Archive pour novembre, 2009

Un dimanche à Teotihuacán

Tout en roulant ce dimanche sur les voies sur berges de Paris, mes pensées voyagent plus de trois décennies en arrière lorsque, jeune professeur au lycée français de Mexico, je quittai pour la première fois les embouteillages de la capitale aztèque en direction du nord-est via ce qui n’était pas encore alors une autopista. Mon cœur battait la chamade, non pas à cause du soroche le fameux mal de l’altitude, mais juste l’impatience « d’aller goûter à une aventure mexicaine sous le soleil de Mexico », la visite de Teotihuacán, le site de la plus grande ville précolombienne.
Parlons-en du « beau ciel de Mexico », chanté par Luis Mariano ! Déjà à l’époque, la pollution cachait souvent le soleil en enveloppant la ville d’une mauvaise chape grise. Heureusement, une fois extirpé de la mégalopole aztèque en direction des montagnes, je retrouvai l’azur du ciel juste troublé par quelques nuages, ultimes témoins de la saison des pluies finissante. Bientôt au-dessous des anciens volcans, je devinai deux mamelons grisâtres : Pirámides !
Me voilà quai Branly où, ce matin, le soleil a rendez-vous avec la lune. Quelques instants, je crains de connaître la même mésaventure que l’ami Trenet car les caissières du musée des Arts Premiers, lieu de rencontre des deux astres volages, annoncent une heure et demie d’attente.
Finalement, il n’en est rien et je me retrouve rapidement devant un inquiétant jaguar gardien des temples célèbres à l’entrée de l’exposition Teotihuacán Cité des Dieux.

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Crocs dehors, prêt à bondir, il provient d’une frise sculptée ornant la façade de l’un des palais du gigantesque ensemble architectural de Xalla constitué de 29 bâtiments répartis autour de huit vastes places, qu’on a découvert entre les pyramides du Soleil et de la Lune. C’est dans ce quartier que siégeaient les dirigeants de la cité pour discuter et prendre leurs décisions.
La coiffe de plumes et les ornements du félin évoquent le monde guerrier ainsi que la fertilité. Le jaguar, souvent interprété comme un emblème du pouvoir politique, est lié à Tlaloc le dieu protecteur des gouvernants, particulièrement honoré à Teotihuacán.
Avec les siècles, il a acquis la sagesse et c’est sans aucun feulement qu’il me laisse pénétrer dans la cité des dieux, appareil photo en bandoulière, avec la seule recommandation de ne pas utiliser le flash ! Avantages du numérique qui permet dans la pénombre de la salle (je repasserai pour le cielito lindo de Mexico !) de photographier quelques uns des 450 objets, la plupart issus de collections mexicaines et rarement ou jamais présentés en Europe.
L’exposition constitue un hommage à son commissaire Felipe Solís Olguín, directeur du musée national d’Anthropologie et d’Histoire de Mexico, décédé en avril dernier alors qu’il en assurait les derniers détails. Lors de mon séjour, je pris plusieurs fois le chemin du « bosque de Chapultepec », le bois de Boulogne de là-bas, pour admirer les trésors appartenant aux cultures préhispaniques du Mexique, Mayas, Aztèques, Olmèques, Toltèques entre autres.
Je m’incline d’ailleurs devant l’un d’eux, le Seigneur de l’au-delà, une sculpture taillée entre 300 et 450 de notre ère et découverte face à la pyramide du Soleil.

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Je me risque presque à dire un « saigneur » car ce crâne auréolé de rayons solaires, représente le dieu de la Mort et s’il tire la langue, c’est qu’il a soif de sang, la boisson des dieux. Le cinabre rouge recouvrant la pierre accentue l’effet gore !
La religion est la colonne vertébrale de Teotihuacán : le monde y est un cycle où la mort est aussi importante que la vie et inversement. Dans les croyances des peuples mésoaméricains, c’est à partir de ce qui est mort que la vie prend forme.
Je brocarde affectueusement mon frère qui m’accompagne ; dans deux jours, lors de sa visite à Chapultepec, il verra à l’emplacement réservé habituellement à cette pièce, juste une plaque : sortie pour exposition temporaire !
Simple moquerie de l’instant car bientôt, le veinard verra en pierre et en stuc, les véritables héroïnes de cette civilisation des hauts plateaux qui brillent évidemment ici par leur absence, les pyramides du Soleil et de la Lune.
Certes, une intéressante maquette du site longue d’une dizaine de mètres trône au milieu de la salle mais elle ne restitue guère le sentiment de gigantisme et d’écrasement qui nous envahit lorsque nous déambulons dans la Calzada de los muertos ou Miccaotli, la Chaussée des Morts, artère principale de Teotihuacán deux fois plus importante que nos Champs-Élysées. Les Aztèques la baptisèrent ainsi car ils pensaient que les monuments qui la longeaient étaient des tombeaux. On voit toujours grand au Mexique en matière d’urbanisme, ainsi aujourd’hui, le Paseo de la Reforma, la promenade du centre ville, mesure 12 kilomètres et l’avenue de Insurgentes s’allonge sur 40 kilomètres !
Teotihuacán, vingt kilomètres carrés, 200 000 habitants, à près de 50 kilomètres de Mexico, la plus puissante cité précolombienne, prospère du 1er siècle avant Jésus-Christ jusqu’au huitième de notre ère quand elle disparaît pour des raisons mystérieuses ! Et au « centre cité », les lieux de cultes, les pyramides des deux astres divins côtoient le temple de Quetzalcóatl, le dieu serpent à plumes également dieu de la Vie dont je vous avais entretenu lors de quelques propos cacaotés (voir billet du 2 novembre 2009 Je suis fou du salon du chocolat) !

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D’ailleurs, croquez-en une demi tablette car il faut avoir le cœur bien accroché au propre comme au figuré pour supporter ce qui va suivre ! Âmes sensibles s’abstenir ; entre grand guignol et massacre à la « machete » avec une pincée de Chantal Goya !
La scène se passe donc à Teotihuacán dans la nuit des temps, c’est le cas de le dire car le soleil refusant de se lever, le monde est plongé dans une obscurité totale. Pour se sortir de ce mauvais pas, le plus ancien des dieux et père de ceux-ci, Huehueteotl dont une urne à son effigie est exposée, a l’idée obscurantiste de les convoquer autour d’un grand feu (facile pour lui puisqu’il est le dieu du feu !) afin de trouver la solution pour créer le cinquième soleil.

