(Mes) Traces de Vies 2008

Pour la troisième fois, fin novembre, j’ai mis mes pas dans les Traces de Vies, Rencontres du film documentaire, nées à Vic-le-Comte, petit village du Puy-de-Dôme, devenues bien avant de souffler cette année ses dix-huit bougies, un événement culturel majeur de Clermont-Ferrand, la capitale arverne.

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Animé par une équipe militante, dévouée et sympathique (je me répète chaque année, c’est bon de radoter parfois !), le festival propose quatre-vingt-dix films qui sont autant de « récits en images pour interpréter le monde ». Jonglant avec la programmation, de la Maison de la Culture à l’Espace multimédia, j’en ai vu une trentaine.
Cérémonie d’ouverture en fanfare avec La passion Boléro de Michel Follin, Grand Prix Sacem 2008 du meilleur documentaire musical !
Un montage incandescent comme un volcan (d’Auvergne ? Ils ne sont pas éteints !), pour expliquer la genèse et le contexte de la composition de cette œuvre qui serait l’une des plus jouées au monde !
Quoique assis dans un cinéma auvergnat, je ne suis pas dépaysé puisque je me retrouve tout près de chez moi, à Montfort-L’Amaury, dans la maison de Maurice Ravel. On y voit très peu Ravel et sa mécène et commanditaire de l’œuvre, Ida Rubinstein, beaucoup plus l’écrivain Jean Echenoz assis au bureau du musicien.
Ça foisonne d’images d’archives captivantes, la direction quasi orgasmique du maestro Kurt Mazur, les regards complices et fascinés des sœurs pianistes Katia et Marielle Labèque, et même les grimaces ahuries de Jacques Villeret battant le boléro sur sa caisse claire tel un ouvrier à la chaîne.
Génial Ravel qui ne sachant pas composer « à la minute », , écrivit, dans l’urgence, un thème d’une minute à répéter dix-huit fois, selon un rythme immuable, pas trop rapide, en tout cas, deux fois moins que celui imprimé par Toscanini comme le rappelle malicieusement Artur Rubinstein.
La projection terminée, le public, envoûté, continue d’applaudir, au rythme du boléro durant de longues secondes, la magistrale évocation en une heure, d’une œuvre de dix-huit minutes. Emouvant hommage bien mérité ! Quant à moi, j’envisage de me plonger prochainement dans Ravel, le roman d’Echenoz consacré aux dix dernières années de la vie du maître.

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S’en suit, dans le hall, une autre ivresse, celle offerte par quelques viticulteurs intégristes du Corent, Chanturgue et Boudes, ces vins festifs, issus des coteaux d’Auvergne.

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Le lendemain, la neige qui blanchit les sommets voisins, s’est invitée au festival. Et voici que le premier documentaire projeté est le premier primé ! Tant pis pour le suspense, 7,91 de l’heure costume compris remportera en fin de semaine le Grand Prix Traces de Vies 2008.
Ce film s’intéresse à une agence qui « vend de la sécurité » et de la protection rapprochée dans des magasins de luxe de beaux quartiers. Quoique monté comme un thriller, il ne m’émeut pas mais le jury souverain n’a que faire de mon humeur. A cause de perturbations ferroviaires un de ses trois membres a déjeuné chez moi et rejoint le festival dans mon automobile. Aurais-je brouillé le palmarès de Traces de Vies si je l’avais abandonné sur une aire d’autoroute ? Je blague bien évidemment, cher Philippe !
Je suis époustouflé par contre par La Boîte à tartines, premier film professionnel de Floriane Devigne. Heureux cinéma belge, décalé, engagé, intelligent !
Chez nos voisins, la boîte à tartines est une institution qui présente beaucoup d’analogie avec l’ancienne gamelle que nos écoliers de la communale, venus des hameaux lointains, réchauffaient sur le poêle de la classe.
