Archive pour juin, 2009

Causses toujours! Du Méjean à l’Aigoual par le col de Perjuret

Fidèles lecteurs, vous connaissez mon habitude, lorsque je roule vers les rivages languedociens, de mettre le clignotant pour humer l’air des grands causses durant quelques heures.
Aujourd’hui, sortie de l’autoroute A75 à hauteur de la butte de Séverac et son château médiéval pour plonger au plus vite vers Les Vignes, hameau aux toits de lauzes et d’ardoises, en surplomb des gorges du Tarn !
Je ne m’attarde pas dans les « détroits » descendus par les célèbres bateliers de La Malène et, Causses toujours, après celui de Sauveterre, je me hisse sur le Méjean par une route en corniche vertigineuse.
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 Situé en Lozère, le causse Méjean qui signifie médian à cause de sa position centrale entre Sauveterre et le causse Noir, s’étend sur 330 km2 à une altitude variant entre 800 et 1247 mètres au mont Gargo, son point culminant.
Il constitue une véritable île calcaire entourée de gorges très profondes creusées par le Tarn au nord, la Jonte au sud et le Tarnon à l’est.
Ce haut plateau quasi désertique où vivent moins de 500 habitants, me rappelle deux savoureux films aux destins opposés.
C’est d’abord le délirant et onirique Calmos, un « nanar anar », véritable pamphlet contre le féminisme galopant des années 70. En ouverture choc , marque de fabrique de l’iconoclaste Bertrand Blier, le gynécologue Jean-Pierre Marielle mange avec une mine dégoûtée, un sandwich au pâté en observant les moindres recoins de sa cliente, les jambes écartées, nymphomane impatiente d’être examinée. Lassé de sa vie trop rangée, il tombe à la sortie de son cabinet, sur Jean Rochefort largué par sa femme, qu’il convainc d’abandonner tout et de se barrer avec lui, loin de toute civilisation, pour aller vivre peinards, en plein air, à la fraîche … sur le causse Méjean. Ils y rencontreront Bernard Blier, un curé truculent et soiffard … puis seront arrêtés par un escadron d’amazones nymphos !. Le film connut un fiasco commercial retentissant.

http://www.dailymotion.com/video/x79tdd

Me reviennent aussi la musique de 37° le matin et la sublime scène de l’anniversaire de Betty. Sur le causse désert, rougeoyant au soleil couchant, près d’une bergerie, Zorg alias Jean-Hugues Anglade, sort du coffre de sa voiture, un gâteau aux bougies déjà allumées.
À tes vingt ans mon amour ! Splendide ! Le film émut des millions de spectateurs. Pour être exact, cette séquence fut tournée non loin de là, aux alentours de Marvejols, mais les émotions sont semblables en traversant ce midi, les étendues sauvages et désolées.

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Ne pouvant malheureusement trop flâner, je choisis la « route du milieu » qui me mène à Meyrueis, trace empruntée antan par les transhumances en direction de l’Aubrac depuis Ganges et les garrigues de l’Hérault. D’ailleurs, ici et là, quelques alignements de pierres sèches témoignent des anciennes drailles.

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Amoureux de silence, de solitude, de grands espaces, inutile de fréquenter les agences de voyages, vous avez tout cela dans notre « douce France ».
Le spectacle est grandiose : certains ronchons ne trouveront qu’ennui et désolation face à ce désert pelé d’herbe jaunâtre rappelant les steppes de Mongolie. Coïncidence, les alentours du hameau du Villaret, offrent de faux airs d’Asie centrale avec quelques chevaux de Przewalski paissant en semi liberté dans la lande. Depuis le début des années 90, ont trouvé refuge ici quelques individus de la seule espèce de cheval sauvage qui n’a jamais été domestiqué et qui, hélas, n’existe plus à l’état naturel depuis une quarantaine d’années.
Pour accentuer encore la « mongolitude » du lieu et du séjour, des yourtes en guise de gîtes, sont à la disposition des touristes vers la partie est du causse.

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Je vibre devant la poésie dégagée par les vastes horizons de croupes et pelouses piquetées de buis et de genévriers. A chaque instant, le parcours des nuages modifie la lumière et dès que le soleil revient, les ombres s’enfuient révélant une palette infinie de couleurs égayées par les jaunes et les verts pimpants des fonds fertiles des dolines redessinés par le trait profond des charrues. Le vent, relativement sage, caresse les « cheveux d’ange », ces graminées qui prolifèrent sur la lande.

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Les brebis leur préfèrent le serpolet, la luzerne sauvage, le paturin, le sainfoin, la lavande, toute cette flore rase et odorante dont on retrouve la subtilité dans la tomme de Hyelzas, fleuron fromager du causse. On compte environ vingt mille têtes d’ovins qui constituent la première source de revenu du demi millier de caussenards qui ont choisi la vie apaisante et pure du plateau.

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Le chien du berger protège le troupeau à mon approche. J’entame un brin de causette avec son aimable maître ravi que je décèle l’âme de son pays.
Derrière nous, juste au-delà de la colline, se cache la grotte de l’Aven Armand. Je me souviens d’avoir visité avec mes parents, cette caverne souterraine renfermant de fabuleux trésors de pierres, 400 stalagmites dont une de trente mètres de hauteur, concrétions de calcite montantes construites goutte-à-goutte durant des millions d’années. Mille et une nuits sur le causse !
J’entends le silence juste troublé par les bruissements d’insectes et la musique de quelque alouette démarrant des amas de pierres qui parsèment les pelouses. Il est trop tôt pour entendre le fameux oedicnème criard, le soir au fond du causse.

