Mots à maux de Jean-Louis Murat à Mano Solo (2)

Changement complet d’univers, je quitte le pays arverne pour retrouver le Paris de Mano Solo.

« … Se battre des dix doigts
Pour le rêve d’une peau de satin
N’a pas d’égal dans l’univers
Au moins faisons le bien
D’une vie entière inutile
Il n’y aura eu que l’amour qui brille
Ou p’tet bien
Mes p’tites chansons de merde
Pour qu’on y croie encore. »

Ces quelques mots tirés de son tout dernier album résument bien l’œuvre de Mano : la maladie, l’amour, la maladie d’amour, les thèmes récurrents de ses très grandes chansons !
Je commence par dissiper un malentendu pour ceux qui ne le connaissent pas ou croient le connaître, car combien de fois ai-je dû corriger des personnes qui, à cause d’une homophonie voisine, le confondaient avec Manu Chao !
Mano Solo de son vrai nom Emmanuel Cabut, est le fils du célèbre dessinateur Cabu, un des fameux trublions de Hara-Kiri et Charlie Hebdo, et d’Isabelle, cofondatrice de La Gueule ouverte, excellent journal écologique malheureusement disparu. Sa filiation lui inculqua le sens de l’engagement militant, l’esprit de lutte et de révolte, à défaut de l’aider à briguer quelque poste à la tête d’un établissement public d’aménagement du quartier de La Défense … d’ailleurs, ses lieux de prédilection sont plutôt Paris Boulevards, Barbès Clichy, Pont d’Austerlitz ou Pantin. Quoique âme bien née, sa vie a été un sacré combat … la défonce plutôt que La Défense !
Peut-être, était-ce lui, à l’aube des années 1980, qui répétait avec ses copains du groupe punk Les Chihuahuas dans la cave de Charlie Hebdo rue des Trois Portes, rendant problématique la prise de son de notre film à l’étage supérieur.
En 1993, Mano sort son premier album en solo, La marmaille nue :

« A 15 ans du matin,
j’ai pris par un drôle de chemin,
des épines plein les bras,
je me suis troué la peau mille fois.
A 18 ans du matin,
j’étais dans un sale pétrin,
je vends du poing, de la chignole,
de la cambriole, du vol des bagnoles.
Ca fait du temps maintenant,
inexorablement,
passe le temps qui tue les enfants.
A 18 ans du soir,
j’ai perdu la mémoire…
A 20 ans du matin,
j’ai vraiment connu l’amour
qui devait rimer avec toujours,
il a rimé avec hier… »

Sans commentaires ! Mano nous arrache les larmes ; avec ses mots directs, coupants comme une serpe, de sa voix rauque et éraillée, sur une musique métissée rock jazzy latino, il nous crie son très mal être. La maladie lui ronge le sang … et peut-être un peu de reconnaissance de son immense talent.
En effet, une certaine presse lui a taillé depuis, un costard de cracheur de son sida, en prenant même la température de chaque album pour cerner l’évolution de la maladie. Il est de tristes journaleux qui furent presque à regretter Les années sombres lorsque le répit du fléau donna une couleur d’apaisement à des opus postérieurs.
« Et Paris étale ses boulevards, devant mes yeux qui broient toujours la même histoire, d’attendre qu’il se mette à pleuvoir pour lever la tête et pour pouvoir pleurer. Paris étale ses boulevards, pour tous ses fils bâtards, qui sont nés quelque part entre le désir, la mort et l’ennui. Paris étale ses boulevards et ses tours de Babel en carton qui renferment leurs milliers de solitudes glacées. »
On a envie d’accompagner Mano dans ses errances à travers Paris, le long des boulevards, au bord du canal, et de l’écouter au comptoir d’un bistrot de Pigalle, crier sa maladie ou la douleur de perdre celle qu’il aime :

« … Et je sais que c’est en vain, y a plus que des villes
Sans fleuve, des pays sans femme et sans chien,
Y a plus que des ports sans voile et des métros sans bouche
J’ai oublié ton numéro
Mais pas celui qu’on faisait tous les deux
J’aurais beau chercher une voix sans traverses
Un chemin sans l’enfer
J’aurais beau courir plus vite que mon corps
Et trouver une mort sans cimetière
J’aurais beau chercher des journées sans remords
Et des boules sans qui-est-ce ?
J’aurais beau lutter sans forces
Et abandonner avec violence
Je sais que c’est en vain
Depuis toi je n’aime rien. »

Il y a urgence, Mano ne s’embarrasse pas de rimes, ce qui n’exclut pas, bien au contraire, une prose très travaillée, empreinte d’une profonde poésie. Je me souviens qu’en ce temps de tempête intérieure, il avait jeté sa gourme envers Francis Cabrel et sa poésie à l’eau de rose ; il s’en excusa par la suite. Il est vrai qu’au ciel les étoiles ne parlent pas de Mano entre elles !

