Un crapaud commun

« …Ce soir, Abélard premier, roi des magiciens,
Va tenter pour vous, de décrocher la lune !!!!!!!!
Malicieuses limaces et jolis colimaçons, gros cafards, gros crapauds.
Sortez de ma besace chenilles polissonnes et voilez-vous la face… »

Ce soir-là, se rendait-il à l’invitation d’Abélard, j’ai surpris un crapaud près de l’étable dans la ferme familiale d’Ariège. Visiblement, il ne m’attendait pas si tôt tandis qu’il crapahutait lentement vers l’allée cimentée devant le corps d’habitation, son coin de prédilection pour admirer le Coup de lune cher au chanteur poète Jacques Higelin.



« Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
C’était la fin d’un jour d’orage, et l’occident
Changeait l’ondée en flamme en son brasier ardent ;
Près d’une ornière, au bord d’une flaque de pluie,
Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
Grave, il songeait ; l’horreur contemplait la splendeur.
(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?
Hélas ! le bas-empire est couvert d’Augustules,
Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
Les feuilles s’empourpraient dans les arbres vermeils ;
L’eau miroitait, mêlée à l’herbe, dans l’ornière ;
Le soir se déployait ainsi qu’une bannière ;
L’oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
Tout s’apaisait, dans l’air, sur l’onde ; et, plein d’oubli,
Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
Doux, regardait la grande auréole solaire ;
Peut-être le maudit se sentait-il béni,
Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini ;
Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
L’éclair d’en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
Qui n’ait l’immensité des astres dans les yeux.
Un homme qui passait vit la hideuse bête,
Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête … »

 

Peut-être, contemplait-il, comme dans les vers de Victor Hugo, le soleil couchant d’une journée d’été en Ariège ; en tout cas, je le laissai poursuivre son chemin, obtenant ainsi peut-être la reconnaissance posthume de Georges Brassens :

« Gloire à qui freine a mort, de peur d’écrabouiller
Le hérisson perdu, le crapaud fourvoyé!
Et gloire à Don Juan, d’avoir un jour souri
A celle à qui les autres n’attachaient aucun prix!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut …

