Archive pour le 12 mars, 2009

Le Héron

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Est-ce la présence, à une cinquantaine de mètres, de l’école primaire Jean de la Fontaine, un héron se complaît près d’un petit étang en face de chez moi. Cependant, guère affable, l’animal à fable apprécie peu ma compagnie et s’envole dans un saule pleureur voisin dès que je m’en approche, pourtant sans dessein funeste, juste pour le plaisir de photographier sa fine silhouette. Certes, les responsables des espaces verts de ma commune ayant une prédilection pour la statuaire animalière (voir billet du 17 septembre 2008 « Plaisir des sens giratoires et des ronds-points »), je peux vous proposer trois spécimens en fer blanc perdus dans quelques herbes de pampa, non loin d’un autre bassin, mais je vous le concède, ils ne possèdent pas l’étoffe des hérons !

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Mon héros, c’est le héron cendré, l’Ardea cinerea, de la famille des Ardéidés. Grand oiseau au plumage à dominante grise, il possède une taille d’environ 95 centimètres pour un poids de 1,5 à 2 kilogrammes.

 

« Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou… »


Voltaire blâma le style ignoble et bas de ces deux vers, confortant mes valeureux enseignants qui combattaient l’abus de répétitions dans les rédactions. Quoiqu’en la circonstance, je me souviens que mon professeur de français se rangea plutôt derrière les arguments de La Bruyère qui réhabilitait le fabuliste ainsi : « tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Cette maxime est le plus bel éloge de ces vers. Cette multiplicité de monosyllabes amassées à dessein dans ces vers, les étend, les prolonge et semble les élever à la hauteur du col de l’animal ». Que c’est compliqué pour que s’accordent des personnes aussi talentueuses soient-elles !
En tout cas, c’est cette posture longiligne de l’oiseau qui intrigue lorsqu’il côtoie une rivière ou paresse au milieu d’un champ. Je ne résiste pas à vous livrer les savoureux quoique pessimistes propos de Buffon, célèbre naturaliste du XVIIIe siècle, rien à voir donc avec le talentueux gardien de but italien qui empêcha nos footballeurs de remporter la Coupe du monde 2006 ! « Le bonheur n’est pas également départi à tous les êtres sensibles ; celui de l’Homme vient de la douceur de son âme, du bon emploi de ses qualités morales ; le bien-être des animaux ne dépend au contraire que des facultés physiques et de l’exercice de leurs forces corporelles. Si la Nature s’indigne du partage injuste que la société fait du bonheur parmi les hommes, elle-même dans sa marche rapide, paraît avoir négligé certains animaux qui, par imperfection d’organes, sont condamnés à endurer la souffrance …. Le héron nous présente l’image de cette vie de souffrance, d’anxiété, d’indigence ; n’ayant que l’embuscade pour tout moyen d’industrie, il passe des heures, des jours entiers à la même place, immobile au point de laisser douter si c’est un être animé ; lorsqu’on l’observe avec une lunette car il se laisse rarement approcher, il paraît endormi, posé sur une pierre, le corps presque droit, sur un seul pied, le cou replié le long de la poitrine et du ventre … Le héron ajoute encore aux malheurs de sa chétive vie, le mal de la crainte et de la défiance, il paraît s’inquiéter et s’alarmer de tout ; il fuit l’homme de très loin … La chasse du héron était autrefois parmi nous le vol le plus brillant de la fauconnerie ; il faisait le divertissement des princes qui se réservaient comme gibier d’honneur, la mauvaise chère de cet oiseau, qualifiée de viande royale…. »
Pour pasticher Coluche, Buffon affirme donc que tous les animaux naissent égaux entre eux, c’est juste qu’il y en a qui sont plus égaux que d’autres ! Heureusement, comme le chantait (presque) Daniel Balavoine, « je ne suis pas un héron » !
L’espèce était en voie de disparition avant les années 1960 mais grâce à un décret ministériel la préservant contre les méfaits causés beaucoup moins par les faucons que des vrais ( !), elle prolifère à nouveau. Ainsi, nombreux hérons visitent, outre la réserve ornithologique, les points d’eau, mares, bassins, étangs, marais, autour de chez moi. Il est même quelques sujets qui fréquentent un marécage coincé entre une bretelle d’autoroute et un hypermarché Leclerc (aucun lien de parenté avec Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon cité plus haut !). Ces derniers jours, fable des temps modernes, une harde de chevreuils les y a même rejoints.
Pour reprendre l’affirmation actualisée de Louis XIV, la France possède soixante millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement et, en l’occurrence, le bonheur des hérons protégés fait le malheur des possesseurs de cartes de pêche, des pisciculteurs et des propriétaires de bassins de jardin spoliés par la voracité de l’échassier.

