Archive pour octobre, 2009

Mots à maux de Jean-Louis Murat à Mano Solo (2)

Changement complet d’univers, je quitte le pays arverne pour retrouver le Paris de Mano Solo.

« … Se battre des dix doigts
Pour le rêve d’une peau de satin
N’a pas d’égal dans l’univers
Au moins faisons le bien
D’une vie entière inutile
Il n’y aura eu que l’amour qui brille
Ou p’tet bien
Mes p’tites chansons de merde
Pour qu’on y croie encore. »

Ces quelques mots tirés de son tout dernier album résument bien l’œuvre de Mano : la maladie, l’amour, la maladie d’amour, les thèmes récurrents de ses très grandes chansons !
Je commence par dissiper un malentendu pour ceux qui ne le connaissent pas ou croient le connaître, car combien de fois ai-je dû corriger des personnes qui, à cause d’une homophonie voisine, le confondaient avec Manu Chao !
Mano Solo de son vrai nom Emmanuel Cabut, est le fils du célèbre dessinateur Cabu, un des fameux trublions de Hara-Kiri et Charlie Hebdo, et d’Isabelle, cofondatrice de La Gueule ouverte, excellent journal écologique malheureusement disparu. Sa filiation lui inculqua le sens de l’engagement militant, l’esprit de lutte et de révolte, à défaut de l’aider à briguer quelque poste à la tête d’un établissement public d’aménagement du quartier de La Défense … d’ailleurs, ses lieux de prédilection sont plutôt Paris Boulevards, Barbès Clichy, Pont d’Austerlitz ou Pantin. Quoique âme bien née, sa vie a été un sacré combat … la défonce plutôt que La Défense !
Peut-être, était-ce lui, à l’aube des années 1980, qui répétait avec ses copains du groupe punk Les Chihuahuas dans la cave de Charlie Hebdo rue des Trois Portes, rendant problématique la prise de son de notre film à l’étage supérieur.
En 1993, Mano sort son premier album en solo, La marmaille nue :

« A 15 ans du matin,
j’ai pris par un drôle de chemin,
des épines plein les bras,
je me suis troué la peau mille fois.
A 18 ans du matin,
j’étais dans un sale pétrin,
je vends du poing, de la chignole,
de la cambriole, du vol des bagnoles.
Ca fait du temps maintenant,
inexorablement,
passe le temps qui tue les enfants.
A 18 ans du soir,
j’ai perdu la mémoire…
A 20 ans du matin,
j’ai vraiment connu l’amour
qui devait rimer avec toujours,
il a rimé avec hier… »

Sans commentaires ! Mano nous arrache les larmes ; avec ses mots directs, coupants comme une serpe, de sa voix rauque et éraillée, sur une musique métissée rock jazzy latino, il nous crie son très mal être. La maladie lui ronge le sang … et peut-être un peu de reconnaissance de son immense talent.
En effet, une certaine presse lui a taillé depuis, un costard de cracheur de son sida, en prenant même la température de chaque album pour cerner l’évolution de la maladie. Il est de tristes journaleux qui furent presque à regretter Les années sombres lorsque le répit du fléau donna une couleur d’apaisement à des opus postérieurs.
« Et Paris étale ses boulevards, devant mes yeux qui broient toujours la même histoire, d’attendre qu’il se mette à pleuvoir pour lever la tête et pour pouvoir pleurer. Paris étale ses boulevards, pour tous ses fils bâtards, qui sont nés quelque part entre le désir, la mort et l’ennui. Paris étale ses boulevards et ses tours de Babel en carton qui renferment leurs milliers de solitudes glacées. »
On a envie d’accompagner Mano dans ses errances à travers Paris, le long des boulevards, au bord du canal, et de l’écouter au comptoir d’un bistrot de Pigalle, crier sa maladie ou la douleur de perdre celle qu’il aime :

« … Et je sais que c’est en vain, y a plus que des villes
Sans fleuve, des pays sans femme et sans chien,
Y a plus que des ports sans voile et des métros sans bouche
J’ai oublié ton numéro
Mais pas celui qu’on faisait tous les deux
J’aurais beau chercher une voix sans traverses
Un chemin sans l’enfer
J’aurais beau courir plus vite que mon corps
Et trouver une mort sans cimetière
J’aurais beau chercher des journées sans remords
Et des boules sans qui-est-ce ?
J’aurais beau lutter sans forces
Et abandonner avec violence
Je sais que c’est en vain
Depuis toi je n’aime rien. »

Il y a urgence, Mano ne s’embarrasse pas de rimes, ce qui n’exclut pas, bien au contraire, une prose très travaillée, empreinte d’une profonde poésie. Je me souviens qu’en ce temps de tempête intérieure, il avait jeté sa gourme envers Francis Cabrel et sa poésie à l’eau de rose ; il s’en excusa par la suite. Il est vrai qu’au ciel les étoiles ne parlent pas de Mano entre elles !

« Y en avait des fées autour de mon berceau, y en avait des fées et des salauds.
Et tout ce beau monde s’est battu pour moi, et j’ai tout pris, les bons sorts, le mauvais sang. Ils ont donné tout en même temps à ce petit corps, maladresse et talent. »

Même dans la noirceur de ses chansons, transpire une tendresse à fleur de peau qui rappelle celle de Renaud, aimera-t-il ma référence ? :

« Te souviens-tu de cet enfant et de ses yeux qui lui mangeaient le visage.
Te souviens-tu des deux dents de devant volées dans la nuit par toute une bande de souris…
…Te souviens-tu de cet enfant, quand son auréole s’allumait d’un sourire, dans la cour d’école voyant sa mère venir, quand la tête entre deux mamelles il disait « Maman, t’es la plus belle ».
Je me souviens de rien, Maman, plus j’avance et moins je me retourne.
Tu sais pour tout ça j’ai pas le temps, tout s’efface et la roue tourne.

Heureusement, parfois, « son appétit grandit de découvrir la vie » :

« Il y a sûrement des pays qui valent le coup
Il y a sûrement des routes qui mènent un peu partout
Il y a sûrement des enfants rebondissant sur le ventre des éléphants
Il y a sûrement des moutons que l’on compte à reculons… »
http://www.dailymotion.com/video/x26x4g

C’est avec cette comptine d’espoir et de paix sur un air de reggae que Mano inaugurait ses concerts lorsque je le vis sur scène ; un souvenir exceptionnel que le spectacle de ce garçon fragile, malingre dont on craint que la voix ne se brise dans les aigus, débordant d’énergie à défendre ses chansons de combat pour lutter contre la déprime ! Et miracle, vous sortez de là avec une pêche d’enfer !
« Dans la musique qui m’emporte et qui me prend dans ses bras. La musique qui me réchauffe la tripe et qui pleure avec moi. »
Comme dirait un chanteur aux gros biceps, « la musique est un cri qui vient de l’intérieur », même loin du fond des entrailles chez Mano Solo. Elle sublime souvent ses textes. On retrouve dans le piano et le bandonéon plaintif de ses tangos, la véritable âme de cette danse née dans ls quartiers interlopes de Buenos Aires. Très variée, elle prend parfois des couleurs latinos ou de jazz manouche à la Django Reinhardt ou emprunte encore aux percussions africaines.
L’une de ses plus belle réussites fut sa relecture du tango de Barbès Clichy (des Années sombres) en la salsa incandescente de Barrio Barbés. Vous ne pouvez pas ne pas entrer en piste !

http://www.dailymotion.com/video/x9fzkg
»

Comme vous ne pouvez pas ne pas brandir le poing quand sur des chœurs rappelant ceux de l’Armée rouge, il vous invite à la lutte :

« Travail, famille, Sarkozy
C’est la compassion pour les nantis
Mais si t’as rien à offrir
Prépare toi à souffrir au rendez-vous
Du MEDEF au fond d’un trou
Il a des planches et même des clous
T’as intérêt à tenir debout
Car si demain tu sers à rien
On va te j’ter comme un chien
Pour que tu puisses une fois dans la rue
Epouvantail aux mains tendues, effrayer les salariés
Fermer ta gueule et pas bouger
Un soir, dans le vent,
Je rejoindrai les partisans de ceux qui ont de l’amour pour la vie
Un soir, dans la nuit,
Il suffira d’un instant
Pour comprendre la force d’être unis… »

Car, outre d’être un chanteur enragé, Mano est un chanteur engagé ! Cela doit réjouir ses parents et leur rappeler les luttes sur le plateau du Larzac dans les années 1970.
Quittant sa maison de disques, il auto produisit même son avant-dernier album avec une souscription sur internet, avec un succès mitigé malheureusement.
Il ne peut y avoir de mauvaise cuvée chez le si sincère Mano Solo et son dernier cru est gouleyant. Après quinze ans d’errances, il dit « Rentrer au port » :

http://www.dailymotion.com/video/xamg2g

 

« Depuis que j’ai la chance chaque matin d’être l’homme le plus riche du monde dans tout ce que je lis dans ton sourire, je me sens si bien qu’il m’est possible de t’aimer de vraiment le partager comme ce rayon de lumière qui nous rend tous les deux fiers. »

« L’âme cavalière », il serait amoureux d’une jolie écuyère du cirque équestre Zingaro auquel il rend un tendre hommage sur un fond de chœurs cosaques, dans Les chevaux d’Aubervilliers.
J’oubliais, quand ils ne chantent pas, Mano Solo comme Jean-Louis Murat, peignent et écrivent des poèmes et des romans, avec talent. De vrais et grands artistes !

