Archive pour avril, 2009

Au coeur du pays cathare, le Trail des Citadelles 2009

Le 14 janvier 1208, Pierre de Castelnau, un moine cistercien, légat du pape Innocent III, est assassiné alors qu’il s’apprête à traverser le Petit Rhône, à Saint-Gilles-du-Gard.
« En avant, chevaliers du Christ ! En avant, courageuses recrues de l’armée chrétienne ! Que l’universel cri de douleur de la sainte Eglise vous entraîne, qu’un zèle pieux vous enflamme pour venger une si grande offense faite à votre Dieu ! […] Qu’il soit permis à tout catholique non seulement de combattre la personne du comte de Toulouse, mais encore d’occuper et de garder sa terre, afin que la sagesse d’un nouveau possesseur la purge de l’hérésie qui l’a honteusement souillée. »
C’est ainsi que, quelques mois plus tard, le pape lance un solennel appel aux armes auprès des prélats méridionaux du royaume, aux comtes, barons et chevaliers de France et même au roi de France, afin de mobiliser les forces vives de la chrétienté contre les hérétiques cathares et notamment ce comte de Toulouse considéré à tort comme le commanditaire du crime.
S’ouvre bientôt la croisade contre les albigeois qui ont prêté leur nom de manière abusive et réductrice à la lutte contre le catharisme.
Le 12 avril 2009 : « En avant, essayez de vous faire plaisir, ce sera boueux et humide comme d’habitude » tel est l’appel officiel lancé par l’organisateur Michel Arnaud aux 1 400 courageux concurrents du Trail des Citadelles répartis en une randonnée et trois courses à pied de 20, 40 et 73 kilomètres, avec pour point d’orgue, l’assaut des murailles de Montségur.
Comme le VTT à l’égard du vélo, le trail est une discipline dissidente de la course à pied combinant les difficultés de relief et les longues distances.

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Huit cents ans après Guilhabert de Castres, Arnaud Oth de Cabardès, Roger de Mirepoix et Raimond de Péreille, figures de la résistance cathare, Michel du Haut Vallespir, Martine de Blagnac, Olivier de Carcassonne, Laurent de Villemur, Vivien du Couserans et quelques « Zinzins des coteaux », nouveaux héros de Montségur, éprouvent leur résistance sur les traces des cathares.

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Ce matin, sur le parvis du marché couvert de Lavelanet, l’hérésie provient plutôt des organisateurs qui lâchent les valeureux coureurs à travers la montagne ariégeoise par un temps à ne pas mettre dehors un chat ou un cathare, ce qui est un peu la même chose. En effet, les hérétiques étaient, dans une certaine étymologie, nommés catiers en Flandres, chatistes en Champagne, cathares entre Cologne et Liège, les sorciers adorateurs du chat.
Dans l’Europe occidentale de l’an Mil, ces communautés portent aussi péjorativement, le nom de piphles, joueurs de pipeau, en Flandre et Rhénanie, de publicains, de patarins, de tisserands, de bougres immigrés de Bulgarie et catalogués comme étrangers et homosexuels, de manichéens et même d’ariens !
Les légats pontificaux du début du XIIIème siècle recourent au bestiaire pour les qualifier encore de « scorpions dans leurs mœurs et serpents dans leurs œuvres », de rusés et trompeurs comme les renards, menaçants comme des loups voraces.
Devant une telle diabolisation, l’appel papal est entendu et, au printemps 1209, c’est une importante armée qui se rassemble en Bourgogne puis emprunte la vallée du Rhône pour fondre sur les territoires hérétiques, le futur Languedoc. Le « sac de Béziers », le 22 juillet 1209, inaugure, avec l’incendie de la ville et le massacre de sa population, la première croisade hors de la Terre Sainte.
Je quitte Lavelanet, capitale du Pays d’Olmes, renommée pour son industrie lainière aujourd’hui en fort déclin, pour assister au passage de la course des 20 kilomètres, au sommet du col de Montségur. Désagréable surprise là-haut, la neige succède à la pluie et le mercure atteint péniblement 1 degré au thermomètre.

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Je m’installe au bord du « sentier cathare » qui s’étire sur 27O km de la Méditerranée à la cité comtale de Foix via les châteaux d’Aguilar, Quéribus, Peyrepertuse et Puilaurens, quatre des « cinq fils de Carcassonne ». Le cadre est dantesque : au-dessous, sortant de la forêt, un chemin pentu transformé en un affreux bourbier ; au-dessus, un piton calcaire ou « pog » avec en son sommet, la silhouette embrumée de la citadelle de Montségur qui ne livrera aucun des mystères qui l’entourent. Les deux rayons de soleil qui traversent les meurtrières du donjon, à l’aube de chaque solstice d’été, laissent toujours sceptiques les historiens spécialistes du catharisme.
Je guette les premiers « bons hommes » et « bonnes femmes » du trail pour reprendre les appellations dont s’affublaient eux-mêmes les cathares. L’Inquisition les surnommait curieusement les « Parfaits » pour désigner les parfaits hérétiques, les religieux du diable, les apôtres de Satan. Ce sont pourtant de bons chrétiens dont le tort aux yeux de l’église catholique romaine, est de considérer que seul l’esprit et le monde parfait et éternel ont été créés par le Dieu bon tandis que le monde matériel et corruptible est l’œuvre du mauvais, de Satan.
Voilà nos purs ! Ce matin, leur dilemme est l’utilisation ou non de bâtons. Certains les apprécient pour maintenir leur équilibre dans la gadoue et les descentes. D’autres estiment qu’ils freinent leur progression.

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Visages maculés de boue, déjà marqués par les premiers kilomètres éprouvants jusqu’aux crêtes de Madoual, ils retardent l’instant où ils jettent enfin un coup d’œil vers le château de Montségur, juge de paix de la course. Beaucoup ne sont venus que pour vivre ce moment grandiose.

 

« … Gloria
De quel côté des notes
Tombe à mes pieds la noirceur de mes bottes ?
Gloria, Gloria
Ainsi chantait tout doux un troubadour
Debout sur
Le blanc donjon occitan
De Montségur … »


Là-haut, debout sur les remparts enneigés, accompagné par les notes du saxophoniste Ornette Coleman, l’âme de Claude Nougaro clame son gospel cathare à la gloire de nos va-nu-pieds dans leurs Salomon et Puma Thiella crantées et crottées.
Montségur symbole de la lutte cathare ! Après vingt ans de violents combats, la croisade des albigeois aboutit à la soumission du comte de Toulouse mais les chevaliers du Midi, dépossédés par les croisés venus du Nord, se rebellent et entrent en résistance auprès des hérétiques cathares.
À partir de 1232, Montségur devient le siège et la capitale de la religion cathare. À l’intérieur du castrum, vit le seigneur du lieu, Raymond de Péreille avec une centaine d’hommes d’armes ou faydits. À l’extérieur, au pied des murailles, se constitue un véritable village cathare de 600 âmes avec son évêque, ses diacres et ses fidéles.
Tout se passe dans un calme relatif jusqu’à ce que, le 29 mai 1242, une trentaine de faydits massacrent onze inquisiteurs dans le village d’Avignonet près de Castelnaudary. Sous la pression pontificale, le roi de France envoie alors une armée de quatre mille hommes commandée par le sénéchal Hugues des Arcis et Pierre Amiel, évêque de Carcassonne, pour mettre fin à l’impunité de la « synagogue du diable ».
Commence l’assaut de la forteresse rendu d’autant plus difficile qu’elle n’est accessible que par un seul sentier, celui-là même que les trailers empruntent ce matin. La citadelle se rend, le 16 mars 1244, après un long siège de dix mois. Plus de deux cents hommes et femmes cathares, refusant de renier leur foi, sont suppliciés sur un bûcher dressé au « Prats del Crémats », le champ des brûlés, au pied du château :

« … Voici l’heure des corbeaux
sur les chemins de Montferrier
Voici l’heure des corbeaux
grand fleuve, pourriture noire
du Pape la grande armée
du Roi de France les ribauds
de Dominique les cochons
Amen, amen, Dies Irae !


