Archive pour septembre, 2009

Quel Cirque pour acheter du pain!

Ce matin-là, en allant chercher le pain, j’ai trouvé … « Panem et circenses », littéralement du pain et des jeux de cirque, vous connaissez cette expression de Juvénal, poète latin de la fin du premier siècle et du début du second de notre ère, qui décrivait ainsi comment les empereurs romains « endormaient » (aujourd’hui, on dirait « enfumaient » !) la plèbe en lui proposant une distribution gratuite de farine et des divertissements.
Ainsi, le Circus Maximus dont on peut encore voir quelques vestiges à Rome, est le plus vaste et le plus ancien de tous les cirques publics. Long de 600 mètres, large de 200, il se blottit entre les collines du Palatin et de l’Aventin sur les versants desquelles s’entassaient les spectateurs. Par la suite, furent construites des tribunes pouvant accueillir, selon les époques, de 140 000 à 385 000 personnes passionnées de courses de chars, de combats de gladiateurs et de naumachies (vous retrouverez la définition de ce mot dans mes billets Au Parc Monceau du 5 novembre 2008 et Joutes à la Pointe Courte du 1er juillet 2009). Pendant ce temps, au grand soulagement des Césars, elles oubliaient les problèmes de Rome, les défaites sur les champs de bataille et la corruption omniprésente.
Aujourd’hui, l’expression demeure d’actualité pour dénoncer la société du spectacle où la télévision et le sport jouent parfois un rôle d’asservissement et d’abrutissement. Souvenez-vous, le temps de l’été 1998, le bon peuple français, ébloui par les exploits de la bande à Zidane victorieuse de la Coupe du Monde de football, vantait la génération black blanc beur et oubliait la dure réalité socioéconomique. Vous savez ce qu’il reste à faire à Raymond Domenech, Henry et Ribéry, en juillet prochain, en Afrique du sud, notre président et ses ministres leur en seraient reconnaissants … mais « c’est pas gagné » !!!
Bref, ce matin-là, allant comme de coutume a pedibus cum jambis (un peu douloureuses ces temps-ci !) chercher mon panem, qui croyez-vous que je croise ? Un aimable voisin qui déblatère sur la météo un peu tristounette ou les problèmes de ravalement dans notre résidence ? Que nenni ! Soudain, blatèrent sur mon chemin … un puis deux puis trois chameaux au port de tête très hautain ! Visiblement, je semble les déranger dans leur dégustation des arbustes environnants. Quels sont ces africains qui viennent manger le pain, pardon l’herbe des français ?!!!

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Pour être exact, deux dromadaires composent le trio de camélidés. Vous connaissez l’astuce pour les distinguer : le cha-meau deux syllabes, deux bosses, et donc le dromadaire une seule bosse (malgré ses 4 syllabes !) !

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Mes pensées s’envolent vers Gizeh, dans la banlieue du Caire, lorsque j’empruntai un de ces « vaisseaux du désert » pour faire le tour des pyramides. Très vite cependant, la réalité urbaine me rattrape ; le bus qui s’arrête non loin de moi n’est pas un direct Kheops Mykérinos mais la navette pour la gare de La Verrière dans les Yvelines.

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Par souci de cultiver mes lecteurs gascons (j’en ai !), savent-ils qu’il exista un dromadaire landais ? En effet, au dix-neuvième siècle, Monsieur de Sauvage, c’est son nom, eut l’exotique idée d’importer des dromadaires d’Egypte pour qu’ils effectuent les travaux forestiers pénibles dans la lande gasconne avant son assainissement et la fixation des dunes.
Conséquence cocasse, les landais crurent récemment tenir leur parc jurassique en exhumant un dinosaure mais, promesse de Gascon, il ne s’agissait que d’ossements de dromadaires !
C’est alors là que je tombe nez à nez avec un lama, non pas Serge ni le Dalaï tibétain, mais un cousin sud-américain des camélidés précédents ; à moins que ce ne soit un alpaga vu son vif intérêt pour un camion à l’enseigne des textiles Vêti. Rien de plus logique finalement puisque nous sommes sur le parking d’Intermarché, la chaîne des Mousquetaires (gascons ?), épisodiquement squatté par de modestes cirques et leurs ménageries.

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Ça sent le fauve ! Habitué à fréquenter huit majestueux lions en bronze au rond-point voisin des 7 mares (voir billet du 17 septembre 2008 Plaisir des sens giratoires et des ronds-points), je ne m’émeus guère de rencontrer au carrefour, des fauves tourner en cage.

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C’est l’heure de la toilette, malgré la chaleur peu équatoriale, un employé du cirque les asperge copieusement avec un vulgaire tuyau d’arrosage fixé à la borne d’incendie voisine. Voilà où s’écoule une partie de mes impôts locaux !
Des automobilistes ralentissent, projettent-ils de mettre un tigre dans leur moteur ?

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J’ai de drôles d’idées, j’imagine un instant la panique qui pourrait gagner la jungle d’Elancourt si l’un de ces fauves venait à s’échapper. La réalité n’est pas si loin que cela de ma fiction, puisque pareille mésaventure est déjà survenue avec ce cirque qui semble ne pas connaître bonne presse. Ainsi, en Alsace, une lionne fut capturée dans la cour d’un lycée de Molsheim tandis qu’on abattit un lion terrifiant les voyageurs sur le quai de la gare.
Me revient en mémoire une anecdote tragi-comique qui se déroula dans l’école de mon enfance, plus exactement dans la ménagerie de fortune qui s’y installa quelques années après mes études à l’encre violette (voir Avant-propos du blog). Une panthère, inspirée par la « savane bocagère » du Pays de Bray, prit la poudre d’escampette. L’alerte fut donnée par un pauvre cycliste qui la croisant à la nuit tombante, entre chien et loup, prit ses jambes à son cou (pas facile de pédaler ainsi !) et sprinta vers la ferme la plus proche. Malheureusement, sa réputation notoire d’ivrogne n’étant plus à faire, les paysans mirent sa rencontre rocambolesque sur le compte d’une consommation abusive de « goutte ». Encore heureux que la panthère ne fût pas rose ! L’affront fut lavé, le lendemain, quand on récupéra le félin dans un potager quelques centaines de mètres plus loin.

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Une vidéo d’amateur qui traîne sur Youtube montre un employé de ce même cirque (décidément !) sortant d’une caravane, un python à la main, et l’enveloppant délicatement dans un édredon crevé sur une table de camping, probablement pour le réchauffer. C’est justement la semaine de dépôt des encombrants, pas sûr que je rôde dans le coin !
Je m’étonne de voir deux oies enfermées derrière les grilles d’un vaste camion chargé du transport des animaux domestiques. Je ne sais si elles cacardent, cagnardent ou criaillent mais elles se plaignent de ne pas jouir de la même liberté que leurs trois congénères en bronze qui ont investi un rond-point voisin. Liberté dont l’une d’entre elles, abusa, il y a quelques années, sans doute dérobée par un amoureux de la sculpture animalière !
Voilà ce que c’est de bénéficier d’espaces verts, des buffles et d’autres chameaux et lamas (à moins que ce soient des vigognes ou guanacos !), broutent paisiblement dans une prairie, sous les yeux brillants de bambins accompagnés de leurs parents.
Dans l’avenue du fond des roches, une camionnette s’ébranle, son haut-parleur éructant des annonces de futures représentations, et une musique entraînante qui ressemble étrangement à celle du générique de la célèbre émission télévisée d’antan La Piste aux étoiles. Cela me rappelle les mercredis soirs de mon enfance (l’école était chômée le jeudi à cette époque) quand apparaissait sur l’écran noir et blanc, Bernard Hilda, un petit bonhomme bondissant, dirigeant son orchestre, au-dessus de l’entrée des artistes.