 

Publié dans:Coups de coeur |on 22 octobre, 2009 |Pas de commentaires »

Mots à maux de Jean-Louis Murat à Mano Solo (1)

La semaine dernière, ma meilleure façon d’errer (pour reprendre les mots de l’un d’eux) fut de dénicher chez Virgin, les dernières livraisons de Jean-Louis Murat et Mano Solo, deux artistes majeurs dans le paysage musical français dont les opus prennent place, immanquablement, dans ma discothèque.
Bien que n’ayant aucune prédisposition particulière pour la chronique musicale, j’ai envie de vous faire l’article afin d’affirmer haut et fort leur grand talent qui les installe comme les dignes héritiers des Ferré, Brel, Higelin et Renaud.
Il est possible que ces deux écorchés vifs, c’est ainsi qu’on nous les présente souvent, n’apprécient pas plus que cela les filiations que je leur accorde mais j’assume. Je les choisis à dessein pour vous montrer que « c’est du lourd » mais avant tout ils sont Murat et Solo, deux grands de la chanson française, insuffisamment connus et reconnus.
Coup de projecteur d’abord sur Jean-Louis Bergheaud qui tire son nom de scène de Murat-le-Quaire, petit village d’Auvergne, où il passa une partie de sa jeunesse dans la ferme isolée de ses grands-parents. Son âme de troubadour et ses origines en ont vite fait le « Dylan auvergnat », on aime bien plaquer des étiquettes, cela rassure !
Depuis près de trois décennies qu’il traîne ses guêtres, notre barde qui l’air de rien, approche de la soixantaine, sort un nouvel album bon an mal an. On pourrait supposer un certain bâclage dans son inspiration foisonnante et lui coller une étiquette supplémentaire d’ « éjaculateur précoce de la chanson française » ! Ce de quoi l’artiste se défend avec humour en confiant « qu’il éjacule au bon moment avec toute une préparation avant » !
Et lorsqu’il n’est pas en veine personnelle, il se réapproprie des poèmes de Madame Deshoulières, femme de lettres dans le XVIIème siècle des Précieuses, dont il déniche par un pur hasard une édition des œuvres aux puces de Clermont-Ferrand. En duo avec l’actrice Isabelle Huppert, accompagné de clavecin, viole de gambe, luth mais aussi guitares, basse et batterie, notre troubadour tient salon de musique dans un château d’Auvergne. Sublime !

« Lorsqu’un amant, l’exemple est tout pareil,
Fait voir désirs à qui pudeur s’oppose,
Si l’on ne fuit, l’amour est un soleil,
Point n’en doutez par qui fleur est éclose.
Alors en bref on voit s’évanouir
Transports et soins, par qui fille peu fine
Présume d’elle et se laisse éblouir.
Méprise succède à l’amour qui décline,
De rose alors ne reste que l’épine… »

Trois siècles plus tard plus tard, Nougaro nous rimait :

« …J’aime la vie quand elle rime à quelque chose
J’aime les épines quand elles riment avec la rose
Rimons rimons belle dame
Rimons rimons jusqu’à l’âme
Et que ma poésie
Rime à ta peau aussi… »

Dans son album 1829, Murat met en musique onze textes de Pierre-Jean de Béranger, un des plus grands chansonniers de la première moitié du XIXème siècle, un « poète national » comme est écrit sur sa tombe au cimetière du Père-Lachaise. Ses poèmes libéraux et patriotiques furent admirés par Stendhal et Mallarmé mais sa notoriété déclina vite suivant en cela sa prédiction que son œuvre sombrerait après sa mort. Il a fallu que Murat le sorte des oubliettes en 2005 ; Béranger, un des opposants libéraux les plus virulents sous la Restauration, crie son anticléricalisme avec son Pape musulman:

« Jadis voyageant pour Rome,
Un pape né sous le froc,
Pris sur mer, fut, le pauvre homme, Mené captif à Maroc,
D’abord il tempête, il sacre,
Reniant Dieu bel et bien.
Saint-Père, lui dit son diacre,
Vous vous damnez comme un chien…

… En vrai corsaire il s’équipe ;
Pour le croissant il combat,
Prend le sorbet et la pipe ;
Dans un harem il s’ébat,
Près des femmes qu’il capture
Voyez donc ce grand vaurien !
Saint-Père, quelle imposture !
Vous vous damnez comme un chien … »

Quelle modernité !

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Plus récemment encore, Murat cueille quelques Fleurs du Mal de Baudelaire mises en musique par Léo Ferré, à la demande de Matthieu Ferré qui le considère comme le fils spirituel de son père, le grand Léo.

« Que m’importe que tu sois sage ?
Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
Ajoutent un charme au visage,
Comme le fleuve au paysage ;
L’orage rajeunit les fleurs … »

« Me mettre en bouche les textes de Baudelaire, ça fait pas de mal. J’ai pas suivi d’études, c’est ma manière d’en faire » dit-il !
Je vous rassure, Murat ne fait pas qu’emprunter à d’autres, aussi talentueux soient-ils ; « la poésie est mon mode d’expression, j’ai toujours été de ces garçons chiants qui écrivent des poèmes aux filles
Chacun de ses albums me procure les mêmes sensations ; à la première écoute, il m’inspire une certaine réticence, presque un étrange ennui et puis … peu à peu, la suavité de la voix et la poésie des mots exhalant toutes leurs saveurs, finissent par m’enchanter.
Il déroute en nous emmenant, à chacune de ses livraisons, dans de nouvelles atmosphères musicales et littéraires. Ainsi, dans Bird on a poire, il nous brode la romance d’une américaine et d’un français qu’elle rencontre lors d’un voyage dans l’hexagone :

« Voudrais-tu chanter
Moine babillard
Faire l’éloge de ta folie
Ce petit grain d’encens
Sur le cochon
De mille façons
L’amour nous met
Le cœur en émoi en moi
De mille façons
L’amour nous va …
…Petite luge glisse viens,
Sur le blanc manteau de moi
Petite luge pars de très haut
Petite luge glisse viens
Sur le blanc manteau du sommet… »

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Jouisseur impénitent, il fricote aussi avec Lilith, la femme fatale, la face cachée du désir, explorant les chagrins et les pulsions :

« V’là la bouche de l’enfer
On en connaît un rayon
On peut plus nous la refaire
On en connaît un rayon
Il t’arrache les bruyères
Et tu connais même pas son nom
Croix de bois
Croix de fer
C’est le cri du papillon… »

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Une autre fois, il endosse les habits de Tristan pour conter avec mélancolie, ses passions amoureuses sans doute difficiles avec son Yseult à lui :

« Dans un tout d’asphodèle
Dans un ramage d’or
Tournent tournent mille lèvres
Qui me parlent de mort
Tarentule nouvelle
À moi Reine des prés
Dans la chose isocèle
Je ne fais que passer… »

« Le changement d’herbage réjouit les veaux », Murat applique la sage parole des paysans de son pays pour nous entraîner dans d’autres ambiances et univers. Après quelques semaines en villégiature du côté de Taormina, il retrouve ses Puys :

Dernier nuage
Aperçu sur l’Aiguiller
Derniers feux
Dernière étoile
S’enfuyant vers le Fohet
Dernier vœu
Dernière plainte
Dernière grêle sur les blés
Dernier frisson
Aux dernières réveillées
Accueille-moi paysage
Accueille mon vœu
Fais de moi un paysage
Un nuage aux cieux
Tourne au virage… »

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Le pays de Murat est souvent présent dans ses chansons :

« … Ils collent des plumes
Ont des tonnes d’amertume
Crient Orang-Outang
Dent de la Rancune
Il n’y a plus de plumes… »

« … Quand l’éclat mauve délétère
N’éclaire plus ma vie
Je vais dormir dans la bruyère
Au Mont Sans-Souci... »

« … Je la revois tenant
mes ailes
entre Rocher de l’Aigle
et Eau salée
tiens … le voleur de rhubarbe … »

On n’en finit pas de relever ces références toponymiques dont il aime saupoudrer ses vers, non pour défendre je ne sais quel esprit régionaliste primaire, mais pour les nourrir d’une poésie supplémentaire et les ancrer dans une réalité vécue.
Ses musiques sont très variées selon les albums, résolument rock parfois, embellies de cordes et violons en d’autres occasions, ou encore avec un retour aux sources de la country comme dans Mustango et le dernier opus enregistré à Nashville.
À une époque, il les parsemait de gazouillis d’oiseaux, d’aboiements de chiens de ferme, de meuglements de vaches de Salers, de grésillements de pluie qui tombe, qu’il enregistrait avec son petit magnétophone DAT au cours de ses promenades.
Sans qu’il soit un auteur véritablement autobiographique, les chansons de Murat surgissent même inconsciemment de sa précaire enfance campagnarde et de ses douleurs affectives. Il enchante ses maux avec son « âme de berger ». Gaspard des montagnes et les cinéastes Maurice Pialat, le garçù, et Robert Bresson, le janséniste de la mise en scène, sortent des mêmes puys.
Murat, c’est aussi un poète galant ou courtois empruntant au style et au vocabulaire de ces époques. Ainsi, son Almanach amoureux :

