Le pont Mirabeau (les ponts de Paris 1)

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Lorsque vous parvenez à l’entrée du pont, vous n’y échappez pas ! Une plaque vous rappelle le temps des récitations, bras croisés dans le dos, devant le tableau :

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Peut-être que pour captiver les collégiens d’aujourd’hui, devrais-je pasticher Coluche qui débuta sa carrière en faisant, non loin de là, le zouave au pont de l’Alma :

« C’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau le mec. Et c’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau bon d’accord, si on veut, mais c’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau et qui regarde dans l’eau, le mec. Pas con le mec hein, c’est un poète le mec. Ah ouais parce que moi j’l’ croyais pas ben j’ai été voir et ben c’est vrai hein. Les mecs sur l’pont Mirabeau y regardent même pas dans l’eau hein. Les mecs y passent tous les jours heu sur l’pont Mirabeau hein et ben… y’aurait pas d’eau dessous, passeraient quand même. C’est con parce que nous on passe sur les ponts à cause qu’y a d’l'eau dessous hein. On n’irait pas faire un détour hein tu parles. Alors les mecs y disent « ah ben on sait pas où passe notre pognon » ils regardent pas alors.
Alors le mec y regarde tout ça mais ça l’intéresse pas tout ça, bon. Le mec y pense à une nana qu’arrive pas, une nana normale hein, blanche, parce que lui le mec est polonais. En fait, c’est l’histoire d’un mec et une nana…
»

J’abrège ! Il y cent ans pile (de pont) poil, Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky dit Guillaume Apollinaire, résidant dans le quartier d’Auteuil, se promène fréquemment sur le pont Mirabeau en compagnie de sa dulcinée, l’artiste peintre Marie Laurencin, celle avec laquelle Joe Dassin vous bassina des milliers de fois pour décrire son amour d’un Été indien.
Séparés par leurs mères possessives chez lesquelles ils demeurent encore, les deux amants se rencontrent souvent à la dérobée ou en utilisant divers artifices. Il leur suffit alors de passer le pont emblématique de leur amour…

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L’idylle se détériore vers 1911 lorsque Apollinaire est inquiété « à l’insu de son plein gré » dans un vol présumé de statuettes phéniciennes découvert à l’occasion du rapt de La Joconde au Louvre !
L’écrivain avait déjà vécu auparavant une rupture douloureuse avec Annie Playden, une gouvernante anglaise de la famille rhénane dont il était le précepteur, d’où germa un autre magnifique poème de fin d’amour, La Chanson du mal-aimé.
L’harmonie rompue, on peut imaginer qu’un jour de spleen, le poète s’accoude sur la rambarde du pont et que la contemplation du fleuve lui inspire cette méditation lyrique sur la fuite du temps et de l’amour. Dans une correspondance, Apollinaire confie que le poème est comme « la chanson triste de cette longue liaison brisée ». Comment donc s’étonner que ses vers soient mis en musique par Léo Ferré et plus récemment, Marc Lavoine.
Le Pont Mirabeau appartient à Alcools, recueil de poèmes publié en 1913 dans la collection Mercure de France. De nombreuses références littérales à l’ivresse, des descriptions de tavernes et auberges, l’évocation des vignobles rhénans, des images poétiques, la figure dionysiaque de l’inspiration poétique, justifient le titre. Longtemps, Apollinaire envisagea plutôt le titre d’Eau de vie qui aurait été un joli clin d’œil à l’eau paresseuse de la Seine au-dessus de laquelle il pleure son amour défunte.
Correspondances consuméristes, sait-on qu’on importe d’Allemagne, l’eau gazeuse Apollinaris efficace pour atténuer les effets d’alcool, certaines nuits d’ivresse !
Plutôt que vous imposer le pensum du commentaire de texte, je laisse la musique des rimes féminines vous bercer.

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Dans ses concerts, Serge Reggiani récitait de son impeccable diction, les premiers vers en prélude à « Où est passé Paris , ma rose ? » ou Sarah, « la femme qui est dans mon lit, n’a plus vingt ans depuis longtemps ».
Exercice plus délicat qu’on ne croit, souvenez-vous quand votre enseignant vous conviait à la tâche, de trouver le bon rythme dans ce poème orphelin de toute ponctuation et au sein duquel se nichent quelques subjonctifs sournois.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

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D’une certaine manière, le comte de Mirabeau est le cocu dans cette histoire d’eau qui lui a volé sa renommée pour la postérité. La notoriété du pont est beaucoup plus attachée aux vers de Guillaume Apollinaire.
Surnommé l’Orateur du peuple, Mirabeau demeure le symbole de l’éloquence parlementaire. Quoique noble, il fut élu aux élections des États généraux de 1789 comme représentant du Tiers état à Aix. Une promenade et une jolie fontaine lui rendent hommage au cœur de la cité provençale.
Qui n’a pas entendu au moins une fois, une de ses fameuses citations : « Allez dire à ceux qui vous envoient, que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes ».
Inhumé en grande pompe au Panthéon en 1791, sa sépulture fut profanée trois ans plus tard suite à la découverte de « l’armoire de fer » révélant qu’il avait été en contact clandestinement avec le roi et sa cour. Ses cendres furent jetées alors dans l’eau … des égouts de Paris. Même mort, on vit l’histoire d’eau qu’on peut !

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Suite à une décision du président de la République Sadi Carnot, le pont, conçu par les ingénieurs Paul Rabel ; Jean Résal et Amédée Alby, est construit entre 1893 et 1896 par l’entreprise Daydé & Pillé.

