la Liberté qui furent plantés à l’époque de la Révolution à l’exemple du curé de Saint-Gaudent dans la Vienne faisant transplanter en 1790 un chêne de la forêt voisine sur la place de son village. Quelques mois après, plus de soixante mille de ces arbres (parfois des peupliers) s’élevèrent dans toutes les communes de France.
Puis survient la frustration de l’enfermement avec le placement en pensionnat des deux chefs de bandes Lebrac et l’Aztec des Gués qui se réconcilient : « -C’est à cause de mon père, -c’est à cause du mien aussi. -Et dire que quand on sera grand, on sera aussi bête qu’eux ! »
Peu de gens le savent mais en 1914, Louis Pergaud fut mobilisé alors qu’il travaillait à un nouveau roman qui, avec les mêmes personnages et dans le même cadre, constituait la suite de La guerre des boutons. J’ai la chance de posséder l’ébauche de ce roman inachevé qui s’intitule Lebrac Bûcheron. Pergaud aurait pu le sous-titrer cette fois, le roman de ma vingtième année : « La génération de Lebrac et de l’Aztec s’était signalée jadis par des exploits quasi fabuleux, et bien qu’on n’en fût plus à ces gamineries héroïques, un vieux fonds de méfiance et un désir de rogne rendaient encore épineuses les relations entre jeunes gens. »
Les rivalités ancestrales ne se réglaient plus à la sablière mais sur le plancher de bois de l’auberge Belin. « Vous perdez un peu vot’ temps. Pour les quilles comme pour les filles, déclara l’Aztec, faut pas trop venir ici, y a rien à frire pour vous. » Ce qui n‘empêchera pas Lebrac et Camus, pas si couilles molles que cela, de s’acoquiner avec les deux sœurs du peigne-cul de Velrans, leur ex-ennemi Touegueule !
La guerre des boutons, ça recommence, c’est d’ailleurs le titre d’un film réalisé en 1995 par un presque homonyme d’Yves Robert, John Roberts, mettant aux prises les écoliers de deux villages irlandais.
Et ça continue même avec Lebrac trois mois de prison, un roman documentaire pour lequel l’auteur Bertrand Rothé a eu la savoureuse idée de demander à des juges, des policiers et des éducateurs de relire l’œuvre de Pergaud et de revoir le film d’Yves Robert en perspective de leurs professions actuelles avant d’inscrire la fiction dans le contexte social des années 2000. Que risqueraient aujourd’hui Lebrac et les Longevernes pour les coups de bâton donnés à l’Aztec des Gués ou pour la rouste infligée au traître Bacaillé ?
Au temps des injures et des bagarres avec des épées en bois à la sortie de l’école entre gamins de deux villages voisins, a succédé une époque de violences armées entre bandes déscolarisées de cités avec plaintes des parents, interventions de la police dans les collèges, enquêtes non du juge des enfants ; au final, la petite frappe Lebrac, caïd des Longevernes, écope de trois mois de prison ! Effrayant constat, la société d’aujourd’hui a renversé la République des enfants écrite par Pergaud et mise en images avec tant de tendresse et de truculence par Yves Robert.
C’est pour se baigner dans cette enfance avide et respirer l’air de la liberté en compagnie des garnements de Longeverne et Velrans qu’une chère petite fille a fait du film d’Yves Robert, son dvd de chevet. Je ne désespère pas qu’elle se plonge avec autant d’envie dans mon exemplaire du livre de Pergaud, cinquante ans après que j’en eus séparé les pages avec un coupe-papier comme il était d’usage alors.

