Archive pour le 6 mars, 2009

La plus grande ferme du monde (un soir au Salon de l’agriculture 2009)

Profitant des deux précieux sésames offerts par un de mes vignerons préférés, j’ai renoué, la semaine dernière, avec le Salon de l’Agriculture que je boudais depuis quelques années.
Fuyant le trafic constamment paralysé sur le boulevard périphérique à l’occasion de cet événement, j’étrenne le nouveau tram pour rejoindre la plus grande ferme du monde qui fait toujours recette. Cette année, elle aura accueilli près de sept cent mille visiteurs.
En cette fin d’après-midi, je constate un curieux reflux à l’entrée du parc des expositions de la Porte de Versailles. Soir de tournoi des six nations de rugby oblige, nombreux provinciaux émigrent vers le nord de Paris pour encourager d’autres bestiaux, les coqs français face à des irréductibles gallois. Les cuivres et grosses caisses de quelques bandas accompagnent joyeusement vers le pré du Stade de France, un troupeau passablement repu de victuailles et crus du terroir.
Foin du bon air de la capitale, à peine franchie la porte du pavillon 1, les effluves de l’immense étable agressent mes naseaux. 600 vaches et taureaux, 650 chèvres et brebis, 60 porcs cohabitent dans la grande halle.
J’observe avec amusement le slalom des talons aiguilles des hôtesses entre les bouses de vache, le crottin de cheval et les crottes de bique, généreusement distribués dans les allées par les animaux traqueurs à l’heure de se rendre au ring de présentation. Statistiquement, malgré les efforts du service de propreté, le coefficient que la chance leur sourie, est élevé … mais attention, cela ne vaut proverbialement que pour le pied gauche ! En écho à cette théorie « mar(x)chiste », je ne résiste pas à citer la pensée maoïste émise par le grand timonier selon laquelle « la bouse de vache est plus utile que les dogmes, on peut faire de l’engrais avec » !

« … Les vaches rousses, blanches et noires
Sur lesquelles tombe la pluie
Et les cerisiers blancs made in Normandie
Une mare avec des canards
Des pommiers dans la prairie
Et le bon cidre doux made in Normandie
Les œufs made in Normandie
Les bœufs made in Normandie… »

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Hasard des festivités, ma chère Normandie natale, est à l’honneur. Ce soir, les quarante-cinq bovins du concours général agricole de la race normande, briguent le privilège de paître dès lundi, harnachés de rubans tricolores, sous le regard envieux de leurs congénères. Sans parler des articles « vachement » élogieux et des photographies dans les quotidiens régionaux, Paris-Normandie et Ouest France !
Un brin chauvin, je m’attarde devant le défilé de mode des robes rouge bringée et des « lunettes » rousses si caractéristiques. Atol, les opticiens du bocage normand !

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Comme souvent lors de ma pérégrination campagnarde, me reviennent des images de mon enfance à Forges-les-Eaux, le jeudi matin jour chômé d’école, moi apeuré dans le brouhaha meuglant, sinuant au milieu des bêtes sur le champ de foire, les maquignons en blouse concluant leurs secrètes transactions en se « topant » la main aux abords du café du Franc Marché.
Race dite mixte, la normande fait le bonheur de ses éleveurs aussi bien pour la saveur de sa viande que pour la qualité de son lait. Gamin, je descendais souvent la rue de l’église, mon pot à la main, pour le remplir de lait fraîchement trait à la ferme de Madame Boullard. Guère d’enfants, aujourd’hui, ont la fortune d’honorer leur « quatre heures » d’un bol de lait provenant directement du pis de la vache. Les jeunes générations nourries au lait pasteurisé trouveraient même cela probablement imbuvable !Au temps de l’école maternelle, je rejoignis même la halle au beurre du village avec les camarades de ma classe pour y boire le verre de lait distribué à la demande de Pierre Mendès France, Président du conseil, dans le cadre d’une campagne contre l’alcoolisme. Ironie du palmarès, je croise une lauréate chaleureusement congratulée portant le nom cocasse d’Anisette !

