Le Beaujolais nouveau est arrivé … avec Fallet, Liechti et Sarcloret

Le vin nouveau, c’est de l’histoire ancienne ; en l’an 1200, le crieur de vin Raoulet annonçait ainsi, dans les rues de Paris, l’arrivée du vin nouveau: « Le vin est nouvellement en perce, à plein pots et à pleines tonnes, vin discret, plein, courant comme un écureuil en bois, sans goût nul de pourri ni d’aigre ; il court sur lie, sec et vif, clair comme larme de pêcheur. Voyez comme il mange sa mousse, comme on le voit sauter, étinceler et frire ; tenez-le un peu sur la langue et vous en sentirez le goût passer au cœur ».

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En ce qui me concerne, « Le Beaujolais nouveau est arrivé », cette affichette qui fleurit aux vitrines des bistrots et cavistes, le 20 novembre, a probablement fait tilt dans mon inconscient d’épicurien, en 1975, à la parution du roman éponyme de René Fallet.
L’écrivain, fidèle ami de Brassens, avait déjà fait mouche avec son ouvrage précédent « Le braconnier de Dieu », dédié à Antoine Blondin (tout un programme !), qui débutait de manière truculente : « Ce fut en allant voter Pompidou que Frère Grégoire rencontra le péché ». S’en suivait la description d’une mémorable cuite (sans doute pas au vin de messe !) de l’ecclésiastique, s’écartant du chemin de Damas tandis qu’il empruntait le chemin de Diou, petite commune du Bourbonnais, pour se rendre aux urnes.
Cette fois-ci, Fallet célébrait le vin de l’amitié, des « copains d’abord », Camadule, Poulouc, Debedeux et Captain Beaujol, véritable bande à Bonnot de la chopine.

« – Ca vaut quand même pas un Chambertin-Clos-de-Bèze.
Camadule méprisa Beaujol à tue-tête :
-C’est pas comparable, mollusque à mazout ! Le Beaujolais nouveau, c’est pas un premier cru, c’est le Beaujolais nouveau, et rien de plus. C’est un pinard malin, un ouistiti de vin, un petit truc sympa et poétique. Evidemment, la poésie et toi, vous passez pas par le même chemin !
Beaujol répéta, obtus :
-Ca vaut pas un Chambertin-Clos-de-Bèze.
Camadule lui tourna le dos avec brusquerie :
-T’es trop con. Des cons comme ça, à leur mort, faut les expédier au musée de l’Homme, et en recommandé avec accusé de réception, pour pas les égarer. »

La verve de Fallet a tout dit, à travers la langue fleurie des clients du Café du Pauvre de Villeneuve-sur-Marne. En aucun cas, il ne s’agit d’élever au pinacle, ce jus de raisin auquel on veut absolument attribuer, chaque année, un goût de framboise, banane, châtaigne, que sais-je encore ?
Il me revient, à ce propos, une anecdote vécue qui avait pour cadre, un centre commercial près de chez moi. Un employé maison, à la rouge trogne, habillé d’un tablier bleu, récitait consciencieusement sa leçon en invitant les clients à déguster le nectar de l’année. A l’un d’eux, commentant les différents arômes, il acheva son exposé en lui conseillant d’être patient quelques minutes pour sentir en bouche le retour des fruits rouges.
Quelle ne fut pas mon hilarité de revoir, quelques minutes plus tard, le facétieux client demander au caviste de circonstance, interloqué, « s’ils étaient revenus ? –Qui ça ? … Les fruits rouges, voyons ! »
De la même manière que sur la route des vacances, la mythique 2 CV décapotée, procurait des sensations plus exaltantes que la BMW climatisée, au tableau de bord en bois de ronce, le « jus d’octobre », le « lait d’automne » (images poétiques dues à Brassens) nouvellement tiré dans les vignobles de cépage gamay au nord de Lyon, cultive l’amitié et l’esprit de fête en ce troisième jeudi de novembre.
Excusez-moi de vous décevoir si en ce domaine, mes maîtres sont plutôt Rabelais, Fallet, Carmet et Depardieu que Robert Parker ! Cela étant, pour rassurer Captain Beaujol, mes papilles frissonnent encore, trois décennies plus tard, d’un inoubliable Chambertin-Clos-de-Bèze.
Hors le merchandising international associé à l’événement, j’ai choisi, cette année, de sacrifier à ce culte païen du vin nouveau avec un beaujolais villages tiré à l’ancienne et non filtré, de chez G.Descombes à Villié-Morgon. Sur un cou d’oie farci et une tomme de montagne d’Ariège, il damnerait définitivement le Frère Grégoire, héros romanesque des temps modernes dans la droite ligne du Frère Jean des Entommeures de l’hôte de la Devinière !