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« Tout est dans les livres, lis, lis, lis », Yves Robert, lecteur passionné, concluait souvent ainsi ses rencontres avec les écoliers. Il conseilla à ceux que je lui avais présentés, la lecture du Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper que d’ailleurs, Louis Pergaud cite plusieurs fois dans son roman. Je suggérai aussi les véritables odes à la nature que constituent les ouvrages de Maurice Genevoix, un romancier très populaire dans l’école de mon enfance, aujourd’hui injustement oublié. Pour le remercier de les avoir fait rêver quelques heures, ils lui offrirent les œuvres complètes de Céline dans la collection de La Pléiade. Ce n’était évidemment pas fortuit, je savais qu’un ami quelque peu indélicat lui avait « emprunté » définitivement l’ouvrage de son écrivain préféré ! Curieusement, une amitié peu scrupuleuse m’a délesté du livre de souvenirs d’Yves Robert !
Dans la nuit du 7 au 8 avril 1915 le sous-lieutenant Louis Pergaud monta à l’attaque de la cote 233 au sud de Marchéville en Lorraine. Quelques jours auparavant, dans l’infect bourbier du front, il notait dans ses lettres : « Enfin, nous revoyons le soleil ; nos tranchées sont un peu moins boueuses, quelques pâquerettes apparaissent dans le gris uniforme de la terre et les alouettes chantent éperdument, se foutent des 77 et des 150, autant que du premier duvet qui leur ombragea le croupion… Peut-être enfin reverrons-nous les champs reverdir et les fleurs pousser. Déjà, quelques marguerites apparaissent dans le gris des herbes sèches et, l’autre jour, malgré les pluies de marmites, j’ai vu pousser des violettes … » On ne retrouva pas son corps et divers témoins affirmèrent qu’il aurait été tué et déchiqueté par les obus français tirés sur les positions allemandes.
« Lebrac recachait le trésor jusqu’au jour de la nouvelle déclaration de guerre … Comme on redescendait entre les buissons de la Saute, La Crique, très ému, plein de la mélancolie de la neige prochaine et peut-être aussi du pressentiment des illusions perdues, laissa tomber ces mots : – Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu’eux ! » Conclusion prémonitoire, La « Grande guerre » et la connerie des adultes avaient terrassé l’auteur de la joyeuse Guerre des boutons !
Yves Robert décéda le 10 mai 2002. Son épouse me remercia en m’écrivant une émouvante lettre dans laquelle elle évoquait « un vieux clown grave qui s’en est allé, et sûrement pas au paradis dont il ne connaissait pas l’adresse ! » Il avait réalisé pourtant une délicieuse comédie Nous irons tous au paradis. Il repose au cimetière Montparnasse non loin de son ami « Jeanjean » Carmet et d’Alexandre le bienheureux alias Philippe Noiret. L’épitaphe Un homme de joie … est gravée sur sa tombe. Des visiteurs reconnaissants de toutes celles qu’il nous procura, déposent régulièrement des boutons sur la pierre.

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Louis Pergaud et Yves Robert, mêmes combats, même guerre pour que Vive la République des enfants encore longtemps !
Et pour conclure cet hymne à l’enfance et au cinéma, je vous offre en clin d’œil cette récente couverture de Charlie Hebdo ; nul doute que le regretté Yves aurait apprécié !

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Épilogue ou « Si j’aurais su, j’aurais v’nu plus tôt » : j’étais prêt à mettre en ligne ce billet quand pour vous faire plaisir cher lecteur, l’envie me prit de photographier la petite école beauceronne fréquentée par les enfants de Longeverne dans le film. Aménagée en mairie, il y a bien longtemps que n’y résonnent plus la voix de son maître et les cris des écoliers. Et voilà qu’un aimable employé municipal m’invite à franchir la grille puis à traverser la cour puis à entrer dans la classe vide. Moment intense d’émotion ! Je me retourne vers la porte que j’ai laissée entrouverte et je m’attends à voir dans l’encoignure se glisser la trogne de P’tit Gibus.
Vide pas tout à fait, un homme d’une quarantaine d’années écrit à une table. David Ramolet est romancier et puise son inspiration dans les personnages pittoresques et truculents qui ont bercé son enfance. En 2008, il s’est installé dans cette classe pour écrire un roman Si j’aurais su dont le héros principal est obsédé par un film, La guerre des boutons d’Yves Robert. Et depuis, il a fait son bureau de cette salle où Lebrac, La Crique, Camus, Gambette, les frères Gibus, il y a un demi-siècle, à défaut d’études toujours studieuses, fomentaient leurs batailles du soir !