« … Des fleurs que mars verra
Peu de fruits on mangera
Vent ou pluie
Que chacun veille bien sur lui
Si au jour d’Annonciation
Hirondelles, belles saisons
Gare aux vergers
S’il y neige
Oh mon aimée.
Viens le gentil mois d’avril
Sous son manteau de grésil
Avril le doux est bien le pire de tous
Fleur marsière
Ne tient guère
Fleur d’avril
Tient par un fil
Avril le doux est bien le pire de tous … »

Murat, c’est même un poète libertin, sensuel ou un « licencieux poétique » dont les anodines métaphores masquent des atmosphères torrides. Il reconnaît volontiers que le col de la Croix Morand est le col de l’utérus. Il tricote un joli madrigal autour de la Mousse noire. Et que dire de La Tige d’or dans son nouvel album :

« … Qui m’a fait cette chose
Giclante à ton gré
Qui par les rues
Souvent étroites
À ton lilas
Traversait tes silences
En simple soldat
Que fait cette tige
D’or dans ton glacier … »

Ses rimes nous mettent aux anges :

«… Nous voici lieutenant
C’est la sortie d’un bal
Brillante de cyprine
Dans son juste milieu
On trouve sa mortelle
Les lèvres distendues
Salive que nos mots
On veut se mettre aux anges… »

Le bonhomme si délicat dans ses chansons, devient souvent un ours mal léché lors de ses passages à la télévision où il manie une provocation proche des frasques gainsbourgiennes.
En concert, dans la lignée d’un Higelin, c’est selon son humeur ; elle était quelque peu maussade lors de celui auquel il me fut donné d’assister. L’animal est un peu lunatique et il vaut mieux ne pas trop lui casser les pieds sous peine de le voir quitter la scène derechef.
Il semblait s’ennuyer ferme. Il se plaignit du froid dans la salle et s’enroula dans une longue écharpe. Il s’arrêta en plein milieu de l’interprétation du Col de la Croix Morand, trouvant la pente à gravir, trop rude ce soir-là ! Qu’à cela ne tienne, il décida de descendre le col et en conséquence de chanter les couplets dans l’ordre inverse ! L’amateur de vélo savourait !!! Et puis, il y eut quelques fulgurances et le bougre joue formidablement bien de sa guitare.

« Chanter est ma façon d’aimer
Mon cœur est sorti de la ronde
Chanter est ma façon d’errer … »

Contrairement à ce qu’il affirme dans son dernier opus, Le cours ordinaire des choses, je ne suis pas persuadé qu’il nous aimât beaucoup lors de ce récital. Qu’importe, au final, en total inconditionnel, je sortis de là heureux.
Je l’adore et je suis prêt à enfiler un pantalon de velours, chausser des bottes et repartir seul sur les sentiers muratiens sans craindre les ronces et le chiendent. Lors de ma dernière promenade, j’ai croisé une Lady of Orcival et Ginette Ramade qui ont rejoint dans la galerie de portraits, Jeanne la rousse, Perce-neige, La fille du fossoyeur et Le voleur de rhubarbe.
Chers lecteurs, je ne saurais vous recommander un album plus qu’un autre et il ne peut exister de best of de l’ami Jean-Louis. Chez Murat comme dans le cochon, tout est bon, comme on dit en Auvergne !


Publié dans:Coups de coeur |on 22 octobre, 2009 |6 Commentaires »

Mercedes SOSA n’est plus. « Duerme Negra!

Une des plus grandes voix de la chanson s’est tue il y a quelques jours.
Mercedes Sosa, chanteuse argentine connue universellement, est décédée sans que cela ne déclenche une quelconque bourrasque médiatique loin du typhon qui dévasta les antennes à l’occasion de la mort de Michael Jackson. Signe des temps, et pourtant … !
Celle qu’on surnommait « La Negra » en raison de son opulente chevelure noire, était l’une des artistes les plus engagées de l’Amérique latine, « la voix des sans voix, la voix de ceux qui n’avaient pas de voix à l’époque de la dictature argentine ».
Née dans une modeste famille d’origine indienne, Mercedes Sosa participa, dans les années 1960, au renouveau de la musique folklorique, aux côtés de Atahualpa Yupanqui, en lui donnant une couleur socialement engagée.
Militante communiste, elle fut arrêtée par la junte militaire argentine lors d’un concert à La Plata en 1979, et contrainte à l’exil vers Paris puis Madrid.
À travers ses albums et ses concerts, elle fut une farouche résistante en faveur des droits de l’Homme dans le monde entier ; ses mots parlaient à tous les damnés de la terre, des paysans de l’altiplano aux embastillés de toutes les dictatures.
Voici en hommage, Duerme Negrito, sa célèbre berceuse. Duerme Negra !

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« Dors, dors, enfant noir,
Pendant que ta mère est aux champs
Enfant noir.
Dors, dors, enfant noir,
Pendant que ta mère est aux champs
Enfant noir.
Elle va apporter des cailles pour toi,
Elle va apporter des fruits savoureux pour toi,
Elle va apporter de la viande de porc pour toi,
Elle va apporter beaucoup de choses pour toi.
Et si le noir ne s’endort pas
Viendra le diable blanc
Et patatras !
Il te mangera ta petite patte.
Chicapumba Chicapumba
Dors, dors, enfant noir,
Pendant que ta mère est aux champs
Enfant noir.
Travaillant, travaillant durement,
Travaillant oh oui,
Travaillant habillée de deuil,
Travaillant oh oui,
Travaillant en toussant,
Travaillant oh oui,
Travaillant sans être payée
Travaillant oh oui,
Pour l’enfant noir tout petit,
Travaillant oh oui,
Dors, dors, enfant noir,
Pendant que ta mère est aux champs
Enfant noir (x3″)

Publié dans:Coups de coeur |on 20 octobre, 2009 |1 Commentaire »

Encore des photos, vieilles photos de ma jeunesse …

Préambule : Cher lecteur, pour apprécier pleinement ce billet, il est souhaitable auparavant de lire celui en date du 1er octobre 2009 « Une photo, vieille photo, de ma jeunesse… »
Résumé du chapitre 1: Comment je découvre une photographie prise au marché aux Puces de Bruxelles. De la légende d’une tisane concoctée, il y a près de trois siècles, par deux abbés normands au mode d’emploi d’un drôle de cyclomoteur au nom bizarre de derny …
Chapitre 2 :
La dame chineuse du Vieux Marché bruxellois m’a fait parvenir un autre cliché, sans doute moins abouti, sorte de chute ou brouillon qu’on ne montre jamais, sinon ici, pour gommer ma frustration de détails à demi masqués.

Encore des photos, vieilles photos de ma jeunesse ... dans Coups de coeur anquetilmerckxblog

Donc ma perspicacité n’a pas été prise en défaut … du moins en partie. En effet, il s’agit bien de Jacques Anquetil à côté de son directeur sportif, Raphaël Géminiani. Par contre, j’ai quelque doute sur les circonstances de la prise de vue effectuée peut-être plutôt lors d’un rallye automobile de Monte Carlo que les deux compères disputèrent ensemble au volant d’une Mustang, leur équipe Ford France oblige. Quoique se coiffer d’une casquette publicitaire pour une compétition automobile, dénote d’un réflexe franchouillard inhabituel de la part du champion !
Je comprends bien que vous vous en contrefichiez royalement et vous avez totalement raison.
Vous n’imaginez pas où la passion d’un sport mène certains collectionneurs et archivistes. Ainsi l’un d’eux, demandant dans une revue spécialisée quel coureur termina quarante-cinquième de Paris-Luxembourg en 1970, connaîtra une jouissance indicible lorsque, quelques mois plus tard, un lecteur vacciné avec le même rayon de bicyclette que lui, l’informera qu’il s’agit du belge Englebert Opdebeeck ! Inutile de vérifier l’info, elle est exacte ! Je vous rassure sur ma santé mentale, je n’ai pas atteint ce stade.
Il est par contre, un autre détail de la photographie qui m’a donné l’idée et l’envie d’exhumer un de ces vieux cartons poussiéreux qui s’entassaient antan dans la maison familiale. Ainsi, durant deux heures, comme autrefois à la lumière de la lucarne du grenier, j’ai retrouvé ma curiosité enfantine en me plongeant dans la lecture de ces magazines qui racontent la légende des cycles. Ma pêche fut quasi miraculeuse.