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En effet, il y avait déjà eu auparavant quatre tentatives de création qui avortèrent pour diverses raisons. La première ère du calendrier divinatoire dite du soleil du jaguar, née en 955 avant J.C, aurait duré 676 ans jusqu’à ce que l’astre soit dévoré par les félins. Le deuxième soleil du vent aurait été emporté par une tempête et les habitants qui s’accrochaient désespérément aux branches, furent transformés en singes. Lors de la troisième ère, une pluie de feu s’abattit et les hommes, véritables dindons de la farce, furent changés en gallinacés glougloutants. Enfin, le quatrième soleil de l’eau fut englouti par les inondations et les hommes devinrent poissons.
Donc voilà nos dieux, véritables hippies avant l’heure, réunis autour d’un feu de camp sur la place sacrée de Teotihuacán, pour délibérer qui d’entre eux se sacrifiera pour allumer le feu bien avant que Johnny Hallyday l’ait chanté !
Pour bien comprendre, il faut savoir que le sacrifice humain est le socle de la religion chez les Méso-Américains et une riposte au phénomène de dissipation énergétique. L’énergie cosmique étant promise à l’épuisement dans le Mexique ancien, il est nécessaire de tirer des hommes sacrifiés une énergie nouvelle pour servir d’alimentation au Soleil. Celui-ci a besoin pour survivre de boire et de manger, c’est pourquoi il s’abreuve du sang des victimes et dévore leur cœur.
Je ne voudrais pas crier trop haut et fort cette perspective de prendre en charge la marche du monde, de crainte que cela donne quelque idée lumineuse à notre ministre actuel de l’écologie et du développement durable après une consommation peu modérée de beaujolais nouveau !
Le jury de l’ « Astre Academy », donc les dieux car le public ne votait pas à l’époque ( !), porte son choix sur Tecciztecatl et Nanahuatzin pour qu’ils se sacrifient et donnent renaissance au Soleil. Tandis que le premier, représentant des riches basses terres tropicales, offre jade, or, plumes et encens, le second, symbole de la culture rustique du plateau central, propose des bottes de roseau et son propre sang mêlé aux épines d’agave. Puis dans l’attente du moment décisif, les heureux élus s’installent au « château », pardon dans les deux grandes pyramides élevées à leur gloire.
Le jour du sacrifice est arrivé ! Nanahuatzin, plus téméraire, s’élance le premier dans le brasier qui crépite entre les deux pyramides, bientôt imité par Tecciztecatl. C’est alors que tournoie un aigle qui saisit le premier immolé et emporte Nanahuatzin au zénith où il devient le Soleil. Puis, un jaguar bondissant, extirpe des cendres (d’où son aspect moucheté prétend la légende) Tecciztecatl qui devient la Lune laquelle brille avec autant d’éclat que l’astre solaire, ce qui ne peut se concevoir. Alors, un dieu pour réparer l’injustice, se saisit d’un lapin (c’est là qu’intervient Chantal Goya !) et le lance à la face de la Lune dont le teint s’obscurcit et conserve quelques stigmates de la punition.
On comprend pourquoi on retrouve fréquemment l’aigle et le jaguar dans la symbolique artistique précolombienne, les deux grands prédateurs nourriciers du Soleil, l’un lui offrant avec ses serres le cœur des victimes, l’autre se pourléchant de leur sang.
À l’occasion de leur voyage au centre de la (pyramide) Lune, une équipe d’archéologues du monde entier met à jour encore actuellement un nombre incalculable d’ossements et d’objets en tout genre, crânes de jaguar, squelettes d’aigle, couteaux en forme ondulante de serpents en obsidienne, jarres, colliers de jade et corail, sculptures anthropomorphes en serpentine et bois, masques en albâtre, onyx ou calcite mais aussi os longs, vertèbres, corps décapités ou aux mains attachées derrière le dos. Le macabre côtoie la magnificence.

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Les fouilles sont loin d’avoir livré tous leurs secrets et bien des interrogations subsistent chez les chercheurs mais il ne fait plus aucun doute qu’à Teotihuacán, on pratiquait à grande échelle le sacrifice humain à la fois dans un contexte religieux et militaire. Des analyses chimiques révèlent que certains des corps exhumés proviennent de contrées éloignées et ont possiblement été ramenés là à l’issue d’expéditions guerrières victorieuses. Cela bat en brèche les études anciennes qui qualifiaient la cité d’éminemment théocratique et pacifiste.
En tout cas, au-delà de leur symbolique souvent sanglante, ce sont véritablement des joyaux artistiques que j’admire aujourd’hui dans les vitrines du musée. Je me recueille notamment devant le fascinant masque qu’on retrouve sur les affiches et la couverture du catalogue de l’exposition. Façonné dans une roche volcanique recouverte ensuite d’une mosaïque en turquoise vert bleuté et de coquillages rouges, il a été retrouvé dans une grotte de Malinaltepec dans l’état de Guerrero au sud du Mexique, ce qui prouve que loin d’être recroquevillée sur elle-même, Teotihuacán étendit son influence bien au-delà de la cité elle-même.

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Inversement, diverses communautés ethniques venues d’ailleurs s’installèrent dans différents quartiers de la mégalopole pour se consacrer notamment au commerce des ressources de leurs régions d’origine. Ainsi, les fouilles ont révélé la présence de Zapotèques de la région de Oaxaca, d’une population originaire de l’état actuel du Michoacán et de groupes du centre sud de Vera Cruz et même de la péninsule du Yucatán. Teotihuacán se trouvait donc au cœur d’un réseau commercial avec le reste de la Méso-Amérique. Il semble même que la cité était subdivisée en quartiers spécialisés selon leur fonction comme celui des lapidaires travaillant les pierres précieuses telles le jade et l’obsidienne, ou celui des potiers.

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Tous ces trésors me renvoient à ces indiens misérables qui faisaient, pour quelques pesos ou dollars, l’article de statuettes et débris de poteries soi-disant récupérés dans des champs voisins du site. Certes, le gouvernement mexicain, jaloux de son exceptionnel patrimoine archéologique, avait promulgué dès 1827 une loi interdisant l’exportation de pièces antiques sans autorisation préalable mais longtemps dans l’anarchie des fouilles des années 1920, un trafic clandestin concernant aussi bien des faux que des pièces authentiques, fit florès. Ainsi, on estime que notre musée de l’Homme abriterait un tiers d’intrus et que deux tiers des urnes zapotèques visibles au musée de Stockholm sont fausses !
Seulement un vingtième du territoire de la cité a été jusqu’alors exploré et les neuf dixièmes du site sont encore enfouis sur des kilomètres à la ronde du centre cérémoniel. De beaux jours s’annoncent pour les archéologues et quelques lunes et soleils se lèveront et se coucheront avant que Teotihuacán ne révèle ses nombreux secrets.

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Les Aztèques en découvrirent les ruines au XIVème siècle soit six cents ans après son mystérieux abandon. Devant le spectacle de cette gigantesque architecture trop grandiose pour être l’œuvre des hommes, ils la mythifièrent en Teotihuacán, la « Cité où naissent les Dieux ». Ce n’est pas le moindre des paradoxes que d’ignorer par quel nom les habitants désignaient leur cité.
À l’issue de mon intéressante visite, je me sens frustré malgré tout de l’essentiel, l’envie de me retrouver, comme il y a bientôt quarante ans, tel une fourmi sur la maquette d’un architecte, sur cette plate-forme immense posée au milieu d’une végétation rase et grillée d’où émergent vers le ciel des volumes gigantesques de pierre. Les formes si pures, si géométriques, si équilibrées dans une perspective qui semble ne jamais s’achever donnent même la curieuse impression d’une architecture futuriste.
On a un peu trop bétonné à Teotihuacán dans la première moitié du vingtième siècle et lors de mes visites, j’eus une imperceptible impression de reconstruction d’un décor de péplum précolombien ! Il me semble même que lors des travaux de réhabilitation pour célébrer le centenaire de l’indépendance du Mexique, l’archéologue en charge des fouilles, attribua un cinquième niveau inexistant à la pyramide du Soleil ! Alors, pour admirer du 100 % authentiquement précolombien, je fus de ceux qui tentèrent l’aventure (à l’époque) jusqu’aux ruines mayas de Tikal au Guatemala.
Aujourd’hui, la pyramide du Soleil est enduite d’un revêtement flambant neuf piqueté de-ci delà de cailloux noirs. Haute d’une soixantaine de mètres pour une base de 225 mètres de côté, elle était à l’origine recouverte de stuc de couleur rouge ce qui devait lui conférer un aspect terrifiant lors du coucher de l’astre.
« Premier siècle de notre ère : le soleil rougeoie à l’horizon. De grands prêtres, ornés de plumes et de bijoux précieux, officient devant une foule colorée. Des flûtes de roseau égrènent une musique sacrée portée par l’air si limpide à près de 2300 mètres d’altitude. L’un des prêtres lève lentement le bras. La lame du poignard d’obsidienne brille dans la lumière du soleil couchant… »
Le 21 mars de chaque année, lors de l’equinoccio de primavera, on peut dormir au sommet de la pyramide du Soleil. Plus de deux cent mille personnes, mexicains et touristes, essentiellement vêtus de blanc, se rechargent d’énergie en contemplant le lever du Soleil. Le culte de Teotihuacán new age ! Let the sunshine in !
Le cinquième soleil Naui Ollin, Ollin symbolisant les secousses sismiques, est normalement voué à une disparition brutale au cours de notre vingt-et-unième siècle. Quand on sait que les tremblements de terre sont fréquents à Mexico et que celui de 1985 fut particulièrement dévastateur (environ 10 000 victimes), il n’y a donc pas que la grippe mexicaine que nous devons appréhender !