Voici l’heure de la défaite
L’idée brûle sur le bûcher
Voici l’heure de la victoire
C’est nous qui menons le combat
Minorités contre l’Empire
Indiens de toutes les couleurs
nous décoloniserons la terre
Montségur, tu te dresses partout ! »


Ces couplets du troubadour Claude Marti nous font encore plus vibrer en occitan :

 

« … Cinc cents èretz a Montsegur
sabent çò que viure vòl dire
Cinc cents èretz a Montsequr
Segur i sètz darrièr l’azur… »

« C’est sûr, ils sont derrière l’azur ! » C’est certain, nos trailers sont derrière la brume et savent ce que courir dans la nature, hors des sentiers battus, veut dire ! Montségur les accueille par la grande porte. Leur cœur bat très fort sous le poids de l’effort et de l’événement. Suprême récompense, ils traversent la citadelle avant de dévaler à nouveau le pog.

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Bref moment de répit au contrôle de ravitaillement. Nos « parfaits » crossmen se dopent de quelques fruits secs et quartiers d’orange pour retrouver l’énergie brûlée au bûcher de leur vanité sportive. Leurs muscles accepteraient volontiers l’imposition des mains d’un masseur propre à leur assurer le retour au centre de Lavelanet.
Le « consolament », le baptême de l’esprit consolateur, était le seul sacrement reconnu par les cathares. Selon les circonstances, il faisait fonction de baptême, de pénitence, d’ordination ou d‘extrême-onction. Comme pratiquée par le christ, l’imposition des mains apportait le salut en assurant le retour au ciel de la partie divine de l’homme. Le croyant cathare devenu ainsi « Bon Homme » ou « Bonne Dame » faisait vœu d’une vie d’ascèse et d’abstinence de toute nourriture carnée.
Je fuis la froidure du col pour replonger vers la vallée. Je n’attends guère avant que le premier des « hérétiques », Michel du Vallespir apparaisse au bout de la ligne droite d’arrivée après sa croisade de 20 kilomètres en 1 heure 34 minutes et 52 secondes. Vivien du Couserans, le champion de la famille, se présente en quarante neuvième position, trois quarts d’heure plus tard, talonné par Magali et Martine de Blagnac, premières « Bonnes Dames » de l’épreuve, qui finissent main dans la main.

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Je rassemble dans les mêmes louanges les 377 « Parfaits » qui ont achevé la randonnée cathare ainsi que, bien évidemment, les centaines de « Plus que Parfaits » qui s’alignèrent sur les distances de 40 et 73 kilomètres. Tous sont rentrés transis, fourbus, crottés mais heureux d’avoir atteint, un matin de Pâques, leur saint Graal, la citadelle de Montségur.
Le cathare n’est pas un agnostique mais courir le trail des citadelles juste avant l’agneau pascal, il faut le faire !

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Publié dans:Coups de coeur |on 27 avril, 2009 |Pas de commentaires »

Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse

Jacques Anquetil, l'idole de ma jeunesse dans Coups de coeur anquetilblog3

Mes lecteurs les plus assidus savent déjà mon admiration pour Jacques Anquetil à travers quelques uns de mes billets (voir Tours de mon enfance du 9/0/2008 et La Cipale du 1/09/2008). Il serait plus exact de la qualifier de passion irraisonnée et immodérée tant j’ai idolâtré ce champion cycliste lors de mon enfance.

anquetilautographeblog dans Coups de coeur

Une cinquantaine d’années après ce temps de l’immaturité, je trouve plusieurs explications plausibles à mon sujet de culte :
« Sous ses cheveux d’oriflammes, dans le fracas rouillé des dragues et des grues, dressant au ciel des tours en forme de bras qui nous ont compris, Rouen nous dit aujourd’hui que le cyclisme est une activité gothique. Pour en imposer à l’évidence, il lui suffit, à la manière des photographes de fête foraine, de dérouler à l’arrière plan de notre carrousel mécanique, la toile peinte d’un porche de cathédrale, la dentelle minutieuse d’un palais de justice, le maillot chevronné d’une maison en bois. Alors, par je ne sais quel miracle du climat, l’anachronisme de la situation s’escamote : le champion inerte sur la table de massage redevient un gisant, réplique des guerriers de marbre ou de granit allongés dans la nef ; les véhicules hérissés de totems terrifiants, qui s’alignent le long des quais, épousent la silhouette des drakkars danois qui remontèrent autrefois la Seine ; les bleus des mécaniciens semblent taillés dans le métal terne des cottes de mailles…
ROUEN, 1065.- Un jeune Normand rougeaud, du nom de Guillaume et duc par surcroît, s’arme pour entreprendre la plus grande conquête territoriale proposée à l’époque … dans son château voisin, il convoque ses barons, leur pose la question de confiance. Avant d’entraîner, il faut rassembler. Certains se récusent. D’autres souscrivent. Pour prix d’un dévouement aveugle, Guillaume accordera à celui-ci un comté, à celui-là une abbaye ; le roturier deviendra chevalier, le pauvre deviendra riche, dût-on piller l’adversaire jusqu’en ses ultimes ressources. En revanche, Guillaume sera sacré roi. Deux ans plus tard, l’Angleterre était conquise..
ROUEN, 1961.- Un jeune Normand pâle, du nom de Jacques Anquetil et coureur cycliste par surcroît, tient le ferme propos d’établir sa suprématie sur les routes de France. Dans son manoir de Saint-Adrien, où il règne avec sa femme Janine, il tient à son tour son ban de guerre, convoquant à soi les plus notables champions de son parti. Qu’on l’aide seulement à atteindre son but en s’enrôlant sous sa bannière avec une abnégation totale et il les couvrira de richesses et de gloire.
« Que diriez-vous, leur propose-t-il, si nous enlevions le classement par équipes, le classement par étapes et le classement individuel qui me reviendrait, naturellement ?
-Ce serait dépouiller l’ennemi, le tondre complètement ! Est-ce prudent ? Et ne risquons-nous pas d’être Vikings du devoir ? »

En ma jeunesse orpheline de retransmissions télévisées des étapes, mon imagination était excitée par les commentaires enflammés des radioreporters et les articles lyriques des journalistes de L’Equipe … ainsi, ici, l’incontournable Antoine Blondin décrivant dans son style épique, le défi d’Anquetil de porter le maillot jaune de la première à la dernière étape du Tour de France 1961, exploit réalisé jusqu’alors, une unique fois, dans les années 1920, par l’italien Bottecchia.