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25°2 en ce début d’après-midi ! Betty alias Béatrice Dalle n’est pas à mes côtés.Je n’ai pas d’anniversaire à souhaiter encore que je partagerai demain quelques moments d’affection avec ma tante qui vient de souffler ses 101 bougies. Le temps semble se suspendre un instant. Sentiment d’éternité … vite interrompu, « on the road movie again » vers le rebord sud !

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À échelle réduite, je retrouve un parfum d’Easy Rider et des grands espaces du continent nord-américain. La départementale 986 supplée la mythique route 66 et au bout de ces solitudes rocheuses, je dégringole même dans un canyon.

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Née modestement à 1350 mètres d’altitude dans le massif de l’Aigoual, la Jonte a creusé d’impressionnantes gorges sur une vingtaine de kilomètres entre le causse Méjean au nord et le causse Noir au sud avant de se jeter à hauteur du village du Rozier, dans le Tarn, presque injustement plus réputé.
La route qui descend en corniche jusqu’à Meyrueis et ses toits d’ardoises luisant au soleil, offre de superbes échappées sur le défilé et les falaises abruptes sculptées de monolithes aux formes étranges telles les vases de Sèvres et de Chine.

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Tournant le dos aux gorges et aux vautours fauves qui y tournoient, je mets le cap à l’est vers les Cévennes par le col de Perjuret, du vieux français patoisé le Parjure, nom donné par les Ermites du désert à leurs coreligionnaires convertis de gré ou de force.
Sur ce versant, le col de difficulté modeste ne peut prétendre à participer à la légende du Tour de France. La route dont la déclivité oscille entre 3 et 5,5%, serpente au soleil dans une végétation rabougrie.

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Le sommet est un mince câble, légèrement secoué par le vent, reliant le gigantesque radeau du causse Méjean à l’Aigoual. Aucune buvette ni échoppe de souvenirs, juste deux vieilles maisons en pierre du pays !

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Circulez, il n’y a rien à voir … enfin presque car dès l’amorce de la plongée vers Florac, superbe leçon de géomorphologie, je découvre comme en coupe, les falaises en à-pic du rebord du causse Méjean avec ses barres calcaires.

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La chaussée large, bien dessinée, à la pente beaucoup plus raide que sur l’autre versant, glisse le long de l’abrupt. Vers le fond de la vallée, à l’approche du village de Fraissinet-de-Fourques, la route se rétrécit et les virages se font plus serrés. Bientôt, sur la droite, une stèle attire mon attention.

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Au bord du muret, saut … dans le passé, le dimanche 10 juillet 1960 :
« Midi avait sonné, la messe était dite, le soleil grillait les Causses à perte d’horizon. Aucun signe de vie sur les crêtes pelées ni dans les gorges où l’ombre dessinait des quadrillages menaçants. Seul un mince filet de gens ourlait notre chemin, sortis de quelles grottes et agglutinés de place en place pour donner naissance à de chaudes petites oasis humaines. Nous venions de franchir le col de Perjuret et plongions à virelets que veux-tu, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Sauf pour un seul …
Nous vîmes à un tournant Rostollan qui faisait de grands gestes et remontait à contre-courant en criant : « Roger a tombé ! Roger a tombé ! » Impossible de nous arrêter sur le toboggan où nous étions lancés. Nul n’avait vu disparaître Rivière, ni parmi ses compagnons, ni parmi les témoins. Pendant cinq minutes, on le crut volatilisé, rayé purement et simplement de la carte du monde, dont le paysage immense et chaotique qui nous entourait nous donnait l’échelle. Or, il gisait, à un vingtaine de mètres, en contrebas, dissimulé par un repli de terrain, frappé d’une sorte de paralysie qui lui interdisait le moindre geste, le moindre appel. Et toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux.
»
Ainsi, Antoine Blondin conte « la tragédie du Parjure » qui fait qu’à jamais, ce petit col de Lozère appartient à la légende des cycles.

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Plus que Raymond Poulidor, Roger Rivière promettait de battre en brèche, l’hégémonie de Jacques Anquetil. Rouleur d’exception, champion du monde de poursuite et détenteur du record du monde de l’heure, il envisageait d’étendre sa suprématie dans les épreuves sur route. En l’absence de son rival récent vainqueur du Giro d’Italie, il s’affirmait comme le grandissime favori du Tour de France que seul pouvait lui contester le porteur du maillot jaune, l’italien Nencini, celui-là justement qu’Anquetil venait de vaincre sur ses terres pour quelques secondes, après une empoignade farouche dans les Dolomites (pour les mordus de cyclisme, voir Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse, billet du 15 avril 2009).
Et à vouloir garder le contact avec Nencini, exceptionnel descendeur, le destin de Rivière bascula dans le vide …

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Devant le monument érigé en souvenir du champion fracassé, j’étale ma culture vélocipédique auprès d’un couple de cyclotouristes peu au fait du drame puisque l’épouse avoue être née cette année-là. Je leur donne même à feuilleter une revue spécialisée de l’époque. Photos à l’appui, nous tentons de visualiser le lieu de l’accident : un demi-siècle plus tard, la nature n’a guère changé et nous repérons le petit ruisseau et son lit de pierres auprès duquel gisait Rivière caché par les feuillages.

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« C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue… »

Durant quelques minutes, Roger Rivière, héros rimbaldien, fut le dormeur d’un val cévenol.