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Visiblement heureux de rencontrer un autre obsédé, David Ramolet m’entraîne alors dans la rue du Village, pardon, un décor naturel de cinéma. Il me montre les maisons de Lebrac et de Bacaillé, me conte multiples anecdotes mais … cela fera l’objet d’un futur billet car nous nous sommes promis de nous revoir avant l’été d’autant vous savez quoi, il est aussi fou que moi de cyclisme et de Ferrat (entre autres) ! Patience donc !

Publié dans:Coups de coeur |on 9 avril, 2010 |3 Commentaires »

Le pont de Bir Hakeim entre rires et larmes (les ponts de Paris 3)

Il y a quelques jours, pour profiter des premiers rayons du soleil printanier, plutôt que bronzer idiot à la terrasse d’un café, il m’a suffi de passer le pont de Bir Hakeim qui relie la rive gauche de la Seine et le XVème arrondissement au quartier de Passy et au XVIème arrondissement sur la rive droite : une promenade de trois cents mètres entre rires et larmes, entre fête et horreur.
Point de départ de ma balade, je me retrouve dans l’effervescence de la station aérienne Bir Hakeim du métro, à l’angle des boulevard et quai de Grenelle. Elle s’appelait d’ailleurs Grenelle lorsqu’elle s’ouvrit le 24 avril 1906. La proximité de la Tour Eiffel explique sa forte fréquentation par les touristes. Comme lors de chacune de mes visites, je jette un œil sur la rue Nélaton adjacente :

« Pour y aller vous prenez le métro
Vous foncez dans le populo
Y’a tout là-d’dans
Des mécanos, des employés, des aristos
Des petites poules parfois qui sont belles
Tout ça ça descend à Grenelle
Vous avancez et vous lisez
Sur le fronton rue Nelaton
Et au-dessus en lettres vives
Vélodrome d’Hiver
Oh mon Vel ‘ d’Hiv’ !… »

C’est là en effet que, après avoir investi temporairement l’ancienne Galerie des Machines de l’exposition universelle de 1889 à proximité du Champ de Mars, fut érigé en 1909 le vélodrome d’hiver de Paris qu’on appela familièrement de l’apocope Vel’ d’Hiv ‘comme le chantèrent Charles Trenet et Yves Montand. Victime de l’appétit des promoteurs immobiliers, il vécut ses dernières heures le 17 avril 1959 à l’occasion d’une réunion au cours de laquelle Fausto Coppi, Louison Bobet, Jacques Anquetil et Charly Gaul disputèrent un super omnium des vainqueurs du Tour de France tandis que Roger Rivière pulvérisait le record de l’heure de la piste.

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Je n’ai vécu l’atmosphère des Six jours cyclistes de Paris qu’une vingtaine d’années plus tard lorsqu’ils ressuscitèrent ou plus justement vivotèrent (pour peu de temps) dans le tout nouveau palais omnisports de Bercy. Cependant, je me souviens dans ma prime enfance des retransmissions sur la télévision familiale en noir et blanc, des dernières éditions disputées au Vel’ d’Hiv’, d’autant que mon idole Jacques Anquetil les remporta en 1957 et 1958 : la grande verrière surplombant la piste de sapin, la populace saucissonnant sur les gradins, le Tout-Paris en smoking et robe du soir dînant au restaurant de luxe sur la pelouse, l’accordéon d’Yvette Horner hurlant dans les hauts-parleurs, Michèle Mercier reine des Six jours avant d’être marquise des anges, les guitounes où les « six-daymen » se reposaient, les chasses et la grande prime du million de francs, le speaker Georges Berretrot … « sur les vingt prochains kilomètres une prime de vingt mille francs offerte par les papiers à cigarette OCB ; vous aimez vous les rouler alors choisissez… OCB reprenait en chœur le public ! ou DOP DOP DOP, adoptez le shampooing DOP » ! J’ai sans doute eu tort de suivre ce dernier conseil !

