Mon Oncle … et mon oncle!

J’ai profité du week-end prolongé du 8 mai pour me rendre chez Mon Oncle, plus exactement chez sa sœur. J’imagine votre mine circonspecte et je conçois, en effet, que ce n’est pas le genre d’information qui puisse vous captiver. Et pourtant …
Si je précise que le mari de sa sœur, Monsieur Arpel est directeur de la prospère usine Plastac spécialisée dans la fabrication de tuyaux en plastique, je devine aussitôt qu’un large sourire éclaire votre visage et que de sautillants accords de piano, accordéon et flûte trottent dans votre tête … qui sait même, vous sifflotez devant votre écran .
Les plus anciens d’entre vous viennent de replonger, cinquante ans en arrière, dans l’univers poétique et loufoque du film de Jacques Tati récompensé par le Grand prix du jury du Festival de Cannes 1958 et l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood en 1959.

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Bref, je me suis rendu au « Centquatre » rue d’Aubervilliers, un nouvel établissement de création artistique de la ville de Paris, où a été remontée à l’échelle réelle, la Villa Arpel, décor mythique de ce chef d’œuvre d’humour, construit à l’époque, dans les studios de La Victorine à Nice.
A l’entrée, cela commence presque par un gag beaucoup moins désopilant que ceux imaginés par Tati dans ses six longs métrages. Sur l’affiche de l’exposition, image culte tirée du film, « Mon Oncle » alias Monsieur Hulot, héros récurrent du cinéaste, avec son feutre mou, son imperméable fripé, son pantalon feu de plancher et ses chaussettes rayées, emmène sur son Solex, son neveu Gérard, le fils unique des époux Arpel.

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La société qui gère la publicité dans les transports publics parisiens, a exigé, par un stupide excès de zèle eu égard à la loi Evin sur le tabagisme, de camoufler la légendaire pipe que Hulot serre sempiternellement en bouche comme une béquille. Le tabac tue, c’est vrai, le ridicule non, c’est dommage !
Les concepteurs de l’exposition envisageaient si on les condamnait à ôter l’objet du délit sur toutes les affiches, de le remplacer par l’expression parodiant Magritte, « ceci est une pipe » ! Surréaliste et fumant !
Ce n’est sans doute pas demain la veille que nous verrons sur les murs de nos cités, la célèbre photographie qui réunit Jacques Brel, clope au bec, Léo Ferré mégot entre les doigts et Georges Brassens tripotant sa pipe.
Polémique minuscule comme sont minuscules finalement toutes les choses qui arrivent à Monsieur Hulot dont on ignore encore aujourd’hui le prénom. Son nom serait emprunté à l’architecte de l’immeuble où habitait Jacques Tati, le grand-père d’un autre rêveur, un certain Nicolas.
Je ne m’attarde pas devant l’écran qui passe en boucle quelques séquences cultes du film, pour vite jeter un oeil par dessus le mur des voisins Arpel car nous ne pouvons que faire le tour à l’extérieur de la villa.
L’âme de Monsieur Hulot plane : son parapluie surmonté de son chapeau, est planté dans un de ces buissons taillés ridiculement au cordeau, et son Solex est garé derrière la grille dans l’allée qui mène jusqu’au garage dernier cri dont l’ouverture magnétique n’est pas contrariée, cet après-midi, par un facétieux teckel. Une belle américaine verte, signe ostentatoire de la réussite professionnelle, attend son propriétaire.

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Rien ne manque dans le décor, qui plus est, éclairé comme au cinéma ! Mes pensées s’enchaînent au rythme de vingt-quatre images par seconde à la vision de tous les éléments architecturaux et accessoires prétextes à des gags inénarrables.
Évidemment, le clou du jardin, la fontaine en forme de poisson métallique éructe un jet d’eau, commandé électriquement, de taille variable selon la condition sociale des invités. Le modeste crachouillis ne me laisse aucun doute sur mon appartenance aux classes moyennes.

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Je longe le jardin à la géométrie parfaite avec le chemin sinusoïdal qui accède à la maison, avec ses rectangles et carrés de graviers aux couleurs acidulées, ses dalles disposées tels des nénuphars en plastique sur lesquels les personnages esquissaient quelques pas d’un invraisemblable tango pour circuler.

