Archive pour décembre, 2008

La bûche de Noël comme chez nous

Déguster la bûche de Noël préparée dans la ferme familiale d’Ariège, est un plaisir attendu qui émoustille les papilles.
Réminiscence des souvenirs de l’enfance et de la cuisine de nos grand-mères, elle constitue un petit bonheur à la manière de la madeleine chère à Marcel Proust. Etrange coïncidence, ces deux pâtisseries se succèdent dans le vieux carnet aux pages jaunies où la maîtresse de maison consigne ses recettes.

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Dans notre époque « bling bling », il est certes des bûches aux textures et aux arômes plus sophistiqués ou au design plus tapageur, mais celle dont je vous parle, possède la simplicité et l’authenticité des plats paysans de cette « terre courage » occitane.
La tradition du gâteau roulé de Noël remonte au XIXe siècle et si j’en crois un récent article paru dans le quotidien La Dépêche du Midi, il aurait été inventé, en 1879, par Antoine Charadot, un pâtissier de la rue de Buci à Paris.
En fait, cette spécialité culinaire reproduit un rite beaucoup plus ancien lié à diverses célébrations du solstice d’hiver telles les feux de joie des celtes. En effet, depuis au moins le XIIe siècle, il était de coutume d’allumer dans l’âtre, lors de la veillée de Noël, une vraie bûche dont la flamme serait un hommage au soleil.

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Le tronc ou la souche, coupés avant le lever du soleil, devaient être suffisamment grands et durs pour se consumer, sinon du 24 décembre à l’Epiphanie, du moins le temps de la veillée dans l’attente de la naissance du divin enfant. Censés garantir une bonne récolte pour l’année suivante, ils étaient choisis, de préférence, dans un bois d’arbre fruitier, symbole de fertilité, comme le cerisier, le noyer, le châtaignier ou l’olivier. Selon les provinces françaises, cette bûche se nomme aussi suche en Bourgogne tronche en Franche-Comté, tréfou dans le Loir-et-Cher, kef Nedeleg en Bretagne, calignaou (bois d’olivier) en Provence.
Tout un cérémonial accompagnait son installation. Décorée de feuillages et de rubans, elle était portée à deux jusqu’à la cheminée puis bénie par le chef de famille, parfois avec de l’huile ou de l’eau-de-vie, souvent avec une branche de buis ou de laurier conservée précieusement depuis les Rameaux. Le rite de l’allumage fluctuait selon les régions et les superstitions. Souvent, il incombait au plus vieux et au plus jeune de la famille. En Provence, auparavant, au seuil de la porte, l’aïeul et le cadet buvaient trois fois du vin en offrande. En Saône-et-Loire, la combustion était surveillée pendant la messe de minuit, par un homme armé d’un fusil pour éviter l’extinction due à un démon malveillant, synonyme d’un futur grand malheur. Dans cette France ancienne fortement rurale, les croyances étaient vivaces. Dans des régions viticoles, on arrosait régulièrement la bûche de sel pour chasser les sorcières, et de vin cuit pour assurer une bonne vendange. Ailleurs, il ne fallait s’occuper du bois qu’avec les mains, aucun instrument ne devant le toucher, ou placer dans l’âtre, autant de bûches que le foyer possèdait d’habitants. Beaucoup d’étincelles embrasant la cheminée promettaient une excellente moisson, l’été suivant, ou un mariage dans la maisonnée ; si la lumière du feu projetait des silhouettes sur le mur, c’était le mauvais présage du décès d’un membre de la famille dans l’année. On conservait les cendres pour se protéger des orages, guérir de certaines maladies ou fertiliser les terres. On promenait aussi la bûche dans le jardin pour éloigner les insectes. Imagine-t-on, de nos jours, dans notre France quoique encore obscurantiste d’une autre manière, deviner à travers la combustion de son insert, l’évolution de la crise économique qui nous secoue ou la résorption du chômage ? Les embûches ne vinrent pas des sorcières éloignées mais de la fée électricité et de la disparition des grandes cheminées remplacées par des poêles en fonte, qui portèrent atteinte à la coutume des bûches brûlées. Dans un premier temps, on imagina un succédané en déposant un modeste tronçon de bois décoré de bougies et de verdure, au centre de la table de Noël. Puis la tradition fut perpétuée avec le délicieux dessert à base de crème au beurre dont la forme rappelle la bûche des âtres d’antan. Ce n’est pas la seule pâtisserie liée au cycle de Noël. Ainsi, en Alsace, le kouglof ou kugelhopf, préparé dans un moule spécial en poterie de Soufflenheim ou Betschdorf, est une brioche qui tire son origine d’une légende prétendant qu’elle fut confectionnée par les Rois Mages pour remercier de son hospitalité, un pâtissier de Ribeauvillé du nom de Kugel.
En Provence, on sacrifie à la fin du souper de Noël, à la tradition des treize desserts, treize comme Jésus et les douze apôtres, « douze assiettes de friandises à base des produits du jardin et du potager et une treizième beaucoup plus belle, remplie de dattes ».
Chez nous, la bûche se prépare la veille de Noël. Bien avant qu’on se lève, la cuisinière enfourne sa pâte génoise puis après cuisson, la laisse reposer, enroulée dans un linge humide. Plus tard, la famille alléchée, assiste à la confection de la crème au beurre parfumée au café ou au chocolat (cette année, c’est café !). A voir leurs yeux écarquillés, certains attendent avec impatience que soit étalée complètement la crème sur la pâte, pour curer le récipient avec le doigt. Encore quelques dessins avec la fourchette pour figurer le lignage du bois et l’objet de toutes les convoitises rejoint le réfrigérateur jusqu’au lendemain.
Quelques instants avant de l’apporter sur la table, la cuisinière orne son œuvre, osons écrire son chef d’œuvre, de quelques attributs, un sapin, une scie, un lutin et sa hache, des baies de houx. Je vous laisse deviner la suite avec un verre de vin moelleux, en l’occurrence, un Pacherenc du Vic-Bilh, vendanges de novembre !

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Le téléphone sonne … une nièce, au travail en ce jour de fête, supplie de lui garder une part ! Elle envisage d’effectuer la recette pour le jour de l’an. Comme ma compagne a, depuis longtemps, assimilé les leçons culinaires de sa maman, la coutume de la bûche de Noël n’est pas prête de se consumer dans la famille.

 


 

Publié dans:Almanach, Coups de coeur, Recettes et produits |on 29 décembre, 2008 |2 Commentaires »

Mes marchés de Noël en Alsace

Bien qu’y possédant des attaches familiales, depuis plusieurs décennies, je n’avais encore jamais eu l’occasion de me trouver en Alsace à l’époque des marchés de Noël. Depuis quelques jours, cette lacune est comblée.

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Cette coutume ancestrale subit malheureusement, elle aussi, les effets de la mondialisation et, victime des dérives commerciales, perd peu à peu son âme. On la retrouve, dévoyée, dans le moindre village de France et à l’étranger, souvent transformée en salon des saveurs et des terroirs. Cependant, c’est en Alsace et en Lorraine que l’on perçoit encore véritablement un peu de l’authenticité de cette chaleureuse tradition.
L’origine du marché de Noël remonte, en Alsace et en Allemagne, au XIVe siècle sous l’appellation de « marché de Saint-Nicolas ». Un document de 1434 fait état d’un « Striezelmarkt » se tenant à Dresde, le lundi précédent Noël.
A la fin du XVIe siècle, la Réforme protestante estimant la célébration de Saint Nicolas, trop païenne, le remplace par le Christkindel, l’Enfant-Christ, qui rappelle le don de Dieu fait aux hommes.
Officiellement, le marché de Noël de Strasbourg remonte à 1570 et le Christkindelsmärik de la place Broglie en constitue le coeur historique tandis que les élégants chalets de bois servant d’échoppes, affluent désormais dans de nombreux autres quartiers de la capitale européenne.

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A l’origine, le marché se déroulait la semaine avant Noël. Aujourd’hui, pour des raisons probablement mercantiles, il commence avec l’Avent, période qui débute le quatrième dimanche avant Noël dans les églises utilisant le calendrier romain. Ainsi, les commerçants proposent les couronnes de l’Avent, autre coutume de l’Est de la France. En général, elles sont tressées avec des branches de pin ou sapin, de houx et de gui. Leur forme ronde évoque le soleil et son retour chaque année. Pour les chrétiens, elles symbolisent le Christ Roi et le houx rappelle les épines posées sur sa tête. Suspendues aux portes et fenêtres, elles sont ornées parfois de quatre bougies successivement allumées chaque dimanche de l’Avent.
Vers dix-sept heures, la nuit tombe tôt en Alsace, la féerie s’installe avec les illuminations qui embrasent la ville. Place Kléber, un grand sapin scintille d’étoiles aux couleurs des pays membres de l’Union européenne. A ses pieds, cachés dans un massif rappelant les montagnes vosgiennes, des anges soufflent dans des trompettes.