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« L’hélicoptère d’évacuation, dans l’impossibilité de se poser sur le palier abrupt où Rivière s’était arrêté dans sa chute, tournait au-dessus de nous. Il atterrit dans l’enclos d’un vieux paysan, noueux comme un ceps de bois dont sont faits les Dominici, à l’instant où, avec une étonnante majesté qu’elle tirait de sa lenteur, l’ambulance déboucha à moins de vingt à l’heure, pour éviter les heurts, et s’arrêta en lisière du champ. Dix photographes, tombés on ne sait d’où, se trouvèrent miraculeusement à la parade. Rivière apparut sur sa civière, l’œil mi-clos, livide comme jamais, et baigné dans sa sueur. On lui fit escorte jusqu’à la nacelle, et tout le monde suivant les paysannes, les chiens, les valets de ferme et même le vieux qui flairait dans tout cela les grands remous de sorcellerie.
Il regarda avec respect l’hélicoptère brasser l’air puis jaillir de son champ en apothéose déchirante. Alors, seulement, il poussa un hurlement et parla d’aller chercher son fusil. Toute pitié l’avait déserté. Le dénouement venait de se jouer sur sa récolte de haricots, six mois de labeur, cinquante mille francs de semis. Le sombre dimanche qu’il vivait n’avait pas exactement les couleurs du nôtre.
»
Anecdote tragi-comique qui illustre la vie rude des paysans de ce pays. Il n’y a probablement plus de témoin de la scène à Fraissinet-de-Fourques qui ne compte plus qu’une soixantaine d’habitants. Les commerces ont fermé, les fermes ont évolué en quelques gîtes ruraux. Près du vieux pont, l’eau de source des Clauzels continue à couler à la fontaine.

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J’oblique à gauche délaissant la « route du Tour » qui, en cette sinistre journée, empruntait un peu plus loin, comme un symbole, sur la corniche des Cévennes, « le col de l’Exil par où fuyaient vers la Prusse et la Hollande, les familles qui voulaient préserver leur foi et leur vie puis le col du Glas, appelé pudiquement d’Uglas, pour effacer jusqu’au souvenir des sonneries lugubres qui annonçaient les troupes catholiques donnant l’assaut aux protestants » !
« Roger Rivière n’est plus parmi nous. Le formidable appareil d’information qui alimente la vie intérieure du Tour pour le meilleur et pour le pire continue de nous relier à la clinique où on l’a transporté, mais les antennes sont en berne … Demain a disparu, on nous l’a proprement escamoté à un tournant de la route. Il a fallu ce drame pour que nous prenions conscience de ce que l’avenir de cette course que nous vivons reposait antérieurement sur les épaules d’un seul champion. Avec lui, l’aventure et la surprise ont basculé dans le ravin ». Le Tour de France, orphelin de son favori, ne fut plus qu’une longue procession jusqu’à Paris, juste troublée, dans la traversée de Colombey-les-deux-églises, par le salut amical du Général de Gaulle qui, clin d’œil du destin, devait passer dix ans plus tard, la dernière nuit de sa vie hors de son domicile, au château monastère d’Ayres près de Meyrueis..
Grandeur et décadence d’un champion cycliste qui ne se cachait pas de recourir à des pratiques dopantes. À son arrivée à la clinique de Montpellier, on retrouva dans une poche de son maillot, un des cachets de palfium emmenés au départ et quelques pilules d’amphétamines.
Les médecins administraient du palfium aux malades en phase terminale pour atténuer leurs souffrances. Ce très puissant analgésique soulageait probablement Rivière de la fatigue mais les effets sédatifs en retardant les réflexes et en déconnectant le système nerveux moteur, l’empêchèrent sans doute de freiner à temps, en ce funeste dimanche de juillet 1960.
Roger Rivière, une des innombrables victimes du dopage, ne recourut jamais. Un petit ruisseau de Lozère avait (dé)fait le grand Rivière !
De retour sur le Méjean, après le K.O sportif … le chaos de Nîmes-le-Vieux ainsi baptisé par analogie à celui proche de Montpellier-le-Vieux, lo Clapàs Vièlh comme l’appelaient les bergers, lo Clapàs étant le surnom donné par les montpelliérains à leur cité.

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Surprenant ressaut rocheux en bordure du causse comme des remparts le protégeant, ce relief ruiniforme provient de la dissolution de la roche dolomitique qui laisse en place les parties les plus résistantes et sculpte les formes les plus étranges.
Je reviendrai aux abords du Veygalier, errer dans cette ville fantôme de rochers inquiétante dès que le soleil disparaît, et exciter mon imaginaire devant les créations captivantes, terrifiantes ou grotesques telles la Marmite de Gargantua, le Lion et même des Arènes, Nîmes oblige.

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Je coupe la route au sommet du col de Perjuret pour franchir le Mont Aigoual, la dernière difficulté de la journée avant de plonger vers le littoral languedocien. Au calcaire du causse, succède le granite dont sont bâties les quelques maisons de Cabrillac, rare hameau situé sur un replat entre les rivières naissantes de la Jonte et du Tapoul.
J’arpente quelques instants l’unique ruelle malgré l’os macabre posé sur le panneau à l’entrée du village.

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Après quelques kilomètres en forêt, je retrouve en vue du sommet les croupes rases des pâturages et … un vent terrible à décorner les béliers de la draille d’Aubrac. Avec moult difficultés, je parviens tout de même à m’extraire de mon véhicule.
Brrrrrrr ! Au pied de la station météorologique, château fort construit à la fin de XIXème siècle, le mercure atteint péniblement dix degrés.