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Les héros du film sont « visibles » de manière sonore grâce à plusieurs haut-parleurs dissimulés à divers endroits de la promenade, qui restituent quelques bribes de séquences.
Mon Oncle est un film quasi-muet au sens où les dialogues sont insignifiants voire inaudibles au point qu’ils deviennent dialogues de sourds et monologues. Chez Tati, « la voix est un bruit et les sons prennent la parole ». Il applique à merveille la réflexion de Léonard de Vinci dans ses Carnets, « Pourquoi un petit bruit proche fait-il plus de bruit qu’un grand bruit lointain ? »
Les bruitages précis et variés fourmillent ; répétitifs, les volumes amplifiés, ils sont très reconnaissables comme ponctuation de la vie quotidienne des Arpel.
La monteuse de Mon Oncle écrit à propos du perfectionnisme de Tati : « Pour la fontaine, j’avais huit bobines de sons, il fallait entendre l’eau qui arrive dans le tuyau, qui monte dans le poisson en métal, qui commence à jaillir, qui retombe. Pour me montrer, Tati imitait chaque gargouillis ; c’étaient des crachotements, des bruits de gorge, de bouche, toute une série d’onomatopées… »
La maison aux formes cubiques grises est finalement le personnage principal du film ; d’ailleurs, en façade, ses deux fenêtres rondes en forme de hublots constituent de véritables yeux dont Monsieur et Madame Arpel, apeurés par le vacarme nocturne de Hulot, sont les cristallins.
À ce propos, sur un des pignons, on reconnaît les deux poiriers en espalier dont justement l’oncle tentait, cette nuit-là, avec son sécateur, de rétablir la parfaite symétrie.

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J’ose coller mon nez aux baies vitrées à l’arrière de la maison pour en découvrir l’intérieur blanc aseptisé digne d’un cabinet dentaire. Souci du détail, notamment dans la cuisine high tech, je retrouve amusé le « retourneur » de steak et le testeur automatique de la fraîcheur des œufs !
Aucun couloir, « tout communique » comme le clame Madame Arpel à tous ses visiteurs !

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Des enfants se bousculent pour découvrir la chambre salle de jeux du petit Gérard Arpel, « cage dorée » où il vit reclus quand son oncle n’est pas là. Rien ne communique !
J’achève le tour des propriétaires en passant devant la table de jardin sur laquelle subsistent quelques éléments de la mémorable garden-party organisée dans le dessein de marier « l’inmariable » Monsieur Hulot.

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Soudain, me reviennent en mémoire des souvenirs de ma prime jeunesse, des déplacements à Paris avec mes parents à l’occasion du salon des Arts ménagers, une visite à Marseille, à la Cité Radieuse de l’architecte suisse Le Corbusier. Curieusement, c’était au temps de la sortie de Mon Oncle ; en plein cœur des Trente Glorieuses, la France qui se relevait doucement du cauchemar de la guerre, se faisait une certaine idée du progrès et imaginait son bonheur dans le béton et le formica.
À l’époque, des critiques virulents reprochèrent à Tati, sa vision rétrograde en voyant à travers la villa Arpel, « un individualisme petit-bourgeois refusant au peuple le droit au confort et à la modernité ». Ce à quoi, Tati répondit avec talent et humour : « Je ne suis pas du tout contre l’architecture moderne, mais je crois que l’on devrait faire passer non seulement un permis de construire, mais aussi un permis d’habiter ». « Il montre la laideur en créant de la beauté car la villa Arpel … est en réalité superbe … avec la pureté de ses lignes, la luminosité des surfaces, le caractère moderne des matériaux, les couleurs électriques ».
En fait, Mon Oncle proposait avant tout une vraie réflexion philosophique sur la notion d’utilité des choses et de leur destination. Tati à travers l’oncle, se veut le témoin de deux mondes qui se confrontent, et pour cela, il imagine un double décor, la villa Arpel et l’invraisemblable maison de Hulot, séparées par un terrain aussi vague que son opinion sur la question soulevée.
Tati, moderne et visionnaire, affirme l’humain contre la déshumanisation et sent déjà l’évolution de la société vers l’uniformisation et la mondialisation.
Je rêve encore quelques minutes. J’aurais souhaité évidemment découvrir l’extravagant logis de l’oncle, tout en haut d’un immeuble biscornu, auquel il accède par un dédale d’escaliers, paliers et passerelles. Il existe ou, plus probablement, il existait réellement à Saint-Maur des Fossés.

