Les Saints de glace

Ce printemps très clément, du moins en Ile-de-France, a suscité une fréquentation précoce des pépiniéristes et des centres de jardinage, de la part des citadins impatients de fleurir leurs fenêtres avec les inévitables géraniums et pétunias, ou de manier pelle et sarcloir pour planter les légumes qui seront la fierté de leur coin de potager dans quelques semaines … surtout s’ils sont les premiers dans le quartier à « sortir » !
Faut-il accorder du crédit à cette témérité agricole ? Comme l’affirme certaine banque, le bon sens pourrait bien se trouver au coin de ma rue, dans les sympathiques jardins ouvriers, dernières traces maraîchères d’avant la ville nouvelle, si malheureusement de plus juteux projets immobiliers ne les menaçaient pas !

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En matière de jardinage, « chi va piano va sano », qui va doucement va sûrement, ou encore « hâtez-vous lentement » comme disait Boileau, celui-là même qui appartient au fameux procédé mnémotechnique pour se souvenir des grands écrivains du XVIIème siècle, « sur la racine de la bruyère, la corneille boit l’eau de la fontaine Molière » !
Bref, comme me le confiait, il y a quelques jours encore, une aïeule ariégeoise, experte « main verte », il vaut mieux ne rien entreprendre qui pourrait geler avant les Saints de Glace.
Nous-y voilà justement à ce mini âge de glace de trois jours, les 11, 12 et 13 mai, annonciateurs d’un possible retour tardif des gelées capables d’anéantir complètement les efforts prématurés des jardiniers trop impatients.
Rien ne sert de vous précipiter sur votre calendrier de La Poste et ses adorables chatons ! À propos, vous imaginez Olivier Besancenot lors de sa tournée d’étrennes à Neuilly, « cette année, ma p’ite dame, c’est la crise, je n’ai que des bébés et des chiots à vous proposer » !
Ne vouez pas aux gémonies, sainte Estelle, saint Achille et sainte Rolande qui ne sont nullement à l’origine des problèmes existentiels des fleurs et des légumes. Le responsable est le Vatican qui, à l’occasion de plusieurs conciles à bulles, a nettoyé le calendrier des personnages douteux dégageant quelques réminiscences de paganisme.
Ainsi, depuis 1960, vous ne pouvez plus vous vouer à Mamert, patron du 11 mai, Pancrace saint du 12 mai et Servais fêté le 13.
Comme les trois mousquetaires, les Saints de Glace se les gèlent parfois par quatre ! Ainsi, certains leur associent Boniface , saint du 14 mai … n’y voyez aucun culte païen landais envers un inoubliable duo de frères rugbymen qui, au contraire, enflammaient les stades avec leur art du cadrage débordement !
Dans le Gard, on craint les « cavaliers » du froid, contemporains de gelées tardives, saint Georges le 23 avril, saint Marc le 25, saint Eutrope le 30, saint Croix le 3 mai.
Parfois, Urbain, patron du 25 mai, s’invite avec civilité : « Quand la saint Urbain est passée, le vigneron est rassuré » ou « Mamert, Pancrace et Servais sont les trois saints de glace mais saint Urbain les tient tous dans sa main ».
Est-ce à cause d’une confusion phonétique, saint Gervais, nom prédestiné il est vrai, traîne dans le coin, « saint Gervais quand il est beau, tire saint Médard de l’eau » !
Par une incompréhension auditive, Mamert, Pancrace et Servais devenus Saintes Glaces, perdent même leur virilité chez certains.
Comble du paganisme et probable coquille d’imprimerie de Wikipédia qui n’est pas la bible virtuelle, la preuve, « saint Servais, saint Pancrace et saint Mamelon font à trois un petit hiver », l’occasion d’évoquer en tout cas Les seins de glace, le film réalisé par Georges Lautner dans lequel Mireille Darc exhibait sa poitrine de feu à Alain Delon !