 

Petit bonus en prime, voici quelques images de Teotihuacán fraîchement rentrées de Mexico!

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Publié dans:Coups de coeur |on 26 novembre, 2009 |Pas de commentaires »

Vive les femmes de JR! Street Art à l’île Saint-Louis

Défense d’afficher, loi du 29 juillet 1881 ! Cette loi prévoyant que certains espaces publics ne constituent pas des supports d’affiches, fut caduque tout au long du mois d’octobre, sur les berges de l’île Saint-Louis à Paris. En effet, l’artiste JR y a installé son exposition 28 mm, Women are Heroes, des collages géants de portraits, regards et autres photos sur le pont Louis-Philippe et les quais de Seine autour de l’île.
Jusque dans un passé très récent, JR bien que ne possédant aucun lien de parenté avec l’infâme héros de l’univers impitoyable de Dallas, apparaissait toujours masqué lors de ses interventions publiques afin de préserver son anonymat par crainte d’une éventuelle répression contre ses actions artistiques dans des sites prohibés. Pourvu de toutes les autorisations nécessaires fournies par la ville de Paris, il est apparu cette fois à visage découvert notamment lors d’une émission tardive sur France 3 qui m’a permis de connaître son parcours non conventionnel.
Sous ce pseudonyme correspondant aux initiales de son nom, JR est aujourd’hui un artiste majeur du Street Art ou art urbain. Ce mouvement contemporain rassemble tous ceux qui utilisent l’affiche, le sticker, le pochoir, la peinture, la mosaïque voire la projection vidéo pour effectuer, de manière illégale ou pas, des interventions artistiques dans la rue et les endroits publics.
La plupart des « street artistes » désirent simplement pouvoir s’exprimer et que leur art soit vu du public ; ainsi, hors des galeries et musées, ils utilisent l’espace urbain comme une vaste salle d’exposition à ciel ouvert, gratuite et visible aux yeux de tous.
On décèle un caractère subversif indéniable dans la démarche de ces artistes réfractaires qui souhaitent afficher leurs visions politiques en « performant » sans autorisation, sans tabous et sans limites sur le canevas parfait que sont les murs de la ville.
Justement, JR revendique volontiers l’étiquette d’artiviste, subtile contraction d’artiste et activiste. Il débute en l’an 2000 lorsqu’il ramasse un appareil photographique perdu dans le métro parisien. Il commence par photographier les graffeurs avant d’investir les murs lui-même avec ses premiers travaux réunis sous le titre de Expo2Rue.
En 2004, il placarde sans autorisation dans la cité des Bosquets à Montfermeil, une vingtaine de photographies géantes représentant les jeunes de ce quartier sensible puis devant le succès de son projet, il réitère dans la cité de La Forestière à Clichy-sous-Bois où les affrontements violents occupèrent la une des journaux télévisés et furent l’étincelle qui embrasa les banlieues françaises en 2005.
Il s’agit alors du premier volet de son projet 28 millimètres du nom de l’objectif grand angulaire qu’il utilise en se rapprochant tout près de ses sujets. Ses portraits d’une génération exposés sur les murs des quartiers bourgeois des banlieues populaires de l’est parisien constituent en somme une réponse artistique aux propos provocateurs du ministre de l’intérieur de l’époque stigmatisant la racaille à nettoyer au karcher ! La mairie de Paris officialise ses travaux démarrés dans l’illégalité, en les affichant sur ses propres bâtiments.
En 2007, à l’occasion de Face2Face, deuxième temps du projet 28mm, Jr réalise avec Marco un ami suisse, des portraits d’Israéliens et de Palestiniens exerçant la même profession et les expose, toujours illégalement, face à face, des deux côtés du mur barrière de sécurité ainsi que dans plusieurs villes d’Israël, de Cisjordanie et des territoires palestiniens. Les gros plans géants d’un rabbin, un iman et un curé, riant et grimaçant côte à côte, sont connus désormais universellement. Avec cet étonnant pied de nez à tant de négociations diplomatiques infructueuses, Jr offre là un magnifique manifeste pour la paix.

http://www.dailymotion.com/video/x1bsn0

À l’énoncé de ces différentes actions, vous comprenez que je fus impatient de me rendre au bord du fleuve, dans le centre historique de Paris, afin de contempler l’exposition WOMEN, vingt portraits de femmes, mille cinq cents mètres de collages de photographies de photos en noir et blanc prises au Brésil, en Afrique, en Inde et au Cambodge et qui ont d’ailleurs déjà été affichées in situ dans ces pays.

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« Au secours, les murs étouffent » s’écrie un tag sur une pile du pont Louis-Philippe ; Jr se charge avec talent de les faire respirer. Malheureusement, beaucoup de ses affiches ont souffert des pluies d’octobre et de l’arrachage intempestif par ceux qui les détestent mais aussi quelques collectionneurs.
C’est la raison d’être des manifestations de Street Art, éphémères par nature, dont on sait quand elles commencent mais dont on ignore l’issue aléatoire.
Qu’importe, en ce dimanche l’intention artistique prime sur l’objet lui-même et j’arpente avec jubilation la vaste galerie à ciel ouvert que constituent les voies sur berges libérées du trafic automobile. Le tour de l’île Saint-Louis devient une exposition permanente que les visiteurs découvrent de leur plein gré ou de force, à pied, en vélo, en rollers voire même en bateau-mouche.
Le lieu choisi n’est pas anodin et, mieux que le poids des mots, le choc des photos de ces femmes des favelas de Rio de Janeiro ou des bidonvilles de Nairobi est extrêmement violent dans le cadre de ce quartier exclusivement résidentiel et pourvu de nombreux hôtels particuliers. Des murs de paupérisation sur un îlot de richesse ! Pour JR, « les femmes permettent de voir un pays et où en est le monde ».

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Quand on longe le fleuve, notre regard est immédiatement accroché par de grands yeux écarquillés sur les piles du pont Louis-Philippe. Ces pupilles démesurément dilatées, en harmonie avec l’architecture de l’ouvrage, semblent joyeuses ou douloureuses selon l’instant ou la lumière, selon son humeur sans doute également. Elles intriguent, obsèdent, rendent même mal à l’aise, nous culpabilisent peut-être. Une fois n’est pas coutume, ce sont des femmes qui nous matent, nous purs produits de la civilisation de consommation.

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Gros plan d’œil surréaliste qui me renvoie curieusement à la fameuse scène du Chien andalou, le film de Luis Buñuel inspiré d’un rêve de Salvador Dali, dans laquelle une femme se fait trancher l’œil avec une lame de rasoir par Buñuel lui-même. Ici, sur le pont, seule la pluie cinglante peut lacérer les yeux.
Beaucoup de ces affiches adoptent le principe de l’anamorphose, un procédé utilisé par certains artistes en créant des déformations d’images qui se recomposent depuis un point de vue préétabli et privilégié. Six siècles après Piero della Francesca, peintre célèbre pour ses travaux sur la perspective, JR joue de cette technique pour mieux adapter la vision du visiteur depuis le pont précédent ou le quai d’en face.
En effet, lorsque j’ai le nez collé devant l’affiche (attention à ne pas trop reculer sous peine de basculer dans la Seine !), la photographie apparaît parfois quasi illisible d’autant que plusieurs rouleaux déchirés jonchent le pavé.

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À l’inverse, je découvre parfois dans un détail, la subtilité du travail de collage de l’artiste qui épouse ici la ligne d’un escalier, là l’encadrement d’une porte des locaux de la voirie fluviale. Quelle puissante métaphore sur l’aliénation, cette main quasi accrochée à l’un des anneaux d’amarrage aux quais !

