Archive pour mars, 2009

Le temps pas béni des colonies … ou quelques élucubrations vers la rue Mouffetard

Aujourd’hui, j’envisageais de déambuler en votre compagnie dans le quartier de « la Mouffe » lorsque je me ravise en traversant la place de la Contrescarpe.
Près de la fontaine, un limonaire égrène quelques rengaines d’un Paris d’autrefois. Malgré le tarif prohibitif des consommations, les premiers touristes prennent le soleil presque printanier aux terrasses, indifférents « Au Nègre joyeux », une enseigne qui orne la façade d’une superette de la rue Mouffetard.

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Juste au-dessous, l’image de la légende : une peinture sous verre représente distinctement malgré les reflets, un homme de couleur noir ébène, habillé en valet, servant hilare un plat à une dame blanche de condition sociale aisée.
Régulièrement, des éclats de verre provenant de jets de pierres, taillent ce « joyeux » ( à défaut d’être joyau) de la peinture. Y’a (pas trop) bon … calembour sur un sujet aussi tranchant où chaque mot sorti de son contexte, peut créer incompréhension et colère.
Il est sans doute trop lapidaire d’affirmer que les lanceurs de cailloux appartiennent à l’unique classe d’iconoclastes de l’imagerie liée au temps pas béni des colonies. Pour en avoir été témoin, je sais des réactions plus primaires de « crânes rasés » (je n’échappe pas aux stéréotypes !) caillassant par xénophobie (connaissent-ils seulement la définition du mot ?) le « nègre » qui les nargue avec son sourire. Ce sont les mêmes qui jetaient des bananes ou proféraient des cris de singe à l’encontre d’un ancien gardien de but de couleur de l’Olympique de Marseille.
J’ai quelque compassion pour les locataires de l’immeuble dont les fenêtres qui encadrent le tableau explosent parfois sous les projectiles maladroits ou volontaires, allez savoir !
L’épicier arabe victime possible de la vindicte raciste en d’autres circonstances, ignore l’origine exacte de la trace humiliante qui souille la façade au-dessus de son commerce. Elle daterait du dix-huitième siècle pour vanter la présence d’un cabaret au sens ancien du mot. D’autres sources prétendent qu’un chocolatier tint boutique ici. Chocolat et noir font bon ménage depuis longtemps, j’y reviendrai !
À quelques centaines de mètres, au jardin du Luxembourg, depuis quelques années, on célèbre en mai, la journée nationale « des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions ». On y reprend le chant révolutionnaire La liberté des nègres. On y a inauguré en 2007, Le cri, l’écrit, une sculpture en bronze, premier monument national en témoignage du crime contre l’humanité qu’est l’esclavage.

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Trois anneaux d’une chaîne soudés entre eux le constituent, un ouvert symbolisant l’abolition de l’esclavage, un fermé signifiant que tout peut recommencer et le piètement marquant le retour aux racines. Des mots sont gravés à leur surface, ailleurs-décimé-exterminé-déporté-inhumain-sévices-esclave!

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Pour avoir constaté l’indifférence des promeneurs plus attirés par les statues des reines de France qui parsèment le jardin, je m’interroge si finalement, la représentation vexante du nègre joyeux, n’interpelle pas plus le passant honnête.
Dans la perspective des anneaux, se détache au loin le monumental visage du Prophète. Son sculpteur Louis Derbré dit de lui qu’ « il a un côté révolutionnaire qui dénonce une certaine hypocrisie de notre époque tout en proposant une forme de sagesse ». Bien dit Prophète !

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S’il tournait la tête vers le sud, il apercevrait derrière les grilles dorées du parc, un bâtiment occupé par certains services de l’ENA, édifié en 1895 pour l’École coloniale devenue en 1934, l’École nationale de la France d’outre-mer. La « Colo », comme on l’appelait familièrement, formait les cadres de l’administration coloniale. Une loi de 1956 ayant posé le principe de l’africanisation de l’administration d’outre-mer, les dernières promotions de 1956 à 1958 comptèrent autant d’africains et de malgaches que de métropolitains.
Griot blanc, adossé à la fontaine à palabres, devant le tableau célébrant la servitude, je me sens mal à l’aise et en plein paradoxe. Au secours Victor Schoelcher qui initia le décret du 27 avril 1848 abolissant définitivement l’esclavage en France ! Toi, dont les cendres reposent au Panthéon, si tu pouvais aujourd’hui emprunter la rue de l’Estrapade et la rue Blainville pour me confier ce que tu en penses…
Au secours anciens normaliens de la rue d’Ulm qui parfois évoluez dans les arcanes du pouvoir comme nègres écrivant les discours des gouvernants !
Au secours « le nègre fondamental » comme ses amis se plaisent à surnommer l’immense poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire qui fréquenta le lycée Louis le Grand et l’Ecole Normale Supérieure alors toute proche. Il consigna alors sa révolte avec notamment Léopold Senghor, dans une revue L’Étudiant noir où il fit surgir le concept de la « négritude », une exploration de sa peau noire, de son moi profond et de la culture de ses ancêtres. Quand on lui parlait de l’exotisme de carte postale de son île, entre palmiers et cocotiers, il répondait « exotisme, c’est le mot français mais mon pays n’est pas « exo », en dehors de … c’est l’intérieur que je cherche. Toi dont le père instituteur disait : « quand tu parles, la grammaire française sourit », tu m’aurais expliqué comment ne pas être esclave des mots.
Mon cher papa, lorsque, le dimanche matin, tu commandais dans la pâtisserie de Monsieur Lucas, outre mes éclairs, les religieuses de maman et ton baba au rhum, des « têtes de nègre », sais-tu là-haut que tu es coupable à titre posthume de propos raciste ? Désormais, dans notre France politiquement correcte quand cela l’arrange, ce gâteau chocolaté s’appelle meringue au chocolat ou tête au choco ! Qu’attend Benoît XVI pour rédiger une bulle et débaptiser les religieuses et les pets de nonnes ?
Pour prolonger le chapitre alimentation, il semble aussi qu’ « y’a (plus très) bon … Banania » ! Sans aucun état d’âme, inculte (on dirait même « blonde » aujourd’hui !!!), gamin innocent que j’étais, je grimpais sur le tabouret pour m’emparer dans le placard de la cuisine, de la boîte de chocolat en poudre avec la fameuse image du tirailleur sénégalais hilare lui aussi.