Dans son Histoire Naturelle, Georges Louis Leclerc comte de Buffon, n’y va pas de plume morte : « Depuis longtemps, l’opinion a flétri cet animal dégoûtant dont l’approche révolte tous les sens. Tout est vilain en lui jusqu’à son nom, qui est devenu le signe d’une basse difformité. Et que l’on ne croie pas que ce soit d’après les conventions arbitraires qu’on le regarde comme un des êtres les plus défavorablement viciés. S’il a des pattes, elles n’élèvent pas son corps disproportionné au-dessus de la fange qu’il habite. S’il a des yeux, ce n’est point pour recevoir une lumière qu’il fuit. Mangeant des herbes puantes ou vénéneuses, caché dans la vase, tapi sous un tas de pierres, sale dans son habitation, difforme dans son corps, obscur dans ses couleurs, infect par son haleine, ne se soulevant qu’avec peine, ouvrant, lorsqu’on l’attaque, une gueule hideuse, n’ayant pour toute puissance qu’une grande résistance aux coups qui le frappent, que l’inertie de la matière, que l’opiniâtreté d’un être stupide, n’employant d’autre arme qu’une liqueur fétide qu’il lance, que paraît-il avoir de bon, si ce n’est de chercher à se dérober à tous les yeux, en fuyant la lumière du jour ? »
Quel accablant réquisitoire ! Comme disait en substance Coluche, il y a des beaux et des laids, des gros et des maigres, des noirs et des blancs, et la vie sera plus dure pour certains d’entre eux ! J’ai le sentiment qu’il en est pour les membres de la famille des amphibiens anoures comme pour les humains.
Qui plus est, comme si son nom, volontiers employé parfois comme une insulte, ne suffisait pas, cet animal du genre bufo se voit affublé selon son espèce, de vocables peu reluisants : crapaud goitreux, crapaud calamite, pustuleux, guttural, cornu, bossu. Seul, quelque bufo doré ou rayon vert semble échapper à l’infamie.
Quel est donc cet animal, canon de la laideur, méprisé, exclu qui inspire du dégoût mais aussi les poètes dont les rimes lui font côtoyer complaisamment la beauté ?
Opposé à l’Albatros de Baudelaire, le « roi de l’azur » qui s’élève au-dessus des hommes et se rend supérieur à eux, le crapaud est comme englué dans la boue de son monde à la recherche permanente d’une beauté et d’une élévation spirituelle. Il y parvient parfois lorsque certains vers vantent ce « rossignol de la boue » et ses « yeux de topaze ».
Celui que je croise épisodiquement, quand le baromètre vire au temps instable, est un modeste crapaud dit commun de l’espèce bufo bufo. Clin d’œil pour justifier son costume répulsif, bufo, à une lettre f près, est le nom de scène quand il fait le clown, d’Howard Buten, ce docteur en psychologie célèbre pour ses romans (« Quand j’avais 5 ans, je m’ai tué ») et son action auprès des enfants autistes ! Dans la lignée du célèbre clown suisse Grock, ce Buffo-là ouvre les portes d’un autre monde plus doux, plus tranquille, un monde de détente, de musique et de sourires béats, un peu comme celui que propose Higelin « dans la clairière cernée par la forêt où se sont réunis, en grand conciliabule, les adeptes, les plus sélects de la secte des insectes » !
Qui sait si ce soir-là, cet « autre fou chantant » qu’est Higelin, ne partit pas dans un de ses délires dont il a le secret : « J’ai deux Anoure-eeeees , mon crapaud et la grenouille » !
En principe, même pour les béotiens de la chose batracienne, la confusion n’est guère possible. Les pattes du crapaud commun, plus courtes que celles savoureuses de la grenouille, ne lui permettent pas de sauter aussi bien. Son dos est plus plat, non luisant, plissé et couvert donc de peu ragoûtantes pustules. Ses yeux, par contre, sont de véritables joyaux cuivrés ; hum ! « T’as de beaux yeux, tu sais ! »
À la différence de sa cousine, il passe la plus grande partie de son temps hors du milieu aquatique qu’il ne rejoint qu’à l’époque de la reproduction. Terrés, à partir d’octobre, à l’abri du froid et des intempéries, sous un tas de bois, dans une grange ou même enfouis sous terre, nos gentils monstres convergent massivement, à l’appel du printemps, vers les mares et les étangs à l’image des migrations estivales humaines vers les plages. Même cause, même effet, on assiste alors à un accroissement considérable d’accidents chez la gente batracienne victime de l’imprudence des automobilistes.
Heureusement, preuve que le crapaud n’est pas si impopulaire que cela, des actions sont mises en place pour éviter le carnage. Ainsi, chaque année, je fais un détour pour ramener une petite fille car, pendant trois semaines, la route forestière de Saint-Cucufa est fermée à la circulation de 20 heures à 7 heures 30 permettant aux crapauds, grenouilles et autres tritons d’effectuer en toute sécurité, leur migration printanière.
Alors, il s’en passe de bien belles dans l’étang tout proche du château de Malmaison cher à Joséphine Bonaparte ! D’abord, c’est un concert de coassements des mâles pour attirer les femelles qui n’arrivent parfois que … deux semaines plus tard … ah ces demoiselles, elles se font toujours désirer ! Résultat, ces messieurs sont tellement en manque qu’ils peuvent se retrouver à une dizaine sur une femelle au risque de la noyer sous le fardeau. L’accouplement se prolonge plusieurs jours à terre puis dans l’eau, histoire de varier les plaisirs … Que nos laboratoires pharmaceutiques n’aient élaboré un viagra à base de bave de crapaud !
De ces ébats torrides, naissent environ 6 000 œufs en deux cordons gélatineux accrochés aux plantes aquatiques d’où sortent des larves sans yeux qui se transforment en trois semaines, en têtards noirs avec une queue.
La vie n’est pas une longue mare tranquille et on estime que seul un pour cent de ces têtards échapperont à la voracité des insectes, tritons, reptiles, poissons et hérons prédateurs. Puis, en juin, d’inoffensifs crapelets mesurant à peine un centimètre, regagnent la terre ferme. Ils atteignent leur maturité sexuelle vers quatre ou cinq ans et connaissent une longévité de sept à dix ans mais l’un d’eux coriace est inscrit au « Guiness des records » pour avoir vécu trente-cinq ans !

