Archive pour février, 2009

Ma nostalgie camarade Gainsbourg

 

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N’en déplaise à Simone Signoret, la nostalgie camarade Gainsbourg est toujours ce qu’elle était.
Les tickets de métro, les paquets de Gitanes et même des choux continuent d’orner ta tombe au cimetière Montparnasse.

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Les entreprises de nettoyage ont renoncé à décaper la façade taguée de ton hôtel particulier, au 5 bis de la rue de Verneuil, dans le quartier de Saint-Germain-des-prés, véritable mur des lamentations depuis ta mort survenue le 2 mars 1991.

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« … J’fais des trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous
Des p’tits trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous
Des trous de seconde classe, des trous de premiere classe.

J’fais des trous, des p’tits trous, encore des p’tits
Des p’tits trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous
Des petits trous, des petits trous, des petits trous, des petits trous

 

Je suis le poinçonneur des lilas,
Pour Invalides changer à l’Opéra… »

Aujourd’hui, je change à Opéra pour Pantin, près de la station des Lilas, et la Cité de la Musique où se tient l’exposition temporaire Gainsbourg 2008.

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Certes, à travers la somme biographique rassemblée par Gilles Verlant, la « bible « de référence sans cesse enrichie au fil des éditions, je sais déjà beaucoup de choses, mais j’ai envie de plonger autrement dans l’univers finalement secret et opaque de ce dandy de grand chemin. Beaucoup, hors ses chansons évidemment, connaissaient surtout les frasques de son double public Gainsbarre.

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Flashback, il aimait les anglicismes, abusons-en ! J’étais gamin lorsque, dans ma galerie musicale, j’ai rencontré en 1958, ce « gars qu’on croise et qu’on n’ regarde pas », le fameux Poinçonneur des Lilas chanté également par les Frères Jacques. J’en appréciais le phrasé syncopé et la musique entraînante ; à l’époque, je ne saisissais nullement la portée sociale et philosophique de la litanie noire de cet homme-robot de la RATP, déshumanisé par la répétition industrielle qui, « sous son ciel de faïence », perçait des p’tits trous. Depuis, le compostage automatique a mis fin au « carnaval de confettis ».
Mon intérêt pour Gainsbourg se limita à cette chanson jusqu’à ce que, deux ou trois ans plus tard, mon frère, fan de jazz, passât inlassablement en boucle sur son pick-up :

« Black trombone
Monotone
Le trombone
C’est joli
Tourbillonne
Gramophone
Et bâillonne
Mon ennui… »

Mon frère s’en désintéressa peut-être un peu, moi j’appréciais sans doute de plus en plus, j’ai hérité du précieux disque microsillon vinyl 25 cm « Gainsbourg n°4 ». En contemplant aujourd’hui la pochette, je suis étonné par sa modernité : au recto, se découpe sur un fond bleu, le profil de Serge tenant entre ses doigts, un cigarillo, référence à l’une des chansons de l’album ; au verso, un texte de présentation d’un journaliste de France-Observateur :
« Un visage pâle que la lumière crue du projecteur rend presque blafard ; des oreilles colorées comme par un jour de grand froid ; un regard ironique mal caché par les paupières lourdes ; un demi-sourire pincé ; des mains qui se tordent et se crispent …. Une tendresse pudique qui se cache. Et cependant, il n’accepte pas de paraître tendre, il veut inquiéter. Plus qu’inquiétant, il est inquiet, tourmenté : un romantique moderne, amoureux du jazz et de l’humour noir mais qui finira un jour par chanter l’amour fou. L’heure de Gainsbourg viendra, je la sens proche. »
L’écoute de cet opus révèle les tendances un brin opportunistes de l’artiste toujours dans le vent des modes et courants musicaux. À côté de trois morceaux très marqués par le jazz qui avait conquis la France après la seconde guerre mondiale et Gainsbourg, pianiste dans les boîtes de nuit et les casinos, on décèle un clin d’œil à la vague yéyé déferlante avec Requiem pour un twister ainsi que le recours aux rythmes brésiliens très prisés alors depuis la samba Si tu vas à Rio de Dario Moreno et les Compagnons de la chanson. Il fallait oser tout de même plaquer une bossa nova sur « Le serpent qui danse », un poème tiré des Fleurs du Mal. Des correspondances du métro aux correspondances de Baudelaire !
Serge commence aussi à jouer avec les mots :

« Promenons-nous dans le moi
Pendant qu’le vous n’y est pas
Car si le vous y était
Sûrement il nous mangerait
J’ai peur, j’ai peur du grand méchant vous… »

Mais surtout, un merveilleux poème a traversé le temps et presque cinquante ans plus tard, il m’en reste, il me semble avant tout Les goémons :

« Algues brunes ou rouges
Dessous la vague bougent
Les goémons
Mes amours leur ressemblent,
Il n’en reste il me semble
Que goémons
Que des fleurs arrachées
Se mourant comme les
Noirs goémons
Que l’on prend, que l’on jette
Comme la mer rejette
Les goémons … «

Cet album qui fut un cinglant échec commercial, préfigure la carrière et le style de Serge.
En tout cas, le portrait du journaliste est prémonitoire ; effectivement, son heure sonne quelques mois plus tard :

« J’avoue
j’en ai
Bavé
pas vous
mon amour
avant
d’avoir
eu vent
de vous
mon amour-
ne vous déplaise
en dansant la Javanaise
nous nous aimions
le temps d’une chanson… »

Il est temps de visiter l’exposition. « Clic d’œil » cocasse, je photographie Gainsbourg me visant avec un appareil de la même marque que le mien. Ce sera mon unique cliché, tout matériel d’enregistrement d’images et de sons est confisqué à l’entrée. Aucune importance, je suis là pour humer une ambiance, capter des émotions.

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La salle sombre, proche de la pénombre, rappelle l’atmosphère souvent dépeinte de son « hôtel particulier » à l’intimité jalousement gardée :

 

« Au cinquante-six, sept, huit, peu importe
De la rue X, si vous frappez à la porte
D’abord un coup, puis trois autres, on vous laisse entrer
Seul et parfois même accompagné.
Une servante, sans vous dire un mot, vous précède
Des escaliers, des couloirs sans fin se succèdent
Décorés de bronzes baroques, d’anges dorés,
D’Aphrodites et de Salomés.
S’il est libre, dites que vous voulez le quarante-quatre
C’est la chambre qu’ils appellent ici de Cléopâtre
Dont les colonnes du lit de style rococo
Sont des nègres portant des flambeaux.
Entre ces esclaves nus taillés dans l’ébène
Qui seront les témoins muets de cette scène
Tandis que là-haut un miroir nous réfléchit,
Lentement j’enlace Melody. »


Rue de Verneuil, il met en scène un univers tapissé de noir. « Au salon, il imagine un dallage vénitien, noir et blanc, et installe un éclairage directionnel sur des objets étranges. »
Ici, à l’entrée, comme un prologue à l’exposition, une citation du maître : « Dans la vie moderne, il y a tout un langage musical à inventer ; un langage autant musical que de mots ; tout un monde à créer. Tout est à faire. »
Je délaisse pour l’instant, la forêt de piliers supportant des centaines de documents audiovisuels, et longe à la lisière, une grande vitrine murale proposant moult documents et objets.
Intense moment d’émotion, je détaille d’abord son fameux Autoportrait, 1957, l’une des rares toiles qu’il n’a pas détruites. Au départ, il se destinait à la peinture et fréquentait les Beaux-Arts et quelques académies. Pour lui, être peintre, c’était être Francis Bacon ou rien … il abandonna donc cet art.
Puis, je m’arrête de longs instants devant divers manuscrits de ses chansons. La feuille de papier semble cadrée comme une toile ; dedans, l’écriture est comme « une forêt dévastée par la tempête », les mots dessinent de « vraies chorégraphies textuelles ». On dit même que Gainsbourg esthétisait le brouillon en raturant volontairement.