anquetilbordeauxparisblog dans Histoires de cinéma et de photographie

Pour commencer, comme un dessin vaut mieux qu’un long discours, je vous propose une superbe photo en couleurs de Jacques Anquetil, dans la traversée de Boulogne-Billancourt, quelques minutes avant la fin de son exceptionnelle épopée de Bordeaux-Paris, « la course qui tue » prétend même la légende. Vous savez donc désormais à quoi ressemble un derny ! Et mon infinie bonté vous en offre même deux pour le prix d’un, le second à l’arrière du coureur étant l’engin de réserve en cas d’incident technique !
Cela mordait bien ce jour-là , et très vite, je réussis une seconde prise d’une valeur affective inestimable, un But Club Miroir des Sports de couleur bistre, en date du lundi 28 septembre 1953. Le lendemain de … :
« C’était une lumineuse journée d’automne … La resplendissante vallée de Chevreuse étalait généreusement ses ors et ses pourpres. Saint-Rémy de Chevreuse, Châteaufort, Buc, Picardie, tout au long de la route, au revers des fossés s’accrochaient des grappes humaines frissonnantes d’étonnement et d’admiration. La route était aux trois-quarts mangée par cette foule enthousiaste. À grands coups de klaxon, le « tank » rouge du sorcier Francis Pélissier creusait dans la marée humaine une étroite tranchée dans laquelle s’enfonçait vertigineusement une espèce de centaure à roulettes, l’inimaginable synthèse d’un homme et d’une machine. Nous assistions à la naissance d’un nouveau dieu du stade. »
Ces lignes bucoliques jaillissent de la plume d’Abel Michea, le père de l’écrivain et philosophe Jean-Claude Michea. Refusant le STO durant la seconde guerre mondiale, il s’engagea dans la Résistance au sein des maquis FTP (Francs-tireurs et Partisans) de Haute-Savoie. Il effectua sa carrière journalistique dans la presse liée au Parti Communiste, notamment comme rédacteur en chef de la rubrique sportive de L’Humanité ainsi qu’au Miroir du Cyclisme. Savoureux conteur, j’adorais ses « histoires du Tour de France racontées à Nounouchette ». C’est l’occasion de lui rendre hommage et de le remercier pour tous les merveilleux moments de lecture qu’il me procura dans ma jeunesse.
Vous l’avez deviné, Abel Michea évoque ici Jacques Anquetil, le nouveau « chronomaître », lors de son premier Grand Prix des Nations. Aujourd’hui, un monument au sommet de la côte de Châteaufort témoigne entre autres, de cet exploit. Le document a beaucoup souffert et seule la couverture échappa à la folie dévastatrice des ciseaux au temps de mon idolâtrie juvénile où je collais tout ce qui concernait mon champion dans un cahier d’écolier. Avouez qu’il avait de la gueule même au paroxysme de son effort solitaire !

anquetilnations1953blog

Au fait, vous ne lisez peut-être pas tous les commentaires qui me sont adressés mais l’un d’entre vous, également fan du campionissimo normand, a carrément décrété que plus supporter d’Anquetil que moi, il meurt ! Et pour étayer son opinion, il a publié in extenso mes écrits à ce sujet sur le site de France Télévisions dans un forum consacré au cyclisme. Gare donc, ma réputation est en jeu avec mon hésitation devant le cliché de Géminiani.
À propos, en dessous de cette image, il en est une autre qui retient mon attention dans la photographie prise chez le brocanteur bruxellois. Son auteure (j’ai un peu de mal avec certaines féminisations de mots !) ne l’avait pas cadrée dans le premier document qu’elle m’envoya. Et pourtant, c’était presque un sacrilège de sa part, quasiment une affaire d’état, aurait peut-être proclamé sur les antennes de la radiotélévision belge, l’inénarrable reporter Luc Varenne dont le chauvinisme légendaire fait en comparaison, de Thierry Roland, un modèle d’objectivité !
Qu’à cela ne tienne, je vais réparer dans l’instant le préjudice. Je déplace quelques piles de journaux pour extraire du carton, les journaux concernant le Tour de France 1969. Dans quelques jours, les rêves d’Hergé, un autre belge, deviendront certitude, Neil Armstrong, et Edwin Aldrin marcheront sur la lune. Pour l’instant, il en est un qui fait la révolution de la Terre en pédalant autour du Soleil maillot jaune.
Il s’appelle Eddy Merckx mais bientôt il deviendra le Cannibale à cause de son appétit vorace de victoires. Antoine Blondin évoque un Mao jaune mais plus justement, s’ouvre l’ère du Merckxisme !
Voilà, j’ai trouvé ! Je tiens l’original de la photo en pleine page centrale du Miroir Sprint du 18 juillet 1969. Primée comme plus belle photographie sportive de l’année, elle est le chef d’œuvre de Henri Besson qui saisit l’envol de Merckx au sommet du col d’Aubisque.

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Je cite la légende : « Le commissaire de course en déployant ses bras dans le prolongement du maillot jaune, donne à l’Aigle des cimes, des ailes. Image symbolique d’un homme qui aura survolé l’épreuve ». Serions-nous dans les Andes que j’aurais suggéré El condor pasa, référence à la chanson péruvienne reprise l’année suivante par Simon et Garfunkel.
Quant à l’ami Blondin, grand buveur devant l’éternel, voici ce que cela lui inspire dans sa chronique quotidienne intitulée Les Feux de la rampe :
« … Il s’en va des cols d’appellation contrôlée comme des vins : il faut examiner l’étiquette, envisager l’année et le négociant…. La façon dont Eddy Merckx a précisément négocié le Tourmalet, l’Aubisque et une fin de parcours en forme de montagnes russes impromptues, allait nous prévenir contre tout déboire de ce calibre. Quand celui qui aura pratiquement bouclé les quatre mille kilomètres de la course, sans rétrograder au-delà de la dixième place, sauf à fausser compagnie à tout le monde, déboucha dans la descente sur Luz-Saint-Sauveur, l’immense attente qui prélude au prodige s’installa dans la vallée et le Gave cessa de se rebiffer.
Exact au rendez-vous que sa jeune légende lui a prescrit, sans hargne, rogne ou grogne, par le jeu naturel de dons hors du commun, Eddy Merckx allait son petit surhomme de chemin. L’enthousiasme unanime et polyglotte qui l’escortait alors prenait un sens. Il nous disait qu’à cet instant ce champion n’était plus particulièrement wallon ou flamand, français ou belge, mais qu’il appartenait tout bonnement au patrimoine universel de l’effort humain …
»
Ce jour-là, entre Luchon et Mourenx, Merckx accomplit probablement le plus bel exploit de sa carrière qui en compte à foison pourtant. Pierre Chany, le journaliste qui suivit cinquante Tours de France, le « Michelet du cyclisme », écrivait de lui : « Il attaquait sans relâche, il se proposait chaque jour de faire mieux pour assurer le spectacle. Il portait le respect du public au plus haut degré. Depuis, les champions modernes, hélas, sont devenus très désinvoltes à l’endroit de ceux qui les applaudissent du bord de la route. »
Alors qu’il avait déjà le Tour dans la poche, il entreprit donc une chevauchée fantastique de cent quarante kilomètres larguant tous ses adversaires à plus de huit minutes. Et tout cela essentiellement par panache et peut-être un peu pour se venger aux yeux de tous, de sa récente exclusion du Giro d’Italie pour une fumeuse histoire de dopage, de Manneken Pis(se) en quelque sorte !
C’était un jour de folie chez nos amis d’outre-Quiévrain, j’ai toujours adoré cette locution employée pour désigner la Belgique depuis la France. Elle fait référence à deux communes situées de part et d’autre de la frontière franco-belge, Quiévrain, côté belge dans la province du Hainaut, et Quiévrechain dans notre département du Nord. En somme comme si on disait  outre-Biriatou  pour parler de l’Espagne !
Bref, dans sa cabine, Luc Varenne exultait : « C’est pas possible de gagner un Tour de France pareillement ; c’est à pleurer ! » Une voiture suiveuse de journalistes belges surexcités précipita même le pauvre photographe Henri Besson et son motard dans le fossé.
Quelques jours plus tard, mon frère m’emmena assister au sacre à la Cipale où se déroulait alors l’arrivée du Tour pour cause de destruction du vélodrome du Parc des Princes (voir billet La Cipale du 1er octobre 2008). Les petites fleurs du bois de Vincennes, chantées tendrement par Brassens, furent piétinées par une invasion de supporters belges, et les restaurants aux alentours proposaient un menu unique : moules frites et bière !!!
Comprenez bien : Odile Defraye, Philippe Thys, Firmin Lambot, Léon Scieur, Lucien Buysse, Maurice De Waele, Romain Maes, Sylvère Maes, anciens vainqueurs belges du Tour de France, allaient enfin connaître leur successeur. Je vous les énumère à dessein, cela vous sera utile pour les quiz ! Trente ans de disette durant lesquels aucun coursier « flahute » ou wallon n’avait remporté la grande boucle.
Pour en terminer avec cette photographie, je vous en propose une autre, prise quelques secondes avant ou après par le photographe du magazine concurrent But Club : plus d’aigle royal, toute la différence entre une bonne photo et une grande photo !

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Ma chère lectrice séduite par ma verve sur son cliché, m’a proposé alors un tour de transport en commun. Vous vous égarez, n’y voyez aucune dérive charnelle ; je me suis d’ailleurs également trompé, j’imaginais déjà partir en vadrouille via le tram 33 pour aller manger une frite chez Eugène sur les pas de Brel et Madeleine, en guise de quoi nous avons emprunté la ligne 5 Hermann-Debroux/Erasme du métro jusqu’à Anderlecht, descente à la station … Eddy Merckx !
Sur le quai central, est exposée la bicyclette utilisée par le champion belge lors de sa tentative victorieuse contre le record du monde de l’heure en 1972.