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Climatiquement, le Mont Aigoual qui culmine à 1567 mètres, est excessif : -28° C en 1956, rafales dépassant 360 km/h le 1er novembre 1968, 10 mètres de neige tombée l’hiver 1995-1996, deux mètres de pluie en moyenne par an, 240 jours de brouillard !
L’Aigoual, situé sur la ligne de partage des eaux entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée, est le théâtre du conflit entre les masses d’air chaud venant du sud et celles nuageuses et humides arrivant de l’océan.
Cet après-midi, à en juger par leur démarche titubante, le vent saoule nombre de touristes pourtant en admiration devant le panorama exceptionnel à 360 degrés dans un rayon de 300 kilomètres : au nord, les grands Causses bien sûr, le mont Lozère, la chaîne des puys du Cantal, vers l’ouest, le Canigou et les Pyrénées, le Ventoux puis les Alpes à l’est avec le massif des Écrins et le Mont Blanc.

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Pour l’instant, plongée au sud vers le Pic Saint Loup et la Méditerranée ; la chaleur revient dans la longue descente en épingles du col de la Seyrérède. En bas, il fait trente degrés !
J’ai omis de vous dire que la Lozère, le département le plus désertique de France, s’enorgueillit de la faible prévalence de cancers chez les seniors et du plus petit nombre de diabétiques. À défaut de vous y installer comme Marielle et Rochefort, venez humer quelques heures, l’air vivifiant du causse Méjean !

 

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 23 juin, 2009 |1 Commentaire »

Le Bleuet des champs

« Les bleuets d’azur
Dans les grands blés murs
Nous font des clins d’œil
Au bord du clocher
La pie vient percher
Sa robe de deuil
Seul, le vent du mois d’août
A les yeux si doux
Qu’on en boirait bien
Et l’herbe d’amour
Se fait de velours
Au creux de mes reins … »

Les herbicides épargnent involontairement mes vieux os de quelque lumbago. Il y a belle lurette que les bleuets chantés par Marcel Amont, dans ma jeunesse, ne mouchettent plus les champs de blé de mes contrées.
Bleuets, marguerites, coquelicots, même combat, même destin : autrefois, fleurs des champs, « adventices » des cultures, compagnes des céréales, plantes des moissons (messicoles), éradiquées par la chimie agricole, elles se sont réfugiées, aujourd’hui, dans les friches et sur les talus au bord des routes.

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Finis les beaux romans, les belles histoires, cachés dans un grand champ de blé, c’étaient les romances d’autrefois ! On ne compte plus bleuette dans les moissons, on n’effeuille plus la marguerite, le rossignol du gentil coquelicot mesdames avait une vision prémonitoire, les Hommes ne valent rien !

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À ce rythme, bientôt, nous ne nous souviendrons de ces fleurs du mâle devenues fleurs du mal de l’agriculture intensive, qu’à travers les coups de pinceaux de Van Gogh ou Monet.
Le bleuet des champs qui appartient à la famille des Astéracées, anciennement Composées, doit son nom latin Centaurea cyanus, à sa couleur bleu cyan et au centaure Chiron, une de ces créatures mythologiques représentées avec un avant-train humain et quatre pattes de cheval.
Chiron, considéré par Homère comme le plus juste des centaures, éducateur mythique et féru de médecine, révéla à son élève Achille, les vertus des plantes médicinales et l’aurait soigné avec une plante de ce type. Il connut moins de succès sur sa propre personne puisqu’il ne guérit point de la flèche empoisonnée par le sang de l’hydre, lancée maladroitement dans son genou par Héraclès. Victime en somme d’un accident du travail de centaures, Chiron, pour mettre fin à ses atroces souffrances, échangea son immortalité avec le pas très commun des mortels Prométhée. Nom de Zeus ! Celui-ci, en voulant récompenser Chiron pour l’ensemble de son œuvre, le plaça après sa mort, sur la voûte céleste où il devint la constellation du Sagittaire … oserais-je dire que cela lui fit une belle jambe ?
Si son efficacité sur les plaies au genou ne semble pas démontrée, de prétendues propriétés comme remède aux affections oculaires, valent au bleuet, de s’appeler parfois « casse lunettes » depuis le Moyen Âge. Certains ouvrages de phytothérapie précisent que des « bonnes femmes » utilisent comme collyre, une infusion préparée à partir du bleuet … qui conviendrait surtout pour les sujets aux yeux bleus ! Vous pouvez toujours essayer si vous avez les yeux rougis à pleurer sur son sort !
« Nos grands mères savaient » aussi que les bains de bouche à base de bleuet soignent les inflammations de la muqueuse buccale, et qu’une tisane de fleurs de bleuet séchées atténue la goutte. On prépare même dans le Nord, une bière de bleuet « antirhumatismale ».

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D’autres noms populaires souvent poétiques désignent la Centaurea cyanus tels l’aubifoin, la baverole, la blavette, le chevalot, le bouffain, l’herbe de Saint Zacharie et, en français vieilli, le bluet.

« Allez, allez, ô jeunes filles !
Cueillir des bluets dans les blés… »

Incite Victor Hugo dans une de ses ballades aux Orientales.
On l’appelle aussi barbeau et, à la fin du XVIII ème siècle, la reine Marie-Antoinette inventa le décor de vaisselle « à la reine », dit de « barbeaux », composé de bouquets de bleuets.
Chez nos voisins britanniques qui ont le chic pour nommer les fleurs (rappelez-vous du « daffodil » de la jonquille), le bleuet des champs devient bachelor’s button, le bouton du célibataire ! Savoureuse invitation à un voyage, sinon pour Cythère, du moins dans les champs !

