Archive pour le 28 juillet, 2009

Faut-il rire de tout ? ou les couvertures auxquelles vous n’avez pas échappé!

Afin de ne pas bronzer idiot, interrogeons-nous quelques minutes sur le sable ou dans notre jardin, sur les propos que Rabelais mettait dans la bouche de Gargantua : « Le rire est le propre de l’homme ».
Lecteurs attentifs, vous n’ignorez pas mon intérêt pour la caricature à travers, en particulier, les dessins des hebdomadaires satyriques Charlie Hebdo et son dissident Siné Hebdo.
Depuis mon adolescence, souvent, l’un de mes tout premiers menus plaisirs du mercredi, jour de sa publication, fut de me procurer un de mes journaux favoris et de me délecter dans l’instant, du fameux dessin de couverture.
Je vous ai déjà promis d’évoquer les quelques semaines passées avec Reiser, Cavanna, Choron, Gébé, Cabu et les autres … patience !
Ayant eu le bonheur d’assister à certains des comités de rédaction de Charlie Hebdo, à son époque historique, je sais tout le sérieux journalistique (sans rire !) et toute la jubilation (beaucoup de rires !) qui accompagnaient le choix de la couverture, celle qui sous forme d’affichette trônait devant les kiosques pour allécher le passant … quand le journal n’était pas censuré bien évidemment !

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Retour à la une de Charlie Hebdo du 3 juin 2009 : le dessin montre un avion d’Air France en train de se crasher avec pour légende « 228 disparus … 228 abstentions de plus aux européennes » ! Une mise en perspective de la catastrophe aérienne survenue deux jours plus tôt au-dessus de l’Atlantique et des élections européennes du dimanche suivant !
J’avoue que ce matin-là, sur l’instant, un gros sentiment de malaise m’envahit. Avait-on le droit de rire de cette tragique actualité qui endeuillait les nombreuses familles et amis des victimes ? J’imaginais même le profond dégoût que j’aurais ressenti si, parmi les « disparus », avait figuré une petite fille qui m’est chère et qui emprunte fréquemment ce type de transport.
La polémique enfla les jours suivants, la rédaction du journal reçut nombre de messages indignés voire injurieux, le porte-parole du parti gouvernant appela même au boycott de Charlie Hebdo : « la limite de l’humour, c’est de ne pas faire souffrir des gens qui souffrent déjà et de les faire souffrir inutilement ».
Et puis … le temps de l’émotion dissipé, celui de la raison gardée et de la réflexion est venu. Je vous livre en vrac la mienne aujourd’hui à la lumière de quelques comportements médiatiques.
Le public outragé manifesta un sens de l’humour bien différent en d’autres circonstances aussi tragiques. Ainsi, en 1970, il apporta sa sympathie à Hara Kiri lors d’un procès gagné par Air France pour préjudice commercial. Alors qu’un avion de la compagnie s’était écrasé dans les Alpes, le célèbre journal dit bête et méchant avait publié un photomontage d’un paysage jonché de victuailles et de passagers morts autour de l’avion abîmé avec comme légende, « Oui, mais sur Air France, on mange bien ! »
De même, s’il est de bon ton de considérer, quarante ans plus tard, la célébrissime Une « Bal tragique à Colombey » comme un chef d’œuvre d’humour, sait-on pourtant qu’elle mettait en écho la mort du général De Gaulle et la disparition de 144 jeunes dans l’incendie du dancing de Saint-Laurent du Pont en Isère. À l’époque, le ministre de l’Intérieur Marcellin n’interdit pas la publication du journal mais, plus perversement, son affichage et la publicité le concernant, ce qui signa finalement l’arrêt de mort de Hara Kiri Hebdo.
Alors autre temps, autres mœurs ? Probablement pas !
Serait-ce le départ de son directeur à la tête de la radio France Inter avec la bénédiction sarkozyenne, et la concurrence du confrère dissident Siné Hebdo, qui lui redonnent un brin d’audace mais Charlie Hebdo n’a fait que du Charlie Hebdo dans la plus pure tradition provocatrice de sa grande époque et comme il ne le faisait plus depuis longtemps.
Le dessin ne comporte absolument aucune raillerie à l’égard des victimes mais focalise sur ce qui était le non événement de l’actualité, l’abstentionnisme probable aux élections européennes, jusqu’à ce que … le crash donne enfin du grain à moudre à toutes les rédactions des presses écrite et audiovisuelle.
Car finalement, l’ignominie, l’indécence et la vulgarité ne résident-elles pas plutôt dans la manière qu’ont eue les medias de s’emparer de l’explosion du vol 747 d’Air France pour jouer sur l’émotion et faire exploser leur audimat ou leurs ventes ? Pendant quelques jours, le temps d’éviter par stratégie de parler politique jusqu’au scrutin du dimanche suivant, les journaux télévisés devinrent des éditions spéciales sur « le crash du Rio- Paris ».
Au-delà des explications techniques non élucidées et par trop complexes de l’accident, on dériva vite sur le sordide en jouant sur les ressorts voyeuristes. On fut repu d’images en boucle de familles accablées attendant dans un aéroport, un avion qui n’atterrirait jamais.
Un quotidien étala à sa une, les portraits de nombreux passagers morts ! Puis vint le thriller de la quête de la boîte noire et la litanie du nombre de corps retrouvés, un, deux, dix …
Puis, on trouva le moyen, interviews à l’appui, de nous conter la belle histoire de ceux qui, pour une raison ou une autre, avaient manqué miraculeusement l’avion échappant ainsi au tragique destin. Beurk !
Puis, passé le grand élan d’émotion collective qui donne bonne conscience au bon peuple … la politique retrouva droit de cité, « Cohn-Bendit avait niqué Bayrou » lors d’élections qui avaient établi un record d’abstentionnisme !
Puis … un Airbus A310 de la compagnie Yemenia Airways s’abîma au large des côtes comoriennes dans une presque indifférence médiatique. Y aurait-il donc une hiérarchie des catastrophes aériennes ?
Puis, la planète pleura Michael Jackson … puis vint le temps des vacances, il était temps de nous laisser souffler jusqu’en septembre.