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Déçue et confuse, mon envoyée spéciale dans la capitale belge s’excuse de m’adresser la photographie d’un vélo quelque peu « primitif » selon ses dires. Je la rassure très vite en lui confiant qu’il en est pour les vélos comme pour les peintres, ils sont souvent Primitifs quand ils sont flamands ! Il est possible que tout là-haut dans ces fameux ciels flamands, Jan Van Eyck, Rogier Van der Weyden, Hans Memling et autre Dierick Bouts, n’apprécient mon humour que modérément.
Sans friser le ridicule en la comparant au retable de l’Agneau mystique, chef d’oeuvre des frères Van Eyck, conservé en la cathédrale Saint-Bavon de Gand, la machine dessinée par le constructeur italien Ernesto Colnago, est, pour l’époque, une petite merveille de technologie : pièces uniques en duralumin et titane, moyeux évidés, cintre de guidon, tube de selle, plateaux, plaquettes des maillons de chaîne et pattes de cadre, perforés., selle plastique sans chariot, boyaux gonflés à l’hélium ; un quasi ouvrage de dentellière contre le moindre gramme superflu donnant à la fine monture qui accuse moins de six kilos sur la balance, une taille d’anorexique loin des canons des plantureuses flamandes. Et tout cela pour une heure seulement, le temps de parcourir 49,43195 kilomètres (distance inscrite au centième de mètre près sur la plaque apposée dans le métro) ! Clin d’œil, à sept stations de là, au delà de celles de La Roue et Saint-Guidon (ça ne s’invente pas), Jacques Brel qui a donné aussi son nom à l’une d’entre elles, me souffle affectueusement sa chanson du temps où il s’appelait Eddy :

« …Être une heure, une heure seulement
Être une heure, rien qu’une heure durant
Beau, beau, beau et con à la fois… »

L’absence de freins et de dérailleur contribue probablement au jugement péjoratif de ma lectrice. Seuls les spécialistes savent que les vélos utilisés pour les épreuves sur piste, ne sont jamais équipés de ces accessoires.
Cela ne m’empêche pas de la féliciter pour sa photographie de l’engin « primitif », fixé sur des lattes de bois évoquant la piste en bois exotique de Mexico, autour duquel se reflètent des images du champion durant son heure exquise ainsi que, comme un symbole, le cadran d’une horloge sur le quai.

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Pourquoi ne pas rêver d’un métro parisien où l’on descendrait à Anquetil, Poulidor ou Puy-de-Dôme en lieu et place des stations Crimée, Stalingrad et Solferino ?
Savez-vous qu’à l’origine, la station Eddy Merckx devait porter le nom du poète belge Maurice Carême qui vécut à Anderlecht? Au temps de l’école primaire, nous récitâmes nombre de ses poèmes tels ces Vantardises :

« -J’ai des roues, dit la bicyclette,
J’ai des roues, vous n’en avez pas.
-Moi, je vois mieux, dit la lorgnette,
Que vous avec vos yeux étroits.
-Et je joue, dit la clarinette,
Oui, je joue, ne l’oubliez pas.
-Je suis bonne, dit la galette,
Oseriez-vous en dire autant?
-Moi, jolie, dit la statuette,
Vous êtes lourd et embêtant.
-Autant en emporte le vent,
Dit l’homme. Ne parlez pas tant!
D’ailleurs si je n’étais pas là,
Vous n’existeriez même pas. »

Je me rends compte qu’on y parle encore d’un vélo ! Ca se soigne docteur ?

Les amoureux du cyclisme peuvent aussi consulter les billets suivants :

• Le Tour de France, Tours de mon enfance (9 juillet 2008)
• Les cols buissonniers en Pyrénées :le Menté et le Portet d’Aspet (3 avril 2008)
• La Revancharde 2008 (24 juillet 2008)
• La Cipale (Paris XIIeme) (1 octobre 2008)
• Le cyclo-cross, une partie de campagne (21 janvier 2009)
• Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (15 avril 2009)
• Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (suite) (22 août 2009)
• Une photo, vieille photo, de ma jeunesse (1 octobre 2009)

Jacques BREL disait …

« Un regard peut faire que tu l’aimes, un livre d’histoire que tu l’admires, mais si tu veux connaître son âme et la comprendre, sois attentif, fais silence, prête l’oreille ; son charme alors t’apparaîtra, car il n’éblouit pas, il envoûte, il n’ensorcelle pas, il retient. Giflé par les rafales, étourdi de tempêtes, harcelé, menacé, il demeure immuable et semble indifférent. Étrangers de passage, gardez-vous d’en conclure qu’il est insensible. »
Ainsi disait Jacques Brel à propos du  plat pays  qui est le sien et celui de Marieke qu’ il aimait tant entre les tours de Bruges à Gand .
Cher lecteur, son regard dans la vitrine des éditions Brel à Bruxelles, peut faire que tu l’aimes ; s’y reflètent quelques vers que j’ai choisis dans sa sublime chanson Mon père disait.
Sois attentif, prête l’oreille, entends le vent du nord qui fait craquer les digues de la Mer du Nord, dernier terrain vague où nagea si loin la cruelle Fanette qu’on ne la revit jamais , écoute les carillons  au fond des yeux bleus de Jeff et Frida la blonde. Tu seras bientôt envoûté par celui qui, dans une tectonique poétique, envisageait, avant le déluge, Londres comme le point de Bruges.
De la dentelle ! Et un brise-larmes en ce jour anniversaire de la mort du Grand Jacques !

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Mon père disait
C’est le vent du nord
Qui fait craquer les digues
A Scheveningen
À Scheveningen, petit
Tellement fort
Qu’on ne sait plus qui navigue
La Mer du Nord
Ou bien les digues
C’est le vent du nord
Qui transperce les yeux
Des hommes du nord
Jeunes ou vieux
Pour faire chanter
Des carillons de bleu
Venus du nord
Au fond de leurs yeux

 

Mon père disait
C’est le vent du nord
Qui fait tourner la tête
Autour de Bruges
Autour de Bruges, petit
C’est le vent du nord
Qu’a raboté la terre
Autour des tours
Des tours de Bruges
Et qui fait qu’nos filles
Ont le regard tranquille
Des vieilles villes
Des vieilles villes
Qui fait qu’nos belles
Ont le cheveu fragile
De nos dentelles
De nos dentelles

 

Mon père disait
C’est le vent du nord
Qui a fait craquer la terre
Entre Zeebrugge
Entre Zeebrugge, petit
C’est le vent du Nord
Qui a fait craquer la terre
Entre Zeebrugge et l’Angleterre
Et Londres n’est plus
Comme avant le déluge
Le point de Bruges
Narguant la mer
Londres n’est plus
Que le faubourg de Bruges
Perdu en mer
Perdu en mer

 

Mais mon père disait
C’est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Et sans colère
C’est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Face à la mer
C’est le vent du nord
Qui me fera capitaine
D’un brise-lames
Ou d’une baleine
C’est le vent du nord
Qui me fera capitaine
D’un brise-larmes
Pour ceux que j’aime

Jacques Brel (1967)

Illustration d’après cliché de Véronimo avec son aimable autorisation

« C’est pas la fin des haricots tarbais! »