« …Les dessous chics
ce sont des contrats résiliés
qui comme des bas résillés
ont filé… »

En écho à ce texte pour Jane Birkin, une phrase comme une définition : « Chic, autrefois mot de style familier signifiant abus de finesses, subtilités. »
Quelques mots encore comme griffonnés à la hâte sur un coin de table : « Une bouteille de blend make up un flash un browning et un pickup un livre d’Edgar Poe un briquet Zippo. » ! Quand il eut secoué le tout cela donna …

 

« On s’fait des langues
En Ford Mustang
Et bang !
On embrasse
Les platanes
« Mus » à gauche
« Tang » à droite
Et à gauche, à droite ;;; »


De même, de quelques notes placées sur une portée tremblante au milieu de raturages peu lisibles, naîtra Sous le soleil exactement qu’il offrit à Anna Karina et Françoise Hardy.
Un peu plus loin, un recueil de partitions d’études de Chopin dont le portrait trônait à son domicile sur le Steinway auprès de celui de l’idole punk Sid Vicious … collage musical improbable sinon « gainsbourien » ! Son père, musicien de profession, l’avait éveillé à la musique classique puis au jazz en l’initiant au piano. Je me retrouve vis à vis de L’Ecorché, sculpture grandeur nature en papier mâché qui effrayait tellement la jeune Charlotte lorsqu’elle se rendait au « petit coin »
Voilà Gainsbarre qui se rapplique avec une délirante collection de décorations et menottes offertes par policiers et militaires au retour, dans le panier à salades, de virées nocturnes fort alcoolisées.
Un exemplaire d’Evguenie Sokolov, le seul roman écrit par Serge, publié dans la collection NRF chez Gallimard, « la Rolls-Royce de l’édition » comme il se complaisait à le souligner ! Il possédait ce ton flambeur pour se valoriser, évoquer les « plaques » amassées avec tel ou tel succès ainsi que les femmes « les beaux lots qu’il avait tirés », comme une revanche sur sa jeunesse marquée par le port de la « yellow star », l’étoile jaune juive, et ses années de vaches maigres. Il avait déjà trente cinq ans quand survint la réussite matérielle avec La Javanaise. Il n’existait pas de « Star Ac » à l’époque ; il n’y aurait probablement pas connu le succès avec son physique particulier et son écriture « intellectuelle ».

 

« Mets ton masque à gaz Sokolov
Que tes fermentations anaérobies
Fassent éclater les tubas de ta renommée
Et que tes vents irrépressibles
Transforment abscisses et ordonnées
En de sublimes anamorphoses. »


Je souris en me souvenant que cet extrait du « conte parabolique » figurait sur l’album Mauvaises nouvelles des étoiles (du nom d’un tableau de Paul Klee) , l’un des premiers CD dont je fis l’acquisition. Ma nouvelle chaîne procurait un relief particulier aux flatulences lâchées tout au long du morceau ! L’ère Gainsbarre avait sonné.
Concentré totalement jusqu’alors, sur ces reliques, je prends conscience subitement que des hauts parleurs distillent les voix célèbres de Jane et sa fille Charlotte, de Françoise Hardy, Catherine Deneuve, Vanessa Paradis, Aurore Clément, Alain Bashung et bien d’autres, « disant » Gainsbourg. Ses textes prennent ainsi une dimension encore plus littéraire et poétique, quasiment surréaliste.
Retour sur la vitrine et le manuscrit original de La Marseillaise signé de Rouget de Lisle et acquis dans une salle des ventes. Souvenons-nous de son premier album reggae et de sa version jamaïcaine Aux armes et caetera de l’hymne national ! « Je suis un insoumis qui a redonné à La Marseillaise son sens initial » hurle-t-il avant de l’entonner a capella dans sa version officielle devant un parterre de parachutistes médusés. Je n’ai pas le réflexe de vérifier sur le manuscrit si Rouget de Lisle a réellement écrit etc… pour ne pas avoir à recopier chaque refrain, comme le prétendit Gainsbourg pour répondre aux attaques des journalistes. Je rangerai a priori cette affirmation parmi les subtils mensonges que notre cher trublion aimait distiller lors de ses interviews.
Instant d’amour passion « moi non plus » avec plusieurs documents autour de la sulfureuse chanson, le plus émouvant étant un manuscrit du texte, rédigé d’une main appliquée une fois n’est pas coutume, avec en annotation au-dessus de la signature de l’auteur, un « je t’aime » de Jane Birkin.
Cette ode à l’amour physique avait été écrite pour Brigitte Bardot mais celle-ci, craignant des problèmes avec son mari, en interdit à l’époque la sortie en disque. Comique un peu beauf, il existe aussi une parodie, une sorte d’amour à la papa, avec Bourvil et Jacqueline Maillan !
Coïncidence ou intuition, Bardot surgit dans mon imagination lorsque je m’approche d’un miroir tournant en acier poli. Il s’agit de Contact, une sculpture de Nicolas Schöffer, le père de l’art cybernétique.

 

« Ôtez-moi ma combinaison spatiale
Retirez-moi cette poussière sidérale
Contact ! »


Devant cette œuvre, se trémoussa Brigitte Bardot (dés)habillée de métal par Paco Rabanne. Je pénètre enfin dans la forêt de totems lumineux, attiré par les « clochettes d’argent » et les vapeurs d’ « essence de Guerlain ». Moment de magie pure: sur le parallélépipède couvert de photographies sublimes, deux vidéos se répondent; face à la splendide B.B en couleurs, cheveux flottant au ralenti sous le vent, Serge en noir et blanc, tente quelques notes sur son piano puis écoute la maquette de Initials BB devant la console du studio d’enregistrement de Londres. S’inspirant d’un poème d’Edgar Poe traduit par Baudelaire et du livre L’amour monstre de Pauwels que lui avait offert Bardot, Gainsbourg trouva « la vision dans l’eau de Seltz » de cette quasi symphonie enivrante avec ses violons, ses trompettes, son piano et ses chœurs.
Il vécut une histoire d’amour avec « la femme créée par Dieu ( !). Il put dès lors confier malicieusement : « j’ai perdu tous mes complexes de laid, les femmes me regardent d’un autre œil. »
Comme si je désirais jouer à cache-cache avec l’œuvre de l’artiste, je sinue de manière désordonnée dans le dédale d’arbres à images faisant fi de la cohérence imaginée par le scénographe découpant l’exposition en quatre thèmes, « la période bleue » (1958-1965), les idoles (1965-1969), la décadanse (1969-1979) et Ecce homo (1979-1991).
J’écoute avec tendresse Gainsbarre, sur le divan d’Henri Chapier, évoquer avec lucidité ses excès. « Je me flingue pour renaître, c’est une quête d’absolu que je ne trouve pas. » Il espère grâce à « son sang de cosaque », être présent pour les vingt ans de Charlotte. Il les ratera de quelques mois !
La salle s’est remplie peu à peu et un public composé aussi bien d’ « ex-fans des sixties » que de jeunes, s’agglutine autour des piliers en tendant l’oreille pour mieux capter les sons qui s’en échappent dans le brouhaha ambiant.
« Une poupée de cire, une poupée de son » minaude sur un écran. Grâce à cette lolita in, Serge, jugé out alors par les idoles des jeunes, jubile avec dans les mains, son trophée du Grand Prix de l’Eurovision.