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C’était une immense fête populaire qui se prolongeait dans les cafés et brasseries aux alentours. Il y a encore peu de temps, subsistaient les enseignes de la Brasserie du Vélodrome et Chez Routis derniers témoignages de cette époque, remplacés aujourd’hui par des appellations plus tendance comme Eiffel Café ! André Routis était un ancien champion du monde de boxe catégorie poids plumes qui se reconvertit donc dans la « limonade ». À son comptoir, se retrouvaient souvent rassemblés coureurs, boxeurs, artistes et … quidams ! Je ne résiste pas à vous livrer une savoureuse histoire contée par Robert Chapatte : les héros en sont Roger Godeau dit Popeye à cause de son excellente imitation du matelot de Walt Disney, et Bernard Bouvard, deux excellents pistards des années 50 ainsi qu’un certain Lombard de moindre notoriété. Ce dernier en mal de succès demanda aux deux autres s’ils ne possédaient pas en valeureux professionnels qu’ils étaient, un « bon produit » ! Malgré leurs dénégations répétées et devant l’insistance de Lombard revenant sans cesse à la charge, c’est le cas de le dire, les deux compères Godeau et Bouvard passèrent le matin de la course chez Routis et dégotèrent dans sa cuisine un morceau de gruyère auquel ils donnèrent la forme d’un suppositoire avant de l’envelopper dans une feuille d’étain. L’après-midi, le pauvre Lombard, un peu immature bien qu’il eût pour surnom Victor Mature, se révéla irrésistible remportant tous les sprints sans exception ! Stupéfiant non ?
Le Vel’ d’Hiv’ connut aussi les grandes heures de la boxe et de grands champions du « noble art » comme Marcel Cerdan, Ray Sugar Robinson, Charles Humez, Robert Cohen, Alphonse Halimi y livrèrent quelques combats homériques.
Quelques mois avant sa destruction, les vieilles structures métalliques faillirent s’écrouler devant un commencement d’émeute : bouteilles, parapluies, morceaux de sièges, armes improvisées voltigèrent sur le ring. Et tout cela parce que le vengeur de l’humanité, le catcheur l’Ange blanc venait de perdre une manche contre l’affreux Bourreau de Béthune ! Heureusement, l’ange apaisa le public en étendant les ailes de sa cape. Il prétendait s’appeler Georges, étudier à l’université San Marco de Lima et fréquenter les musées ; il se nommait en fait Francisco Pino et était auparavant un catcheur de troisième catégorie à l’Élysée-Montmartre. Il possédait une prise célèbre qui endormait son adversaire. La légende dit qu’un spectateur qui lui avait lancé un défi, ne se réveilla qu’à l’infirmerie. L’Ange blanc était si demandé que des clones naquirent et qu’il pouvait combattre le même soir dans trois villes différentes !