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L’enfant espiègle que je fus, comprend que le petit neveu adore s’évader souvent vers le terrain vague d’aventures où, dissimulé avec d’autres camarades derrière une palissade, il siffle pour attirer en contrebas, l’attention des passants les exposant alors à un choc violent avec un réverbère.
Comme Gérard, le teckel des Arpel, vêtu d’un petit manteau en tissu écossais, aime s’encanailler au contact des chiens bâtards, cul nu, hirsutes, sans manières, qui font les poubelles et pissent n’importe où !
Et puis, et puis… vite, découvrez ou redécouvrez Mon Oncle, ce merveilleux film d’un cinéaste en avance sur son époque!
En attendant, je vais tout de même vous entretenir brièvement de mon oncle, du mien, de mon regretté tonton Michel, un adorable monsieur d’une grande finesse qui avait acquis pudeur, sagesse et une infinie bonté à travers de terribles épreuves de la vie, une captivité en Allemagne de cinq années et une épouse totalement paralysée.
C’était l’oncle dont les gamins rêvent, celui qui fait le tampon entre le monde sérieux des adultes et l’insouciance de l’enfance, celui complice qui minimise vos bêtises pour modérer la vindicte parentale, celui pour qui vous êtes l’enfant qu’il n’a pas eu, votre compagnon de jeu aussi.
Je ne sais pourquoi mais Jacques Tati et Monsieur Hulot se seraient peut-être délectés de certaines de mes pitreries visant sa petite taille ; ainsi quand je m’emparais de son béret éternellement vissé sur la tête et que je jonglais avec, hors de sa portée (comique de situation), ou lorsque descendant avec lui, la rue Saint Gervais à Rouen, devant le crémier volailler hilare, je passais ma main au-dessus de son crâne (comique de répétition).
Étrangement, sans que son immeuble possédât une architecture aussi insensée que celui de Hulot, il vivait aussi au dernier étage, dans une sorte de perchoir fait de coins et recoins auquel on accédait par un étroit escalier en colimaçon.
Je riais aux éclats, peu charitablement, des situations burlesques qui émaillaient quasi immanquablement les voyages qu’il effectua avec la famille.
Ainsi, à l’occasion d’un périple en Espagne, nous devions retrouver un ami du Quercy qui, malheureusement, n’avait encore pu obtenir le visa indispensable, en ce temps-là, pour franchir la frontière au-delà des Pyrénées. L’ultime espoir pour se procurer le précieux sésame, était de filer dans les deux heures suivantes, au consulat de Toulouse, avant la fermeture du week-end. Nous voici donc partis pour une folle randonnée, à tombeau Peugeot 203 ouvert, sur les routes tourmentées entre la causse de Gramat et la ville rose. L’affaire se compliqua lorsque l’ami sans visa mais avec short réalisa qu’il ne pouvait se présenter dans cette tenue non autorisée dans un établissement relevant d’une Espagne catholique et pudibonde. L’idée lui vint donc, sans stopper la chevauchée fantastique, d’emprunter le pantalon de mon oncle, ce qui lui donnait en la circonstance, un vague air de Monsieur Hulot compte tenu de la différence des tailles.
Nous parvînmes à Toulouse quelques minutes avant l’heure fatidique, malgré tout guère rassurés lorsqu’un membre de la Guardia Civil peu amène (pléonasme à l’époque ?), le passeport de tonton Caron à la main, se pencha à la portière pour identifier le sieur Carrronnne (sic), en slip dissimulé sous un plaid ! Un instant, je craignis que mon oncle se retrouvât à l‘ombre des geôles franquistes pour attentat à la pudeur. Pour la petite histoire, l’ami, faute du fichu visa, ne nous rejoignit que quelques jours plus tard, à Saragosse.
Lors d’un repas de fête, mon oncle toujours dévoué se porta volontaire pour ouvrir une bouteille de champagne mais … « à l’insu de son plein gré », le bouchon heurta violemment le plafond avant de rebondir dans un vacherin glacé et éclabousser copieusement un des convives. Passé maître dans l’art du changement de pantalon, il eut donc l’occasion de manifester son talent le temps que le vêtement promptement nettoyé séchât!
Un hôtel de la petite ville alpestre d’Embrun fut le théâtre d’un autre fait d’armes burlesque. Bagages à la main, nous suivions mon oncle qui, d’un pas alerte et décidé, nous guidait jusqu’à la chambre qu’il venait de réserver. Une reconnaissance insuffisante des lieux lui fit, dans la semi pénombre, manquer une marche, cependant avec une exceptionnelle maestria, devant la famille interloquée puis hilare, il acheva son magistral vol plané en enfonçant directement la clé dans la serrure. Il n’était pas au terme de ses émotions car, cette nuit-là, éclata un terrible orage noyant complètement ses chaussures qu’il avait peu judicieusement rangées sous la lucarne ouverte de la chambre mansardée.
Mon oncle, acrobate de génie des alpages, sidéra encore les vaches des Dolomites lors d’une étonnante glissade sur les fesses « tout schuss » sur le gispet du Paso di Pordoï.
Une maladie cruelle qui l’empêchait de se souvenir de ce temps heureux, l’emporta.
Pardonne-moi mon cher oncle mais mes évocations quelque peu irrespectueuses cachent une affection et une tendresse aussi profondes que la sympathie et la poésie dégagées par l’autre Mon Oncle, le héros de Tati.

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