Longtemps en fer, aujourd’hui en plastique, ce parallélépipède rectangle, véritable boîte de Pandore renferme, outre les sandwichs du déjeuner, bien des secrets que Floriane Devigne s’attache à percer dans une enquête jubilatoire.
Dans ce qui pourrait ressembler à un foutoir, elle nous promène du borinage wallon au port d’Anvers, cite Karl Marx (« il y a de la politique dans tout objet manufacturé »), lit des lettres d’amour, nous présente un guide farfelu d’un terril vestige d’une industrie révolue, ainsi qu’un boulanger heureux de pétrir des « douceurs » pour ses clients, interroge ouvriers de petites entreprises et écoliers des classes populaires…
En fait, tout cela, d’une implacable cohérence, révèle les clivages sociaux en Belgique hors la discrimination linguistique. Mal manger car la cantine et le restaurant d’entreprise sont trop chers ; le faire vite car le temps est compté ! La condition ouvrière se casse la figure comme les boîtes à tartines que la réalisatrice empile métaphoriquement dans un jardin.
Au final, une superbe mise en boîte à … images, récompensée par le prix du premier film professionnel !
Ce mardi-là, en fin d’après-midi, Catherine Berstein qui remporta le grand prix Traces de Vies 2006 avec son haletant et poignant Assassinat d’une modiste, nous emmène dans un Voyage encyclopédique avec Michel Serres. C’est l’un des trois voyages qu’un philosophe doit effectuer, le second est mondial, visiter les océans, les pôles, l’équateur, le troisième est celui parmi les hommes.
Ici, pour l’accompagner dans son cheminement intellectuel, la réalisatrice choisit de ramener le philosophe à ses sources dans le Lot-et-Garonne de son enfance, « au milieu du fleuve », là où se trouvait la « maison » de son père, la dragueuse. Elle lui fait remonter métaphoriquement, le cours de sa pensée lumineuse sur la vie et le monde, le long des méandres de la Garonne puis sur la Seine, devant l’Académie française où les « immortels » le reçurent, à sa demande, sans leur épée.
Le prologue du film est magistral avec des images d’archives où Michel Serres évoque le paradis, l’Eden, situé entre le Tigre et l’Euphrate, au centre de l’Irak. « Nous avons jeté dix-neuf mille tonnes de bombes sur le paradis ; nous avons bombardé le paradis perdu. Quel symbole extraordinaire ! »… de la bêtise humaine (il existe un autre mot sans doute plus approprié mais qu’on ne trouve jamais dans la bouche de Michel Serres). A mettre en perspective avec George W. Bush qui, ces jours-ci, dans une déclaration laconique, fait son mea culpa concernant l’invasion de l’Irak !…
Lorsqu’on écoute Michel Serres, on se sent toujours meilleur et intelligent. Rien que pour cela, il faut remercier Catherine Berstein pour son invitation à ce voyage humaniste.
La grâce s’invite encore au film suivant, Jean-Frédéric Schmitt le maître des cordes, un autre périple exaltant dans le monde de la musique, le magnifique portrait d’un maître luthier.
Au sommet de son art, bien plus qu’un fabricant virtuose d’instruments, il affirme une exceptionnelle compétence à propos de la musique elle-même, se permettant de corriger les plus grands musiciens du monde qui le consultent dans son atelier.
Les gros plans sur ses mains , révèlent son extraordinaire dextérité, ceux sur son visage, expriment tour à tour l’insatisfaction, la perplexité ou l’extrême jouissance. On semble frôler le sacrilège et on a presque peur quand il entreprend de scier le manche d’un violon de collection pour mieux l’adapter au jeu du musicien, on est « tout ouïe » et on devient presque mélomane lorsque progressivement, il améliore la restitution de la note mi dans un morceau au grand étonnement de l’interprète virtuose lui-même.