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Cet après-midi, tous ces souvenirs sont bien futiles et désuets et, en arpentant la rue Nélaton, mes pensées filent vers une photographie en noir et blanc de quatre autobus stationnant devant l’entrée du Vel’ d’Hiv’. Nous sommes à l’aube du 16 juillet 1942 et les riverains sont réveillés par des ronflements de moteurs, des coups de frein, des bruits de bottes martelant le bitume : « Les 16 et 17 juillets 1942, 13 152 juifs furent arrêtés dans Paris et sa banlieue, déportés et assassinés à Auschwitz. Dans le vélodrome d’hiver qui s’élevait ici, 4115 enfants, 2916 femmes, 1129 hommes furent parqués dans des conditions inhumaines par la police du gouvernement de Vichy sur ordre des occupants nazis. Que ceux qui ont tenté de leur venir en aide soient remerciés. Passant, souviens-toi ! ». Clin d’œil ignominieux de l’Histoire, cette plaque rappelant la plus grande arrestation massive de Juifs en France appelée Rafle du Vel’ d’Hiv’ fut déplacée dans un jardinet voisin lorsque, en lieu et place de l’enceinte sportive, furent construits … les nouveaux bâtiments abritant les services de la Direction de la Sécurité du Territoire (DST) dépendant du ministère de l’Intérieur.
Lors de la commémoration du cinquantième anniversaire de cette tragédie, le président Mitterrand tandis qu’il fleurissait la plaque, fut sérieusement conspué pour son indulgente amitié avec René Bousquet, secrétaire général de la police nationale sous Vichy, et son refus de reconnaître, au nom de la République, les responsabilités françaises dans la rafle. Il désenfla la polémique par le décret du 3 février 1993 qui institua que chaque dimanche le plus proche du 16 juillet serait une « Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite « Gouvernement de l’Etat français 1940-1944) ». Le même décret prévoyait aussi l’édification d’un monument commémoratif, place des Martyrs juifs du Vélodrome d’hiver vers laquelle je me dirige maintenant. En fait de place guère repérable, il s’agit d’un carrefour automobile au croisement du boulevard et du quai de Grenelle, à l’embranchement du pont de Bir Hakeim.
Le temps de rejoindre le monument à l’extrémité d’une allée plantée d’arbrisseaux, je vous laisse en compagnie de Jean Ferrat. En effet, hasard de l’actualité et du choix de mes sujets, le poète récemment disparu, outre son inoubliable Nuit et brouillard, mit en musique Si nous mourons, une lettre d’Ethel Rosenberg à ses enfants. Ethel et son mari Julius furent les victimes du maccarthisme, cette chasse aux sorcières visant les sympathisants, militants et agents communistes. Juifs new-yorkais communistes, les époux Rosenberg, convaincus d’espionnage au profit de l’URSS, furent arrêtés en 1950 et exécutés sur la chaise électrique à la prison de Sing Sing le 19 juin 1953. Écoutez avec recueillement cette poignante chanson :

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Oeuvre du sculpteur Walter Spitzer rescapé des camps et de l’architecte Mario Azagury, la stèle, inaugurée le 17 juillet 1994, représente sur un socle incurvé rappelant la piste du vélodrome, un groupe en bronze de sept civils de tous âges, hagards au milieu de bagages, évoquant l’abandon et le désespoir des déportés. La référence aux ordres de l’occupant nazi a disparu de la nouvelle inscription.

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Quelques mois après son accession à la présidence de la République, Jacques Chirac reconnut devant ce monument la complicité de l’État français dans la persécution des Juifs : « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français. (…) La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. »
Je m’écarte devant une classe de lycéens accompagnés de leur professeur. Je tends l’oreille espérant quelques échanges instructifs devant le monument … en vain car ces jeunes indifférents ont tôt fait de tourner les talons, plus préoccupés par leur téléphone portable ! Me revient à l’esprit la phrase d’un écrivain lue la veille : « une chose est sacrée, c’est la mémoire, le contraire de l’oubli qui fait qu’en notre pas si bonne et vieille humanité sommeille toujours le monstre ». Me reviennent en tête les images révoltantes d’un documentaire diffusé l’avant-veille sur la chaîne Histoire avec ces enfants dans leur espèce de pyjama rayé ne comprenant rien de ce qu’il leur arrive derrière les barbelés. Je pense aussi à mon papa qui, dans mon enfance, m’expliqua avec pédagogie l’Holocauste lors de visites aux camps du Struthof dans les Vosges et de Dachau en Bavière. Président du comité du Souvenir Français durant vingt-deux ans, il fréquentait avec ferveur les lieux de mémoire ne se résignant pas à ce que « le sang sèche trop vite en entrant dans l’Histoire ».

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Je me retrouve à l’entrée proprement dite du pont qui fut reconstruit dans sa configuration actuelle en 1905 par l’entreprise de construction métallique Daydé & Pillé réalisatrice également du pont Mirabeau et du Grand Palais. Il comporte deux étages : un pour les piétons et les automobiles et au-dessus un viaduc ferroviaire sur lequel court la ligne 6 du métro.