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Cela me renvoie aussi aux chefs d’œuvre de Federico Fellini et aux magnifiques musiques de ses films composées par Nino Rota, le thème de La Strada avec la troupe Zampano, et la joyeuse fanfare de clowns de Huit et demi virevoltant et soufflant dans leurs clarinette, saxophone soprano, saxhorn et piccolo. La séquence s’achève avec un clown blanc éclairé dans la nuit noire du terrain vague devenu piste de cirque par le génie du cinéaste italien. Magique, enfantin, poétique !
L’humoriste Guy Bedos achevait son spectacle au Cirque d’hiver par un magnifique hommage aux saltimbanques : « Rejoignez-moi dans ma parade Tu ris, tu pleures, tu pleures, tu ris. Tu vis, tu meurs, tu meurs, tu vis, Comediante,Tragediante. C’est ça, c’est ça, la vie… Tu combats Giscard et Chirac et vingt après, tu te retrouves avec Sarko et Ségolène ! La vie est une comédie italienne (cela s’applique comme un gant actuellement avec Berlusconi ndlr). Auteurs, acteurs, spectateurs, pour un soir… l’espoir… » puis le clown citoyen saluait son public en tournant sur la piste aux accents de cette sublime musique. Émouvant !
Je pense encore à la musique des Temps modernes de Charlie Chaplin, celui-là même qui réalisa Le Cirque dans lequel se réfugie Charlot le vagabond pour échapper à un policier au prix de gags désopilants. Dans l’un d’eux, il se retrouve en cage au milieu des lions. Hilarant !
Dommage, ce matin, aucun clown ne surgit d’entre les caravanes, seules leurs bouilles peinturlurées s’affichent sur la carrosserie des camions customisés.

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« Pour ton nez qui s’allume
Bravo ! Bravo !
Tes cheveux que l’on plume
Bravo ! Bravo !… »

Je pense à Grock, le clown suisse avec son minuscule violon qu’il transportait dans une volumineuse valise, et sa répartie Sans blague qu’il déclamait invariablement sur tous les tons !
Viva (Achille) Zavatta, inoubliable Auguste avec son nez rouge, son chapeau et son bouquet de fleurs arrosant le public ! Son nom demeure si ancré dans nos mémoires qu’une quarantaine de cirques médiocres tournent aujourd’hui à travers la France en usurpant souvent une filiation mensongère.

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Le cirque moderne inspiré des jeux antiques romains et des troubadours du Moyen Âge, est né le 9 janvier 1768 à Londres grâce à Philip Astley qui, de retour d’Amérique, décide de créer des spectacles équestres entrecoupés de numéros de bateleurs. Le cirque ménagerie et la présentation d’animaux sauvages datent du dix-neuvième siècle avec les différentes vagues de colonisation.
Dans mon enfance, chaque année, un cirque réputé Amar, Pinder, Bouglione, Rancy plantait son chapiteau au marché aux bestiaux de mon bourg natal. Dans l’après-midi, mon père m’emmenait visiter la ménagerie. En ce temps-là, il n’y avait guère de zoos et encore moins de safaris et de réserves africaines. Nos yeux s’écarquillaient devant ces animaux que nous ne connaissions qu’à travers nos livres d’images. Nous n’étions pas trop rassurés lorsque, avec leur trompe, les éléphants nous enlevaient les cacahuètes de la main. Évidemment, nous nous attardions devant les facéties des chimpanzés.
En soirée, tout ce joli monde animal entrait en représentation pour notre plus grand plaisir. Un peu froussard, je m’inquiétais de la hauteur des grilles et de la bonne fermeture de la porte lors des numéros de domptage des fauves. Depuis que j’avais vu au cinéma Le Rex à Paris, le Grand Sebastian tomber dans la super production hollywoodienne Sous le plus grand chapiteau du monde, j’appréhendais les évolutions des trapézistes.
À cette époque, sans doute pour des raisons commerciales, certains de ces cirques s’associèrent à des stations de radio ou à la télévision, et mêlèrent aux numéros classiques, des éléments étrangers à la piste, des présentateurs vedettes, des prestations d’artistes de music-hall, des exhibitions de champions sportifs, des jeux radiophoniques.
Je me souviens de l’engouement que suscita la présence au sein du cirque Pinder, de Julien Darui, un célèbre gardien de but de l’équipe de France de football des années 1930-40. Mon père qui l’avait vu évoluer, me faisait saliver en contant sa carrière et son style spectaculaire.
Chargé d’arrêter des pénalties sur la piste, celui qui fut élu en 1999 « meilleur gardien du siècle » par le quotidien sportif L’Équipe, n’eut guère de difficulté à montrer quelques uns de ses beaux restes face à la maladresse des footballeurs de l’équipe locale.
Une autre fois, la population brayonne s’entassa sur les gradins pour entendre Jacques Hélian et sa formation, le plus grand orchestre de variétés et de jazz de l’après-guerre. Il avait fait chanter et swinguer la France au son de Fleur de Paris, l’hymne de la Libération, C’est si bon et la fameuse Étoile des neiges, mon cœur amoureux ! La vague déferlante des yéyés expliquait probablement la présence de l’artiste dans ce cadre. Quelques années auparavant, chantaient dans son big band, Zappy Max et Lucien Jeunesse qui allaient devenir de célèbres animateurs de jeux radiophoniques. Les plus anciens d’entre vous se souviennent de Quitte ou double, de La Chose, du Crochet, du Personnage mystérieux, plus récemment du Jeu des mille francs ! Ces émissions se déroulaient en direct sur la piste entre les attractions de cirque.
Dans le Quitte ou double animé par Zappy Max, le candidat devait répondre à dix questions sans aucun indice ni choix de réponses. S’il fournissait une réponse erronée, il était éliminé et repartait les poches vides, s’il avait juste, il avait le choix entre quitter le jeu ou doubler ses gains. En ce temps-là, il ne suffisait pas de vouloir gagner des millions mais de pouvoir !
L’abbé Pierre obtint un début de célébrité comme vainqueur de ce jeu en 1952. Un autre ecclésiastique, Mgr Aimond, connut la gloire en empochant 256 000 francs en 1954 (une grosse somme à l’époque) et 512 000 francs en 1955. Comme quoi ça peut servir d’entretenir d’excellentes relations avec le bon Dieu !
Collégien frais émoulu, j’eus l’occasion de participer à une épreuve de sélection pour Le personnage mystérieux des jeunes, dans un coin de la caravane de Lucien Jeunesse en personne. Heureux élu, je me retrouvai en soirée sous les feux de la rampe, au milieu de la piste. Ma confusion entre Blanche de Castille et Aliénor d’Aquitaine, sa grand-mère, m’empêcha de connaître quelques instants de célébrité locale.
La présence d’un cinéma à proximité de la maison de mon enfance m’offrit le privilège de nourrir ma culture cinéphilique avec tous les nanars de Darry Cowl et Jean Richard ! Ne vous moquez pas, je vous ai tout de même évoqué Fellini ci-dessus ! Et puis, à côté de ses films alimentaires, Jean Richard fit une honorable carrière d’acteur, rappelez-vous du Père Lebrac de La guerre des boutons et des enquêtes du Commissaire Maigret à la télévision.
Bref, lorsque son cirque posa ses tréteaux en Pays de Bray, je m’interrogeai comment les lions et les tigres accueilleraient le « benêt sympathique au parler de Champignol qui fleurait bon le terroir », reconverti en dompteur. L’acteur en costume cravate jouant de son personnage d’ahuri, haranguait, debout derrière les grilles, le dompteur en action, avant de, sous la pression du public, pénétrer sur la piste. Nous assistions alors à un très honnête numéro de domptage parsemé des facéties franchouillardes du fantaisiste.
Il y avait certes beaucoup moins de grâce que chez la blonde Isabelle Pasco, la dompteuse de Roselyne et les lions, un film plein d’esthétisme comme y excelle Jean-Jacques Beineix.
Pour que les moins de cinquante ans se fassent une idée du cirque d’antan qu’ils ne peuvent pas connaître, qu’ils imaginent un instant en tournée sous chapiteau, Zidane défiant le gardien de but de l’équipe locale, le grand orchestre du Splendid avec Coluche, et Nagui ou Jean-Pierre Foucault enregistrant leurs jeux en direct.
L’essor de la télévision amorça la mort du cirque sur la piste. En 1970, Federico Fellini, encore lui, évoqua ce déclin dans Clowns, un hommage pathétique aux saltimbanques qui illuminèrent son enfance et éclairèrent sa carrière. Le film commence avec un enfant tout habillé de blanc tel un pierrot lunaire qui, entrouvrant les volets de sa chambre, découvre la montée d’un chapiteau et plonge alors dans un univers merveilleux de rêve et de poésie. Il s’achève avec l’enterrement symbolique « du dernier » clown. Sublimement beau et … poignant !