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L’Alsace est le berceau de l’arbre de Noël, le premier aurait été dressé à Sélestat en 1521 tandis qu’il serait apparu à Paris seulement trois cents ans plus tard, en 1837, grâce à la princesse Hélène de Mecklembourg, épouse du duc d’Orléans. On prétend encore que Marie Leszcynska, femme de Louis XV, l’aurait introduit à Versailles, en 1738, sans grand succès. L’influence venue de l’Est , semble incontestable. Cette coutume, née de la fusion de traditions chrétiennes et païennes, trouverait son origine en Allemagne. Selon la légende, Saint Boniface de Mayence, moine évangélisateur du VIIe siécle, voulant convaincre les druides des environs de Geismar que le chêne n’était pas un arbre sacré, en fit abattre un exemplaire qui, dans sa chute, écrasa toute la végétation excepté un jeune sapin. Face à ce miracle, Boniface déclara que ce conifère s’appellerait désormais l’arbre de l’Enfant Jésus et depuis lors, on planta de jeunes sapins pour célébrer la naissance du Christ.
Au XIe siècle, un arbre de paradis, garni de pommes rouges, était dressé lors des Mystères de Noël, scènes jouées sur le parvis des églises pour raconter la naissance de Jésus. Au fil des siècles, le sapin s’enrichit, outre les pommes, d’hosties, de confiseries et de multiples objets plus ou moins symboliques. Au XVe siècle, brille à la cime de l’arbre, une étoile rappelant aux catholiques, celle de Bethléem guidant les rois mages. Deux siècles plus tard, apparaissent les premières illuminations avec, accrochées aux branches, des coquilles de noix remplies d’huile, ancêtres des bougies et guirlandes électriques.
Une pénurie de pommes consécutive à une forte sécheresse, en 1858, aurait amené un artisan verrier de Goetzenbruck, en Moselle, à créer les boules décoratives en remplacement du fruit qui rappelait que sur l’ancien calendrier des saints, le 24 décembre était réservé à Eve et Adam. Depuis une dizaine d’années, le centre d’art verrier de Meisenthal revisite cette tradition des boules de Noël en verre.
Le sapin artificiel est une invention récente mais les strasbourgeois, attachés à la tradition, aiment encore acquérir un spécimen naturel auprès des pépiniéristes installés devant les colonnes de l’Opéra, à l’extrémité de la place Broglie (en Allemagne, c’est sensiblement moitié prix !).

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Je me glisse maintenant dans les allées étroites du Christkindelsmärik pas trop encombrées en ce milieu de semaine froid et pluvieux. Les étals sont envahis par les accessoires utiles aux décorations autour et sur le sapin ainsi que par les friandises typiques de cette fête. Signe des temps, quelques stands proposent des objets qui tiennent plus de la foire et la fête foraine que de la tradition de Noël.

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Plaisir des yeux lors de ma déambulation sous une voûte d’étoiles bleutées ! Ici, on vend des boules avec des motifs hivernaux et des guirlandes multicolores, là, de jolies répliques en bois de scènes villageoises devant les typiques maisons alsaciennes à colombages. Des pères Noël de toutes sortes tournoient, suspendus à l’auvent des échoppes.

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Des santonniers exposent les petits sujets en argile cuite peints ou à peindre qui enrichiront la crèche au pied du sapin . Le « santoun », petit saint en provençal, a de multiples sources d’inspiration, les personnages de la Nativité, les vieux métiers d’autrefois, l’actualité aussi, selon l’esprit créatif du potier. Me reviennent soudain des images de ma jeunesse lorsque mon oncle de Marseille m’accompagna à l’extraordinaire foire aux santons le long de la Canebière. J’avais choisi le moulin de Fontvieille cher à Alphonse Daudet et quelques uns des personnages de ses contes.

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Plaisir du palais aussi ; une forte colonie allemande improvise un « kolossal » goûter autour des stands de friandises. Les « bretzels » sucrés ont leur faveur qu’ils arrosent d’un ou plusieurs gobelets de vin chaud dont les effluves de cannelle se répandent dans le marché.

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En Alsace, Noël est prétexte à confectionner de nombreuses pâtisseries, en tête de liste, les fameux bredle ou bredele, d’ailleurs un marché leur est exclusivement réservé place d’Austerlitz. Le bredele est un délicieux petit gâteau sucré (en tout cas, moi j’adore !) d’origine très ancienne, qui revêt presque autant de formes et compositions que de familles alsaciennes. L’anisbredele, sablé à l’anis, le schwowebredele, petit gâteau des Souabes, le butterbredele, au beurre, moulé à l’emporte-pièce, sont parmi les plus populaires. L’alsacien s’exclamera « D’Kritchtkingel backt Bredele » devant un flamboyant coucher de soleil d’hiver, les lutins activant le fourneau à en faire rougir le ciel tandis que la Mère Noël prépare ses bredele !

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Les épices d’Orient acheminées par le Rhin, dès le XVIe siècle, favorisèrent la fabrication du pain d’épice alsacien qui perdure encore ; le petit village de Gertwiller en est même la capitale. En cette période, il prend la forme de couronne d’Avent, sapin, père Noël, roi mage, vierge, croissant de lune et cœur…
Bien d’autres pâtisseries sont de circonstance comme le lekerle, petit rectangle parfumé au miel et recouvert de sucre glace, le männele, pain au lait en forme de bonhomme, le christstolle, pain très consistant aux fruits secs et épices en forme d’enfant emmailloté que l’on déguste après le 28 décembre en souvenir du massacre des saints innocents à Bethléem.
Pour sacrifier au rite du vin chaud, je préfère la chaleur douillette d’une winstub de la rue Outre en face du restaurant gastronomique d’excellente renommée Au crocodile.

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Devant la célèbre maison Kammerzell, un Charlot blanc comme neige donne l’illusion d’être statufié et guette une modeste obole pour agiter sa canne. A quelques mètres, sur le parvis de la cathédrale, quatre Pères Noëls musiciens nous offrent un concert jazzy.

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Nous entrons dans le magnifique monument gothique envahi par les touristes, pour admirer la crèche mise en scène de la naissance de Jésus de Nazareth. Surprise, devant la mangeoire de l’étable, Marie et Joseph sont seuls; le quotidien régional Les Dernières Nouvelles d’Alsace ne nous signale pourtant aucun rapt de bébé ! En fait, la tradition veut que le divin enfant n’apparaisse que dans la nuit du 24 au 25 décembre, après les douze coups de minuit.
Non loin de là, sur la droite, Gaspard, Melchior et Balthazar, les trois rois mages en adoration, sont accompagnés d’animaux exotiques, éléphant et dromadaire, leur servant de montures. Dans certains endroits, ils ne trouvent place qu’à l’Epiphanie ; ici, ils se rapprocheront progressivement de l’étable avec leurs offrandes.

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Saint François d’Assise aurait créé, en 1223, la première crèche vivante dans son église de Grecchio, en Italie. Peu à peu, cette coutume se répand en Europe, les tableaux vivants étant remplacés par des crèches de figurines. La réforme protestante, réticente devant les représentations figurées, condamne la crèche, lui préférant la tradition du sapin comme symbole de la Nativité ; inutile donc d’entrer dans les temples nombreux en Alsace.
Aujourd’hui, grâce aux santonniers, les crèches ont pénétré les foyers.
Curieuse époque, je relève dans la presse locale que des lycéens musulmans ont refusé l’installation d’une crèche au pied du sapin de leur établissement. Où vont donc se nicher les signes ostentatoires de la laïcité !

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Le lendemain, je rejoins quelques villages de la « route des vins » afin de retrouver un peu de la fraîcheur (pas celle du mercure qui s’entête à stagner en dessous du zéro !) des marchés d’antan avant que des cohortes de touristes de la « France de l’intérieur » n’envahissent Strasbourg.
A l’entrée de Zettelberg, petit bourg viticole accroché à une colline, une crèche rappelle les images naïves des livres animés de mon enfance.