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Je me place dans la perspective des colonnades métalliques qui supportent la voie ferrée. Bien que déserte, mon inspiration cinéphilique aidant, j’y vois avancer côte à côte Marlon Brando désespéré par le suicide de son épouse et Maria Schneider mutine et craquante avec son Fedora vissé sur ses boucles brunes, son manteau blanc bordé de fourrure et ses bottes hautes. Encore inconnus l’un pour l’autre, ils se dirigent pour visiter le même appartement à louer. Dans quelques minutes, ils feront connaissance, prélude à une relation passionnelle qui comptera … pour du beurre, allusion à la scène sulfureuse du film Dernier tango à Paris que certaines mauvaises langues surnommèrent « Dernier Brando à Paris » pour brocarder l’acteur vieillissant.

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Le pont est constitué de deux ouvrages métalliques inégaux comportant chacun trois travées du type « cantilever » (poutres en porte-à-faux), séparés par un ouvrage monumental en maçonnerie implanté sur la pointe amont de l’île des Cygnes. C’est vers ce dernier que je me dirige le nez souvent en l’air pour apprécier le style kitsch du fatras des ferrailles et des lampadaires anciens.

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Au fronton de l’harmonieuse arche de pierre, chapeautée du blason avec le vaisseau et les fleurs de lys de la ville de Paris, une inscription rappelle le nom d’origine du pont, le viaduc de Passy. Il a été rebaptisé en 1949 en souvenir de la bataille de Bir Hakeim livrée par les Forces Françaises Libres durant la seconde guerre mondiale. C’est près de ce point d’eau désaffecté au milieu du désert de Libye qu’entre le 26 mai et le 11 juin 1942, la première brigade française libre commandée par le général Koenig résista farouchement aux armées italiennes et allemandes de l’Afrika Korps du général Rommel, permettant ainsi aux troupes britanniques en difficulté de se replier avant de triompher bientôt à El Alamein. Les experts en stratégie militaire disent parfois que Bir Hakeim est le grain de sable du désert qui enraya la progression de la machine de guerre allemande. Un taxi pour Tobrouk, le beau film interprété magistralement par Lino Ventura, Charles Aznavour et Maurice Biraud, raconte une fiction contemporaine de ces assauts.
Quatre imposantes statues en haut-relief ornent les écoinçons de l’édifice. Œuvres de Jean-Antonin Injalbert, les deux en aval du fleuve symbolisent l’Électricité et le Commerce. Sur la face amont, Jules Coutan a sculpté la Science et le Travail. Des quatre allégories, seul le Commerce est représenté par un homme, les femmes offrant leur grâce aux trois autres, l’une d’elles étant même complètement dénudée ce qui est dangereux quand il s’agit d’Électricité !

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Sur la clef de voûte apparaît un caducée. Celui-ci, constitué d’une baguette entourée de deux serpents entrelacés et surmonté de deux ailes, est un attribut du dieu Mercure, figure mythologique protectrice des voyageurs et des commerçants.
Je passe sous l’arc de triomphe et, après m’être assuré que ne débouche aucune voiture filant vers la rive droite, j’accède à une charmante placette demi-circulaire en décrochement du pont au milieu de laquelle trône La France renaissante, une statue équestre œuvre du sculpteur danois Holger Wederkinch, signifiant une figure renouvelée de Jeanne d’Arc. L’endroit est propice pour profiter du soleil en poupe sur la Seine avec en prime, l’un des plus magnifiques points de vue de la capitale sur la tour Eiffel.

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Sabre au clair, maîtrisant tant bien que mal sa monture, la Jeanne rajeunie tourne le dos à la réplique en bronze de la statue de la Liberté qui brandit son flambeau sur le pont suivant en aval et que l’on peut gagner en empruntant l’allée arborée de l’île aux Cygnes, ancienne digue de Grenelle.

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Des bords tranquilles de l’île, je contemple l’ornementation statuaire des piles réalisée en 1906 par le sculpteur et médailleur Gustave Michel. On y reconnaît d’une part les Nautes (corporation regroupant les professionnels de la navigation) équipés d’accessoires maritimes tels filet, amarre, bouée et voile, attachant à la pile un blason aux armoiries de la ville de Paris, et d’autre part, les forgerons-riveteurs fixant un blason de la République Française. Ces deux motifs sont reproduits à l’identique sur les deux bras de la Seine, en amont et en aval, soit donc quatre fois chacun.