« Annie aime les sucettes,
Les sucettes à l’anis.
Les sucettes à l’anis
D’Annie
Donnent à ses baisers
Un goût ani-
Sé. Lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge d’Annie,
Elle est au paradis… »

Un an plus tard, Gainsbourg met ces vers en bouche de France Gall. Ah! ces petits arrangements avec la langue, ils ne feront sens que bien après la sortie du disque ! Il est surréaliste de penser que les mômes du milieu des années 1960, reprenaient, avec naïveté et inconscience, les refrains diffusés sur les ondes en toute liberté de ce Sacré Charlemagne qui avait eu la drôle d’idée d’inventer l’école et des Sucettes à l’anis qu’Annie s’offrait pour quelques pennies !
C’est une des facettes littérairement perverse et savoureuse de ce génial manipulateur de mots que de poser des bombes ou tendre des pièges dans les textes les plus anodins. On sait ce que cachent les p’tits trous du poinçonneur, La javanaise, Elaeudanla Tèïtéïa, l’Ami Caouette et les sublimes papiers froissés pour Régine :

 

« Laissez parler
Les p’tits papiers
A l’occasion
Papier chiffon
Puissent-ils un soir
Papier buvard
Vous consoler

Laisser brûler
Les p’tits papiers
Papier de riz
Ou d’Arménie
Qu’un soir ils puissent
Papier maïs
Vous réchauffer… »


Gainsbourg a mis dans sa poche toutes les idoles yéyé auprès desquelles il pose pour la « photo du siècle » réalisée par Jean-Marie Périer à la demande du magazine Salut les Copains !
Suivant mes petits cailloux sonores, je reviens près de l’entrée, au commencement de l’histoire. Gainsbourg, le visage glabre, flâne sur un pont de Paris. Comme un symbole, il traverse la Seine quittant la rive droite pour rejoindre la « rive gauche », qualificatif dont on affublait autrefois les chansons « intellectuelles », dites à textes.
1963, le petit pianiste du cabaret de travestis Milord l’arsouille au pied de la butte Montmartre, rejoint de l’autre côté du fleuve, Saint-Germain des Prés, au bras de La Javanaise qu’il écrit pour Juliette Gréco, l’égérie de Boris Vian.
Je repars à l’orée des années 1970, Jane l’accompagne désormais. Sur le mur de photographies, resplendissante dans son jean, elle cache tant bien que mal les dessous de Melody Nelson.

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Nougaro dit de cet album concept qu’il est « un poème symphonique de l’âge pop, une mélodie funèbre pour une enfant à bicyclette ». Rien à ajouter, Gainsbourg chante de moins en moins …valse des synonymes, il fredonne, il murmure, il susurre, il psalmodie, plus tard, il marmonnera !
Je le guette depuis un moment, je l’évite depuis le début, préférant ne le rencontrer qu’à la fin de ma visite, il m’apparaît enfin en chair et en os cuivrés … « L’homme à la tête de chou ». Dans un coin reculé de l’exposition, il est assis sur un coussin et une souche de bois tel le gardien du musée Gainsbourg.

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Profondément ému, je détaille, durant de longs instants, cette sculpture de Claude Lalanne acquise dans une galerie d’art contemporain de Saint-Germain des prés et installée dans le jardin de la rue de Verneuil. Gainsbourg confiait que son premier contact avec l’oeuvre fut glacial mais peu à peu, elle se dégela et finit par lui conter son histoire de « journaliste, échotier sur une feuille de chou à scandale tombé amoureux d’une petite shampouineuse assez chou pour le tromper avec des rockers. Cette affaire tourna au vinaigre et notre homme ensevelit Marilou de neige carbonique d’extincteur, puis sombrant dans la folie, en perdit la tête devenue chou » !

 

« Je suis l’homme à la tête de chou
Moitié légume moitié mec
Pour les beaux yeux de Marilou
Je suis allé porter au clou
Ma Remington et puis mon break
J’étais à fond de cale à bout
De nerfs, j’avais plus un kopeck
Du jour où je me mis avec
Elle je perdis à peu près tout,
Mon job à la feuille de chou … »

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Beaucoup désignent l’album éponyme de cette sculpture, un véritable roman en chansons, comme son chef d’œuvre.
De l’homme à la tête de trou à l’homme à la tête de chou, d’Initials B.B à Melody Nelson de Rock around the bunker aux Armes et caetera, la carrière de Gainsbourg dans son « art mineur » est parsemée de tant d’œuvres majeures que le choix est cornélien.
« Les images, je les ai écrites, plaquées sur des symboles musicaux, c’est là mon drame. Peintre, j’aurais fait une œuvre. »
Plusieurs fois, dans les ultimes mois de sa vie, Serge se retire dans l’Yonne, au pied de la « colline inspirée » de Vézelay. Il y croise le violoncelliste Rostropovitch qui prépare des concerts à la basilique ainsi que l’écrivain Jules Roy qui y possède une propriété. Ce dernier dira de lui : « Gainsbourg est un poète. Dévoyé si l’on veut, encore qu’on puisse se demander en quoi… C’est le poète maudit qui fait florès. »
Rapidement, je parcours une pièce annexe dont le mur est recouvert de plus de trois cents pochettes de disques enregistrés par Gainsbourg et ses nombreux interprètes. Parmi elles, une kyrielle de « 45 tours » (heureux temps des pickups Teppaz !) des différentes versions françaises et étrangères de Je t’aime moi non plus avec des photographies parfois torrides.
J’abandonne à regret le labyrinthe d’images et de sons. À l’issue de ce zapping « classieux », le mystère n’est probablement pas dissipé mais étrangement, le double Gainsbarre s’est évanoui de mes pensées laissant en pleine lumière le souvenir tendre de Serge Gainsbourg, artiste majeur.
Cela fera après demain, dix-huit ans qu’il nous manque.

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Publié dans:Coups de coeur |on 28 février, 2009 |1 Commentaire »

Brouillard autour du pont de Tolbiac

Cela commence dans une atmosphère de polar. Je me souviens de Canicule, le film d’Yves Boisset. Sous un soleil de plomb, Jimmy Cobb alias Lee Marvin, traqué par la police et ses complices, fuit à travers les blés de Beauce pour enterrer son butin. Je m’attends à ce qu’il traverse les voies ferrées désertes au beau milieu des champs.
Isolée, à deux kilomètres du bourg d’Auneau en Eure-et-Loir, une gare surgit de la plaine beauceronne. Le décor est sinistre sous le ciel chargé de nuages lourds en cette fin d’automne : un passage à niveau aux barrières rouillées, des baraquements de la gendarmerie nationale dont une pancarte en interdit l’accès et la photographie, un entrepôt délabré, un nœud de rails mangés par la végétation, quelques wagons abandonnés, seule une automobile stationnée atteste d’une présence humaine. Aucun doute cependant dans mon esprit, celui avec qui j’ai rendez-vous cet après-midi, se terre ici loin de la trépidation parisienne.

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Longeant le ballast, je scrute aux alentours quand soudain, entre deux antiques wagons de marchandises, il m’apparaît. Son costume bleu métal jure dans la grisaille ambiante. Pantin désarticulé, il repose de l’autre côté des voies. L’émotion m’étreint. Je me frotte les yeux pour tenter de chasser cette image. Pourtant, cet amas de ferrailles, c’est bien lui, le viaduc du Brouillard au pont de Tolbiac, le chef d’œuvre de littérature policière de Léo Malet, immortalisé ensuite à l’encre de Chine par le dessinateur Tardi ! Démonté en 1996 lors de la construction de la Grande Bibliothèque François Mitterrand, il rouille depuis douze ans dans cette friche en bordure de voies ferrées qui mènent le voyageur en une heure jusqu’à la gare d’Austerlitz, là même où il se dressait antan. Curieux destin ferroviaire !