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De-ci delà, en bas des affiches, je repère un numéro de téléphone qui permet gratuitement d’accéder au témoignage d’une de ces femmes. L’information semble si confidentielle qu’on peut hésiter. Allez, je tente avec mon portable et je tombe sur la voix grave d’une femme brésilienne et une traductrice : « Je suis de la favela Morro da Providencia. Je suis fière de là où je vis. Les gens qui viennent me voir connaissent ma maison qu’on appelle la maison des veuves. Ma mère est veuve, ma tante est veuve, je suis veuve, ma fille est veuve, à cause de la violence qui règne dans la favela ». Ainsi, par cet artifice technologique, une complicité s’instaure avec cette femme dont on connaît soudain un peu mieux le destin.
En 2008, JR avait convaincu des femmes et quelques hommes anonymes de cette favela, la plus ancienne de Rio de Janeiro, tristement célèbre pour ses meurtres et son trafic de drogue, de se laisser photographier et interviewer. Les clichés géants en noir et blanc furent ensuite collés avec l’aide des enfants du quartier sur les façades délabrées des maisons et des escaliers. Image impressionnante que tous ces gros plans d’yeux accrochés à la colline sulfureuse et rivés vers les cariocas nantis ! En posant des regards, JR attire les regards. « Ça se voyait d’en bas, les gens nous en parlaient. Pour la première fois, nous étions fiers de vivre à Providencia» !
Messieurs et mesdames, têtes bien pensantes de l’Éducation Nationale, voilà des idées véritablement citoyennes pour des classes d’initiation artistique ! Quand je pense qu’on discrédita un de mes amis en charge d’animations, pour avoir envisagé la projection du film Indigènes aux élèves et professeurs de lycées … Encore aujourd’hui, il n’est pas bon de faire trop et bien réfléchir !
Employant la même démarche, JR mitrailla les regards et les visages des habitants du bidonville de Kibera à Nairobi après les émeutes post électorales, puis les imprima sur des bâches imperméables en vinyle qu’il installa sur les toits. À la saison des pluies, chacun souhaitait en posséder une comme protection de son taudis ; en période de sécheresse, la poussière masque complètement les photographies qui réapparaissent avec les intempéries.
De même, en février 2009, JR colla ces yeux sur le train qui longeait le bidonville tandis qu’il accrocha le bas des visages sur le remblai en dessous de la voie ferrée qui avait été arrachée par les opposants à l’élection du président Mwai Kibaki. Avec la complicité du conducteur, le train passait au ralenti à certaines heures, ainsi les yeux mobiles venaient magiquement se raccorder aux visages fixes. « Pendant quelques secondes, j’étais aussi fort qu’un sorcier africain » se réjouit l’artiste.

 Image de prévisualisation YouTube

Ce sont des affiches de ce train kényan qui recouvrent les murs le long du quai de Bourbon. Des correspondances ou des antagonismes se créent : contraste et anachronisme entre ces wagons d’un autre âge aux marchepieds bondés d’une population misérable, et les vedettes fluviales transportant les touristes. Guerre de mondes, choc de cultures !

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Pourquoi les cheminots et employés de la RATP n’envisageraient-ils d’exprimer leurs revendications sans doute justifiées à travers des actions artistiques de ce type plutôt que laisser à quai les usagers sans explications ?
Soudain, quai d’Orléans, à hauteur de la rambarde du pont de la Tournelle, une main géante semble m’écraser ; une main de femme noire, gracieuse avec ses bagues et les ongles bien faits, posée avec sensualité sur le repli de l’aine.

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Le temps d’écouter quelques instants, au milieu du pont, de bons vieux airs de jazz issus d’autres minorités noires opprimées, et je me retrouve rive gauche sur le quai d’en face.
Non je ne rêve pas, nous sommes bien fin octobre et les transats et les parasols de Paris Plages ont déserté depuis longtemps déjà le sable de la voie Georges Pompidou. Cependant, là-bas, en face, une magnifique femme africaine entièrement nue, expose lascivement son corps aux timides rayons de soleil d’automne.

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Elle attire moins les regards qu’antan les baigneuses au solarium de la piscine Deligny lorsqu’elle flottait au pied de l’Assemblée Nationale ! Le message est pourtant beaucoup plus fort et honorable !
Il est midi, je pars à la quête d’un restaurant vers le quartier latin ; la Savoie colonise Paris, je suis surpris du nombre d’enseignes de fondues et raclettes qui ont succédé aux incontournables « grecs et couscous ». Un tajine plus tard, sur le chemin du retour vers l’île Saint-Louis, dans l’enfilade d’une ruelle, je découvre un autre type d’affichage.

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La préfecture de police masque le chantier de ravalement de sa façade côté Seine avec une bâche de trois mille mètres carrés mettant en évidence les visages et les métiers de la profession, vingt-trois hommes et femmes en tenue de travail, motards, plongeurs, brigade anti-gang. Soyez rassurés braves gens, le délit de faciès c’est dans l’île voisine ! Ici, le message sécuritaire de cette opération de communication tranche avec ceux progressistes affichés là-bas par JR.
Via le square Jean XXIII, je rejoins le pont de la Tournelle avec dans ma ligne de mire, cette sublime femme noire qui prend toujours son bain de soleil. J’imagine que le génial cinéaste Federico Fellini à qui une exposition au musée de l’Orangerie rend hommage actuellement, nous aurait concocté un savoureux pamphlet fustigeant police et clergé en révolte face à ce collage manifeste attentant à la pudeur devant les tours de Notre-Dame. Me revient d’ailleurs à cet instant La Tentation du docteur Antonio, l’épisode qu’il réalisa dans le film Boccace 70. Ce médecin rigide, habillé de noir, portant d’austères lunettes cerclées, obsédé par la morale, se croit investi d’une mission de justicier contre tout manquement aux bonnes mœurs dans la pieuse Italie des années 60. Quel n’est pas son effroi lorsque devant chez lui, des ouvriers montent un gigantesque panneau publicitaire où s’affichent peu à peu les pieds, les jambes, les cuisses, le corps, le buste et enfin la tête d’une superbe femme (Anita Ekberg, une actrice suédoise qui aurait fait fondre n’importe quel iceberg !) aux seins énormes et aux jambes d’une longueur interminable, lascivement étendue sur le flanc avec un verre de lait à la main ! Arrive alors un autobus d’où descend un flot de musiciens noirs incitant à boire du lait sur le thème fameux de La Dolce Vita, vous savez ce film du même cinéaste où cette même Anita Ekberg se baignait dans une fontaine de Rome pour les beaux yeux de Marcello Mastroianni.
Autre temps, autres mœurs, aucune association de riverains ne s’indigne, d’ailleurs le propos de JR quoique subversif, ne vise nullement le dessous de la ceinture. Son splendide modèle n’aguiche pas le passant, elle dort.

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« … Ils viennent du bout du monde
Apportant avec eux
Des idées vagabondes
Aux reflets de ciels bleus
De mirages
Traînant un parfum poivré
De pays inconnus
Et d’éternels étés
Où l’on vit presque nus
Sur les plages
Moi qui n’ai connu toute ma vie
Que le ciel du nord
J’aimerais débarbouiller ce gris
En virant de bord
Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil… »

Ce n’est pas certain Monsieur Aznavour !
Dans les rues de Saint-Louis-en l’île, les files s’allongent devant les boutiques du glacier Berthillon qui se multiplient dans le quartier. Sorbet fruit de la passion, glace au beurre de cacao, gousses de vanille, moka tiramisu, mandarine chocolat … l’exotisme est dans le cornet ! Les visiteurs et touristes repus auront-ils vu au fond des grands yeux de JR, la réalité terrible d’un monde ou une simple animation gratuite dans la grande ville occidentale ?
En ce qui me concerne, je regrette que le temps, celui qui passe et la météo, ait blessé les (affiches de) WOMEN, ces femmes héroïnes du quotidien, celles qui tiennent leur famille à bout de bras quand tout se disloque. J’attends avec intérêt la prochaine action dans la capitale de JR, un artiste photographe original qui rend nos déambulations urbaines, malignes et citoyennes.