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Si une humeur vagabonde vous emmène au Canada ou dans les Vosges, méfiez-vous car le bleuet ou bluet désigne aussi certaines variétés d’airelles et de myrtilles ! C’est délicieux mais cela tache !

« Dans leur fraise, leurs collerettes
Liserons, roses et pâquerettes
J’aime le myrte et les muguets
Les lilas et la primevère
Mais la couleur que je préfère
C’est le bleu, le bleu des bleuets.

Oh, le velours brun des pensées
L’oranger blanc des fiancées
Les lourds glaïeuls, les lys fluets
L’or du soleil morne et sévère
Mais la couleur que je préfère
C’est le bleu, le bleu des bleuets.

 

Dans les blés blonds courons, ma mie
Avec une grâce endormie
Les bleuets font des menuets
Mon amour les prit pour emblème
Et c’est mon propre amour que j’aime
Dans le bleu, le bleu des bleuets. »

Frottez-vous les yeux, ces couplets « à l’eau de rose » (ou de bleuet ?) émurent tant Georges Brassens dans sa jeunesse, qu’il les enregistra dans une savoureuse compilation au profit de l’association Perce-Neige de Lino Ventura.
Il est vrai que le bleu franc du bleuet constitue un pur ravissement. On se sert parfois des pigments de sa fleur, en imprimerie pour colorer des encres, en pharmacologie pour tinter certains médicaments, et même en cosmétique, pour rectifier la nuance des cheveux blancs.
Avant la révolution agricole, le bleuet cheminait donc avec nous, dès le temps de la communale et la plume sergent-major jusqu’à l’époque nostalgique des fils argentés en passant par les premiers émois en plein air de l’adolescence.

« Un doux parfum qu’on respire
C’est fleur bleue
Un regard qui vous attire
C’est fleur bleue
Des mots difficiles à dire
C’est fleur bleue
Une chanson qu’on fredonne
C’est fleur bleue
Un jeune amour qui se donne
Deux grands yeux qui s’abandonnent
C’est fleur bleue… »

Le botaniste le décrit comme une plante pouvant atteindre une hauteur de 60 centimètres avec au bout de sa tige dressée, grêle et veloutée, au centre du capitule, des fleurs pourpre violacé, et à la périphérie, de grandes ligules bleues en forme d’éventail.

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Le promeneur poète tombe sous le charme irrésistible de cette herbe folle qui, frémissante sous la brise, dans sa robe légère aux franges lapis-lazuli, fait des clins d’œil pour l’inviter à minauder avec elle. Chassée par les longues barbes jalouses des épis de blé, la mauvaise herbe sauvageonne continue cependant à faire chavirer les cœurs, en jachères et friches.
Le langage des fleurs la dit pourtant timide, n’osant avouer son amour pour la personne aimée.
Attirées par le nectar et le pollen qu’elle produit en abondance, les abeilles la butinent volontiers, promesse de futures lunes de miel gustatives.
Paradoxe, comme un pied de nez à la mémoire courte des agriculteurs modernes peu reconnaissants, le bleuet symbolise le souvenir lié à la guerre de 1914-1918 :

 

« Les voici les p’tits « Bleuets »,
Les Bleuets couleur des cieux
Ils vont jolis, gais et coquets,
Car ils n’ont pas froid aux yeux.
En avant partez joyeux ;
Partez, amis, au revoir !
Salut à vous, les petits « bleus »,
Petits « bleuets », vous notre espoir ! »


À partir de 1915, au lendemain de la bataille de la Marne, les poilus des tranchées surnomment « bleuets », les jeunes recrues qui arrivent au front, revêtues du nouvel uniforme de l’armée française de couleur bleue. En effet, le commandement français, très « clairvoyant », admet la nécessité d’opter pour des couleurs plus discrètes que la garance du képi et du pantalon et, partant du principe que le soldat se voit d’abord de loin, près de la ligne bleue du ciel, il porte son choix sur le fameux bleu dit horizon. Quelle stratégie de camouflage sur fond de « ligne bleue des Vosges » !
Le bleu horizon, symbole de la première guerre mondiale, fournit même son nom, lors des élections législatives de 1919, à une chambre des députés formée d’un « bloc national » de conservateurs soucieux de « faire payer l’Allemagne ».
Par analogie avec les jeunes recrues militaires, les journalistes sportifs qui usent dans leur dithyrambe, de références guerrières, appellent souvent bleuets, les jeunes espoirs français dans l’attente d’être sélectionnés dans la grande équipe des Bleus.
Michèle Bernard, chanteuse trop méconnue, révélée au Printemps de Bourges, lauréate du Grand Prix de l’Académie du Disque Charles Cros, trousse de jolis vers avec sa verve antimilitariste :

« Sous les drapeaux, y a des tombes
Et des noms gravés
En souvenir des hécatombes
Des tas d’ fleurs fanées

Sous les drapeaux, y a des foules
Qui hurlent à la mort
À coups d’ ballon, à coups d’ boule
« C’est nous les plus forts ! »

 

Mais moi, j’aime par-dessus tout
Un drapeau de rien du tout
Qui s’ dresse tout seul dans les blés
Sans que l’ clairon l’ait sonné

 

Le bleuet, la marguerite et le coquelicot

 

C’est des p’tites fleurs franchouillardes
Même le Maréchal
S’en servait pour ses cocardes
C’est ça qui m’ fait mal… »