« Ce soir étrangement, le chapiteau repose.
La mort a fait main basse sur le rire des enfants.
Le clown s’en est allé et la lune répand
Sur son lit les onguents de la métamorphose.
La fanfare affligée et l’écuyère en pleurs,
Les petits poneys blancs aux toupets de velours
L’escorteront demain à grands coups de tambours
Sur la butte escarpée où sera sa demeure.
Lui, drapé dans l’azur, ira dire aux planètes
Naissantes et toutes pleines de vie à décanter,
Le secret lourd et bleu des rires désenchantés
Qui sonnent en mineur les flonflons de la fête… »
(Yves Jamait)

Amoureux du cirque, Jacques Tati lui rendit aussi un vibrant hommage en réalisant Parade, son dernier film qui ne sortit jamais en salles. Comme un clown qui effectue son dernier tour de piste, il y décrit le petit cirque familial qui vient parfois vous rendre visite en province, un peu comme celui qui envahit mon quartier aujourd’hui. Il s’attarde sur toutes les étapes du spectacle, depuis l’arrivée des spectateurs jusqu’à la vie souvent mouvementée des coulisses avec la préparation des numéros et les imprévus que le spectacle peut engendrer. Également acteur, il présente dans le rôle du Monsieur Loyal une succession d’attractions entre lesquelles il reprend quelques sketches de ses films : le tennisman des Vacances de Monsieur Hulot, le footballeur, Darui ? Tati disait que le cirque était une merveilleuse école de gentillesse et de simplicité sans laquelle jamais Chaplin, Buster Keaton , Laurel et Hardy n’auraient existé. Il faisait référence probablement plus aux clowns, jongleurs et équilibristes qu’aux animaux sauvages qui connaissent souvent d’affreuses tortures lors de leur apprentissage de bêtes de cirque avant de vivre misérablement dans leur cage de ville en ville.
Sur la route des vacances vers l’Ariège, j’ai envisagé plusieurs fois de revivre l’histoire du Cirque que retrace le musée qui lui est consacré, à Vatan, petite cité berrichonne le long de la nationale 20. Malheureusement, j’ai toujours trouvé porte close et comme le suggère le nom de cette bourgade, je suis reparti … bredouille.
Je rebrousse chemin, ma baguette campanière sous le bras. Les employés d’une société conceptrice de logiciels, oasis industrielle encerclée de camions et caravanes bariolés, ferment les fenêtres de leurs bureaux, peut-être excédés par les rugissements intempestifs des fauves. Sur chaque réverbère, une affichette vante le clou du spectacle, un hipopotame, oui un hippopotame avec un seul p , c’est vrai que cela ne court pas les savanes, sans doute pour la plus grande joie de François de Closets qui promeut actuellement sur les écrans, son livre Zéro faute, sorte de réquisitoire contre l’orthographe. « Tout fout l’camp mon bon monsieur » me dirait ma boulangère, « même le cirque »!
Heureusement, élevé au rang d’art, il a reconquis ses lettres de noblesse et renouvelé le genre avec le Cirque du Soleil d’origine québécoise qui ne propose aucun numéro avec des animaux, et le Théâtre équestre Zingaro animé par le génial Bartabas qui a investi pour son travail de dressage, les anciennes écuries du château de Versailles, retrouvant d’une certaine manière, les fondements du cirque d’Astley.

Publié dans:Coups de coeur |on 24 septembre, 2009 |2 Commentaires »

Croisière dans la Couleur avec John Batho

Quarante-huit heures avant qu’elle ne s’achève, je cours à l’exposition  John Batho, Le champ d’un regard, un des événements artistiques de l’été à Paris si j’en crois les critiques largement élogieuses.

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Sous un crachin normand qui ne peut dépayser le photographe originaire de cette province comme son nom ne l’indique pas, un fragment jaune d’un de ses célèbres parasols, claque sur la façade noirâtre de la Bibliothèque Nationale de France comme pour lever le voile sur un voyage d’une quarantaine d’années dans la couleur. Il ne s’agit ni d’une rétrospective, ni d’un hommage comme on en célèbre souvent ici, mais juste une étape du parcours plein d’originalité d’un artiste qui, malgré ses soixante-dix printemps, n’a pas fini de nous surprendre.
Cela commence d’ailleurs fort ; le photographe de la couleur, en réduisant sa palette aux nuances de gris, nous invite à nous faufiler au milieu de grands formats de fragiles silhouettes floues et tremblantes.

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Très curieux des évolutions et révolutions technologiques, John Batho a toujours su adapter ses outils de prise de vue et de tirage à son expression artistique. Ici, dans le cadre d’un échange artistique franco-lituanien, il reprend le principe de la camera obscura ou chambre noire étudié pour la première fois par Léonard de Vinci. Il conçoit une cabine munie d’un grand verre embué par un dispositif d’évaporation, derrière lequel il photographie les visiteurs anonymes du centre d’art contemporain de Vilnius. Il s’en suit des esquisses à taille humaine, évanescentes, fantomatiques, métaphore du passé douloureux des peuples baltes profondément marqués par la seconde guerre mondiale.

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Comme souvent chez Batho, après avoir appréhendé la photographie dans sa globalité, on a envie de s’en approcher jusqu’à presque toucher, comme ici, la texture de l’écran de verre et les fines gouttelettes de la condensation rendues palpables par une prise de vue précise et subtile.
Et puis soudain … je vous le donne en mille, je me retrouve nez à nez avec John Batho, bien présent, en chair et en os, surgissant au milieu de ses absents disposés en chicanes !

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Notre dernière rencontre remonte à plus de quinze ans mais, fruit d’une amitié sincère, éclot immédiatement comme si nous nous étions vus la veille, une conversation à bâtons rompus autour de l’exposition elle-même et de notre passé commun.
Flashback ! J’ai connu John, en 1990, dans le cadre d’une classe d’initiation artistique au Mont Saint Michel au sein de laquelle il fut le « maître » de photographie de vingt-cinq élèves d’une école primaire de l’Orne. On me sollicita pour que je réalise un film autour de cet ambitieux projet.
J’avoue, aujourd’hui, que le premier contact fut un peu froid comme cela peut l’être entre deux « taiseux » normands partagés entre la timidité et le désir de savoir à qui ils ont  à faire.
Mais après une journée de travail studieux sur les remparts, je compris que derrière la circonspection de John à l’égard de ma caméra, se cachaient une profonde méticulosité et un noble respect pour l’Image. Ce soir-là, il s’approcha de moi, l’œil pétillant, et la main sur mon épaule, il me glissa : « c’est chouette, la video » ! Je venais de gagner mes galons de compagnon de l’image et une exquise amitié.
Pendant quelques jours, loin de l’affluence touristique, nous fûmes quasiment les gardiens du Mont, possesseurs même d’un trousseau de clés pour accéder librement à « la merveille », la partie haute de l’abbaye, en dehors des heures de visite. Certains possèdent leur « colline inspirée », nous avions notre mont inspiré !
John, alors chargé de cours dans le département des Arts Plastiques de l’Université de Paris 8 puis, plus tard, professeur à l’École Nationale des Beaux-Arts de Dijon, s’attela, avec une douce pédagogie, selon ses propres mots, à « préserver la fraîcheur du regard des enfants, à développer leur sensibilité, à affiner leur sens critique, à poser un grand point d’interrogation sur le sens et la qualité même de l’existence ».
Le message passa bien, j’en veux pour preuve quelques confidences si peu naïves que je recueillis auprès des élèves : « Monsieur Batho nous a appris à avoir un bon œil ». « Il a des entourages très bien, c’est flou parfois, il penche quand il faut, nous c’est toujours droit, c’est un peu triste ». « Maintenant, nous cherchons des reflets, des matières, des couleurs, des lignes, ça donne une nouvelle vie à nos photos » !
Je m’enrichis également beaucoup derrière le viseur de ma caméra et lors de passionnantes conversations aux heures de détente.
Et puis, je me souviens lorsque avec John, nous côtoyâmes l’archange Saint Michel étincelant au soleil couchant, dans les dentelles de pierre, tout au sommet de l’abbaye. Tandis que l’ombre majestueuse du mont se découpait sur le sable de la baie, j’observai discrètement le photographe dans son fascinant acte de création. Instants de pure magie et de profonde émotion !
Quelques semaines plus tard, les œuvres de nos photographes en herbe furent accrochées aux cimaises du musée des Beaux Arts et de la Dentelle d’Alençon. À cette occasion, leur « maître » me fit part de sa prochaine exposition à Trouville et qu’il y avait là matière … à la réalisation d’un vidéogramme, suivez son regard vers le mien !
Chabadabada … John Batho vit, de longue date, une idylle avec ce coin de côte normande. À sa manière, sur le sable de la plage, il emboîte le pas du peintre Eugène Boudin, fils d’un marin de Honfleur, mort à Deauville en 1898, qui fut l’un des premiers artistes à saisir des paysages à l’extérieur de son atelier, passant pour l’un des précurseurs du mouvement impressionniste.
Qui sait si celui que Camille Corot surnomma le « roi des ciels » parce qu’il peignait avec beaucoup de bonheur les changements atmosphériques et la course des nuages sur les plages normandes, n’a pas inspiré le photographe pour sa série Nuages-Peintures. Jolie légende en forme de clin d’œil à ceux qui aiment renvoyer ses photographies au pictural !