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Avant de vous saouler complètement avec mes réflexions franchouillardes, je préfère changer de sujet et évoquer … ma soirée « Beaujolais nouveau » à la salle du Scarabée de La Verrière, commune tranquille des Yvelines qui compte parmi ses curiosités, un établissement psychiatrique pour enseignants déprimés … je ne risque pas d’être sans abri ! La programmation y est très plaisante ; j’y fis connaissance du chanteur poète chef de gare italien Gianmaria Testa, et y redécouvris Leny Escudero.
L’an dernier, lors de son concert, Yves Jamait, à qui j’ai emprunté la maxime en sous titre de mon blog, avait planté sur la scène, un décor de bistrot peut-être proche de son cher Bar de l’Univers de Dijon. Il est vrai que le talentueux chanteur dont le premier opus se nomme « De verres en vers », trouve une bonne part de son inspiration dans l’alcool et ses errances.
Ce soir, envers du décor, les gradins ont laissé place à un bar et des tables rondes autour desquels s’amasse le public … d’un certain âge ; les « happy hours » beaujolpif ne semblent pas tenter la jeunesse d’aujourd’hui !
Ambiance conviviale, amis de longue date ou connaissances de dix minutes, les langues se délient autour d’une avenante assiette de charcuterie et de fromages arrosée d’un beaujolais nouveau … légèrement pétillant ! Monsieur le maire fait le tour des tables pour serrer la main de ses ouailles et ceux des communes voisines.
Une heure plus tard, le rideau se lève sur le Vincent Liechti Trio, citoyens verrièrois qui recueillent d’emblée, logiquement, l’adhésion du public. Sans y paraître, Vincent Liechti nous raconte un peu sa vie à travers une dizaine de chansons de sa composition, intelligemment troussées, témoignage d’un engagement rafraîchissant.

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Accompagné à l’accordéon, clavier, guitare et banjo par le couple Michèle et Jean-Michel Jardin, sur des airs balançant entre musette, folk, country et blues, il évoque avec humour ses anciens petits boulots dans sa cité, et son rêve quasi inaccessible, vu ses convictions, de terminer sa carrière comme directeur de cabinet à l’Elysée ; il nous berce avec nostalgie dans ses congés d’été à Noirmoutier-en-île (un cousinage évident avec la Belle-Ile de Voulzy !) et nous offre un émouvant hommage à Abou Ammar alias Yasser Arafat. Maniant la dérision, il raconte ses déboires avec la police lors d’un contrôle si peu inopiné à Trappes City. Ça sent le vécu à plein nez !Il a des accents de Renaud et Aristide Bruant dans « A la Boissière » qu’il n’interprète pas ce soir.
Pour le final, on a envie de se lever et gambiller sur La java de La Verrière:

« On n’en fait pas tout un plat
Et pourtant elle plait
La java de La Verrière
On la danse les reins cambrés
La démarche inspirée
La casquette ouvrière
On va m’dire que c’est comme ça
Dans toutes les javas
Moi je l’avoue sans manière
La java que je préfère
C’est la java d’La Verrière… »

… puis boire un petit coup à la santé de ce chanteur des Yvelines (« le Far West de la région parisienne » comme il dit) qui mérite de trouver des lieux de concert à hauteur de son réel talent.
En seconde partie, décor très minimaliste avec un amas de poubelles qui servent de rangement aux guitares de Sarcloret, un chanteur suisse romand.

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Je ne peux affirmer que ce soit totalement exact mais il semblerait qu’il s’appelait Sarclo et aurait changé de patronyme pour éviter la confusion des genres. Ce qui est sûr par contre, c’est qu’il publie ses œuvres sous son propre label, les Côtes du Rhône productions. Il remporte le Prix Brassens à Sète en 1990. Le public français le découvre alors qu’il « tourne » en première partie de Renaud lequel prétend que « Sarclo est la plus belle invention suisse depuis le trou dans le gruyère ». Incongruité ou « incongruyèrité » car chaque amateur de fromage digne de ce nom, sait que le gruyère suisse n’a pas de trous à la différence de l’emmental !
Parfois, il chante en trio lors de « quinzaines du blanc » sous le pseudonyme des 3 Suisses mais ce soir, il est seul en acoustique ! Les présentations sont faites et le ton est d’ores et déjà donné.
Autre élément de mise en scène, un écran sur pied, réplique fidèle de celui sur lequel vous essayiez autrefois de cadrer laborieusement et projeter les ennuyeuses diapositives de famille. Vont y défiler tout au long du concert, de savoureuses photographies de tombes et épitaphes dont il nous demandera d’élire notre favorite lors de votations comme on dit dans son pays. Rien ne nous surprend de sa part puisqu’il nomme son spectacle « Tournée posthume » et son dernier CD, « A tombeau ouvert ».
Le public s’esclaffe sur chaque tombe: « Je ne crains point car le Seigneur est mon berger allemand », « Le chèque est parti ce matin », « Je t’aime à pierre fendre », « C’est un miracle si on baise ce soir », ‘C’est bien le moment de penser aux fleurs », « Soixante ans de gros rouge dans des verres à moutarde » et à Nutella ajoute-t-il, « Dieu est mort, moi aussi », ma préférée ! … En première exclusivité, on a même droit aux stèles de Jean-Marie Le Pen et son homologue helvétique Christoph Blocher !