Je suis outré ! Qualifier le haricot tarbais de vulgaris Phaseolus constitue un véritable crime de lèse-majesté envers ce seigneur de la lignée des Fabaceae (Papillonacées). Et n’allez surtout pas imaginer que je fayote eu égard à mes attaches pyrénéennes !
Amis botanistes, lavez vite cet affront et donnez enfin à la lumineuse légumineuse, les lettres de noblesse, Phaseolus extraordinaris, qu’elle mérite !
Je vous le concède, comme Paris ne s’est pas fait en un jour, quelques milliers d’années s’écoulèrent avant que le haricot ne devînt tarbais.
Des graines retrouvées dans des sites archéologiques attestent de la présence du haricot 7000 ans avant J.C au Pérou et 4000 ans avant J.C au Mexique. Christophe Colomb le découvre à Cuba lors de son premier voyage en octobre 1492. Fut-il halluciné par son fumet, il croyait avoir atteint les Indes, celles-là même d’où provenaient les graines que le pape Clément VII reçut et offrit à un italien Piero Valeriano. Ce dernier, humaniste renommé, se révéla être un bienfaiteur de l’humanité gourmande en semant, en 1528, le trésor de guerre dans des pots de fleurs. Le fagiolo allait envahir l’Italie et bientôt la France.
Côté cour, Catherine de Médicis quitte Florence le 1er septembre 1533 à bord de la galère du pape, pour épouser à Marseille, le Dauphin de France, le futur roi Henri II. Elle apporte dans sa corbeille de mariage une dot de 100 000 écus d’argent, 28 000 écus de bijoux et … ouf, elle ne l’a pas oublié, le sac de fagioli confié par Valeriano. Le trésor est dans la vallée du Rhône. Côté jardin, un texte datant de 1594 signale que des bourgeois de la région de Cavaillon, donnent à bail des terres à semer de faioulx.
Il n’y a pas encore d’autoroutes dans le sud de la France, un peu de patience chers lecteurs, ne me courez pas sur le haricot, d’ailleurs le nom n’existe pas encore. Par son mariage, Catherine de Médicis hérita du titre de comtesse du Lauragais, faut-il y voir un début d’explication à la future implantation du célèbre cassoulet à Castelnaudary (on note qu’un ragoût de mouton accompagné de fèves, fut servi aux soldats chauriens lors de la mise à sac de la ville par le Prince Noir en 1355 soit six siècles avant la conserve de cassoulet La belle Chaurienne ! ) ? Dans son ouvrage, le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, en 1600, Olivier de Serres nomme phasiol, une nouvelle culture des jardiniers d’Agde en Languedoc et de Thuir en Roussillon. On parle bientôt de flaviols puis de mounjetas dans le Tarn. On avance, on avance vers le sud-ouest, c’est une évidence, contre marées (de peu d’amplitude en Méditerranée) et vents (mistral, tramontane, pas de mauvais esprit, le tarbais n’est guère pétogène, de toute manière, l’autan  en emporte le vent !).
Un nommé Figuier parle, en 1628, de fève de haricot, peut-être pour son cousinage avec la Vicia Fabacée, une autre légumineuse. En 1640, le terme de haricot est enfin cité par Antoine Oudin dans son recueil Curiositez françoises pour supplément aux Dictionnaires.
De nombreux linguistes soutiennent la thèse que haricot dériverait de ayacotl, nom de la graine rougeâtre en forme de rognon, en nahuatl, la langue parlée par les aztèques.
Pulque Mescal y Tequila et Que viva Mejico y haricot ! comme le chante presque Hubert-Félix Thiéfaine. Cela me rappelle l’époque où j’enseignais à Mexico. Le matin, avant de prendre le chemin du lycée, je me restaurais souvent de huevos rancheros, des œufs au plat très pimentés, accompagnés d’une purée de frijoles, ces haricots noirs utilisés abondamment dans la cuisine mexicaine. Bien évidemment, à d’autres heures, je faisais aussi honneur au plat national, le fameux chili con carne, ragoût épicé à base de haricots rouges. Vous pétez … el fuego ensuite !
Remarquons qu’à l’inverse des humains qui ont parfois un pois chiche dans la tête, les haricots ont réussi, depuis des siècles, leur métissage et qu’ils soient blancs, bruns, noirs, rouges ou verts, ils font bon ménage dans nos cuisines.
Comme de nombreux chemins mènent à Compostelle, il existe diverses voies pour rejoindre la Bigorre, berceau du joyau tarbais. Ainsi, Monseigneur Poudenx, alors évêque du diocèse de Tarbes, lors d’un déplacement en Espagne, en 1712, se passionne pour la nouvelle plante originaire du Mexique, la dénommée ayacotl, qu’il ramène dans ses bagages detràs eths pirenèus, dans la riche plaine agricole de l’Adour. Pour être exact, le louable ecclésiastique qu’on ne remerciera jamais assez, rapporte également quelques graines de maïs.
Véritable aubaine en ces temps où les famines sont fréquentes, deux siècles avant Titi et Grosminet, les héros de la Warner Bros, le tandem Coco et « Gros millet », va faire un carto(o)n ! En effet, ce haricot étant une plante grimpante, il s’entend très vite comme larrons en foire (à la halle Mercadieu de Tarbes !) avec le maïs dont il enlace les hampes qui lui servent de tuteur. Le paysan bigourdan prend l’habitude de semer en mai un grain de haricot au pied de deux jambes de maïs contiguës. Le sol de la plaine de Tarbes, composé de galets des gaves pyrénéens emmagasinant la chaleur de la journée et la restituant la nuit, contribue au succès grandissant du haricot dit du maïs. Des recherches scientifiques démontrent qu’une sélection s’effectue tout naturellement tout au long du dix-huitième siècle et que notre haricot vulgaris s’adaptant aux conditions de climat et de sol, se modifie progressivement pour devenir la merveille actuelle. Culture vivrière ne dépassant guère le cadre familial, la production explose au début du dix-neuvième siècle et on recense, en 1838, plus de quatorze mille hectares de surfaces cultivées en légumes secs (haricots, fèves et pois) dans le département des Hautes-Pyrénées. À raison de 75 kilos de haricots par hectolitre et une production annuelle de plus de 13 000 hectolitres, sortez vos calculettes, on est proche du millier de tonnes. Notre légume connaît son apogée vers 1880 avec une production de 37 000 hectolitres, de quoi satisfaire une alimentation quotidienne, le commerce et également l’armée, n’oublions pas que Tarbes est une ville de garnison ; heureux pioupious de trouver telle gourmandise dans leur gamelle !
Sa renommée croissante lui vaut de gagner tous les petits marchés du département puis la faveur des grossistes du Midi. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est baptisé « haricot de Tarbes » puis « haricot tarbais ».
Cela fait alors quatre siècles que Colomb a découvert l’Amérique mais comme dit le proverbe, « mieux vaut tar(bais) que jamais » !
Un lent déclin s’amorce bientôt et dans les années 1950-60, l’agriculture productiviste avec l’introduction des maïs hybrides signe la fin des haricots tarbais. Sa récolte presque uniquement manuelle n’est plus compatible avec la mécanisation intensive de la culture du maïs. En 1970, la chambre d’agriculture ne recense plus que 55 hectares cultivés dans les Hautes-Pyrénées.
Heureusement, en 1986, une poignée d’agriculteurs irréductibles se lancent dans l’aventure d’une nouvelle ruée vers le Big Or(re) ! Aujourd’hui, ce sont 150 tonnes qui sont produites annuellement. « Progrès » oblige, le tuteurage s’il se pratique toujours, s’effectue désormais essentiellement sur des filets tendus dans les champs. Le ramassage, par contre, demeure strictement manuel, ce qui implique une main d’œuvre coûteuse.
Conscients de posséder un trésor, nos chevaliers du « mounjet » mènent croisade afin de se protéger contre toute contrefaçon, bref d’être les gardiens d’un temple non maudit !. Ainsi le haricot tarbais bénéficie de deux labels de qualité, le Label Rouge, depuis 1997, certifiant une chaîne de production qui correspond à un cahier des charges très strict, et l’Indication Géographique Protégée, en 2000, garantissant qu’il est cultivé dans une région bien précise composée d’une majeure partie des Hautes-Pyrénées et des départements limitrophes du Gers, de la Haute-Garonne et des Pyrénées-Atlantiques.
Une excellente communication a suivi, ainsi Pierre Perret, cuisinier émérite quand il ne chante pas, et Jean-Pierre Coffe, ont souvent loué les vertus du haricot magique. Je concède qu’on peut douter de la sincérité du chroniqueur pourfendeur de la « malbouffe » qui, actuellement, vante sur les ondes, les médiocres produits d’une chaîne de magasins bon marché, mais comme dit l’autre, il faut « bien » manger !
Cela a pour effet collatéral une explosion du cours du lingot tarbais qui atteint, aujourd’hui, des prix parfois prohibitifs. Heureusement, à côté de cette économie de marché, en subsiste une autre, parallèle, souterraine, si l’on peut dire cela au sujet d’une plante grimpante.
Bien avant que le Crédit Agricole dispense le bon sens au coin de la rue, les gens de la campagne dissimulaient parfois leur éventuel trésor en terre, sous un plancher ou dans un mur. Ces mœurs ancestrales perdurent encore dans de nombreuses fermes d’Ariège et du Comminges (ailleurs aussi sans doute) et les paysans cachent leurs précieux lingots d’or tarbais à l’abri de quelques plants discrets de maïs au fond de leur jardin ou d’un champ.
À l’entame du troisième millénaire, le « home made » est à l’honneur et comme il n’est pas rare de trouver, au détour d’un sentier de montagne, quelques pieds de cannabis ou de pavot jardinés par ceux que l’on continue à appeler les hippies, on déniche également de-ci de-là des haricots du maïs destinés à une future « défonce » gastronomique. Chacun son addiction dont on dit qu’elle devient la maladie emblématique du siècle. Vous avez remarqué, à ce propos qu’on ne parle plus de dépendance mais d’addiction, c’est plus chic ! Il y a bien les drogués des playstations, des iPhones, de Facebook, du jogging (gare au malaise vagal comme notre président !), alors pourquoi pas un petit « crack » de tarbais ?!
La récolte s’effectue en plusieurs étapes. Le haricot en gousses, frais ou demi sec, est ramassé de la fin août à la mi septembre. Le sec, après séchage naturel sur la plante, est cueilli ensuite jusqu’à la fin novembre. Après quelques jours supplémentaires d’exposition au soleil, vient le moment de l’égrenage et de la délivrance des perles pyrénéennes, plates, de couleur ivoire, en forme de rognon, d’une taille de près de deux centimètres.

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Ma compagne les garde dans des bocaux à la cave en suivant à la lettre, pour se déjouer des charançons importuns, le conseil que Pierre Perret tenait d’une « mémé » de Castelsarrasin : « Pitchou, si tu ne veux pas laisser manger tes fayots par ces sales bestioles, écrase légèrement quelques gousses d’ail dans leur peau et sème-les un peu partout dans les grands pots où tu les conserves. »
L’hiver pointe son nez, le temps est venu de fondre de plaisir devant Son Excellence Phaseolus extraordinaris à la peau si fine et délicate qu’elle ne colle pas à la graine, et à la chair si moelleuse et non farineuse, qu’elles n’en font pas « un dur à cuire ».
Les cotylédons royaux dansent alors en couple (évidemment) dans nos palais enchantés : ça « garbure » sec (avec un Madiran par exemple), entrez dans la ronde de nos assiettes, admirables cassoulets et sympathiques ragoûts de mouton !
Je garde un souvenir mémorable des « haricots tarbais dans un bouillon de crosse et une crème de truffes » préparés par Michel Bras, le grand chef cuisinier de Laguiole. On ne se refait pas, les descendants des fagioli de Catherine de Médicis conservent des habitudes princières en s’invitant aux meilleures tables !

