Chez Marcel Catala, l’avant-dernier sabotier de Bethmale

En cette matinée radieuse du mois d’août, je me dirige vers Audressein, souriant village d’Ariège à la confluence de deux eaux, celles du Lez et de la Bouigane, comme le suggérait son ancien nom de Tramesaygues.
Fidèle lecteur, il ne vous est pas inconnu puisque je l’avais traversé lors de ma promenade sur le chemin de Saint-Jacques (voir billet du 7 janvier 2009). Je vous avais promis alors d’y revenir pour vous présenter l’ancien « esclopier », l’avant-dernier fabricant des fameux sabots de Bethmale.

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Chose promise, chose due, j’ai rendez-vous aujourd’hui avec Marcel Catala, un adorable monsieur d’une confondante modestie, une merveille d’artisan dont les mains d’or permirent à beaucoup de trouver sabot à leur pied.

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Le passé est impropre car je découvre Marcel Catala devant son billot, affairé à la confection d’un sabot. D’ailleurs, l’activité bat son plein dans l’atelier comme au bon vieux temps ; je suis même comblé, j’ai devant moi deux sabotiers de Bethmale pour le prix d’un ! En effet, Pascal Jusot qui perpétue aujourd’hui la tradition, travaille à son compte dans ce même local où il fut apprenti.
Je suis toujours fasciné par les ateliers d’artiste, le mot n’est ni surfait ni incongru pour un artisan sculpteur de sabots de Bethmale. Une esthétique transpire : des copeaux de bois volètent dans le contre-jour de la fenêtre ouverte sur un charmant potager ; des sabots bruts au séchage s’amoncellent tels des legos géants ; une fois n’est pas coutume, ça sent bon les pieds … enfin, le bois !

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Immobile, je contemple une main qui sculpte un pied. « La main est le premier de nos instruments, et d’ailleurs plus merveilleux dans ses effets qu’aucun de ceux qui pourront jamais être inventés par le génie humain » affirmait Hyacinthe Dubreuil, ouvrier, syndicaliste et écrivain du siècle passé.
Minutieusement, Marcel Catala fredonne sa chanson de gestes encore quelques instants avant d’évoquer son métier en voie d’extinction.
En 1870, il y avait 25 000 sabotiers en France ; on n’en recensait plus que 12 000 en 1935, peu à peu asphyxiés par la découverte du caoutchouc et le développement de la chaussure moderne, un véritable sabotage industriel et économique ! Les doigts des deux mains suffisent pour compter les vrais artisans du sabot qui subsistent et résistent aujourd’hui.
Cette industrie était particulièrement florissante dans les vallées montagnardes où le bois abonde comme en Ariège, département rural de surcroît. Un de mes amis dont un des oncles était sabotier à Sainte-Croix-Volvestre, se souvient de porter encore des sabots au collège de Saint-Girons juste à la sortie de la seconde guerre mondiale.
Dans les villages, à cause des clous aux semelles martelant les pavés ou les pierres des chemins, on reconnaissait qui circulait au son de sa démarche. De même, comme il y avait « les habits du dimanche », on se chaussait de sabots de meilleur aspect pour aller à la messe, au café ou dans les nombreux bals de campagne.
Marcel Catala en connaît un rayon question sabot de luxe puisque durant quarante ans, il a confectionné des sabots de légende dont la renommée a largement dépassé nos frontières, les curieux sabots de Bethmale à la longue pointe recourbée.