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Je voudrais m’approcher du Meccano géant mais la crainte d’être happé par le surgissement soudain d’un train, l’emporte. À travers la longue focale de mon appareil photo, je parviens néanmoins, à discerner différentes pièces détachées et, en particulier les fameuses poutres en W du nom de leur concepteur James Warren.
« Le 10 novembre 1956, Paris, la nuit, sur le pont de Tolbiac, un homme rôde. Dans son regard, la folie…. ». Ainsi commençait la bande dessinée de la célèbre enquête de Nestor Burma. À cet instant, j’ai le douloureux sentiment qu’on m’a confisqué un pan de mon imaginaire.

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Quelques mois plus tard, en un jour gris de février, ambiance Série noire oblige, je rejoins le XIIIème arrondissement afin d’humer les derniers relans d’un Paris ouvrier et industriel défiguré par le vaste chantier de la ZAC Rive Gauche (Zone d’Aménagement Concerté ! … concerté entre qui et qui ?). Un retour sur les lieux du kidnapping en quelque sorte !
Je commence ma plongée à la recherche d’un hypothétique passé, devant la nouvelle passerelle Simone de Beauvoir qui relie le parc de Bercy au parvis de la Bibliothèque Nationale de France.

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Le remontage du viaduc avait été envisagé justement à cet endroit, mais ces 162 mètres étaient trop courts pour joindre les rives du fleuve. Ah, Monsieur Cadbury Warren, vous n’auriez pas pu me faire un petit peu plus long ?!!!
Ne dédaignons pas l’élégant ouvrage de l’architecte autrichien Feichtinger qui a imaginé des entrelacs de cheminements pour les piétons et les cyclistes sur quatre niveaux. En son centre, la rencontre des deux courbes « arc et caténaire » forme une lentille suspendue au-dessus de la Seine dont s’éloigne ou se rapproche le passant selon le chemin qu’il choisit dans le tressage.

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Il est difficile de concevoir qu’il y a quatre siècles, s’étendait la plaine d’Ivry avec ses abbayes et ses moulins, là où se dresse aujourd’hui la BNF. En Afrique, sous l’arbre à palabres, on dit que lorsque un griot meurt, c’est une bibliothèque qui disparaît. Ici, combien d’ouvriers africains furent victimes d’accidents du travail pour raser la mémoire du quartier et construire « la très grande » bibliothèque ?
Une immense figurine à la Titi de Grosminet, danse sur la façade d’une des quatre tours pour annoncer une exposition à la découverte des livres d’enfants d’hier et aujourd’hui, Babar, Harry Potter et Cie…

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Paradoxe humoristique, au pied de cette cathédrale futuriste du savoir, je me sens ignorant, incapable de me repérer entre les cubes de verre et de métal surgis récemment de terre. Sur mon plan ancien de dix ans, aucune trace des rues Primo Lévi, Thomas Mann, Françoise Dolto et René Goscinny ! Hommage sympathique au père d’Astérix, la rue qui porte son nom est jalonnée de phylactères cultes tirés de ses albums. « Ils sont fous ces romains ! » … ils sont fous ces architectes urbains !!!

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« Sauvons le savoir ». Une banderole convoquant les étudiants en grève à une assemblée générale, se déploie sur les murs de l’université Paris7-Diderot qui a investi l’édifice des Grands Moulins de Paris et la Halle aux farines. Imaginez que chaque matin, une noria de péniches, camions et trains acheminait jusqu’à cette minoterie industrielle créée en 1923, le blé provenant des grandes plaines céréalières du Bassin Parisien, Beauce, Brie, Gâtinais et même Champagne.

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Un peu plus loin, toujours le long du quai Panhard et Levassor, l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture occupe désormais l’ancienne usine de la Société Urbaine d’Air Comprimé (SUDAC).

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Entre 1890 et les années 1980, cette entreprise distribua de l’air comprimé, dans tout Paris, sous forme de bonbonnes ou par un réseau de tuyaux pour gonfler les pneumatiques, mouvoir les ascenseurs, faire tourner les roulettes des dentistes. Victor Popp, polytechnicien viennois, imagina même un ingénieux système permettant de synchroniser l’heure des horloges publiques ; chaque impulsion d’air comprimé faisait avancer les aiguilles. La fameuse crue de la Seine de 1910 endommagea les machines, ce qui eut pour conséquence de bloquer toutes les pendules de la capitale à 10h 53, le temps des inondations. La cheminée de brique et la halle avec ses poutres métalliques en croisillons rejetées à l’extérieur en façade, beaux exemples d’architecture industrielle, offrent des faux airs précurseurs du centre Beaubourg.

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Juste derrière, surgissant d’un monticule de terre apportée par les pelleteuses, s’élève un nouvel immeuble au design nullement déplaisant. La partie vitrée d’une de ses façades, est cependant masquée par trois lettres SOS comme un appel au secours face au péril de l’urbanisation galopante.

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Bientôt, je débouche devant la rue Watt :

 

« … Une rue bordée d’colonnes
Où y a jamais personne
Y a simplement en l’air
Des voies de chemin d’fer
Où passent des lanternes
Tenues par des gens courts
Qu’ ont les talons qui sonnent
Sur ces allées grillées
Sur ces colonnes de fonte
Qui viennent du Parthénon
On l’appelle la rue Watt
Parce que c’est la plus bath
La rue Watt

C’est une rue couverte
C’est une rue ouverte
C’est une rue déserte
Qui remonte aux deux bouts
Des chats décolorés
Filent en prise directe
Sans jamais s’arrêter
Parce qu’il n’y pleut jamais
Le jour c’est moins joli
Alors on va la nuit
Pour traîner ses savates
Le long de la rue Watt
La rue Watt

 

Y a des rues dont on cause
Qu’ ont pourtant pas grand chose
Des rues sans caractère
Juste un peu putassières
Mais au bout de Paris
Près d’la gare d’Austerlitz
Vierge et vague et morose
La rue Watt se repose
Un jour j’achèterai
Quelques mètres carrés
Pour planter mes tomates
Là-bas dans la rue Watt
La rue Watt. »

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Aujourd’hui, c’est une rue qui n’a vraiment plus grand chose et pourtant on en cause toujours. Les colonnes de fonte, les réverbères début de l’autre siècle et la structure métallique qui la surmontait, ont disparu et le pauvre Boris Vian, auteur de ces vers, s’il était encore de ce monde, n’aurait plus aucune chance d’y planter quelques tomates tant on bétonne à outrance les derniers lopins de terre existants.
Cette rue inhabitée, « ouverte et couverte », a de tout temps suscité l’imagination des photographes, des poètes et des écrivains fascinés par l’esthétique de série noire qu’elle dégage.
Je m’enfonce dans le tronçon souterrain, serrant au plus près la balustrade du couloir piétonnier aujourd’hui condamné. Je m’attends à croiser Nestor Burma ou à être accosté par Maurice Faugel, fraîchement sorti de prison, engoncé dans son imperméable, chapeau sur la tête. Rappelez-vous le générique d’ouverture du sublime film de Jean-Pierre Melville, Le Doulos, avec ce long travelling qui accompagne Serge Reggiani déambulant dans la mythique rue Watt.

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L’atmosphère demeure inhospitalière avec le halo blafard des lampadaires (un comble pour une voie baptisée Watt !), un suintement d’eau sur les parois et le grondement des trains sur les rails juste au-dessus. Je ressors de ce coupe-gorge glauque rempli d’un indicible sentiment d’avoir vécu un instant d’éternité cinématographique.
Une palissade vante un projet futuriste de mise en lumière de ce sinistre boyau. Une montée en Puissance (W) ?

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Curieuse ambiance de fin de ville au carrefour suivant : la compagnie du Lierre fait d’un ancien immeuble, un lieu singulier de recherche et de création théâtrale et musicale ; en face, une coquette maison de brique avec son jardinet (pour y planter les tomates de l’ami Boris ?) détonne dans le nouveau décor bétonné. Un peu plus haut, quelques personnes assistent hébétées au ballet permanent des bulldozers ; elles vivent là dans « l’usine du Bien où l’on révise les rouages de la machine humaine usée par la vie », l’Armée du Salut pudiquement baptisée cité de refuge, dont le foyer décoré aux couleurs primaires est l’œuvre de Le Corbusier.