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Maintenant que la glace est rompue, faisons plus ample connaissance avec nos saints.
«Attention, le premier des saints de glace, souvent tu en gardes la trace ». Saint Mamert vécut au Vème siècle au temps des invasions barbares. Il était évêque de Vienne lorsque les Burgondes s’installèrent dans la vallée du Rhône et répandirent l’hérésie arienne avec les Wisigoths de Toulouse. Peu efficace dans ses tentatives de conversion des Burgondes, il obtint plus de succès en instituant les Rogations, du latin rogato signifiant prière de demande.
En effet, on lit dans la Légende dorée de Jacques de Voragine : « Vienne était affligée de fréquents et affreux tremblements de terre qui renversaient beaucoup de maisons et d’églises. Pendant la nuit, on entendait des bruits et des clameurs répétés. Quelque chose de plus terrible arriva, le feu du ciel tomba le jour de Pâques et consuma le palais royal tout entier. De même que, par la permission de Dieu, des démons entrèrent autrefois dans des pourceaux, de même aussi par la permission de Dieu, pour les péchés des hommes, ils entraient dans des loups et dans d’autres bêtes féroces, et sans craindre personne, ils couraient en plein jour non seulement par les chemins mais encore par la ville, dévorant çà et là des enfants, des vieillards et des femmes. »
Décidément, il se passait de drôles de choses dans la vallée du Rhône, souvenez-vous de la Tarasque, dragon terrifiant qui surgissait régulièrement des eaux du fleuve pour dévorer les enfants, le bétail et submerger les bateaux.
Bref, avec la bénédiction du pape, le saint évêque Mamert ordonna trois jours de prières, processions, litanies et jeûne, juste avant l’Ascension du Seigneur ; alors, ces tribulations s’apaisèrent !
Depuis 1969, les conférences épiscopales peuvent fixer les Rogations à une autre période de l’année en fonction des catastrophes mais cette année, on peut envisager de les célébrer aux dates traditionnelles pour conjurer l’épidémie de grippe porcine.

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Le 12 mai est le jour de naissance de ma tendre maman (Saint Ma Mère ?), ce qui ne peut que réchauffer mon coeur en cette date de célébration de Pancrace, second saint de glace de la trilogie et jeune martyr chrétien des premiers siècles. Originaire de Phrygie, en Asie Mineure, orphelin de ses parents très tôt, il est confié à Denys, son oncle paternel avec lequel il se rend à Rome. Il y rencontre le pape Corneille qui le convertit à la foi chrétienne. Malheureusement, il tombe très vite, c’est le moins qu’on puisse dire, dans une sale Galère du nom de l’instigateur des persécutions de Dioclétien promulguées par l’empereur contre les chrétiens, et est décapité sur la voie Aurélienne en 304 alors qu’il n’a que quatorze ans.
Pancras, Brancaziu en corse, signifie aussi rapine ce qui prête à sourire lorsqu’on sait que San Brancaziu fut le grand saint patron des bandits corses et que, sur l’île de Beauté, beaucoup de chapelles et oratoires champêtres sont consacrés au culte de ce saint. Chaque année, les Bastiais fidèles gagnent à pied l’oratoire de Monserrato et gravissent à genoux les marches du magnifique Escalier Saint, la Scala Santa jusqu’au reliquaire contenant des restes des martyrs Pancrace et … Achille (juste le talon ?), comme ils se retrouvent !
Pancrace est encore un saint guérisseur des rhumatisants et un protecteur des troupeaux ce qui explique que la fête de San Brancaziu se déroule à une période de tonte des brebis.
En Corse toujours, Pancrace est connu pour annoncer aux vivants leur mort prochaine en frappant trois coups au pied du lit de celui qui n’a plus que trois jours à vivre. En foi de quoi, n’ayant eu aucune nouvelle à ce jour, vous me subirez au minimum jusqu’à jeudi prochain … mais il est vrai que j’ignore si la prévision s’applique aussi aux natifs normands ! On retrouve pourtant des traces de Pancrace en Normandie sous le nom de Planchers, de même Crampas dans le sud-ouest.