Au milieu des bombardements et des gaz de combat, les bleuets comme les coquelicots, continuent à fleurir dans la terre ravagée des tranchées. Seules notes de couleur dans la fange, témoignages de la vie qui continuait malgré l’horreur, les britanniques choisirent le coquelicot comme symbole du souvenir tandis que nos poilus adoptèrent le bleuet comme fleur de mémoire et de solidarité.
Dès 1916, deux femmes, Charlotte Maleterre, fille du général Niox, et Suzanne Lenhardt, infirmière, toutes deux travaillant à l’Hôtel des Invalides et émues par les atroces souffrances des grands blessés de la guerre, suggèrent de créer un atelier de confection de bleuets en tissu réalisés par les invalides eux-mêmes dont la vente permettra de recueillir des fonds à destination des mutilés. En octobre 1934, l’association Le Bleuet de France est officiellement créée. Depuis 1991, elle est sous la responsabilité de l’Office National des Anciens Combattants et Victimes de guerre et la petite fleur de tissu s’est métamorphosée en autocollant vendu dans toutes les communes de France lors des cérémonies du 8 mai et du 11 novembre.

« Quand il est mort le poète,
Le monde entier,
Le monde entier pleurait.

On enterra son étoile,
Dans un grand champ,
Dans un grand champ de blé.

Et c’est pour ça que l’on trouve,
Dans ce grand champ,
Dans ce grand champ, des bleuets. »

Longtemps avant Gilbert Bécaud, une légende grecque prétendait que la déesse Flore métamorphosa en bleuet, l’enfant poète Cyanos pour que tous se souviennent, après sa mort, de ses œuvres célébrant la nature.
Vite, européens écologistes, militez pour l’éradication des pesticides, fongicides et herbicides, tolérez juste l’enfouissement des étoiles de poètes dans les champs afin que les générations futures y gambadent, de nouveau, nos « petites fleurs franchouillardes » entre les dents!

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« … Épinglé au revers tendre
D’un amour nouveau
Le bleuet vient pour t’apprendre
Que le monde est beau

La marguerite est une reine
En peau de chagrin
En l’effeuillant, on s’entraîne
À souffrir demain

Trois gouttes de sang, c’est le drame
Amour, jalousie
Gentil coquelicot, Mesdames,
Faut payer le prix

Le bleuet, la marguerite et le coquelicot … »

 

 

Publié dans:Coups de coeur, Leçons de choses |on 10 juin, 2009 |2 Commentaires »

Bonne Fête Mamans

Pour cause de Pentecôte tardive, les mamans sont fêtées, cette année, en ce premier dimanche de juin.
Dans un ancien billet (voir Fête des Mères et Collier de nouilles du 25 mai 2008), j’ai évoqué longuement l’origine de cette tendre tradition.
Aujourd’hui, plutôt qu’un long discours, je m’efface derrière les mots du chanteur algérien Idir, fils de berger berbère. Son nom de scène signifie en kabyle, « il vivra » ; ainsi appelle-t-on l’enfant né difficilement pour l’encourager à vivre.
Artiste discret et modeste, homme de conviction, Idir participe souvent à des concerts pour soutenir de nobles causes. Il chante l’amour, la liberté, l’exil qu’il connaît bien puisqu’il est installé en région parisienne depuis 1975.
Bien avant la mode du raï exporté notamment par Khaled et Cheb Mami, il enregistre « Avava inouva », le premier tube planétaire issu du Maghreb.
En ce jour, je vous propose d’écouter une autre de ses berceuses, écrite en hommage à sa mère.
Ssendu est le mouvement de balancier que sa maman effectuait quand elle battait le lait pendant des heures pour obtenir une petite motte de beurre :

« Baratte ! et donne-nous du beurre bien blanc
Baratte ! que l’on remplisse le pot
Baratte-toi petit lait
Donne-nous une motte de beurre
Dont on a envie (comme on le souhaite)

Calebasse que les mains étreignent
C’est toi, tout mon secret !
Malgré la disette…
Le chant adoucit la misère
Venant te solliciter…
Ma calebasse appelle le bien
Mon petit lait sera clarifié…
Avec la grâce du seigneur. »

Au-delà de l’amour d’une mère pour ses enfants et de la profonde gratitude du fils devenu adulte, Ssendu constitue un émouvant hommage aux mères d’Algérie et plus universellement, à toutes les mamans du monde. Savourez, c’est sublime!
Tendrement à toi chère maman !

http://www.dailymotion.com/video/xemeh

 

Publié dans:Almanach, Coups de coeur |on 6 juin, 2009 |3 Commentaires »

Le palet breton

Une indéfectible amitié de trente ans m’attire régulièrement en Bretagne lors d’un des ponts généreusement accordés pour fêter celui qui gît sur les mille et un calvaires, à la croisée des routes de la région … quoiqu’une « raffarinade » récente batte en brèche quelque peu la tradition, au nom d’une soi-disant solidarité.
Putain, 30 ans ! se lamentait le guignol d’un ancien président de la république suite à une trahison balladurienne . En ce qui nous concerne, même le lit du Couesnon qui a cocufié mon ami, du Mont-Saint-Michel, n’a réussi à altérer nos sentiments.
Ouf, quel préambule ! Depuis que je vous ai entretenu de Cavanna, la semaine dernière, je lui emprunte, par contagion, son style alambiqué … Et tout cela pour évoquer le palet breton, une tradition régionale de ma « Douce France » !
Lecteurs gourmands, ne vous léchez pas trop vite les babines, il ne s’agit pas du délicieux biscuit rond et doré, friable, rangé dans une boîte en fer sempiternellement décorée de coiffes et chapeaux ronds. Je ne me moque pas, j’en ramène également, la preuve !