« … Quand il pleut, en foule
Nous sortons la nuit,
Et dans les salades
Faisant des gambades
Pesants camarades
Nous allons manger,
Manger sans grimace,
Cloporte ou limace,
Ou ver qu’on ramasse
Dans le potager … »

Amis lecteurs amoureux du jardinage, voilà enfin une bonne raison pour vénérer ce pestiféré. En effet, exclusivement carnivore, il protège vos salades, vos fruits et vos fleurs en se nourrissant d’insectes rampants, de limaces, de chenilles, de lombrics et de petits lézards qu’il attrape puis englue avec sa langue.
Antan, au plus profond de nos campagnes, le crapaud était associé aux maléfices qui nuisent au bétail. Sa présence auprès d’une étable évoquait un sort maléfique et seule sa disparition, en conjurant le sort, évitait la mort des bêtes. Lorsque le bétail dépérissait, on appelait la sorcière afin de vérifier qu’aucun cadavre de crapaud ne fût caché sous une pierre. « Le crapaud empoisonne le fourrage et fait mourir les bêtes » prétendait-on !
Heureusement, là où je l’ai croisé, cela fait longtemps qu’il n’y a plus de vaches et juste trois chats y prennent pension !
L’animal diabolique est souvent représenté dans la peinture. Ainsi, dans le tableau Le jardin des délices de Jérôme Bosch, une femme enlacée par un diable, porte un crapaud sur un sein, symbole de la luxure ; de même, la femme adultère damnée, a son sexe masqué par un crapaud. Il faut dire qu’après les parties fines du bois de Saint-Cucufa …. !
Nos contes et légendes d’Occident évoquent fréquemment des sorcières et des princes charmants cachés ou métamorphosés en crapaud.
Parmi les histoires qu’une petite fille aime m’entendre lire pour s’endormir, il y a celle du Crapaud et des trois filles du roi, un des savoureux contes d’Henri Pourrat, celui-là même qui écrivit Gaspard des montagnes : « Sur les huit heures du soir, on entendit tabuter à l’huis trois petits coups. »
Lorsqu’elles entrevirent le visiteur, la fille du roi paresseuse ainsi que la méchante, s’affalèrent de frayeur ou de dégoût.
« Restait la belle et gentille. Elle accourt. Elle ouvre, dit au crapaud d’entrer, lui demande de sa façon riante s’il ne veut pas venir se chauffer près du feu. Car elle n’avait aucun dégoût pour aucune créature.
-Peut-être n’as-tu pas soupé ? Que veux-tu que je te prépare ?
-Non, il n’y a qu’un moment, j’ai avalé une grosse limace ; mais il vient temps de s’aller mettre au lit.
(pas bête ce crapaud, ndlr !)
La belle mit sur le marche-banc une petite escabelle afin que le crapaud pût arriver jusque sur le lit. Celui-là monte par l’escabelle, tout bellement mais lorsqu’il arrive en haut , il dégringole. Il remonte, toc-toc-toc mais il redégringole encore…
Alors la demoiselle sort du lit sa main blanche, bravement, elle l’avance vers le crapaud, le voyant si en peine.
À peine, l’eut-elle touché, oh ! la merveille ! Le voilà défadé parce qu’il avait été enchanté par des fées … Plus de crapaud donc mais un monsieur à qui rien ne manquait de tout ce qui compose un fier jeune homme. »