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Pendant vingt-sept ans, John Batho a assez régulièrement photographié les parasols de Deauville dont quelques clichés sont présentés aujourd’hui à la BNF, l’affiche de l’exposition empruntant même l’un d’eux. À la différence des toiles de Boudin, n’y figure aucune impératrice Eugénie ou baigneuse, juste quelques traces dans le sable suggèrent une présence humaine antérieure. Se positionnant assez bas, jouant avec l’horizon comme axe de la composition, Batho efface la mer.

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Les parasols, motifs récurrents, ne sont finalement qu’un prétexte ou un support pour nous emmener dans un voyage autour de la Couleur et ses multiples variations.Tons saturés des parasols neufs, teintes délavées des toiles usées, froissement et rugosité des tissus révélés par la lumière changeante du jour, opposition ou complémentarité des couleurs, John  essore longuement ces rideaux de scène marine pour en extraire un jus très sensuel et poétique magnifié par le procédé de tirage à jet d’encre.

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Demi tour, je me retrouve face à trois Nageuses qui ne me sont pas inconnues. En effet, au début de l’été 1990, j’ai fréquenté John Batho à Trouville, vous avez deviné pourquoi ; oui, nous le fîmes ce film !

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Répondant à une commande du musée Montebello de Trouville, dans le cadre de l’opération Les Arts au soleil initiée par le Ministère de la Culture, John, toujours sincère dans son approche, ne se contentant pas de choisir quelques photographies dans sa prolifique collection des parasols, puise son inspiration dans l’eau bleue de la piscine municipale en plein air.

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Durant plusieurs jours, il mitraille les gracieuses évolutions aquatiques de jeunes ondines appartenant au club local de natation synchronisée, afin de capter l’imprévisible élasticité des corps, leurs déformations, leurs reconstructions selon la dilatation de l’onde.

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J’eus donc le privilège jubilatoire de suivre John dans son travail de création et, angoissant de traduire fidèlement sa démarche en images animées. Pour m’accorder toutes les chances de réussite dans ce défi, je m’adjoignis le concours d’un excellent ami toulousain à l’œil avisé et … médusé par le bleu des ciels made in Normandie (Eugène Boudin eût été au chômage technique !) ; la seule eau dont il se souvienne, étant celle de la fameuse piscine … !!! « D’un bleu gai qui donne envie de nager » comme le souligne John, « ce qui n’est pas toujours le cas du bleu considéré parfois comme une couleur froide ou synonyme de mélancolie ».

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« Ici, ce qui me paraît intéressant c’est que je peux y trouver mes images et les y remettre. C’est prendre et rendre en même temps ». Ponctuellement, pour l’événement, John a l’idée de grands tirages de quatre mètres sur trois, rendue possible par le nouveau procédé scanachrome mis au point alors dans un laboratoire britannique. Envisageant la piscine couverte comme une immense cuve à développement, il y glisse les Photos flottantes révélant à la surface de l’eau, l’image des nageuses.

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« La piscine est un lieu bruyant fait de cris, de rires, de plongeons, de jeux et les images que je retiens, sont extraites de ce brouhaha. Quand la piscine est vide, ce sont les images qui deviennent bruyantes conservant en elles les mouvements, les efforts, l’extension des corps dans l’eau ».
En prévision de ce happening, de nombreux essais sont nécessaires pour obtenir un positionnement et une flottaison correcte des photographies. John trouve même finalement intéressant que l’une d’entre elles coule au fond du bassin. Il reprend à son compte ma suggestion pour les besoins du film de faire évoluer les vraies nageuses autour de leurs images.
Sur les murs de l’exposition Le champ d’un regard, les Nageuses rapportées à des proportions plus classiques, répondent d’une certaine manière, aux silhouettes des Présents & absents de l’entrée. Au verre embué, se substitue l’eau de la piscine jouant le même rôle de diffraction en brisant les lignes et distordant les corps.
Je continue maintenant ma déambulation, orphelin de mon guide privilégié tenu par d’autres obligations. Nous nous sommes promis de profiter de la technologie numérique pour donner une seconde jeunesse à notre film !

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Me voilà devant une série de Papiers froissés dont j’avais admiré quelques spécimens lors d’un vernissage à la galerie Zabriskie près du Centre Beaubourg, au début des années 1990. C’était l’époque où l’artiste orientait ses travaux vers une abstraction plus poussée. Vous viendrait-il l’idée de retirer de votre poubelle, quelque page chiffonnée et de la photographier ? Probablement pas ! John Batho tient avec réussite cette gageure en faisant de ce déchet, un support de couleur et de lumière, deux axes d’observation et de traitement qui ont constitué finalement l’essentiel de sa réflexion tout au long de sa carrière.
Il existe plusieurs façons de voir un objet même a priori insignifiant et Batho impose la sienne. Pour lui, la photographie est beaucoup plus qu’un moyen de retranscrire la réalité, de la dupliquer. En cela, il se rapproche du peintre à qui le spectateur accorde beaucoup plus de liberté.
Je me souviens d’une série Éléments du littoral breton qui ne figure pas dans la présente exposition. John y transcendait les rochers de Ploumanac’h en s’écartant de la vision anthropomorphique des touristes qui se complaisent même à leur donner un nom, et en choisissant d’observer leur métamorphose selon les mouvements de l’eau et les changements de lumière. « Ceci n’est pas un rocher de Ploumanac’h, c’est l’image de … » ! Lorsqu’il parlait « d’avoir un bon œil », l’enfant du Mont Saint Michel avait assimilé une bonne part de la problématique chère à John.

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Je me régale littéralement avec Les petits pois et les Oranges de Photocolore, d’ailleurs, ces dernières furent mangées si j’en crois la Serviette en papier bleu froissée et tachée du jus du fruit ! Au-delà de ma plaisanterie, le photographe tire la quintessence de l’impression numérique aux encres pigmentaires, pour mettre en évidence la masse et la matière de la couleur.
Les Inuits nomment vingt nuances de blanc, John Batho nous invite à percevoir l’infinité des modulations d’une couleur.
Il réussit le pari de détacher huit oranges fruits de l’arrière-plan également orange, créant même un étonnant effet d’apesanteur.
Oui, John est capable de léviter dans une certaine monochromie pour recréer l’espace, un peu à la manière du peintre Yves Klein et « son » célèbre bleu IKB (International Klein Blue).