Publié dans:Coups de coeur, Recettes et produits |on 8 octobre, 2009 |2 Commentaires »

Une photo, vieille photo, de ma jeunesse …

« … Ce soir c’est une chanson d’ automne
Dans la maison qui frissonne
Et je pense aux jours lointains
Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse … »

Aujourd’hui, ce n’est pas le vent qui frappe à la porte de mon blog mais une fidèle lectrice qui a cru m’émouvoir en m’envoyant, je vous révèlerai pourquoi plus tard, une de ses photos, jeune photo, du temps présent.
Peut-être parce que ce week-end, au bout de ma rue, se déroulait la traditionnelle braderie de septembre, j’ai chiné dans mon disque dur pour vous exposer sa photographie prise aux Puces de Bruxelles.

Une photo, vieille photo, de ma jeunesse ... dans Coups de coeur 1anquetilauxpucesblog

Un acte photographique sans doute pas anodin pour cette personne, un bain de jouvence (je ne crois pas si bien dire !), une manière de penser aux jours lointains, à ces beaux jours quand elle était « maske » (« gamine » en bruxellois) et que son grand-père paternel, brocanteur, y vendait des lunettes, des chapeaux, des cannes et tout un bric-à-brac hétéroclite d’objets usagés.
Les Puces de Bruxelles sont situées Place du Jeu de Balle, aux Marolles, quartier populaire et gouailleur de la capitale, quartier du parler vrai du brusseleir et de la zwanze.
Je cite ma lectrice : « Le quartier a toujours eu mauvaise réputation car c’était de tout temps le quartier chaud de Bruxelles, où l’on n’osait pas s’aventurer … Pourtant, les Marolles sont fameuses, non seulement pour leur incomparable « Vieux Marché », mais surtout pour leur truculence, leur jovialité, leur désinvolture, leur animation, leur chaleur humaine. C’est là que s’est réfugiée l’âme de Bruxelles, son âme originale et populaire : cordiale, débonnaire, vibrante, frondeuse, bilingue, rude, indépendante, fraternelle, en un mot breughelienne ». Et moi, brelien, j’ajoute, un coin où Bruxelles brusselle encore et vient le dimanche battre le pavé !
À l’initiative d’une association d’amis de ce Vieux Marché, vous pouvez le sauvegarder en devenant parrain de chacun des pavés de la Place du Jeu de Balle qui constituent ici l’arrière-plan de la photographie.
Mai 68, Paris, sous les pavés, la plage ! Septembre 2009, Bruxelles, sur les pavés, des images ! Principalement, une étonnante image en couleurs, mi réalité de la photographie d’un cahier, mi fiction du dessin d’une main qui écrit.

dtail1photopuceblog dans Histoires de cinéma et de photographie

Les lattes brunâtres de la table se confondent avec le pavage, renforçant l’illusion du caractère vivant de la scène. Les photographes, ma lectrice et l’auteur de l’image, me proposent de suspendre quelques instants mon errance au milieu des stands, et de jeter un œil indiscret sur ce qui ressemble à une correspondance : extrait d’une lettre d’une femme à une autre femme, une amie qu’elle tutoie, pour évoquer des problèmes de femme sur le mode de la confidence!
Intrigué, excusez mon indélicatesse, mon regard se fait plus insistant pour découvrir que je suis en présence d’une publicité ancienne, on disait une réclame à l’époque, vantant les bienfaits de la Jouvence de l’abbé Soury.
Il s’agit d’une potion à base de plantes, mise au point en 1745 par deux abbés normands (ils sont forts ces normands !), l’abbé Soury et l’abbé Delarue, qui la baptisèrent « tisane des deux abbés ». Je ne saurais vous dire par quelle ingratitude, l’abbé Delarue est passé à la trappe de la postérité, sinon peut-être à cause de la partialité de Magloire Dumontier, arrière-petit-neveu de l‘abbé Gilbert Souris, qui commercialisa la décoction au cours du dix-neuvième siècle.
Constituée d’extraits de onze plantes médicinales, elle prétend posséder des propriétés veinotoniques et antispasmodiques, notamment dans l’amélioration de la circulation sanguine.
Éternellement jeune, deux cent soixante ans plus tard, elle connaît toujours beaucoup de succès avec cinq cent mille boîtes vendues annuellement. Doit-elle craindre les travaux de chercheurs texans qui ont découvert récemment que les chauves-souris connues pour leur longévité, abritaient dans leur organisme, des protéines les protégeant du vieillissement ? À quand la Jouvence de la Chauve-souris ?
Pour justifier son bon conseil étayé par aucune étude scientifique sérieuse, notre épistolière joint quelques instantanés flatteurs de sa personne. Subtile mise en abîme que ces photos en noir et blanc comme collées dans l’image couleur ! Présentes ici pour témoigner que le modèle a « encore pas mal d’allure », elles ne sont pas sans rappeler les célèbres clichés de Leni Riefenstahl, la cinéaste de propagande nazie. Ainsi, dans Les Dieux du stade, film de commande sur les Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, elle exaltait la beauté et la santé du corps des athlètes germaniques avec beaucoup de talent même si le dessein était funeste. Cette « réclame » datant de 1939, l’inspiration est plausible.
Elle possède une valeur documentaire et nul doute que les procédés désuets de l’époque, ils diront ringards, fassent sourire, sinon l’abbé, du moins les créatifs de pub actuels avec leurs slogans et leurs publics cible. Ici, l’élément racoleur et accrocheur est la plume d’oiseau et une main élégante et manucurée qui témoigne d’un certain rang social. Alors qu’aujourd’hui, on opte pour un message court aux couleurs vives, avec une économie de mots, on nous propose là un récit manuscrit à l’encre bleue délavée avec quelques mots soulignés et le nom du produit en noir pour le distinguer du reste du texte.

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En bas et à gauche de la photographie, une autre publicité vante l’efficacité dans la minute de la pommade DOLMINE qui en dissolvant la graisse, enjolive le corps de la femme. Ne doutez pas, c’est un docteur, dont on aperçoit la main, qui l’affirme. Les temps ont changé, nul besoin maintenant de recourir à des scientifiques ou des spécialistes pour attester de la qualité du produit, les portraits de Zidane ou Chabal suffisent pour nous convaincre d’acheter !
Pour être honnête, quand j’ai découvert la photographie de ma lectrice, à l’encontre des règles basiques de perception d’une image, mon œil s’est primitivement fixé sur un détail, la photo de presse tronquée en bas et à droite. Rien de plus naturel puisque cette « fausse coupe » cadrée à l’insu de son plein gré, justifie exclusivement que l’auteur ait désiré m’envoyer son cliché. Comme quoi elle est physionomiste et lit attentivement mes billets !

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Petite cure de jouvence, je plonge dans mes souvenirs d’enfance ; gare, je risque d’être intarissable ! En effet, ce visage d’angelot, si juvénile, presque fragile, sans recours à quelconque remède de grand-mère ou d’abbé, appartient à Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (voir billets du 15 avril 2009 et du 22 août 2009).
La photo a été prise le 27 septembre 1953 un peu avant 11h40, ne me demandez pas le temps de pose et l’ouverture du diaphragme ! Sous l’œil de son directeur sportif Francis Pélissier qui vient de l’engager dans l’équipe La Perle, Anquetil enfourche son vélo au départ du Grand Prix des Nations contre la montre, sa toute première course professionnelle.
Francis Pélissier attend beaucoup de son jeune prodige : « Gagner une course avec Fausto Coppi, c’est enfantin mais lancer Tartempion et battre tout le monde, ça c’est du sport ! »
La veille de l’épreuve, un journaliste britannique venu soutenir son compatriote Ken Joy, un des favoris pour la victoire, confie : « Sur la route nous avons rencontré Francis Pélissier. Il dirige un garçon maigrichon, au visage pâle. Nous l’avons vu s’entraîner. Imaginez-vous qu’il pédale la pointe du pied vers le bas! Il a un nom bizarre. Et ce Pélissier croit qu’il peut gagner mais Ken Joy va l’écraser! »
Ce dimanche-là, trois heures et demi plus tard, Tartempion de Quincampoix rejoint Ken Joy parti seize minutes avant lui, et remporte le Grand Prix des Nations, officieux championnat du monde des rouleurs. La planète cyclisme va devoir s’habituer à ce patronyme bizarre d’origine viking : Anquetil ! La légende du « chronomaître » est née.
Je souris de voir comme une métaphore dans la photo de mon beau champion sur les pavés de la Place du Jeu de Balle, lui qui abhorrait ces parallélépipèdes de granit depuis le Paris-Roubaix de 1958. Cette année-là, il avait préparé la reine des classiques avec beaucoup de conviction et n’était pas loin de réussir en appartenant à une échappée de quatre coureurs à treize kilomètres de l’arrivée. Malheureusement pour lui, l’enfer du Nord était pavé de mauvaises intentions et une crevaison ruina ses espoirs. De ce jour-là, il n’attacha plus aucun intérêt pour ces courses d’un jour qu’il appela des loteries que l’on gagne sur un coup de dé, que l’on perd pour un silex.