Feuilles d’automne

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Premiers jours de novembre, les feuilles mortes se ramassent à la pelle sur le « pré commun » du village qui sous l ‘effet des bourrasques n’est plus un pré vert (un Prévert ?).

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Dans la perspective, la petite école est orpheline de ses enfants en cette période de vacances. Ce ne fut pas la mienne mais mon esprit vagabonde vers celle de mon enfance. Avec application, je recopie à l’encre violette, la poésie inscrite au tableau. Ce soir, sur la page de gauche je l’illustrerai ; dans quelques jours, viendra le moment appréhendé où il faudra la réciter avec expression devant un parterre de camarades.
Les feuilles tombent mais ces pages prennent racine pour toujours.

On voit tout le temps, en automne,
Quelque chose qui vous étonne,
C’est une branche, tout à coup,
Qui s’effeuille dans votre cou.

 

C’est un petit arbre tout rouge,
Un, d’une autre couleur encor,
Et puis, partout, ces feuilles d’or
Qui tombent sans que rien ne bouge.

 

Nous aimons bien cette saison,
Mais la nuit si tôt va descendre !
Retournons vite à la maison
Rôtir nos marrons dans la cendre.

L’automne de Lucie Delarue-Mardrus

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Nous ne grillons plus les châtaignes dans l’âtre de la cheminée mais cinquante ans plus tard, reviennent à mes lèvres, deux des plus beaux poèmes célébrant l’automne.
Pour le premier, j’entends encore Le vent d’Emile Verhaeren à travers la voix inimitable de mon professeur de père, hurlant et cornant novembre sur la plaine de Flandre. Par pitié pour nos chères têtes blondes, nous n’en apprenions qu’un extrait.


Le vent
Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre,
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds battant les bourgs,
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

 

Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent.
Aux citernes des fermes,
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort dans leurs mélancolies.
Le vent rafle, le long de l’eau,
Les feuilles vertes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre;
Le vent mord dans les branches
Des nids d’oiseaux;
Le vent râpe du fer,
Et peigne au loin les avalanches,
- Rageusement – du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Dans les étables lamentables
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitre et de papier.
- Le vent sauvage de Novembre! -
Sur sa hutte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d’éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Les vieux chaumes à cropetons,
Autour de leurs clochers d’église,
Sont soulevés sur leurs bâtons;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.
Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,
L’avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes ;
L’avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes;
L’avez-vous vu cette nuit-là
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n’en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient comme des bêtes
Sous la tempête?

 

Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant.
Voici le vent cornant Novembre.
Émile Verhaeren (« Les villages illusoires »)

Brrrrrrrrrrr ! Ça souffle ! Quel sale temps !

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Ma seconde récitation est tirée des Poèmes saturniens de Verlaine. Ce Paysage triste (du nom de la section du recueil d’où il est extrait) impressionniste, tout en demi teintes (automnales bien sûr !), dépeint en fait l’état d’âme torturée de l’auteur.
À défaut d’être humoriste de talent comme le regretté Bernard Haller qui, dans un célèbre sketch, fustigeait la rédaction d’un élève cancre nommé Paul Verlaine lui reprochant par ses correspondances douteuses de vouloir « poéter » plus haut que … je vous rassure, je ne vous imposerai pas le fastidieux commentaire de texte sur lequel chacun d’entre nous plancha au moins une fois.

Chanson d’automne
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

 

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

 

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
Paul Verlaine (« Poèmes saturniens »)

Fort à propos intitulé Chanson d’automne, ce poème inspira les chanteurs ; ainsi Serge Gainsbourg s’empara de la musique du vent mauvais pour avouer son mal être et dire à sa Jane sanglotante qu’il s’en allait … à moins que ce ne soit l’inverse !
En 1941, époque aussi en demi teintes entre occupation, collaboration et appel du général De Gaulle, Charles Trenet reprit à deux mots près, les vers d’origine dans sa chanson Verlaine dont il composa la sublime musique swing.

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Les Américains ne se contentèrent pas de nous envoyer le jazz et le swing sur lesquels bientôt nos aînés, ivres de liberté, dansèrent à cœur joie.
Et ironie de l’Histoire, Verlaine et Trenet n’y sont pas étrangers. Le 1er juin 1944, parmi les 161 messages d’alerte diffusés par Radio Londres à destination des groupes de résistance, se glissent les trois vers de Verlaine « les sanglots longs des violons de l’automne » qui annoncent que le D Day approche. Destinés au réseau Ventriloquist, ils lancent le sabotage des voies ferrées situées en arrière des côtes normandes.
Le 5 juin, parmi des messages comme « Messieurs, faites vos jeux », « Les carottes sont cuites » et « Les enfants s’ennuient le dimanche », se nichent les vers de Trenet « Bercent mon cœur d’une langueur monotone » (Verlaine avait écrit blessent au lieu de bercent !). Le lendemain, les troupes alliées débarquent sur les plages de Normandie. Voilà comment une chanson d’automne mélancolique engendra un été plus heureux !
Cinq heures sonnent au clocher du village. Le troupeau paisible rejoint l’étable.

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Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 8 novembre, 2009 |1 Commentaire »

Je suis fou du salon du Chocolat 2009

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Tandis que le tram 3 m’emmène vers la Porte de Versailles où le chocolat tient salon, ce sont des réminiscences d’enfance qui envahissent mon esprit : la barrette Menier dans son papier argenté et son enveloppe bleue accompagnant à quatre heures la tartine beurrée de pain de campagne, la poudre du gentil Poulain versée dans le bol de lait fumant du petit déjeuner dominical, l’éclair de la pâtisserie Lucas au dessert du dimanche midi, la mousse de ma grand-mère et le privilège exclusif de nettoyer le plat avec le doigt, la grande boîte déposée au pied du sapin de Noël ; instants rares donc précieux d’un temps de sortie de guerre où la société n’était pas de consommation.

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Aujourd’hui, en guise de cour de récréation, la part d’enfant qui sommeille en moi, joue dans la cour des grands, dans une cour royale même. En effet, ma curiosité toute enfantine me fait vite poser devant un miroir kitsch en chocolat, œuvre de la maison Dalloyau dont l’origine remonte à 1682.
Charles Dalloyau est à l’époque au service du Prince de Condé, celui-là même pour qui travaillait le fameux Vatel qui se suicida lors d’une cérémonie officielle au château de Chantilly pour laver l’affront d’une commande de poissons et fruits de mer en provenance de Boulogne-sur-mer non acheminée. Quelle conscience professionnelle ! Doit-on bénir pour autant nos Allo Pizza et Pizza minute d’aujourd’hui ?
Dalloyau est bientôt débauché par Louis XIV subjugué par les savoureux petits pains qu’il élabore pour son frère ennemi. Il devient ainsi le premier d’une véritable dynastie de frères et fils Dalloyau qui, durant quatre générations, seront officiers de bouche au service de la Cour. De par cette charge, ils sont anoblis, portent épée devant le roi et assistent à ses repas.
Survient la Révolution qui bouleverse la société française et amène l’intuitif Jean-Baptiste Dalloyau à fonder en 1802, sa première maison de gastronomie sise rue du Faubourg Saint-Honoré, à l’adresse de la principale boutique parisienne actuelle. Il invente le prêt à emporter des plats cuisinés pour recevoir chez soi, à l’intention d’une bourgeoisie émergente désirant s’approprier l’art de vivre de l’aristocratie.