Le vertige me gagne bientôt avec le tournoiement des Manèges, série proposée à la fin de la promenade d’aujourd’hui bien que datant du début du parcours artistique du photographe.

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Ces clichés ne me sont pas étrangers car John m’en avait présenté quelques uns quand nous préparâmes le film à son domicile. Petit bonheur rare d’ailleurs que d’observer à la table lumineuse, des planches contact d’où l’œil sans concession de l’artiste prélève la future œuvre exposée !
Déjà patient, tenace, rigoureux dans son propos, John photographia le même manège en action pendant trois ans, toujours à la même époque et à la même heure, pour qu’il soit éclairé de manière identique et que le ciel en arrière-plan soit bleu. Avec un temps de pose, très maîtrisé, volontairement long, il restitua le flou du tournoiement et la fugacité des couleurs.
Images joyeuses de l’enfance, en couleurs, pleines de rires, de cris, de flonflons qui répondent dans un autre type de dissolution et d’effacement des formes, à la gravité des silhouettes de Vilnius en noir et blanc à l’autre extrémité de la galerie !
Temps de l’insouciance des Manèges, temps de l’âge mûr, de la nostalgie, de la mélancolie avec la série Cartes à jouer que la maman de l’artiste battit souvent à la fin de sa vie pour combler l’absence du compagnon. En fait, quasi effacées, délavées, elles ne révèlent plus que des cœurs rouges rosis par la patine du temps. Je devine beaucoup d’amour.

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Je ne me lasse pas d’aller et venir, de cimaise en cimaise, sur l’itinéraire d’un photographe qui nous gâte. Jugé parfois trop abstrait ou conceptuel, il ne fait pourtant, appareil photo en bandoulière, que « peindre » la vie avec ses beautés et ses joies, ses laideurs et ses drames. Nous humains semblons absents mais nous sommes présents à travers des objets familiers, des aliments, des vêtements, derrière des murs, des tentes.
Je ressors de la Bibliothèque Nationale, plus curieux, plus attentif à multiples détails dans la rue Richelieu, Batho serait-il contagieux ? Tiens voilà une bonne pandémie pour ouvrir des écoles buissonnières avec John Batho comme maître de la Couleur ! Non qu’il cherche à la maîtriser mais plutôt à nous l’enseigner comme mouvante, vivante, insaisissable en rapport avec la matière, la forme, l’espace et l’instant où elle se manifeste.
Vivement la prochaine exposition ! Je me sens honteux, la retraite n’existe heureusement jamais pour les photographes.

 

  • Images copyright John Batho avec l’aimable autorisation de l’artiste
  • Site de John Batho : http://www.johnbatho.com  (lien actif dans la rubrique liens page de gauche)

Un crapaud commun

« …Ce soir, Abélard premier, roi des magiciens,
Va tenter pour vous, de décrocher la lune !!!!!!!!
Malicieuses limaces et jolis colimaçons, gros cafards, gros crapauds.
Sortez de ma besace chenilles polissonnes et voilez-vous la face… »

Ce soir-là, se rendait-il à l’invitation d’Abélard, j’ai surpris un crapaud près de l’étable dans la ferme familiale d’Ariège. Visiblement, il ne m’attendait pas si tôt tandis qu’il crapahutait lentement vers l’allée cimentée devant le corps d’habitation, son coin de prédilection pour admirer le Coup de lune cher au chanteur poète Jacques Higelin.



« Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
C’était la fin d’un jour d’orage, et l’occident
Changeait l’ondée en flamme en son brasier ardent ;
Près d’une ornière, au bord d’une flaque de pluie,
Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
Grave, il songeait ; l’horreur contemplait la splendeur.
(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?
Hélas ! le bas-empire est couvert d’Augustules,
Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
Les feuilles s’empourpraient dans les arbres vermeils ;
L’eau miroitait, mêlée à l’herbe, dans l’ornière ;
Le soir se déployait ainsi qu’une bannière ;
L’oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
Tout s’apaisait, dans l’air, sur l’onde ; et, plein d’oubli,
Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
Doux, regardait la grande auréole solaire ;
Peut-être le maudit se sentait-il béni,
Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini ;
Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
L’éclair d’en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
Qui n’ait l’immensité des astres dans les yeux.
Un homme qui passait vit la hideuse bête,
Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête … »

 

Peut-être, contemplait-il, comme dans les vers de Victor Hugo, le soleil couchant d’une journée d’été en Ariège ; en tout cas, je le laissai poursuivre son chemin, obtenant ainsi peut-être la reconnaissance posthume de Georges Brassens :

« Gloire à qui freine a mort, de peur d’écrabouiller
Le hérisson perdu, le crapaud fourvoyé!
Et gloire à Don Juan, d’avoir un jour souri
A celle à qui les autres n’attachaient aucun prix!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut …

Dans son Histoire Naturelle, Georges Louis Leclerc comte de Buffon, n’y va pas de plume morte : « Depuis longtemps, l’opinion a flétri cet animal dégoûtant dont l’approche révolte tous les sens. Tout est vilain en lui jusqu’à son nom, qui est devenu le signe d’une basse difformité. Et que l’on ne croie pas que ce soit d’après les conventions arbitraires qu’on le regarde comme un des êtres les plus défavorablement viciés. S’il a des pattes, elles n’élèvent pas son corps disproportionné au-dessus de la fange qu’il habite. S’il a des yeux, ce n’est point pour recevoir une lumière qu’il fuit. Mangeant des herbes puantes ou vénéneuses, caché dans la vase, tapi sous un tas de pierres, sale dans son habitation, difforme dans son corps, obscur dans ses couleurs, infect par son haleine, ne se soulevant qu’avec peine, ouvrant, lorsqu’on l’attaque, une gueule hideuse, n’ayant pour toute puissance qu’une grande résistance aux coups qui le frappent, que l’inertie de la matière, que l’opiniâtreté d’un être stupide, n’employant d’autre arme qu’une liqueur fétide qu’il lance, que paraît-il avoir de bon, si ce n’est de chercher à se dérober à tous les yeux, en fuyant la lumière du jour ? »
Quel accablant réquisitoire ! Comme disait en substance Coluche, il y a des beaux et des laids, des gros et des maigres, des noirs et des blancs, et la vie sera plus dure pour certains d’entre eux ! J’ai le sentiment qu’il en est pour les membres de la famille des amphibiens anoures comme pour les humains.
Qui plus est, comme si son nom, volontiers employé parfois comme une insulte, ne suffisait pas, cet animal du genre bufo se voit affublé selon son espèce, de vocables peu reluisants : crapaud goitreux, crapaud calamite, pustuleux, guttural, cornu, bossu. Seul, quelque bufo doré ou rayon vert semble échapper à l’infamie.
Quel est donc cet animal, canon de la laideur, méprisé, exclu qui inspire du dégoût mais aussi les poètes dont les rimes lui font côtoyer complaisamment la beauté ?
Opposé à l’Albatros de Baudelaire, le « roi de l’azur » qui s’élève au-dessus des hommes et se rend supérieur à eux, le crapaud est comme englué dans la boue de son monde à la recherche permanente d’une beauté et d’une élévation spirituelle. Il y parvient parfois lorsque certains vers vantent ce « rossignol de la boue » et ses « yeux de topaze ».
Celui que je croise épisodiquement, quand le baromètre vire au temps instable, est un modeste crapaud dit commun de l’espèce bufo bufo. Clin d’œil pour justifier son costume répulsif, bufo, à une lettre f près, est le nom de scène quand il fait le clown, d’Howard Buten, ce docteur en psychologie célèbre pour ses romans (« Quand j’avais 5 ans, je m’ai tué ») et son action auprès des enfants autistes ! Dans la lignée du célèbre clown suisse Grock, ce Buffo-là ouvre les portes d’un autre monde plus doux, plus tranquille, un monde de détente, de musique et de sourires béats, un peu comme celui que propose Higelin « dans la clairière cernée par la forêt où se sont réunis, en grand conciliabule, les adeptes, les plus sélects de la secte des insectes » !
Qui sait si ce soir-là, cet « autre fou chantant » qu’est Higelin, ne partit pas dans un de ses délires dont il a le secret : « J’ai deux Anoure-eeeees , mon crapaud et la grenouille » !
En principe, même pour les béotiens de la chose batracienne, la confusion n’est guère possible. Les pattes du crapaud commun, plus courtes que celles savoureuses de la grenouille, ne lui permettent pas de sauter aussi bien. Son dos est plus plat, non luisant, plissé et couvert donc de peu ragoûtantes pustules. Ses yeux, par contre, sont de véritables joyaux cuivrés ; hum ! « T’as de beaux yeux, tu sais ! »
À la différence de sa cousine, il passe la plus grande partie de son temps hors du milieu aquatique qu’il ne rejoint qu’à l’époque de la reproduction. Terrés, à partir d’octobre, à l’abri du froid et des intempéries, sous un tas de bois, dans une grange ou même enfouis sous terre, nos gentils monstres convergent massivement, à l’appel du printemps, vers les mares et les étangs à l’image des migrations estivales humaines vers les plages. Même cause, même effet, on assiste alors à un accroissement considérable d’accidents chez la gente batracienne victime de l’imprudence des automobilistes.
Heureusement, preuve que le crapaud n’est pas si impopulaire que cela, des actions sont mises en place pour éviter le carnage. Ainsi, chaque année, je fais un détour pour ramener une petite fille car, pendant trois semaines, la route forestière de Saint-Cucufa est fermée à la circulation de 20 heures à 7 heures 30 permettant aux crapauds, grenouilles et autres tritons d’effectuer en toute sécurité, leur migration printanière.
Alors, il s’en passe de bien belles dans l’étang tout proche du château de Malmaison cher à Joséphine Bonaparte ! D’abord, c’est un concert de coassements des mâles pour attirer les femelles qui n’arrivent parfois que … deux semaines plus tard … ah ces demoiselles, elles se font toujours désirer ! Résultat, ces messieurs sont tellement en manque qu’ils peuvent se retrouver à une dizaine sur une femelle au risque de la noyer sous le fardeau. L’accouplement se prolonge plusieurs jours à terre puis dans l’eau, histoire de varier les plaisirs … Que nos laboratoires pharmaceutiques n’aient élaboré un viagra à base de bave de crapaud !
De ces ébats torrides, naissent environ 6 000 œufs en deux cordons gélatineux accrochés aux plantes aquatiques d’où sortent des larves sans yeux qui se transforment en trois semaines, en têtards noirs avec une queue.
La vie n’est pas une longue mare tranquille et on estime que seul un pour cent de ces têtards échapperont à la voracité des insectes, tritons, reptiles, poissons et hérons prédateurs. Puis, en juin, d’inoffensifs crapelets mesurant à peine un centimètre, regagnent la terre ferme. Ils atteignent leur maturité sexuelle vers quatre ou cinq ans et connaissent une longévité de sept à dix ans mais l’un d’eux coriace est inscrit au « Guiness des records » pour avoir vécu trente-cinq ans !

« … Quand il pleut, en foule
Nous sortons la nuit,
Et dans les salades
Faisant des gambades
Pesants camarades
Nous allons manger,
Manger sans grimace,
Cloporte ou limace,
Ou ver qu’on ramasse
Dans le potager … »

Amis lecteurs amoureux du jardinage, voilà enfin une bonne raison pour vénérer ce pestiféré. En effet, exclusivement carnivore, il protège vos salades, vos fruits et vos fleurs en se nourrissant d’insectes rampants, de limaces, de chenilles, de lombrics et de petits lézards qu’il attrape puis englue avec sa langue.
Antan, au plus profond de nos campagnes, le crapaud était associé aux maléfices qui nuisent au bétail. Sa présence auprès d’une étable évoquait un sort maléfique et seule sa disparition, en conjurant le sort, évitait la mort des bêtes. Lorsque le bétail dépérissait, on appelait la sorcière afin de vérifier qu’aucun cadavre de crapaud ne fût caché sous une pierre. « Le crapaud empoisonne le fourrage et fait mourir les bêtes » prétendait-on !
Heureusement, là où je l’ai croisé, cela fait longtemps qu’il n’y a plus de vaches et juste trois chats y prennent pension !
L’animal diabolique est souvent représenté dans la peinture. Ainsi, dans le tableau Le jardin des délices de Jérôme Bosch, une femme enlacée par un diable, porte un crapaud sur un sein, symbole de la luxure ; de même, la femme adultère damnée, a son sexe masqué par un crapaud. Il faut dire qu’après les parties fines du bois de Saint-Cucufa …. !
Nos contes et légendes d’Occident évoquent fréquemment des sorcières et des princes charmants cachés ou métamorphosés en crapaud.
Parmi les histoires qu’une petite fille aime m’entendre lire pour s’endormir, il y a celle du Crapaud et des trois filles du roi, un des savoureux contes d’Henri Pourrat, celui-là même qui écrivit Gaspard des montagnes : « Sur les huit heures du soir, on entendit tabuter à l’huis trois petits coups. »
Lorsqu’elles entrevirent le visiteur, la fille du roi paresseuse ainsi que la méchante, s’affalèrent de frayeur ou de dégoût.
« Restait la belle et gentille. Elle accourt. Elle ouvre, dit au crapaud d’entrer, lui demande de sa façon riante s’il ne veut pas venir se chauffer près du feu. Car elle n’avait aucun dégoût pour aucune créature.
-Peut-être n’as-tu pas soupé ? Que veux-tu que je te prépare ?
-Non, il n’y a qu’un moment, j’ai avalé une grosse limace ; mais il vient temps de s’aller mettre au lit.
(pas bête ce crapaud, ndlr !)
La belle mit sur le marche-banc une petite escabelle afin que le crapaud pût arriver jusque sur le lit. Celui-là monte par l’escabelle, tout bellement mais lorsqu’il arrive en haut , il dégringole. Il remonte, toc-toc-toc mais il redégringole encore…
Alors la demoiselle sort du lit sa main blanche, bravement, elle l’avance vers le crapaud, le voyant si en peine.
À peine, l’eut-elle touché, oh ! la merveille ! Le voilà défadé parce qu’il avait été enchanté par des fées … Plus de crapaud donc mais un monsieur à qui rien ne manquait de tout ce qui compose un fier jeune homme. »