Ce véritable chirurgien d’instruments conte son émerveillement pour quelques pièces exceptionnelles qu’il rêve de voir réunies pour un improbable concert. Idéal atteint, le film s’achève sur quelques images glanées lors des Musicades de Lyon, d’un sextuor composé de deux violons de Crémone, deux altos de Brescia et deux violoncelles de Venise.
Cette fois encore, le profane s’est senti, le temps de la projection, plus intelligent sur les choses de la musique. Et si les chaînes de télévision osaient diffuser en prime time, ce type de documentaire plutôt que nous avilir à « rechercher une nouvelle star » ?
Avant de consacrer encore ma soirée, aux nourritures de l’esprit, je sacrifie moins d’une heure (le temps est précieux et compté à Traces de Vies !) aux nourritures terrestres, en l’occurrence, Auvergne oblige, une pièce de bœuf de Salers. Le septième art ne m’abandonne pas car la brasserie affiche sur ses murs, des photos de quelques films aux dialogues cultes, Les tontons flingueurs, Un singe en hiver, La traversée de Paris (Jambier 45 rue de Bolivot, 2000 francs !).
La suite est moins joyeuse avec deux films Le drôle de Mai et Petite Espagne qui traitent des problèmes douloureux liés à l’exil et au déracinement. D’un côté, quelques milliers de portugais fraîchement débarqués dans leur bidonville de Massy en région parisienne, sont confrontés aux manifestations de mai 68 qu’ils ne comprennent pas ; de l’autre, des milliers d’immigrés espagnols se sont installés dans les années 20 dans un quartier proche de ce qui n’était pas encore le stade de France, le film s’ouvre d’ailleurs par un filé sur les tribunes bigarrées lors d’un match France-Espagne.
L’Histoire, le salazarisme et le franquisme, a volé la vie de ces gens qui ont tout quitté pour un avenir qu’ils espéraient meilleur. Beaucoup de traumatismes et de profondes blessures jamais cicatrisées, des moments de joie aussi avec une vie de quartier conviviale, les terrains d’aventures formidables que constituaient pour les enfants, ces zones d’habitat précaire.
On ressent aussi les caractères différents des deux peuples ibériques, la « saudade », la tristesse empreinte de nostalgie des portugais, la fierté, « l’alegria » espagnole ; d’un côté le fado, de l’autre, le flamenco.
Ces deux coups de projecteurs documentaires sur la mémoire de deux groupes de migrants, enrichissent notre réflexion sur la perception actuelle de l’immigration.
Avec son Drôle de Mai, José Vieira recevra le Prix du « Regard sur le dialogue interculturel ».

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Mercredi matin, Traces de Vies tisse sa toile avec quelques films ethnographiques autour de traditions textiles. Aux tissages en provenance des pays des mollahs, je préfère les molas, ces tableaux de tissu des îles du Panama que Molakana, coudre le monde entreprend de nous raconter. Le mola est une sculpture sur tissu produite et portée par les femmes amérindiennes du peuple kuna. Il est fabriqué à la main selon une technique appliquée à revers ; plusieurs échantillons de coton de couleurs chatoyantes sont cousus ensemble avant que la forme finale soit obtenue en découpant à même les différents morceaux de tissu. Bien au-delà de la simple relation d’une technique artisanale, le film conte avec esthétisme la vie du peuple kuna à travers les motifs des molas inspirés par la nature, les légendes et la culture locales.
Avec humour, le réalisateur évoque aussi la tradition ancestrale confrontée à la modernité marchande avec le court voyage en avion des îles recouvertes de paillotes jusqu’aux buildings de la métropole Panama tandis que les femmes partent en barque à la rencontre de cohortes de voyageurs américains pour leur proposer des molas … pour touristes !