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Percevez l’originalité du motif de l’emballage !
Quoique l’analogie morphologique soit indéniable, mon propos est le petit disque en fonte que les bretons aiment lancer, à la campagne comme à la ville, le dimanche lors des kermesses et pardons, ou après les repas familiaux.

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On retrouve des traces de jeux de palets en France dès le Moyen Âge. Ils portaient les noms poétiques de « franc du carreau », « au plus près du couteau », bouchonne, galoche, gâline, mère, mie, quilleboche.
Plus tard, dans le grand Ouest, une pierre ronde et plate jetée à même le sol des chemins, faisait office de palet.
Il existe, aujourd’hui, plusieurs déclinaisons régionales du jeu de palet breton selon le type de terrain et de cible utilisés.
En centre Bretagne, dans la région du Poher, vers Carhaix, bourg renommé pour son festival de musique des Vieilles charrues (avec cette année, Bruce Springsteen en ouverture !), on pratique le palet sur terre qui nécessite un tas de terre glaise légèrement en pente pour une bonne vision du jeu, en fait, le plus souvent, deux pour éviter une perte de temps en allers et retours ! Les joueurs doivent approcher leurs palets le plus près possible du « pinoë » peint en blanc et distant de 17 mètres. Une terre mouillée facilite le piquage du palet mais cela ne saurait être un problème dans cette région de crachin ! Je blague, bien sûr, il fait toujours beau en Bretagne !

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En Morbihan, dans la région de Pontivy, bien qu’en déclin avec la transformation du paysage rural, on joue encore au palet sur route. Deux cercles ou deux croix celtiques de 50 cm de diamètre, sont tracés sur la route à 15 mètres l’un de l’autre. Il s’agit ici de lancer le palet dans le cercle, le plus près possible du « petit » placé au centre de la cible.
Dans le Finistère sud, on s’émoustille volontiers au plaisir de la galoche bigouden qui, dussè-je vous décevoir, lecteurs coquins, ne constitue pas une variante bretonnante du « french kiss ». Entre palet et palais, se glisse toute la finesse de la langue française !
Les joueurs doivent, avec leurs palets ou « péioù », abattre la galoche, un cylindre de bois dur placé au centre d’une croix celtique, et s’approcher du « lipar », rondelle métallique posée sur la galoche.
Une variante dite galoche sur billot se pratique dans le petit Trégor, près de Morlaix, ainsi qu’en haute Cornouaille. Le but est de renverser avec le palet, la galoche placée au centre d’un billot de bois.
Non loin des monts d’Arrée, à Guerlesquin, chaque Mardi Gras, se dispute le championnat du monde de « bouloù pok ». Le palet ou boulou est une pièce de bois dans laquelle on coule du plomb et qu’on lime ensuite pour aplanir un côté. L’objectif est de jeter le boulou le plus près possible du « mestr », une boule de bois coupée aux deux tiers.
Trente années de pratique dans des jardins de Rennes et de Dinard (à raison d’un ou deux jours par an je vous le concède !) m’autorisent à vous dévoiler les subtilités du palet sur planche, jeu traditionnel phare du département d’Ille-et-Vilaine.
L’usage d’une planche en bois remonte à après la première guerre mondiale, avec le pavage puis le goudronnage des chaussées rurales. Dans un premier temps, on utilisa les plateaux des bascules communales pour la pesée des sacs de grain ou des bestiaux, ainsi que les panneaux des vieilles portes de fermes. On leur substitua par la suite, une planche facilement transportable permettant de jouer en plein air ou à l’intérieur selon l’incertitude du temps car vous savez désormais qu’il pleut deux fois par semaine en Bretagne !
Le « plancher », un carré de 70 cm de côté et 3 cm d’épaisseur, est constitué d’un bois tendre, hêtre ou peuplier, voire désormais d’une essence exotique. On en trouve dans les grandes surfaces de la région. Un excellent bricoleur pourra s’en fabriquer une en assemblant des panneaux de bois mais attention, le bois « joue ». Hors jeu, il est conseillé de tenir sa planche debout dans un endroit frais et légèrement humide ; par temps très sec (il paraît que cela arrive !), on humidifie la planche avec un sac en jute imbibé d’eau.
Il faut positionner le plancher sur un sol relativement plat de manière aussi à ce qu’on joue dans le sens du bois. En effet, si l’on lance à contresens, le palet accroche le bois et ne tient pas. Je ne suis pas persuadé cependant que cela soit la seule cause de ma maladresse récurrente ! Une consommation insuffisamment modérée de muscadet sur lie peu avant la compétition, peut nuire également à la précision du lancer.

