Joutes à la Pointe Courte … avec un petit tour à la Plagette

Pour l’avoir choisie comme sujet du premier billet de mon blog (voir 3 décembre 2007), vous savez ma délectation pour la Pointe Courte, pittoresque quartier de Sète en bordure de l’étang de Thau.

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En ce mois de juin, je sacrifie donc à ma traditionnelle promenade, le long des barques et des filets qui sèchent, bras dessus bras dessous avec ma chère tante, une alerte centenaire de 101 ans. C’est jour de fête dans mon cœur, ce sont trois jours de fête chez les Pointus !
Le long des deux quais, des cinq ruelles et sept traverses qui quadrillent la minuscule presqu’île, ils s’activent aux derniers préparatifs. Pendant quelques heures, ils oublient de récolter les palourdes et de tirer les nasses à anguilles dans l’étang.

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Pas de mât à dresser comme dans le savoureux film de Jacques Tati, un autre Jour de fête, mais chacun y va de son conseil « avé l’assent » pour décorer les guinguettes. Ici, on ne la fait pas » à l’américaine » mais façon gauloise. En effet, cette année, le thème des festivités est le village d’Astérix, ce qui colle parfaitement au caractère des irréductibles habitants du quartier, très jaloux de leur identité si particulière, à un quart d’heure à pied du centre de la ville de Sète. Pour la circonstance, ils s’appellent Fleurix, Corsepoufromix, Guy Molleix …

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Nous ne nous offusquons donc pas de croiser, au hasard de notre déambulation, quelques menhirs près des filets de pêche, et même un auroch barrant le passage dans la rue de la Pétanque !

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Ce midi, nous nous régalons d’anchoïade, de sardines en escabèche et d’une tielle, au bord du canal. Aux murs de la brasserie, unique commerce du quartier, sont accrochées quelques photos du tournage de La Pointe Courte, le « vrai » premier film de la Nouvelle Vague, réalisé par Agnès Varda du nom de laquelle les autochtones reconnaissants ont baptisé une rue.

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1954, Philippe Noiret était mince, Sylvia Montfort sculpturale. Quelques années plus tard, sollicitant un autographe, j’osais aborder l’inoubliable Éponine des Misérables dans une rue du village médiéval de Pérouges. Agréablement surprise qu’un gamin de dix ans s’intéressât à une comédienne de théàtre, elle prolongea volontiers cet instant en me posant quelques questions. Connaissant Forges-les-Eaux, ma ville natale, pour la traverser régulièrement quand elle se rendait dans sa propriété aux alentours de Dieppe, elle me demanda quelle était cette monumentale porte en pierre érigée à proximité du casino. Pour avoir souvent entendu mon père en parler, tout fier, je lui dis qu’elle provenait de l’ancienne façade du couvent des Frères Augustins de Gisors, rachetée par l’homme de théâtre Jacques Hébertot propriétaire du dit casino. Ce à quoi elle suggéra à la personne qui l’accompagnait que cela constituerait un magnifique décor pour jouer Andromaque en plein air, puis délivra un gentil baiser sur ma joue sans doute un peu rosie ! Durant quelques secondes, je fus Pyrrhus dans mon inconscient … enfin, c’est ce que je crus comprendre plus tard au lycée !!!

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De longue date, à la Pointe Courte, c’est la fête des voisins presque tous les jours. Dès les premières chaleurs, on sort les tables dans la rue. Mon oncle, vieux sétois de souche, me racontait qu’il n’était pas rare autrefois qu’on lui proposât de s’asseoir pour partager le barbecue, un reste de paella ou de macaronade, ou à tout le moins trinquer au soleil.

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Nous empruntons la Travèrsa des Ajustaires, la Traverse des Jouteurs, pour rejoindre le bord de l’étang où tanguent les deux embarcations de la Lance Amicale Sétoise destinées au tournoi de joutes prévu en fin d’après-midi.