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A Riquewihr, superbe cité médiévale, nous nous régalons, dans une winstub, les uns d’un baeckoffe, moi d’une choucroute très bien garnie, fleurons d’une « alsacitude » gastronomique. Derrière moi, dans une attendrissante crèche, Marie a accouché avant terme et le petit Jésus a déjà pris place dans son lit de paille.

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Je mets à profit l’attente de l’heure entre chien et loup afin de mieux goûter aux illuminations, pour visiter, dans la ville haute, un merveilleux magasin ouvert toute l’année. Son enseigne n’est pas usurpée : « La féerie de Noël ». Dès le seuil franchi, naît l’enchantement mais attention, le cheminement est malaisé dans cette maison labyrinthe et mieux vaut ne pas avoir le profil d’un éléphant dans un magasin de décorations de Noël ! On arpente un mini village alsacien dans son manteau d’hiver ; d’un balcon, on surplombe un sapin enneigé aux ornements scintillants, on traverse une forêt de guirlandes, étoiles et boules, on se glisse entre des tables somptueusement décorées selon des harmonies différentes, on croise des pères Noël, des bonhommes de neige, des anges, dans des postures et des couleurs variées. Vous y trouverez votre bonheur pour les Noëls futurs ; cependant, gare aux prix un peu élevés en ces temps de crise.
Je sors de la boutique pour entrer, presque en face, dans La légende des sorcières, autre prétexte à rêver. A Riquewihr, les sorcières portent bonheur depuis qu’au XVIIe siècle, Marie Wolf qui vivait recluse après la mort de son fiancé soldat, fit fuir l’ennemi, avec ses longs sanglots lors d’une de ses promenades sur les remparts. En effet, « même pas peur » en me faufilant au milieu de ces sorcières pendues au-dessus de ma tête ou assises sur des étagères ! Est-ce fortuit, j’en ai remarqué une au nom de Ségolène mais chacun peut faire broder le prénom de son choix !
Dans la pénombre, les maisons à colombages prennent leur air de fête. Des Pères Noël montent en rappel le long des façades pour atteindre la cheminée. Des ours bruns et polaires se promènent sur le rebord des fenêtres, des cerfs tirent des traîneaux, le temps de l’enfance est revenu.

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Il se prolonge, un peu plus tard, à Kaysersberg. Les lumières créent une atmosphère irréelle en se reflétant sur le pavé mouillé de la chaussée. Les petites cours de la vieille ville revêtissent leurs plus beaux atours. Dans une échoppe, nous achetons une bûche plus vraie que nature, constituée de deux serviettes à main couleur chocolat. La petite fille à qui nous l’avons offerte, a bien ri de voir sa maman la déposer dans le réfrigérateur.

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Un petit tour dans l’église pour l’incontournable crèche orpheline de l’enfant pas encore né avant de nous réchauffer avec un vin chaud dans (l’ancien) restaurant de Roger Hassenforder, un coureur des tours de France de mon enfance aussi fantasque et facétieux que les joyeux lutins qui ont squatté le lavoir au bord de la Weiss.

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Le lendemain, à Strasbourg, j’arpente, une fois encore, les rues étroites de la cathédrale au Christkindelmärik, les sens en éveil, à la découverte d’émotions nouvelles Des enfants glissent sur une patinoire de fortune comme dans un tableau de Brueghel. On rêve encore sur les marchés de Noël en Alsace mais prenons garde de ne pas casser nos jouets à cause d’un mercantilisme outrancier !

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Publié dans:Almanach, Coups de coeur |on 21 décembre, 2008 |2 Commentaires »

La maison de mon enfance

Plus de quarante ans après, j’ai souhaité revoir la maison de mon enfance à Forges-les-Eaux, petite ville de Seine-Maritime, au cœur du Pays de Bray. C’est même, plus précisément, ma maison natale puisque ma chère maman m’y donna le jour.

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Aujourd’hui encore, sur le fronton de ma maison peu commune, on distingue une inscription ancienne gravée dans la pierre : « Ecole communale des Filles, Pensionnat ». En effet, ma mère fut, durant plus de vingt-cinq ans, la directrice d’un groupe scolaire constitué d’une école maternelle mixte, d’une école primaire de filles, d’un Cours Complémentaire puis collège de filles, de la sixième à la troisième avec une classe de préparation spéciale (après la troisième) à l’entrée aux Ecoles Normales d’instituteurs, et d’un pensionnat. Oui, il y avait tout cela à ma maison, une sorte de grande surface de l’éducation (avec le contact humain d’un petit commerce comme l’avait dessiné Reiser dans une de ses légendaires couvertures de Charlie-Hebdo) !
J’ai donc pris rendez-vous avec la directrice actuelle de l’établissement qui n’est plus que l’école maternelle Marguerite Couturier, du nom d’une dame très douce que je connus dans ma prime jeunesse. Très cordialement, elle m’a accueilli en ouvrant les vannes pour un grand bain de nostalgie.
Ce midi-là, je franchis la grille croisant les bambins à la sortie de la matinée récréative de l’Arbre de Noël. Comme eux, j’ai vécu ici mes plus beaux Noëls, du temps où je croyais encore au monsieur à la longue barbe blanche (voir billet du 23/12/2007, « Les Noëls de mon enfance »).
Justement, à droite de l’entrée, un massif de pensées remplace désormais un de mes sapins de Noël que j’avais planté avec mon père. Il avait majestueusement grandi avant que la tempête de 1999 ne l’abatte. En un temps plus reculé, sur ce lopin de terre poussait un plant de fraisiers cultivé par mon père, dont les fruits sucrés et juteux ravissaient, en juin, le palais des pensionnaires et le mien, bien sûr.. Il existait, de-ci, de-là, deux ou trois autres bouts de friches que mon père, en digne fils de paysanne, avait transformé en potagers pour y exercer son savoir-faire agricole. En saison, il réquisitionnait un bataillon de jeunes pensionnaires pour ramasser les haricots, pommes de terre, carottes, choux et poireaux qui constitueraient la nourriture saine et naturelle proposée au réfectoire et à la table familiale. En quelque sorte, enfant, j’ai toujours mangé comme à la cantine ! C’est l’occasion de rendre un affectueux hommage à Madame Arthur, Liliane, Réjane, Mauricette, employées dévouées, cuisinières émérites et parfois, mes nounous attentionnées. Imaginez que tel approvisionnement serait absolument prohibé maintenant et pourtant aucune intoxication alimentaire ne fut jamais à déplorer. Et comme nous mangions bien !
Je m’avance dans la grande cour. Je me souviens soudainement du cinéaste Yves Robert, lors d’un de mes tournages, expliquant à des écoliers la cristallisation selon Stendhal, ce sentiment né de l’imagination personnelle se fixant sur un objet pour le transfigurer ; en l’occurrence, il établissait le rapport entre la perception idyllique de la Bastide neuve par le petit Marcel Pagnol dans La gloire de mon père et celle plus étriquée des enfants transplantés sur les lieux du roman.