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Incomparable cinéma documentaire qui nous narre des histoires du réel, des histoires de tous les jours qui se déroulent autour de nous sans que nous le sachions. Ainsi, Hôtel des longues peines nous raconte une histoire … de chaque week-end. Jamais plus, je ne pourrai regarder avec les mêmes yeux, l’hôtel de la Gare de Lannemezan ; il m’arrive de fréquenter cette ville du piémont pyrénéen, à quelques soixante-dix kilomètres de l’Espagne.
Chaque fin de semaine donc, des femmes descendent sur le quai de la gare et se dirigent en face vers l’hôtel tenu par la chaleureuse Madame Cistac. Venues de tous les coins de France, ce sont les épouses, les mères, les sœurs, les amies des condamnés à de longues peines, de dix ans à la perpétuité, de la centrale pénitentiaire de la ville. Elles y ont leurs habitudes, souvent la même chambre au charme vieillot, aux papiers peints à fleurs, aux meubles en formica.
Hélène Angel nous livre un vrai film d’amour en brossant le portrait de ces femmes venues rendre visite à « leur homme ». Huis clos émouvant où nous les voyons agencer à leur goût leur studio du week-end, ouvrir des « tupperware » pour se restaurer chichement, se pomponner avant le départ vers la prison, là-bas, au-delà de la voie ferrée, hors champ de la caméra.
Elles sont « libres » emprisonnées dans leur chambre cellule ; admirables plans de la cage d’escalier avec ces regards d’enfants derrière les barreaux, orphelins de leur papa.
Ils (les détenus) seront-ils assez libres dans leur tête quand ils sortiront, pour rendre à leurs femmes, tout l’amour qu’elles manifestent pour eux ? Pendant ce temps, l’actualité résonne de nombreux suicides dans les prisons et Jean-Marc Rouillan, incarcéré à Lannemezan, se voit privé de liberté conditionnelle pour non reniement à son engagement d’Action Directe ! Puisse-t-il se faire que le bleu des volets de l’Hôtel des longues peines, ne soit pas le seul signe d’espérance !
Jeudi, c’est à une « Leçon de cinéma, première, » que nous convie Nicolas Philibert, l’un des plus grands documentaristes français, à la popularité grandissante depuis son savoureux Etre et avoir, la vie d’une classe de Haute-Loire comme on n’imaginait plus qu’il en existât encore.
C’est étrange de me retrouver à la place de l’élève, vingt-neuf ans après ma formation à l’image à l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud. Coïncidence, j’y eus comme maître d’un jour, René Allio venu nous parler de son film Les Camisards, ces paysans cévenols victimes de sanglantes répressions après la révocation de l’Edit de Nantes interdisant la pratique du protestantisme ; ce film précisément pour lequel un jeune grenoblois, un certain Nicolas Philibert se fait passer pour un cévenol pur jus afin d’être engagé comme modeste assistant.
Peu de temps après, Philibert devient premier assistant sur un autre film de René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, parricide rendu célèbre par le philosophe Michel Foucault. En 2005, trente ans plus tard, il réalise Retour en Normandie, à la rencontre des anciens villageois acteurs. Il le présentera le soir.
Entre temps, il s’est accompli et est l’auteur de sublimes documentaires dont La moindre des choses tournée à la clinique psychiatrique de La Borde dirigée par l’(anti)psychiatre Jean Oury, Le pays des sourds pour lequel il apprend le langage des signes, et La ville Louvre dans laquelle on se balade ce matin.
A l’origine de La ville Louvre, c’est le hasard et un coup de cœur comme souvent dans le documentaire. On commande à Philibert de tourner en une journée, le déplacement de quelques œuvres exhumées des caves du palais ; conquis, il y restera plusieurs mois.
Au final, il nous offre un ballet sur ce qui se passe au musée quand il est fermé au public … et il s’en passe des choses même en l’absence de Belphégor et du Professeur Langdon du Da Vinci code ! Des sculptures traversent la cour, arpentent les couloirs, des tableaux passent par les fenêtres, se redressent et s’accrochent aux murs. Quand les visiteurs ne sont pas là, les chefs d’œuvre dansent tels des marionnettes dont les fils sont tirés par des employés du musée représentant une multitude de corporations. Tout cela est prétexte à des plans poétiques et cocasses d’un grand esthétisme.