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Les joutes en Languedoc, c’est une vieille histoire qui remonterait au temps des croisades. Dès 1270, à Aigues-Mortes, en attendant d’embarquer pour la terre sainte avec le roi Louis IX, les croisés passaient le temps en s’affrontant en des combats singuliers sur des barques légères.
En 1601, un tournoi de joutes se déroula à Agde pour la venue du duc de Montmorency.
En 1666, les premières joutes furent organisées à Sète pour célébrer la fondation du port.
Bientôt, elles se répandirent dans tout le Languedoc où l’on recense aujourd’hui dix-sept sociétés à Sète, Balaruc-les-Bains, Mèze, Marseillan, Frontignan et Agde, à proximité de l’étang de Thau, à Béziers et Palavas-les-flots en Hérault, et au Grau-du-Roi dans le département du Gard.
Il existe même une fédération nationale de joute et de sauvetage nautique (FFJSN) avec à sa tête, Louis Nicollin, le truculent et charismatique président du club de football de Montpellier.
« N’est pas sétois qui n’a pas jouté » ! À la Pointe Courte, dès que les enfants savent marcher, plutôt que sur des rollers, ils se retrouvent sur des chariots à roulettes à défier leurs camarades avec des petites lances, la tête remplie de rêves de brandir un jour le grand pavois, trophée qui récompense le vainqueur du populaire grand prix de la Saint-Louis, véritable championnat du monde des joutes languedociennes. Pour la postérité, le héros voit son nom gravé sur un pavois exposé dans la salle des joutes du musée Paul Valery.
Événement oblige, le lundi de la Saint-Louis est férié à Sète ! Depuis 1743, dans le cadre du canal royal, devant des milliers de personnes, se règlent de féroces rivalités de quartiers, notamment entre les « italiens » du « quartier naut », le quartier haut, et les pêcheurs de la « poncha », la Pointe.
J’adorais, autrefois, y assister aux côtés de mon regretté oncle, au fait de toutes les subtilités du jeu et des différends entre joueurs, sociétés et quartiers.

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Le dimanche de la fête, la compétition de la Pointe Courte, placée sous le signe de l’amitié et du souvenir, quoique non officielle, donne véritablement le coup d’envoi de la saison des joutes en Languedoc.
N’en déplaise aux sympathiques habitants de la Pointe Courte, je leur suis infidèle le temps de me promener à La Plagette, juste en face, de l’autre côté du canal, là même où, chaque année, à la fin de l’été, la daurade royale effectue sa migration saisonnière, de l’étang à la mer, en se frayant entre les deux quais, un chemin périlleux dans un entrelacs de cannes et de fils de pêche. « La fièvre de la daurade » a contaminé beaucoup plus de sétois que son homologue mexicaine !
L’art prend le large ce week-end. À l’initiative d’Annie Kirsch, sculptrice d’oiseaux, demeurant à La Plagette, une douzaine d’artistes locaux ont investi le quai de la Daurade pour y exposer leurs œuvres.

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Je traîne au milieu des « présences » de Joël Bast, personnages en papier grillagé mis en situation, sinon prêts à embarquer sur l’étang de Thau, du moins intrigués par l’effervescence qui gagne l’autre rive, quai du Mistral.

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Je ne pourrai les voir mais quelques maraîchers du pays de Thau, militant pour le maintien d’une agriculture paysanne, accosteront, à bord de barques à voiles latines, pour « exposer » leur production de fruits et légumes bio.
Retour aux joutes avec le vendredi, la compétition réservée aux jeunes, et le dimanche, le challenge du Souvenir avec les poids moyens et lourds. Le bassin du petit port, blotti entre les cabanons et les filets de pêche, offre un décor plein de charme pour la naumachie, nom donné dans la Rome antique au spectacle de combats navals et plus largement, à l’endroit où ils se déroulaient. Assis dans une barque, debout sur un ponton entre les filets ou en face, à la pointe du Rat ou sur la terrasse du « chat laid », les postes d’observation ne manquent pas.

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Les flonflons proches des hautbois, des tambours et d’une peña, annoncent l’arrivée imminente du défilé des jouteurs en chemise blanche et tricot marin, leurs lances à la main qu’ils croisent pour laisser passer les personnalités du quartier.

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Puis, c’est l’embarquement à bord des deux bateaux aux couleurs immuablement bleu et rouge, en souvenir d’un passé révolu. En effet, à l’origine, les joutes opposaient la barque bleue de la joinessa, les célibataires, à celle rouge des mariés.
Chaque embarcation emmène à son bord, outre les jouteurs ( ajustaires), huit à dix rameurs (vogaires) pour la propulser, deux barreurs (servaires) ou timoniers patrons pour la guider, ainsi que deux musiciens, un hautbois du bas-Languedoc et un petit tambour dit tamborinet.
Le jouteur qui va concourir, se positionne sur la tintaine, plancher en bois culminant à environ trois mètres au-dessus de l’eau, à l’extrémité d’une passerelle fixée à l’arrière de la barque. Les compétiteurs futurs s’asseyent sur la « bigue », partie basse de la tintaine.
Tout un cérémonial préside aux joutes avec, notamment en ouverture, outre aujourd’hui une minute de silence observée en mémoire de deux Pointus disparus, le salut des futurs combattants lors d’un premier croisement des barques, lances levées.