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Devant le trou béant du chantier, me revient en mémoire la séquence quasi documentaire du chef d’œuvre italien Fellini Roma dans laquelle les ouvriers affectés au percement du métro, mettent à jour des sites archéologiques oubliés.
La courte rue du Loiret semble ne mener nulle part sinon à l’ancienne gare Masséna fermée depuis l’an 2000 et la création de la station Bibliothèque François Mitterrand. Cette gare servait de correspondance entre le chemin de fer d’Orléans et la ligne de la Petite Ceinture.

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Affreusement taguée, protégée des éventuels squatters par des chevaux de frise, elle apparaît en un état si piteux qu’on peut douter du projet de sa réhabilitation en un lieu dédié aux arts de la rue, du cirque et de la marionnette, prévue en 2009.

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Je rebrousse chemin pour m’engager dans la longue rue du Chevaleret (près de 2 km) qui s’achève non loin de la gare d’Austerlitz. On a trace d’un chemin du Chevaleret en 1670 ; avant l’urbanisation du XIXe siécle, les terrains étaient propices aux cultures maraîchères et à la vigne florissante en Ile-de-France au Moyen Âge mais ce sont les ouvriers travaillant dans les nombreuses carrières du quartier qui constituèrent là les premières strates de population.
Au XIXe siècle, avec l’industrialisation galopante, la rue se peupla des ouvriers des ateliers et entrepôts voisins tels ceux de la gare d’Austerlitz et des usines de construction automobile Panhard et Levassor. Encaissée et isolée par la proximité des voies ferrées sur une majeure partie de sa longueur, cette artère souffrit ensuite d’une réputation de dangerosité avec la délinquance juvénile des Apaches à la Belle Époque puis l’implantation d’une population immigrée. Dans son roman, Léo Malet traduit remarquablement l’atmosphère du quartier au milieu des années 1950.
Un résistant au béton a confectionné un pigeonnier de fortune sur le rebord de sa fenêtre. Les oiseaux moins cons que ne le prétendait Chaval, viennent s’y bécoter et dévorer des baguettes de pain.
Je ralentis mes pas pour repérer l’endroit du rapt et les quelques vestiges du héros architectural de Malet et Tardi, but avoué de ma promenade. Il ne faut pas le confondre avec le pont de Tolbiac qui traverse toujours la Seine non loin de là.
Le « vrai », celui de mon imaginaire, est un viaduc édifié dans les années 1860 pour remplacer le pont Picard (du nom d’un maire d’Ivry), détruit lors d’une violente tempête. Il enjambait non pas le fleuve mais les voies ferrées de la gare d’Austerlitz.
D’anciens escaliers d’accès me permettent de le localiser. Quelle déception de trouver en haut des marches, une passerelle sans caractère menant à l’immense dalle de l’avenue de France enfouissant la chaussée ferroviaire ! Où est la belle dame métallurgique du temps jadis avec ses voitures à cheval et les rails de tramways ?

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Circulez, il n’y a plus rien à voir ! Je m’échappe vite en descendant la rue Neuve Tolbiac … quelle imagination ! Je souris en voyant la façade d’un nouvel immeuble habillé d’éléments végétaux stylisés et pétrifiés dans le béton.

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Mon esprit sympathise de suite avec les graffiti qui réchauffent les façades des « Frigos ».

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Ce bâtiment élevé en 1921, par la compagnie ferroviaire de l’époque, était la gare frigorifique de Paris-Ivry, permettant d’entreposer poissons et viandes en chambres froides. Les trains de marchandises s’engouffraient dans « l’usine à glace » avant d’être relayés par des rails fixés au plafond, véritables téléphériques de denrées.
L’essor des réfrigérateurs individuels après la seconde guerre mondiale puis la disparition des Halles de Paris transférées à Rungis, provoquent la cessation d’activité des entrepôts à la fin des années 1960. Laissés à l’abandon, les « Frigos » retrouvent une certaine vie au début des années 1980 lorsque la SNCF autorise la location de quelques lots à une population d’artistes qui transforment progressivement la friche industrielle en ateliers opérationnels.

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Tandis que je mitraille tag’s et graph’s, un homme m’aborde avec beaucoup de cordialité. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit de Jean-Paul Reti, sculpteur renommé, qui présida pendant une dizaine d’années, l’Association pour le Développement du 91 Quai de la Gare, l’ancienne adresse des « Frigos », avec pour objectif d’empêcher la destruction du site et le transfert des locataires vers les Grands Moulins. Aujourd’hui, le combat continue et les occupants déploient inventivité et puissance de travail pour pérenniser ce symbole de résistance aux logiques urbanistiques absurdes et participer à sa réhabilitation définitive. Des lueurs d’espoir se profilent mais la vigilance est de rigueur. De tout temps, les artistes ont eu « l’art » de faire avancer les choses avec esprit et originalité.

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Jean-Paul Reti m’entretient pêle-mêle des actes militants de cet admirable collectif, de son attachement à ce quartier chargé d’une histoire industrielle en voie d’engloutissement, de la rue Watt, de Nestor Burma, de Tardi, du Doulos, du dessinateur Cabu, de la grande époque de Charlie Hebdo… et bien évidemment du pont de Tolbiac. Il m’invite aux prochaines journées ouvertes en mai. Nous échangeons nos adresses email. Le soir même, je lui envoie quelques clichés du mikado de la gare d’Auneau comme pièces à verser au dossier. En retour, il m’offre un instantané du démontage du pont.

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J’achève ma promenade le cœur un peu plus léger. Qui sait, j’aurai peut-être apporté mon boulon pour que, bientôt, on trouve le mode d’emploi pour remonter enfin les pièces détachées du kit de la friche beauceronne.

 

 

 

 

 


 

 

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 21 février, 2009 |10 Commentaires »

Ma vitre est un jardin de neige

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« Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,
Des histoires du temps passé,
Quand les branches d’arbres sont noires,
Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !
Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s’élance,
Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher
L’immobile corbeau sur l’arbre se balance,
Comme la girouette au bout du long clocher ! «

Un petit bonjour d’Alfred … de Vigny en ce matin où ma vitre est un jardin de neige. Dehors qu’il est glacial ce vent qui donne la chair de poule d’eau ! Dedans, qu’il est doux de raconter mes histoires !

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Publié dans:Almanach |on 13 février, 2009 |Pas de commentaires »

Passage Brady, Paris Xème

Revigoré par mon escale de janvier au San Sombrèro, hilarant état d’Amérique centrale, j’ai souhaité, la semaine suivante, prendre la route des Indes comme on disait au temps de Vasco de Gama. Je vous rassure, cette fois-ci, je ne vous roule pas dans la poudre de curcuma avec mon subterfuge de guide touristique parcouru depuis mon canapé. Je me suis vraiment rendu en Inde… enfin presque, dans la « Little India », la petite Inde du Xe arrondissement de Paris.
Cette pittoresque route des épices qui tient plus du couloir, appartient à cet ensemble de galeries commerciales percées au travers des immeubles, dans la première moitié du XIXe siècle, à proximité des Grands Boulevards qui drainaient la clientèle aisée de l’époque et la protégeaient des intempéries et du brouhaha de la circulation. Couvertes de verrières, elles offrent une lumière tout à fait particulière provenant de l’éclairage zénithal.
Le passage Brady, du nom de son fondateur le commerçant Brady, construit en 1828, reliait alors la rue du Faubourg Saint-Denis à celle du Faubourg Saint-Martin, développant une longueur de 216 mètres. Il abritait bazar à friperies et cabinets de lecture.
A l’occasion des grands travaux initiés par le baron Haussmann, il fut coupé en deux en son centre, en 1852, par le percement du boulevard de Strasbourg.
Ce samedi, je descends le populeux faubourg Saint-Denis bordé d’échoppes regorgeant de produits réunionnais, mauriciens, indiens et pakistanais. Seul les alléchants fromages et gâteaux du traiteur chic Julhès troublent l’exotisme de l’artère. Envolée l’époque chantée par Mistinguett de son inimitable voix gouailleuse, des marchands de quatre saisons, du Central Sporting club de boxe, du célèbre restaurant bouillon Chez Julien où travaillait Maria, une lointaine cousine de Villedieu-les-poêles, ma mère rappelait immanquablement ce détail quand elle passait par là.
Pour ne pas faire comme Hélène, l’assistante du célèbre détective Nestor Burma (étrange coïncidence, je me souviens dans ma jeunesse, d’un fakir indien Burma évoluant au milieu de serpents sur un tapis de clous ) dans une des bandes dessinées de Tardi, je ne me laisse pas tenter par le passage du Désir d’ailleurs préservé par une grille et je parviens un peu plus bas au numéro 46 à hauteur du passage de Brady.

