Archive pour le 20 juillet, 2009

La Fosse Dionne, une source du et de Tonnerre !

Tonnerre, petite ville au nord de la Bourgogne et à l’est du département de l’Yonne, accueille, ces jours-ci, le départ d’une étape du Tour de France.
Vous pensez probablement qu’incorrigible, j’envisage de vous conter une fois encore quelque histoire de vélo alors que je ne revêts que le costume d’un Jean-Paul Ollivier de service, le chroniqueur de France Télévisions des beautés touristiques visitées sur la route du Tour, afin de vous faire découvrir une curiosité de cette ville beaucoup plus douce que ne le suggère son nom.
« Elle avait une chevelure de vignes et se baignait les pieds dans une rivière au joli nom : l’Armançon. Elle se tenait dans une belle région verdoyante, vallonnée, et on aurait pu croire qu’elle menait une vie tranquille. Mais comme par une malice du ciel, à chaque fois qu’un orage se promenait dans la campagne alentour, il tournait, virait et venait invariablement éclater sur la ville et sur son clocher, à grand vacarme, à grands éclairs, à grands torrents de pluie qui dévalaient la colline en se moquant. Tant et si bien que les gens de la ville l’avaient baptisée la ville où tombe le tonnerre et qu’avec le temps, cela devint Tonnerre. Tout simplement ! … »
C’est l’explication savoureuse que la chanteuse Anne Sylvestre, très attachée à la région, fournit à travers son conte musical Ivonne et Toinou, créé avec les enfants de l’école de musique de la ville. Préférons sa licence poétique à la froide toponymie de Tornoduro issue de tar, rocher, ou Turnos ou Taranis, dieu gaulois, et duro, colline fortifiée.

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Je vous emmène d’ailleurs au pied d’un oppidum, autrefois occupé par un castrum gallo-romain, où jaillit presque miraculeusement, une source du tonnerre et de Tonnerre !
Dans un ancien faubourg retiré de la ville, au bout d’un rû bordée de vieilles maisons grises non dénuées de charme, je tombe en surplomb d’un curieux édifice en forme d’arène : une fosse aux lionnes ? une fosse d’Yonne, la Fosse Dionne qui tire son nom de Divona, divinité celte des eaux, ou de Dioné, l’une des nymphes océanides de la mythologie grecque.

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Quoique bourguignonne, la Fosse Dionne est le type même de la source vauclusienne, phénomène géologique complexe de siphon qui tient sa dénomination de la résurgence ou plus exactement de l’exurgence de Fontaine-de-Vaucluse.
Ici, l’eau qui surgit, provient essentiellement d’un réseau naturel, au sud de la ville, de captage et de stockage des eaux de pluie dans les diaclases du plateau calcaire sur une longueur de 43 kilomètres, ainsi que d’une perte de la Laigne, modeste rivière de la Côte-d’Or, par un souterrain encore inconnu d’une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau.
Cela explique le caractère pérenne de la source avec un débit moyen de 200 litres par seconde.
Peu encline à livrer ses secrets, la Fosse Dionne constitue encore un mystère quasi insondable pour les archéologues, les géologues, les spécialistes d’hydrologie et même les spéléologues qui ont cessé toute exploration depuis qu’en 1996, un de leurs collègues trouva la mort lors d’une plongée.
Juste une galerie truffée de cavités, siphons et étranglements, atteignant 61 mètres de profondeur, a été mise en évidence sur une longueur de 360 mètres.
Devant tant d’interrogations non élucidées, depuis des siècles, les légendes vont bon train autour de ce bassin bleu (sans ajout de canard WC !) verdi par de nombreuses plantes aquatiques.