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En l’occurrence, ma curiosité n’est qu’un vilain défaut de gourmandise car au centre du miroir, trône un alléchant gâteau Opéra. Aucune incongruité qu’il se retrouve ici puisque Cyriaque Gavillon de la maison Dalloyau aurait inventé, en 1955, ce sublime entremets constitué de crème au café, ganache au chocolat sur fond de biscuit joconde à l’amande, une Joconde d’ailleurs qui décocha sans doute son plus beau sourire devant la querelle, sinon d’allemands du moins de maîtres pâtissiers, opposant l’héritier Dalloyau et Gaston Lenôtre qui revendiquait que ce gâteau fût le sien !
Andrée Gavillon baptisa l’œuvre de son créateur d’époux, Opéra en hommage aux nombreux petits rats qui venaient en voisins grignoter dans la boutique du Faubourg Saint-Honoré, et également en raison de sa forme aux faux airs de la scène du palais Garnier.
Le tableau chocolaté n’est en réalité que la réplique de l’Opéra géant que la maison Dalloyau a confectionné la veille créant ainsi l’un des évènements du quinzième salon du chocolat.
Je possède quelques souvenirs émus de ce gâteau mythique en des circonstances dont je ne sais si je dois me vanter. Avec un ami attaché comme moi au Paris-Saint-Germain (je ne dis pas supporter, c’est trop connoté merguez frites et canettes de bière !) , nous avions institué la tradition d’en déguster un provenant de la maison fondatrice lors des repas précédant ou succédant aux matches de notre club favori. Une fois, à un convive quelque peu indélicat jugeant le dessert « à la limite de l’écoeurement ’ »(sic), je répondis péremptoirement « moi, j’aime bien ! » ce qui eut pour effet d’annihiler définitivement toute velléité de critique péjorative ; non mais !
Cette année, l’opéra au figuré comme au propre, est à l’honneur. Dans la pénombre d’un couloir étroit, quelques vitrines mettent en lumière le mariage du chocolat et de la musique, subtile alliance du profane et du sacré. Ici, un angelot tire de son archet quelques notes, tout cela en chocolat bien évidemment.

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Là, quelques oiseaux (pas cons, n’en déplaise au dessinateur humoriste Chaval) becquètent les touches d’une flûte ou solfient devant une partition : « Écoute passer dans l’air le son pénétrant et clair de cette corde éplorée… »

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Plus loin, une chocolatière des Yvelines interprète avec beaucoup de sensualité Nicklausse dans un air des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach.

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Il y a peut-être aussi dans cette sculpture, comme un clin d’œil au « Violon d’Ingres », la célèbre photographie de Man Ray qui mêle harmonieusement ses deux tendresses : la femme, à travers le corps dénudé de son modèle préféré Kiki de Montparnasse, et la musique illustrée par les ouïes du violon collées sur les reins. Je caresserais volontiers les cordes et, puisqu’il s’agit d’un opéra bouffe, je croquerais même l’instrument. Violon d’Ingres, violon en chocolat qui rend dingue ! Je fonds, pas le chocolat par bonheur !
Combien de ces petits rats du faubourg Saint-Honoré se sont cassés les quenottes en faisant des pointes sur le ballet de Tchaïkovski inspiré du conte d’Hoffmann Casse-noisette et le roi des souris ? Faut-il puiser dans cette histoire la complicité entre le chocolat et les noisettes, en tout cas, la fée Dragée accueille Clara et le Prince au palais enchanté de Confiturembourg avec pour divertissements devant une table resplendissante, la Danse espagnole dédiée au chocolat et la Danse arabe liée au café. Comment prétendre après cela qu’Hoffmann pouvait être une ganache ?!

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Au risque de vous les briser menues avec ma transition graveleuse, je me retrouve devant le stand des coucougnettes, délicieuses confiseries du Béarn constituées d’une amande grillée chocolatée enrobée de pâte d’amande aromatisée à la framboise, gingembre et armagnac, puis candie au sucre de canne blanc. Un hommage polisson au Vert Galant, le bon roi Henri IV qui aurait eu 57 maîtresses et 24 enfants ! Des « choses de la vie » que beaucoup, en ces temps de crise, aimeraient posséder en or !
Élevons le débat ! Je m’engage dans l’allée centrale dite Quetzalcóatl ou serpent à plumes du nom aztèque d’une divinité des Toltèques, une civilisation indienne installée vers Tula (la région des sculptures « atlantes ») au nord de Mexico, entre les IX et XIIème siécles. La légende dit que le magicien Titlacauan lui offrit une boisson à base de cacao en lui disant : « Seigneur, je t’apporte un breuvage qui est bon et qui enivre celui qui le boit; il t’attendrira le coeur, te guérira et te fera connaître la route de ton prochain voyage au pays où tu retrouveras la jeunesse ». Le vieux Quetzalcóatl but, perdit la tête et fit brûler ses maisons d’argent et enterrer ses trésors dans la montagne et le lit des rivières, avant de s’embarquer sur un radeau fait de serpents entrelacés. Vous savez ce qu’il advint, dix siècles plus tard du chocolat Lanvin qui rendit fou Salvador Dali dans le port de Cadaquès (à moins que ce ne soit à la gare de Perpignan !) !
Un stand bien documenté explique que le cacaoyer est cultivé depuis environ trois millénaires dans les plaines tropicales d’Amérique du sud et centrale, notamment à l’emplacement de l’actuel Mexique. Viva Mejico, cacao y haricot (voir billet du 8 octobre 2009 C’est pas la fin des haricots tarbais !) !
Dans la civilisation précolombienne, on considère le cacao comme un produit de luxe et les fèves sont souvent utilisées comme monnaie d’échange pour faire du troc, payer les impôts et acheter des esclaves.
Une tombe maya du début de la période classique (5ème siècle de notre ère) découverte sur le site de Rio Azul au Guatemala actuel, contenait des récipients sur lesquels est représenté le caractère maya symbolisant le cacao et comportant des restes de boisson chocolatée.