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Jacques Goddet, organisateur du tournoi, déçu par l’écrasante supériorité de Jacques le Conquérant, osa parler injustement de nain jaune et de nains de la route eu égard à la célèbre expression des géants de la route.
Le gamin que j’étais, ne comprenait évidemment pas toutes les références historiques mais chaque matin, il dévorait avec avidité un nouveau chapitre du « roman de la toison d’or ». De plus, ce qui ne pouvait que combler d’aise ses enseignants, il consolidait avec plaisir son « socle de connaissances » comme on dit aujourd’hui dans le jargon scolaire !
Comme la presse spécialisée d’aujourd’hui me semble d’une affligeante vacuité en comparaison de la chanson de geste d’antan !
En ce temps-là, le « vélo » était aussi populaire que le football. La bicyclette, sa cousine peu esthétique, lourdaude, constituait le moyen de transport privilégié pour se rendre au travail ou effectuer les courses.
Après huit ans d’interruption pour cause de guerre mondiale, le Tour de France, disputé par équipes nationales, suscitait un engouement extraordinaire dans le pays en reconstruction, avec les français Bobet et Robic, les italiens Coppi et Bartali, les suisses Koblet et Kubler.
Le dimanche, mon père m’emmenait assister aux courses régionales organisées lors des fêtes locales de Seine-Maritime et de la Picardie toute proche.

Anquetil Maillot des As

Alors, quelle aubaine que se révèlât à six lieues de chez moi, un des plus illustres héros de la légende des cycles surnommé à ses débuts, le Viking de Quincampoix ! Une étoile de Normandie éclairait la planète Vélo.
Son patronyme Anquetil procède étymologiquement du scandinave asketill, as divinité et ketill chaudron. Il y a donc du divin dans ce fils de maraîcher qui habitait une modeste longère au hameau du Bourguet, à un petit kilomètre du centre de Quincampoix, petit bourg cauchois.

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anquetil. quincampoixjpgÀ Quincampoix ses parents

Ses parents dans la ferme familiale de Quincampoix

La chaumière qui fut un lieu de pèlerinage au temps des premiers exploits du champion, existe toujours. Rénovée, elle ne sent plus « la pomme et la fougère » qui séchait au grenier avant de protéger les plants de fraises.
Homme de défis (presque) toujours atteints, mon idole ne pouvait être qu’objet de culte. Ainsi, malgré parfois la désapprobation de mon père, je découpais dans les quotidiens et les magazines, tous les articles et photos le concernant puis les collaient sur des feuilles.
Je me souviens d’avoir dérobé quelque menue monnaie pour me procurer un numéro de L’Aurore, ce journal aujourd’hui disparu dans lequel Emile Zola avait publié, en d’autres temps, son célèbre pamphlet « J’accuse » lors de l’affaire Dreyfus. Je plaide volontiers coupable mais, circonstance atténuante, je désirais quelques photographies originales de mon héros pédalant.
Au bout de quelques années, je possédais les œuvres complètes de Jacques Anquetil éditées à un seul exemplaire sur cahiers d’écoliers avec annotations à l’encre violette de l’auteur.
La précieuse collection disparut mystérieusement à ma grande tristesse, peut-être à l’occasion d’un déménagement.
« Mon champion » n’éprouvait pas plus grand plaisir que de pédaler en solitaire et il demeure encore la référence absolue en matière de course contre la montre, celle qu’on surnomme l’épreuve de vérité car, loin des combinaisons et stratégies entre équipes, on ne peut compter que sur soi-même pour lutter contre les aiguilles du temps qui tournent inexorablement :

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« Jacques Anquetil, lui, le chronomaître, ne se bat que contre un ruban de route maigre comme Don Quichotte. Le paysage ne compte pas. Il n’est le tremplin d’aucun rêve, un lieu lisse qui fait d’Anquetil un champion abstrait.
Abstrait ? Non, éolien ! Anquetil se bat contre Éole, affronte ses légions de verre et de ouate. Et sa froideur apparente est celle d’une lame de couteau. Regardons-le, splendide, sur son Helyett, son drakkar vert. C’est une sagaie, une flèche, la tête blonde d’une fusée perforant la bidoche invisible du vent… »
, ainsi le décrit Christian Laborde, chantre de Claude Nougaro et de la gente cycliste.
Il émerveillait par son style aérodynamique tout en souplesse et légèreté. On prête à Antonin Magne, le directeur sportif de Poulidor, d’avoir crié à son protégé sur le point d’être rejoint par Anquetil parti plusieurs minutes après lui, « garez-vous Raymond, laissez passer la Caravelle ! »
On prétendait, avec un soupçon d’exagération, qu’il pouvait rouler avec un verre d’eau sur le dos sans le renverser… bref, c’était la plus belle machine à pédaler du monde !
Dans une chronique « La course contre le monstre », Antoine Blondin, encore lui, étala toute la science de course de Maître Jacques, à la manière des Contes du chat perché chers à Marcel Aymé, l’écrivain régional de l’étape disputée dans le Jura :
« Il était une fois, entre Arbois et Montigny-les-Arsures, un vieux matou revenu de bien des choses, qui avait élu domicile sur le trapon d’une cave et trouvait sa pitance sans l’avoir à chercher, grâce à la gentillesse des deux petites filles de la ferme. Il les payait de retour en les aidant à faire leurs devoirs, car il connaissait la solution de toutes les questions, ayant avalé jadis par force d’habitude un rat de bibliothèque. Le temps qu’il n’occupait pas à ces besognes scolaires, il l’employait à se chauffer sur le muretin qui retranchait la basse-cour de la grand-route laquelle était petite, sinueuse et ombragée de mystère. Pour dire vrai, il n’y passait jamais personne et le vieux chat n’avait à signaler que quelque commandeau de renards, voire un épisodique mitigne de belettes. (orthographe choisie par l’auteur ennemi des anglicismes commando et meeting !ndlr)
Or, ce jour-là, peu après le déjeuner, qui se composait de truites de la Loue et de Meurette, Delphine et Marinette, penchées sur un problème du Certificat, virent arriver le chat sur ses patins de velours, les moustaches émues, l’oreille mobile.
Dîtes-moi, chat, seriez-vous devenu fou ? demanda Delphine. Il est l’heure de votre sieste. Nous vous appellerons quand le moment sera venu de corriger nos copies.
-Il s’agit bien de Coppi ! répondit le matou, qui semblait hors de lui, il s’agit d’Anquetil. L’étape contre la montre passe au pied du jardin.
-Anquetil ! s’exclama Marinette, j’ai entendu dire que c’était là un monstre qui dévorait tout, la terreur des basses-courses, il faut le chasser immédiatement.
-Que non pas, rétorqua Delphine, allons le voir au contraire….
Se plantant alors au milieu de la route, qui signale les dos-d’âne, mais non les dos de chats, lesquels peuvent se le faire gros, le matou boula sous la roue d’Anquetil comme il débouchait et le contraignit à mettre pied à terre.
Delphine et Marinette, jaillies des buissons, avaient des regards ardents pour ce monstre qui offrait l’image dorée du prince charmant.
-C’est que je n’ai pas le temps, soupira Anquetil, on m’attend à Besançon.
-Allons, allons, reprit le matou, et si je vous disais que c’est pour la chose du Certificat d’études, question calcul.
Le mot calcul sembla éveiller quelque intérêt chez le Prince Charmant.
Expliquez-vous, dit-il, je n’ai perdu que trop de temps.
Justement, répondit le matou avec un air satisfait. Voici l’énoncé du problème que Marinette et Delphine avaient à traiter : « Etant donné qu’un coureur A (Anquetil) part d’Arbois trois minutes après un coureur B (Bahamontès) et que celui-ci atteint Besançon en 1h 14’ 27’’, à quelle moyenne A devra-t-il rouler pour courir la même distance en 1h 12’ 20’’, sans pour autant rattraper B ? »
Anquetil se gratta la tête en gentil monstre apprivoisé.
Chat, dit-il, je vous donne ma langue.
-A la moyenne de 45,207 kilomètres à l’heure.
Vous êtes fou, s’exclama Anquetil, je roulais beaucoup plus vite que cela quand vous m’avez arrêté.
Sans doute, dit le matou, mais les petites ont répondu ainsi aux examinateurs, et c’est bien la raison pour laquelle je me suis permis de vous retarder. Vous ne voudriez quand même pas que leur solution soit fausse et qu’elles soient recalées à l’examen.
La légende prétend qu’Anquetil consentit de bonne grâce à calquer sa course sur un horaire qui permit à ses nouvelles petites amies d’obtenir leur diplôme en imposant au jury l’évidence matérielle des faits. »