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Une autre fois, je vous emmènerai en promenade dans la vallée de Bethmale. Son nom d’origine latine Valis-Mala ou Valhmale, la vallée mauvaise, est un véritable déni de justice quand on sait qu’elle offre sur une quinzaine de kilomètres, une fabuleuse trinité : son lac aux eaux vertes, son fromage de vache et donc ses sabots.
Les légendes ont vite fait de courir dans toutes les contrées reculées, ainsi celle cruelle des sabots de Bethmale qui remonte au temps des Maures lorsqu’ils envahirent le sud de la France au IXe siècle (Charles Martel ne les avait que repoussés à Poitiers, souvenez-vous). Bien que nous ne fûmes pas encore à l’époque des mariages « mixtes », Boabdil, le fils du chef maure s’éprit d’Esclarlys « teint de lys sur front de lumière », la plus jolie bethmalaise du val. Le lézard dans l’histoire (manière argotique opportuniste de vous rappeler mon billet du 7 août 2009, Le lézard des murailles !), c’est qu’Esclarlys était fiancée à Darnert, un berger chasseur d’isard !
Bon sang d’Ariégeois ne faisant qu’un tour, Darnert se réfugia dans la montagne pour y cogiter sa vengeance. Il déracina deux noyers dont la base formait un angle droit puis à l‘aide d’un couteau et d’une hache, il creusa une paire d’esclops en forme de croissant de lune avec une longue pointe effilée.
Les pâtres redescendirent alors dans la vallée en hurlant leur sauvage « hilet » (le cri du berger) et, avec Darnert à leur tête, ils terrassèrent les Maures. Le berger vengé défila dans le village, chaussé de ses étonnants sabots aux longues pointes desquels il avait accroché à gauche, le cœur de sa fiancée infidèle, et à droite, celui de l’amant. Que ne fus-je pas maure quand je conquis ma compagne ariégeoise, j’en frémis rétrospectivement !
On prétend que depuis ce temps-là, le soir de Noël, le fiancé offre à sa promise une paire de sabots à longues pointes, habillés de cuir et décorés de clous dorés en forme de cœur.
Plus sérieusement, cette œuvre d’art et cette coutume semblent apparaître vers 1850. « Si le toulousain naît chanteur ou poète, le bethmalais naît coloriste et sculpteur. Pas un qui ne sache manier le couteau. Alors, inspiré par son amour, l’homme s’acharne à trouver des formes heureuses qui chausseraient avec élégance les pieds de la femme adorée. »
Détail piquant, la pointe à la poulaine du sabot, nommé le dard, mesure la force de l’amour : plus il est long et effilé, plus enfle … la rumeur d’admiration au passage de la fiancée qu’accompagne l’élu.
Vers 1860, le grand chic dans la haute bourgeoisie toulousaine et parisienne, était d’employer des nourrices bethmalaises. Il fallait les voir alors se promener le dimanche dans les jardins publics, vêtues de leurs plus beaux atours, guidant deux chèvres blanches attelées à la voiturette du nourrisson.
Bien sûr, Marcel Catala n’a toujours taillé ces fameux sabots que pour les touristes et le folklore au vrai sens du terme. En effet, il existe depuis plus d’un siècle, dans les vallées voisines, des associations qui perpétuent les traditions à travers des animations de chants et de danses en costumes d’autrefois.

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Ainsi, notre affable sabotier appartient au groupe folklorique La Bethmalaise. Avant-hier, comme chaque 15 août, pour la fête locale, il se produisait au pied de l’église d’Ayet-en-Bethmale, le berceau de ces ancestrales coutumes.

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On ne se lasse pas de suivre l’élégant balancement des corps provoqué par la forme convexe des sabots. Puis les frissons vous gagnent lorsque les jeunes hommes fiers comme leurs aïeux, pour séduire leurs cavalières, propulsent leurs sabots de plus en plus vite et haut lors de polkas piquées et castagnes endiablées.
Il fallait cinq à six jours pour fabriquer une paire de ces sabots d’apparat. La première difficulté était de dénicher en montagne, dans des endroits souvent très accidentés, les deux troncs d’arbre possédant naturellement cette forme recourbée à angle droit qui serviront d’ébauche.

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Cela me rappelle l’admirable film italien L’arbre aux sabots, palme d’or au festival de Cannes 1978, qui évoque la vie quotidienne de plusieurs familles de métayers dans une grande ferme de la campagne de Lombardie, à la fin du XIXe siècle. Un jour, le maître renvoie Batisti, un de ces vaillants paysans, et sa famille parce qu’il a coupé subrepticement un arbre de son domaine afin de tailler un nouveau sabot pour son fils qui a cassé le sien au retour de l’école.
Demeurons en Italie ; selon la légende, le patron des sabotiers, Saint René, évêque d’Angers, lassé de ce monde, s’y serait retiré en ermite vers l’an 440, dans la région de Sorrente et y aurait façonné les premiers sabots.
Voyons maintenant de quel bois on se chausse ! Il diffère selon les essences qu’on trouve dans chaque région. Sait-on qu’il y a très longtemps, le sabotier était un véritable « homme des bois » jusqu’à ce qu’au XVIIIe siècle, l’administration des Eaux et Forêts lui interdise d’avoir son atelier à moins d’une demi lieue de la forêt ! Ne regrettez pas cette époque Monsieur Catala ! Même si les forêts ariégeoises ne manquent pas de charme et de champignons, il est doux de travailler en écoutant les cloches voisines de Notre-Dame de Tramesaygues !
Au pays de Bethmale, le noyer blanc avait la cote à cause de sa meilleure résistance. Aujourd’hui, cet arbre ayant presque disparu, le bouleau a pris le relais pour la confection des sabots classiques qui constitue l’essentiel de l’activité de l’artisan.
Le bouleau est livré vert par grumes dans la cour. Nettoyés à la hache, des tronçons de bois sont découpés, avec l’aide d’une règle graduée, à la longueur des futurs sabots. Ensuite, le sabotier dessine puis débite dans la bille de bois, cinq ou six quartiers grâce à une panoplie de gabarits correspondant aux pointures désirées.