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Celle des « sous du diable » qui date du 13 juillet de l’an 700, explique justement l’étonnante teinte de l’eau. Ce jour-là, le petit Pierre, fils d’un viticulteur de Tonnerre, vit un cavalier noir sur un cheval blanc, dévaler au galop, la grande côte menant à la ville, puis lui demander où sa jument pouvait se désaltérer. Pierre lui enseigna la Fosse Dionne bien sûr mais, tandis que le cavalier se dirigeait vers la source, un sac qu’il portait en croupe, se détacha, éparpillant au sol une grande quantité de pièces d’argent neuves et luisantes. Pierre accourut et s’empara du trésor en s’assurant que personne ne l’avait observé.
Le lendemain, jour de fête à Tonnerre, l’enfant se promit de profiter de sa fortune mais …
Il acheta chez l’oiseleur une nichée de fauvettes sans plumes qui s’envolèrent bientôt quand leur mère orpheline s’approcha en battant des ailes et en caquetant autour de lui. Puis, il fit emplette pour sa maman d’un joli bouquet de pivoines, roses, œillets et pervenches qui s’effeuillèrent et se desséchèrent quand il passa à l’endroit où il avait ramassé ses sous. Plus loin, un aveugle refusa son aumône quand il entendit la pièce bien mal acquise tinter dans sa sébile. Les camarades à qui il avait offert des gâteaux à profusion, se tordirent de douleur et furent pris de vomissements. Et bien d’autres évènements maléfiques survinrent …
Au petit matin, sur le chemin du retour, Pierre croisa les fauvettes qui, dans les buissons, criaient « au voleur, fuyez vite » puis le caniche de l’aveugle hurlant longuement sur son passage.
Alors, sous la vindicte animale, rongé par le remords, le petit Pierre rejoignit la Fosse Dionne, y jeta tous ses sous diaboliques et entreprit de s’y noyer lorsque un vieillard à la barbe blanche occupé à se laver les pieds, le retint. Petit Pierre lui avoua son forfait et le vieil homme qui n’était autre que le saint évêque Paillade, lui accorda sa miséricorde.
Cependant, au fond de la source, les effigies des sous du diable roulaient toujours des yeux réprobateurs. C’est alors que l’évêque les recouvrit de son manteau dont l’eau prit la couleur bleu sombre qu’elle possède toujours. Puis, lorsque l’angélus sonna, Paillade fit un signe de croix et le cavalier noir qui guettait à proximité, plongea dans la source avec sa jument blanche, et disparut à jamais.

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La réalité apporta de l’eau au moulin de cette légende lorsqu’en 1987, un badaud affirma avec exagération qu’une équipe de plongeurs munis de bouteilles remontèrent de la fosse, le squelette d’un cheval entier ! Il ne s’agissait que de quelques ossements n’appartenant d’ailleurs pas à un quelconque équidé.

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En ce début d’après-midi, une équipe d’une télévision néerlandaise a investi le lieu pour réaliser un clip de promotion de la Bourgogne à destination de futurs touristes bataves. Ma totale méconnaissance de la langue m’empêche de vous en livrer la teneur sinon que le présentateur plonge dans l’eau miraculeuse, une bouteille d’un autre type, un flacon de Chablis, l’élixir du coin !
Serait-ce un clin d’œil au projet, datant du XVIIIe siècle, de sculpture d’une nymphe des eaux sur le socle de laquelle devait être gravée une inscription latine évoquant l’opposition entre les coteaux vineux d’Épineuil et la pureté de l’eau de la source tonnerroise ?

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« Autrefois, nos bourgs et nos campagnes étaient hantés
Par un monstre cruel qui venait perturber
Les habitants paisibles de toute la contrée,
Se jetant dans le noir, sur toute âme attardée,
La dévorant sans hâte et sans trace laisser.
Ce serpent venimeux, cette bête diabolique,
Cette sorte de dragon qu’on nommait basilic
Qui aimait les fontaines et les lieux maléfiques
Pour le passant errant, toute une symbolique !… »