Presse écrite, presse parlée, je suivais aussi à la radio, les irrésistibles chevauchées du chevalier normand dans la vallée de Chevreuse lors du Grand Prix des Nations qu’il remporta à neuf reprises sur neuf participations en améliorant régulièrement sa moyenne horaire.

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Voici comment, dans son bel ouvrage Forcenés, Philippe Bordas raconte avec lyrisme la première, celle qui le révéla.
« C’est septembre, septembre isolé du monde dans un décor de pluie. Le vent tournoie sur la vallée de Chevreuse, butant sur les falaises, bondissant sur la plaine d’où l’on croit voir Paris. Une Hotchkiss rouge fend la tempête à coups d’avertisseur. Un mécano se tient debout sur le marchepied, vélo sur l’épaule, casquette au vent, la visière levée. Sur la calandre masquée d’un panneau de bois, les spectateurs retrempés lisent un nom.
Anquetil.
Anquetil en huit lettres noires. Anquetil dans la stridence des klaxons, ces yeux trop grands de tuberculeux. Anquetil à dix-neuf ans si fin de jambes est une enfant aux veinules trop bleues.
Surgi de nulle part, un blondin sans passé. Anquetil vient au jour sous un ciel de pluie, vêtu d’un maillot rouge à parements blancs. Le maillot rouge La Perle. Anquetil enroule un braquet sans exemple, le dos immobile, replié sur ses chairs dans une manière fœtale.
Sa vitesse sous le vent est stupéfiante.
C’est une sorte de commotion que l’irruption du génie. Francis Pélissier, qu’on appelle « l » Grand », derrière les essuie-glaces savoure l’assomption de ce Normand nacré qu’il appelle « le Môme ». Ces allures de page, cette blancheur de lys, le gamin est sa trouvaille, sa perle des provinces. Jacques Anquetil vient au monde ce dimanche 27 septembre 1953. IL sort des brumes pour conquérir Paris. Le Grand Prix des Nations est au cyclisme ce que les Variations Goldberg sont à l’art du piano. Anquetil est ce Glenn Gould qui concerte plus de trois heures à quarante de moyenne… Il maintient un braquet immense d’une octave et trois notes. »

Sa carrière terminée, j’eus souvent l’occasion de penser à mon héros en grimpant besogneusement la côte des 17 tournants et la côte de Chateaufort, théâtre de ses envolées. Au sommet de cette dernière ascension, est érigée en son hommage, une stèle en marbre et granit qui fut d’ailleurs dérobée par un probable fan, il y a quelques années. Cette fois, je plaide non coupable !

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Toute sa carrière, Anquetil demeura, outre le meilleur coureur mondial de son époque, le champion de Paris-Normandie. Le quotidien régional en racontait tous les faits et gestes dans ses colonnes,.
Mon oncle avait pour ami, un ancien camarade de captivité travaillant dans ce journal et très lié à Anquetil. Ainsi, il me livrait des scoops, probablement dérisoires, qui nourrissaient cependant mon imaginaire d’enfant.
J’obtins ainsi des informations de (presque) première main sur les préparatifs de l’expédition en Italie du soldat Anquetil (il effectuait alors son service militaire à la caserne Richepanse de Rouen) pour s’emparer d’une forteresse, d’un monument de l’histoire du cyclisme, le mythique record de l’heure appartenant à Fausto Coppi.
Alors qu’aujourd’hui, nous voyons n’importe quel événement sportif en direct grâce à la parabole, imaginez mon père et moi, assis inquiets devant la TSF, à écouter un reporter racontant avec enthousiasme, soixante minutes durant, la progression d’un cycliste tournant en solitaire sur la piste du vélodrome Vigorelli de Milan ! Absolument surréaliste !
Le challenge semblait inaccessible ; Anquetil le réussit à sa troisième tentative : 46,159 kilomètres en une heure, je vous l’écris de mémoire ; le mur du son vélocipédique était franchi et j’apprenais mon premier mot d’italien : campionissimo !

1956 Record de l'heure

Onze ans plus tard, à l’automne de sa carrière, il améliora son record de plus d’un kilomètre sur la même piste étalon de Milan. Par la suite, d’autres champions tels Merckx et Moser le dépouillèrent de son trophée. Cependant, les comparaisons sont impossibles car les performances furent effectuées dans d’autres vélodromes, sur des pistes plus rapides et parfois couvertes, en altitude, avec un matériel beaucoup plus sophistiqué. Je défends mon dieu, que diable !
En 1960, Anquetil envisagea une autre campagne transalpine tout aussi exaltante avec le projet d’être le premier coureur français à remporter le Tour d’Italie, le fameux Giro.
L’affaire semblait fort bien engagée après un succès écrasant lors de l’étape contre la montre aux alentours de Suse que j’eus le bonheur de suivre à la télévision. Ce jour-là, si les délais d’élimination avaient été respectés, 51 coureurs ne seraient pas repartis le lendemain.
Il ne restait plus qu’à résister lors de la grande étape de montagne des Dolomites avec le franchissement pour la première fois, de l’effrayant Paso di Gavia :
« Ce col nouveau est redoutable ; il terrorise la caravane. Vingt kilomètres d’une route étroite, creusée à flanc de montagne avec des passages à 22 %. D’un côté la muraille, de l’autre le vide. On annonce la présence d’ours bruns. Les personnes sensibles au vertige sont invitées à ne pas diriger leurs regards vers la vallée. Cette route infâme, ce sentier muletier de trois mètres de large, taillé à flanc de roc dans la glaise, couvert de cailloux qui ripent sous les roues, se redresse en virages brutaux d’où l’on découvre des à-pics insondables sans nul parapet pour préserver de la chute ; au sommet, la neige, la crasse, la boue… »

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Il était hors de question que fonctionnent les liaisons des radios et télévisions. Ma joie éclata quand j’appris que mon héros ayant déjoué les traîtrises de la montagne et le fanatisme des tifosi poussant son rival Nencini, sauvait son paletot rose pour quelques secondes.
Quelques jours plus tard, mon oncle m’emmena dans une brasserie de Rouen au nom prédestiné de Donrémy, sur la place du Vieux Marché, là même où les anglais brûlèrent vive Jeanne D’Arc. Je pus y admirer le maillot rose maculé de la boue du Gavia !