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La filiation avec Desproges, saute aux oreilles à l’évidence. L’olibrius, pince-sans-rire, assène les pires rimes vachardes, ainsi A la mort de Pierre Bache-Lait, patronyme qui sent bon les terrils suisses, je veux dire les alpages du Valais :

 

« A la mort de Pierre Bache-Lait
J’m'ai fait une poêlée d’rognons
En chantant d’un air guilleret :
« T’es mort », j’ai mis du citron

Hervé Villart, Silvie Vartend
Ils sont toujours là, on attend
Yves Duteille, Gérard L’hénormand
C’est pareil, ça prend un moment… »


La mort, qui fait partie de la vie, hante Sarcloret :

 

« La vie savez-vous n’est pas longue
Et à faire les choses à moitié
On la traverse à peine
Et on voit qu’on est passé à côté

Auriez vous bien voulu vouloir
Ou avez-vous vraiment voulu ?
N’avez-vous rien voulu savoir
Ou n’avez-vous vraiment rien su ?
Avez-vous cru devoir pouvoir
Et n’avez-vous vraiment rien pu ?
Vous avez bien cru vous y croire
Mais on vous a bouffé tout cru… »


Il égratigne son paradis fiscal de pays :

 

« Comment faire un pays heureux
En étant si peu chaleureux
C’est bien joli un pays vert
Mais pas tant qu’un pays ouvert
Comment faire un pays honnête
En étant juste à moitié net
A toujours tout faire pour les riches
On est juste un pays qui triche… »

Avec « ses gros mots, il dit de grosses choses » distillées dans des rimes approximatives, et derrière son cynisme de façade, perce une immense tendresse et sensibilité à fleur de peau.
Une bonne dose de Desproges, un doigt de Renaud, un zeste de Thiéfaine, un soupçon de Félix Leclerc tel est le délicieux cocktail que Sarcloret nous concocte … avant de nous inviter à poursuivre la soirée autour du bar.

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Rideau sur le Beaujolais nouveau 2008 ! La semaine prochaine, je pars sur les « Traces de vie », un bien sympathique festival du film documentaire à Clermont-Ferrand qui s’ouvre traditionnellement par une festive dégustation des trop méconnus crus d’Auvergne.

 


 

 

 

Publié dans : Coups de coeur |le 27 novembre, 2008 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 5 février, 2012 à 23:42 Armelle Rubens-Gilet écrit:

    j’y étais! je confirme que Sarcloret s’appelait Sarclo et qu’il a changé son nom pour la raison qu’on connait…

    la famille Jardin et Vincent Liechti, sans être des intimes, sont des personnes que je connais bien, surtout Michèle Jardin…

    La soirée cabaret pour le beaujolais nouveau au Scarabée est devenue incontournable et cette année, ce fut un très bon cru, sans jeu de mots, avec le spectacle retraçant le parcours de Barbara par Marie-Hélène Féry et l’intervention des « poètes d’ici »…

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    • le 6 février, 2012 à 0:24 Jean-Michel écrit:

      J’étais également présent à ce bel hommage à Barbara de L’Écluse au Châtelet.
      J’avais beaucoup aimé les poètes d’ici qui donnaient une dimension encore supérieure aux textes de Barbara.
      Et mieux qu’un beaujolais nouveau, goûtons à l’absinthe qui ouvrait le spectacle:

      « Ils buvaient de l’ absinthe,
      Comme on boirait de l’ eau,
      L’ un s’ appelait Verlaine,
      L’ autre, c’ était Rimbaud,
      Pour faire des poèmes,
      On ne boit pas de l’ eau,
      Toi, tu n’ es pas Verlaine,
      Toi, tu n’ est pas Rimbaud,
      Mais quand tu dis « je t’ aime »,
      Oh mon dieu, que c’ est beau,
      Bien plus beau qu’ un poème,
      De Verlaine ou de Rimbaud … »

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