Vous voyez que la vie de crapaud n’a pas que des vicissitudes quoique je ne puis passer sous silence, les confidences à glacer le dos que fit l’un d’eux à l’écrivain Octave Mirbeau :
« Notre histoire, (lui) dit le crapaud, est pleine de choses lamentables et merveilleuses. On nous déteste, mais nous intriguons beaucoup les gens… Il faut que je te raconte quelque chose d’extraordinaire… Un soir de printemps, je fus pris par un savant, un vieux savant, qui cheminait sur la même route que moi. Tu connais sans doute cette espèce d’hommes farouches et barbares qu’on appelle des savants ! Il paraît que cela ne vit que du meurtre des pauvres bêtes, et que cela ne se plaît que dans le sang et les entrailles fumantes…
Mon savant avait des lunettes et un grand chapeau de paille, sur lequel il avait piqué au moyen d’une épingle trois papillons qui battaient de l’aile de douleur… C’était affreux… Il m’enveloppa de son mouchoir et en me fourrant dans une boîte en fer blanc qu’il portait en bandoulière, je l’entendis ricaner et se dire : « Voilà un fameux crapaud ! Ah ! nous allons pouvoir nous amuser un peu, voilà donc un fameux crapaud. » Je passai la nuit en cette boîte que le bourreau, sans plus de façon, avait accrochée à un clou, dans son cabinet. Le lendemain, de grand matin, le savant me retira de ma prison. Il me déposa sur une table, où se trouvaient beaucoup d’instruments et d’objets inconnus, puis, après m’avoir examiné en tous les sens du bout de sa pince d’acier, il me jeta au fond d’une sorbetière et me gela… Oui, il me gela !… Quand je sortis de la sorbetière, j’étais inerte et plus dur qu’une pierre. « Je crois qu’il est gelé, tout à fait gelé, je le crois », dit le savant. Et, pour s’en assurer mieux, il me frappa à plusieurs reprises avec une règle et me précipita durement trois fois, sur le parquet. Mon corps claquait comme une planchette de bois sec : « Parfaitement gelé, mon garçon », reprit-il. Et l’on me mit au frais.
Je restai ainsi deux ans. L’été, j’avais un supplément de glace car le savant craignait que je ne dégelasse. Quand un ami venait rendre visite à mon savant, on descendait à l’endroit où je me morfondais en mon gel : Celui-ci me prenait dans sa main et me jetait violemment contre un mur : « Qu’est-ce que c’est ça, le savez-vous ? » demandait-il. « C’est un crapaud en bois. » – « Pas du tout, c’est un crapaud gelé, et il vit, et je le dégèlerai, et cela fera une révolution à l’académie. » C’étaient, à ce propos, des discussions qui n’en finissaient plus. Je fus, en effet, dégelé en grande pompe et me mis aussitôt à sauter comme un cabri. Tout l’institut était là ; on n’en revenait pas. Je profitai de l’effarement général pour m’enfuir, car je ne doutais pas que tous ces gens ne voulussent recommencer des expériences sur mon dos… On m’a conté depuis que le savant a écrit trois volumes in-quarto, sur mon aventure… Quelle pitié !… »

Nous rentrâmes tard dans la nuit longtemps après qu’Abélard le magicien eut décroché la lune. Ma compagne, effrayée à l’idée de marcher sur la bestiole, me délégua en éclaireur pour que j’allume la lanterne extérieure. Que vis-je alors dans un pot de fleurs devant la porte ? Notre crapaud débonnaire bien sûr, ses yeux de lumière presque hilares devant le spectacle comique des ombres humaines marchant à tâtons dans l’obscurité.

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Maintenant que vous m’avez lu, bien calé au fond de votre fauteuil crapaud, je vous en prie, désormais, si vous rencontrez mon ami Bufo bufo sur le bord d’un talus, ne lui jetez pas la pierre !

Publié dans:Leçons de choses |on 9 septembre, 2009 |1 Commentaire »

Chez Marcel Catala, l’avant-dernier sabotier de Bethmale

En cette matinée radieuse du mois d’août, je me dirige vers Audressein, souriant village d’Ariège à la confluence de deux eaux, celles du Lez et de la Bouigane, comme le suggérait son ancien nom de Tramesaygues.
Fidèle lecteur, il ne vous est pas inconnu puisque je l’avais traversé lors de ma promenade sur le chemin de Saint-Jacques (voir billet du 7 janvier 2009). Je vous avais promis alors d’y revenir pour vous présenter l’ancien « esclopier », l’avant-dernier fabricant des fameux sabots de Bethmale.

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Chose promise, chose due, j’ai rendez-vous aujourd’hui avec Marcel Catala, un adorable monsieur d’une confondante modestie, une merveille d’artisan dont les mains d’or permirent à beaucoup de trouver sabot à leur pied.

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Le passé est impropre car je découvre Marcel Catala devant son billot, affairé à la confection d’un sabot. D’ailleurs, l’activité bat son plein dans l’atelier comme au bon vieux temps ; je suis même comblé, j’ai devant moi deux sabotiers de Bethmale pour le prix d’un ! En effet, Pascal Jusot qui perpétue aujourd’hui la tradition, travaille à son compte dans ce même local où il fut apprenti.
Je suis toujours fasciné par les ateliers d’artiste, le mot n’est ni surfait ni incongru pour un artisan sculpteur de sabots de Bethmale. Une esthétique transpire : des copeaux de bois volètent dans le contre-jour de la fenêtre ouverte sur un charmant potager ; des sabots bruts au séchage s’amoncellent tels des legos géants ; une fois n’est pas coutume, ça sent bon les pieds … enfin, le bois !

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Immobile, je contemple une main qui sculpte un pied. « La main est le premier de nos instruments, et d’ailleurs plus merveilleux dans ses effets qu’aucun de ceux qui pourront jamais être inventés par le génie humain » affirmait Hyacinthe Dubreuil, ouvrier, syndicaliste et écrivain du siècle passé.
Minutieusement, Marcel Catala fredonne sa chanson de gestes encore quelques instants avant d’évoquer son métier en voie d’extinction.
En 1870, il y avait 25 000 sabotiers en France ; on n’en recensait plus que 12 000 en 1935, peu à peu asphyxiés par la découverte du caoutchouc et le développement de la chaussure moderne, un véritable sabotage industriel et économique ! Les doigts des deux mains suffisent pour compter les vrais artisans du sabot qui subsistent et résistent aujourd’hui.
Cette industrie était particulièrement florissante dans les vallées montagnardes où le bois abonde comme en Ariège, département rural de surcroît. Un de mes amis dont un des oncles était sabotier à Sainte-Croix-Volvestre, se souvient de porter encore des sabots au collège de Saint-Girons juste à la sortie de la seconde guerre mondiale.
Dans les villages, à cause des clous aux semelles martelant les pavés ou les pierres des chemins, on reconnaissait qui circulait au son de sa démarche. De même, comme il y avait « les habits du dimanche », on se chaussait de sabots de meilleur aspect pour aller à la messe, au café ou dans les nombreux bals de campagne.
Marcel Catala en connaît un rayon question sabot de luxe puisque durant quarante ans, il a confectionné des sabots de légende dont la renommée a largement dépassé nos frontières, les curieux sabots de Bethmale à la longue pointe recourbée.

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Une autre fois, je vous emmènerai en promenade dans la vallée de Bethmale. Son nom d’origine latine Valis-Mala ou Valhmale, la vallée mauvaise, est un véritable déni de justice quand on sait qu’elle offre sur une quinzaine de kilomètres, une fabuleuse trinité : son lac aux eaux vertes, son fromage de vache et donc ses sabots.
Les légendes ont vite fait de courir dans toutes les contrées reculées, ainsi celle cruelle des sabots de Bethmale qui remonte au temps des Maures lorsqu’ils envahirent le sud de la France au IXe siècle (Charles Martel ne les avait que repoussés à Poitiers, souvenez-vous). Bien que nous ne fûmes pas encore à l’époque des mariages « mixtes », Boabdil, le fils du chef maure s’éprit d’Esclarlys « teint de lys sur front de lumière », la plus jolie bethmalaise du val. Le lézard dans l’histoire (manière argotique opportuniste de vous rappeler mon billet du 7 août 2009, Le lézard des murailles !), c’est qu’Esclarlys était fiancée à Darnert, un berger chasseur d’isard !
Bon sang d’Ariégeois ne faisant qu’un tour, Darnert se réfugia dans la montagne pour y cogiter sa vengeance. Il déracina deux noyers dont la base formait un angle droit puis à l‘aide d’un couteau et d’une hache, il creusa une paire d’esclops en forme de croissant de lune avec une longue pointe effilée.
Les pâtres redescendirent alors dans la vallée en hurlant leur sauvage « hilet » (le cri du berger) et, avec Darnert à leur tête, ils terrassèrent les Maures. Le berger vengé défila dans le village, chaussé de ses étonnants sabots aux longues pointes desquels il avait accroché à gauche, le cœur de sa fiancée infidèle, et à droite, celui de l’amant. Que ne fus-je pas maure quand je conquis ma compagne ariégeoise, j’en frémis rétrospectivement !
On prétend que depuis ce temps-là, le soir de Noël, le fiancé offre à sa promise une paire de sabots à longues pointes, habillés de cuir et décorés de clous dorés en forme de cœur.
Plus sérieusement, cette œuvre d’art et cette coutume semblent apparaître vers 1850. « Si le toulousain naît chanteur ou poète, le bethmalais naît coloriste et sculpteur. Pas un qui ne sache manier le couteau. Alors, inspiré par son amour, l’homme s’acharne à trouver des formes heureuses qui chausseraient avec élégance les pieds de la femme adorée. »
Détail piquant, la pointe à la poulaine du sabot, nommé le dard, mesure la force de l’amour : plus il est long et effilé, plus enfle … la rumeur d’admiration au passage de la fiancée qu’accompagne l’élu.
Vers 1860, le grand chic dans la haute bourgeoisie toulousaine et parisienne, était d’employer des nourrices bethmalaises. Il fallait les voir alors se promener le dimanche dans les jardins publics, vêtues de leurs plus beaux atours, guidant deux chèvres blanches attelées à la voiturette du nourrisson.
Bien sûr, Marcel Catala n’a toujours taillé ces fameux sabots que pour les touristes et le folklore au vrai sens du terme. En effet, il existe depuis plus d’un siècle, dans les vallées voisines, des associations qui perpétuent les traditions à travers des animations de chants et de danses en costumes d’autrefois.