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La saga Banania naît en 1912 en Amérique centrale lorsque le journaliste Pierre Lardet découvre dans un village du Nicaragua, une boisson composée de farine de banane, de cacao, de céréales pilées et de sucre. A son retour, encouragé par son épouse prénommée Blanche (ça ne s’invente pas !), il entame la commercialisation du produit et dépose peu après la marque Banania dont il vante les qualités énergisantes et reconstituantes. Une femme antillaise figure sur les premiers conditionnements mais en 1915, sur fond de première guerre mondiale, l’emblème devient un de ces tirailleurs sénégalais des troupes coloniales françaises, très populaires pour leur fidélité à la métropole en temps de conflit.
Lardet qui possède le sens de la réclame, l’ancêtre de la publicité, met en avant la valeur nutritionnelle et la dimension coloniale du produit, et fait expédier quatorze wagons chargés de Banania à destination des tranchées. Aliment idéal des nourrissons, il devient aussi celui des soldats sur le front. Pastichant la bonhomie des valeureux soldats sénégalais, y’a bon cuisine, y’a bon pinard, y’a bon capitaine … Y’a bon Banania, la légende est née définitivement. Je me souviens d’enseignants qui qualifiaient un discours peu compréhensible de « petit nègre » ou « charabia » !
Il y a quelques jours, le tribunal de Nanterre a débouté le MRAP, Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, qui avait attaqué en justice la société Nutrimaine, propriétaire actuel de Banania, pour non-respect d’un protocole d’accord signé avec le « Collectif des antillais, guyanais et réunionnais » consacrant l’abandon du fameux slogan « Y’a bon » jugé dévalorisant pour les Noirs.
Au temps de la communale où l’on mettait au rebut les cartes de géographie localisant les colonies françaises de l’Afrique Èquatoriale, je n’avais pas conscience de troubler l’ordre public en me précipitant, au passage de la caravane du Tour de France, vers le camion jaune surmonté du monsieur noir à la chéchia rouge, pour glaner quelques échantillons de la poudre chocolatée.
Pire encore, je me nourrissais aussi dans l’hebdomadaire Spirou, outre les histoires du marsupilami et des gaffes de Gaston, des aventures de Blondin et Cirage, personnages surgis de l’imagination de Joseph Gillain dit Jijé, un des artistes majeurs de la bande dessinée franco-belge qui forma Franquin, le père de Spirou, et Morris, le créateur de Lucky Luke.
En surfant vers Fnac.com, vous les retrouverez noyés au milieu de la foisonnante littérature d’Antoine Blondin que je cite souvent lorsque je commets quelques chroniques vélocipédiques.

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Dans la bande dessinée, Blondin, garçon blanc aux cheveux blonds, était le héros sérieux qui résolvait les problèmes par son intelligence tandis que Cirage, enfant noir vous l’avez deviné, à l’esprit farfelu, créait de l’animation avec ses facéties. Bons camarades, ils vivaient des aventures policières et fantastiques, l’une d’entre elles s’intitulait Le nègre blanc ! Apparemment, cela n’a pas empêché que germe mon esprit de tolérance.
En contrebas de la Mouffe, le marché dominical s’achève. Chacun, son cabas à la main, rejoint son domicile. Bientôt, les services municipaux de nettoyage uniquement constitués d’hommes issus de l’immigration, font place Monge nette !
À un kiosque, la une d’un journal affiche le boycott souhaité par le maire socialiste de la ville, de la conférence « Durban II » de l’ONU contre le racisme, prévue en avril à Genève. Savoir que la présidence du comité préparatoire à cet événement est assurée par la Libye et l’Iran, peut surprendre en effet !
Je souris devant un dessin au pochoir d’une femme dénudée juste à côté de quelques robes exposées à la vitrine d’un magasin de mode. Attention Miss. Tic, talentueuse Street artiste, vous allez vous attirer les foudres d’une gente féministe !

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J’entre dans l’attrayante librairie L’Arbre du Voyageur (du nom d’une plante originaire de Madagascar) qui en ce temps de salon du Livre, rend honneur à la littérature mexicaine.
« Gens de la périphérie, habitants des faubourgs de l’Histoire, nous sommes, Latinos-Américains, les commensaux non invités, passés par l’entrée de service de l’Occident, les intrus qui arrivent au spectacle de la modernité au moment où les lumières vont s’éteindre. Partout en retard, nous naissons quand il est déjà tard dans l’Histoire ; nous n’avons pas de passé, ou si nous en avons eu un, nous avons craché sur ses restes. Nos peuples ont dormi tout un siècle et, pendant qu’ils dormaient, on les a dépouillés et ils vont maintenant en haillons. Et pourtant, depuis un siècle, sur nos terres, si hostiles à la pensée, ici et là, en ordre dispersé mais sans interruption, sont apparus des poètes, des prosateurs et des peintres qui sont les égaux des plus grands des autres continents. » C’est d’Octavio Paz.
Un maître regretté disait à ses élèves, « lisez, lisez, lisez, tout est dans les livres ! ». C’est parfois trop vrai ! Voltaire, critiquant la vision optimiste, dénonce les horreurs de l’esclavage lorsque Candide et Cacambo rencontrent au détour de leur chemin, le nègre de Surinam qui leur confie ses malheurs dus à un commerçant blanc.
Mais ce même Voltaire dont Victor Hugo « disait avec joie et tristesse (que) c’est l’esprit français », osait incroyablement aussi dans la version originelle (avant purge) de son Essai sur les Mœurs et l’Esprit des Nations, des propos qui glacent le dos : « Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses » !!! Ne vous frottez pas les yeux, c’est bien tiré de la plume de l’ermite de Ferney dont un éditorialiste réclame dans un livre pamphlétaire, le retour dans un monde devenu fou, suite au procès des « caricatures » contre son journal satyrique. Voltaire repose au Panthéon non loin de Victor Schoelcher…
Je vous lasse, vous préférez peut-être vous détendre en relisant Dix petits nègres, l’excellent polar, collection Le Masque, d’Agatha Christie ?
Comme c’est compliqué tout cela … rien n’est noir, rien n’est blanc ! Que cachent les mots ? Le camouflet Au nègre joyeux, sorti de son époque, constitue-t-il un racisme de façade ? Les maux du racisme surgissent-ils des mots ? En bord de Seine, on a baptisé un remarquable musée des arts premiers par crainte probable que les arts dits primitifs choquent les consciences.