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Soudain, le cadrage me frustre ; sur un autre cliché, juste au-dessus, je repère la silhouette de Raphaël Géminiani, le truculent directeur sportif des années 1960 qui mit de la folie dans la carrière d’Anquetil en le convainquant de tenter les plus grands défis. Je connais cette photo et sur la droite, malheureusement ici hors champ, se trouve encore Jacques Anquetil dans son survêtement de l’équipe Ford France qui se prépare à réussir un doublé historique.
Pour les non initiés à la chose cycliste, je pose l’intrigue: 29 mai 1965, vers 17 heures, Anquetil est acclamé sur la ligne d’arrivée à Avignon ; il vient d’accomplir la moitié de son projet insensé en remportant, malgré son coriace rival Poulidor, le Critérium du Dauphiné Libéré, une course prestigieuse d’une semaine empruntant quelques grands cols des Alpes. Il affrète alors un Mystère 20 pour être à une heure trente du matin, dans la banlieue bordelaise, au carrefour des 4 Pavillons, lieu traditionnel du départ de Bordeaux-Paris, le légendaire marathon de la route, long de cinq cent cinquante sept kilomètres courus en partie derrière un derny(1). Quinze heures plus tard, il entre triomphant sur la piste rose de l’ancien Parc des Princes, signant ainsi sinon son plus bel exploit, du moins celui qui marqua le plus les esprits et lui valut enfin la popularité.
Quelques esprits chagrins rétorqueront ironiquement que, pour parvenir à ses fins, « mon » champion ne fit peut-être pas usage que d’eau claire et … de quelques gouttes de Jouvence de l’abbé Soury. En guise de réponse, ne désirant engager ni polémique, ni débat, je vous livre une anecdote dont fut témoin Pierre Chany, un des plus talentueux journalistes sportifs : « Jacques Anquetil et Ercole Baldini étaient les deux favoris du Grand Prix de Forli, une grande course italienne disputée contre la montre. Ils avaient beaucoup d’estime l’un pour l’autre et d’ailleurs, ce soir-là, ils dînaient ensemble avec moi et quelques proches. Je ne sais plus lequel a commencé … En tout cas, l’un d’eux a dit : -Tu sais quoi ? Puisqu’on est les deux meilleurs, et qu’on est sûr de faire un ou deux, on ne va pas s’user la santé. On va laisser tomber les amphets … L’autre est d’accord. Ils partent se coucher. Le lendemain, parce que c’étaient tous deux des hommes de parole, ils font la course à l’eau minérale. Ils ont certes pris les deux premières places (Anquetil vainqueur), mais ils ont souffert comme des damnés pour réaliser une moyenne horaire qui, au bout du compte, était inférieure d’un kilomètre et demi à leurs moyennes habituelles. -On ne recommencera jamais- m’ont-ils affirmé en descendant de vélo. »
Anquetil fut le premier coureur encore en activité, après guerre, à reconnaître avec franchise, des pratiques dopantes dans le cyclisme qui n’avaient alors rien de comparable avec celles en cours aujourd’hui, et ne modifiaient pas la hiérarchie des valeurs.

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Décidément, le cyclisme branche ce brocanteur; je m’attarde encore quelques instants, en bas, sur une image pittoresque du temps des pionniers : d’élégants messieurs aux moustaches lissées, en redingote et chapeau, et un coursier à l’allure d’un de ces Frères Jacques qui chantaient « C’que c’est beau la photographie/Les souvenirs sur papier glacé/Pas d’raison pour qu’on les oublie/Les beaux yeux, les beaux jours passés ! »
Nous sommes dans la première décennie du vingtième siècle. Le 1er juillet 1903, Henri Desgrange, le « Père du Tour du France », célèbre avec lyrisme le départ de la première édition de cet événement, dans les colonnes de L’Auto, le journal organisateur : « Du geste large et puissant que Zola dans La Terre donne à son laboureur, L’Auto, journal d’idée et d’action, va lancer à travers la France aujourd’hui les inconscients et rudes semeurs d’énergie que sont les grands routiers professionnels ». La photo immortalise l’un d’eux : peut-être Maurice Garin, le petit ramoneur du val d’Aoste émigré dans le Nord, vainqueur du premier Tour de France, peut-être René Pottier, victorieux en 1906 et considéré comme le premier grimpeur du Tour pour avoir franchi en tête, l’année précédente, le Ballon d’Alsace, le premier col jamais proposé aux coureurs. Une stèle au sommet de la montagne vosgienne rappelle l’anecdote.
Un étonnant hasard donne une cohérence à ce fatras de photographies manipulées au gré des chineurs. En effet, il y a bien longtemps que la publicité est devenue une composante essentielle du cyclisme. À l’occasion du Tour de France 1930, Henri Desgrange, encore lui, irrité par les manigances des marques de cycles, décide que son épreuve sera désormais courue par équipes nationales et que tous les coureurs seront équipés du même vélo fourni par l’organisation. Pour financer sa réforme séduisante mais coûteuse, HD, ainsi retrouve-t-on ses initiales sur le maillot jaune, appelle les grandes enseignes de l’hexagone à participer à une caravane publicitaire. Cette année-là, trois voitures du chocolat Menier, du cirage Lion Noir et des réveils Bayard, défilent après le passage des coureurs. Trente ans plus tard, je me précipitais sur la route du Tour pour ramasser les délicieuses tablettes !
Au cours des années 1950-60, la publicité extra sportive s’invita sur les maillots des coureurs. Aujourd’hui, son omniprésence voire son omnipotence est telle que la compétition sportive en devient (presque) secondaire. Ne voit-on pas désormais des coureurs apathiques, se réveiller soudainement à la prise d’antenne des chaînes de télévision, pour mettre en évidence les multiples marques qui bariolent leurs tenues !
Magie de la photographie, chacune a son histoire et raconte à chacun de nous, les histoires qu’il veut bien y trouver.
Merci, chère lectrice, d’avoir chiné une « vieille photo de ma jeunesse », une de celles que je collais dans mon regretté cahier d’écolier à la gloire de mon idole. À propos, savez-vous que Jacques Anquetil acheva sa carrière, le 26 décembre 1969, en votre Belgique, à l’occasion d’un omnium avec votre champion Eddy Merckx, au vélodrome d’Anvers ?
Continuez à vous adonner à votre passe-temps favori ! Comme disait si joliment Robert Doisneau, « un centième de seconde par-ci, un centième de seconde par-là, mis bout à bout, cela ne fait jamais qu’une, deux, trois secondes chipées à l’éternité », alors pourquoi s’en priver !

(1) Après relecture de mon billet, je me sens redevable de quelques explications au sujet du mot derny, d’autant que je m’adressais plus particulièrement dans le paragraphe aux « non initiés à la chose cycliste » !
À la page 329 de mon Petit Larousse illustré, édition de 1993, je lis :
DERNY n.m. (du n. de l’inventeur). Cyclomoteur utilisé autrefois pour entraîner des coureurs cyclistes.
Derny était le nom de marque d’un ancien constructeur de motos légères Roger Derny qui se spécialisa dans la fabrication de vélos motorisés très utilisés lors de l’entraînement des coureurs cyclistes et quelques compétitions spécifiques telles Bordeaux-Paris et le Critérium des As autour de l’hippodrome de Longchamp.
Comme pour Frigidaire et réfrigérateur, le mot derny sans majuscule devint un nom commun conservé même après la fermeture de l’usine de Vichy en 1958.
L’engin était curieux avec son réservoir sur la roue avant et le moteur dans le cadre.
Puisque mon article concerne la photographie, Bordeaux-Paris était justement l’occasion d’admirer des clichés cocasses tels la « prise des entraîneurs » du côté de Poitiers ou Chatellerault, ou encore la fine silhouette des coureurs à l’abri derrière leur coupe-vent d’entraîneur à la ceinture abdominale généreuse, les jambes, poilues ou dans des collants de laine noire, tournant « à l’équerre ».
Les pilotes de dernys possédaient leurs « stars » comme Hugo Lorenzetti, Fernand Wambst, Pierre Morphyre et Jo Goutorbe, celui-là même qui emmena Anquetil à la victoire.
Victime de son côté rétro, le derny fut remplacé, au début des années 1970, par le burdin, du nom de son concepteur, un autre type de cyclomoteur plus moderne, équipé d’un moteur Motobécane de 80 cm3.
S’ils vont traîner dans le bois de Vincennes, du côté du vélodrome Jacques Anquetil mieux connu sous le nom de « La Cipale », les nostalgiques et curieux auront peut-être la chance de voir tourner ces engins pétaradants d’un autre âge, jalousement entretenus par leurs propriétaires collectionneurs.
C’est compliqué parfois de parler d’un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, bref, d’être un peu le « derny des mohicans » comme m’aurait soufflé Antoine Blondin, ma référence en matière de littérature cycliste !

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