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Aujourd’hui, la cour de mes récréations semble s’être réduite comme peau de chagrin. Un revêtement rougeâtre en enrobé bien lisse remplace les gravillons d’antan qui écorchèrent si souvent mes genoux et paumes de main. Plus trace des trois imposants tilleuls dont les racines vigoureuses fissuraient le goudron. Dans les soirées chaudes de juin, des armées de hannetons les colonisaient. J’adorais leur attacher un fil à la patte et les transformer en cerf-volant ou hélicoptère ; garnement, je prenais aussi un malin plaisir un tantinet sadique, à les accrocher aux chevelures épaisses des jeunes filles en pension.
Sur le côté droit, une pimpante halte garderie succède à l’ancien mur d’enceinte en brique dans la partie supérieure duquel, s’ouvraient les fenêtres des salles de sciences et laboratoires. S’y trouvait aussi à l’époque, le « wagon », une salle de classe préfabriquée baptisée ainsi pour sa ressemblance au matériel ferroviaire. Durant les vacances, mon frère, largement plus âgé que moi, le squattait pour y réviser ses cours universitaires et couvrir le tableau, d’équations et démonstrations mathématiques.
En face de moi, une vaste salle s’étant annexée le vieux préau, coupe la perspective ouverte, autrefois, sur un passage rétréci vers la petite cour.
Enfants des villes, mômes des champs, vous ne pouvez pas imaginer les merveilleux terrains d’aventures que constituèrent ces deux cours ; un véritable complexe omnisports exclusivement pour moi, sans gardien, ouvert jour et nuit ! Selon mon humeur, il devenait terrain de football, court de tennis, vélodrome, parcours de Tour de France et même arène pour la « temporada » qui suivit un séjour touristique en Espagne.
En effet, cet été-là, loin pourtant de tout penchant sanguinaire, je m’inventais des corridas où je combattais de furieux taureaux virtuels que je faisais sortir du toril, en déverrouillant la porte en bois des W.C comme on en trouvait alors dans toutes les cours d’école. Avec l’épée en bois argentée que m’avait fabriquée mon père et un morceau d’étoffe écarlate en guise de muleta, je virevoltais autour du fauve, auteur des plus talentueux derechazos et véroniques que la Normandie taurine ait connus ! N’oubliez pas qu’Elbeuf est une agglomération de Seine-Maritime !!!
Le jury enthousiaste constitué uniquement d’une adorable tante paralysée, immobile dans son fauteuil, me décernait immanquablement les deux oreilles, en fait deux larges feuilles cueillies sur l’un des fameux tilleuls !
Plus sérieusement et régulièrement, je m’initiais au tennis contre le mur de brique évoqué plus haut. Mon père y avait scellé une barre de fer à la hauteur réglementaire du filet. Bien avant de fouler la terre battue du court de la ville, j’y effectuai mes gammes de tous les coups du tennis. Ayant inventé le mur interactif, je livrais même quelques sets contre un adversaire invisible. Nul doute que durant ces milliers d’heures d’entraînement, j’acquis les bases qui firent de moi, à l’âge adulte, un joueur honorablement classé.
A d’autres moments, je pédalais inlassablement sur ma petite bicyclette verte (voir billet Les Tours de mon enfance du 9 juillet 2008). Je pratiquais toutes les disciplines cyclistes, sur « route » en tournant virant dans les deux cours, la petite en légère déclivité étant plus « montagneuse » ( !), je disposais même de « ma tranchée de Wallers-Arenberg » avec une rigole pavée le long d’une classe ; sur « piste » dans la grande cour avec des poursuites et des manches de vitesse contre des adversaires fictifs avec, bien évidemment des séances de sur place, j’accomplis même une tentative contre le record de l’heure dont mon idole Jacques Anquetil fut le détenteur ; le cyclo-cross enfin, en utilisant les allées non goudronnées, labours des potagers et quelques escaliers. Si j’avais possédé un compteur kilométrique sur mon guidon, vous seriez surpris par les distances parcourues.
Le dimanche, selon un rite quasi immuable, c’était jour de foot ! Foin des canons de la diététique sportive et des siestes digestives, je rejoignais le stade immédiatement après déjeuner, la grande cour pour les rencontres à domicile, la petite pour celles à l’extérieur. Comme je l’ai déjà évoqué lors d’un billet sur le stade de Colombes, j’étais fasciné quand je m’y rendais, par l’arrivée des joueurs sur la pelouse, surgissant de terre comme de véritables taupes. Par mimétisme, j’avais déniché un escalier désaffecté en contrebas de mon terrain. Bien des années plus tard, avec émotion, après avoir emprunté le souterrain, je débouchai sur le gazon du stade des Bruyères de Rouen, devant des tribunes combles, à l’occasion d’une finale de tournoi universitaire en lever de rideau d’un match de championnat de France professionnel.

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Je disputais un championnat de France fictif. D’abord, dans mon plus jeune âge, avec mon frère alors adolescent, j’étais gardien de but, ensuite avec un cousin de mon âge venu en pension chez mes parents, je devins joueur de champ. Les tilleuls, encore eux, faisaient office de poteaux de but. Dans la grande cour, selon les situations de jeu, le troisième arbre était un partenaire constituant un mur solide lors des tirs de coups francs, ou au contraire, un adversaire sur lequel mon frère s’appuyait en une deux ! Fidèles lecteurs, vous comprenez aujourd’hui, pourquoi je fus (très) légèrement déçu lorsque le Père Noël oublia la casquette dans la panoplie de footballeur que je lui avais commandée … en ce temps-là, les matches se jouant l’après-midi, les goals étaient souvent affublés de cet attribut pour se protéger du soleil. « Evidemment mais c’est bien sûr ! » comme disait le célèbre inspecteur Bourrel dans les « cinq dernières minutes » de ses enquêtes !
La presse écrite et radiodiffusée s’invitait à nos joutes fraternelles et fratricides ! En effet, mon frère rédigeait sur un grand cahier à petits carreaux, le compte-rendu de chacune de nos rencontres. A défaut de me souvenir à quel club nous appartenions, je me rappelle qu’il se nommait Lehtovirta, du nom d’un attaquant finlandais de niveau moyen qui opérait dans l’équipe de banlieue parisienne du Red Star mais qui, dans notre petit monde du ballon rond, était un grand technicien, stratège de l’équipe, à la manière d’un Zidane de maintenant J’avais plaisir chaque semaine, à lire son article avec les appréciations et notes attribuées à chaque joueur.
Quand mon cousin devint mon partenaire de jeu, je choisis tout en dribblant ou tirant de commenter en direct le match comme sur les ondes. Il semblerait que je me débrouillais fort bien à en croire certains voisins qui se régalaient d’écouter ma verve oratoire.
Dans la petite cour, la partie était parfois interrompue inopinément lorsque le ballon s’envolait dans un des jardins voisins suite à un shoot ou un dégagement mal cadrés. Récupérer le « référant bondissant » n’était pas toujours chose aisée notamment à cause de deux bergers allemands qui rôdaient derrière le mur lorsque nous l’escaladions.
Nos rencontres achevées, il était l’heure de m’asseoir à côté de ma radio à transistors et d’écouter Sports et Musique et les retransmissions du « vrai » championnat de France. En ce temps-là, sans football à la télévision, seul les secondes mi-temps étaient radiodiffusées pour ne pas nuire à la fréquentation des stades ! Les reporters, avec plus ou moins de talent, restituaient l’ambiance et les péripéties du jeu. Je me nourrissais bien évidemment de leur éloquence pour mes propres commentaires futurs.
Lors de mes entraînements, toujours aussi espiègle, il me venait parfois l’envie chahuteuse de troubler la quiétude des études surveillées en lançant le ballon par les fenêtres des classes ouvertes à la belle saison ! Je ne me souviens pas, par contre, que le vitrier passât souvent pour remplacer un carreau cassé, comme quoi ma maladresse était très volontaire.

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Je me retourne et repère, surgissant du toit d’ardoises de trois classes, les deux fenêtres mansardées de ma chambre et les lucarnes du grenier attenant. Ma chambre sombre, froide l’hiver, étouffante l’été, ne possédant aucun accès indépendant, était coincée entre celles de mes parents (où je naquis) et mon frère, un grenier et une salle de bain très rudimentaire dotée de l’eau courante tardivement. Je ne travaillais et ne jouais jamais dans cette pièce austère et sans confort.
Par contre, je m’évadais constamment dans le profond grenier, bas de plafond, faiblement éclairé, véritable caverne d’Ali Baba regorgeant de richesses pédagogiques avec de vieilles armoires remplies de bouquins et de documents scolaires amassés par mes parents au fil de leur carrière, et de trésors ludiques avec les jeux dont j’avais souvent hérités de mon frère aîné. J’y installais notamment son train électrique et mes petits coureurs cyclistes en plomb.
Cependant, mon plaisir le plus intense était de dénicher, dans les recoins les plus sombres, des caisses et des cartons poussiéreux, et de les traîner jusque sous la lumière du jour pénétrant par une des lucarnes. J’ai probablement passé là des milliers d’heures, assis en tailleur, à compulser attentivement les quotidiens, hebdomadaires et mensuels sportifs qu’avaient conservés précieusement mon père et mon frère. Je m’émerveillais à feuilleter Miroir-Sprint et But&Club, magazines bistre ou vert, qui contaient les légendes des Tours de France et Coupes du Monde d’antan. Aucun de ces grands évènements sportifs ne me devenait étranger, comme si je les avais vécus. Je déficelai également les grandes piles des numéros de France-Football classés par année. Sans doute, mon frère avait dû y puiser son inspiration pour relater « nos matches de championnat » !
Ce grenier constituait une véritable école ouverte. Je découvrais les régions et paysages de France au fil des étapes du Tour, j’apprenais les capitales de l’Europe où se rendait le onze tricolore, je faisais connaissance avec la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud lors des tournées de nos rugbymen. J’enrichissais mon vocabulaire et mon style littéraire au contact des grandes plumes du journalisme sportif comme Antoine Blondin, Denis Lalanne, François Thébaud. Bref, je m’instruisais joyeusement en parcourant ces reliques que la guerre n’avait parfois pas détériorées et … que je conserve encore religieusement aujourd’hui.
Je longe les salles de classes à l’aspect rajeuni par un sacré coup de lifting. Certaines cloisons ont été abattues pour créer une lumineuse bibliothèque et une spacieuse salle de jeux richement équipée. La maison de mon enfance est beaucoup plus coquette aujourd’hui, bien qu’elle l’ait toujours été à mes yeux et dans mon cœur.