« La langue de bois, la langue de bois
Pour dire qu’on triche avec les mots
Pour dire qu’on ment et de surcroît
Qu’on insulte aussi les ormeaux

Faut-il que l’homme soit macabre
Pour blasphémer la langue d’arbre ?
La langue du bois, la langue du bois

 

La langue de bois, la langue de bois
Pour désigner paroles vaines
C’est insulter ma fibre à moi
La sève vivant dans mes veines

 

Jactez, beaux messieurs, sans remords
Vous ne valez pas un sycomore
La langue du bois

 

Les arbres parlent plusieurs langues
Selon l’essence, le ciel, l’endroit
Le bois de l’un prononce mangue
Le bois de l’autre dicte la noix
La langue du bois, la langue du bois

 

Et quand ses branches se déchaînent
Quoi de plus beau qu’un bois d’ébène
Qui offre le fruit de sa joie ?
La langue du bois… »

Tu as sans doute tout dit avec infiniment plus de poésie et de talent que moi, cher Claude Nougaro, toi qui te lamentais auprès d’Armstrong d’être blanc de peau … «quand on veut chanter l’espoir, quel manque de pot » !

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Dans la rue, quelques autres pochoirs affirment que la musique adoucit les murs … S’il en est ainsi, je vous laisse avec La Négresse blanche d’Arthur H :

« Ma négresse blanche
Ma comtesse de la savane
Ma rondeur carrée
Mon Afrique polaire
Ta peau noire comme la neige
Me plaît beaucoup
Je serai ton boubou
Ton éléphant
Ma pâle négresse
Danse pour moi
Les danses russes
De Ouagadougou
Et je serai doux avec toi
Je briserai les chaînes
Qui t’enchaînent
Au noir et blanc
Et dans le mauve, le violet
Le rouge et le bleu
Je serai
Ton nègre multicolore »

 

À la lecture de cet article, un ami lecteur m’a adressé deux définitions séparées d’environ soixante dix ans qui montrent comment le même mot devient non grata. Édifiant !

Dictionnaire de l’Académie
8e édition (1932-1935)
NÈGRE, NÈGRESSE. n. Homme ou femme de la race noire. La traite des nègres est abolie. Elle a pris une négresse pour domestique.
Fam., Traiter quelqu’un comme un nègre, Le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris.
Fam., Travailler comme un nègre, Travailler sans relâche.
Il se dit, en langage d’atelier, d’un Auxiliaire qu’on emploie pour préparer Un travail, pour en exécuter la partie en quelque sorte mécanique.
Ce mot est employé aussi comme adjectif. Il a alors pour féminin Nègre. Art nègre. Danse nègre. Musique nègre.

9e édition (en cours)
NÈGRE , NÉGRESSE n. et adj. XVIe siècle. Emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol negro, du latin niger, nigra, nigrum, « noir ».
I. N. 1. Terme dont on usait autrefois pour désigner un homme noir, une femme noire (ce terme, souvent jugé dépréciatif, a été parfois revendiqué au XXe siècle par les Noirs pour affirmer leur identité). Montesquieu a consacré un chapitre de « L’Esprit des lois » à l’esclavage des nègres. La traite des nègres. Nègre marron, voir Marron. Aujourd’hui, Nègre se rencontre surtout dans quelques expressions familières. Traiter quelqu’un comme un nègre, le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris. Travailler comme un nègre, travailler sans relâche, sans répit. Parler petit-nègre, parler avec les tournures et l’accent qu’on prêtait aux indigènes des colonies d’Afrique. Couleur tête-de-nègre ou, ellipt., tête-de-nègre, voir ce mot. Loc. adj. inv. Nègre blanc, qui est formulé en termes ambigus, de manière à ménager des opinions contraires. Motion nègre blanc. Titres célèbres : La Négresse blonde, de Georges Fourest (1909); Les Nègres, de Jean Genet (1958). 2. Fig. et fam. Au masculin. Écrivain qui prépare ou rédige un ouvrage publié sous la signature d’une personnalité connue.
II. Adj. invariable en genre. S’est dit, au moment de leur découverte par l’Europe, des arts et des formes d’expression traditionnelles des peuples de l’Afrique noire. L’art nègre exerça une profonde influence sur le cubisme et le fauvisme. La Revue nègre, spectacle américain de variétés qui remporta un grand succès à Paris, dans les années vingt. Le premier festival des arts nègres s’est déroulé en 1966 à Dakar. Titre célèbre : Anthologie nègre, de Blaise Cendrars (1921).

 

 

 

Publié dans:Coups de coeur |on 24 mars, 2009 |1 Commentaire »

Vive le printemps

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Au-delà de mon clin d’œil iconographique, pour fêter le printemps neuf du vingt et unième siècle, je m’efface derrière les rimes du regretté Félix Leclerc, le père de la chanson québécoise.
Autant Gilles Vigneault est le troubadour de la « poudrerie » et des joyeuses veillées hivernales (à Saint Dilon ou ailleurs), autant l’ami Félix est le chantre du printemps qu’il célébra avec ses bottes, sa chemise à carreaux et sa guitare comme bouclier aux froids,.
« J’aime mon pays parce que les saisons se retrouvent toujours bien à leur place, marquées par la nature et en accord avec elle », confiait-il souvent.
Saluons d’abord son (L’) hymne au printemps, ballade paysanne qui acquit au fil du temps, une dimension politique avec « les crapauds qui chantent la liberté ».

Les blés sont mûrs et la terre est mouillée
Les grands labours dorment sous la gelée
L’oiseau si beau, hier, s’est envolé
La porte est close sur le jardin fané.