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« … Mon dieu qu’il ferait bon sur la terre des hommes
Si on n’ y rencontrait cette race incongrue
Cette race importune et qui partout foisonne
La race des gens du terroir des gens du cru … »

Sans vouloir offenser l’ami Brassens, j’aime la ballade parisienne des vaches qui sont nées quelque part. Ce sont vingt-cinq races qui, véritables ambassadrices de leurs provinces, nous invitent à leur rendre visite l’été prochain à l’occasion de nos transhumances touristiques.
J’ai un faible pour l’Aubrac avec sa robe fauve et ses élégantes cornes relevées qui paîtra dans quelques semaines sur son altiplano auvergnat sur un parterre de jonquilles et de narcisses, ainsi que pour l’Abondance dont les clarines jouent une symphonie pastorale dans les alpages savoyards.

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Je suis impressionné par les blanches charolaises à la « culotte » rebondie. Avachies dans la paille, elles semblent écrasées sous leur poids qui frise la tonne et demie chez certains mâles.
Voilà Star, la vedette du salon, une vache laitière Prim’Holstein qui n’a pas pris la grosse tête bien qu’elle s’affiche partout dans le métro et les rues de la capitale ainsi que sur les billets d’entrée.

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À défaut d’être sacrée, elle est un peu divine puisque née un soir de Noël dans une étable à Criquiers en Seine-Maritime ! Elle appartient à la France des vaches qui se lèvent tôt et commence sa journée à six heures avec la traite. Elle produit quotidiennement vingt-huit litres de lait destinés à la fabrication du Neufchâtel, un des fleurons des fromages normands. Pour avoir commis un film à leur propos, je vous entretiendrai un jour des cœurs et des bondes du Pays de Bray.
Au mépris de la foule voyeuse, deux spécimens de race Parthenaise ne réfrènent pas leurs élans libidineux. Parthenaise particulier cherche Parthenaise particulière… !!!
Au fil des allées, je décline une véritable poétique de géographie bovine : Blonde d’Aquitaine, Blanc Bleu, Pie rouge des plaines, Bleue du Nord, Rouge des prés, Bretonne Pie noire, Bazadaise, Jersiaise, Mirandaise, Tarentaise, Montbéliarde !
Le stand des Pays de la Loire expose la Maraîchine, la Nantaise et la Saosnoise menacées à terme d’être rayées de la carte des races bovines.

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On meurt mais on naît également au salon ! Une future maman au col très dilaté est emmenée pour véler loin du tumulte des visiteurs. Je me souviens de deux nuits dans une ferme d’Ariège où, assistant le maître de maison, je tenais maladroitement les membres antérieurs du veau naissant. Comme dit l’autre, c’est un métier !
« Terre d’élevage, la passion des métiers », c’est justement le slogan affiché sur le podium où quelques éleveurs accompagnés d’une de leurs bêtes, promeuvent les professions agricoles auprès du public. Obsolète, le cliché du paysan frustre et rustre, désormais, les jeunes agriculteurs sont rompus aux techniques d’information et de communication.

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« Génération culture : produire aujourd’hui, nourrir demain, respecter toujours » tel est le message officiel délivré cette année. Puisse-t-il être entendu et compris par les « politiques » dont la visite au salon est devenue depuis une quinzaine d’années, une figure imposée. Véritable « marronnier » des journaux télévisés, nos étranges lucarnes se complaisent à évaluer la popularité de nos élus auprès du monde agricole, en disséquant leur manière de « palper le cul des vaches » !

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A l’espace pédagogique, de jeunes enfants tentent de reconstituer un puzzle des différentes pièces de la viande de bœuf ou se confrontent aux questions d’un « éco-quizz » : les vaches polluent-elles ? Leurs pets contribuent-ils au réchauffement de la planète ?
Pauvres ruminants que certains « spécialistes » accusent d’évacuer quotidiennement six cents litres de méthane produit par la fermentation de leur estomac. Que pensent-ils du dioxyde de carbone émis par les quatre quatre défonçant les chemins creux de leurs campagnes ?