Giro 1960Giro 1960 blog

Jacques de Normandie, au fil des saisons, étendit son hégémonie sur d’autres états et provinces. Il conquit le royaume d’Ibérie et son étendard jaune amarillo, le duché de Romandie et sa bannière verte, le comté de Flandres et son fanion rose et bleu lors d’une bataille de quatre jours autour de Dunkerque. Mieux qu’Icare, il sortit victorieux plusieurs fois de sa « course au soleil », entre Paris et Nice, enveloppé d’un drap blanc comme neige. J’espérais que Jacques endossât une autre tunique prestigieuse lors d’un championnat de France disputé sur le circuit de Rouen-les-Essarts. Je n’eus d’yeux que pour lui dans les ascensions à répétition de la côte du nouveau monde mais un jeune empêcheur de pédaler en rond du nom de Poulidor gâcha la fête !
« Anquetil et Poulidor, un divorce français » ! : «Maître Jacques et Poupou, le blond et le brun, le Viking au visage émacié et le campagnard limousin à la mine épanouie, le hobereau normand et le paysan auvergnat, l’introverti et l’extraverti, le mondain et le rustique, le routier de la ville et le routier des champs, le rouleur longiligne et le grimpeur musclé, la droite réaliste et triomphante et la gauche populaire, celui sur lequel les fées s’étaient penchées et l’éternel malchanceux, l’inné et l’acquis ».

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J’étais à cent lieues de toutes les exégèses proposées par la suite pour expliquer le clivage des passions entre supporteurs des deux champions. Mon cœur avait choisi son favori depuis longtemps, je suppose que vous devinez lequel.
Ce qui est rare est cher, c’est bien connu, les occasions de l’admirer en chair et en os, furent parcimonieuses : quelques épreuves disputées sur le circuit de Rouen-les-Essarts, une étape du Tour de France au cours de laquelle, ceint de son maillot de l’équipe de France, il traversa en tête (pour me faire plaisir bien sûr !) ma ville natale de Forges-les-Eaux, un Critérium des As derrière derny autour de l’hippodrome de Longchamp.
Mon père ralentissait l’automobile lorsque nous passions devant sa gentilhommière de Saint-Adrien, en bordure de Seine, baptisée les Elfes du nom des divinités mineures de la mythologie nordique. J’espérais entrevoir furtivement ma divinité majeure … en vain !
« Le peuple attend que Poulidor, que l’on a très longtemps fait passer pour un sans-culot, prenne la Bastille. La vox populidor ne s’en cache guère et son exaltation n’est pas pour nous déplaire à condition qu’elle ne s’entache pas de goujaterie à l’endroit de l’extraordinaire aristocrate de la bicyclette qu’est Jacques Anquetil. » Du Blondin dans le texte, toujours lui !
Le 14 juillet 1964, je brûlais de mille feux de joie et d’artifice quand mon père m’emmena sur le plateau de Saclay, assister à la lutte finale entre les deux champions, deux jours après leur duel au-dessous du volcan du Puy-de-Dôme. Mon cœur, serré de suivre la trotteuse sur le cadran de ma montre, chavira lorsque, bien avant l’heure, mon preux chevalier à la toison d’or surgit de la marée humaine, à la conquête de son cinquième Tour de France.

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« Il ne court pas après un palmarès. En revanche, son orgueil l’incite à relever parfois des défis insolites, à se fixer des buts auxquels nul ne songerait, à tenir des gageures au besoin. »
L’année suivante, il me laissa rêveur toute une nuit blanche lorsqu’il entreprit de gagner la légendaire course Bordeaux-Paris quelques heures après être venu à bout victorieusement des cols des Alpes du Critérium du Dauphiné Libéré. Ma naïveté d’enfant se demandait comment il pouvait rouler de nuit pendant plus de deux cents kilomètres sans cette satanée dynamo qui frottait sur la jante de ma bicyclette !
Sa carrière s’acheva, mon âge de raison commença. Jacques Anquetil, abandonnant les bords de Seine, acquit, non loin de là sur le plateau, à La Neuville Chant d’Oisel, une belle demeure bourgeoise ayant appartenu à la famille de Guy de Maupassant et où séjourna Gustave Flaubert. Mon Bel-Ami qui, dans sa jeunesse, défraya la chronique en ravissant son Emma Bovary, Janine, l’épouse de son docteur, vécut là, une fin de vie sentimentale compliquée dont une presse spécialisée fit ses choux gras.
Aujourd’hui, le domaine baptisé pompeusement Château Anquetil, accueille banquets et séminaires.

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On s’y hisse depuis le village de Romilly-sur-Andelle par la côte Jacques Anquetil, une ascension sinueuse de trois mille six cents mètres.

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Là-haut, devant les grilles, un maillot jaune en ciment est déposé au pied d’une stèle à la gloire du champion.

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L’ancien fils de fraisiériste de Quincampoix était consultant pour la radio et la télévision quand il ne s’adonnait pas aux tâches de son exploitation agricole.
Déjà Laurent Fignon pointait sous Bernard Hinault, lorsque par un jour caniculaire d’une étape du Tour à Guzet-Neige, station hivernale d’Ariège, la voiture de presse d’Anquetil, engluée dans le goudron fondu, s’immobilisa devant moi. Ovationné par la foule, il rejoignit à pied le podium d’arrivée. Plus tard, je le retrouvai dans un coin isolé en compagnie d’un journaliste colombien qui, riche de quelques centaines de pièces de monnaie, téléphonait son reportage à Cali ou Bogota ! Trente ans après, le héros de mon enfance était planté devant moi, rien que pour moi. J’eus envie de lui conter tout ce que vous lisez … finalement, par une pudeur adulte, j’y renonçai. Nous nous sourîmes, c’est tout !
En 1987, un cancer l’emporta au firmament des cyclistes. La légende lui prête d’avoir confié à Poulidor, quelques jours avant sa mort : « Mon pauvre Raymond, cette fois encore, tu ne seras que second ».

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La nouvelle fit la une des quotidiens et des journaux télévisés. Les différentes chaînes bouleversèrent leurs programmes pour tailler la part belle à des émissions spéciales en hommage. Avec le temps, outre le respect, le champion avait gagné l’affection du peuple français.
Je lus quelques larmes dans les yeux de mes parents qui m’émurent. Étonnamment, mon père me conserva toute la presse régionale évoquant la disparition de l’idole de mon enfance. J’eus comme le sentiment qu’on validait, trente ans plus tard, ma passion sans bornes.
Dix ans plus tard, quarante ans après sa première conquête du maillot jaune, le Tour de France rendit un vibrant hommage à Maître Jacques lors de la première étape entre Rouen et Forges-les-Eaux, via Quincampoix, le village où il repose.

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Souvenez-vous d’Anquetil, seigneur de Normandie, écartant de sa bannière, tièdes et félons :
« Jacques le Conquérant parcourt les rangs, soupèse les candidatures.
-Quel est ton nom l’ami ?
- Dédé Fortes-Cuisses, répond l’interpellé en gonflant la jambe.
-Par Dieu ! fait le duc en riant, voilà de fiers jambons (i
ls appartiennent à André Darrigade originaire de Bayonne, ndlr) qui conviendraient mieux à un sprinter qu’à un rouleur.
-C’est tout un , seigneur, pourvu que vous m’accordiez quelques victoires d’étape.
-Accordé ! »

A quelques mètres de la maison familiale, ses vassaux, ses équipiers de l’équipe de France rassemblés autour de son épouse Janine, évoquaient avec nostalgie, les souvenirs d’un temps heureux.
« Les grands cyclistes, Vietto, Coppi, Anquetil, pour ne parler que des plus beaux, ont été d’une autre race que sportive. Ils ont agrégé à eux une densité historique et poétique qui faisait langage. Ces enfants venus du labour ou de l’atelier ont créé un geste, ils ont inventé un phrasé qui est allé au cœur des gens. Ils ont été les troubadours d’un peuple encore maître de son langage, encore proche du parler du Villon, des exagérations de Rabelais, des raffinements artisanaux de Céline. Les grands cyclistes ont été les poètes errants de ceux que les petits tyrans appellent « gens du bas » même s’ils gardent l’intime perception du très-haut. »
Vous comprenez pourquoi un enfant a adoré Jacques Anquetil.