Comme un vieux râteau oublié
Sous la neige je vais hiverner
Photos d’enfants qui courent dans les champs
Seront mes seules joies pour passer le temps
Mes cabanes d’oiseaux sont vidées
Le vent pleure dans ma cheminée
Mais dans mon coeur je m’en vais composer
L’hymne au printemps pour celle qui m’a quitté.

Quand mon amie viendra par la rivière
Au mois de mai, après le dur hiver
Je sortirai, bras nus, dans la lumière
Et lui dirai le salut de la terre.

Vois, les fleurs ont recommencé
Dans l’étable crient les nouveaux-nés
Viens voir la vieille barrière rouillée
Endimanchée de toiles d’araignées
Les bourgeons sortent de la mort
Papillons ont des manteaux d’or
Près du ruisseau sont alignées les fées
Et les crapauds chantent la liberté
Et les crapauds chantent la liberté.

Levons maintenant nos yeux vers l’azur pour le Passage de l’outarde, cet oiseau échassier qui file vers le nord. Entre chaque couplet, Félix en imite le sifflement …

« Passage de l’outarde en mai, qui file vers le nord
Plus qu’une main de femme fait frissonner mon corps
Mes ailes fatiguées ne peuvent pas la suivre
Sans île dans l’azur, plus de raison de vivre

Qu’ai-je fait qu’ai-je dit durant tous ces hivers
L’oreille sur ma porte attendant une venue ?
La porte s’est ouverte dans un éclat de rire
Et à l’oiseau en cage une île est apparue

Depuis bien des matins je t’apprends la marée
La semence du grain et la fin des gelées
Mais toi riant tout plein tu m’apprends que la joie
Tu la portes en ton sein et que l’auteur c’est moi

Passage de l’outarde revenant de bien loin
Elle fuit la poudrerie avec tous ses poussins
Dans mon jardin d’automne debout cabrant les reins
Je lui montre ma vie au bout de mes deux poings. »

Il suggérait de « prévoir que dans la vie, il y a des périodes différentes qui sont à l’image de nos quatre saisons ».
Profitons donc du printemps ! … et en toute saison, écoutez Félix Leclerc, un immense poète qui, avec sa guitare, savait faire des trous dans la glace !

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Alain Bashung est mort, « Play blessures »

« … Par la meurtrière
Guette l’horizon
Guette la vie

Je n’attendrai pas l’automne
Ses sonates à mon sonotone
Je n’attendrai pas
Que s’abaisse le pont-levis … »

Il n’a même pas attendu les symphonies du printemps … « La ficelle« , une de ses chansons dont sont tirés ces vers, s’est rompue. Alain Bashung n’est plus mais ses mots demeureront. Loin de l’émotion médiatique de ses dernières Victoires de la Musique, ce matin, en hommage, en éloge, je réécoute son chef d’œuvre L’imprudence.

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Certains artistes ont leur disque blanc. Alain Bashung a son disque noir crépusculaire.
Accompagné de cordes et d’un piano aux accents de Sati, il y psalmodie son testament musical. Je me serre dans ses bras qu’il nous tend :

« J’étais censé t’étourdir
Sans avion sans élixir
J’étais censé te soustraire
À la glu

Les impasses
Les grands espaces
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s’éteindre

 

J’étais censé te ravir
À la colère de Dieu

 

La douceur d’un blindé
Le remède à l’oubli
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent

 

Mes bras connaissent
La menace du futur
Les délices qu’on ampute
Pour l’amour d’une connasse

 

J’étais censé t’encenser
Mes hélices se sont lassées
De te porter aux nues
Je me tue à te dire
Qu’on ne va pas mourir

 

Sauve toi
Sauve moi
et tu sauras où l’acheter le courage

 

J’étais censé t’étourdir
Sans aviron sans élixir
J’étais censé te couvrir
À l’approche des cyclones

 

Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Sur le bout des doigts

 

La promesse d’un instant
La descente aux enfers
Mes bras connaissent
Mes bras mesurent la distance

 

Sauve toi
Sauve moi
Et tu sauras où l’acheter le courage

 

J’étais censé t’étourdir
Sans aviron sans élixir
J’étais censé t’extraire
Le pieu dans le coeur
Qui t’empêche de courir

 

Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s’éteindre

 

Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Sur le bout des doigts

 

Mes bras connaissent

 

Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s’éteindre

 

Mes bras connaissent

 

Sauve toi
Sauve moi

 

Mes bras connaissent »

Alain Bashung a rejoint le firmament de la chanson française pour y retrouver son « cousin » Serge Gainsbourg. « Play blessures » de la vie !

« Je dédie cette angoisse à un chanteur disparu
Mort de soif dans le désert de Gaby
Respectez une minute de silence
Faites comme si j’étais pas arrivé… »

 

Alain, Oh Gaby, je n’ai pas la frite, j’ai les boules!

 

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Publié dans:Coups de coeur |on 15 mars, 2009 |1 Commentaire »

Le Héron

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Est-ce la présence, à une cinquantaine de mètres, de l’école primaire Jean de la Fontaine, un héron se complaît près d’un petit étang en face de chez moi. Cependant, guère affable, l’animal à fable apprécie peu ma compagnie et s’envole dans un saule pleureur voisin dès que je m’en approche, pourtant sans dessein funeste, juste pour le plaisir de photographier sa fine silhouette. Certes, les responsables des espaces verts de ma commune ayant une prédilection pour la statuaire animalière (voir billet du 17 septembre 2008 « Plaisir des sens giratoires et des ronds-points »), je peux vous proposer trois spécimens en fer blanc perdus dans quelques herbes de pampa, non loin d’un autre bassin, mais je vous le concède, ils ne possèdent pas l’étoffe des hérons !

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Mon héros, c’est le héron cendré, l’Ardea cinerea, de la famille des Ardéidés. Grand oiseau au plumage à dominante grise, il possède une taille d’environ 95 centimètres pour un poids de 1,5 à 2 kilogrammes.