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« Dans un café passage Brady
Une femme égrène des notes sur une six cordes
Elle psalmodie son psaume favori
Où il est beaucoup question de discorde, D’amour, de haine et de miséricorde… »

Ces vers de Tété, chanteur d’origine africaine dont le prénom signifie justement « guide » en wolof, constituent une invitation à m’aventurer dans ce couloir délabré au faux air de coupe-gorge.

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Une fois franchie une mosaïque au sol, bien défraîchie, rappelant le nom du lieu, je me retrouve à Bombay-sur-seine. Dans la perspective de l’enfilade, les enseignes colorées « Le Jardin de l’Inde », le « Passage de Pondichéry », « La Reine du Kashmir », tranchent dans la lumière blafarde qui traverse la verrière opacifiée par la poussière.

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C’est au début des années 1970 que le passage prend les accents du sous-continent indien lorsque Monsieur Ponnoussamy, originaire de Pondichéry, ouvre le premier restaurant du genre. Bientôt, suit une communauté d’anglo-pakistanais fuyant la politique de rigueur de Margaret Thatcher puis des Sri Lankais et des Bangladeshis.
Le recoin élargi qui précède le couloir proprement dit est investi par les terrasses de deux restaurants avec un mobilier couleur locale. L’un d’eux appâte le client avec des coupures de journaux sur le menu vantant sa fréquentation par Julien Clerc.

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En face, au premier étage, je repère les deux fameuses glaces gravées d’origine. Elles ressemblent à des rideaux anciennement blancs à motifs assombris par la poussière du temps pour se fondre dans l’atmosphère douteusement propre.
Je me prends à imaginer que bientôt une vache vénérée de la religion hindoue barrera ma déambulation. A ce propos, j’ai vu, la semaine précédente, un reportage, coup de canif dans la tradition, sur l’élévation de véritables fermes temples à la périphérie des villes, accueillant les bovins sacrés dont la présence est jugée de plus en plus nuisible au cœur des cités indiennes.
Ma progression est juste freinée par quelques rabatteurs « autochtones » zélés me promettant le nirvana gastronomique à des prix imbattables … avec naan et thé offerts par la maison ! Il n’est que onze heures, nous envisagerons la question plus tard.
Devant les vitrines, s’alignent tables pour fumeurs, poubelles et cartons d’emballage regorgeant de succulentes mangues fraîches en provenance directe du Pakistan, de pavakas, ces courgettes amères cultivées au Sri-Lanka, mais aussi de gombos d’Afrique et fruits à pain d’Océanie.

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Ma cuisinière préférée s’aventure à l’intérieur d’une des cavernes à épices à l’affût de quelques nouveaux ingrédients, promesses d’excitations futures des papilles. Pendant ce temps, je flâne devant deux salons de coiffure contigus qui rappellent la tradition des barbiers coiffeurs des rues de New Delhi. Ils apprennent à se couper du brouhaha urbain pour raser et raccourcir la chevelure des clients sans … les couper ! Le tarif est modique, 8 euros la coupe, mais je décline le service malgré l’insistance du patron, les ciseaux à la main.
Je jette quelques coups d’œil furtifs et vains dans les allées du bazar où j’ai laissé ma compagne, il y a un quart d’heure. Délire ou délices d’Orient, je l’imagine s’être évanouie vers une discrète arrière-boutique à la découverte de l’ « ayurveda », cette médecine traditionnelle indienne.

« Elle avait, elle avait un Chandernagor de classe,
Elle avait, elle avait un Chandernagor râblé.
Pour moi seul, pour moi seul elle découvrait ses cachemires,
Ses jardins, ses beaux quartiers, enfin son Chandernagor.
Pas question, dans ces conditions,
D’abandonner les comptoirs de l’Inde… »

Me reviennent en mémoire aussi les deux Yanaon de cocagne, le petit Mahé secret et le Pondichéry facile de l’heureuse élue de Guy Béart qui, avec une tendre subtilité, associait une certaine géographie à l’histoire des territoires commerciaux que la France maintint sous sa protection jusque dans les années 1950.
Je souris aujourd’hui de la réticence de mon père lorsque, gamin, je souhaitais qu’il m’achetât l’album vinyl de la populaire Eau vive dans lequel figurait aussi justement le coquin Chandernagor. Pas certain finalement que l’ode à « la petite que les gars du hameau poursuivent pour l’emmener captive » ne soit pas insidieusement aussi érotique sous ses accents pastoraux ! Magie numérique du portable dans cette ambiance aux traditions millénaires, je localise la fuyarde qui réapparaît, ravie de m’annoncer qu’ici, le sac de dix kilos de riz basmati coûte sept euros de moins qu’à la boutique de produits exotiques proche de chez nous ! Adjugé madame, nous en ferons provision … à l’issue de la balade car, malgré l’hésitation de nombreuses têtes blondes, jusqu’à nouvel ordre, dix kilos de riz basmati pèsent autant que dix kilos de plomb ! Nous débouchons sur le boulevard de Strasbourg qui marque la fin du premier tronçon du passage. A l’origine, une vaste rotonde surplombait la jonction avec la seconde partie légèrement décalée dont on aperçoit l’entrée en face.

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De ce côté-là, le passage est à découvert et la chaussée recouverte de pavés disjoints . Quelques accords de sitar, instrument popularisé par Ravi Shankar, s’échappent d’un magasin où sont exposés plusieurs modèles de veenas dont la mohan veena, guitare à 19 ou 20 cordes très répandue en Inde. Je pense au « Salon de musique », l’admirable film du bengali Satyajit Ray incontournable lors des rétrospectives sur le cinéma indien dans nos salles d’art et d’essai.
Un loueur de vidéos propose des dvd de comédies musicales chantées en hindi made in Bollywood, surnom donné à l’industrie cinématographique indienne, fusion de la ville de Bombay où se trouvent les studios, et le mythique Hollywood.

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La gastronomie indienne est toujours à l’honneur. Les deux éléphants qui gardent l’entrée de « La route du Kashmir », rappellent Ganesh, dieu à tête d’éléphant de l’hindouisme. On reconnaît à Ganesh, sa capacité à écarter les obstacles à l’image de l’éléphant, seul animal de la création capable de balayer de sa masse énorme et sa trompe, tout ce qui entrave sa marche dans les fourrés épais et les forêts impénétrables. Dans sa représentation, la partie inférieure de Ganesh, assis sur un trône de lotus, est humaine tandis que la tête est éléphantine et divine. Symbole de l’identité entre le macrocosme et le microcosme, entre le divin et l’humain, il est accompagné, lui le plus grand animal terrestre, de son vâhana, la souris, un très petit mammifère. Les rares éléphants blancs sont sacrés en Inde et dans certains temples, des éléphants domestiqués et décorés aux couleurs des dieux bénissent avec leur trompe les fidèles.