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C’est ce que suggère probablement Charlie Hebdo avec sa couverture du 8 juillet : « Crash d’été … et amours de vacances », une manière de tourner en dérision, encore une fois, toute cette hypocrisie médiatique qui met en veilleuse l’actualité tandis que nos compatriotes goûtent à des vacances bien méritées, enfin ceux qui peuvent se les offrir !.

Siné Hebdo échappa au scandale en ne faisant pas référence dans ses couvertures, à la catastrophe aérienne, et en stigmatisant uniquement le manque d’imagination des programmes des vingt huit listes candidates qui menait à l’abstentionnisme, l’événement majeur de l’élection des députés européens.

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Parfois, la fiction rejoint cruellement la réalité. Ainsi, comment les électeurs du Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées et Aquitaine (et les autres), auront-ils vécu la lecture de la profession de foi d’un candidat proche du Front National, « Il y a des fois où il vaut mieux un pilote expérimenté » avec en arrière-plan, l’avion d’Air Bruxelles qui se posa en catastrophe dans l’Hudson ?

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À sa décharge, précisons que le document fut conçu et imprimé avant le crash du Rio-Paris mais … les électeurs le trouvèrent dans leur boîte à lettres, trois jours plus tard ! Mauvais timing qui, involontairement, crée un malaise ! La métaphore du pilote qui par sa maîtrise et son expérience, maintient le cap et sauve la vie des passagers, tombait à l’eau !
« On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » affirmait Pierre Desproges lequel ajoutait encore « Mieux vaut rire d’Auschwitz avec un juif que jouer au scrabble avec Klaus Barbie » !
Selon la société dans laquelle on vit, le rire n’est pas déclenché de la même manière, avec les mêmes procédés. Le rire s’inscrit dans une culture. Ainsi Bergson confie dans son essai sur le rire, qu’on ne rit qu’en « complicité avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires ».
C’est sans doute l’intention de l’humoriste qui compte plus que de vouloir définir des tabous et des limites à l’espace du rire qui semblent actuellement se durcir avec le « politiquement correct » ambiant.

Publié dans:Non classé |on 28 juillet, 2009 |Pas de commentaires »

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