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Les Mayas cultivent des cacaoyers et utilisent les fèves de cacao pour fabriquer une boisson mousseuse et amère, souvent aromatisée avec de la vanille, du piment et du roucou, cet arbuste appelé aussi rocouyer ou arbre rouge à lèvres, utilisé parfois comme colorant (les fromages mimolette et boulette d’Avesnes lui doivent leur couleur orangée). Chez les Ch’tis, on trempe bien le Maroilles dans le café au lait, on pourrait donc envisager de plonger sa boulette d’Avesnes dans son bol de chocolat !
Des documents rédigés en caractères maya attestent que le chocolat est utilisé aussi bien pour des cérémonies religieuses que pour la vie quotidienne.
Plus tard, les Aztèques associent le chocolat à la déesse de la fertilité Xochiquetzal. C’est sous cette civilisation que l’on situe l’origine du mot chocolat tiré de xocoatl en langue nahuatl.
Beaucoup d’histoires et de légendes tournent autour du mythe de Quetzalcóatl d’autant qu’outre la divinité elle-même, des prêtres et des rois empruntaient le nom du dieu qu’ils vénéraient, engendrant parfois une certaine confusion. Imaginez qu’aujourd’hui, il y ait outre notre président, un dieu Sarkozy … un fils suffit !
Et et … Colomb est arrivé sans se presser, le grand Colomb, le beau Colomb, excusez-moi je me trompe de chanson ! Ben mon Colomb, qui avait déjà joué les délicats avec le haricot, rebelote avec le chocolat ! En 1494, il jette par-dessus bord, les fèves de cacao que les amérindiens lui offrent, les prenant pour des crottes de chèvre ! En 1502, lorsqu’il approche de l’île de Guanaja au large du Honduras actuel, vient à sa rencontre un canoë indigène chargé d’étoffes, de poteries, d’armes et d’amandes de cacao comme monnaies d’échange. Devant sa perplexité, le chef de l’embarcation fait préparer une boisson chocolatée que Christophe Colomb trouve trop amère et pimentée.
Hernan Cortès se montre plus perspicace lorsqu’il débarque près de l’actuelle Vera Cruz le 22 avril 1519, ne me demandez pas l’heure ! L’empereur aztèque Moctezuma II qui se méprend en croyant au retour de Quetzalcóatl, celui-là même qui s’était enfui en radeau, vous vous souvenez (quand je vous disais que le chocolat rend fou !), l’accueille comme un dieu et lui fait goûter le breuvage sacré. L’envahisseur espagnol, outre qu’il utilise cette confusion comme subterfuge pour faciliter le processus de colonisation, prend vite conscience de la valeur économique que présentent les fèves d’ « or brun » et rapporte en Espagne en 1528, haricot, maïs et cacao ! Cortès confie au roi Charles Quint « qu’une tasse de la précieuse boisson permet à un homme de marcher un jour entier sans manger » grâce (mais cela il ne le sait pas) aux propriétés stimulantes de la théobromine présente dans le cacao.
La Cour d’Espagne est bientôt subjuguée par cette boisson exotique à laquelle on va ajouter de la vanille, de la cannelle ou du miel pour en enlever l’amertume.
Les « colons » réquisitionnent les plantations de cacaoyers réduisant même les pauvres aztèques au rang d’esclaves. La première expédition commerciale entre Vera Cruz et Séville daterait de 1585. Voilà, le chocolat est prêt à conquérir l’Europe souvent au gré des mariages royaux.
Notre douce France découvre le chocolat en 1615 par la grâce d’Anne d’Autriche, fille de Philippe II d’Espagne, qui se marie avec Louis XIII et apporte en dot son propre chocolat.
Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, amène avec elle une de ses suivantes « la Molina » qui sait préparer le chocolat comme nulle autre. Le « Nectar des Indes » entre alors vraiment dans les habitudes du château de Versailles où on le célèbre ainsi : « Les vieilles rajeunies/Et soudain enjouées/Verront leur chair frémir/D’une ardeur ranimée/Brûleront de désirs/que vous imaginez/Sitôt qu’au chocolat/Elles auront goûté. »
Les femmes et le chocolat entretiennent une longue histoire d’amour qui perdure encore à voir la grande majorité de visiteurs du sexe féminin qui arpentent les allées du salon. Je constate même que la toujours alerte Mamie Nova tient boutique !
Peu à peu, le chocolat entre dans son ère industrielle. En 1657, s’ouvre à Londres la première chocolaterie, l’histoire ne dit pas si son propriétaire s’appelle Charlie, clin d’œil au savoureux roman ainsi qu’au film magistralement interprété par Johnny Depp !
En 1815, le hollandais Van Houten crée une première usine bientôt imité par les suisses Suchard, Kohler, Lindt et Tobler.
En 1821, l’anglais Cadbury, celui à qui les enfants demandent si ils peuvent en avoir un petit peu plus long ( !), produit le premier chocolat à croquer.
Puis Van Houten dépose, en 1821, un brevet pour le chocolat en poudre. En 1848, Victor Auguste Poulain crée une chocolaterie confiserie industrielle à Blois. En 1870, Tobler met au point le chocolat au lait tandis qu’Émile Menier construit, à Noisiel en Seine-et-Marne, une usine moderne de production et une cité ouvrière dont les bâtiments sont aujourd’hui classés monument historique. En 1879, Rodolphe Lindt invente le chocolat fondant. En 1914, Banania lance sa farine de banane chocolatée qui revigorera les poilus des tranchées. Dans les années 1920, l’américain Mars et le hollandais Nuts lancent les premières barres chocolatées.
Je cesse cette longue litanie qui risque, cette fois pour de bon, de vous faire franchir le seuil de l’écoeurement ! En tout cas, existent toujours tous ces noms qui ont nourri l’imaginaire gourmand des petits et aussi des plus grands. Comme quoi, être « fils de », ce n’est pas un fantasme !
Tiens, je croise deux vieux amis belges, Jeff de Bruges et Léonidas ! Je ne résiste pas à vous narrer le joli conte de fée vécu par ce dernier. Au début du siècle dernier, Léonidas Kestekides, un jeune pâtissier grec immigré aux Etats-Unis, prend part en tant que membre de la délégation hellénique des USA, à l’exposition universelle de Bruxelles en 1910 puis à la foire internationale de Gand en 1913. Récompensé par plusieurs prix pour ses confiseries et ses gâteaux au chocolat puis amoureux d’une jeune bruxelloise, il décide alors de s’implanter définitivement à Bruxelles où il ouvre son premier magasin. En 1935, lorsqu’il prend la succession, son neveu Basile Kestekides décide en hommage, d’estampiller tous les produits de la marque avec la silhouette de Léonidas 1er, roi de Sparte de 489 à 480 avant J.C qui demeure célèbre pour sa résistance héroïque face aux Perses dans la fameuse bataille des Thermopyles au cours de laquelle il périt.
Ironie, il faut probablement suivre un régime spartiate pour combattre les effets néfastes d’une consommation abusive des réputés chocolats blancs Manon.

« …Manon
Non tu ne sauras jamais Manon
A quel point je hais
Ce que tu es
Au fond
Manon
Je dois avoir perdu la raison
Je t’aime Manon… »

Serge Gainsbourg ne cédait sans doute pas à la tentation des délicieux chocolats blanc crème lorsqu’il écrivit ces vers au début de sa carrière mais il me plaît de vous les mettre en bouche.
Et puis comme l’opéra est à l’honneur en ce salon, comment ne pas citer celui populaire de Jules Massenet qui célèbre les amours de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux d’après le roman de l’abbé Prévost. Montesquieu en disait, « je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon et l’héroïne une catin, plaise parce que toutes les mauvaises actions du héros ont pour motif l’amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. »
Manon fut créé en 1884 à l’Opéra-comique de Paris dans la salle Favart du Palais Garnier dont j’admire la sculpture monumentale crée par le chocolatier d’outre-Quiévrain (vous savez que j’adore cette expression depuis la lecture du billet du 15 octobre 2009 !).

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Quatorze jours furent nécessaires au maître chocolatier pour réaliser son chef-d’œuvre haut d’un mètre, long de deux, et d’un poids avoisinant les 400 kilos. C’est soir de gala car plus de dix mille cristaux de chez Swarovski, scintillent incrustés sur la façade de l’opéra chocolaté. Légère déception, Jean-Luc Decluzeau, c’est le nom de ce véritable artiste, a travaillé pour du beurre (de cacao) car un vernissage nécessaire à sa conservation rend impropre la dégustation de sa création .
Petit rappel historique, les nourritures spirituelles s’accordant ma foi (pas mon foie !) à celles terrestres : la construction de cet Opéra du nom de son architecte Charles Garnier, fut décidée le 15 janvier 1858 par Napoléon III alors même que la veille, l’empereur et son épouse se rendant en carrosse à l’ancienne salle, échappèrent aux bombes d’anarchistes italiens à la solde de Felice Orsini. « Interro » lors d’un prochain billet et si vous répondez convenablement vous aurez droit à un manon blanc supplémentaire !
Je retrouve maintenant les ors des palais vénitiens. Les célèbres masques brillent dans leurs écrins, il est même des loups que, chères grands-mères, vous pouvez croquer, une fois n’est pas coutume, les rôles sont inversés !

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Un peu plus loin, le chenapan gourmand que je demeure, tremperait bien ses doigts dans une fontaine qui ruisselle de chocolat.
Comme les bébés ne naissent pas dans les choux, les chocolats ne poussent pas dans les jardins sinon les œufs de Pâques. Cela fait plus de trente ans lors de mon séjour au Mexique, que je n’avais pas vu un cacaoyer ou plus exactement ses fruits, les cabosses dont quelques exemplaires sèchent dans un flacon de verre.