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Une curiosité dans ce coin du passage, est la présence de plusieurs costumiers et magasins de déguisements, justifiée sans doute par la proximité de nombreux théâtres sur les grands boulevards. Imaginez un instant que nombreuses tenues portées par les acteurs de la scène et de l’écran sont créées ici, dans cette enclave de « la petite Inde ».
En son terme, l’allée s’ouvre sur une placette investie en rez-de-chaussée, par quelques boutiques d’imprimerie et infographie aux rideaux de fer tirés en ce début de week-end.
Avant de retrouver le soleil d’hiver de la rue du Faubourg Saint-Martin, je contemple une fresque murale dans la grisaille du porche de sortie. J’y apprends qu’Honoré de Balzac vécut dans ce quartier du Xe arrondissement et s’en inspira pour railler « La Comédie Humaine ».
Dans la perspective de la porte Saint-Martin , Victor Hugo songe sans doute à la jeune personne en retrait de lui. Il s’agit de Juliette Drouet, jeune comédienne débutante dans Lucrèce Borgia au théâtre voisin, qui deviendra sa maîtresse pendant près de cinquante ans.
A leur gauche, Emile Zola qui « témoigna de ce qu’était la vie des ouvriers et des défavorisés de ce quartier ».

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Pour compléter cette galerie de portraits, citons encore le président de la république Félix Faure qui naquit tout près d’ici, le philosophe Auguste Comte qui y vécut, et Vincent Scotto, le compositeur de « Ma petite Tonki-ki-tonkinoise » qui y mourut.
Une petite faim me tenaille ; retour par le passage de l’Industrie et ses boutiques de produits et matériel destinés aux professionnels de la coiffure. Ma compagne fait l’acquisition d’un sèche-cheveux de voyage … en Inde ? Nous nous retrouvons vite à l’entrée du passage Brady où nous avions entamé notre immersion dans la culture indienne.

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Nous optons pour le restaurant le Pooja, non pas pour suivre les brisées de Julien Clerc, mais parce que c’est le seul qui n’alpague pas le client avec quelque rabatteur. Le décor à l’intérieur célèbre le culte de Ganesh. L’air de veenas serait propice à la méditation devant la carte des menus s’il n’était troublé par des coups de marteau intempestifs provenant de travaux voisins.
Je choisis en entrée des samossas de légumes. Pour avoir filmé le partenariat entre le lycée hôtelier René Auffray de Clichy et le restaurant Soleils du monde de la chaîne Mercure de La Défense, j’ai découvert que l’Inde élève le samossa au rang d’art et qu’il existe des écoles d’initiation aux multiples subtilités de son pliage et sa confection. J’enchaîne avec un curry de porc vindaloo, plat typique de Goa, ex-colonie portugaise sur la côte ouest. Je l’accompagne de riz basmati et, comme tout bon français qui ne sait pas manger sans pain, d’un délicieux nân au fromage. Le nân, pain traditionnel de l’Inde du nord, est cuit dans le tandoor, un four en argile. Sa pâte roulée en une forme ovale, plaquée sur la paroi du four, s’étire alors sous la forme d’une larme.
L’Inde, vaste pays aux multiples climats, coutumes et religions, victime de nombreuses invasions, offre une cuisine très variée. L’hindou consomme du mouton mais jamais de bœuf, animal sacré ; le musulman mange du bœuf et du mouton mais jamais de porc ; les Parsis mangent de tout ; au Bengale, sur la côte est, l’alimentation est à base de poissons et crevettes.
Au nord du pays, les plats ne sont guère épicés ; ils le deviennent de plus en plus lorsqu’on descend vers le sud.
L’approvisionnement en poudres enchanteresses constituant à l’origine, le but de notre visite, nous entrons dans le magasin Velan, minuscule bric-à-brac où l’on peut chiner pour quelques euros. La progression est malaisée dans les rayons encombrés par les candidats au nirvana de la gastronomie indienne. Certains se jettent sur le lassi à la mangue maison et le ghee, ce fameux beurre clarifié qui ne brûle pas et se conserve des années. Plus raisonnablement, ma cuisinière préférée fait emplettes d’épices en vrac, curcuma, curry, fenugrec et de Tikka massala, korma, vingaloo, balti, ces pâtes d’épices de la marque Patak’s prêtes à l’emploi. Moins raisonnablement, j’ajoute dans le panier du gingembre confit et un sachet de pan massala, ces petites graines digestives et rafraîchissantes à grignoter à la fin du repas.

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Je délaisse les étagères peuplées de divinités en terre cuite et m’attarde au rayon senteurs. Je demeure perplexe devant l’extraordinaire variété des encens et leurs propriétés. Ainsi, le lundi, est conseillé l’encens de Bethléem ou « bois santal » ; je lis : « il agit avec une particulière efficacité sur les vibrations féminines : il est de nature magnétique et, au contact d’une aura féminine ou dès qu’un rituel est destiné à une femme, il recharge la partie magnétique qui se répercute ainsi sur la partie électrique et rétablit les éventuelles carences dans l’électromagnétisme de la personne. ».
Pour le jeudi, il me faut opter pour l’encens de Nazareth qui « valorise la sphère jupitérienne d’une personne et s’emploie donc pour satisfaire une recherche d’emploi, pour acquérir une position sociale, pour entretenir de bonnes relations avec son banquier, pour orienter un procès » ! Pour le samedi, la fumée d’encens de Jérusalem « dégagera votre maison et votre propre aura des ondes négatives » … et des tirs de rockets du Hamas ?
J’ignorais qu’un simple bâton pouvait en se consumant, procurer amour, travail et argent. Un brin sceptique, je choisis finalement l’eucalyptus !
Il est temps de traverser le passage pour acheter enfin ce fameux sac de 10 kilos de riz basmati au prix imbattable de 14 euros ! Riz à grain long d’Inde et Pakistan, le basmati vient de l’hindi signifiant la « reine du parfum ». God save the Queen of Fragrance, l’un des riz les plus parfumés du monde !
J’ai beau scruté dans la rue du Faubourg Saint-Denis, aucun « coolie » à l’horizon pour porter mes colis ! Peu importe, comme tout « vrai » voyageur, je reviens ravi (shankar bien sûr !) dans ma douce France, chargé de souvenirs de mon escapade orientale.

 

 

 

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 11 février, 2009 |1 Commentaire »

Une semaine au San Sombrèro

 

 