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Instant d’émotion dans la petite cour, je me fige devant la cloche qui demeure, anachroniquement, fixée au mur extérieur. Machinalement, je l’agite pour retrouver le tintement qui annonçait la fin des récréations.
Plus de tilleuls ici non plus … juste deux maigres arbrisseaux qui auraient rapidement plié sous le feu nourri de mes shoots !
Dans un coin, l’escalier menant aux vestiaires de mon stade, est muré ! Juste à côté, c’est toujours une classe, celle-là même où je connus mes premiers balbutiements scolaires de maternelle sous la tendre houlette de Madame Meyniel.

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J’entre enfin dans mon ancienne maison. Deux éducatrices déjeunent à la hâte dans une minuscule pièce, surprises par ma mine circonspecte.
Un coup d’œil panoramique, à première vue, rien n’a changé dans la topographie des lieux mais … comme c’est petit, petit, petit !
Effectivement, hormis les jours de fêtes et les réunions familiales, nous mangions également dans ce qui m’apparaît ce midi, comme un modeste réduit. Je retrouve un instant ma place privilégiée qui constituait un excellent poste d’observation lors du passage des jeunes filles pensionnaires de la salle d’étude aux dortoirs. Que de regards complices et de joues rosissantes avec ma petite amoureuse d’enfance ! Où es-tu Sylviane aujourd’hui ?
J’ai beaucoup de difficultés à concevoir que les pièces attenantes, étriquées, furent autrefois le réfectoire et la cuisine de l’internat. Je n’ose tourner la poignée de porte de notre ancienne salle à manger, celle des grandes occasions où nous recevions les amis, mes oncles et mes tantes, ma grand-mère, ma marraine. Les assemblées y étaient joyeuses, les discussions des adultes animées et la cuisine de ma maman délicieuse.

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Je me retrouve dans le vestibule d’entrée fraîchement repeint en vert. J’ai déjà conté l’anecdote dans « la vie de mon père », c’est là qu’une nuit, un pauvre hère sous l’emprise de l’alcool, tambourina bruyamment à toutes les portes, à la recherche du « mort » évoqué constamment par mon papa et ses amis au cours de leur partie de bridge acharnée !
L’endroit m’est encore familier : à droite de l’escalier, l’ex bureau de ma directrice de mère et ce qu’on appelait alors le parloir … l’école n’avait pourtant rien d’une prison, je vous rassure ; à gauche, une porte menant par un escalier de pierre tortueux, à la cave qui occupait tout le sous-sol. C’était un dédale de coins et recoins à la fonction bien précise, le local du charbon de chauffage déversé depuis la cour par un soupirail, la buanderie pour laver et étendre le linge (pas de machine à laver), l’éplucheuse électrique des pommes de terre ramassées dans le potager, le séchage des peaux de lapin dans l’attente de la venue d’un marchand à la réputation peu engageante, le caveau réservé aux rares bonnes bouteilles, des foudres remplies d’un excellent cidre …
A mi-escalier, je reconnais la petite fenêtre que j’entrouvrais pour observer les activités en cuisine.
En haut, sur le palier, c’était le point de divergence entre, à gauche et en face, notre logement privé, et à droite, les dortoirs des jeunes filles en pension. La majorité de ces pièces ont perdu vie et sont utilisées comme débarras.
Je me remémore quelques minutes, nos lieux d’intimité et particulièrement, la salle de séjour. Les murs étaient masqués par des bibliothèques et des étagères et placards du parquet au plafond, regorgeant encore de la documentation pédagogique accumulée et nécessaire à l’enseignement de mes parents. Au milieu de la pièce, trônait un imposant bureau carré à quatre places, pourvu de nombreux tiroirs. Le passage laissé pour les jambes constituait un excellent abri où je me réfugiais après quelques tours lorsque mon papa me pourchassait, une règle à la main, pour me punir de quelque polissonnerie. J’attendais alors que l’orage passe ou que ma tendre maman intercède en faveur de son « bon petit diable ». Je n’étais pas, bien évidemment, un enfant battu ou martyr et j’adorais l’atmosphère douce et recueillie dans laquelle chacun vaquait à ses occupations, moi à mes devoirs, mes parents à leurs corrections et la préparation de leurs cours. Plus tard, mon père allumait la TSF puis la télévision … une lucarne très étrange en ce temps-là.
Il est bientôt l’heure de retrouver le présent. J’arpente l’allée devant l’école toujours aussi soigneusement fleurie d’hortensias. Je m’arrête devant l’un des massifs là où, approximativement, repose pour l’éternité Boule de suie, un chat tout noir d’une grande longévité, recueilli pendant la guerre, le seul animal domestique possédé par mes parents.

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Vous avez deviné que la demeure de mon enfance fut la maison du bonheur, de plein de bonheurs, de joies et de rires.
Ma mère retraitée, nous émigrâmes dans une autre maison chargée d’histoire qui fut une faïencerie au dix-neuvième siècle. Mais celle-ci, je la contemple quotidiennement sur un plat en faïence de Vieux Forges !

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Publié dans:Coups de coeur |on 17 décembre, 2008 |Pas de commentaires »

(Mes) Traces de Vies 2008

Pour la troisième fois, fin novembre, j’ai mis mes pas dans les Traces de Vies, Rencontres du film documentaire, nées à Vic-le-Comte, petit village du Puy-de-Dôme, devenues bien avant de souffler cette année ses dix-huit bougies, un événement culturel majeur de Clermont-Ferrand, la capitale arverne.

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Animé par une équipe militante, dévouée et sympathique (je me répète chaque année, c’est bon de radoter parfois !), le festival propose quatre-vingt-dix films qui sont autant de « récits en images pour interpréter le monde ». Jonglant avec la programmation, de la Maison de la Culture à l’Espace multimédia, j’en ai vu une trentaine.
Cérémonie d’ouverture en fanfare avec La passion Boléro de Michel Follin, Grand Prix Sacem 2008 du meilleur documentaire musical !
Un montage incandescent comme un volcan (d’Auvergne ? Ils ne sont pas éteints !), pour expliquer la genèse et le contexte de la composition de cette œuvre qui serait l’une des plus jouées au monde !
Quoique assis dans un cinéma auvergnat, je ne suis pas dépaysé puisque je me retrouve tout près de chez moi, à Montfort-L’Amaury, dans la maison de Maurice Ravel. On y voit très peu Ravel et sa mécène et commanditaire de l’œuvre, Ida Rubinstein, beaucoup plus l’écrivain Jean Echenoz assis au bureau du musicien.
Ça foisonne d’images d’archives captivantes, la direction quasi orgasmique du maestro Kurt Mazur, les regards complices et fascinés des sœurs pianistes Katia et Marielle Labèque, et même les grimaces ahuries de Jacques Villeret battant le boléro sur sa caisse claire tel un ouvrier à la chaîne.
Génial Ravel qui ne sachant pas composer « à la minute », , écrivit, dans l’urgence, un thème d’une minute à répéter dix-huit fois, selon un rythme immuable, pas trop rapide, en tout cas, deux fois moins que celui imprimé par Toscanini comme le rappelle malicieusement Artur Rubinstein.
La projection terminée, le public, envoûté, continue d’applaudir, au rythme du boléro durant de longues secondes, la magistrale évocation en une heure, d’une œuvre de dix-huit minutes. Emouvant hommage bien mérité ! Quant à moi, j’envisage de me plonger prochainement dans Ravel, le roman d’Echenoz consacré aux dix dernières années de la vie du maître.

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S’en suit, dans le hall, une autre ivresse, celle offerte par quelques viticulteurs intégristes du Corent, Chanturgue et Boudes, ces vins festifs, issus des coteaux d’Auvergne.