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« Avant la Saint Servais point d’été, après la Saint Servais plus de gelée », voici le tour de notre dernier saint au sang de navet ! Servais occupa très probablement son siège d’évêque du diocèse de Tongres en Belgique, dès 344. On sait qu’au Concile de Rimini en 359-360, il se révéla, avec saint Phébade d’Agen, un des fervents défenseurs de l’orthodoxie catholique contre l’arianisme. Avec infiniment moins de certitude, on avance qu’ayant appris par une vision que les Huns allaient s’attaquer à la Gaule (en fait ce sont les autres, les Vandales qui saccagèrent Tongres !), il se rendit à Rome pour implorer sur sa tombe la protection de saint Pierre. Il semblerait qu’à l’époque, il n’y eût pas de karcher pour se débarrasser de la racaille !!! … mais ce bon saint Pierre, dans une autre vision, rassura Servais en l’informant que si cette invasion était inévitable, il n’en serait cependant pas témoin. Servais, rentré à Tongres, prit congé de ses diocésains et se rendit à Maastricht où il mourut vers 383. Bien vu saint Pierre !

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L’origine des saints de glace remonte à bien avant le christianisme. La météorologie, peu soucieuse des proverbes et de la religion catholique, ne nie pas que certaines périodes printanières jusqu’en mai, sont sujettes à une descente des températures en dessous de zéro, en fin de nuit, qui peut être préjudiciable aux cultures, arbres fruitiers et fleurs sensibles au gel, plus généralement, à une végétation qui aurait démarré précocement.
Les scientifiques avancent deux explications : d’abord, à cette époque, l’orbite de la Terre traverse une zone de l’espace sidéral particulièrement chargé en poussières provenant de résidus de la formation des planètes. Ces poussières faisant légèrement obstacle au rayonnement du soleil, l’intensité lumineuse serait affaiblie. On évoque également un essaim d’étoiles filantes venues de la constellation du Léon formant un écran entre la terre et le soleil et refroidissant donc l’atmosphère.
Ensuite, sous nos climats, mai correspond à la fin de la rapide circulation de systèmes météorologiques d’hiver et quand le ciel se dégage sous un anticyclone, la perte de chaleur est encore importante, surtout la nuit, car la couverture nuageuse ne remplit plus son rôle de conservation de la chaleur accumulée pendant la journée.
Devant ces phénomènes de gel tardif et nocturne constatés empiriquement par les paysans, l’Eglise, très opportuniste, imposa des intercesseurs (un peu comme les multiples coordinateurs pilotes qui pullulent aujourd’hui dans nos organigrammes !), nos trois saints de glace, qui étaient censés protéger les cultures pendant ces jours critiques.
Le hic, il fallait bien s’y attendre, leur patronage fut d’une inefficacité quasi totale et nos trois usurpateurs victimes de la vindicte populaire, finirent par endosser la responsabilité des gelées et recevoir leur lettre de licenciement des calendriers.

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Cependant, leur souvenir persiste et ils provoquent toujours méfiance et appréhension chez beaucoup de passionnés des travaux agricoles. Ceux-ci, dans le même ordre d’idées, regardent aussi d’un mauvais œil la lune rousse, la lunaison qui commence après Pâques, à laquelle on attribue les gelées tardives qui roussissent les feuilles et les bourgeons des jeunes pousses : « Tant que dure la lune rousse, mes fruits sont sujets à fortune ». En réalité, on accuse abusivement cette ronde dame qui a le seul tort d’être visible les soirs où l’atmosphère est dégagée et les nuages absents laissent échapper la chaleur de la terre dans l’espace.
« Le soleil de mai a rendez-vous avec la lune rousse et les saints de glace l’attendent », nul doute que Charles Trenet, dans sa folie chantante, nous aurait tricoté quelques rimes propres à réconcilier les laboureurs et jardiniers, Mamert, Pancrace, Servais, Gervais, Parfait, Miko et les autres dont saint Affrique, évêque du Comminges, quitte à les réunir dans un jardin de curé de la petite commune des Deux-Sèvres, proche de Bressuire, qui porte le nom poétique de Saint-Sauveur de Givre en Mai !
Au ciel, tous nos saints ont peut-être suivi les récents travaux du « Grenelle de l’environnement » avec intérêt et circonspection. En effet (de serre ?), avec la diminution de la couche d’ozone, que vaudront bientôt ces prédictions qui, depuis des siècles, refroidissent les jardiniers dignes de ce nom quand mai pointe son nez ?

Publié dans : Almanach |le 10 mai, 2009 |Pas de Commentaires »

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