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lire aussi billet du 22 août 2009, Jacques Anquetil l’idole de ma jeunesse (suite) 


 

 

 

 

Publié dans:Coups de coeur |on 15 avril, 2009 |17 Commentaires »

Fête l’oeuf de Pâques

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« Voici venir Pâques fleuries,
Et devant les confiseries
Les petits vagabonds s’arrêtent, envieux.
Ils lèchent leurs lèvres de rose
Tout en contemplant quelque chose
Qui met de la flamme à leurs yeux.

Leurs regards avides attaquent
Les magnifiques œufs de Pâques
Qui trônent, orgueilleux, dans les grands magasins,
Magnifiques, fermes et lisses,
Et que regardent en coulisse
Les poissons d’avril, leurs voisins … »

Nul doute qu’en ce dimanche pascal, comme dans ce poème de jeunesse de Marcel Pagnol, le visage de nos enfants et petits-enfants s’éclairera quand vous leur offrirez des œufs en chocolat ou mieux encore, quand ils les dénicheront dans le jardin.
Purs produits de la civilisation des Kinder bueno et des Ferrero Rocher, ils méconnaissent vraisemblablement la symbolique attachée à ces gourmandises.

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Depuis des temps ancestraux, l’œuf, symbole universel de la fécondité et d’une nouvelle vie, est associé au printemps et au renouveau de la nature. Il y a cinq mille ans, les Perses offraient déjà des œufs de poule comme porte-bonheur pour fêter cette saison. Les Romains en cassaient le jour du printemps pour purifier l’atmosphère ; c’est ainsi qu’on découvrit des milliers de coquilles lors de l’ouverture des catacombes chrétiennes de la Rome du IIIe siècle. Les Égyptiens les décoraient et les Gaulois les teignaient pour l’arrivée du printemps.
Depuis le 1er concile de Nicée en 325, Pâques, fête religieuse chrétienne commémorant la résurrection de Jésus-Christ, le troisième jour après sa Passion, correspond au premier dimanche qui suit la première lune de printemps, encore lui !… soit entre le 22 mars et le 25 avril. Pour les chrétiens, ce n’est pas fortuit car à l’équinoxe, le soleil éclaire simultanément tous les points de la terre situés sur le même méridien tandis que la pleine lune continue à réfléchir ses rayons pendant la nuit. La lumière de Dieu !
L’équinoxe de printemps est également une date de référence pour de nombreux calendriers.

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L’œuf de Pâques trouverait sa signification chrétienne au IVe siècle avec l’instauration du Carême, temps de pénitence de quarante jours avant Pâques, durant lequel la consommation d’œufs était interdite par l’Église. Pauvre de moi, fan inconditionnel de l’œuf à la coque (voir billet du 6 mars 2008), heureusement que certaines mœurs ecclésiastiques se sont relâchées !
Conséquence des pratiques religieuses très vivaces dans les campagnes, de grandes quantités d’œufs s’accumulaient donc dans les fermes en temps de jeûne. Ils étaient conservés à la cave dans des pots en grés remplis de chaux. Le meilleur moyen de les écouler était de les offrir aux enfants.
Mon père me contait cette coutume encore observée lorsqu’il était enfant … de chœur dans son petit village natal de Picardie. Il parait à l’envol pour Rome des cloches donc silencieuses du jeudi au samedi saint, en faisant tourner le long des rues de Villers-Campsart, une crécelle, la « tortrelle » (de tourterelle), sorte de roue dentée montée sur un manche contre laquelle vient frapper une lamelle en bois flexible. Ses camarades et lui criaient de loin en loin, selon l’heure, « l’Angélus sonne » ou « Midi sonne » et chantaient le « O Crux ave, spes unica », l’hymne à la croix, devant les calvaires et les chapelles.
Dans chaque ferme, en récompense du service rendu, ils « cueillaient leur pocage » sous forme de pièces en bronze et d’œufs. La bande joyeuse se partageait ensuite plus ou moins équitablement sa collecte, ce qui était source parfois de mémorables batailles d’œufs.
Peut-être alléché par cette tradition, j’émis le vœu d’officier comme enfant de chœur au temps de ma première communion mais mes parents, hussards noirs de la République dans l’âme, y opposèrent un veto formel.
Mon frère conserve comme relique, la fameuse crécelle, parfois nommée aussi « raquette » en Belgique. Imaginer cependant un racket d’oeufs chez nos voisins d’outre-Quiévrain, constituerait pure malveillance étymologique !

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Au XIIe siècle, les gens de condition modeste commencent à s’offrir le jour de Pâques, des œufs bénis à l’église.
Bientôt, les nobles adaptent cette coutume en s’adressant à des artisans, peintres, graveurs, pour décorer les œufs. Louis XIV distribue à ses courtisans des œufs peints à la feuille d’or.
À la fin du XIXe siècle, le joaillier russe Pierre-Karl Fabergé crée sa célèbre collection d’œufs pour le compte des tsars Alexandre III et Nicolas II.

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Un véritable art de la décoration d’œufs en bois ou pierre polie, subsiste toujours, particulièrement dans les pays de l’Est.
La tradition des œufs en chocolat est finalement récente. En France, ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’on commence à vider un œuf frais pour le remplir de chocolat puis à créer des moules pour fabriquer les œufs dans des tailles variées.
Aujourd’hui, cloches, poules et lapins posent auprès des oeufs dans les vitrines parfois très esthétiques des confiseurs. Hors des considérations commerciales évidentes, ces sujets possèdent une valeur symbolique fondée sur des croyances et des pratiques religieuses ou païennes.

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La tradition des cloches de Pâques naît au VIIe siècle lorsque l’Église interdit de les sonner en signe de deuil pour commémorer la période entre la mort du Christ et sa résurrection. Cessent de tinter également les clochettes d’autel agitées par les enfants de chœur. Durant ce temps de l’événement fondateur de la religion chrétienne, les cloches de métal sont remplacées par divers instruments en bois tels la crécelle de ma grand-mère, le martelet, le claquoir, le batelet, l’écalette.
Les cloches retrouvent toute leur vigueur et carillonnent à pleine volée le dimanche de Pâques pour se réjouir que Jésus soit ressuscité.
L’Église récupère en fait des rites païens très anciens à l’occasion desquels on faisait beaucoup de bruit pour marquer l’accouchement printanier de la nature.
Dans la légende contée aux enfants, les aïeux racontent que les cloches sont muettes parce qu’elles sont parties à Rome recevoir la bénédiction du Pape. Elles en reviennent joyeuses le matin de Pâques, munies d’ailes et de rubans ou transportées dans un char, et surtout, cachant sous leur grande jupe de fonte, quantité d’œufs qu’elles disséminent durant leur vol dans les jardins.
Selon les régions, le motif du voyage romain diffère un peu. En Lorraine, on affirme qu’elles vont déjeuner avec le Pape, en Isère, elles iraient se confesser. J’avoue qu’il y a pourtant mieux à faire un « week-end à Rome, tous les deux sans personne afin de coincer la bulle dans ta bulle, vacances ritales » façon Etienne Daho !