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Dix-huit heures à « l’heure ancienne » ! A tour de rôle, les vaches laitières se frayent un passage dans la foule pour rejoindre le coin de la traite. Elle est révolue l’époque où j’observais mon adorable grand-mère, assise sur une sellette à un pied, le seau calé entre les jambes, le front contre le flanc de la bête, tirer avec dextérité sur les pis de « Blanchette », la dernière vache qu’elle éleva ! Ma récompense était de lui succéder quelques instants pour presser vers le bas alternativement un trayon dans chaque main. Excellent exercice de coordination mais succès non garanti !
Avec l’automatisation, la traite n’est plus le pensum bi journalier d’antan. Des élèves de lycées agricoles fixent la trayeuse aux mamelles de la vache puis programment sur un mini ordinateur les différents paramètres de la traite. Un « lactoduc » achemine alors le lait vers des tanks géants.

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Une volée de jeunes enfants … et de moins jeunes( !) collent leur nez à une vitrine ressemblant à celles regorgeant d’objets de mauvais goût dans les fêtes foraines. Ici, aucune pince à manier, il s’agit juste de contempler avec attendrissement, l’éclosion de poussins de Loué piquetant leur coquille.

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La faim commence à sortir les loups du pavillon 1… les agneaux sont tranquilles. Un petit crochet vers les brebis corses : GAEC U Sarrulincu , U Muntanaciu, A Filetta, cela sent bon le maquis … à l’autre bout de Paris, Yvan Colonna, débusqué de sa bergerie, file un mauvais coton !

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Sur le ring voisin, un chien de berger tente de percevoir dans le brouhaha, les consignes de son maître pour rassembler le troupeau. Dommage qu’une petite fille soit absente, cela lui rappellerait les exercices d’entraînement de Cybèle, une chienne border coolie qu’elle adore.
Au revoir veaux, vaches, cochons, couvées, cap vers le pavillon des régions de France !

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Arrêt buffet à un comptoir corse où nous nous régalons d’un sandwich aux figatelli grillées arrosé d’une Pietra, cette délicieuse bière à la châtaigne tandis qu’à côté, un groupe nous délecte en direct de chants polyphoniques !
Pour prolonger à domicile « l’instant corse », nous faisons ample provision de figatelli , cette savoureuse saucisse de foie préparée à partir des cochons sauvages du maquis. Sur chaque stand, lorsque nous dévoilons notre lieu de résidence estivale sur l’île de Beauté, la réponse fuse immédiatement, « on y fait du bon fromage » ! Dumenica et Ghijseppu seront contents quand nous leur raconterons !
Un peu plus loin, bon sang de normand ne saurait mentir, je goûte un assortiment de fromages AOC estampillés Pays d’Auge. Il faudra que je vous révèle dans un billet futur, les mystères de cette espèce de triangle des Bermudes bas-normand qui cache trois trésors de fromages, le Camembert (un vrai de vrai !), le Pont l’Evêque et le Livarot.
Je fais honneur à celui qui vient de rafler le 1er Prix du Concours général du salon, le Livarot de la ferme de la Houssaye à Boissey dans le Calvados. Cette fromagerie fut fondée en 1810 par le maréchal-ferrant du village, un nommé Michel Fromage, cela ne s’invente pas !

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On salive déjà en regardant la boîte, une vache de race normande, la mamelle avenante, broutant l’herbe grasse du bocage, une fermière aux joues roses, un pommier en fleurs, une chaumière à colombages, un ciel bleu … gris menaçant (tiens donc, moi qui pensais qu’il fait toujours beau en Normandie !!!). D’accord, tous les stéréotypes commerciaux sont présents mais le meilleur est à l’intérieur, tu apparais « Ô Livarot, unique objet de mon assentiment », corseté de trois laîches en roseau des marais qui te valent le surnom de « colonel » !
Il appartient à la famille des pâtes molles à croûte lavée au même titre que le Maroilles et le Munster. Peut-être que s’il vient à un cinéaste l’idée de réaliser un « Bienvenue chez les ch’normands », on trempera le livarot dans le café du matin !!! Ne plaisantons pas avec les choses sérieuses, en l’occurrence, cette merveille gustative (et olfactive, je vous le concède !) … hum ! « le petit Jésus en blaude et coëffe » !!! Cette fois-ci, j’emmène un des apôtres coulant à souhait pour prolonger chez moi « l’instant normand » !
Pour digérer, rien de tel que voguer vers des îles sur les feux de l’actualité. Fantaisie géographique due à l’attribution des stands, je traverse la Franche-Comté (tiens, on y fabrique la bière Rouget de Lisle !) et l’Auvergne (j’y achète mes lentilles vertes du Puy dans leur jolie boîte ovoïde La Ponote) pour rejoindre la Martinique et la Guadeloupe. Affluence dans les département d’outre-mer, le public veut témoigner sa sympathie en cette période agitée à la différence du président de notre république et de son premier ministre qui ont volontairement évité le secteur par crainte des quolibets.