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Le jeu de palet, tel qu’on le trouve dans le commerce, comprend une douzaine de disques numérotés de fonte et d’acier d’un diamètre maximum de 56 mm, d’environ 8 mm d’épaisseur, et pesant entre 135 et 150 grammes, ainsi qu’un « maître », un palet plus petit de 46 mm de diamètre et 5 mm d’épaisseur. Les bons « paletistes », soucieux de leur outil de jeu, les affûtent régulièrement à la meule pour que le palet « morde » mieux le bois, et les nettoient pour les préserver de la rouille. Il n’est pas rare à la campagne, qu’ils en gardent une paire au fond de la poche, à côté du Laguiole, en prévision d’une partie au hasard des rencontres dans le village ; ceci n’est pas envisageable pour les joueurs de pétanque !
Chez mon ami, soucieux malgré tout d’un soupçon de celtitude, les palets sont rangés dans une boîte de whisky pur malt hors d’âge !
La présentation du matériel faite, place au jeu ! Comme la lecture de Tintin, il convient à tous, garçons et filles, de 7 à 77 ans pour poursuivre agréablement un pique-nique ou un barbecue. Selon le nombre de convives, on peut constituer des équipes de deux ou trois voire organiser un mini tournoi où chacun s’affronte successivement.
La ligne de lancer est tracée à cinq mètres de la planche. La première difficulté survient dès le lancer du maître ; un joueur a droit à 3 tentatives pour placer le maître sur la planche ; en cas d’échec, c’est au tour de l’adversaire de jouer le maître. Chez les néophytes, l’exercice est d’ores et déjà délicat. Le joueur aguerri, par contre, avec perversité, tente de placer le maître près du bord de la planche ou dans un coin pour compliquer la tâche de l’adversaire.
Le joueur qui est parvenu à poser le maître, joue alors ses deux palets de manière à ce qu’ils s’immobilisent sur la planche le plus près possible du petit. Tout palet qui roule hors de la planche ou qui touche le sol avant d’atterrir sur le bois, est éliminé. C’est, ensuite, au camp adverse de lancer au moins deux palets jusqu’à ce qu’ « il domine », c’est-à-dire qu’il réussisse un jet encore plus proche du maître.

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La mène s’achève lorsque tous les palets ont été joués et on compte alors les points. La première équipe qui marque douze points, remporte la manche.
À ce propos, j’envisage de déposer une plainte auprès de la Fédération Française de Palets sur Planche Bois (ne riez pas, elle existe !) pour une interprétation abusive des règles lors de ma récente compétition dinardaise !!! Nous jouâmes les parties en treize points sans respecter le lancer de deux palets successifs. Or, même un normand sait qu’on estime le lancer « au bras » et non à l’œil ; on prend la mesure avec le premier palet et on rectifie le tir en lançant le second dans la foulée !
Le palet est lancé au choix à plat ou en piqué, en le tenant fermement entre le pouce et l’index, et en le calant en dessous avec le majeur.
Certains lancent à bras tendu avec un mouvement de balancier, d’autres jouent « à la rennaise » avec le bras cassé. Moi, je joue … comme je peux, « à la normande », un coup p’têt ben tendu, un coup p’têt ben cassé !
Les joueurs à la technique très affirmée, réussissent, comme les boulistes, des « carreaux » en éjectant le palet de l’adversaire, ou des « chapeaux » en recouvrant le maître avec leur palet.
« Cent fois sur le plancher, remettez votre palet » est le credo des débutants qui ressentent une forte frustration de ne pas réussir à immobiliser le disque de fonte sur le bois et d’être d’un piètre secours pour leurs équipiers. « Hêtre ou ne pas hêtre » telle est la question existentielle qui taraude le joueur de palet sur planche de bois !

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Très vite, on se pique au jeu commencé dans l’atmosphère conviviale de fin de repas. On chambre l’adversaire, on houspille l’équipier maladroit, on discute âprement en mesurant un point contesté. Les bretons voient d’un mauvais œil, les cousins normands et parisiens d’adoption, contester leur ancestrale suprématie, sur leurs propres terres ! Pour emprunter un des clichés éculés des journalistes sportifs, bientôt, l’enjeu prime sur le jeu ! Tout cela dans l’humour, la dérision et la plus parfaite amitié, bien évidemment !

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La pression faiblit un instant avec l’ouverture de quelques canettes de Coreff, la bière bretonne des marées. Pour être exact, déplorable délitement des traditions ou effet pervers secondaire de la mondialisation, cette année, nous eûmes droit à la bière Perlenbacher premium pils ! Au fond de la Bretagne bretonnante, dans les cours de fermes et devant les cafés, la bolée de cidre tirée de la barrique, rafraîchit encore les gosiers asséchés par les parties enflammées.
Dans les concours régionaux ou de pardons, divers trophées récompensent les équipes victorieuses. Dans nos joutes amicales, durant plusieurs années, un « superbe objet d’art » fut remis aux vainqueurs, en l’occurrence des nains de jardin en plâtre. La tradition cessa lorsque quelques présumés membres du FLNJ (Front de Libération des Nains de Jardin) s’en prirent aux statuettes !
Le palet breton est un jeu voire un sport (puisqu’on considère que la pétanque en est un), qui développe adresse et concentration dans un esprit festif. Il peut se pratiquer dans les cours d’école à côté des marelles. Il ne réclame aucun matériel onéreux et un terrain de fortune tel un coin de jardin suffit. Récemment, à l’occasion de la finale de la « Coupe de France de Bretagne » de football, les supporters de Rennes et de Guingamp, improvisèrent une vaste aire de jeu de palet sur l’esplanade du Stade de France.
Sans postuler encore au championnat de France qui réunit plusieurs centaines de doublettes, en juillet, à La Guerche de Bretagne, je compte bien, l’an prochain, fêter trente et un ans d’amitié en contestant l’hégémonie des joueurs de palet d’Ille-et-Vilaine. J’ai même découvert une association Paletistes dans la ville de Trappes, en Yvelines, sans doute à l’initiative d’une colonie bretonne. Attention, le jeu de palet breton sur planche de bois, s’internationalise !
Pour l’heure, il est temps de préparer le feu pour griller la galette saucisse !

 

 

 

Publié dans:Coups de coeur |on 3 juin, 2009 |4 Commentaires »

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