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Le lendemain, la neige qui blanchit les sommets voisins, s’est invitée au festival. Et voici que le premier documentaire projeté est le premier primé ! Tant pis pour le suspense, 7,91 de l’heure costume compris remportera en fin de semaine le Grand Prix Traces de Vies 2008.
Ce film s’intéresse à une agence qui « vend de la sécurité » et de la protection rapprochée dans des magasins de luxe de beaux quartiers. Quoique monté comme un thriller, il ne m’émeut pas mais le jury souverain n’a que faire de mon humeur. A cause de perturbations ferroviaires un de ses trois membres a déjeuné chez moi et rejoint le festival dans mon automobile. Aurais-je brouillé le palmarès de Traces de Vies si je l’avais abandonné sur une aire d’autoroute ? Je blague bien évidemment, cher Philippe !
Je suis époustouflé par contre par La Boîte à tartines, premier film professionnel de Floriane Devigne. Heureux cinéma belge, décalé, engagé, intelligent !
Chez nos voisins, la boîte à tartines est une institution qui présente beaucoup d’analogie avec l’ancienne gamelle que nos écoliers de la communale, venus des hameaux lointains, réchauffaient sur le poêle de la classe.
Longtemps en fer, aujourd’hui en plastique, ce parallélépipède rectangle, véritable boîte de Pandore renferme, outre les sandwichs du déjeuner, bien des secrets que Floriane Devigne s’attache à percer dans une enquête jubilatoire.
Dans ce qui pourrait ressembler à un foutoir, elle nous promène du borinage wallon au port d’Anvers, cite Karl Marx (« il y a de la politique dans tout objet manufacturé »), lit des lettres d’amour, nous présente un guide farfelu d’un terril vestige d’une industrie révolue, ainsi qu’un boulanger heureux de pétrir des « douceurs » pour ses clients, interroge ouvriers de petites entreprises et écoliers des classes populaires…
En fait, tout cela, d’une implacable cohérence, révèle les clivages sociaux en Belgique hors la discrimination linguistique. Mal manger car la cantine et le restaurant d’entreprise sont trop chers ; le faire vite car le temps est compté ! La condition ouvrière se casse la figure comme les boîtes à tartines que la réalisatrice empile métaphoriquement dans un jardin.
Au final, une superbe mise en boîte à … images, récompensée par le prix du premier film professionnel !
Ce mardi-là, en fin d’après-midi, Catherine Berstein qui remporta le grand prix Traces de Vies 2006 avec son haletant et poignant Assassinat d’une modiste, nous emmène dans un Voyage encyclopédique avec Michel Serres. C’est l’un des trois voyages qu’un philosophe doit effectuer, le second est mondial, visiter les océans, les pôles, l’équateur, le troisième est celui parmi les hommes.
Ici, pour l’accompagner dans son cheminement intellectuel, la réalisatrice choisit de ramener le philosophe à ses sources dans le Lot-et-Garonne de son enfance, « au milieu du fleuve », là où se trouvait la « maison » de son père, la dragueuse. Elle lui fait remonter métaphoriquement, le cours de sa pensée lumineuse sur la vie et le monde, le long des méandres de la Garonne puis sur la Seine, devant l’Académie française où les « immortels » le reçurent, à sa demande, sans leur épée.
Le prologue du film est magistral avec des images d’archives où Michel Serres évoque le paradis, l’Eden, situé entre le Tigre et l’Euphrate, au centre de l’Irak. « Nous avons jeté dix-neuf mille tonnes de bombes sur le paradis ; nous avons bombardé le paradis perdu. Quel symbole extraordinaire ! »… de la bêtise humaine (il existe un autre mot sans doute plus approprié mais qu’on ne trouve jamais dans la bouche de Michel Serres). A mettre en perspective avec George W. Bush qui, ces jours-ci, dans une déclaration laconique, fait son mea culpa concernant l’invasion de l’Irak !…
Lorsqu’on écoute Michel Serres, on se sent toujours meilleur et intelligent. Rien que pour cela, il faut remercier Catherine Berstein pour son invitation à ce voyage humaniste.
La grâce s’invite encore au film suivant, Jean-Frédéric Schmitt le maître des cordes, un autre périple exaltant dans le monde de la musique, le magnifique portrait d’un maître luthier.
Au sommet de son art, bien plus qu’un fabricant virtuose d’instruments, il affirme une exceptionnelle compétence à propos de la musique elle-même, se permettant de corriger les plus grands musiciens du monde qui le consultent dans son atelier.
Les gros plans sur ses mains , révèlent son extraordinaire dextérité, ceux sur son visage, expriment tour à tour l’insatisfaction, la perplexité ou l’extrême jouissance. On semble frôler le sacrilège et on a presque peur quand il entreprend de scier le manche d’un violon de collection pour mieux l’adapter au jeu du musicien, on est « tout ouïe » et on devient presque mélomane lorsque progressivement, il améliore la restitution de la note mi dans un morceau au grand étonnement de l’interprète virtuose lui-même.
Ce véritable chirurgien d’instruments conte son émerveillement pour quelques pièces exceptionnelles qu’il rêve de voir réunies pour un improbable concert. Idéal atteint, le film s’achève sur quelques images glanées lors des Musicades de Lyon, d’un sextuor composé de deux violons de Crémone, deux altos de Brescia et deux violoncelles de Venise.
Cette fois encore, le profane s’est senti, le temps de la projection, plus intelligent sur les choses de la musique. Et si les chaînes de télévision osaient diffuser en prime time, ce type de documentaire plutôt que nous avilir à « rechercher une nouvelle star » ?
Avant de consacrer encore ma soirée, aux nourritures de l’esprit, je sacrifie moins d’une heure (le temps est précieux et compté à Traces de Vies !) aux nourritures terrestres, en l’occurrence, Auvergne oblige, une pièce de bœuf de Salers. Le septième art ne m’abandonne pas car la brasserie affiche sur ses murs, des photos de quelques films aux dialogues cultes, Les tontons flingueurs, Un singe en hiver, La traversée de Paris (Jambier 45 rue de Bolivot, 2000 francs !).
La suite est moins joyeuse avec deux films Le drôle de Mai et Petite Espagne qui traitent des problèmes douloureux liés à l’exil et au déracinement. D’un côté, quelques milliers de portugais fraîchement débarqués dans leur bidonville de Massy en région parisienne, sont confrontés aux manifestations de mai 68 qu’ils ne comprennent pas ; de l’autre, des milliers d’immigrés espagnols se sont installés dans les années 20 dans un quartier proche de ce qui n’était pas encore le stade de France, le film s’ouvre d’ailleurs par un filé sur les tribunes bigarrées lors d’un match France-Espagne.
L’Histoire, le salazarisme et le franquisme, a volé la vie de ces gens qui ont tout quitté pour un avenir qu’ils espéraient meilleur. Beaucoup de traumatismes et de profondes blessures jamais cicatrisées, des moments de joie aussi avec une vie de quartier conviviale, les terrains d’aventures formidables que constituaient pour les enfants, ces zones d’habitat précaire.
On ressent aussi les caractères différents des deux peuples ibériques, la « saudade », la tristesse empreinte de nostalgie des portugais, la fierté, « l’alegria » espagnole ; d’un côté le fado, de l’autre, le flamenco.
Ces deux coups de projecteurs documentaires sur la mémoire de deux groupes de migrants, enrichissent notre réflexion sur la perception actuelle de l’immigration.
Avec son Drôle de Mai, José Vieira recevra le Prix du « Regard sur le dialogue interculturel ».

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Mercredi matin, Traces de Vies tisse sa toile avec quelques films ethnographiques autour de traditions textiles. Aux tissages en provenance des pays des mollahs, je préfère les molas, ces tableaux de tissu des îles du Panama que Molakana, coudre le monde entreprend de nous raconter. Le mola est une sculpture sur tissu produite et portée par les femmes amérindiennes du peuple kuna. Il est fabriqué à la main selon une technique appliquée à revers ; plusieurs échantillons de coton de couleurs chatoyantes sont cousus ensemble avant que la forme finale soit obtenue en découpant à même les différents morceaux de tissu. Bien au-delà de la simple relation d’une technique artisanale, le film conte avec esthétisme la vie du peuple kuna à travers les motifs des molas inspirés par la nature, les légendes et la culture locales.
Avec humour, le réalisateur évoque aussi la tradition ancestrale confrontée à la modernité marchande avec le court voyage en avion des îles recouvertes de paillotes jusqu’aux buildings de la métropole Panama tandis que les femmes partent en barque à la rencontre de cohortes de voyageurs américains pour leur proposer des molas … pour touristes !