 

« Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou… »


Voltaire blâma le style ignoble et bas de ces deux vers, confortant mes valeureux enseignants qui combattaient l’abus de répétitions dans les rédactions. Quoiqu’en la circonstance, je me souviens que mon professeur de français se rangea plutôt derrière les arguments de La Bruyère qui réhabilitait le fabuliste ainsi : « tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Cette maxime est le plus bel éloge de ces vers. Cette multiplicité de monosyllabes amassées à dessein dans ces vers, les étend, les prolonge et semble les élever à la hauteur du col de l’animal ». Que c’est compliqué pour que s’accordent des personnes aussi talentueuses soient-elles !
En tout cas, c’est cette posture longiligne de l’oiseau qui intrigue lorsqu’il côtoie une rivière ou paresse au milieu d’un champ. Je ne résiste pas à vous livrer les savoureux quoique pessimistes propos de Buffon, célèbre naturaliste du XVIIIe siècle, rien à voir donc avec le talentueux gardien de but italien qui empêcha nos footballeurs de remporter la Coupe du monde 2006 ! « Le bonheur n’est pas également départi à tous les êtres sensibles ; celui de l’Homme vient de la douceur de son âme, du bon emploi de ses qualités morales ; le bien-être des animaux ne dépend au contraire que des facultés physiques et de l’exercice de leurs forces corporelles. Si la Nature s’indigne du partage injuste que la société fait du bonheur parmi les hommes, elle-même dans sa marche rapide, paraît avoir négligé certains animaux qui, par imperfection d’organes, sont condamnés à endurer la souffrance …. Le héron nous présente l’image de cette vie de souffrance, d’anxiété, d’indigence ; n’ayant que l’embuscade pour tout moyen d’industrie, il passe des heures, des jours entiers à la même place, immobile au point de laisser douter si c’est un être animé ; lorsqu’on l’observe avec une lunette car il se laisse rarement approcher, il paraît endormi, posé sur une pierre, le corps presque droit, sur un seul pied, le cou replié le long de la poitrine et du ventre … Le héron ajoute encore aux malheurs de sa chétive vie, le mal de la crainte et de la défiance, il paraît s’inquiéter et s’alarmer de tout ; il fuit l’homme de très loin … La chasse du héron était autrefois parmi nous le vol le plus brillant de la fauconnerie ; il faisait le divertissement des princes qui se réservaient comme gibier d’honneur, la mauvaise chère de cet oiseau, qualifiée de viande royale…. »
Pour pasticher Coluche, Buffon affirme donc que tous les animaux naissent égaux entre eux, c’est juste qu’il y en a qui sont plus égaux que d’autres ! Heureusement, comme le chantait (presque) Daniel Balavoine, « je ne suis pas un héron » !
L’espèce était en voie de disparition avant les années 1960 mais grâce à un décret ministériel la préservant contre les méfaits causés beaucoup moins par les faucons que des vrais ( !), elle prolifère à nouveau. Ainsi, nombreux hérons visitent, outre la réserve ornithologique, les points d’eau, mares, bassins, étangs, marais, autour de chez moi. Il est même quelques sujets qui fréquentent un marécage coincé entre une bretelle d’autoroute et un hypermarché Leclerc (aucun lien de parenté avec Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon cité plus haut !). Ces derniers jours, fable des temps modernes, une harde de chevreuils les y a même rejoints.
Pour reprendre l’affirmation actualisée de Louis XIV, la France possède soixante millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement et, en l’occurrence, le bonheur des hérons protégés fait le malheur des possesseurs de cartes de pêche, des pisciculteurs et des propriétaires de bassins de jardin spoliés par la voracité de l’échassier.

« … Il côtoyait une rivière.
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commère la Carpe y faisait mille tours,
Avec le Brochet son compère.
Le Héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre
Mais il crut mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appétit … »

Notre héron semble moins dédaigneux que ne le laisse supposer ce doux rêveur de La Fontaine. Il se nourrit essentiellement de poissons mais happe aussi volontiers couleuvres, grenouilles, mollusques, vers et insectes. Dans les prés, les taupes et des petits rongeurs tels les campagnols et les musaraignes, complètent ses repas.
Il est curieux de le voir chasser à l’affût parfaitement immobile ou cheminant très lentement sur la berge d’une eau peu profonde. Outre une ouïe qui le fait réagir au moindre bruit suspect, il possède une excellente vue panoramique latérale et une très bonne vision binoculaire frontale. N’aurait-il pas fallu baptiser « heroneye » certain objectif photographique plutôt que » fisheye » du nom de ses principales victimes ?
Selon, l’heure de la journée et la position du soleil, il se place d’un seul côté du bassin afin qu’il ne puisse voir son ombre, ce qui tendrait à prouver qu’il est plus intelligent que ne l’affirme, l’avant propos dans mon recueil de fables, une émouvante édition de 1895 qui a souffert des innombrables consultations par mon père.

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Courbé, il repère sa proie puis lui assène le coup fatal en détendant son bec comme un harpon fulgurant.
Concernant la quête de sa pitance, le héron développe un comportement territorial et expulse sans ménagement ses congénères de ses lieux de pêche si la nourriture est régulière et si l’homme ne le dérange pas trop. Sachant qu’il prélève environ 350 grammes de poisson quotidiennement, le pisciculteur astucieux a tout intérêt donc à tolérer « son » héron territorial autour de ses bassins qui le défendra efficacement des bandes rivales pour un coût modique, et le débarrassera des poissons malades qui constituent des proies plus faciles à capturer.
Grand solitaire, le héron se plaît par contre à nicher en colonie importante dite héronnière sur la cime des grands arbres de la forêt. De février à avril, il se fait plus rare, la femelle pondant en une seule couvée, trois à cinq œufs bleu verdâtre pâle d’où sortiront bientôt d’adorables héronneaux.