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Il relie les 15e et 16e arrondissements, de la rue de la Convention à la rue Rémusat.

 

« Vous ne m’avez pas quittée
Le jour où vous êtes partie.
Vous êtes à mes côtés
Depuis que vous êtes partie
Et pas un jour ne se passe,
Pas une heure, en vérité,
Au fil du temps qui passe
Où vous n’êtes à mes côtés.

Moi, j’ai quitté Rémusat
Depuis que vous êtes partie.
C’était triste, Rémusat
Depuis que vous n’étiez plus là… »


La chanteuse Barbara posa son piano noir au 14 rue Rémusat dans les années 1960 et y composa notamment Mourir pour mourir, Le mal de vivre, Attendez que ma joie revienne et Nantes. Décidément, le quartier engendre la mélancolie.

Le Flâneur des deux rives, titre de chroniques de Guillaume Apollinaire, parcourt 173 mètres pour enjamber, outre la Seine, la voie express sur berge de la rive droite et les rails et le quai du RER rive gauche.
Initialement édifiée au pont de l’Alma pour l’Exposition universelle de 1889, la gare de Javel au style très kitsch, marque l’entrée du pont Mirabeau depuis 1895.

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C’est encore une autre histoire d’eau puisque la fameuse eau de Javel tire son nom d’un ancien village du 15e arrondissement où s’ouvrit en 1784, une manufacture de produits chimiques destinée aux lavandières nombreuses alors sur les bords de Seine. Celles-ci battaient le linge pour le nettoyer avec une poignée de branches ou javelle.
Il faudrait sans doute moult doses d’eau de Javel pour traiter la Seine en eau potable ! Par fortes chaleurs propices aux réactions biologiques, sous le pont Mirabeau, coulent la Seine sale et les poissons morts !

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À hauteur des deux piles, sur les élégantes grilles du parapet, est forgé le blason des armoiries de la ville de Paris avec le navire symbole de la corporation des Nautes ou Marchands de l’eau, surmonté de fleurs de lys. En dessous, la devise Fluctuat nec mergitur, « il flotte mais il ne sombre pas » est rassurante pour toutes les embarcations qui sillonnent le fleuve dont, curieusement, le jour de ma promenade, un bateau mû par une roue à aube digne de ceux qui naviguent sur le Mississippi.

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Vers l’amont, le promeneur distingue la réplique de la statue de la Liberté éclairant le monde au milieu du pont suivant, nullement dépaysée à proximité des gratte-ciel du quartier du Front de Seine qui constituent un modeste Manhattan.
Chaque pile, en granit de Cherbourg et pierre calcaire, représente un bateau orné, à la manière des galères anciennes, de deux statues allégoriques en bronze vert bleuté, à la gloire de la batellerie parisienne, œuvres de Jean-Antoine Injalbert. Sur la rive droite, La Ville de Paris armée de sa francisque, face à la Seine, se dresse à la proue du bateau qui descend le fleuve tandis qu’en poupe, La Navigation maintient le cap en serrant son gouvernail et en brandissant un flambeau doré.

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Sur la berge gauche, la dynamique des sculptures s’inverse dans le sens remontant ; à la proue, l’Abondance souffle dans une trompette dorée et tient une rame tandis que le Génie du commerce à la poupe menace le passant d’un harpon.

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Pour les désorientés qui éprouvent des difficultés à reconnaître les rives, rappelez-vous que la rive droite est le terrain à droite quand on descend le cours d’eau. Sachant le sens du courant et que la Seine prend sa source au plateau de Langres et se jette dans la Manche au Havre, « ça devrait pouvoir le faire » !

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Ce matin, il faut supposer que les gens sont heureux puisque personne ne s’attarde sur le pont à songer à quelque amour perdu. Moi seul musarde à la recherche d’émotions poétiques.
Je pense aux Ricochets que rimaille Georges Brassens, jeune Rastignac sétois de la chanson à l’assaut de la capitale :

 

« … On n’s'étonnera pas
Si mes premiers pas
tout droit me menèrent
Au pont Mirabeau
pour un coup de chapeau
A l’Apollinaire … »


Il y tomba amoureux de sa toute première parisienne :

 

« … Sur la berge en bas
Tout contre une pile,
La belle tâchait
D’ fair’ des ricochets
D’un’ main malhabile
Moi, dans ce temps-la
Je n’ dis pas cela
En bombant le torse,
L’air avantageux
J’étais à ce jeu
De première force.

Tu m’ donnes un baiser,
Ai-je proposé
À la demoiselle;
Et moi, sans retard
J’ t’apprends de cet art
Toutes les ficelles.
Affaire conclue,
En une heure elle eut,
L’adresse requise
En change, moi
J’ cueillis plein d’émoi
Ses lèvres exquises … »


L’affaire tourna court là aussi :

 

« … Au pont Mirabeau
La belle volage
Un jour se perchait
Sur un ricochet
Et gagnait le large.
Ell’ me fit faux-bond
Pour un vieux barbon,
La petite ingrate,
Un Crésus vivant
Détail aggravant
Sur la rive droite…

… Et qu’ j’avais acquis
Cette conviction qui
Du reste me navre
Que mort ou vivant
Ce n’est pas souvent
Qu’on arrive au havre.
Nous attristons pas,
Allons de ce pas
Donner, debonnaires,
Au pont Mirabeau
Un coup de chapeau
A l’Apollinaire. »


À votre tour, allez saluer le poète au pont Mirabeau, véritable pont des soupirs !

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