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Incomparable cinéma documentaire qui nous narre des histoires du réel, des histoires de tous les jours qui se déroulent autour de nous sans que nous le sachions. Ainsi, Hôtel des longues peines nous raconte une histoire … de chaque week-end. Jamais plus, je ne pourrai regarder avec les mêmes yeux, l’hôtel de la Gare de Lannemezan ; il m’arrive de fréquenter cette ville du piémont pyrénéen, à quelques soixante-dix kilomètres de l’Espagne.
Chaque fin de semaine donc, des femmes descendent sur le quai de la gare et se dirigent en face vers l’hôtel tenu par la chaleureuse Madame Cistac. Venues de tous les coins de France, ce sont les épouses, les mères, les sœurs, les amies des condamnés à de longues peines, de dix ans à la perpétuité, de la centrale pénitentiaire de la ville. Elles y ont leurs habitudes, souvent la même chambre au charme vieillot, aux papiers peints à fleurs, aux meubles en formica.
Hélène Angel nous livre un vrai film d’amour en brossant le portrait de ces femmes venues rendre visite à « leur homme ». Huis clos émouvant où nous les voyons agencer à leur goût leur studio du week-end, ouvrir des « tupperware » pour se restaurer chichement, se pomponner avant le départ vers la prison, là-bas, au-delà de la voie ferrée, hors champ de la caméra.
Elles sont « libres » emprisonnées dans leur chambre cellule ; admirables plans de la cage d’escalier avec ces regards d’enfants derrière les barreaux, orphelins de leur papa.
Ils (les détenus) seront-ils assez libres dans leur tête quand ils sortiront, pour rendre à leurs femmes, tout l’amour qu’elles manifestent pour eux ? Pendant ce temps, l’actualité résonne de nombreux suicides dans les prisons et Jean-Marc Rouillan, incarcéré à Lannemezan, se voit privé de liberté conditionnelle pour non reniement à son engagement d’Action Directe ! Puisse-t-il se faire que le bleu des volets de l’Hôtel des longues peines, ne soit pas le seul signe d’espérance !
Jeudi, c’est à une « Leçon de cinéma, première, » que nous convie Nicolas Philibert, l’un des plus grands documentaristes français, à la popularité grandissante depuis son savoureux Etre et avoir, la vie d’une classe de Haute-Loire comme on n’imaginait plus qu’il en existât encore.
C’est étrange de me retrouver à la place de l’élève, vingt-neuf ans après ma formation à l’image à l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud. Coïncidence, j’y eus comme maître d’un jour, René Allio venu nous parler de son film Les Camisards, ces paysans cévenols victimes de sanglantes répressions après la révocation de l’Edit de Nantes interdisant la pratique du protestantisme ; ce film précisément pour lequel un jeune grenoblois, un certain Nicolas Philibert se fait passer pour un cévenol pur jus afin d’être engagé comme modeste assistant.
Peu de temps après, Philibert devient premier assistant sur un autre film de René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, parricide rendu célèbre par le philosophe Michel Foucault. En 2005, trente ans plus tard, il réalise Retour en Normandie, à la rencontre des anciens villageois acteurs. Il le présentera le soir.
Entre temps, il s’est accompli et est l’auteur de sublimes documentaires dont La moindre des choses tournée à la clinique psychiatrique de La Borde dirigée par l’(anti)psychiatre Jean Oury, Le pays des sourds pour lequel il apprend le langage des signes, et La ville Louvre dans laquelle on se balade ce matin.
A l’origine de La ville Louvre, c’est le hasard et un coup de cœur comme souvent dans le documentaire. On commande à Philibert de tourner en une journée, le déplacement de quelques œuvres exhumées des caves du palais ; conquis, il y restera plusieurs mois.
Au final, il nous offre un ballet sur ce qui se passe au musée quand il est fermé au public … et il s’en passe des choses même en l’absence de Belphégor et du Professeur Langdon du Da Vinci code ! Des sculptures traversent la cour, arpentent les couloirs, des tableaux passent par les fenêtres, se redressent et s’accrochent aux murs. Quand les visiteurs ne sont pas là, les chefs d’œuvre dansent tels des marionnettes dont les fils sont tirés par des employés du musée représentant une multitude de corporations. Tout cela est prétexte à des plans poétiques et cocasses d’un grand esthétisme.
J’ai eu le bonheur également, pour un projet bien plus modeste, de filmer au Louvre, un jour de fermeture. J’en conserve un souvenir inoubliable. Pouvoir jouir seul de la Vénus de Milo ou La Victoire de Samothrace, quel pied ! Moins trivialement, il se dégage une émotion rare de soumettre, par exemple, sa caméra aux Esclaves de Michel-Ange, de communier avec les oeuvres dans le silence profond du musée. Etions-nous si inspirés pour avoir tourné un plan « pasolinien » aux dires des membres du jury plus « essai que art » chargé d’évaluer notre travail. En fait, nous n’avions effectué inconsciemment qu’un long travelling le long de la Grande Galerie dans le sens contraire à la visite comme l’indiquait une pancarte surgissant brusquement dans le cadre ! Nous en rions encore, n’est-ce pas Georges et Denis ?
Nicolas Philibert n’est pas un donneur de leçons même de cinéma documentaire. Au cours de son intervention, il s’attache à dégager une vision humaniste et militante du « faire » cinématographique. Chaque film est une rencontre avec des hommes et des femmes, un coureur cycliste (Roger Lapébie), des malentendants, des « fous » (c’est l’appellation officielle), des enfants d’une classe unique où les tortues se promènent à leur guise, des paysans … qu’il apprend à connaître, qu’il finit par aimer au point de vouloir partager ses émotions ensuite avec nous. Il arrive qu’un enseignant ébloui par le miroir aux alouettes, brise le rêve mais sur cela, pudique, Nicolas restera muet.

En soirée, j’ai beaucoup aimé … J’ai tant aimé de Dalila Ennadre victorieuse lors des Traces de Vies 2001. C’est un savoureux film d’amour même si, en l’occurrence, l’amour est tarifé.
Fadma, vieille dame marocaine, se regarde dans le miroir avant de nous conter le temps où elle fut engagée par l’armée française, pour accompagner en Indochine, les tirailleurs marocains mobilisés eux-mêmes par la France. On appelle cela entretenir le moral des troupes ou agrémenter le repos du guerrier. L’œil malicieux, Fadma, avec moult détails, loue la supériorité des français sur ses compatriotes !
Malgré les blessures morales et physiques (touchée par l’éclat d’un obus, elle fut hospitalisée 5 mois à Saïgon) qu’elle traîne dans sa chair depuis cinquante ans, Fadma nous amuse avec ses réparties cocasses et coquines pour revendiquer le statut d’ancien combattant et l’obtention d’une pension pour services rendus. Malheureusement, elle a perdu ses papiers brûlés par son mari !
J’occupe la matinée de vendredi à quelques emplettes et, notamment, l’acquisition de deux traces de vie auvergnate et épicurienne à savoir un sublime Saint-Nectaire fermier et un vivifiant Gaperon de chez Thierry Vedrine fromager à Mezel !
Je ne m’écarte pas tant que cela de mon propos cinématographique puisque je commis, il y a une vingtaine d’années, Le chemin des fromages, un documentaire sur le très ancien fromage de Neufchâtel. En vantant les bondes et les cœurs, j’effectuais mon petit Retour en Normandie à moi !
L’après-midi, je continue le combat avec (G)rêve général(e) de Matthieu Chatellier et Daniela de Felice, qui partagent avec les étudiants, les quelques semaines de mars 2006 durant lesquelles ils occupèrent l’université de Caen pour lutter contre le Contrat Première Embauche.
A la fois huis clos dans le camp retranché de la faculté, et thriller dans la progression du mouvement, ce film nous offre un bain de fraîcheur et d’espoir. Il montre le dépucelage, l’éveil à la conscience politique d’une jeunesse qu’on ne soupçonnait pas aussi pleine d’énergie et d’idéal.
Comme le suggère subtilement le titre, dans tout mouvement de lutte, il y a un décalage entre le rêve et la grève. Après « les grands soirs, les petits matins » chers à William Klein, les réveils, au propre comme au figuré, au bout du conflit, sont laborieux mais ces sympathiques étudiants ont mûri très vite. N’en déplaise à la frange bloquée … à l’extérieur de l’université, les semaines de luttes leur ont probablement forgé plus d’armes pour la vie que les cours qu’ils ont manqués !
Vendredi vers vingt deux heures, déjà « mon » dernier film du festival mais quel film ! Le projet-papi de Frédéric Arens-Grandin ; ce titre trompeur cache un jeune réalisateur d’origine allemande, désemparé, en souffrance face au passé de son grand-père, ancien soldat de la Wehrmacht, qui, enfoncé dans son fauteuil, nous déclare droit dans l’objectif de la caméra : « Je n’étais pas un partisan fanatique de Hitler mais je l’ai accepté et j’ai cru que ce serait un bon guide pour le peuple allemand » !
Ce film de formation audiovisuelle de cet étudiant de l’université de Saint-Denis, aux confins de la vidéo expérimentale, mêle interviews du grand-père, images d’archives tirées de bobines de famille et mises en scène du jeune réalisateur lui-même. Le premier plan du film est hautement symbolique lorsque Frédéric s’installe dans un canapé devant un téléviseur, dehors dans la ville de Nuremberg, celle-là même où furent organisés les grandes manifestations et rassemblements à la gloire du national-socialisme, où se déroula le procès des principaux responsables du régime nazi. Cynique tragi-comédie de l’Histoire, à côté de l’immeuble qui rappelle le fameux palais de justice, brillent dans la pénombre du soir, les lumières d’une grande roue et des manèges d’une fête foraine.
Le grand mérite et le but de l’essai de Frédéric Arens est de nous faire réfléchir sur « l’ambiguïté, la banalité du mal, la psychologie des masses » … et on sent qu’il attend quelques éléments de réponse dans le débat qui s’instaure après la projection comme pour exorciser son mal être.
Etrangement, je m’étais retrouvé, la veille, dans un café, à côté de lui alors que j’ignorais qui il était, et j’avais senti tout le tourment qui le ronge. Ici, encore, l’Histoire complique sa vie.
Ne jugeons surtout pas, nous occultons encore tellement les tristes périodes de la collaboration et de la guerre d’Algérie ; elles nous renverraient probablement en pleine figure, bien des abominations et saloperies !
Et merci Frédéric Arens pour ton bel acte de courage et de fraternité d’avoir projeté ce film et débattu face à nous, comme une poignée de main tendue ! Et comme le chante Barbara, les enfants, ce sont les mêmes à Paris et à Göttingen !
J’aurais pu encore vous parler de En permanence, le quotidien d’un centre médico-social à Guingamp, « Putain de solitude » laisse échapper un des protagonistes, de La mère « courage » d’un kolkhoze de la région de Novgorod, donnée en mariage à quatorze ans pour une bouteille de vodka, de De ses propres ailes, portrait d’un jeune ingénieur, passionné d’aviation, qui crée son entreprise et monte pièce par pièce son avion, d’Asylum, un autre montage virtuose de Catherine Berstein à partir de bobines Super 8 d’archives oubliées du psychiatre Georges Daumézon.