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Le cacaoyer ou Theobroma cacao de la famille des Sterculiacées peut mesurer à l’état sauvage, de dix à quinze mètres, et croît à l’ombre des grands arbres de la forêt tropicale. Ses fruits, les cabosses donc, ressemblent à de petits ballons de rugby d’une quinzaine de centimètres, et poussent sur les branches maîtresses mais aussi directement sur le tronc. Selon la variété d’arbre et leur degré de maturité, leur teinte évolue du vert au rouge en passant par le jaune et l’orange. On les ouvre avec la « machete » pour libérer entre 25 à 75 graines, les précieuses fèves de cacao.
Il existe plusieurs variétés de cacaoyers dont les graines possèdent des qualités gustatives différentes selon l’essence et le lieu de production.
Le plus fin et le plus aromatique, le Criollo, le premier cacao connu déjà cultivé par les Olmèques puis les Mayas, est récolté dans les Caraïbes, au Mexique, Venezuela et Colombie. Du fait de sa fragilité, il ne représente que 1 à 5% de la production mondiale et est réservé à la chocolaterie de luxe. Henri IV aurait clamé que Paris valait bien une messe, ce caco vaut bien une Misa Criolla !
Le Forastero, le plus rustique mais aussi le plus cultivé en Afrique, au Brésil et en Équateur, couvre 80 à 90% de la production mondiale.
Le Trinitario est un hybride des deux précédents qui tire son nom de l’île de Trinidad où il apparut au XVIIIème siècle.
Si les cacaos fins demeurent l’apanage de l’Amérique latine et des Caraïbes, c’est la Côte d’Ivoire qui est le premier producteur du monde avec plus d’un tiers de la production mondiale.
Je me rapproche du podium où, cet après-midi, plusieurs pays producteurs de chocolat offrent quelques danses emblématiques de leur folklore.
« Para bailar la bamba se necesita una poca de gracia », la délégation du Mexique débute sa prestation par cette danse très populaire de l’état de Vera Cruz qui serait née, au 17ème siècle d’un air chanté par les hommes d’une hacienda appelés à se battre contre le pirate hollandais Laurens De Graaf. « Yo no soy marinero pero aquì seré ».
Les mariachis dans leur costume traditionnel de charro, entrent ensuite en scène pour la danse des caballitos, des petits chevaux.
Pour La Negra, autre danse célèbre de la région de Jalisco, sur la côte Pacifique, les femmes les rejoignent et virevoltent dans leurs superbes robes ornées de rubans multicolores.

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Le chocolat est l’élément de base de la sauce mole versée sur des morceaux de dinde dans la spécialité culinaire de la province de Puebla, le mole poblano. Ce plat typique est le fruit du hasard comme chez nous la tarte Tatin. Le curé Fray Pascual, cuisinier d’un couvent, qui recevait à dîner l’évêque de Puebla, par souci de propreté, aurait rassemblé dans un seau des épices, du cacao ,des piments chile qui traînaient mais en trébuchant, aurait fait tomber malencontreusement le contenu du seau dans la cocotte où mijotait la volaille. C’est au tour d’une troupe d’Indonésie classée dans le top 10 des plus gros producteurs de cacao, d’effectuer une chorégraphie empruntant au théâtre et au sacré, au son du Gamelan, orchestre de multiples percussions aux noms exotiques. Épousant la ligne mélodique, les corps des danseuses se plient en avant, leurs bras et leurs mains se tordent gracieusement de différentes manières selon le sentiment exprimé. Le spectacle s’achève avec une démonstration de capoeira, un art martial ancestral qui puise ses racines dans les méthodes de combat et les danses des peuples africains au temps de l’esclavage au Brésil. Les figures très acrobatiques impressionnent notamment le public féminin particulièrement subjugué par les abdominaux en tablettes de chocolat des capoieristes !
Retour dans les allées où des hôtesses proposent quelques sensations cacao avec des savons hydratants au chocolat au lait ou une épilation gratuite à la cire de chocolat ! Une petite fille cherche désespérément dans la cohue, l’ambassadrice Magnum qui lui procurera le ticket sésame d’un délicieux esquimau.
La foule s’agglutine autour des robes du mariage de la mode et du chocolat, une prestigieuse collection de modèles à la fois « couture » et « haut chocolat », imaginés par des tandems talentueux de couturiers et de chocolatiers.

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Le diable s’habille en Prada mais aujourd’hui, c’est Donna Elvira du Don Giovanni qui revêt les cœurs d’Agatha Ruiz de la Prada, la couturière espagnole icône de la Movida, et du maître chocolatier de la maison Bonnat.

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Magnum, la marque de bâtonnets glacés, s’associe à Eva Rachline connue pour sa lingerie chic et sexy, pour créer une robe sensuelle et glamour en hommage à La Flûte enchantée, un autre opéra de Mozart.

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La Maison du Chocolat et la costumière Virginie Stucki revisitent la Carmen de Bizet avec une affriolante robe « flamenca ».
Philippe Pascoët, maître chocolatier d’origine bretonne installé en Suisse, et Christophe Guillermé s’inspirent de la princesse chinoise de Turandot, l’opéra de Puccini en confectionnant une jupe plissée en lamelles de chocolat et une veste chinoise entièrement brodée de sequins en chocolat.

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Je croquerais bien quelques perles du splendide collier porté par la Médée de l’opéra de Luigi Cherubini, chocolatée par Jean-Paul Hévin et costumée par Hervé Léger.

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En hommage à la diva Plavalaguna du film Le cinquième élément de Luc Besson, la maison Baileys avec la chocolaterie Julhès Paris et la styliste Sophie Reyes, proposent une enivrante robe dont tous les chocolats sont aromatisés à la célèbre liqueur. C’est un coup à souffler illico dans le ballon lors du premier contrôle routier venu !

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Le chocolatier Patrick Chapon et le couturier Pascal Vanlef imaginent le seul costume masculin, splendide avec ses brandebourgs en chocolat noir.

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Après avoir invité le public à quitter ce magnifique espace consacré à la mode cacao, quelques vigiles emportent délicatement les fragiles toilettes chocolatées.
Je m’intéresse quelques instants à l’exposition qui rend hommage à Gaston Lenôtre récemment décédé. Un film et des photographies retracent le parcours exceptionnel de ce normand, pâtissier célèbre, auteur de plusieurs livres de cuisine et chef d’entreprise novateur. Son « École », voisine de mon domicile, a formé plusieurs générations de valeureux pâtissiers et cuisiniers. Il est l’inventeur de gâteaux tels que Succès, à base de macaron et de crème de nougatine, et la poétique Feuille d’Automne, une meringue française, mousse de chocolat noir, copeaux de chocolat au lait, velours rouge et or. Une pâtisserie qui n’engendre pas la mélancolie de mise en cette saison !
L’accès autour du podium devient plus que problématique car sonne l’heure du clou quotidien du salon, le défilé de mode tant attendu. Sur des airs d’opéras, la cacao fait son show, cocktail de solennité et de fantaisie. Cette fois, des mannequins  sculpturaux animent les modèles précédemment admirés. Les enfants se précipitent pour cueillir au vol les chocolats qu’elles lancent, les spectatrices s’ébahissent sur tel ou tel détail de chaque toilette, les hommes lorgnent plus volontiers les femmes chocolat à la beauté fatale.

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« Taille-moi les hanches à la hache
J’ai trop mangé de chocolat
Croque-moi la peau, s’il-te-plaît
Croque-moi les os, s’il le faut …
… Pétris-moi les hanches de baisers
Je deviens la femme chocolat
Laisse fondre mes hanches Nutella
Le sang qui coule en moi c’est du chocolat chaud… »

A l’opposé des silhouettes anorexiques et des visages fermés que les chaînes de télévision nous renvoient lors des défilés des collections saisonnières, ici les jeunes femmes, la mine radieuse, mises en chocolat par les plus grands maîtres de la spécialité, sont véritablement craquantes et croquantes.

En apothéose, Pierre Marcolini, le chocolatier belge de renom, et Charles Kaisin, son compatriote styliste, nous offrent un ultime « carré » de choix avec leur libre interprétation du tableau Le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Le cacao possède à l’évidence des vertus aphrodisiaques car, à l’intérieur du cadre en chocolat, la charmante dame s’est délestée de tous ses vêtements.

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Qu’il récompense l’enfant sage, soit offert en des occasions festives ou satisfasse juste une envie soudaine, qu’il soit en poudre, en tablette, en pralines ou en gâteaux, le chocolat met petits et grands dans tous les états. La petite fille déguste enfin son bâtonnet glacé. Pour prolonger à domicile l’embellie de cet après-midi, ses grands-parents font emplettes de quelques plaques de divers chocolats dont un au piment qui rappelle la saveur originelle du temps des mayas.

 

Publié dans:Coups de coeur, Recettes et produits |on 2 novembre, 2009 |1 Commentaire »

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