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Puis survient la première charge avec la musique de « Maridats, tenètz-vos ben », Mariés tenez-vous bien (vous en savez l’origine désormais) que les deux couples de hautbois et tambours exécutent pour donner la cadence aux rameurs et du courage aux jouteurs.

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Les jouteurs vêtus tout de blanc y compris les chaussettes obligatoires, se mettent en position de fente avant, tenant sous leur aisselle, une lance de 2,80 mètres munie d’un trident en fer, et de l’autre main, plaqué entre l’épaule et le genou, un pavois, lourd bouclier en bois de 70 cm de hauteur et 40 cm de largeur. Tous muscles bandés, comme hypnotisés par le sifflement charmeur des hautbois, ils se concentrent sur leur cible.

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Au moment de l’assaut, les deux barques se frôlent par la droite pour permettre la passe.
Le coup de lance ne peut être administré que sur la demi surface centrale du pavois adverse, délimitée par les parties intérieures des retenants. Un jury, à terre, est chargé de veiller au bon ordre des passes et à la validité de la charge.
« Lance courte », « passer la garde », faire « double frappe », « sucer », la longue liste des motifs de disqualification n’est pas étrangère, lorsque l’enjeu est d’importance, à d’interminables et savoureuses discussions entre équipages, commissaires et même spectateurs, dignes de dialogues de Pagnol. Et tout cela se complique si l’un des jouteurs est gaucher !

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L’instant le plus prisé du public, est, évidemment, celui de l’impact violent à l’issue duquel le jouteur déséquilibré bascule dans l’eau tandis que le vainqueur, juché sur la tintaine, salue la foule. Unique certitude, seul celui qui remporte le tournoi, reste sec tandis que tous les autres boivent la tasse d’eau dans l’étang.

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Ce sport, même dans sa glorieuse incertitude, établit une hiérarchie et il possède ses champions. Actuellement, au firmament de ces gladiateurs nautiques des temps modernes, brille le sociétaire de la Jeune Lance Sétoise, Aurélien Evangelisti, colossal bébé de 150 kilogrammes, qui a déjà soulevé à cinq reprises le pavois de la Saint Louis et truste nombre de tournois. Le fleuron de l’Amicale des Jouteurs de la Pointe Courte est Stephan Petroff.
Cet après-midi, l’amitié et la bonne humeur priment sur l’enjeu. En prologue, l’un des jouteurs du cru a même lancé le défi, rare selon le speaker, d’envoyer au jus deux adversaires à la fois. Le jouteur victorieux du challenge sera probablement porté en triomphe sur les épaules de ses amis jusqu’au bar du Passage. Les libations se poursuivront tard dans la nuit chez les Pointus.
Demain, la fête sera finie. Tandis que les pêcheurs sillonneront l’étang, les nombreux chats reviendront ronronner au soleil dans le calme retrouvé du petit port.

 


 

 

 

 

 

Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 1 juillet, 2009 |5 Commentaires »

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5 Commentaires Commenter.

  1. le 2 juillet, 2009 à 14:00 maesv écrit:

    eh bé ! dirais-je « avé l’assent » cela m’a l’air d’une belle démonstration de virilité au vu des photos… j’imagine l’engouement des petits garçons qui assistent au spectacle et rêvent qu’un jour eux aussi, ce doit être pour eux un bon stimulant à la gagne, j’imagine aussi les jeunes filles qui doivent se régaler devant tous ces habits blancs mâlement remplis de beaux mecs musclés, paradant, jouant les coqs pour attirer l’oeil des poulettes mi-effarouchées, mi-intéressées … Ce doit être excitant d’être sétois(e) les jours de joute… je me suis marrée de voir ces grands gaillards assis près du jouteur se protéger la tête avec des grimaces d’angoisse de se prendre un coup de lance, à les voir on sent les mauvais souvenirs que cela doit laisser… Ce que je me demande, c’est pourquoi le bébé joufflu n’a pas des adversaires à sa taille, mais je suppose que cela fait partie de l’enjeu… aller se mesurer à Goliath, espérer lui faire mordre la poussière euh pardon, les flots… chapeau à ceux qui y vont… moi j’aime pas l’eau, j’irais pas… enfin si pour voir les coqs bomber le torse, ce doit être truculent !

