Archive pour le 21 janvier, 2009

Le cyclo-cross, une partie de campagne

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Dans une ville où je vivais…
Bien au nord du mois de Juillet,
Autour d’un grand lac, un lac gelé,
Des hommes en couleurs pédalaient.

C’étaient des coursiers bizarres.
Ils ne sortent pas de ma mémoire.
Avec leurs jambes et jusqu’au soir,
Ils pédalaient là sur le miroir…

Nul besoin d’être grand clerc pour deviner quelque plagiat de la chanson baroque de l’ami Julien ! Cette image surgit à l’évidence dans mon esprit lors du premier passage des concurrents du championnat d’Ile-de-France UFOLEP de cyclo-cross organisé à quelques hectomètres de mon domicile.
L’UFOLEP, Union Française des Œuvres Laïques d’Éducation Physique, née en 1928 au sein de la Ligue de l’Enseignement, propose une autre idée de la pratique du sport pour tous comme moyen d’épanouissement, d’éveil et d’éducation. Des menaces pèsent sur ce mouvement populaire, le gouvernement envisageant de couper les subventions à ce type d’associations… !
Le cyclo-cross pâtit aujourd’hui d’un déficit d’image à côté du VTT, vélo tout terrain, plus « rock ‘n’ roll » aux yeux des jeunes. Le premier cross cyclo-pédestre qui tenait plus de la course à pied (cross country) est organisé en 1903 à Ville-d’Avray, près de Versailles, peut-être dans le décor des bois et des étangs immortalisés sur les toiles de Corot. Son organisateur Géo Lefèvre en jette le fondement :
« Supposez un cycliste qui ait en temps de guerre par exemple, l’obligation de ne pas se contenter des grandes routes, de rouler ou de trotter à travers des terres labourées, de se faufiler dans les sous-bois, de franchir des fossés et vous saurez ce qu’est le principe du cross cyclo pédestre « .
Le terme de cyclo-cross apparaît en 1935, la discipline donnant la part plus belle aux coureurs cyclistes. Voici comment le décrit mon vénéré Antoine Blondin dont j’aime citer la langue admirable quand j’entreprends de vous évoquer la chose cycliste :
« Vingt-quatre kilomètres menés à moins de vingt à l’heure de moyenne dans des sous-bois tortueux, des champions voltigeurs aux allures de porteurs de journaux ou de cueilleurs de champignons, beaucoup de boue, de courants d’air, de cabrioles obscures et peu d’applaudissements chez un public de rencontre, dont on ne sait pas très bien s’il n’est pas plutôt en train de se réchauffer les mains, voilà qui ne requiert certes pas qu’on embouche les trompettes d’un lyrisme débridé. Pourtant, les meilleurs coureurs quittent au moins une fois la route pour venir s’y casser les dents avant de retourner à des épreuves plus moelleuses, abandonnant ce sceptre rugueux à une filiation de nobles et rudes tâcherons qui ne se renouvelle guère pour cette raison qu’elle a conquis sur le tas le privilège de faire la loi dans son quartier. »
Pour avoir vu, il y a plus de trente ans, le grand champion Raymond Poulidor si emprunté sur ces chemins de traverse (pour une fois, la seconde place qui fit sa légende, était inaccessible !), je confirme que ces parties de campagne sont affaire de spécialistes.

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Dans l’immédiat après-guerre, le cyclo-cross possédait le label rouge made in France. Le premier championnat du monde fut organisé sur notre sol, à Vincennes, en 1950, et remporté par Jean Robic. Jusqu’en 1958, lui succédèrent deux compatriotes, Roger Rondeaux vainqueur à trois reprises et le limousin André Dufraisse, le « Fausto Coppi des labours » qui revêtit le maillot arc-en-ciel cinq fois consécutivement.
En ce temps-là, le cyclisme, qu’il soit sur route, piste ou cross, connaissait un fort engouement dans l’esprit des années du Front Populaire. La bicyclette constituait le moyen de locomotion privilégié pour se rendre à son travail. Les épreuves de cyclo-cross fleurissaient sur les coteaux autour de Paris. Le Mont Valérien à Suresnes, le plateau de Gravelle dans le bois de Vincennes, la butte du fort d’Aubervilliers, les carrières de Montreuil offraient des terrains idéals pour sa pratique. Je me souviens de photos sépia dignes de Doisneau et Cartier-Bresson, dans les magazines de l’époque, où des coursiers maculés de boue, leur engin sur l’épaule, se frayaient un chemin entre des haies de spectateurs endimanchés, le béret sur la tête.