« …Le vent d’Ecir sur la Limagne
A abattu tous les hérons
Partout on ne jure que mitraille
Que vengeance
Que punition …

…Que dans les ronces vers la Sagne
Où se retirent les hérons
En larmes bleues
D’un bleu final …
Savent mourir
Les compagnons… »

Le chanteur poète Jean-Louis Murat rend hommage aux hérons dans une superbe ballade aux parfums de nature sauvage de sa terre d’Auvergne.
Dans ma jeunesse, lors de mes randonnées à bicyclette à travers la campagne normande, j’appréciais, au printemps, de longer le frais ruisseau du Héron sinuant à fleur des prairies rosies par les pommiers. Dans cette contrée verdoyante, aux confins des Pays de Bray et de Caux, où Flaubert choisit de situer son roman Madame Bovary, je traversais les paisibles villages du Héron et de Héronchelles et j’escaladais même un raidillon dit côte du héron. Bien que la toponymie atteste, à l’évidence, de la présence de l’échassier à une époque ancienne, j’avoue que je n’en vis jamais.
Point de héron à l’horizon non plus sur l’autoroute A10, entre Paris et Orléans, à l’aire du héron cendré, sinon sous forme d’une sculpture stylisée !

Son envol est curieux. Après quelques bonds lourdauds, il déploie avec majesté, presque au ralenti, ses larges ailes puis s’enfuit vers un endroit plus calme, en lovant son cou en S de telle manière que d’en bas, nous terriens ne distinguons pas sa tête mais juste le bec surgissant de sa poitrine. Si le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques réjouissait le réalisateur et dialoguiste Michel Audiard, le croassement rauque du héron le soir pendant son vol, semble lugubre.
Malgré ou à cause de son manque d’activité physique, le héron possède une longévité remarquable approchant les vingt ans. Amis lecteurs, rébarbatifs aux stations debout prolongées ou sujets aux phlébites, transfusez-vous du sang de héron !!!
De crainte de commettre un crime de lèse-La Fontaine, j’ai négligé de vous entretenir de ses cousins, le héron pourpré, l’Ardea purpurea, au plumage brun violacé, et le héron garde-bœufs, le Bubulcus ibis, blanc et plus petit.

 

« …Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte. »


Contentez-vous donc du héron cendré, celui que Buffon qualifie un peu méprisamment de Héron Commun dans son Histoire Naturelle des Oiseaux.
Ce n’est pas commun pourtant d’être héros de fable depuis plus de trois cents ans !
Ami héron, un peu b(p)êcheur de l’autre côté de la mare, j’ai mis beaucoup du mien pour te rendre populaire, accepte désormais que je te photographie en gros plan !

 

 

 

Publié dans:Leçons de choses |on 12 mars, 2009 |4 Commentaires »

La plus grande ferme du monde (un soir au Salon de l’agriculture 2009)

Profitant des deux précieux sésames offerts par un de mes vignerons préférés, j’ai renoué, la semaine dernière, avec le Salon de l’Agriculture que je boudais depuis quelques années.
Fuyant le trafic constamment paralysé sur le boulevard périphérique à l’occasion de cet événement, j’étrenne le nouveau tram pour rejoindre la plus grande ferme du monde qui fait toujours recette. Cette année, elle aura accueilli près de sept cent mille visiteurs.
En cette fin d’après-midi, je constate un curieux reflux à l’entrée du parc des expositions de la Porte de Versailles. Soir de tournoi des six nations de rugby oblige, nombreux provinciaux émigrent vers le nord de Paris pour encourager d’autres bestiaux, les coqs français face à des irréductibles gallois. Les cuivres et grosses caisses de quelques bandas accompagnent joyeusement vers le pré du Stade de France, un troupeau passablement repu de victuailles et crus du terroir.
Foin du bon air de la capitale, à peine franchie la porte du pavillon 1, les effluves de l’immense étable agressent mes naseaux. 600 vaches et taureaux, 650 chèvres et brebis, 60 porcs cohabitent dans la grande halle.
J’observe avec amusement le slalom des talons aiguilles des hôtesses entre les bouses de vache, le crottin de cheval et les crottes de bique, généreusement distribués dans les allées par les animaux traqueurs à l’heure de se rendre au ring de présentation. Statistiquement, malgré les efforts du service de propreté, le coefficient que la chance leur sourie, est élevé … mais attention, cela ne vaut proverbialement que pour le pied gauche ! En écho à cette théorie « mar(x)chiste », je ne résiste pas à citer la pensée maoïste émise par le grand timonier selon laquelle « la bouse de vache est plus utile que les dogmes, on peut faire de l’engrais avec » !

« … Les vaches rousses, blanches et noires
Sur lesquelles tombe la pluie
Et les cerisiers blancs made in Normandie
Une mare avec des canards
Des pommiers dans la prairie
Et le bon cidre doux made in Normandie
Les œufs made in Normandie
Les bœufs made in Normandie… »

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Hasard des festivités, ma chère Normandie natale, est à l’honneur. Ce soir, les quarante-cinq bovins du concours général agricole de la race normande, briguent le privilège de paître dès lundi, harnachés de rubans tricolores, sous le regard envieux de leurs congénères. Sans parler des articles « vachement » élogieux et des photographies dans les quotidiens régionaux, Paris-Normandie et Ouest France !
Un brin chauvin, je m’attarde devant le défilé de mode des robes rouge bringée et des « lunettes » rousses si caractéristiques. Atol, les opticiens du bocage normand !

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Comme souvent lors de ma pérégrination campagnarde, me reviennent des images de mon enfance à Forges-les-Eaux, le jeudi matin jour chômé d’école, moi apeuré dans le brouhaha meuglant, sinuant au milieu des bêtes sur le champ de foire, les maquignons en blouse concluant leurs secrètes transactions en se « topant » la main aux abords du café du Franc Marché.
Race dite mixte, la normande fait le bonheur de ses éleveurs aussi bien pour la saveur de sa viande que pour la qualité de son lait. Gamin, je descendais souvent la rue de l’église, mon pot à la main, pour le remplir de lait fraîchement trait à la ferme de Madame Boullard. Guère d’enfants, aujourd’hui, ont la fortune d’honorer leur « quatre heures » d’un bol de lait provenant directement du pis de la vache. Les jeunes générations nourries au lait pasteurisé trouveraient même cela probablement imbuvable !Au temps de l’école maternelle, je rejoignis même la halle au beurre du village avec les camarades de ma classe pour y boire le verre de lait distribué à la demande de Pierre Mendès France, Président du conseil, dans le cadre d’une campagne contre l’alcoolisme. Ironie du palmarès, je croise une lauréate chaleureusement congratulée portant le nom cocasse d’Anisette !