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Ainsi, notre affable sabotier appartient au groupe folklorique La Bethmalaise. Avant-hier, comme chaque 15 août, pour la fête locale, il se produisait au pied de l’église d’Ayet-en-Bethmale, le berceau de ces ancestrales coutumes.

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On ne se lasse pas de suivre l’élégant balancement des corps provoqué par la forme convexe des sabots. Puis les frissons vous gagnent lorsque les jeunes hommes fiers comme leurs aïeux, pour séduire leurs cavalières, propulsent leurs sabots de plus en plus vite et haut lors de polkas piquées et castagnes endiablées.
Il fallait cinq à six jours pour fabriquer une paire de ces sabots d’apparat. La première difficulté était de dénicher en montagne, dans des endroits souvent très accidentés, les deux troncs d’arbre possédant naturellement cette forme recourbée à angle droit qui serviront d’ébauche.

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Cela me rappelle l’admirable film italien L’arbre aux sabots, palme d’or au festival de Cannes 1978, qui évoque la vie quotidienne de plusieurs familles de métayers dans une grande ferme de la campagne de Lombardie, à la fin du XIXe siècle. Un jour, le maître renvoie Batisti, un de ces vaillants paysans, et sa famille parce qu’il a coupé subrepticement un arbre de son domaine afin de tailler un nouveau sabot pour son fils qui a cassé le sien au retour de l’école.
Demeurons en Italie ; selon la légende, le patron des sabotiers, Saint René, évêque d’Angers, lassé de ce monde, s’y serait retiré en ermite vers l’an 440, dans la région de Sorrente et y aurait façonné les premiers sabots.
Voyons maintenant de quel bois on se chausse ! Il diffère selon les essences qu’on trouve dans chaque région. Sait-on qu’il y a très longtemps, le sabotier était un véritable « homme des bois » jusqu’à ce qu’au XVIIIe siècle, l’administration des Eaux et Forêts lui interdise d’avoir son atelier à moins d’une demi lieue de la forêt ! Ne regrettez pas cette époque Monsieur Catala ! Même si les forêts ariégeoises ne manquent pas de charme et de champignons, il est doux de travailler en écoutant les cloches voisines de Notre-Dame de Tramesaygues !
Au pays de Bethmale, le noyer blanc avait la cote à cause de sa meilleure résistance. Aujourd’hui, cet arbre ayant presque disparu, le bouleau a pris le relais pour la confection des sabots classiques qui constitue l’essentiel de l’activité de l’artisan.
Le bouleau est livré vert par grumes dans la cour. Nettoyés à la hache, des tronçons de bois sont découpés, avec l’aide d’une règle graduée, à la longueur des futurs sabots. Ensuite, le sabotier dessine puis débite dans la bille de bois, cinq ou six quartiers grâce à une panoplie de gabarits correspondant aux pointures désirées.

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À distance du vacarme des machines actuelles, Marcel Catala me conte son métier dans le silence d’une autre pièce de l’atelier, pittoresque endroit au vague air de musée : un grand tas de sciure jonche le sol ; posés sur des étagères bancales, dorment des centaines de modèles et de formes d’ébauches de sabots, certains datant de la réquisition allemande durant la seconde guerre mondiale ; il y a aussi de curieuses et subtiles machines de la Société Baudin à Lurcy-Lévy dans l’Allier qui, à partir des années 1930, aidèrent à façonner les ébauches et creuser les sabots, pied gauche et pied droit bien entendu, car tout le monde sait qu’on ne met pas les deux pieds dans le même sabot !

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« À mesure que les machines ressemblent davantage à des hommes, les hommes ressembleront de plus en plus à des outils » prophétise le sociologue. Le risque est moindre chez l’artisan sabotier où le coup d’œil et la dextérité manuelle demeurent le secret du bel ouvrage, de « la belle ouvrage » pour reprendre l’expression populaire. De plus ici, la mécanisation et le sabot de Bethmale ne font pas bon ménage car chaque paire constitue une pièce unique.

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Monsieur Catala revient devant son établi qu’on appelait autrefois chèvre ou bique peut-être pour sa ressemblance stylisée avec l’animal. Il apporte les dernières touches au dégrossissage extérieur d’un sabot. Pour cette opération, il utilise le paroir, sorte de long couteau courbe attaché par un anneau à l’établi pour en faciliter le maniement. Le coup de poignet précis guide la lame effilée qui dessine peu à peu la cambrure de la semelle ainsi que la pointe et le talon du sabot.
Puis, il me décline une véritable poésie de l’outil : amorçoir, cuiller, rouanne, boutoir, rainette ; il me présente tous ces objets qui se ressemblent mais dont aucun n’est identique, chacun possédant une fonction bien précise dans le travail de la creuse.

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Avec l’amorçoir, le sabotier entame les premiers trous. Puis il évide progressivement l’ouverture avec un jeu de cuillers de différentes formes et tailles. La rouanne lui permet d’aller jusqu’au fond du sabot. Le boutoir aplanit le plancher et les côtés. Enfin, il polit avec la rainette pour s’assurer qu’aucune écharde ne puisse blesser le futur propriétaire du sabot.
Creuser était très pénible car notre artisan oeuvrait dans des positions inconfortables, devant se baisser pour constater l’avancée de l’ouvrage. Dans le maniement des cuillères, les épaules et le cou constituaient des points d’appui pour le manche de l’outil en rotation.

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Viennent ensuite, les phases du ponçage pour obtenir un sabot parfaitement lisse, puis du vernissage de protection.
Pour finir, une bride en cuir est posée sur le dessus du sabot pour assurer un meilleur maintien du pied. Ultime touche, chaque sabotier comme tout bon artiste qui se respecte, signe son œuvre en gravant à l’aide d’une rainette, un dessin qui constitue en quelque sorte, sa marque de fabrique.
Le temps passe vite avec Monsieur Catala dont les yeux jubilent de me faire partager toute la beauté de son admirable profession qui, heureusement, n’appartient pas encore à ces vieux métiers d’autrefois tombés dans l’oubli. Quand la retraite sonna, il y a une dizaine d’années, il avait su transmettre sa flamme à Pascal Jusot lui cédant même gratuitement l’atelier, les outils et les machines.
Réjouissons-nous qu’avec l’intérêt renaissant des citadins pour la terre et la campagne, le sabot retrouve un brin de jeunesse. Monsieur Catala se fait un plaisir de nous montrer les sabots de jardin façonnés aujourd’hui par son successeur, dont les semelles crantées en caoutchouc assurent un excellent confort. C’est tellement plus beau que les bottes !

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Demain, Marcel Catala part en Roumanie avec le groupe folklorique. Nul doute que nos amis balkaniques seront conquis par l’originalité des sabots de Bethmale et la gentillesse de celui qui en sculpta pendant quatre décennies.
Quant à vous, en passant par l’Ariège, que vous soyez capitaine ou vilaine dondaine, ne manquez pas de découvrir ces sabots de légende.

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Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 1 septembre, 2009 |Pas de commentaires »

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