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L’urbanisation galopante et le développement de la sacro-sainte automobile signifièrent bientôt le déclin de cette discipline éminemment écologique avant l’heure.
Certains « routiers » professionnels d’alors, aimaient se crotter le dimanche pour entretenir leur condition physique durant la saison hivernale. Signe des temps, à l’ère des Jumbo jets, ils préfèrent désormais peaufiner leur forme sur les routes ensoleillées d’Andalousie ou d’Australie !
Cet après-midi, la marche est malaisée sur le sol enneigé, verglacé ou boueux pour me diriger vers les points stratégiques du circuit. Certains spectateurs, un brin sadiques, nourrissent le secret espoir d’assister à quelques gadins mémorables. Leurs vœux seront exaucés.

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Connaissant les traîtrises du terrain pour y rouler parfois par temps sec, je suis admiratif devant la virtuosité technique des concurrents à basculer dans le bourbier des descentes, à sauter de vélo sans freiner pour escalader un talus au pas de course, et relancer leur machine de plus belle sur un sol plus accueillant.

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Cette spécialité cycliste est régie par une réglementation précise. Le parcours comporte six obstacles au maximum, hors les zones de départ et d’arrivée ; on entend par obstacle toute portion de circuit de 80 mètres maximum de nature à obliger les coureurs à descendre de leur bicyclette, la longueur totale des obstacles ne pouvant excéder 10% de la boucle à effectuer.
Le matériel est également soumis à conditions ; les guidons plats, les freins à disques, les suspensions hydrauliques sont prohibés et la section des pneus doit être inférieure à 35 millimètres.
Amis et dirigeants déposent contre les troncs d’arbres, quelques roues de rechange en cas d’incident technique.
La durée de la course doit approcher le plus près possible de 30 minutes pour les cadets, 40 pour les juniors et les femmes et 50 pour les seniors, ce qui garantit un effort soutenu et un rythme élevé. Ici, pas de calcul, pas de tactique d’équipe, c’est le plus fort qui gagne !

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Très rapidement, les coureurs sont disséminés tout le long du parcours. Tandis que quelques uns sinuent sur le tapis forestier des feuilles mortes , d’autres filent bon train, à découvert, sur la pelouse de l’autre côté du canal gelé. A en croire les encouragements de quelques familiers et les vociférations lointaines du speaker sur la ligne d’arrivée, il semble qu’un certain Jérôme caracole en tête. La nature très glissante du terrain n’entrave nullement sa chevauchée.
Même si un titre de champion régional est en jeu, c’est le dépassement de soi et le plaisir d’une vivifiante sortie en plein air dans une ambiance conviviale qui priment essentiellement. Avant que les seniors en décousent, jeunes, vétérans et féminines roulent ensemble. L’atmosphère des sous-bois est propice à la galanterie, un jeune concurrent apporte son soutien à une cyclo-crosswoman en fâcheuse posture dans une grimpée glissante !
Un chien, opportunément tenu en laisse, aboie sa désapprobation envers la gente pédalante qui lui vole sa promenade quotidienne. Quand des mollets de cyclistes traînent dans le quartier, il n’est pas temps de mettre un chien dehors !
Le soleil d’hiver décline à l’horizon. Nos « nobles et rudes tâcherons » chers à Blondin, en terminent avec leur partie de campagne et de manivelles, parfois méconnaissables dans leur costume de boue … c’est la maîtresse de maison qui va être contente ! Ce fut un excellent bol d’air, un autre de chocolat m’attend .
Pour parodier Maximilien de Béthune mieux connu sous le nom de Sully, labours et pâturages sont les deux mamelles du cyclo-cross, activité verte, sport d’hiver rural qui possède ses lettres de noblesse !


Publié dans:Coups de coeur |on 21 janvier, 2009 |1 Commentaire »

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