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« … Mon dieu qu’il ferait bon sur la terre des hommes
Si on n’ y rencontrait cette race incongrue
Cette race importune et qui partout foisonne
La race des gens du terroir des gens du cru … »

Sans vouloir offenser l’ami Brassens, j’aime la ballade parisienne des vaches qui sont nées quelque part. Ce sont vingt-cinq races qui, véritables ambassadrices de leurs provinces, nous invitent à leur rendre visite l’été prochain à l’occasion de nos transhumances touristiques.
J’ai un faible pour l’Aubrac avec sa robe fauve et ses élégantes cornes relevées qui paîtra dans quelques semaines sur son altiplano auvergnat sur un parterre de jonquilles et de narcisses, ainsi que pour l’Abondance dont les clarines jouent une symphonie pastorale dans les alpages savoyards.

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Je suis impressionné par les blanches charolaises à la « culotte » rebondie. Avachies dans la paille, elles semblent écrasées sous leur poids qui frise la tonne et demie chez certains mâles.
Voilà Star, la vedette du salon, une vache laitière Prim’Holstein qui n’a pas pris la grosse tête bien qu’elle s’affiche partout dans le métro et les rues de la capitale ainsi que sur les billets d’entrée.

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À défaut d’être sacrée, elle est un peu divine puisque née un soir de Noël dans une étable à Criquiers en Seine-Maritime ! Elle appartient à la France des vaches qui se lèvent tôt et commence sa journée à six heures avec la traite. Elle produit quotidiennement vingt-huit litres de lait destinés à la fabrication du Neufchâtel, un des fleurons des fromages normands. Pour avoir commis un film à leur propos, je vous entretiendrai un jour des cœurs et des bondes du Pays de Bray.
Au mépris de la foule voyeuse, deux spécimens de race Parthenaise ne réfrènent pas leurs élans libidineux. Parthenaise particulier cherche Parthenaise particulière… !!!
Au fil des allées, je décline une véritable poétique de géographie bovine : Blonde d’Aquitaine, Blanc Bleu, Pie rouge des plaines, Bleue du Nord, Rouge des prés, Bretonne Pie noire, Bazadaise, Jersiaise, Mirandaise, Tarentaise, Montbéliarde !
Le stand des Pays de la Loire expose la Maraîchine, la Nantaise et la Saosnoise menacées à terme d’être rayées de la carte des races bovines.

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On meurt mais on naît également au salon ! Une future maman au col très dilaté est emmenée pour véler loin du tumulte des visiteurs. Je me souviens de deux nuits dans une ferme d’Ariège où, assistant le maître de maison, je tenais maladroitement les membres antérieurs du veau naissant. Comme dit l’autre, c’est un métier !
« Terre d’élevage, la passion des métiers », c’est justement le slogan affiché sur le podium où quelques éleveurs accompagnés d’une de leurs bêtes, promeuvent les professions agricoles auprès du public. Obsolète, le cliché du paysan frustre et rustre, désormais, les jeunes agriculteurs sont rompus aux techniques d’information et de communication.

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« Génération culture : produire aujourd’hui, nourrir demain, respecter toujours » tel est le message officiel délivré cette année. Puisse-t-il être entendu et compris par les « politiques » dont la visite au salon est devenue depuis une quinzaine d’années, une figure imposée. Véritable « marronnier » des journaux télévisés, nos étranges lucarnes se complaisent à évaluer la popularité de nos élus auprès du monde agricole, en disséquant leur manière de « palper le cul des vaches » !

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A l’espace pédagogique, de jeunes enfants tentent de reconstituer un puzzle des différentes pièces de la viande de bœuf ou se confrontent aux questions d’un « éco-quizz » : les vaches polluent-elles ? Leurs pets contribuent-ils au réchauffement de la planète ?
Pauvres ruminants que certains « spécialistes » accusent d’évacuer quotidiennement six cents litres de méthane produit par la fermentation de leur estomac. Que pensent-ils du dioxyde de carbone émis par les quatre quatre défonçant les chemins creux de leurs campagnes ?

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Dix-huit heures à « l’heure ancienne » ! A tour de rôle, les vaches laitières se frayent un passage dans la foule pour rejoindre le coin de la traite. Elle est révolue l’époque où j’observais mon adorable grand-mère, assise sur une sellette à un pied, le seau calé entre les jambes, le front contre le flanc de la bête, tirer avec dextérité sur les pis de « Blanchette », la dernière vache qu’elle éleva ! Ma récompense était de lui succéder quelques instants pour presser vers le bas alternativement un trayon dans chaque main. Excellent exercice de coordination mais succès non garanti !
Avec l’automatisation, la traite n’est plus le pensum bi journalier d’antan. Des élèves de lycées agricoles fixent la trayeuse aux mamelles de la vache puis programment sur un mini ordinateur les différents paramètres de la traite. Un « lactoduc » achemine alors le lait vers des tanks géants.

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Une volée de jeunes enfants … et de moins jeunes( !) collent leur nez à une vitrine ressemblant à celles regorgeant d’objets de mauvais goût dans les fêtes foraines. Ici, aucune pince à manier, il s’agit juste de contempler avec attendrissement, l’éclosion de poussins de Loué piquetant leur coquille.

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La faim commence à sortir les loups du pavillon 1… les agneaux sont tranquilles. Un petit crochet vers les brebis corses : GAEC U Sarrulincu , U Muntanaciu, A Filetta, cela sent bon le maquis … à l’autre bout de Paris, Yvan Colonna, débusqué de sa bergerie, file un mauvais coton !

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Sur le ring voisin, un chien de berger tente de percevoir dans le brouhaha, les consignes de son maître pour rassembler le troupeau. Dommage qu’une petite fille soit absente, cela lui rappellerait les exercices d’entraînement de Cybèle, une chienne border coolie qu’elle adore.
Au revoir veaux, vaches, cochons, couvées, cap vers le pavillon des régions de France !