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  2. le 31 août, 2009 à 17:37 severac écrit:

    que signifie  » passer la garde « ?
    par avance merci
    Serge

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  3. le 31 août, 2009 à 18:06 encreviolette écrit:

    La lance ne doit en aucun cas décoller de dessous du bras, pas plus que la glisser en arrière dans la main du jouteur au delà d’une limite matérialisée par une bande de couleur. Ce type de faute, qualifiée de « faire filer » ou « passer la garde », est sanctionnable.

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  4. le 26 juin, 2016 à 11:51 Gaignaire écrit:

    Auriez-vous svp les paroles de la chanson des joutes « Maridats, tenets-vos ben… etc. » ? Merci de me les passer car je les ai perdues….

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    • le 27 juin, 2016 à 9:20 encreviolette écrit:

      Bonjour,
      Voici les paroles de cette chanson des ajustas qui remonte au temps où les joutes opposaient la barque des célibataires (jounessa) aux mariés. Il s’agit de l’ouverture de l’opéra de Frontinhan (Frontignan), le premier opéra écrit en occitan par Nicolas Fizes en 1678:

      Maridats tenètz vos ben aicís la joinessa qu’arriba,
      Amb son cap de jovent nas en l’èr e lo jarret que tiba
      Pavilhons ajustaires
      e puòi lo tamborinaire
      sens oblidar l’autbòis
      Que nos bufarà tot uòi!

      Sus la tinteina maridats, quau es aquel que se i asarta?
      Seretz totes desquilhats coma de capochins de carta.
      Ne tombaretz a l’aiga
      Aplatits coma una palaiga,
      E colaretz au fons
      Coma una bala de plomb.

      Tre qu’es donat lo senhau, bufa autbòis! La barca es en rota,
      Puòi tres coma cau, e chasca ajustaire s’arc-bota
      Quante bèu còp de lança!
      La tinteina ne balança,
      I a un pavús de crebat,
      Mai digús es pas tombat.

      La joinessòta dals blus que risiá dau pavilhon roge
      Aviá pariat dètz escuts que ne tombarián au mens dotze.
      Ie l’an jogada grisa,
      I an fach banhar la camisa,
      La lança e lo pavús
      Lo gauchièr n’a tombat tres.

      Las ajustas de Sant lovís es quicòm que jamai nos lassa,
      E tot Seta se rejoís, los estrangièrs venon en massa.
      Tant qu’aurem lo Bordigon,
      Ajatz pas paur que finigan
      Aquel jòc se farà
      Tant que Seta durarà!

      La chanson des joutes (traduction)

      Mariés, tenez-vous bien,
      Voici la jeunesse qui arrive
      Avec son chef de file,
      Nez en l’air et le jarret tendu.
      Pavillons, jouteurs et puis les joueurs de tambour,
      Sans oublier le hautbois
      Qui soufflera tout aujourd’hui.

      Sur la tintaine, mariés
      Qui donc s’y hasarde ?
      Vous serez tous renversés
      Comme des châteaux de cartes.
      Vous tomberez à l’eau,
      Aplatis comme une sole
      Et vous coulerez au fond
      Comme une balle de plomb.

      Dès que le signal est donné,
      Souffle, hautbois ! La barque est en route.
      Puis trois saluts, comme il faut
      Et chaque jouteur s’arc-boute.
      Quel beau coup de lance !
      La tintaine en balance,
      Un pavois est crevé, mais personne n’est tombé.

      Les jeunes écervelés des bleus
      Qui riaient du pavillon rouge,
      Avaient parié dix écus
      Qu’ils en feraient tomber au moins douze.
      Ils l’ont eu amère,
      Ils ont eu la chemise mouillée,
      La lance et le pavois, le gaucher en a fait tomber trois.

      Les joutes de la Saint Louis
      Sont quelque chose qui ne nous lasse jamais,
      Et tout Sète ce réjouit,
      Les étrangers viennent en masse.
      Tant qu’on aura la bordigue,
      N’ayez pas peur qu’elles s’arrêtent,
      Ce jeu se fera tant que Sète durera.

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