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À distance du vacarme des machines actuelles, Marcel Catala me conte son métier dans le silence d’une autre pièce de l’atelier, pittoresque endroit au vague air de musée : un grand tas de sciure jonche le sol ; posés sur des étagères bancales, dorment des centaines de modèles et de formes d’ébauches de sabots, certains datant de la réquisition allemande durant la seconde guerre mondiale ; il y a aussi de curieuses et subtiles machines de la Société Baudin à Lurcy-Lévy dans l’Allier qui, à partir des années 1930, aidèrent à façonner les ébauches et creuser les sabots, pied gauche et pied droit bien entendu, car tout le monde sait qu’on ne met pas les deux pieds dans le même sabot !

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« À mesure que les machines ressemblent davantage à des hommes, les hommes ressembleront de plus en plus à des outils » prophétise le sociologue. Le risque est moindre chez l’artisan sabotier où le coup d’œil et la dextérité manuelle demeurent le secret du bel ouvrage, de « la belle ouvrage » pour reprendre l’expression populaire. De plus ici, la mécanisation et le sabot de Bethmale ne font pas bon ménage car chaque paire constitue une pièce unique.

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Monsieur Catala revient devant son établi qu’on appelait autrefois chèvre ou bique peut-être pour sa ressemblance stylisée avec l’animal. Il apporte les dernières touches au dégrossissage extérieur d’un sabot. Pour cette opération, il utilise le paroir, sorte de long couteau courbe attaché par un anneau à l’établi pour en faciliter le maniement. Le coup de poignet précis guide la lame effilée qui dessine peu à peu la cambrure de la semelle ainsi que la pointe et le talon du sabot.
Puis, il me décline une véritable poésie de l’outil : amorçoir, cuiller, rouanne, boutoir, rainette ; il me présente tous ces objets qui se ressemblent mais dont aucun n’est identique, chacun possédant une fonction bien précise dans le travail de la creuse.

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Avec l’amorçoir, le sabotier entame les premiers trous. Puis il évide progressivement l’ouverture avec un jeu de cuillers de différentes formes et tailles. La rouanne lui permet d’aller jusqu’au fond du sabot. Le boutoir aplanit le plancher et les côtés. Enfin, il polit avec la rainette pour s’assurer qu’aucune écharde ne puisse blesser le futur propriétaire du sabot.
Creuser était très pénible car notre artisan oeuvrait dans des positions inconfortables, devant se baisser pour constater l’avancée de l’ouvrage. Dans le maniement des cuillères, les épaules et le cou constituaient des points d’appui pour le manche de l’outil en rotation.

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Viennent ensuite, les phases du ponçage pour obtenir un sabot parfaitement lisse, puis du vernissage de protection.
Pour finir, une bride en cuir est posée sur le dessus du sabot pour assurer un meilleur maintien du pied. Ultime touche, chaque sabotier comme tout bon artiste qui se respecte, signe son œuvre en gravant à l’aide d’une rainette, un dessin qui constitue en quelque sorte, sa marque de fabrique.
Le temps passe vite avec Monsieur Catala dont les yeux jubilent de me faire partager toute la beauté de son admirable profession qui, heureusement, n’appartient pas encore à ces vieux métiers d’autrefois tombés dans l’oubli. Quand la retraite sonna, il y a une dizaine d’années, il avait su transmettre sa flamme à Pascal Jusot lui cédant même gratuitement l’atelier, les outils et les machines.
Réjouissons-nous qu’avec l’intérêt renaissant des citadins pour la terre et la campagne, le sabot retrouve un brin de jeunesse. Monsieur Catala se fait un plaisir de nous montrer les sabots de jardin façonnés aujourd’hui par son successeur, dont les semelles crantées en caoutchouc assurent un excellent confort. C’est tellement plus beau que les bottes !

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Demain, Marcel Catala part en Roumanie avec le groupe folklorique. Nul doute que nos amis balkaniques seront conquis par l’originalité des sabots de Bethmale et la gentillesse de celui qui en sculpta pendant quatre décennies.
Quant à vous, en passant par l’Ariège, que vous soyez capitaine ou vilaine dondaine, ne manquez pas de découvrir ces sabots de légende.

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Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 1 septembre, 2009 |Pas de Commentaires »

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