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Ti punch et planteur contribuent à la bonne humeur communicative. Les corps se trémoussent au rythme des biguines jouées par un dynamique orchestre local. Je n’ai d’yeux que pour une superbe danseuse métisse dans sa robe en madras … « ne dites pas que je vous ai dit ça sinon Melissa me tue » !

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L’heure de la fermeture approche, j’accélère le pas ; bérets et jambons basques, chapeaux ronds, bombardes et binious bretons, désolé, je n’ai plus de place pour une part de kouign anam !

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Un visage jovial, la barbe grisonnante, le verbe haut, c’est Raymond Capoulade de Soulages-Bonneval qui accueille les clients à l’auberge aveyronnaise.

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On échange des souvenirs d’il y a seize ans lorsque vainquant le scepticisme de l’inspecteur d’académie, j’avais initié avec une institutrice très valeureuse, une classe patrimoine sur l’art culinaire. Nous avions emmené des élèves de cours moyen deuxième année, pendant une semaine, sur le plateau d’Aubrac, à la rencontre de Michel Bras, chef trois étoiles de Laguiole. Les enfants découvrirent aussi la légende du célèbre couteau de corne et d’acier et la fabrication de la tomme locale dans un buron. Quant à Raymond Capoulade, il invita les écoliers dans sa ferme de l’âne heureux et les captiva avec des chants, des danses et des contes en occitan lors d’une mémorable veillée au château du Bousquet. Aujourd’hui, les projets autour du goût fleurissent dans les écoles …
Avant de sortir du parc des expositions, j’effectue un dernier crochet par le pavillon 3 pour admirer les chevaux de trait. Ils appartiennent à l’imagerie de mon enfance, le claquement de leurs sabots, sur le pavé de la rue de la République, quand ils étaient menés chez le maréchal-ferrant, Monsieur Guignant, le Percheron tirant le corbillard au tournant devant ma maison, les deux Boulonnais Mouton et Boulot dans l’écurie en face de ma chambre chez ma grand-mère. Lorsque le matin, je les entendais passer sous ma fenêtre, je savais que la journée serait belle, bientôt ils nous emmèneraient jusqu’aux champs pour rentrer les gerbes d’avoine ou de blé amassées en meules. Fidèles lecteurs, vous avez vu dans le portrait de ma grand-mère, un détail de leur harnais conservé jalousement comme relique.

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Ardennais, Trait Auxois, Boulonnais, Breton, Cob Normand, Comtois, Percheron, Trait du Nord, Mulassier Poitevin, aucune des neuf races françaises ne manquent à l’appel.
Elles ont souvent réussi leur reconversion dans un attelage de tourisme et de loisirs. Je ne peux m’empêcher de penser au funeste destin de leurs ancêtres réquisitionnés pendant la seconde guerre mondiale, pour tirer les chars à canon.
Au retour dans le tram, j’observe avec attendrissement, un enfant à la bouille encore éblouie par la vision de tous les animaux familiers de nos campagnes. Soudain, il fond en larmes parce que sa maman, par souci de commodité de transport, dégonfle son ballon rouge tagué en vert du mot biodiversité…

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Publié dans:Coups de coeur |on 6 mars, 2009 |3 Commentaires »

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