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Des pigeons s’aiment d’amour tendre dans les entrelacements de l’architecture métallique finement décorés aussi de mascarons de lions et de coquilles saint Jacques.
Je reprends ma déambulation. Au-dessus de moi, ce n’est pas tous les jours grève à la RATP, gronde le va-et-vient incessant de la rame de métro. Je guette l’instant où Jean-Paul Belmondo surgira courant sur le toit d’un des wagons, remake de la séquence de Peur sur la ville qui fut tournée en ces lieux. Je n’ignore évidemment pas que Bebel ne possède plus son agilité d’antan mais c’est l’occasion de saluer l’immense acteur d’À bout de souffle et Pierrot le fou de Godard, de Léon Morin prêtre, de L’Aîné des Ferchaux, d’Un singe en hiver, du Doulos de Melville, qui eut le tort à mon goût de se perdre ensuite dans ses cascades à répétition. La légende dit que lors du tournage de cette séquence, à un badaud qui l’interpellait : « Bravo Bebel, même pour cent briques, je ne l’aurais pas fait », Belmondo lui répondit : Moi non plus ! »

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J’atteins bientôt la rive droite en surplomb de l’avenue du président Kennedy. Quant au viaduc ferroviaire, avant de pénétrer dans la colline de Chaillot, il poursuit sa course à hauteur du second étage des immeubles haussmanniens dotés d’étranges poivrières d’angle en ardoise dans la rue de l’Alboni du nom d’une cantatrice italienne du dix-neuvième siècle. Léon Dauvergne est à l’origine de cette architecture conçue pour magnifier le paysage urbain à l’occasion de l’exposition universelle de 1900.

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Pour rejoindre la rive gauche, j’ai le choix entre emprunter le métropolitain ou retourner à pied en m’imaginant un instant en doublure lumière de Leonardo Di Caprio qui a tourné il y a peu en compagnie de Marion Cotillard quelques scènes sous le viaduc pour Inception, le prochain film de Christopher Nolan qui sortira en juillet … C’est parti en métro pour trente secondes de rêve, suspendu au-dessus du fleuve, presque à hauteur d’épaules de cette chère madame Eiffel bien plus accueillante qu’une certaine dame de fer britannique vilipendée par la chanteur Renaud.

« … Miracle sans nom à la station Javel
On voit le métro qui sort de son tunnel
Grisé de ciel bleu de chansons et de fleurs
Il court vers le bois, il court à toute vapeur
Y a d’la joie
La tour Eiffel part en balade
Comme une folle elle saute la Seine à pieds joints
Puis elle dit:
 » Tant pis pour moi si j’suis malade
J’m'ennuyais toute seule dans mon coin »
Y a d’la joie … »

Ce n‘est pas l’Alboni qui vocalise mais encore Trenet qui, par licence poétique, a préféré Javel à la station Passy qui offre la particularité d’être souterraine à son extrémité ouest et aérienne à l’autre bout.
À la descente à la station Bir Hakeim Tour Eiffel, le « fou chantant » serait ravi de constater que le soleil a enfin rendez-vous avec la lune. En effet, en 2008, l’artiste d’origine brésilienne Judy Edgerwood a déposé à sa façon les deux astres sur les pignons des verrières.
Sur le mur en faïence du quai, une fresque évoquant la grande rafle du Vel’ d’Hiv’ me ramène à la tragique réalité de l’Histoire.

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Des larmes aux rires, de la honte à la fête, en bas de l’escalator, sur le boulevard de Grenelle, je jette un dernier regard vers la rue Nélaton :

« …Vel’d’Hiv’
Quand je n’avais pas de sucettes pour toi
Que je resquillais comme il se doit
Quand le contrôleur ne regardait pas
Vel’d’Hiv’
Perdu tout là-haut dans les hauteurs
J’entendais les hauts-parleurs
Hurler attention demi-fond sur une heure
Au départ messieurs les coureurs… »

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Publié dans:Ma Douce France |on 1 avril, 2010 |2 Commentaires »

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