« Y en avait des fées autour de mon berceau, y en avait des fées et des salauds.
Et tout ce beau monde s’est battu pour moi, et j’ai tout pris, les bons sorts, le mauvais sang. Ils ont donné tout en même temps à ce petit corps, maladresse et talent. »

Même dans la noirceur de ses chansons, transpire une tendresse à fleur de peau qui rappelle celle de Renaud, aimera-t-il ma référence ? :

« Te souviens-tu de cet enfant et de ses yeux qui lui mangeaient le visage.
Te souviens-tu des deux dents de devant volées dans la nuit par toute une bande de souris…
…Te souviens-tu de cet enfant, quand son auréole s’allumait d’un sourire, dans la cour d’école voyant sa mère venir, quand la tête entre deux mamelles il disait « Maman, t’es la plus belle ».
Je me souviens de rien, Maman, plus j’avance et moins je me retourne.
Tu sais pour tout ça j’ai pas le temps, tout s’efface et la roue tourne.

Heureusement, parfois, « son appétit grandit de découvrir la vie » :

« Il y a sûrement des pays qui valent le coup
Il y a sûrement des routes qui mènent un peu partout
Il y a sûrement des enfants rebondissant sur le ventre des éléphants
Il y a sûrement des moutons que l’on compte à reculons… »

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Clip réalisé au sein de l’école primaire Yvonne Chollet

C’est avec cette comptine d’espoir et de paix sur un air de reggae que Mano inaugurait ses concerts lorsque je le vis sur scène ; un souvenir exceptionnel que le spectacle de ce garçon fragile, malingre dont on craint que la voix ne se brise dans les aigus, débordant d’énergie à défendre ses chansons de combat pour lutter contre la déprime ! Et miracle, vous sortez de là avec une pêche d’enfer !
« Dans la musique qui m’emporte et qui me prend dans ses bras. La musique qui me réchauffe la tripe et qui pleure avec moi. »
Comme dirait un chanteur aux gros biceps, « la musique est un cri qui vient de l’intérieur », même loin du fond des entrailles chez Mano Solo. Elle sublime souvent ses textes. On retrouve dans le piano et le bandonéon plaintif de ses tangos, la véritable âme de cette danse née dans ls quartiers interlopes de Buenos Aires. Très variée, elle prend parfois des couleurs latinos ou de jazz manouche à la Django Reinhardt ou emprunte encore aux percussions africaines.
L’une de ses plus belle réussites fut sa relecture du tango de Barbès Clichy (des Années sombres) en la salsa incandescente de Barrio Barbés. Vous ne pouvez pas ne pas entrer en piste !

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Comme vous ne pouvez pas ne pas brandir le poing quand sur des chœurs rappelant ceux de l’Armée rouge, il vous invite à la lutte :

« Travail, famille, Sarkozy
C’est la compassion pour les nantis
Mais si t’as rien à offrir
Prépare toi à souffrir au rendez-vous
Du MEDEF au fond d’un trou
Il a des planches et même des clous
T’as intérêt à tenir debout
Car si demain tu sers à rien
On va te j’ter comme un chien
Pour que tu puisses une fois dans la rue
Epouvantail aux mains tendues, effrayer les salariés
Fermer ta gueule et pas bouger
Un soir, dans le vent,
Je rejoindrai les partisans de ceux qui ont de l’amour pour la vie
Un soir, dans la nuit,
Il suffira d’un instant
Pour comprendre la force d’être unis… »

Car, outre d’être un chanteur enragé, Mano est un chanteur engagé ! Cela doit réjouir ses parents et leur rappeler les luttes sur le plateau du Larzac dans les années 1970.
Quittant sa maison de disques, il auto produisit même son avant-dernier album avec une souscription sur internet, avec un succès mitigé malheureusement.
Il ne peut y avoir de mauvaise cuvée chez le si sincère Mano Solo et son dernier cru est gouleyant. Après quinze ans d’errances, il dit « Rentrer au port » :

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 « Depuis que j’ai la chance chaque matin d’être l’homme le plus riche du monde dans tout ce que je lis dans ton sourire, je me sens si bien qu’il m’est possible de t’aimer de vraiment le partager comme ce rayon de lumière qui nous rend tous les deux fiers. »

« L’âme cavalière », il serait amoureux d’une jolie écuyère du cirque équestre Zingaro auquel il rend un tendre hommage sur un fond de chœurs cosaques, dans Les chevaux d’Aubervilliers.
J’oubliais, quand ils ne chantent pas, Mano Solo comme Jean-Louis Murat, peignent et écrivent des poèmes et des romans, avec talent. De vrais et grands artistes !

 

Publié dans : Coups de coeur |le 22 octobre, 2009 |Pas de Commentaires »

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