Comme bien d’autres lieux, La Fosse Dionne n’échappe pas à la présence du Basilic, ce reptile fabuleux qui tue par son seul regard ou sa simple haleine, le passant qui l’approche sans avoir détourné les yeux. Le seul moyen de s’en emparer consisterait à tendre un miroir qui lui renvoyant son terrible regard mortel, le tuerait.
Au VIe siècle, selon l’Histoire de France de Grégoire de Tours, Jean l’abbé de Réomé, ayant choisi de vivre en ermite à Tonnerre, fut averti qu’un spécimen de ce serpent tueur hantait, au pied de la colline, une zone marécageuse où stagnait une eau très pure. Armé d’une pelle et d’une pioche, il creusa la terre, fit jaillir une eau bleue et terrassa l’importun Basilic.
À quoi cela servit-il que saint Jean se décarcassât puisqu’en 1962, on soupçonna le retour du reptile lorsque deux plongeurs périrent dans une opération de repêchage de pierres sculptées au fond de la Fosse !
Comme tout bon « serpent de mer » qui se respecte, même si ici l’eau est douce, le basilic réapparaît, de manière récurrente, dans les fait divers du quotidien régional La République de l’Yonne, au moindre bouillonnement suspect. Les Écossais ont leur monstre du Loch Ness, les francs-comtois, la Vouivre chère à Marcel Aymé, les Tonnerrois, finalement, hormis quelques frayeurs, ne voient pas d’un mauvais œil la présence du fabuleux reptile, agent touristique indéniable !

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Bien d’autres légendes courent encore autour de cette source pleine d’énigmes. Ainsi elle serait née lorsque la Vierge recouvrit de son manteau bleu émeraude une jeune fille l’implorant de la sauver d’un homme qui la menaçait dans les ruelles sombres du quartier Bourberault !
Le moindre objet hétéroclite repêché, fertilise l’imaginaire. Plus scientifiquement, des anses de seaux en fer d’époque gallo-romaine, ont attesté que la source servait à alimenter en eau les habitants.
Je déambule maintenant autour du bassin que sertit une pittoresque galerie semi-circulaire recouverte de tuiles de Bourgogne. Des vasques de pétunias pendent aux piles de bois posées sur des socles en pierre. Cet édifice date de 1758 lorsque la fontaine fut aménagée en lavoir à l’initiative de Louis d’Eon père du fameux chevalier.

 

« … Dans ce monde qui n’a ni queue ni tête
Je n’en fais qu’à ma tête
Un mouchoir au creux du pantalon
Je suis chevalier d’Eon
Puisqu’il faut choisir
A mots doux je peux le dire
Sans contrefaçon
Je suis un garçon … »


Mylène Farmer chante avec humour l’ambiguïté entretenue par l’enfant de Tonnerre, Charles-Geneviève-Louis d’Éon de Beaumont, le célèbre espion. Curieux destin que celui de cet homme né avec un prénom partiellement féminin qui, affilié au « Secret du roi », le service de renseignements de Louis XV, devint Lya de Beaumont, lectrice de la tsarine Elisabeth de Russie ! Par la suite, Louis XVI qui ne le portait guère dans son cœur, l’obligea à porter à vie des vêtements féminins. Il passa ainsi 49 ans de son existence, habillé en homme et 33 ans en femme. Seule l’autopsie de la « vieille dame » révéla une masculinité des plus normales.
Ce n’est pas un des moindres mystères … de l’Est bourguignon !
Jusqu’au milieu du siècle dernier, la Fosse Dionne devint donc le rendez-vous des lavandières de Tonnerre. Agenouillées dans une caisse de paille, elles battaient le linge avec leurs « tacottes » de midi à la tombée de la nuit et l’étendaient sur les poutres de la charpente.
La fosse proprement dite se double d’un bassin de lavage séparé par un muret.
Je médite quelques instants dans ce havre rafraîchissant aux parfums de paisible province. Je suppose que les touches impressionnistes des reflets des maisons voisines sur l’onde, doivent inspirer volontiers quelques peintres locaux.

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Puis je sors de la fosse et la contourne en longeant l’épais double mur de soutènement en pierre dure d’Angy. La vue en surplomb est magnifique tel un amphithéâtre qui s’enroule en un fer à cheval gracieux au pied des vieilles façades révélant parfois l’enseigne d’anciens commerces.
Quelques vestiges d’escaliers aux pierres usées invitent à grimper sur la colline dominée par l’église St-Pierre. Malheureusement, le temps me presse, Paris est encore à deux heures de route. Après ce bain de jouvence, elle semblera moins longue !
Imaginez que dans quelques siècles, on retrouve au fond de la Fosse Dionne, un guidon tordu, une selle racornie et beaucoup de seringues rouillées du diable EPO … de quoi écrire une nouvelle légende dite des cyclos ! Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de vélo !!!

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Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 20 juillet, 2009 |1 Commentaire »

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