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A regret, il est temps de sortir mes pas des Traces de Vies et de reprendre le chemin vers la capitale … quelques heures avant de nouveaux assauts neigeux.
France Télévisions annonce ses nouvelles grilles horaires en janvier 2009 suite à la suppression de la publicité. Les émissions du soir, commenceront dorénavant à 20h 35 … pourquoi pas par un documentaire ?

 

Les chats de la bergère

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« Quand Margot dégrafait son corsage
Pour donner la gougoutte à son chat
Tous les gars, tous les gars du village
Etaient là, la la la la la la
Etaient là, la la la la la
Et Margot qu’était simple et très sage
Présumait qu’c'était pour voir son chat
Qu’tous les gars, tous les gars du village
Etaient là, la la la la la la
Etaient là, la la la la la… »

N’en déplaise à Brassens, l’attendrissante histoire que je vous conte, est moins leste que sa chanson. Qu’à cela ne tienne, je suis persuadé qu’il aurait aimé mes chats « anars », libres de toute contrainte.

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Il est donc un petit coin d’Ariège où une bergère accueille avec bienveillance, une multitude de chats qu’une petite fille est là, la la la la la la à contempler presque quotidiennement, chaque été.
Depuis une dizaine d’années, ces Sans Litières Fixes, à l’abri de toute expulsion bien qu’incapables de produire quelque papier de pedigree, ont élu domicile dans une remise de la bergerie.

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A pas de loup, la jeune enfant s’approche pour les débusquer quand ils ronronnent aux heures chaudes de la journée dans le bric-à-brac de la grange. Chacun, matou ou chaton, a trouvé refuge qui au milieu des outils et burettes, qui sur les sacs de grains, qui sous un engin agricole.

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Tout mouvement trop intempestif effraie l’engeance féline, extrêmement peureuse, qui s’enfuit immédiatement vers des postes d’observation plus sûrs. Cependant, il est un subterfuge quasiment infaillible pour la rassembler. La fillette plonge sa main dans un antique congélateur hors d’usage, et en ressort une poignée de croquettes qu’elle disperse à la volée.
Il suffit alors de patienter quelques instants. L’appel du ventre est si fort que toute la troupe rapplique pour le festin.

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Ici aussi, les bonnes manières ne sont pas toujours de mise, les chats des champs sont moins civils que les chats des villes. Il y a le « gros porc » de chat qui ne laisse pas sa part, et se goinfre au museau et aux moustaches de ses congénères. Malgré tout, chacun finit par trouver pitance et si, besoin est, la cuisinière attendrie, lance un « rab » de croquettes qui rassasie les moins audacieux.
Il faut aussi composer avec les chiens qui s’invitent à la table mais, en général, tout se passe convenablement. Chiens et chats de bergers, loin de se regarder de travers, sont doux comme des moutons !
C’est pendant le repas que la fillette peut espérer caresser les chatons voire en saisir un mais… attention aux coups de griffes et morsures. Il n’y a guère d’espoir de les séduire et domestiquer ; la promotion (coussin) canapé n’est pas vitale chez les chats de la bergère qui socialement, préfèrent l’ascension des rouleaux de paille après la moisson. Il existe aussi une France des chats d’en bas et une France des chats qui se lèvent tôt pour traquer mulots et campagnols. Chat vous étonne ???

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Les chats de la bergère ne possèdent pas tous les canons de la beauté. D‘Appellation d’Origine de gouttière ou labour absolument pas Contrôlée, frisant même la consanguinité, ils sont souvent affligés de quelques défauts de fabrication, borgne, poil peu reluisant, claudication. Cependant, ils sont tous « trognons » ; loin de tout artifice et d’esprit de séduction, leur vie est de fréquenter les champs de pommes de terre Belle de Fontenay, pas les concours de miss de la dame homonyme à large chapeau. Aucune chatte ne peut même briguer la couronne de reine de Sheba !
Il est difficile de retrouver ses petits tant ces chats convaincus du bien-être du retour à la terre, prônent une vie en communauté ; l’esprit hippie n’est pas vain chez eux.
Une fois repus, familiarisés avec notre présence, ils s’égayent aux alentours de la bergerie. Sous la surveillance maternelle des chattes, les petits font les pitres pour le plus grand plaisir de la petite fille : séance de gymnastique au timon d’une vieille carriole, cabrioles dans le foin, cache-cache dans la luzerne, emmêlement dans les rouleaux de clôtures électriques, visite aux agneaux nouveaux-nés, le terrain d’aventure est immense. A vouloir fouiner partout, il est arrivé que l’on retrouve l’un d’eux prisonnier à l’intérieur du congélateur (hors service, je reprécise) !

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« Avec leurs gniards
Mignons mignards,
Leur beau matou,
Leur gros toutou,
Les pharisiens,
Les béotiens,
Les aoûtiens,
Dans leur auto,
Roulent presto,
Tombeau ouvert,
Descendant vers
La grande mare,
En passant par
Montélimar.

Dites d’urgence
A ces engeances
De malheur
Et à leurs
Gniards
Que chiens, chats
N’aiment
Pas l’ nougat
Même
Même celui
D’Montélimar…. »

L’ami Georges, toujours lui, stigmatise tous ces affreux maîtres qui abandonnent leurs animaux de compagnie sur le chemin des vacances. Il leur arrive même d’oublier leurs enfants sous le soleil de plomb d’un parking !
La morale de ma fable est qu’il y a des miracles dans la cour des chats. Si ce n’est pas du nougat pour eux du côté de Montélimar, c’est par contre, du « milhas » pour ceux errants nés sous une pas si mauvaise étoile que cela (les nuits d’août en Ariège en sont constellées), dans le coin de Saint-Girons.
Et tant pis pour les gars du village si notre Margoton occitane ne donne pas la gougoutte à ses chats !

 


 

 

 

 

Publié dans:Coups de coeur |on 3 décembre, 2008 |1 Commentaire »

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