En ce début de l’an neuf du vingt et unième siècle, gagné par l’atmosphère déprimante de crise polluée, en outre, par la tragédie judéo palestinienne et la catastrophe écologique de la forêt landaise, j’ai souhaité subitement m’aérer les neurones sous d’autres latitudes.
L’idée a fait son chemin en feuilletant un encart joint à un hebdomadaire décrivant quelques escapades incroyables promettant un total dépaysement. Écartant d’emblée toutes destinations dangereuses telles Irak et Afghanistan, prisées par un certain public inconscient et avide de sensations « tendance », je « kiffe » très vite pour une semaine au San Sombrèro, petit état d’Amérique Centrale, décrit comme « le pays des carnavals, des cocktails et des putschs » !
Plus de trente ans après avoir vécu au contact des civilisations aztèques et mayas du Mexique et du Guatemala, je me réjouis de poser de nouveau le pied sur le continent cher à Christophe Colomb, dans cette minuscule enclave méconnue entre les îles Barbituros et la République de Tripoté-et-Lumbago.
Envol de l’aéroport Charles de Gaulle à Roissy, et neuf heures plus tard, j’atterris en fin d’après-midi dans la chaleur tropicale de Cucaracha City, charmante ville coloniale en bordure de la baie de Merinda. C’est le cœur politique, culturel et industriel de San Sombrèro où s’entasse le cinquième de la population, humains et rongeurs confondus.
Détail cocasse, le Juan de Playo Los Martinique del Pueblo Aeroporto est le seul aéroport international dont le nom complet ne tient pas sur le fronton du bâtiment. Pour rejoindre notre hôtel en centre ville, nous empruntons un bus dont l’originalité est d’y monter par l’arrière. Du fait de l’affluence à l’intérieur, les pièces pour régler le billet sont transmises au chauffeur par les voyageurs … qui prennent leur commission au passage !
La circulation est sportive et les premiers frissons nous tenaillent aux feux rouges rarement respectés par la population locale d’autant plus qu’ils sont installés par des revendeurs ambulants pour mieux vous proposer leur camelote. Malgré tout, je ne suis guère dépaysé, rompu au trafic trépidant du Paseo de la Reforma et d’Insurgentes, avenues grouillantes de Mexico avec une police corrompue prompte à verbaliser anarchiquement. Mon passeport diplomatique de coopérant constituait alors une protection efficace contre les amendes au tarif fantaisiste et variable qui tombaient le plus souvent dans l’escarcelle personnelle du représentant de l’état !
Une première surprise nous attend à l’hôtel où nous devions séjourner, qui affiche complet malgré les réservations. Dommage car l’Hostal Montero bénéficie d’une vue fabuleuse sur la place centrale et le palais présidentiel très appréciée des clients et des tireurs embusqués. Qu’à cela ne tienne, nous sommes dirigés vers le Arron Plaza, établissement spacieux et couleur locale qui ne compte pas moins de 90 chambres toutes sensiblement différentes suite à un récent tremblement de terre ayant endommagé le bâtiment.
Très vite, nous sommes confrontés avec le personnel, aux bizarreries de la langue. Quoique familiarisé avec l’espagnol, je suis légèrement décontenancé face à un dialecte mêlant grammaire castillane, prononciation portugaise et braillements indigènes, cousin lointain du « portugnol » cher à Manu Chao. Cependant, j’assimile rapidement les nombreux américanismes nécessaires à chaque touriste. Au San Sombrèro, on mange des hamburguesas et des potajes soupes à base d’ail frit, oignons et piments servies avant le plat principal ou une coloscopie ; on boit des bibines et on essuie des fusilladas !
Le lendemain de notre débarquement, le 28 janvier, à l’occasion du Jour de l’Indépendance, la population de Cucaracha afflue vers la Plaza del Popolo pour des discours et des chants patriotiques qui s’achèvent par une marche sur le palais présidentiel et, les bonnes années dit-on, un putsch. Le 29 janvier, les festivités se poursuivent avec le Jour de la Dépendance marquant la reconnaissance du pays envers l’aide étrangère.
Ici, la liesse est quasi permanente et tout est prétexte à faire la fiesta, l’anniversaire d’un saint local, une victoire du club de football local l’Atletico Huligano de Guera, l’anniversaire de la Constitution le 12 mars et celui du rejet de la Constitution le 13 mars. Il existe même le Jour Pense-Bête, la veille du Jour du Souvenir !
Pour vivre au rythme des « cucas », il fait bon flâner le soir dans le barrio Murjo, le long des quais. Ce quartier jadis huppé, déserté par les classes aisées lors de la fièvre jaune de 1870 puis la fièvre disco cent ans plus tard, est un sympathique endroit pour manger, boire et danser jusqu’au bout de la nuit. La plupart des plats sont accompagnés de rhum, façon planteur en apéritif, sec sur le plat, doux en dessert, le dernier verre servant à cirer la table.
Supplice pour les abonnés au champix, l’atmosphère devient rapidement irrespirable dans ce paradis des fumeurs. Les seules nuisances affichées comme message de prévention sur les paquets de cigarettes, concernent des risques d’augmentation de la taille du pénis en cas d’une consommation abusive de tabac.
Rien de tel pour éliminer ces excès, que de rejoindre l’une des nombreuses pistes de danse et s’initier aux rythmes lascifs du pays. Pour les touristes solitaires, le sensuel frotto est idéal pour faire des rencontres. Pour les couples, sont organisés des concours de babalumba, danse sexy aux déhanchements suggestifs ; les heureux élus peuvent ensuite plantar el bouto, c’est-à-dire concrétiser !
C’est donc un réveil difficile qui nous attendait le lendemain matin avant la visite prévue à l’Iglesia Santa Maria. Cet édifice religieux de style baroque n’a guère de caractère ayant été restauré suite au tremblement de terre de 1920 et un pillage à la voiture bélier en 1983. Le principal attrait en est le prêtre en soutane qui vous accompagnera en haut du clocher pour découvrir une vue stupéfiante, d’abord son slip, ensuite un magnifique panorama de la ville.
L’après-midi, nous mettons le cap vers la province de Guacamola, la région la plus montagneuse du pays. Le trajet en bus n’est pas de tout repos et aux quelques haltes pour nous dégourdir les jambes, nous sommes assaillis par les vendeurs de barbacoco, une barbe à papa locale fabriquée à partir de cocaïne coloriée. Il faut savoir qu’au San Sombrèro, l’usage de la drogue est strictement prohibée, avec juste une tolérance de cinq kilos de stupéfiants pour sa consommation personnelle.
La nocivité des nuages sulfuriques suffocants et des énormes quantités de cendres et de fumée dégagés par les sept volcans actifs est équivalente à quinze paquets de cigarettes quotidiennement. D’ailleurs, les volcans sont classés en plusieurs catégories, forte, light, extra-light et menthol.
Le bus sinue dans la Cordilera Largato et ses à-pics vertigineux à la découverte des nombreux animaux exotiques et tribus indigènes qui y vivent. Les animaux extrêmement craintifs fuient nos objectifs. Nous avons plus de chance avec les autochtones facilement repérables avec leurs débardeurs Nike dérobés dans un avion qui s’écrasa dans le coin, il y a quelques années.
La journée suivante est consacrée à la visite de Fumarolé, la capitale du Guacamola, célèbre pour ses nombreux carnavals qui se déroulent en fin d’année. L’une des curiosités est la vieille cathédrale de San Bernardo qui comme beaucoup de monuments de ce pays, a souffert de multiples tremblements de terre, d’inondations et de la jeunesse lorsqu’elle servit de discothèque dans les années 80. Les bancs et prie-dieu en plastique, l‘autel en laminex et les mannequins de vitrines à la place des statues volées déroutent le visiteur. On vit la religion autrement à San Sombrèro, d’ailleurs, les sept péchés capitaux ont été réduits à trois.
Je pourrais encore vous allécher longuement avec l’exotisme de cette minuscule terre de contrastes qui fait de son instabilité politique, un argument touristique; dix-sept présidents se sont succédé à sa tête en dix ans, le dernier en date étant assassiné au milieu de son discours d’intronisation.
Je ne saurais trop vous recommander de vous y rendre pour chasser la morosité ambiante ; je vous garantis l’effet immédiat.
Alors d’urgence, réservez votre envol dans une bonne librairie de votre ville en vous procurant le désopilant « travel guide » Jetlag sur San Sombrèro imaginé par une bande d’allumés australiens.
Comme tout bon guide touristique, ce pastiche fourmille de renseignements sur l’histoire, la géographie, l’économie, les merveilles naturelles et architecturales, les traditions de ce pays sans traités d’extradition. Que viva San Sombrèro ! … et mourez de rire !
Quant à moi, j’attends impatiemment les prochains guides, actuellement en préparation, sur « Les Émirats arabes punis », « Le Tyranistan », « La Polynuclésie » et « La Costa Lezios de la Teta » !!!

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Publié dans:Coups de coeur |on 4 février, 2009 |Pas de commentaires »

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