Vous voyez que la vie de crapaud n’a pas que des vicissitudes quoique je ne puis passer sous silence, les confidences à glacer le dos que fit l’un d’eux à l’écrivain Octave Mirbeau :
« Notre histoire, (lui) dit le crapaud, est pleine de choses lamentables et merveilleuses. On nous déteste, mais nous intriguons beaucoup les gens… Il faut que je te raconte quelque chose d’extraordinaire… Un soir de printemps, je fus pris par un savant, un vieux savant, qui cheminait sur la même route que moi. Tu connais sans doute cette espèce d’hommes farouches et barbares qu’on appelle des savants ! Il paraît que cela ne vit que du meurtre des pauvres bêtes, et que cela ne se plaît que dans le sang et les entrailles fumantes…
Mon savant avait des lunettes et un grand chapeau de paille, sur lequel il avait piqué au moyen d’une épingle trois papillons qui battaient de l’aile de douleur… C’était affreux… Il m’enveloppa de son mouchoir et en me fourrant dans une boîte en fer blanc qu’il portait en bandoulière, je l’entendis ricaner et se dire : « Voilà un fameux crapaud ! Ah ! nous allons pouvoir nous amuser un peu, voilà donc un fameux crapaud. » Je passai la nuit en cette boîte que le bourreau, sans plus de façon, avait accrochée à un clou, dans son cabinet. Le lendemain, de grand matin, le savant me retira de ma prison. Il me déposa sur une table, où se trouvaient beaucoup d’instruments et d’objets inconnus, puis, après m’avoir examiné en tous les sens du bout de sa pince d’acier, il me jeta au fond d’une sorbetière et me gela… Oui, il me gela !… Quand je sortis de la sorbetière, j’étais inerte et plus dur qu’une pierre. « Je crois qu’il est gelé, tout à fait gelé, je le crois », dit le savant. Et, pour s’en assurer mieux, il me frappa à plusieurs reprises avec une règle et me précipita durement trois fois, sur le parquet. Mon corps claquait comme une planchette de bois sec : « Parfaitement gelé, mon garçon », reprit-il. Et l’on me mit au frais.
Je restai ainsi deux ans. L’été, j’avais un supplément de glace car le savant craignait que je ne dégelasse. Quand un ami venait rendre visite à mon savant, on descendait à l’endroit où je me morfondais en mon gel : Celui-ci me prenait dans sa main et me jetait violemment contre un mur : « Qu’est-ce que c’est ça, le savez-vous ? » demandait-il. « C’est un crapaud en bois. » – « Pas du tout, c’est un crapaud gelé, et il vit, et je le dégèlerai, et cela fera une révolution à l’académie. » C’étaient, à ce propos, des discussions qui n’en finissaient plus. Je fus, en effet, dégelé en grande pompe et me mis aussitôt à sauter comme un cabri. Tout l’institut était là ; on n’en revenait pas. Je profitai de l’effarement général pour m’enfuir, car je ne doutais pas que tous ces gens ne voulussent recommencer des expériences sur mon dos… On m’a conté depuis que le savant a écrit trois volumes in-quarto, sur mon aventure… Quelle pitié !… »

Nous rentrâmes tard dans la nuit longtemps après qu’Abélard le magicien eut décroché la lune. Ma compagne, effrayée à l’idée de marcher sur la bestiole, me délégua en éclaireur pour que j’allume la lanterne extérieure. Que vis-je alors dans un pot de fleurs devant la porte ? Notre crapaud débonnaire bien sûr, ses yeux de lumière presque hilares devant le spectacle comique des ombres humaines marchant à tâtons dans l’obscurité.

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Maintenant que vous m’avez lu, bien calé au fond de votre fauteuil crapaud, je vous en prie, désormais, si vous rencontrez mon ami Bufo bufo sur le bord d’un talus, ne lui jetez pas la pierre !

Publié dans : Leçons de choses |le 9 septembre, 2009 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 29 octobre, 2009 à 23:06 Maryse écrit:

    Elle m’a beaucoup plu ton histoire de crapauds encre violette. Merci à toi…

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