« … Il côtoyait une rivière.
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commère la Carpe y faisait mille tours,
Avec le Brochet son compère.
Le Héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre
Mais il crut mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appétit … »

Notre héron semble moins dédaigneux que ne le laisse supposer ce doux rêveur de La Fontaine. Il se nourrit essentiellement de poissons mais happe aussi volontiers couleuvres, grenouilles, mollusques, vers et insectes. Dans les prés, les taupes et des petits rongeurs tels les campagnols et les musaraignes, complètent ses repas.
Il est curieux de le voir chasser à l’affût parfaitement immobile ou cheminant très lentement sur la berge d’une eau peu profonde. Outre une ouïe qui le fait réagir au moindre bruit suspect, il possède une excellente vue panoramique latérale et une très bonne vision binoculaire frontale. N’aurait-il pas fallu baptiser « heroneye » certain objectif photographique plutôt que » fisheye » du nom de ses principales victimes ?
Selon, l’heure de la journée et la position du soleil, il se place d’un seul côté du bassin afin qu’il ne puisse voir son ombre, ce qui tendrait à prouver qu’il est plus intelligent que ne l’affirme, l’avant propos dans mon recueil de fables, une émouvante édition de 1895 qui a souffert des innombrables consultations par mon père.

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Courbé, il repère sa proie puis lui assène le coup fatal en détendant son bec comme un harpon fulgurant.
Concernant la quête de sa pitance, le héron développe un comportement territorial et expulse sans ménagement ses congénères de ses lieux de pêche si la nourriture est régulière et si l’homme ne le dérange pas trop. Sachant qu’il prélève environ 350 grammes de poisson quotidiennement, le pisciculteur astucieux a tout intérêt donc à tolérer « son » héron territorial autour de ses bassins qui le défendra efficacement des bandes rivales pour un coût modique, et le débarrassera des poissons malades qui constituent des proies plus faciles à capturer.
Grand solitaire, le héron se plaît par contre à nicher en colonie importante dite héronnière sur la cime des grands arbres de la forêt. De février à avril, il se fait plus rare, la femelle pondant en une seule couvée, trois à cinq œufs bleu verdâtre pâle d’où sortiront bientôt d’adorables héronneaux.

« …Le vent d’Ecir sur la Limagne
A abattu tous les hérons
Partout on ne jure que mitraille
Que vengeance
Que punition …

…Que dans les ronces vers la Sagne
Où se retirent les hérons
En larmes bleues
D’un bleu final …
Savent mourir
Les compagnons… »

Le chanteur poète Jean-Louis Murat rend hommage aux hérons dans une superbe ballade aux parfums de nature sauvage de sa terre d’Auvergne.
Dans ma jeunesse, lors de mes randonnées à bicyclette à travers la campagne normande, j’appréciais, au printemps, de longer le frais ruisseau du Héron sinuant à fleur des prairies rosies par les pommiers. Dans cette contrée verdoyante, aux confins des Pays de Bray et de Caux, où Flaubert choisit de situer son roman Madame Bovary, je traversais les paisibles villages du Héron et de Héronchelles et j’escaladais même un raidillon dit côte du héron. Bien que la toponymie atteste, à l’évidence, de la présence de l’échassier à une époque ancienne, j’avoue que je n’en vis jamais.
Point de héron à l’horizon non plus sur l’autoroute A10, entre Paris et Orléans, à l’aire du héron cendré, sinon sous forme d’une sculpture stylisée !

Son envol est curieux. Après quelques bonds lourdauds, il déploie avec majesté, presque au ralenti, ses larges ailes puis s’enfuit vers un endroit plus calme, en lovant son cou en S de telle manière que d’en bas, nous terriens ne distinguons pas sa tête mais juste le bec surgissant de sa poitrine. Si le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques réjouissait le réalisateur et dialoguiste Michel Audiard, le croassement rauque du héron le soir pendant son vol, semble lugubre.
Malgré ou à cause de son manque d’activité physique, le héron possède une longévité remarquable approchant les vingt ans. Amis lecteurs, rébarbatifs aux stations debout prolongées ou sujets aux phlébites, transfusez-vous du sang de héron !!!
De crainte de commettre un crime de lèse-La Fontaine, j’ai négligé de vous entretenir de ses cousins, le héron pourpré, l’Ardea purpurea, au plumage brun violacé, et le héron garde-bœufs, le Bubulcus ibis, blanc et plus petit.

 

« …Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte. »


Contentez-vous donc du héron cendré, celui que Buffon qualifie un peu méprisamment de Héron Commun dans son Histoire Naturelle des Oiseaux.
Ce n’est pas commun pourtant d’être héros de fable depuis plus de trois cents ans !
Ami héron, un peu b(p)êcheur de l’autre côté de la mare, j’ai mis beaucoup du mien pour te rendre populaire, accepte désormais que je te photographie en gros plan !

 

 

 

Publié dans:Leçons de choses |on 12 mars, 2009 |4 Commentaires »

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