J’ai eu le bonheur également, pour un projet bien plus modeste, de filmer au Louvre, un jour de fermeture. J’en conserve un souvenir inoubliable. Pouvoir jouir seul de la Vénus de Milo ou La Victoire de Samothrace, quel pied ! Moins trivialement, il se dégage une émotion rare de soumettre, par exemple, sa caméra aux Esclaves de Michel-Ange, de communier avec les oeuvres dans le silence profond du musée. Etions-nous si inspirés pour avoir tourné un plan « pasolinien » aux dires des membres du jury plus « essai que art » chargé d’évaluer notre travail. En fait, nous n’avions effectué inconsciemment qu’un long travelling le long de la Grande Galerie dans le sens contraire à la visite comme l’indiquait une pancarte surgissant brusquement dans le cadre ! Nous en rions encore, n’est-ce pas Georges et Denis ?
Nicolas Philibert n’est pas un donneur de leçons même de cinéma documentaire. Au cours de son intervention, il s’attache à dégager une vision humaniste et militante du « faire » cinématographique. Chaque film est une rencontre avec des hommes et des femmes, un coureur cycliste (Roger Lapébie), des malentendants, des « fous » (c’est l’appellation officielle), des enfants d’une classe unique où les tortues se promènent à leur guise, des paysans … qu’il apprend à connaître, qu’il finit par aimer au point de vouloir partager ses émotions ensuite avec nous. Il arrive qu’un enseignant ébloui par le miroir aux alouettes, brise le rêve mais sur cela, pudique, Nicolas restera muet.

En soirée, j’ai beaucoup aimé … J’ai tant aimé de Dalila Ennadre victorieuse lors des Traces de Vies 2001. C’est un savoureux film d’amour même si, en l’occurrence, l’amour est tarifé.
Fadma, vieille dame marocaine, se regarde dans le miroir avant de nous conter le temps où elle fut engagée par l’armée française, pour accompagner en Indochine, les tirailleurs marocains mobilisés eux-mêmes par la France. On appelle cela entretenir le moral des troupes ou agrémenter le repos du guerrier. L’œil malicieux, Fadma, avec moult détails, loue la supériorité des français sur ses compatriotes !
Malgré les blessures morales et physiques (touchée par l’éclat d’un obus, elle fut hospitalisée 5 mois à Saïgon) qu’elle traîne dans sa chair depuis cinquante ans, Fadma nous amuse avec ses réparties cocasses et coquines pour revendiquer le statut d’ancien combattant et l’obtention d’une pension pour services rendus. Malheureusement, elle a perdu ses papiers brûlés par son mari !
J’occupe la matinée de vendredi à quelques emplettes et, notamment, l’acquisition de deux traces de vie auvergnate et épicurienne à savoir un sublime Saint-Nectaire fermier et un vivifiant Gaperon de chez Thierry Vedrine fromager à Mezel !
Je ne m’écarte pas tant que cela de mon propos cinématographique puisque je commis, il y a une vingtaine d’années, Le chemin des fromages, un documentaire sur le très ancien fromage de Neufchâtel. En vantant les bondes et les cœurs, j’effectuais mon petit Retour en Normandie à moi !
L’après-midi, je continue le combat avec (G)rêve général(e) de Matthieu Chatellier et Daniela de Felice, qui partagent avec les étudiants, les quelques semaines de mars 2006 durant lesquelles ils occupèrent l’université de Caen pour lutter contre le Contrat Première Embauche.
A la fois huis clos dans le camp retranché de la faculté, et thriller dans la progression du mouvement, ce film nous offre un bain de fraîcheur et d’espoir. Il montre le dépucelage, l’éveil à la conscience politique d’une jeunesse qu’on ne soupçonnait pas aussi pleine d’énergie et d’idéal.