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Suivant les pays, les cloches n’ont pas le monopole des transports d’œufs. Au Tyrol, on préfère la poule comme messagère tandis que les Suisses font confiance au coucou malgré sa mauvaise réputation de placer ses œufs dans le nid des autres … existerait-il aussi des paradis fiscaux chez les volatiles ? En Westphalie, on charge le renard de cette mission bien qu’il ne soit pas toujours très amène avec les poules.

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Dans les pays germaniques et nordiques, c’est le lièvre qui, pour une fois, part à point, pour livrer les oeufs à temps. Il symbolise la fécondité (4 à 8 portées par an), la prolifération et l’abondance. C’était l’animal emblématique d’Ostara, la déesse de la fertilité et du printemps chez les Saxons. « Easter » qui signifie Pâques en anglais, tire son nom de cette déesse.
Vers le XVe siècle, le lapin blanc apparaît associé avec les œufs pour honorer le printemps en Alsace et en Allemagne (l’Osterhas).

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En Australie, depuis quelques années, on remplace le lapin par le bilby de Pâques afin de sensibiliser les enfants et dégager des fonds pour la sauvegarde de ce petit marsupial du désert.
La présence d’une « friture » de poissons dans les œufs de Pâques trouve son origine dans la pêche miraculeuse effectuée par Jésus dans les eaux mortes du lac de Tibériade. Beaucoup plus fort que Blaireau, le braconnier campé par Louis De Funès dans Ni vu ni connu, le savoureux film d’Yves Robert !
L’imagination poétique des écoliers d’un cours préparatoire suggère qu’un matin de dimanche de Pâques, un des œufs lâchés par les cloches, roula dans l’herbe et tomba dans l’eau. Une maman poisson avala ce bel œuf multicolore, décoré de cœurs, de traits et de ronds. Dans son ventre, l’œuf se transforma en de nombreux petits œufs de toute beauté. Lorsque la maman pondit dans l’eau, les œufs libérèrent beaucoup de petits poissons brillants et décorés.
Les grands enfants que nous demeurons ne boudent pas la tradition pascale ; ainsi dans le Sud Ouest, on ne casse pas les œufs sans faire l’omelette du lundi de Pâques.
Dans la ferme familiale d’Ariège, rite jusqu’alors immuable, au dessert, la maîtresse de maison apportait sur la table, l’onctueuse omelette ployée déjà délicieuse en temps normal. On plongeait alors la pièce dans l’obscurité et tandis qu’elle saupoudrait de sucre l’omelette, le regretté patriarche répandait généreusement l’eau de vie de prune maison et craquait l’allumette pour flamber. Instant enivrant de regarder les flammes danser dans des effluves de caramel, avant la dégustation ! Voilà une autre madeleine de Proust !
Toujours en Ariège, à Mazères, les chevaliers de la confrérie « mondiale » de l’omelette pascale confectionnent une omelette de plus de dix mille œufs dans une poêle géante de plusieurs centaines de kilos.
L’omelette est aussi prétexte aux pique-niques en plein air, le lundi de Pâques. Ainsi, une année, je surpris ma nièce et quelques unes de ses amies, sacrifiant à la tradition sur un versant enneigé en surplomb de l’étang de l’Hers, dans les Pyrénées ariégeoises.
Même si les considérations liturgiques ont pris un sérieux coup dans l’aile (de poule), les œufs de Pâques feront encore la joie des petits, ce week-end. Comme il n’a jamais été bon de mettre tous ses œufs dans le même panier et qu’on ne les gagne pas sans rien faire, la tradition de les dissimuler dans le jardin, revient à la mode. Mais attention, notez bien sur un papier toutes les cachettes, cela vous évitera de dénicher un œuf oublié quand vous débarrasserez le potager de ses mauvaises herbes !

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Publié dans:Almanach, Recettes et produits |on 10 avril, 2009 |1 Commentaire »

Le pont Mirabeau (les ponts de Paris 1)

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Lorsque vous parvenez à l’entrée du pont, vous n’y échappez pas ! Une plaque vous rappelle le temps des récitations, bras croisés dans le dos, devant le tableau :

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Peut-être que pour captiver les collégiens d’aujourd’hui, devrais-je pasticher Coluche qui débuta sa carrière en faisant, non loin de là, le zouave au pont de l’Alma :

« C’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau le mec. Et c’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau bon d’accord, si on veut, mais c’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau et qui regarde dans l’eau, le mec. Pas con le mec hein, c’est un poète le mec. Ah ouais parce que moi j’l’ croyais pas ben j’ai été voir et ben c’est vrai hein. Les mecs sur l’pont Mirabeau y regardent même pas dans l’eau hein. Les mecs y passent tous les jours heu sur l’pont Mirabeau hein et ben… y’aurait pas d’eau dessous, passeraient quand même. C’est con parce que nous on passe sur les ponts à cause qu’y a d’l'eau dessous hein. On n’irait pas faire un détour hein tu parles. Alors les mecs y disent « ah ben on sait pas où passe notre pognon » ils regardent pas alors.
Alors le mec y regarde tout ça mais ça l’intéresse pas tout ça, bon. Le mec y pense à une nana qu’arrive pas, une nana normale hein, blanche, parce que lui le mec est polonais. En fait, c’est l’histoire d’un mec et une nana…
»

J’abrège ! Il y cent ans pile (de pont) poil, Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky dit Guillaume Apollinaire, résidant dans le quartier d’Auteuil, se promène fréquemment sur le pont Mirabeau en compagnie de sa dulcinée, l’artiste peintre Marie Laurencin, celle avec laquelle Joe Dassin vous bassina des milliers de fois pour décrire son amour d’un Été indien.
Séparés par leurs mères possessives chez lesquelles ils demeurent encore, les deux amants se rencontrent souvent à la dérobée ou en utilisant divers artifices. Il leur suffit alors de passer le pont emblématique de leur amour…

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L’idylle se détériore vers 1911 lorsque Apollinaire est inquiété « à l’insu de son plein gré » dans un vol présumé de statuettes phéniciennes découvert à l’occasion du rapt de La Joconde au Louvre !
L’écrivain avait déjà vécu auparavant une rupture douloureuse avec Annie Playden, une gouvernante anglaise de la famille rhénane dont il était le précepteur, d’où germa un autre magnifique poème de fin d’amour, La Chanson du mal-aimé.
L’harmonie rompue, on peut imaginer qu’un jour de spleen, le poète s’accoude sur la rambarde du pont et que la contemplation du fleuve lui inspire cette méditation lyrique sur la fuite du temps et de l’amour. Dans une correspondance, Apollinaire confie que le poème est comme « la chanson triste de cette longue liaison brisée ». Comment donc s’étonner que ses vers soient mis en musique par Léo Ferré et plus récemment, Marc Lavoine.
Le Pont Mirabeau appartient à Alcools, recueil de poèmes publié en 1913 dans la collection Mercure de France. De nombreuses références littérales à l’ivresse, des descriptions de tavernes et auberges, l’évocation des vignobles rhénans, des images poétiques, la figure dionysiaque de l’inspiration poétique, justifient le titre. Longtemps, Apollinaire envisagea plutôt le titre d’Eau de vie qui aurait été un joli clin d’œil à l’eau paresseuse de la Seine au-dessus de laquelle il pleure son amour défunte.
Correspondances consuméristes, sait-on qu’on importe d’Allemagne, l’eau gazeuse Apollinaris efficace pour atténuer les effets d’alcool, certaines nuits d’ivresse !
Plutôt que vous imposer le pensum du commentaire de texte, je laisse la musique des rimes féminines vous bercer.