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Arrêt buffet à un comptoir corse où nous nous régalons d’un sandwich aux figatelli grillées arrosé d’une Pietra, cette délicieuse bière à la châtaigne tandis qu’à côté, un groupe nous délecte en direct de chants polyphoniques !
Pour prolonger à domicile « l’instant corse », nous faisons ample provision de figatelli , cette savoureuse saucisse de foie préparée à partir des cochons sauvages du maquis. Sur chaque stand, lorsque nous dévoilons notre lieu de résidence estivale sur l’île de Beauté, la réponse fuse immédiatement, « on y fait du bon fromage » ! Dumenica et Ghijseppu seront contents quand nous leur raconterons !
Un peu plus loin, bon sang de normand ne saurait mentir, je goûte un assortiment de fromages AOC estampillés Pays d’Auge. Il faudra que je vous révèle dans un billet futur, les mystères de cette espèce de triangle des Bermudes bas-normand qui cache trois trésors de fromages, le Camembert (un vrai de vrai !), le Pont l’Evêque et le Livarot.
Je fais honneur à celui qui vient de rafler le 1er Prix du Concours général du salon, le Livarot de la ferme de la Houssaye à Boissey dans le Calvados. Cette fromagerie fut fondée en 1810 par le maréchal-ferrant du village, un nommé Michel Fromage, cela ne s’invente pas !

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On salive déjà en regardant la boîte, une vache de race normande, la mamelle avenante, broutant l’herbe grasse du bocage, une fermière aux joues roses, un pommier en fleurs, une chaumière à colombages, un ciel bleu … gris menaçant (tiens donc, moi qui pensais qu’il fait toujours beau en Normandie !!!). D’accord, tous les stéréotypes commerciaux sont présents mais le meilleur est à l’intérieur, tu apparais « Ô Livarot, unique objet de mon assentiment », corseté de trois laîches en roseau des marais qui te valent le surnom de « colonel » !
Il appartient à la famille des pâtes molles à croûte lavée au même titre que le Maroilles et le Munster. Peut-être que s’il vient à un cinéaste l’idée de réaliser un « Bienvenue chez les ch’normands », on trempera le livarot dans le café du matin !!! Ne plaisantons pas avec les choses sérieuses, en l’occurrence, cette merveille gustative (et olfactive, je vous le concède !) … hum ! « le petit Jésus en blaude et coëffe » !!! Cette fois-ci, j’emmène un des apôtres coulant à souhait pour prolonger chez moi « l’instant normand » !
Pour digérer, rien de tel que voguer vers des îles sur les feux de l’actualité. Fantaisie géographique due à l’attribution des stands, je traverse la Franche-Comté (tiens, on y fabrique la bière Rouget de Lisle !) et l’Auvergne (j’y achète mes lentilles vertes du Puy dans leur jolie boîte ovoïde La Ponote) pour rejoindre la Martinique et la Guadeloupe. Affluence dans les département d’outre-mer, le public veut témoigner sa sympathie en cette période agitée à la différence du président de notre république et de son premier ministre qui ont volontairement évité le secteur par crainte des quolibets.

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Ti punch et planteur contribuent à la bonne humeur communicative. Les corps se trémoussent au rythme des biguines jouées par un dynamique orchestre local. Je n’ai d’yeux que pour une superbe danseuse métisse dans sa robe en madras … « ne dites pas que je vous ai dit ça sinon Melissa me tue » !

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L’heure de la fermeture approche, j’accélère le pas ; bérets et jambons basques, chapeaux ronds, bombardes et binious bretons, désolé, je n’ai plus de place pour une part de kouign anam !

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Un visage jovial, la barbe grisonnante, le verbe haut, c’est Raymond Capoulade de Soulages-Bonneval qui accueille les clients à l’auberge aveyronnaise.

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On échange des souvenirs d’il y a seize ans lorsque vainquant le scepticisme de l’inspecteur d’académie, j’avais initié avec une institutrice très valeureuse, une classe patrimoine sur l’art culinaire. Nous avions emmené des élèves de cours moyen deuxième année, pendant une semaine, sur le plateau d’Aubrac, à la rencontre de Michel Bras, chef trois étoiles de Laguiole. Les enfants découvrirent aussi la légende du célèbre couteau de corne et d’acier et la fabrication de la tomme locale dans un buron. Quant à Raymond Capoulade, il invita les écoliers dans sa ferme de l’âne heureux et les captiva avec des chants, des danses et des contes en occitan lors d’une mémorable veillée au château du Bousquet. Aujourd’hui, les projets autour du goût fleurissent dans les écoles …
Avant de sortir du parc des expositions, j’effectue un dernier crochet par le pavillon 3 pour admirer les chevaux de trait. Ils appartiennent à l’imagerie de mon enfance, le claquement de leurs sabots, sur le pavé de la rue de la République, quand ils étaient menés chez le maréchal-ferrant, Monsieur Guignant, le Percheron tirant le corbillard au tournant devant ma maison, les deux Boulonnais Mouton et Boulot dans l’écurie en face de ma chambre chez ma grand-mère. Lorsque le matin, je les entendais passer sous ma fenêtre, je savais que la journée serait belle, bientôt ils nous emmèneraient jusqu’aux champs pour rentrer les gerbes d’avoine ou de blé amassées en meules. Fidèles lecteurs, vous avez vu dans le portrait de ma grand-mère, un détail de leur harnais conservé jalousement comme relique.

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Ardennais, Trait Auxois, Boulonnais, Breton, Cob Normand, Comtois, Percheron, Trait du Nord, Mulassier Poitevin, aucune des neuf races françaises ne manquent à l’appel.
Elles ont souvent réussi leur reconversion dans un attelage de tourisme et de loisirs. Je ne peux m’empêcher de penser au funeste destin de leurs ancêtres réquisitionnés pendant la seconde guerre mondiale, pour tirer les chars à canon.
Au retour dans le tram, j’observe avec attendrissement, un enfant à la bouille encore éblouie par la vision de tous les animaux familiers de nos campagnes. Soudain, il fond en larmes parce que sa maman, par souci de commodité de transport, dégonfle son ballon rouge tagué en vert du mot biodiversité…

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Publié dans:Coups de coeur |on 6 mars, 2009 |3 Commentaires »

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