Comme le suggère subtilement le titre, dans tout mouvement de lutte, il y a un décalage entre le rêve et la grève. Après « les grands soirs, les petits matins » chers à William Klein, les réveils, au propre comme au figuré, au bout du conflit, sont laborieux mais ces sympathiques étudiants ont mûri très vite. N’en déplaise à la frange bloquée … à l’extérieur de l’université, les semaines de luttes leur ont probablement forgé plus d’armes pour la vie que les cours qu’ils ont manqués !
Vendredi vers vingt deux heures, déjà « mon » dernier film du festival mais quel film ! Le projet-papi de Frédéric Arens-Grandin ; ce titre trompeur cache un jeune réalisateur d’origine allemande, désemparé, en souffrance face au passé de son grand-père, ancien soldat de la Wehrmacht, qui, enfoncé dans son fauteuil, nous déclare droit dans l’objectif de la caméra : « Je n’étais pas un partisan fanatique de Hitler mais je l’ai accepté et j’ai cru que ce serait un bon guide pour le peuple allemand » !
Ce film de formation audiovisuelle de cet étudiant de l’université de Saint-Denis, aux confins de la vidéo expérimentale, mêle interviews du grand-père, images d’archives tirées de bobines de famille et mises en scène du jeune réalisateur lui-même. Le premier plan du film est hautement symbolique lorsque Frédéric s’installe dans un canapé devant un téléviseur, dehors dans la ville de Nuremberg, celle-là même où furent organisés les grandes manifestations et rassemblements à la gloire du national-socialisme, où se déroula le procès des principaux responsables du régime nazi. Cynique tragi-comédie de l’Histoire, à côté de l’immeuble qui rappelle le fameux palais de justice, brillent dans la pénombre du soir, les lumières d’une grande roue et des manèges d’une fête foraine.
Le grand mérite et le but de l’essai de Frédéric Arens est de nous faire réfléchir sur « l’ambiguïté, la banalité du mal, la psychologie des masses » … et on sent qu’il attend quelques éléments de réponse dans le débat qui s’instaure après la projection comme pour exorciser son mal être.
Etrangement, je m’étais retrouvé, la veille, dans un café, à côté de lui alors que j’ignorais qui il était, et j’avais senti tout le tourment qui le ronge. Ici, encore, l’Histoire complique sa vie.
Ne jugeons surtout pas, nous occultons encore tellement les tristes périodes de la collaboration et de la guerre d’Algérie ; elles nous renverraient probablement en pleine figure, bien des abominations et saloperies !
Et merci Frédéric Arens pour ton bel acte de courage et de fraternité d’avoir projeté ce film et débattu face à nous, comme une poignée de main tendue ! Et comme le chante Barbara, les enfants, ce sont les mêmes à Paris et à Göttingen !
J’aurais pu encore vous parler de En permanence, le quotidien d’un centre médico-social à Guingamp, « Putain de solitude » laisse échapper un des protagonistes, de La mère « courage » d’un kolkhoze de la région de Novgorod, donnée en mariage à quatorze ans pour une bouteille de vodka, de De ses propres ailes, portrait d’un jeune ingénieur, passionné d’aviation, qui crée son entreprise et monte pièce par pièce son avion, d’Asylum, un autre montage virtuose de Catherine Berstein à partir de bobines Super 8 d’archives oubliées du psychiatre Georges Daumézon.

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A regret, il est temps de sortir mes pas des Traces de Vies et de reprendre le chemin vers la capitale … quelques heures avant de nouveaux assauts neigeux.
France Télévisions annonce ses nouvelles grilles horaires en janvier 2009 suite à la suppression de la publicité. Les émissions du soir, commenceront dorénavant à 20h 35 … pourquoi pas par un documentaire ?

 

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