Image de prévisualisation YouTube

Dans ses concerts, Serge Reggiani récitait de son impeccable diction, les premiers vers en prélude à « Où est passé Paris , ma rose ? » ou Sarah, « la femme qui est dans mon lit, n’a plus vingt ans depuis longtemps ».
Exercice plus délicat qu’on ne croit, souvenez-vous quand votre enseignant vous conviait à la tâche, de trouver le bon rythme dans ce poème orphelin de toute ponctuation et au sein duquel se nichent quelques subjonctifs sournois.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

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D’une certaine manière, le comte de Mirabeau est le cocu dans cette histoire d’eau qui lui a volé sa renommée pour la postérité. La notoriété du pont est beaucoup plus attachée aux vers de Guillaume Apollinaire.
Surnommé l’Orateur du peuple, Mirabeau demeure le symbole de l’éloquence parlementaire. Quoique noble, il fut élu aux élections des États généraux de 1789 comme représentant du Tiers état à Aix. Une promenade et une jolie fontaine lui rendent hommage au cœur de la cité provençale.
Qui n’a pas entendu au moins une fois, une de ses fameuses citations : « Allez dire à ceux qui vous envoient, que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes ».
Inhumé en grande pompe au Panthéon en 1791, sa sépulture fut profanée trois ans plus tard suite à la découverte de « l’armoire de fer » révélant qu’il avait été en contact clandestinement avec le roi et sa cour. Ses cendres furent jetées alors dans l’eau … des égouts de Paris. Même mort, on vit l’histoire d’eau qu’on peut !

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Suite à une décision du président de la République Sadi Carnot, le pont, conçu par les ingénieurs Paul Rabel ; Jean Résal et Amédée Alby, est construit entre 1893 et 1896 par l’entreprise Daydé & Pillé.

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Il relie les 15e et 16e arrondissements, de la rue de la Convention à la rue Rémusat.

 

« Vous ne m’avez pas quittée
Le jour où vous êtes partie.
Vous êtes à mes côtés
Depuis que vous êtes partie
Et pas un jour ne se passe,
Pas une heure, en vérité,
Au fil du temps qui passe
Où vous n’êtes à mes côtés.

Moi, j’ai quitté Rémusat
Depuis que vous êtes partie.
C’était triste, Rémusat
Depuis que vous n’étiez plus là… »


La chanteuse Barbara posa son piano noir au 14 rue Rémusat dans les années 1960 et y composa notamment Mourir pour mourir, Le mal de vivre, Attendez que ma joie revienne et Nantes. Décidément, le quartier engendre la mélancolie.

Le Flâneur des deux rives, titre de chroniques de Guillaume Apollinaire, parcourt 173 mètres pour enjamber, outre la Seine, la voie express sur berge de la rive droite et les rails et le quai du RER rive gauche.
Initialement édifiée au pont de l’Alma pour l’Exposition universelle de 1889, la gare de Javel au style très kitsch, marque l’entrée du pont Mirabeau depuis 1895.

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C’est encore une autre histoire d’eau puisque la fameuse eau de Javel tire son nom d’un ancien village du 15e arrondissement où s’ouvrit en 1784, une manufacture de produits chimiques destinée aux lavandières nombreuses alors sur les bords de Seine. Celles-ci battaient le linge pour le nettoyer avec une poignée de branches ou javelle.
Il faudrait sans doute moult doses d’eau de Javel pour traiter la Seine en eau potable ! Par fortes chaleurs propices aux réactions biologiques, sous le pont Mirabeau, coulent la Seine sale et les poissons morts !

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À hauteur des deux piles, sur les élégantes grilles du parapet, est forgé le blason des armoiries de la ville de Paris avec le navire symbole de la corporation des Nautes ou Marchands de l’eau, surmonté de fleurs de lys. En dessous, la devise Fluctuat nec mergitur, « il flotte mais il ne sombre pas » est rassurante pour toutes les embarcations qui sillonnent le fleuve dont, curieusement, le jour de ma promenade, un bateau mû par une roue à aube digne de ceux qui naviguent sur le Mississippi.

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Vers l’amont, le promeneur distingue la réplique de la statue de la Liberté éclairant le monde au milieu du pont suivant, nullement dépaysée à proximité des gratte-ciel du quartier du Front de Seine qui constituent un modeste Manhattan.
Chaque pile, en granit de Cherbourg et pierre calcaire, représente un bateau orné, à la manière des galères anciennes, de deux statues allégoriques en bronze vert bleuté, à la gloire de la batellerie parisienne, œuvres de Jean-Antoine Injalbert. Sur la rive droite, La Ville de Paris armée de sa francisque, face à la Seine, se dresse à la proue du bateau qui descend le fleuve tandis qu’en poupe, La Navigation maintient le cap en serrant son gouvernail et en brandissant un flambeau doré.

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Sur la berge gauche, la dynamique des sculptures s’inverse dans le sens remontant ; à la proue, l’Abondance souffle dans une trompette dorée et tient une rame tandis que le Génie du commerce à la poupe menace le passant d’un harpon.

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Pour les désorientés qui éprouvent des difficultés à reconnaître les rives, rappelez-vous que la rive droite est le terrain à droite quand on descend le cours d’eau. Sachant le sens du courant et que la Seine prend sa source au plateau de Langres et se jette dans la Manche au Havre, « ça devrait pouvoir le faire » !

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Ce matin, il faut supposer que les gens sont heureux puisque personne ne s’attarde sur le pont à songer à quelque amour perdu. Moi seul musarde à la recherche d’émotions poétiques.
Je pense aux Ricochets que rimaille Georges Brassens, jeune Rastignac sétois de la chanson à l’assaut de la capitale :

 

« … On n’s'étonnera pas
Si mes premiers pas
tout droit me menèrent
Au pont Mirabeau
pour un coup de chapeau
A l’Apollinaire … »


Il y tomba amoureux de sa toute première parisienne :

 

« … Sur la berge en bas
Tout contre une pile,
La belle tâchait
D’ fair’ des ricochets
D’un’ main malhabile
Moi, dans ce temps-la
Je n’ dis pas cela
En bombant le torse,
L’air avantageux
J’étais à ce jeu
De première force.

Tu m’ donnes un baiser,
Ai-je proposé
À la demoiselle;
Et moi, sans retard
J’ t’apprends de cet art
Toutes les ficelles.
Affaire conclue,
En une heure elle eut,
L’adresse requise
En change, moi
J’ cueillis plein d’émoi
Ses lèvres exquises … »


L’affaire tourna court là aussi :

 

« … Au pont Mirabeau
La belle volage
Un jour se perchait
Sur un ricochet
Et gagnait le large.
Ell’ me fit faux-bond
Pour un vieux barbon,
La petite ingrate,
Un Crésus vivant
Détail aggravant
Sur la rive droite…

… Et qu’ j’avais acquis
Cette conviction qui
Du reste me navre
Que mort ou vivant
Ce n’est pas souvent
Qu’on arrive au havre.
Nous attristons pas,
Allons de ce pas
Donner, debonnaires,
Au pont Mirabeau
Un coup de chapeau
A l’Apollinaire. »


À votre tour, allez saluer le poète au pont Mirabeau, véritable pont des soupirs !

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